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Canaques de la Nouvelle-Calédonie à Paris en 1931

De
189 pages
Estimés peu spectaculaires et trop " sauvages ", les Canaques de Nouvelle-Calédonie ne furent pas invités à l'Exposition coloniale internationale de Paris en 1931. A cette occasion, une centaine d'entre eux furent cependant conduits en métropole à l'initiative d'un groupe privé pour être présentés comme cannibales au jardin d'acclimatation du Bois de Boulogne puis dans les principales villes d'Allemagne où leur exhibition connut un indéniable succès populaire. Le regroupement d'archives jusque-là ignorées ou dispersées permet de reconstituer enfin cette lamentable affaire.
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CANAQUES DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE À PARIS EN 1931 De la case au zoo

@ L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6384-3

Joël Dauphiné

CANAQUES DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE À PARIS EN 1931

De la case au zoo

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan lN C 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Du même auteur: - Les spoliations L'Harmattan.
-

foncières
d'une

en Nouvelle-Calédonie,
sous le Second

éditions
empire,

Pouebo,

histoire

tribu canaque

éditions L'Harmattan - Débuts d'une colonisation laborieuse, éditions L'Harmattan - Chronologie foncière et agricole en Nouvelle-Calédonie, éditions L'Harmattan

Six mai 1931. Accompagné d'une nombreuse et brillante suite, le président Doumergue inaugurait solennellement l'Exposition coloniale internationale de Paris installée autour du lac Daumesnil, dans le bois de Vincennes: il était flanqué du n1aréchal Lyautey, le prestigieux et médiatique commissaire général de cette sOlnptueuse célébration du "génie colonial" français. Entourée d'un escadron de spahis en grande tenue, l'automobile présidentielle ren10nta lenten1ent la Grande avenue des colonies françaises, s'arrêtant notan1n1ent devant le pavillon des Etablissen1ents français du Pacifique austral. Six canaques originaires de Nouvelle-Calédonie, figés au garde-à-vous, rendirent les honneurs en sitnple Inanou(l) et tricot de corps, sous les ordres de leur grand chef, Boula, qui plastronnait en costulne de drap, casquette et souliers vernis, arborant fièrelnent n1édailles et galons. La grande presse parisienne relata J'événement à sa façon: "Les Peaux-Rouges (sic!) au pavillon de la Nouvelle-Calédonie inauguré ce matin à l'Exposition coloniale", pouvait-on lire dans "L'Intransigeant" au-dessous d'un médiocre cliché itnmortalisant la scène. Dans le même temps, une centaine d'autres canaques, arrivés depuis cinq semaines en métropole pour, croyaient-ils, faire découvrir leurs danses et leurs coutumes aux nombreux visiteurs de l'Exposition, étaient parqués et exhibés, comme de dangereux cannibales, à l'autre bout de Paris, au Jardin d'acclimatation du bois de Boulogne, dont ils constituaient une des deux attractions de l'année, partageant la vedette avec une magnifique collection de sauriens. Qui étaient donc ces canaques encore si mal connus du public métropolitain? Comment avaient-ils échoué à Paris, si loin de leurs tribus? Leur sort, assurément pitoyable, émut de nom-

(1) Pièce de tissu imposée par les missionnaires, que "l'hideuse des premiers Néo-Calédoniens aperçus avait choqués.

nudité"

7

breuses consciences et ils finirent par obtenir leur rapatriement, après maintes tribulations, en Allemagne notamment. Cet épisode apparemment peu glorieux de l'histoire de la plus grande France fut-il un simple incident, rapidement oublié, dû à l'initiative intempestive d'une Fédération des Anciens Coloniaux prête à tout pour se procurer de l'argent, ou un cruel révélateur de la mentali-' té de nos pères en matière coloniale?

8

PREMIERE PARTIE

LE RECRUTEMENT

CHAPITRE
LA NOUVELLE-CALEDONIE

I
COLONIALE

Terre lointaine, rendue d'autant plus inquiétante dans l'imaginaire métropolitain qu'elle fut transformée en une gigantesque chiourme dans la deuxième moitié du XIX ème siècle, la Nouvelle-Calédonie demeurait encore fort méconnue en 1931. Situés aux antipodes de la France, à proximité du tropique du Capricorne, perdus dans le coin sud-ouest de l'immense océan Pacifique, les quelque 20.000 km2 de l'archipel néo-calédonien rassemblaient la Grande Terre, un cigare montagneux baptisé Caillou de 400 km de long pour une largeur oscillant entre 40 et 60 km, et les îles Loyalty(2) (Lifou, Maré, Ouvéa), anciens atolls surélevés émergeant à une centaine de kms plus à l'Est. L'Australie est distante de 1500 km, à peine moins que la Nouvelle-Zélande, Tahiti est beaucoup plus éloignée encore. La population présente dans l'archipel en 1930 était faible puisqu'elle s'élevait seulement à 56.000 âmes, soit une densité, dérisoire, inférieure à 3 habitants au km2. Pour chacune de ses composantes, le recensement du 1er juillet 1926 donnait les résultats suivants, comparés à ceux de 1921 :

(2) Curieusement, ce terme était préféré à sa traduction française, "Loyauté" ou "Loyautés", encore peu employée, alors que le rattachement de ces îles à la France était réalité depuis trois quarts de siècle.

La Nouvelle-Calédonie

coloniale

1921 Population indigène Population européenne Immigration règlementée Troupes Equipages dans les ports 27.100 14.172 2.310 3.611 199 113

1926 27.470 14.893 1.281 7.489 187 536

libre pénale

------------ ------------51.876 47.505 Malgré l'important recul qu'ils avaient subi depuis la prise de possession, les canaques constituaient encore la moitié de cette population. Les Européens, pourtant très prolifiques, en représentaient tout juste un tiers. Les autres habitants étaient des travailleurs sous contrat, dits" exotiques", originaires d'Indochine et plus encore des Indes néerlandaises - ils étaient alors qualifiés de Javanais - dont le nombre était passé de 7500 à 13.500 personnes entre 1926 et 1930, ...,expliquant ainsi largement la progression de la population totale. Avec ses 10.000 habitants, Nouméa rassemblait presque le cinquième de la population totale de l'archipel. La ville n'avait pourtant pas fière allure(3) : la plupart des Européens se logeaient encore dans des habitations de bois, plus ou moins confortables, entourées de jardins potagers. Cà et là émergeaient quelques constructions plus solides comme l'hôtel du gouverneur, la cathédrale, la caserne ou l'hôpital. La voirie laissait à désirer, le tout-à-l'égout était absent, l'éclairage électrique inexistant. Peu nombreux, entassés dans
(3) Dans son livre "Océanie française", publié en 1933, le romancier Pierre Benoît écrivait: "Rien n'est plus laid, en vérité, que cette pauvre Nouméa. Quelle ville ~Pas d'égouts. Un port croulant. Pas d'éclairage, si ce n'est quelques becs de gaz, qu'on n'allume pas, par économie, les nuits de lune... Devant cette ville qui n'est pas née, et qui est déjà en ruines, on rougit de songer à ce qu'eût édifié au même emplacement telle autre nation" . 12

La Nouvelle-Calédonie

coloniale

des bouges, les canaques et les asiatiques du chef-lieu, étroitement surveillés, étaient soumis à un couvre-feu permanent, puisqu'ils ne devaient pas, en principe, circuler en ville audelà de 21 heures: quitte à se rattraper les jours de fête, en se signalant par des scènes d'ivrognerie et de multiples bagarres que déploraient les Blancs. La brousse vivotait. Les centres européens abritaient généralement quelques dizaines de familles, dont les maisons s'alignaient le long d'une portion de route plus ou moins carrossable, ou s'éparpillaient en pleine nature dans un complet isolement. Les cases canaques, de plus en plus groupées en villages, appelés désormais tribus, autour de l'église ou du temple, étaient établies à proximité, fournissant à l'occasion une main-d'oeuvre bon marché à la colonisation européenne, ou étaient rejetées dans la chaîne, hors de portée de l'Administration. Les Loyalty, fortes de leurs 10.000 indigènes constituaient une troisième entité au sein de l'archipel néo-calédonien. La présence symbolique de l'administrateur ou du gendarme signifiait. que ces îles relevaient bien de la souveraineté française, mais l'absence de toute colonisation européenne leur évitait les froissements et les frictions perceptibles sur la Grande Terre entre les éléments indigène et allogène. Les pasteurs et les prêtres, toujours très influents, avaient en outre favorisé la consolidation de grandes chefferies, comme celle des Naisseline à Maré ou celle des Boula à Lifou. La Nouvelle-Calédonie était une vieille colonie à décrets, la plus importante des Etablissements français du Pacifique austral, lesquels comprenaient également les îles Wallis -etFutuna et le condominium des Nouvelles-Hébrides. Française depuis 1853, elle était destinée à devenir une colonie de peuplement, du fait de l'étendue supposée de ses terres cultivables et de l'excellence de son climat. La présence du bagne, croyait-on, stérilisait la colonisation libre, mais la fermeture du "robinet d'eau sale" n'eut pas les effets escomptés: l'argent métropolitain secrété par le bagne fit brutalement défaut, la plupart des centres de colonisation hâtivement édifiés pendant l'ère Feillet (1894-1902) périclitèrent, la colonie 13

La Nouvelle-Calédonie

coloniale

toute entière sombra dans une profonde léthargie. A sa tête se trouvait un gouverneur qui relevait directement du ministre des Colonies et qui détenait encore des pouvoirs d'autant plus importants qu'il résidait fort loin des bureaux de l'administration centrale. Le titulaire du poste, également commissaire général de la République française dans le Pacifique, se nommait Joseph Guyon, un ancien disciple de Gallieni qui avait notamment servi à Madagascar et en Afrique Noire(4). Il était présent dans l'archipel depuis mars 1925, ce qui lui avait permis de lancer et d'accompagner une politique d'équipement et de développement ambitieux, s'attachant tout particulièrement à améliorer le médiocre réseau routier qui desservait jusque-là une partie de la Grande Terre. Ses multiples tournées et la sollicitude qu'il affichait en toute circonstance envers les broussards l'avaient re11du très populaire auprès de l'élément européen. Il venait en outre d'obtenir un important emprunt pour sa colonie, l1égocié au cours d'un congé, passé en métropole de mai 1929 à décembre 1930. Le gouverneur Guyon était secondé par une administration ,dénoncée unanimement comme pléthorique et coûteuse par les contribuables calédoniens qui devaient la payer et qui la jugeaient tour à tour inefficace, tatillonne ou tyrannique. Le Conseil Privé qu'il présidait, dont les membres étaient pour la plupart des subordonnés ou des obligés et dont le rôle était, en outre, purement consultatif, ne pouvait lui porter ombrage. En revanche, il devait composer avec un conseil général dont les quinze membres, élus pour quatre ans au scrutin de liste par un corps électoral de moins de 4000 personnes, étaient pour le moins remuants. Eminent représentant d'une France pourtant bien lointaine, il avait su modérer l'expression des sentiments furieusement autonomistes de la majorité des Européens, se heurtant seulement à une petite minorité irréductible et tapageuse qui, au sein de l'hémicycle ou dans une partie de la presse locale, Siopposait bruyamment à sa
(4) Gouverneur du Gabon pendant ta Première guerre mondiale, il avait été notamment chargé de l'occupation du Cameroun allemand, mission dont il s'était parfaitement acquitté. 14

La Nouvelle-Calédonie

coloniale

politique. Mais c'était au prix de gages toujours plus nombreux accordés à une population prompte à s'enflammer. La défense et la sécurité de l'archipel étaient assurées par le stationnement de deux avisos quelque peu démodés et essouflés et par la présence d'une compagnie mixte d'infanterie coloniale installée à Nouméa. Un détachement de soixante gendarmes était en outre disséminé dans une trentaine de petits postes de brousse. La modestie de tels chiffres indique assez la faiblesse des dangers, tant internes qu'extérieurs, que présentaient la situation et la position calédoniennes aux yeux de l'administration métropolitaine. L'économie de l'archipel calédonien était assez diversifiée. La plupart des terres fertiles avaient été accaparées par la minorité européenne dont les revenus provenaient surtout de la vente du maïs, du café ou du coton. L'absence de matériel moderne, hormis quelques tracteurs, et des méthodes culturales, encore sommaires pour l'essentiel (5), engendraient des rendements médiocres ou aléatoires. Quant aux cocoteraies, possédées et entretenues surtout par les canaques, elles souffraient du même laisser-aller. L'élevage bovin extensif paraissait plus florissant, en quantité du moins, puisque le cheptel calédonien s'élevait à 90.000 têtes et justifiait l'existence de deux usines de conserves de viande. Mais c'étaient surtout les produits miniers qui faisaient la richesse du Caillou: le nickel, bien sûr, traité sur place dans les hauts fourneaux de Doniambo (Nouméa) et de Thio, et le chrome, exporté à l'état brut. Les produits de la mer (trocas) et de la forêt (kaoris) apportaient un utile complément. Les transactions générales de la colonie n'étaient pas négligeables puisqu'elles dépassaient les 240 millions de francs en 1929. La moitié seulement des importations provenaient de métropole, l'Australie voisine fournissant d'importants compléments en produits frais notamment. Aux exportations, les produits miniers l'emportaient largement, devant les produits
(5) Un ingénieux colon, Janisel, installé à Pouébo, avait bien mis au point des charrues électriques mais son exemple, souvent cité, constituait un cas isolé. 15

La Nouvelle-Calédonie

coloniale

de la terre (café, coprah, coton, essence de niaouli) et de l'élevage (conserves, peaux, sUlls, etc...). La crise qui affectait l'économie américaine, puis mondiale, en 1929-1930, ne s'était pas encore répercutée en Nouvelle-Calédonie qui fut seulement atteinte au cours du deuxième semestre de l'année 1931. Pour un archipel situé aux antipodes de la métropole, les communications étaient indispensables. Malgré la rupture du câble sous-marin qui la reliait directement à l'Australie et à l'Europe depuis 1893, la Nouvelle-Calédonie disposait de la T.S.F. pour ses relations extérieures. Paradoxalement, les relations maritimes suscitaient de vifs mécontentements: si, avant 1914 et l'ouverture du canal de Panama, le bateau mensuel des Messageries Maritimes pouvait atteindre Nouméa en trente-cinq jours, deux mois en moyenne lui étaient nécessaires pour accomplir le même voyage dans l'entre-deuxguerres. En revanche, les navires de la Société du Tour de Côtes desservaient les principaux centres de la Grande Terre à la satisfaction à peu près générale des usagers. Quant à l'avion, il n'a pas encore fait son apparition dans le ciel calédonien(6), le premier raid entre la Nouvelle-Calédonie et l'Australie n'ayant eu lieu que le 21 novembre 1931. La Nouvelle-Calédonie souffrait donc d'un isolement certain, situation d'autant plus surprenante dans l'Empire colonial français que les moyens de communication s'étaient partout considérablement améliorés dans les années vingt. Les Européens de ce petit coin de France en déduisirent qu'ils étaient négligés: néanmoins fiers d'avoir modestement contribué à la victoire de 1918 par le sacrifice de leurs enfants(7), ils ressassaient de multiples griefs à l'encontre
(6) Compte non tenu d'un modeste festival aérien qui s'était tenu le 29 mars 1931 à l'initiative d'un pilote venu d'Australie par bateau. (7) Plus d'un millier de Calédoniens d'origine européenne avaient été mobilisés pour participer à la Grande Guerre. Environ cent soixante d'entre eux y avaient fait le sacrifice de leur vie. uL' impôt du sang" avait d' ailleurs été une sorte de réhabilitation morale pour les nombreuses familles européennes issues du Bagne. 16

La Nouvelle-Calédonie

coloniale

d'une mère-patrie qualifiée de marâtre et ils étaient majoritairement gagnés par l'idée d'autonomie, enviant ouvertement le destin des Australiens, leurs proches amis océaniens. Colonie lointaine et modeste, la Nouvelle-Calédonie était donc d'un piètre intérêt pour une métropole bien davantage sensibilisée par les terres africaines, malgaches ou indochinoises. Vieille colonie somnolente et alanguie, elle ne défrayait plus l'actualité depuis des décennies, tout en conservant l'image d'un pays rude stigmatisé par l'ancienne présence du bagne.Elle était pourtant une des rares colonies de peuplement de l'Empire, avec l'Algérie et Madagascar, mais n'ayant pas su attirer ou conserver un grand nombre d'Européens, ~n lui avait refusé, malgré d'insistantes réclamations, l'élection d'un député ou d'un sénateur. Faute de mieux, ses habitants devaient se contenter de choisir un délégué au conseil supérieur des Colonies - organe assurément respeètable mais purement consultatif. Quant aux canaques, qui s'en souciait?

17

CHAPITRE
LES CANAQUES

2
EN 1930

La population indigène ou de la Grande Terre, pratiquement stable, vivait parquée dans des réserves, sur un espace réduit. Elle conservait ses activités traditionnelles et son organisation sociale. En vingt ans, de 1911 à 1931, cette population était passée de 16 297 à 16 821, soit une augmentation d'un demi-millier de personnes, un dérisoire 3 %. La faible fécondité des femmes, dont le nombre était par ailleurs encore inférieur à celui des hommes, ainsi que le maintien d'une mortalité infantile élevée expliquaient cette quasi-stagnation d'une population parvenue à son étiage. Apparemment, les quelques encouragements officiels, tels les dégrèvements fiscaux pour les familles nombreuses ou l'adoption de modestes mesures d'hygiène ne parvenaient pas à enrayer cette longue et profonde dépression démographique(8). Cette évolution était d'autant plus préoccupante qu'elle était en contradiction avec celle de la grande majorité des colonies tant françaises qu'étrangères, qui connaissaient de vigoureux progrès dans les années vingt. Elle confortait l'opinion, déjà ancienne, de beaucoup d'Européens pour qui la "race canaque" était en voie d'extinction. Depuis le "Grand cantonnement" de 1899-1900, tous les canaques étaient tenus de vivre dans des réserves plus ou

(8) Selon les estimations les plus modestes, la population canaque s'élevait à 50 000 personnes en 1853 lors de l'arrivée des Européens dans l'archipel. Chiffre beaucoup trop faible, estime l'archéologue Christophe Sand dans l'ouvrage tiré de sa thèse, paru en 1995 sous le titre, "Le temps d'avant", La préhistoire de la Nouvelle-Calédonie.

Les canaques en 1930

moins vastes, fréquemment morcelées et isolées(9). L' espace dont disposaient désormais les premiers occupants de la Grande Terre s'était considérablement rétréci: 135 000 hectares environ, à peine 8 % de la superficie totale de l'île. Et quels hectares! Victimes de multiples spoliations(lO), ils devaient se satisfaire de terrains fréquemment montagneux et pentus, ingrats et peu fertiles, inondables ou marécageux. Les cultures vivrières occupaient la quasi-totalité des rares terres cultivables du modeste espace foncier consenti aux colonisés. Le taro et surtout l'igname poussaient encore partout, quitte à utiliser des variétés plus rustiques, de moindre valeur nutritive. Et les rendements baissaient, d'autant qu'il avait fallu réduire la longueur des jachères, que les bras manquaient du fait de la dépopulation et des réquisitions de main-d'oeuvre ou que la maîtrise de l'eau n'était plus assurée(ll). Les bananeraies et les caféeries, les plantations de canne à sucre et de maïs complétaient l'alimentation autochtone ou procuraient quelque argent, ainsi que l'élevage du petit bétail (volaille, porcs), la pêche aux tracas ou encore la fourniture du coprah. Observée à plusieurs reprises dans la période précoloniale, la précarité alimentaire avait progressivement disparu! grâce notamment à l'intervention des pouvoirs publics qui prenaient soin de faire distribuer vivres et semences aux tribus touchées par les intempéries. De plus, l'exiguïté de l'espace rural et la pression administrative conjugaient leurs effets pour favoriser les engagements plus ou moins volontaires de nombreux canaques auprès des colons de brousse ou à Nouméa. Néanmoins, malgré cette source
(9) Seuls les Loyaltiens avaient conservé toutes les terres de leurs ancêtres, leurs îles ayant été décrétées réserves intégrales en 1899. (10) Dont les détails sont exposés dans mon livre, "Les spoliations foncières en Nouvelle-Calédonie-1853-1913"., L'Harmattan, 1989. (11) L'ampleur et l'ingéniosité des aménagements hydrauliques canaques avaient causé l'étonnement et l'admiration des Européens lors de la prise de possession. La plupart des canaux d'irrigation utilisés par les indigènes furent obstrués par les décharges minières, piétinés par le gros bétail ou simplement confisqués. 20