//img.uscri.be/pth/30bff0503f793653435670809e5b02fc6b2e90a8
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Cambodge : 1992-1996

De
142 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 63
EAN13 : 9782296328358
Signaler un abus

Gilberte Deboisvieux

Cambodge:

1992 - 1996

Un pays rêvé

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Mémoires asiatiques
Collection dirigée par Alain Forest

RICHER, Hanoï 1975, un diplomate et la réunification du Viêt-nam.

- Philippe

- DONG SY HUA, De la Mélanésie au Viêt-nam, itinéraire

d'un colonisé devenu francophile.

. tome 2 - La Cardinale
- Robert GENTY, Ultimes secours pour Dien Bien Phu, 1953-1954. - TRINH DINH KRAI, Décolonisation au Viêt Nam. Un avocat témoigne, Me Trin Dinh Thao.

.

- Gilbert DAVID, Chroniques secrètes d'Indochine (19281946) tome 1 - Le Gabaon

- Guy
trente.

LACAM, Un banquier au Yunnan dans les années

- KEN KRUN, De la dictature des Khmers rouges à l'occupation vietnamienne. Cambodge, 1975-1979.
.

- Justin

GODART, Rapport de mission en Indochine, 1er

janvier -1 er mars 1937. Présenté par F. Bilange, C. Fourniau et A. Ruscio. -JosephCHEV ALLIER, Lettres du Tonkin et du Laos (1901

- 1903).
Alex MOORE, Un Américain au Laos aux débuts de l'aide américaine (1954 - 1957).

Et mes rêves, serrés L'un contre l'autre et l'autre encore, ainsi La sortie des brebis dans le premier givre, Reprennent piétinant leurs plus vieux chemins Je m'éveille nuit après nuit dans la maison vide, JI me semble qu'un pas m y précède encore.

Yves Bonnefo..v

Proverbes cambodgiens:

Ne te jie point au ciel, ne te jie point aux étoiles, ne te jie point à ta jille qui prétend n'avoir pas d'amoureux, ni à ta mère qui prétend n'avoir pas de dettes.

Ne donne pas d'assiettes à laver à l 'homme en colère; ne demande pas de cuire du riz à celui qui a faim.
A..~"i es méchant, sois-le assez pour qu'on te respecte; tu si tu es naïf, sois-le assez pour qu'on te prenne en pitié. La barque passe, la ri1Jedemeure...

7

REMERCIEMENTS:

Je tiens à remercier particulièrement: Elisabeth Gaillard, Nicole M~cault et Jacqueline Outin, qui ont bien voulu lire et relire ces textes, ainsi que tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, m'ont encouragée à les écrire.

Ces récits reposent tous, à l'exception du premier et du dernier, sur des évènements réels, mais les lieux et les personnages sont bien entendu fictifs

L'oiseau

Etait-ce le cauchemar dans lequel elle se débattait ou le chant étrange de l'oiseau qui l'avait réveillée? Elle ne le savait. Un long cri de femme déchirait la nuit, perçu également par une assistance anonyme et inerte. Mollement, elle s'était décidé à sortir et avait vu, assise dans une voiture, une femme la tête penchée sur la poitrine. A coté d'elle, une voix s'exclamait:

- Quelle

horreur

~

A ce moment, elle découvrait que la moitié de la cuisse et une partie du bas-ventre manquaient, comme arrachées par un gigantesque coup de dents. Elle émergeait péniblement de ce rêve angoissant quand, dans un demi-sommeil, elle entendit le chant de l'oiseau. Un instant elle pensa être à la campagne, dans sa maison, où les oiseaux viennent chanter dans les arbres, contre sa fenêtre. Mais il n'y avait qu'un seul chant et non les mille

Il

pépiements et frémissements annonciateurs de l'aube. Elle entrouvrit les yeux, les rideaux en toile écrue laissaient passer une lumière incertaine. L'absence de tout bruit de circulation sur le boulevard proche, de claque-ments de portières et de ronflements de moteurs lui fit comprendre que le jour n'était pas encore levé. Le chant de l'oiseau emplissait l'espace. Puissant,' incroyablement fort, il vibrait dans cette petite rue parisienne. Les notes cristallines, les trilles limpides, les appels joyeux et impératifs résonnaient et, dans son demi-sommeil prenaient les proportions incongrues d'une vie étrangère. Le son se rapprochait, ou s'éloignait, mais l'oiseau était toujours là. Un voisin, sans doute également réveillé, claqua brusquement sa fenêtre. Le chant se tut. Définitivement éveillée et préoccupée par un dossier à terminer, elle se leva et prit un café devant sa fenêtre ouverte. Déjà la vie urbaine couvrait tout autre son. Le soir, avant de rentrer chez elle, elle interrogea distraitement la boulangère du quartier: avait-elle, elle aussi, entendu le chant de l'oiseau? - Bien sûr que je l'ai entendu, c'est même incroyable des choses pareilles' Une sourde irritation perçait dans sa réponse. Quand, le lendemain, à l'aube, l'oiseau se mit à chanter, elle resta d'abord allongée sans bouger. Les notes vives et transparentes jaillissaient en un chant intemporel, des arcs et des volutes sonores emplissaient sa chambre. Il y avait encore une fois une étrangeté dérangeante dans la puissance de cette voix. A travers la confusion de ses perceptions, il lui sembla que le chant exprimait une sorte de demande insistante, et même parfois de joie sardonique. Elle se leva, ouvrit la fenêtre, examina les toits des im-

12

meubles voisins sans rien apercevoir, à l'exception de deux personnes en tenue de nuit, penchées à leur balcon. Une lumière grise emplissait la rue en complète contradiction avec ce qu'elle entendait. Elle se recoucha mais ne put se rendormir. «Il s'agit sans doute d'un oiseau exotique échappé» pensa-t-elle. Le son était trop plein d'une vitalité sauvage et d'une exubérance incontrôlée pour ressembler aux harmoniques pondérées des oiseaux européens. A midi, elle alla acheter des piles. Le quincaillier était en grande conversation avec des personnes âgées qu'elle reconnut pour être des locataires de l'immeuble situé en face du sien. Ils parlaient de probable nid dans la cheminée et de la nécessité de faire venir les pompiers. La plus âgée commença à raconter des souvenirs d'enfance campagnarde, très vite interrompue par le quincaillier qui, profitant de l'arrivée de la nouvelle cliente, lança un définitif: - Ici, ce n'est pas la campagne! Et pour vous Madame? en se tournant vers elle. En remontant avec ses piles, elle se dit qu'elle pourrait peut-être mettre son magnétophone en marche si l'oiseau se manifestait à nouveau, puis oublia. Cette nuit là, l'oiseau chanta avec une passion et une vitalité qu'elle percevait avec délice et inquiétude. Un obsédant sentiment de sacré occupait son réveil laborieux. C'était une fin de semaine d'août et la plupart des habitants du quartier étaient partis. Paris semblait n'être peuplé que d'immigrés et de femmes, qui, le regard absent, flânaient d'un pas nonchalant sur le bitume chaud. Aussi, ce matin-là, le chant ne dérangea personne, mais dès le surlendemain l'oiseau se manifesta à nouveau.

13

Il Yavait comme un sentiment d'urgence dans les appels et les roulades qu'il lançait. La voix changeait souvent de registre mais toujours s'élançait avec ivresse, saluant le jour naissant. Des pics aigus retombaient brusquement dans une ligne basse et continue pour jaillir à nouveau dans une surexcitation fiévreuse. Un habitant excédé tapa dans ses mains et une fenêtre s'ouvrit avec fracas. L'oiseau s'envola un peu plus loin et reprit son chant. Dans l'escalier, elle rencontra un voisin qui lui expliqua doctement, mais, sentit-elle, avec une pointe d'anxiété, que la terre se réchauffant, il était normal que les espèces se transforment et même mutent et que, sans doute, l'oiseau en était-il la première manifestation. Cette explication la laissa rêveuse. Des images de végétation d'un vert intense sur des eaux puissantes et limoneuses lui traversèrent fugacement l'esprit. Un vague souvenir de bonheur absolu et de moiteur tropicale remontait de très loin. Ce jour-là, elle ressentit une allégresse inexplicable, une énergie débordante pour remplir les tâches qui l'attendaient. Un moment elle pensa: « Si seulement cela pouvait être vrai, Paris sous les tropiques! », et elle rit. Elle se coucha avec l'espoir d'être réveillée par l'oiseau. Trois nuits de suite l'oiseau chanta. Cette fois, ce fut le branle-bas de combat dans la rue. Des injures fusèrent à travers les fenêtres entrouvertes, un caillou vint cogner une gouttière de zinc, une torche électrique chercha à localiser l'intrus, puis, le matin aidant, l'agitation urbaine recouvrit tout. Le soir, elle remarqua deux hommes au travail, penchés sur la toiture de l'immeuble voisin. Le jour se levait à peine le lendemain quand l'oiseau commença' à chanter, mais immédiatement la différence de

14

j

ton la bouleversa. A l'espérance bouillonnante de vie., au débordement exubérant., succédaient une douleur, une souffrance étonnée qui la mirent dans un état de profonde angoisse. Les notes aériennes, la source vive et changeante s'étaient muées en une plainte continue et lancinante. L'appel était toujours là, mais il exprimait cette fois une tristesse et un tourment insoutenables. Les sons provenaient de l'immeuble voisin. Sans réfléchir, elle se leva, revêtit un manteau, sortit en courant et se rua au dernier étage de cet immeuble. Une échelle permettait d'accéder au toit. Elle souleva la trappe vitrée et regarda autour d'elle, soudain éblouie par le ciel qui se déversait à flots sur elle. Se hissant sur le toit, il lui sembla apercevoir un peu plus loin, une forme palpitante. Le coeur battant, elle s'approcha, s'apprêtant à la saisir. Mais tout à coup, dans un sursaut désespéré, l'oiseau étendit ses ailes qui balayèrent le visage penché au-dessus de lui Déséquilibrée, elle glissa, tombant dans le vide en tenant l'oiseau dans ses mains. Elle eut le temps d'entendre deux formidables cris, le sien et celui de l'oiseau. Et de penser: « tout rentre dans l'ordre. »...

~ 15

~