Broussard

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Acteur et témoin de la conquête et de l'installation coloniale en Afrique de l'ouest, de 1894 à 1918, Delafosse fut particulièrement bien placé pour évoquer les temps héroïques de la construction de l'Empire. Les "propos et opinions de Broussard", parus en 1923, ne manquent ni de substance ni de solidité.
Publié le : mardi 1 mai 2012
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EAN13 : 9782296491724
Nombre de pages : 238
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   COLLECTION   AUTREMENT MÊMES conçue et dirigée par Roger Little Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.   Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établisse-ments d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contem-poraine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.   « Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi   Titres parus et en préparation : voir en fin de volume
  
  
 
     Maurice Delafosse  
BROUSSARD OU LES ÉTATS D’AME D’UN COLONIAL, SUIVIS DE SES PROPOS ET OPINIONS      Présentation de Jean-Claude Blachère avec la collaboration de Roger Little            L’HARMATTAN   
  
      En couverture : Dessin de L. Pouzargues extrait d’ Épopées  africaines   du colonel Baratier, Paris, Fayard, 1912, p. 49, épisode où il est question de Delafosse : « Sans mon compagnon de route, M. Delafosse, commis aux affaires indigènes, qui gagne le poste de Thiassalé, la route m’eût paru plus pénible. Bien que je sois l’aîné de M. Delafosse, sa philosophie dépasse la mienne. »            © L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris  http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr  ISBN : 978-2-296-96643-7 EAN : 9782296966437
          INTRODUCTION  par Jean-Claude Blachère                       
  Ouvrages de Jean-Claude Blachère  Le Modèle nègre : aspects littéraires du mythe primitiviste au XX e  siècle chez Apollinaire, Cendrars, Tzara , Dakar : Les Nouvelles Éditions africaines, 1981 Négritures : les écrivains d’Afrique noire et la langue française , Paris : L’Harmattan, 1993 Les Totems d’André Breton : surréalisme et primitivisme littéraire , Paris : L’Harmattan, 1996 Sony Labou Tansi : le sens du désordre , textes réunis par J.-Cl. B., Montpellier : Centre d’études du XX e siècle : Axe francophone et méditerranéen, Université Paul Valéry, Montpellier III, 2001 Amadou Kourouma , textes réunis et présentés par J.-Cl. B., n° spécial d’ Interculturel Francophonies  [Lecce, Italie], n 6 ° (nov.-déc. 2004) Roland Lebel,  Le Livre du pays noir : anthologie de littérature africaine , avec une préface de Maurice Delafosse et 14 bois gravés de Jean Hainaut, réédition présentée par J.-Cl. B., avec la collaboration de Roger Little, coll. Autrement Mêmes 16, Paris : L’Harmattan, 2005 Eugène Pujarniscle, Philoxène, ou De la littérature coloniale , réédition présentée par J.-Cl. B., avec la collaboration de Roger Little, coll. Autrement Mêmes 61, Paris : L’Harmattan, 2010 Jean Sermaye, Barga, maître de la brousse , réédition présentée par J.-Cl. B., avec la collaboration de Roger Little, coll. Autrement Mêmes 64, Paris : L’Harmattan, 2010 Jean Sermaye, Barga l’invincible , réédition présentée par J.-Cl. B., avec la collaboration de Roger Little, coll. Autrement Mêmes 65, Paris : L’Harmattan, 2010 Émile Nolly, Hiên le maboul , réédition présentée par J.-Cl. B., avec la collaboration de Roger Little, coll. Autrement Mêmes 73, Paris : L’Harmattan, 2011
   UN COLONIAL DÉSENCHANTÉ ?  Maurice Delafosse appartient au cercle très restreint des grandes figures coloniales que la disparition de l’Empire n’a pas réussi à faire tomber dans l’oubli complet. La documentation sur son œuvre et sa vie permet de donner un peu de chair à un homme dont la mémoire survit encore dans ce qui fut l’Afrique Occidentale Française : un lycée à Dakar porte son nom, et l’un de ses fils, Jean Delafosse, a été ministre d’Houphouët-Boigny aux premiers temps de l’indépendance ivoirienne. Né en 1870 à Sancergues dans une famille de notables berrichons, Delafosse hésite, après un baccalauréat obtenu à 16 ans, entre la préparation à l’école militaire de Saint-Cyr et des études de médecine, qu’il entame en 1889. Pour peu de temps : il se tourne vers l’étude des langues orientales un an après, passionné par l’arabe et les cultures orientales, qu’il abandonne pourtant dès 1891. Il milite alors dans une société antiesclavagiste fondée par le Cardinal Lavigerie, évêque d’Alger où il débarque en mai 1891, membre de la congrégation des « Frères armés du Sahara » qui se propose de libérer les captifs de ces terribles Touaregs qui fascinent alors l’opinion publique métropolitaine. Et de nouveau, la tentation de l’éclectisme : Delafosse quitte la confrérie (dissoute d’ailleurs un an après sa création) et retourne à « Langues O », où il achève en 1894 ses études spécialisées des langues haoussa et fon (Niger et Dahomey). Enfin une trajectoire se dessine : ce sera l’Afrique noire. Dernière hésitation du destin : il demande une affectation d’enseignant à Saint-Louis du Sénégal, mais se retrouve nommé en Côte d’Ivoire, dans un poste perdu de l’intérieur du pays pas totalement reconnu, à Kouadiokoffi-krou : cinq jours de marche à pied lui font une belle et forte initiation de « broussard ». Jusqu’en 1897, pas de virage : tout au plus, un nouveau poste, moins défavorisé, à Toumodi. Puis, pendant deux ans, vice-consul à Monrovia, au Liberia. L’administration coloniale avait beau ériger en règle les changements de poste, afin d’obvier à une sédentarisation synonyme à ses yeux d’immobilisme et d’inefficacité, on ne peut que noter la volatilité des débuts de
 
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Delafosse. On aurait tort cependant d’y voir chez lui un signe d’insatisfaction : il y a là, plutôt, une boulimie de savoir, une soif d’aller voir ailleurs et in situ . Cette libido sciendi  le conduit à se passionner pour des fouilles archéologiques, à étudier l’histoire des peuplements de l’Afrique noire, à apprendre encore et toujours langues et traditions. Parallèlement à ses tâches d’administrateur, il écrit des études scientifiques, dont le fleuron demeure encore aujourd’hui Le Haut-Sénégal-Niger , publié en 1912.   Ainsi se profile une belle carrière d’administrateur : il se fixe même assez longtemps en Côte d’Ivoire, où il retourne après ses deux années de consulat libérien, pour y prendre femme à la mode africaine – ces épousailles à durée déterminée par la durée du séjour, théorisées et appliquées par Faidherbe lui-même au Sénégal. Deux enfants lui naissent, qu’il reconnaît. Le curriculum vitae  s’allonge : établissement du tracé des frontières entre le Ghana et la Côte d’Ivoire, administrateur de cercle au Soudan (actuel Mali) en 1908-1909. La reconnaissance de sa valeur ne tarde pas : il reçoit la Légion d’honneur à l’âge de 33 ans, et ses travaux scientifiques lui confèrent une autorité sanctionnée par sa nomination comme enseignant à « Langues O » ou encore à l’École coloniale lors des séjours en France qui entrecoupent, par exemple de 1912 à 1915, sa résidence en Afrique. Le « broussard » peut désormais laisser les postes défavorisés aux plus jeunes : il travaille auprès de la haute administration, à Dakar. De 1915 à 1918, il est ainsi chef du service des Affaires politiques au siège du Gouvernement Général de l’A. O. F., poste prestigieux qui lui donne aussi l’occasion de manifester un caractère affirmé. Il s’oppose en effet au recrutement massif des soldats indigènes, que l’hémorragie de la guerre réclame. Couronnement administratif : il reçoit ses insignes de gouverneur des colonies en 1918, mais n’aura pas l’occasion d’étrenner sur le terrain ses lauriers, puisqu’il est admis à une retraite très anticipée, à l’âge de 48 ans, pour raison de santé. Mais jusqu’à la fin de sa vie en 1926, Delafosse ne renonce pas à travailler, à sa manière, pour l’Afrique : il multiplie les publications scientifiques (un dictionnaire de la langue malinké, des traductions de textes arabes), il se dépense en conférences, en préfaces, il fonde et anime un Institut d’Ethnologie et collabore
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régulièrement à des journaux par lesquels il a l’opportunité de diffuser l’Idée coloniale. Après avoir, dans un premier temps, publié un Broussard  en 1909, Delafosse regroupe ce texte avec diverses chroniques parues dans La Dépêche coloniale en 1913 et 1914. Il y joint, pour une publication définitive en 1923 sous le titre que reprend la présente réédition, quelques chapitres écrits entre 1914 et 1922, où il réagit à l’actualité, comme en témoignent les pages sur Batouala et l’attribution du prix Goncourt (1921). Livre-testament, mais livre-témoin aussi : la littérature, au moment où dès 1909 Delafosse commence à publier au coup par coup ses premières chroniques, n’a pas encore produit de ces grands essais de synthèse et de réflexion sur l’idée coloniale qui fleuriront dans les années vingt et trente, elle en est encore à l’anecdote plus ou moins romancée, au récit plus qu’à l’analyse. Or, les propos de Broussard-Delafosse manifestent déjà une prise de distance, une hauteur de vues – dont on peut certes contester telle ou telle « opinion » – mais dont il faut saluer la précocité. L’ouvrage est aussi constitué de plusieurs « couches » de texte, à la manière d’un terrain géologique puisqu’y figurent aussi des chroniques et des propos écrits au début des années vingt (comme par exemple ceux qui s’en prennent à Batouala ou à la politique de naturalisation des indigènes). De ce fait, et ce n’est pas un de ses moindres mérites, il permet de mesurer en diachronie l’évolution ou la permanence des idées de l’auteur : « Peut-être notre colonial sera-t-il celui d’hier plutôt que celui d’aujourd’hui et surtout que celui de demain, car, aux colonies plus qu’ailleurs, l’évolution est rapide » (3).  La bicéphalité de l’œuvre  Aussi nourrie soit-elle, une biographie ne résume pas un homme et la litanie des dates, des postes occupés et des œuvres publiées ne disent que peu de choses d’un caractère. Il faut donc se pencher sur ce que les pages du livre ici réédité nous apprennent sur un être complexe, non sans clarifier d’abord la bicéphalité de l’œuvre. Ce dispositif est assez répandu dans la production des essayistes coloniaux : que l’on songe au Barnavaux, qui fait couple avec son
 
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créateur Pierre Mille 1 , ou encore au Philoxène de Pujarniscle 2 . Signé Delafosse, mais donné comme étant le recueil des propos et opinions d’un « broussard » érigé par la majuscule en personnage littéraire avec qui s’entretient le narrateur, le livre n’est pourtant pas écartelé. C’est bien Delafosse seul, sans le faux-nez de son homme de paille, qui déclare dans l’avant-propos : « Je me contenterai de noter, sans prétention, quelques observations que je donne, non comme bonnes, mais simplement comme miennes » (4). Je reviendrai plus loin sur les implications et le sens de ce dédoublement, simple stratégie à fonction pédagogique ou symptôme de quelque malaise idéologique ; mais qu’il soit entendu pour l’instant que je prêterai indifféremment à Delafosse ce que dit Broussard et vice-versa. L’auteur veut d’abord poser sa voix : elle est celle d’un homme convaincu, libre et indépendant de toute servitude envers quelque idéologie préconçue. Ces « observations », c’est-à-dire ce qui a été réellement constaté sur le terrain, viennent d’un « broussard » qui a mené une vie « où l’on se sentait libre » (132), où rien ne « bride les instincts individuels » (30), ce qui peut conduire d’ailleurs à des attitudes « un peu en marge du commun » (30) , voire de la légalité administrative, dont Delafosse ne s’émeut guère. C’est que le « commandant […] porte à la nature et aux gens qui l’entourent le même intérêt que porte le propriétaire à ses terres et à ses fermiers » (36). Un essayiste sur les questions coloniales notait à ce propos, en 1934, les dangers d’un « glissement facile » vers « l’arbitraire » engendrés par « l’exaltation de la puissance de l’individu » 3 : le « dieu de la brousse » a pu avoir parfois la tentation de se tailler un royaume « au cœur des ténèbres ». Mais Broussard garde la mesure même dans le sentiment d’une grandeur : « On faisait quelque chose de nouveau, de grand même                                                  1 Pierre Mille, Barnavaux aux colonies, suivi d’Écrits sur la littérature coloniale  (1921), réédité chez L’Harmattan, coll. Autrement Mêmes, avec une présentation de Jennifer Yee, 2002. 2 Eugène Pujarniscle, Philoxène ou de la littérature coloniale (1931), réédité chez L’Harmattan, coll. Autrement Mêmes, présentation de Jean-Claude Blachère avec la collaboration de Roger Little, 2010. 3  Louis Malleret, L’Exotisme indochinois dans la littérature française depuis 1860 , Paris, Larose, 1934, p. 141.  
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