C'était un semblant de guerre (1939-1945)

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Ce livre réunit deux témoignages. Un médecin-lieutenant raconte l'absurdité de cette "drôle de guerre", tout d'abord sans combat, avant que l'affrontement n'éclate et que la "bataille de France" impose un armistice honteux. L'autre est celui d'un ancien goumier de Lyautey en 1922 au Maroc, qui tint pendant sept mois un carnet de guerre, et raconta son séjour en stalag d'où il fut rapatrié sanitaire. Ecrits l'un dans la réflexion du recul, l'autre dans l'émotion du moment, ces deux témoignages sont complémentaires.
Publié le : samedi 1 juin 2013
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EAN13 : 9782336668284
Nombre de pages : 231
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Jean-Pierre
Mémoires Mémoires Duhard
e edu XX siècle du XX siècle
Ce semblant de guerre, c’est la Seconde Guerre
mondiale qui vit s’opposer la Grande-Bretagne C’ÉTAIT UN SEMBLANT et la France à l’Allemagne hitlérienne. Bien des
livres historiques ont été écrits sur ce confl it qui
fut planétaire, mais ce sont encore les récits des DE GUERREtémoins qui nous touchent le plus, dans ce qu’ils
ont de concrètement humain.
C’était un semblant de guerre est dans ce registre, 1939-1945réunissant deux témoignages inédits, l’un d’un
médecin-lieutenant qui raconte l’absurdité de cette
«drôle de guerre», qui fut d’abord sans combattre,
avant que l’affrontement n’éclate et que la «bataille
de France» impose un armistice honteux.
L’autre, est celui du père de l’auteur, ancien
goumier de Lyautey en 1922 au Maroc, qui tint
pendant sept mois un carnet de guerre, et raconta
son séjour en stalag, d’où il fut rapatrié sanitaire.
Écrits, l’un dans la réfl exion du recul, l’autre dans
l’émotion du moment, ces deux témoignages ne
manqueront pas de captiver tous ceux qui préfèrent
la petite histoire à la grande.
Né en 1942, docteur en médecine et en préhistoire,
diplômé d’arabe dialectal maghrébin et breveté pilote
privé d’avion, Jean-Pierre Duhard est l’auteur de
plusieurs ouvrages d’histoire et de préhistoire, ainsi
que de romans. Cet érudit, familier des archives, ne
se lasse pas de chercher, pour le plaisir de découvrir.
ISBN : 978-2-343-00777-9 Série S23 € Seconde Guerre mondiale
C’ÉTAIT UN SEMBLANT DE GUERRE 1939-1945 Jean-Pierre Duharden couverture :
eL'adjudant Roger Duhard du 344 RI (archives Duhard)
© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-00777-9
EAN : 9782343007779C'était un semblant
de guerre eMémoires du XX siècle
Déjà parus
Lucien MURAT, Carnets de guerre et correspondances 1914 –
1918. Documents présentés et annotés par Françoise FIGUS,
2012.
Zysla BELLIAT-MORGENSZTERN, La photographie,
Pithiviers, 1941. La mémoire de mon père, 2012.
Serge BOUCHET de FAREINS, De l’Ain au Danube,
reTémoignages de vétérans de la 1 Armée Française (1944–
1945), 2012.
Gabriel BALIQUE, Saisons de guerre, Notes d’un combattant
de la Grande Guerre, 2012.
Jean DUCLOS, Notes de campagne 1914 – 1916 suivies d’un
épilogue (1917 – 1925) et commentées par son fils, Louis-Jean
Duclos Collectif-Artois 1914/1915, 2012.
Odette ABADI, Terre de détresse. Birkenau – Bergen-Belsen,
nouvelle édition, 2012.
Sylvie DOUCHE, Correspondances inédites à des musiciens
français. 1914-1918, 2012.
Michel RIBON, Jours de colère, 2012.
François MARQUIS, Pour un pays d’orangers, Algérie 1959-
2012, 2012
Jacques RONGIER, Ma campagne d’Algérie tomes 1 et 2,
2012.
Michèle FELDMAN, Le Carnet noir, 2012.
Jean-Pierre CÔMES, Algérie, souvenirs d’ombre et de lumière,
2012.
Claude SOUBESTE, Une saison au Tchad, 2012.
Paul OLLIER, Algérie mon amour, 2012.
Anita NANDRIS-CUDLA, 20 ans en Sibérie. Souvenirs d’une
vie, 2011.
Gilbert BARBIER, Souvenirs d’Allemagne, journal d’un S.T.O,
2011.
Alexandre NICOLAS, Sous le casque de l’armée, 2011. Jean-Pierre Duhard
C'était un semblant
de guerre
1939-1945
L'Harmattan ouvrages du même auteur :
- L'assassin de la Salle 7 (préface Ch. Exbrayat), P.U. Paris,
1972, épuisé.
- Réalisme de l'image féminine paléolithique (Préface H.
Delporte), CNRS, Paris, 1993, épuisé.
- Réalisme de l'image masculine paléolithique (Préface Y.
Coppens), Jérôme Millon, Grenoble, 1996.
- Secrets de cuisine de Mamie Germaine (Préface Y.
Coppens), Atlantica éditeur, 2006.
- Parcours en Sahel et Sahara, ebook, Atramenta, 2012.
- Le rescapé du Ténéré, roman saharien, L'Harmattan, 2013.
- La soumission des Touareg de l'Ahaggar, L'Harmattan
(collection Racines du présent), paru en avril 2013.
- Fernand Ravin, une vocation saharienne, L'Harmattan
(collection Racines du présent), à paraître 2013.
en collaboration :
- directeur de publication des Hommages Jean Gaussen,
Ariège Préhistoire, Foix, 2004.
- avec Fr. Soleilhavoup : Érotisme et sexualité dans l'art
rupestre saharien, L'Harmattan, à paraître.
- avec B. et G. Delluc : L'origine du Monde : l'image
génitale féminine au Paléolithique supérieur en France
(Préface Y. Coppens), ERAUL, Liège, à paraître 2013. Préambule
J'ai réuni sous un titre commun deux documents provenant
d'auteurs différents. Le premier est un récit rédigé peu
après la fin de la guerre, et qui couvre la période allant de
septembre 1939 à juin 1940. Le second est un témoignage
écrit au jour le jour sur un carnet, de juin à novembre
1940.
Les deux textes se complètent et tirent leur intérêt qu'ils
proviennent de deux civils mobilisés dans le même
bataillon du 344e régiment d'infanterie, commandé par le
1capitaine Marcel Ligier .
L'auteur du premier récit, gardé dans les archives de la
famille Ligier (par Michel), est un médecin anonyme ; il
l'avait confié en 1946 à Marcel Ligier en vue d'une
publication, qui n'eut pas lieu ; il se peut que Ligier ait
collaboré à la rédaction du texte, car la chemise le
contenant porte mention de l'auteur : Ligier. Mais certains
faits racontés sont bien les témoignages d'un médecin.
Le second texte est de mon père, l'adjudant Roger
Duhard ; comme lors de son temps de goumier au Maroc
en 1922 (il s'était engagé pour quatre ans en juillet 1918),
il a tenu un carnet de guerre et de captivité, reproduit ici.
1 Ce bataillon formait corps : il était autonome et comportait 4 compagnies de
300 hommes chacune, dont une d’accompagnement, dotée d’artillerie légère.
« Très légère, trop, ironisait Ligier. »
7Ils furent, tous les trois, faits prisonniers en juin 1940 et
firent l'expérience, pour les uns, de l'oflag XVIIA et, pour
l'autre, du stalag XVIIA, ces deux camps situés près de
Vienne en Autriche.
Ce n'est pas le hasard qui a réuni Marcel Ligier et Roger
Duhard : quand le premier fut rappelé de la réserve, il fit
en sorte que mon père fût dans le même bataillon que lui.
C'est qu'ils étaient des amis de longue date, depuis leur
adolescence bordelaise en 1916 ! Cette amitié fraternelle
et exemplaire résista au temps et aux événements et
nourrit ma jeunesse.
C'est à ces deux hommes, qui firent leur devoir comme La
Patrie le leur demandait : Roger, mon père, et Marcel, son
ami, que ce livre est dédié, ainsi qu'à tous ceux, anonymes,
qui ont servi la France, sans ménager leur peine, ni
économiser leur vie.
8Deux amis dans la drôle de guerre : l'adjudant Roger
Duhard et le capitaine Marcel Ligier en 1940
(archives Duhard et Ligier)
9I – La drôle de guerreChapitre 1 - Dialogues et méditations
« Puissent vos fils y lire que, dans le malheur qui
vous a frappés, vous n’avez pas démérité, vous
êtes restés dignes de vous-même et de vos aïeux. »
— Toubib, vous nous devez notre histoire.
— Je vous la dois ? Pourquoi d’abord ? Quelle histoire
enfin ? Notre interminable attente, notre brève bataille,
tout cela couronné par la défaite et la captivité ? Quel
sujet, mon pauvre ami ! Y a-t-il là-dedans de quoi meubler
un récit, lui donner une vie, est-il possible de recréer, sans
malaise, l’étonnante monotonie de notre existence ?
Qu’y a-t-il dans notre douloureux périple qui puisse
passionner quelqu’un d’autre que nous ?
Notre guerre ? J’y pense souvent. Comme vous, comme
chacun des nôtres. Nous nous replongeons mélancoliques,
dans ce passé qui nous berçait d’un fallacieux espoir. Ne
croyez-vous pas que nous gagnerions à n’en parler
qu’entre nous, ou à nous replier sur nous-mêmes ? Lais-
sons courir le temps, ne l’encombrons pas de nos rêveries
inutiles, de nos retours sur un triste passé. Ne regardons
que l’avenir où il y a tant à faire. Agissons au lieu de
parler.
— Non, toubib, vous vous trompez. Un peuple ne
13s’enrichit pas à rompre délibérément avec sa vie anté-
rieure. Pour peu qu’il cherche, il y découvrira des leçons
fécondes, d’utiles sujets de méditation jusque dans ses
erreurs. Il n’est jamais utile de revenir sur ses fautes quand
on veut s’en guérir, ni de s’arrêter à ses malheurs quand,
fermement, on est décidé à en rechercher les causes pour
les éviter.
— Notre guerre fut si terne dans son déroulement, si brève
dans son éclat ? Qu’aurai-je à conter à un lecteur qu’il
importe d’empoigner si vous voulez qu’il vous suive,
qu’aurai-je à lui peindre qu’une insipide succession de
jours, si pareil les uns les autres, si exactement semblables
dans leur monotonie qu’à peine quelques dates, ressortent-
elles moins pâles, brefs rayons d’un soleil tragique dans
une brume épaisse et sombre ?
— Certes, ce n’est pas une épopée qu’on vous demande.
Rien ne s’y prête. Mais vous avez esquissé cette histoire et
votre récit nous a plu. Maintenant, il faut le reprendre et
l’écrire.
Ah ! Les camarades ! De quelle sympathie ne savent-ils
pas vous assaillir ! Quels souvenirs n’éveillent-ils pas par
leur seule présence, abaissant tout obstacle, endormant
votre vigilance quand ils veulent obtenir quelque chose ?
Je cesse un instant de regarder la colonnade du grand
théâtre que le soleil caresse et modèle de ses clartés
chaudes et de ses ombres douces, le cours de l’Intendance
où passe et repasse dans la diversité de ses tons, de ses
couleurs, de ses conversations, la foule quotidienne que
rompt et que draine le passage grinçant des tramways. Je
détourne les yeux de ce grand carré désert, ceint de chaî-
nes, que seule la lumière brûle et où, du haut de son mât,
l’étendard à croix gammée me blesse douloureusement.
Ligier fixe sur moi ses yeux amicaux et malicieux. Bien
tranquille, carré sur la banquette du café où nous bavar-
dons, un peu penché en avant, comme un chasseur pour un
14patient affût, sa bonne figure ronde et souriante par-dessus
quelque vague apéritif, il me guette derrière son lorgnon.
— Comment savez-vous que j’ai tracé une esquisse de
notre guerre ?
— Parce que je l’ai.
— Impossible, je l’ai perdue.
Ligier éclate de rire.
— Cela ne prouve qu’une chose, toubib : que vous êtes
désordonné et que vous perdriez votre tête si elle n’était
pas bien amarrée sur votre cou. Peu importe comment vos
feuilles sont tombées entre mes mains. D’autres l’ont lue.
Tous, attendent de vous…
— Que je la refasse, que je la complète, en un mot que je
chante notre pauvre Iliade.
— C’est cela même, toubib. Entendu ? J’ai votre promes-
se ? Maintenant, allons les retrouver.
¤
Me voici de retour dans ma maison. Tranquille au fond
d’une large cour que l’herbe envahit un peu, elle paraît
indifférente au mouvement de la rue villageoise. La lu-
mière d’Aunis la baigne, son ciel la nimbe et y accroche le
dessin d’un nuage, ses brises et ses vents la caressent ou
s’y heurtent et les moineaux, les hirondelles effrontément
se logent sous les tuiles et y tiennent leurs éternels con-
certs. Rien ne troublait sa quiétude, que les cris et les
disputes des enfants.
Maintenant, elle frémit à de lourds bruits de bottes, à des
chants gutturaux, aux rafales de mitrailleuses qui éclatent
dans les guérets proches où la manœuvre déroule son
rythme. Jusque dans son intimité, elle porte les marques de
l’occupant qui, pendant ma captivité, s’est installé entre
ses murs. La guerre est venue jusqu’à elle. En elle qui me
reçoit, qui me retrouve avec, semble-t-il, plus d’émotion
que par le passé, des images surgissent, s’effacent, revien-
nent et s’imposent, auxquelles pourtant elle ne participe
15pas, ou plutôt qu’elle ne fait que déclencher.
Ce que je trouve en elle d’étranger me relance sur les
chemins de guerre, sur ces longs chemins sinueux, tantôt
fleuris, tantôt rudes, tantôt tragiques.
Et dans cette reviviscence, se lèvent les figures de tous les
camarades qui ont parcouru ce même détour et souffert du
même drame.
Ma plume hésite encore. Tant de fois, je l’ai prise, et tant
de fois je l’ai abandonnée, vaincu, par une sorte de
découragement.
Conter cette guerre, notre guerre ?
Qu’aurai-je à dire ? Quels combats héroïques évoquer ?
Quelles rencontres apocalyptiques ? Qu’avons-nous inscrit
dans les fastes resplendissants de notre histoire ? Nous
sommes-nous jetés en des folies splendides forçant l’admi-
ration de l’adversaire ? Qu’aurai-je à écrire ? Noircir du
papier pour conter ce néant ? Cette défense épisodique
après des mois d’inutiles travaux, de morne attente,
d’inaction démoralisante ?
Et, tandis que je discute avec moi-même, je découvre tant
d’heures grises incertaines et si pesantes dans leur
déroulement monotone, je revois les lambeaux de ces
temps douloureux.
Dans le calme de mon bureau, au long de mes veilles, ce
sont eux qui palpitent autour de moi.
Les chers murs qui me gardent s’effacent. À nouveau sur-
gissent les paysages d’hier, les Îles, la Marne, la Meuse.
Et les peuplant de votre ombre, vous êtes là, vous tous mes
camarades si fraternellement aimés, vous tous tels que
vous viviez et c’est vous qui me parlez. Vous, mes cama-
rades morts, que j’ai connus si pleins de joie et de courage,
si amoureux de la vie et dont les tombes gisent au creux
des champs, au long des routes de Marne, au bord de
l’Ornain.
Et vos visages se serrent autour de moi, comme pour me
16reprocher ma lassitude, mon découragement ou ma pa-
resse.
Notre sacrifice, semblez-vous murmurer, est-il moindre
que celui des autres, notre mort moins glorieuse, notre
drame moins poignant parce que nous avons été mêlés aux
grandioses batailles de la Meuse et des Flandres ? A-t-il
moins de prix parce qu’il fut consenti dans une de ces
pauvres rencontres qui déjà ne pouvaient plus rien changer
au désastre ?
Comme s’il y avait une hiérarchie dans la suprême
offrande à la patrie, selon le tumulte qui l’accompagne,
comme si la mort que nous avons trouvée dans le simple
accomplissement de notre devoir, dans la fidèle obéissance
aux consignes données, était moins poignante que celle
qui nous aurait pris dans le fracas des choses plus fantas-
tiques.
Puis-je vous oublier, moi qui ai vécu à vos côtés, qui vous
ai vu vous battre comme s’il s’était agi d’une bataille
normale, comme si votre don eût pu changer quelque
chose au destin qui nous accablait ?
Est-ce vous qui vous pressez autour de moi, confiants et
simples comme autrefois, pour me dire vos peines et vos
souffrances, pour que je conte votre calvaire et votre
agonie… pour que vos fils, fiers de vous, sachent mieux ce
que vous avez été ?
Et vous, encore rassemblés dans des camps, sur le sol
étranger, vous les prisonniers dont la place reste vide
parmi nous, mais vers qui notre pensée monte chaque jour,
n’est-ce pas votre plainte lointaine que m’apporte le vent
qui balaye nos plaines et court vers l’océan proche.
Votre peine est rude. Elle se prolonge sans que nous en
apercevions la fin. La lassitude qui vous étreint, nous la
ressentons aussi. La lourde souffrance qui vous accable,
comment ne la partagerions-nous pas, nous qui l’avons
connue de longs mois, avant que plus heureux nous ayons
17pu respirer l’air de notre patrie ?
Que sont nos peines, nos labeurs devant la contrainte qui
vous courbe, l’absence qui vous ronge, l’exil qui vous
étreint ? Notre labeur ? De quel cœur ne devrions-nous pas
l’accomplir, malgré ses difficultés multiples, quand nous
la comparons à votre misère, quand nous mettons notre
richesse en face de votre dénuement, nos joies les plus
simples, les plus chaudes, les plus belles devant la cons-
tance de votre solitude !
Vous aussi, vos noms montent à mes lèvres. Je vous vois
comme vous étiez hier. En moi vous agissez, vous rêvez,
vous riez. J’entends votre voix, je reconnais vos gestes.
Vos traits se sont inscrits en moi.
Attendez-vous, vous aussi, pour votre retour, cette his-
toire, votre histoire, où retrouver le chemin qu’ensemble
nous avons parcouru. Qu’un seul d’entre vous le désire, je
la lui dois.
Votre calvaire a droit à tous nos égards. Dans quelques
conditions que la bataille ait été engagée, malgré la terrible
angoisse, l’atmosphère de débâcle qui montait autour de
vous, vous êtes demeurés, très simplement, sans bravade,
sans fanfaronnade, là où vous deviez tenir. Tout simple-
ment, tout uniment, vous avez attendu, vous avez accom-
pli le geste qu’on vous demandait. Mais il y a des heures
et des lieux où les plus simples gestes acquièrent une
singulière valeur.
D’autres que vous, vos frères de captivité, pourront peut-
être y reconnaître, non les visages, ni les images, mais les
émotions, les incertitudes, les inquiétudes, les angoisses et
l’ambiance même de leurs propres combats. Combien
d’entre eux, dans cette indicible aventure, ont longuement
attendu ! Combien ont été déroutés par cette guerre qui
n’en était pas une, occupés longtemps à de stupides tra-
vaux et qui se sont vus jetés dans la bagarre, sans pré-
paration, sans armes, bousculés, vaincus, prisonnier
18presque avant d’avoir eu le temps de réaliser le désastre.
Bien d’autres livres l’ont déjà dit.
Était-ce la peine d’en rajouter un autre ?
Si je l’ai écrit, si je l’ai conduit jusqu’au bout, des amitiés
pressantes m’y ont convié, m’ont soutenu, ont ranimé mon
courage défaillant, chassé mes craintes, aplani les obsta-
cles.
Voici, mes camarades, ce livre qu’ont voulu ceux que les
dieux plus favorables ont ramenés dans leur foyer, qu’ils
m’ont pressé d’écrire, qu’ils ont attendu avec impatience.
Voici ce livre de votre guerre, de toute votre guerre, de
votre calvaire.
Puissent vos fils y lire que dans le malheur qui vous a
frappés, vous n’avez pas démérité, vous êtes restés dignes
de vous-même et de vos aïeux.
¤
Lecteur, qui es-tu ?
Sais-tu pour qui sont tracées ces pages ? C’est toi main-
tenant que je vois qui vas ouvrir ce livre, le feuilleter et le
parcourir d’un œil curieux. N’en attends pas quelque
romanesque histoire, quelque aventure imaginaire et plus
embellie, ni des contes d’amour, inventés ou vécus.
Il n’y a place ici que pour un récit. Les noms que j’y
donne sont ceux de mes camarades. Pourquoi les dissi-
mulerais-je sous des noms de fantaisie ? Je n’ai rien à
cacher, de leurs actes ni de leurs pensées.
Ce que tu trouveras ce n’est presque qu’un témoignage.
Un toubib parle de ses camarades. De Ré ou d’Oléron
jusqu’aux confins de la Marne, tu vivras cette guerre, cette
attente laborieuse, tissée d’insipides, de grotesques beso-
gnes, cette attente sans préparation, sans instruction, sans
manœuvres, effroyablement longue, faite de petites peines
sans cesse répétées et tout à coup, le combat si bref et si
19brutal où nous nous sommes trouvés presque abandonnés.
Tu vivras près de certains d’entre eux, une curieuse
captivité. Si rien ne t’intéresse que des exploits sensation-
nels, ne va plus en avant. Si ton cœur, abruti par la presse
vénale d’avant-guerre, n’est capable de vibrer qu’à des
sensations extrêmes et plus ou moins frelatées, si ton esprit
ne sait pas chercher à comprendre et à se souvenir, s’il lui
faut des mots grandioses… mais vides, des pensées sono-
res, mais creuses, rejette, rejette bien loin ces feuilles
importunes.
Si, meurtri par la souffrance, ayant dans la douleur,
cuirassé ton âme d’un airain plus dur, si ta sensibilité plus
affinée sait s’émouvoir des peines profondes des humbles,
si tu cherches à t’élever au-dessus de toi-même, à com-
prendre toutes les misères pour mieux y compatir, si tu
veux acquérir sans cesse et partout des raisons nouvelles
de chérir tes frères et de les admirer, parcours ce livre.
Plus qu’avec un art souvent défaillant, je l’ai écrit avec
mon cœur.
Ensemble, nous en tirerons les conclusions qui s’imposent,
nous chanterons, plus sûrs de nous, un nouveau chant
d’espoir.
20Chapitre 2 - Aux portes de la guerre
« Qu’y avait-il, qui justifia les pleurs de cette femme ?
C'est là que les portes de la guerre se sont ouvertes. »
Le long du quai qui, peu à peu, s’éveillait à la vie quoti-
dienne, le « Pierre Loti » achevait son chargement. Déjà la
mer avait rempli le port, insinuée entre les deux tours
massives qui le gardent ; les barques de pêches l’une après
l’autre se peuplaient de bruit, de mouvement, hissaient
leurs toiles multicolores, prélude du départ.
La ville secouait sa torpeur. Dans l’ombre déjà raccourcie,
les camions passaient rapides, puants et bruyants, des
piétons regagnaient leurs travaux. Les magasins s’ou-
vraient dans le grincement de leurs rideaux de fer. La
cloche de Saint-Sauveur appelait à la prière matinale ses
rares fidèles.
Qu’y avait-il, qui justifia les pleurs de cette femme ? Tout
n’offrait-il pas sa paisible, son habituelle, son éclatante
monotonie ? Le port se drapait d’azur. Au loin, une buée
légère, prémisses d’une belle journée. Les mouettes glis-
saient sur l’aile, s’admiraient un instant dans le miroir des
bassins, tournoyaient autour des vergues dressées, des
mâts plus droits, repartaient, revenaient lançant par instant
leur cri mélancolique.
21Nulle inquiétude nulle part, que sur ce petit visage que
chiffonnaient les larmes.
Les gros titres d’un journal acheté à la hâte s’étalaient
suivant leurs dessins ordinaires, rien que des discours aux
quatre coins d’une Europe qui s’accoutumait à vivre dans
la fièvre.
Cela ne devait-il pas la rassurer ? Quelle menace sentait-
elle peser sur nous, en ce 24 août 1939, quand rien de
grave, de définitif ne déchirait cette énervante incertitude ?
N’avions-nous pas l’habitude de ces mobilisations tempo-
raires partielles où tout finissait par rentrer dans l’ordre ?
— Allons, sèche tes larmes. Dans un mois, tu me verras
débarquer à cette même place, reprendre avec l’habit civil
le cours de notre heureuse quiétude.
Elle ne savait que hoqueter :
— Je ne sais pas, je ne peux pas.
Après un long et dernier meuglement qui déchira l’air, se
répercutant aux maisons proches, dans le sourd halètement
du moteur et des tourbillons écumants d’eau brassée,
toutes amarres dénouées, le Pierre Loti tourna sa proue
vers l’infini. Lentement, un fossé d’eau se creusa, s’élar-
git. Les barques, tour à tour, dans leur immobilité, défilè-
rent à nos côtés. Les tours se dressèrent plus sévèrement
encore, plus majestueuses. Là-bas, la mince et triste sil-
houette s’effaçait, et son geste opiniâtre d’adieu.
Le bateau s’engageait dans le chenal. Devant nous, au-delà
de la baie ouverte, la mer s’étalait scintillante et tranquille,
incitant à la joie du voyage. À notre droite, la plage
s’étendait paresseuse, puis le casino, la masse verte et
sombre du Mail, à notre gauche, courait la digue grise des
Minimes. La tour Richelieu minuscule et noire marquait
notre rupture avec la terre, ouvrait la rade soudain élargie.
Tout près une drague tendait ses chaînes grinçantes, sou-
levait dans un grand bruit de ferraille ses bennes de boue
qu’elle déversait dans un chaland étroitement jumelé. Des
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