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Cayenne entre 1919 et 1939

De
310 pages
Cayenne entre 1919 et 1939. Un entre-deux-guerres qui laisse peu de souvenirs, à part ceux de quelques soubresauts politiques. L'auteur retrace le quotidien des Cayennais à l'aide des archives écrites, non exemptes d'erreur, d'approximation et d'omission, et de la mémoire orale individuelle, soumise à l'oubli (volontaire ou non) et à l'interprétation. Pour cela, l'auteur a interrogé une quinzaine de Guyanais ayant vécu leur enfance à Cayenne.
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CAYENNE ENTRE 1919 ET 1939

Virginie Brunelot

CAYENNE ENTRE 1919 ET 1939

Une ville, des vies

Du même auteur

Chroniques du cimetière de Cayenne.
Histoire informelle de la Guyane du XIXè siècle à travers ses défunts, L’Harmattan, 2006.

© L’HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13849-0 EAN : 9782296138490

Cayenne : 52° 20’ ouest / 4° 56’ nord, environ 10 mètres d’altitude. « J’ai naguère gravi le morne Cépérou. La ville étalait le vague rectangle de ses toits de tôle dominés au centre par la flèche de l’église et, ça et là, de palmistes élancés et de manguiers à la frondaison massive et sombre. Tout autour, quelques rochers gris, quelques petites tâches jaunes de sable, des amandiers, une haie de cocotiers penchés par le vent. » Le Petit Guyanais, 13 mars 1937.

Je dédis ce livre à une inconnue de Rémire, rencontrée un dimanche matin à l’anse Chaton. Elle était en avance pour la messe à SaintSauveur ; je mesurais la progression des palétuviers devant chez moi. Nous avons échangé quelques propos et elle m’a raconté des bribes de son enfance à Cayenne, avec la spontanéité, la gentillesse qui caractérisent les Guyanaises. J’ai voulu en savoir plus …

REMERCIEMENTS

Mes plus vifs remerciements vont aux personnes qui m’ont accueillie, qui m’ont ouvert leur porte et leurs souvenirs avec chaleur et gentillesse : Mesdames Maurice Bertrand, Ginette Bondri, Marie-Thérèse Brandon, Claire Caristan, Céluta et Céline Maxime, Lisette Michotte, Germaine Régina, Maud Rullier, Rachel Vernet. Messieurs André Bonneton, Auxence Contout, Paul Jean-Louis, Roger Lam Cham, Roland Loe-Mie, Edouard Mariéma. Remerciements particuliers à Hervé Brunelot, pour avoir soutenu et corrigé mon travail et Philippe Boré pour ses nombreuses recherches aux archives et le maquettage des couvertures. De nombreuses personnalités ont facilité mes recherches en répondant favorablement à mes sollicitations et je les en remercie vivement : Madame Benjamin-Agapit, qui m’a parlé de son grand-père, pharmacien à Cayenne ; Marie-Odile Tourmen et Elie Famaro toujours disponibles pour chercher (et trouver) des archives en Guyane ; Paulin Bruné, pour ses informations sur les monnaies de Guyane ; Thierry Cardoso, Philippe Esterre, Jean-Charles Gantier, Françoise Ravachol (médecins et scientifiques), qui m’ont apporté leurs connaissances sur le paludisme et la mortalité infantile ; Rodolphe Floride, pour sa traduction créole et la photo de la banque de Guyane ; Jean-Marie Grenier, qui a mis à ma disposition sa collection de cartes postales anciennes ; Raymond Kuntzmann, de l’association des amis de Jean Galmot ; Aleth Mansotte, pour ses nombreuses recherches bibliographiques ; Soumi Marchand et Viviane Thierron, pour leurs traductions créole et néerlandaise ; Jean-Raymond Mercier, pour sa connaissance sur l’histoire de l’armée en Guyane.

Merci au service de l’état-civil de Cayenne, qui a supporté mes visites chaque lundi pendant plusieurs mois, et en particulier à mesdames Simone Bioche, Suelhy Ferrera dos Santos, Viviane Lesforis, Cristina Noël, Sylviane Pierre, Véronique Thomas. Je remercie particulièrement François Rognon (archiviste de la Grande Loge de France), Sœur Cécile de Ségonzac (archiviste de la Congrégation SaintJoseph de Cluny) et Père Gérard Vieira (archiviste de la Congrégation du Saint-Esprit) qui m’ont particulièrement bien accueillie ; Monseigneur Emmanuel Lafont, qui m’a permis de consulter sans restriction, les archives diocésaines de Guyane, et Eslie Banis, qui m’a guidée à l’évêché. Robert Muller et Pierre-Baptiste Cordier qui m’ont renseignée sur les archives de l’Armée du Salut.

Nota bene : Si l’on peut reprocher à l’administration française son caractère comptable, maniaque, multipliant les tableaux, bordereaux, états, relevés et autres dénombrements nécessitant une foule de commis aux écritures, il a néanmoins été une aide précieuse pour établir un reflet de la société cayennaise. Que les archivistes qui ont conservés tous ces documents en soient également remerciés. Avertissement : je n’ai porté aucun jugement, aucune correction sur les témoignages que j’ai recueillis, même s’ils viennent parfois en contradiction avec les archives écrites. Je n’ai aucune légitimité pour juger de la vérité. Je me suis contentée d’apporter quelquefois un complément d’informations pour une meilleure compréhension. Première de couverture : cortège accompagnant Monseigneur Gourtay, rue de la Liberté, lors de son arrivée à Cayenne le 25 septembre 1933.

PLAN DE CAYENNE, 1936 1 – Appontement de la colonie 2 – Appontement Tanon 3 – Caserne Loubère 4 – Colline Cépérou 5 – Douanes 6 – Hôtel du gouvernement 7 – Bureau de police 8 – Compagnie générale Transatlantique 9 – Poste 10 – Mairie 11 – Banque de la Guyane 12 – Marché 13 – Usine électrique 14 – Abattoir 15 – Hôpital colonial 16 – Gendarmerie 17 – Ecole maternelle 18 – Atelier des Travaux Publics 19 – Prison 20 - Ecole des garçons 21 – Externat Saint-Joseph 22 – Palais de justice 23 – Commissariat 24 – Institut d’hygiène et de prophylaxie 25 – Orphelinat 26 – Collège 27 – Evêché 28 – Eglise Saint-Sauveur 29 - Ecole des filles 30 – Atelier de l’administration pénitentiaire 31 – Cimetière 32 – Pénitencier-dépôt 33 – Etablissement de la TSF 34 – Hôpital Saint-Denis (entre le cimetière et l’hôpital, localisation du Stade Guyanais qui ne figure pas sur le plan) 35 – Jardin botanique 36 – Dépôt des matières inflammables

ASPECT DE LA VILLE « Cayenne est la plus importante des villes de la colonie, pour ne pas dire la seule, puisque les autres agglomérations ne sont guère autre chose que des bourgs. Peuplée d’environ 13 000 habitants dont la moitié sont des étrangers, elle a l’aspect de toutes les cités coloniales avec ses rues tirées au cordeau et ses maisons de bois qu’ombragent les cocotiers1.»
LE TERRITOIRE

Cayenne est constituée par le territoire de la ville mais les îles et îlets au large de Kourou et Rémire lui sont rattachés : « un petit archipel de savanes, de roches et de cocotiers brise les lames jaunes à six milles marins devant Cayenne.2 » Cela concerne les îles du Salut, occupées par le pénitencier, les îlets le Père, les Mamelles, le Malingre et la Mère, utilisé par le libéré Duez et sa femme comme exploitation agricole de 1923 jusqu’à sa mort en 1932.
LES QUARTIERS

Le centre ville, où logent les notables Cayennais, est encerclé par la banlieue sud ou rôt bô crique3 (au delà du canal Laussat4) qui regroupe la population la plus défavorisée et la banlieue est ou la ro5 Saint-Quentin (à partir du boulevard Jubelin jusqu’au camp Saint-Denis) « où vivaient des gens modestes, des familles nombreuses, des restes de Coolies, des pêcheurs.6 » Deux quartiers que la municipalité néglige totalement.

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Charles Péan, Terre de bagne. La Renaissance moderne, 1930. p.150. Louis Roubaud, Le voleur et le sphinx. B. Grasset, 1926. p.161. 3 De l’autre côté de la crique. 4 Le canal Laussat est également dénommé crique Laussat (crique : petite rivière). 5 En haut, plus loin. 6 Madeleine Tichette, La vie d’une mulâtresse de Cayenne. 1901-1997. L’Harmattan, 2007. p.176.

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Canal Laussat

La banlieue sud est accessible depuis le centre ville par cinq ponts qui enjambent le canal Laussat dont le pont Diamant dans le prolongement de la rue François Arago, le pont Cugneau face à la rue Malouet. Le pont Richelieu (prolongement de l’actuelle rue Félix Eboué), ouvrage de cinq mètres de large, constitue le départ de la route de la Madeleine. Envahie par les eaux et les palétuviers, la banlieue sud est régulièrement inondée à chaque saison des pluies. Une subvention de 180 000 francs est allouée en 1928 pour l’assèchement du quartier (défrichement des îlets Malouins, nettoyage et curage des fossés de la partie habitée, abattage des palétuviers) mais ce ne sont que des travaux d’entretien. En 1935, des ouvrages d’assainissement sont réalisés : rétablissement du réseau de digues, curage des canaux secondaires, plantations et mise en valeur des terrains, exhaussement de la rue Richelieu prolongée pour protéger les quartiers des débordements de l’Eau Couli ou Coolie (actuelle crique Eau Lisette). En 1939, cinq vannes sont installées pour améliorer l’assèchement de la banlieue sud : trois sur le canal Laussat, une sur le canal dit Eau Coolie, une sur la digue Leblond.

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En 1936, les rues du quartier Saint-Quentin ne sont ni éclairées ni entretenues, les fossés sont remplis d’immondices et les herbes envahissent les chaussées. Le quartier est « bâti de sordides cases en bois où l’on accède par une planche jetée en guise de pont sur le ruisseau vaseux et herbeux, habitat des crapauds buffles7. » Dans ce quartier, les marais de Chaton, de Buzaret et de la rue Lallouette prolongée (comblés en 1940) favorisent l’éclosion de moustiques qui envahissent la ville à chaque début de saison des pluies.
TÉMOIGNAGES Pour ma part, selon l’endroit où l’on habite, les gens ont une vision différente. La crique8 était la frontière liquide, matérialisée, des gens qui habitaient de l’autre côté de la crique. A cette époque, la crique n’était pas très habitée. J’ai connu Chaton, quand il y avait des cocotiers, il n’y avait absolument rien. Pour Pâques - le lundi de Pâques - les gens sortaient de chez eux, de Cayenne, montaient dans les cocotiers, avec des trucs, avec la sorbetière … On mangeait. Des tapis, on s’allongeait. A 5 heures de l’après midi, vous aviez un vidé qui sortait de Chaton, qui descendait en ville (…) Il n’y avait rien aux environs, c’était la forêt, c’était le pénitencier, mais il n’y avait rien d’autre.
LES FAUBOURGS

Au-delà du quartier Saint-Quentin, la « campagne » s’étale le long de la route de Montabo, ponctuée d’exploitations agricoles et de maisons de villégiatures (dont celle du gouverneur à Bourda) ayant accès à la mer. « Qu’on réalise une côte qui s’étend à l’infini et abrite autant d’habitations, de chalets, de villas qu’il y a de petits bourgeois à Cayenne. On y passe le week-end, on y passe aussi les vacances, on y pêche à la senne, on s’ébat sur la plage, on y mange le blaff (…) On y boit frais, punch, lait de coco. On y mange, on y fait la sieste. Le reste aussi.9 »

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Eugène Dieudonné, La vie des forçats. Gallimard, 1930. p.208. Canal Laussat. 9 Léon-Gontran Damas, Retour de Guyane. Editions Jean-Michel Place, 2003. p.67.

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TÉMOIGNAGES Le docteur Henry accueillait les enfants de l’orphelinat dans sa maison de campagne pendant les grandes vacances. On s’y rendait à pied en chantant. Plus tard, monsieur Grant a donné un terrain route de Montabo pour y construire une maison de vacances. Des bagnards avaient été réquisitionnés pour les travaux et même les orphelins aidaient. Nous allions à la campagne deux mois l’été, on partait à cheval car les voitures étaient rares. La mer était notre terrain de jeux. Nous jouions au football sur la plage, nous allumions des feux de camp. Notre mère nous accompagnait à la mer quand mon père était en tournée en Guyane. Bien souvent elle entrait dans la mer avec ses bas et ses chaussures recouvertes de satin pour nous sortir de là. Elle avait été élevée en France et ne savait pas nager. Si une vague l’avait bousculée, elle se serait noyée.
LES RUES

Les rues du centre ville (excepté autour du fort Cépérou où elles ont gardé un caractère sinueux) forment un quadrillage de voies en latérite. « Pendant la saison d’été, que de poussière ! (…) Ça vous entre dans les yeux, dans les narines, dans les demeures, ça salie et pollue tout. Et il n’est pas bon déambuler dans certaines rues passantes. Une auto vous dépasse, une autre vous croise et vous voilà perdu dans un tourbillon de poussière10. » En 1919, le rapport du gouverneur Lejeune fait état « des rues de la ville [qui] ne sont pas entretenues et pour la plupart dans un état de délabrement complet qui fait peine à voir. A ce manque d’entretien des rues vient s’ajouter l’éclairage insuffisant de la ville qui se trouve dans la plus grande obscurité à partir de minuit. » Les rues autour de la place du gouvernement (actuelle place Léopold Heder) sont classées en grande voirie, ce qui leur donne l’avantage d’être entretenues par les Travaux Publics. Pour les autres, réduites à la condition de petite voirie, elles dépendent du service de voirie de la municipalité dont la réputation d’inefficacité doit beaucoup à son goût pour les expérimentations, parfois hasardeuses. Dès 1924, des tronçons de la rue Schœlcher subissent divers traitements : empierrement ; revêtement sur 50 centimètres d’épaisseur de sable et de vase tirée du canal Laussat ; brûlage de bois sur la chaussée pendant plusieurs jours (le quartier en est tout enfumé). Après cette dernière opération, deux buffles furent nécessaires pour désembourber le premier camion qui s’aventura dans la rue. Certaines
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L’Avenir Guyanais, 19 octobre 1929.

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chaussées sont rechargées avec l’herbe et la terre des bas côtés mais en saison des pluies, le revêtement se transforme en boue glissante et pour éviter le nuage de poussière en saison sèche, la chaussée est recouverte de sable qui provoque des accidents de voitures et l’enlisement des vélos. Aux doléances du public, le chef des Travaux Publics répond qu’il manque un mécanicien pour faire fonctionner le rouleau compresseur. Ce n’est qu’au début des années 1930 que l’utilisation d’émulsion de bitume Colas va se révéler satisfaisante mais onéreuse. En 1935, la partie de la rue de la Liberté entre les rues Richelieu et Jubelin ainsi revêtue coûte 10 000 francs. Pour obtenir un revêtement durable, le bitume doit être coulé sur un soubassement préalablement rechargé en latérite et roche dure de Montabo et les rues, hâtivement asphaltées pour la fête du Tricentenaire, se dégradent rapidement. En 1921, pour rendre hommage à quelques soldats guyanais morts pendant la guerre 14-18, certaines rues de Cayenne sont rebaptisées. L’omission de leur grade dans les nouvelles dénominations suscite une réclamation de la part des anciens combattants. Rue des Marais : rue du Lieutenant Becker Rue de Provence : rue du Lieutenant Goinet Rue du dépôt de bois (ou rue des chantiers de bois) : rue du Capitaine Bernard. Elle a été débaptisée dans les années 1960 pour prendre le nom de rue du marché quand le tronçon entre les rues du Lieutenant Brassé et du Lieutenant Brassé prolongée a été créé et dénommé rue du Capitaine Bernard. Rue Traversière : rue du Lieutenant Brassé (qui n’était que sous-lieutenant). Jusque dans les années 1960, la rue s’arrête au niveau de la rue François Arago. L’actuelle rue du docteur Barat est dénommée rue du lieutenant Brassé prolongée. Rue de l’abattoir : rue Adjudant Pindard En 1924, les plaques des rues n’ont toujours pas été changées et la presse interpelle le maire sur le sujet. Les habitudes sont tenaces et dans la vie courante, les rues gardent leur ancienne dénomination. En 1938, la rue du Lieutenant Goinet est encore nommée rue de Provence dans les rapports de police ; la rue du lieutenant Brassé reste la rue Traversière dans les registres matricules des conscrits (1939). En 1929, la proposition des conseillers municipaux de rebaptiser la rue de la Liberté (actuelle rue de Gaulle), rue Galmot, n’a pas eu de suite. Un canal, entre les rues Richelieu (actuelle rue Félix Eboué) et Rouget de l’Isle est ouvert entre 1848 et 1874. Il draine les eaux depuis la rue 17

Lallouette jusqu’au canal Laussat. Le canal est curé en 1937, peut-être avant d’être couvert et de devenir la rue du Canal de l’est, mentionnée sur la carte de 1938. La rue des Trois Cases, dont on trouve la mention dans les fiches matricules des conscrits et qui ne figure pas sur le plan de la ville, désigne la rue Barrat. Les rues des banlieues n’ont aucune dénomination propre, à l’exception de l’avenue d’Estrées (banlieue est) et la rue Daramat11 (banlieue sud). Les rues qui sont dans l’alignement de celles du centre ville portent le nom de la rue suivi de « prolongée » (rue Lallouette prolongée, rue Molé prolongée …) évitant ainsi les confusions sur leur localisation. Dans le quartier SaintQuentin, les rues perpendiculaires sont dénommées Transversales 1, 2, 3 (futures rues Pichevin, Lubin, Gippet). Trois routes coloniales prennent leur origine dans le centre de Cayenne : La route coloniale 1 (Cayenne- Saint-Laurent, 250 km) commence à la jetée du port de Cayenne. La route coloniale 2 (Cayenne-Montjoly en passant par Dégrad-des-Cannes, 26 km) s’amorce au boulevard Jubelin. La route coloniale 3 (Cayenne-carrefour de Suzini par Montabo, 8 km) débute à la rue Richelieu. La route coloniale 4 (Cayenne-Régina) démarre au port du Larivot. En 1933, Charles Péan déplore l’état de la route qui mène à la ferme de l’Armée du Salut de Montjoly : « la route de Cayenne est affreusement mauvaise (…). Des deux ou trois routes avoisinant Cayenne, celle-ci est pourtant la meilleure. Je vous laisse à penser ce que doivent être les autres. Par moment, nous évitons de véritables fondrières.12 » En 1935, un vaste programme de travaux est entrepris pour améliorer le réseau routier, notamment dans l’île de Cayenne13.
TÉMOIGNAGES Les rues de Cayenne n’étaient pas encore pavées, c’était la latérite avec des cailloux. Mais elles avaient déjà l’allure d’être toutes droites. Il n’y avait pas de trottoir, on ne pouvait pas distinguer les trottoirs de la chaussée.

S’écrit également Daramath. Charles Péan, Conquêtes en terre de bagne. Editions Altis, 1948. p.178. 13 On parle de l’île de Cayenne (communes de Cayenne, Rémire-Montjoly, Matoury) parce que ce territoire, ayant une façade maritime, est encerclé de rivières : Mahury, Montsinéry,Tonnegrande, Tour de l’Ile.
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Les routes étaient pleines de cailloux, on se tournait les pieds à l’époque. Ils ont commencé à bitumer la pente de la rue Malouet, vers 37-38, je me souviens des rouleaux compresseurs. Les rues étaient en latérite. Une ou deux rues avaient du goudron. Dans la rue Léopold Heder, la lumière était centrale, il y avait un côté droit, un côté gauche. La rue était partagée en deux par des poteaux électriques. Sur le boulevard Jubelin, entre les manguiers, vous aviez des bancs, depuis la plage jusqu’au canal Laussat, des deux côtés, vous aviez des manguiers et des arbres. Si vous étiez au milieu de la rue, vous regardiez le ciel, vous ne voyiez pas le ciel, et même de chez nous où j’habitais, on avait dans le grenier dans le temps, une espèce de fenêtre. Avec une perche, on cueillait les mangues.
LIEU DE VIE

TÉMOIGNAGES Il y avait dans mon quartier, tous les jeunes. On avait 12 ans, 13 ans, toute une clique. On se réunissait sur les trottoirs. On se déguisait en bagnards, on allait enlever les tinettes. Les tinettes avaient accès sur la rue, on ouvrait la portière, on prenait le petit bac, on le mettait sur l’épaule. Il y en avait un qui jouait le contremaître, il criait « 90 » , on prenait la tinette et on allait le renverser dans la petite rue parallèle à Lallouette, on versait un peu, pas beaucoup, ou bien on le mettait dans la rue Lallouette, parce qu’on savait, qu’il n’y avait pas beaucoup de voitures, on savait qu’entre 6 et 8 heures, il y avait 2-3 personnes qui avaient leur voiture. Le père Renauva avait une voiture de l’année 1900, décapotable avec un klaxon. Quand il a vu le petit bac, il a freiné, mais il a quand même cogné. On attendait le clair de lune, tout le monde s’asseyait devant la porte, on rigolait, on s’amusait, les grandes personnes causaient et même les enfants, on s’amusait entre nous. C’était familial.
L’ENTRETIEN

« L’hygiène des rues est inexistante. Les appareils de balayage mécanique sont inconnus de la cité. Sans les immortels et sombres urubus14, les rues ne
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Oiseau charognard.

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seraient qu’un dépôt de détritus, d’ordures où les habitants, eux aussi, ne se font pas faute de jeter le contenu de leurs poubelles.15 » Malgré les urubus (surnommés « mariés corbeaux ») qui aident grandement le service d’hygiène municipal responsable de la propreté de la ville, les cadavres et les ordures pullulent dans les rues et un arrêté municipal interdit en mai 1922, de jeter poules, chiens, chats morts, détritus de poissons, noix de coco, têtes de crevettes, pelures de fruits, dans les rues, caniveaux et trottoirs aux alentours du marché et des cinémas. Le massigondé (ou massigrondé, selon les témoignages), long égout qui traverse la ville de la place des Amandiers jusqu’au canal Laussat, évacue naturellement les ordures par la marée. D’après Auxence Contout, le nom prend son origine des fournisseurs Massé et Grondin. Certains Cayennais pensent qu’il a été nommé ainsi pour évoquer le bruit assourdissant de la mer qui s’engouffre dans l’égout.

Entrée du massigondé, place des Amandiers TÉMOIGNAGES Il y avait le massigondé. Ce que l’on appelle le massigondé, c’est un grand fossé couvert qui traverse la ville de la place des Amandiers à la crique. Un
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Léon-Gontran Damas, op cit. p.69.

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ingénieur avait trouvé comment utiliser la force hydraulique de la marée pour nettoyer la ville. Il y avait un trou à chaque coin de rue, les gens jetaient leurs déchets parce qu’on savait que la mer allait tout nettoyer. On entendait le bruit de la mer sous votre maison. Deux fois par jour, la force de la mer nettoyait la ville. Il y avait une écluse, qu’on soulevait à marée haute. On laissait entrer l’eau qui envahissait le massigondé, ensuite on fermait. Quand la marée était basse on rouvrait et tout partait à la mer. C’était formidable. J’avais un frère qui, quand c’était la marée basse, entrait dedans et traversait toute la ville. Tous les garçons faisaient ça mais ils ne nous invitaient pas [les filles]. Les rues n’étaient pas plus sales que maintenant, il y avait des ménagères inconscientes qui jetaient les déchets de poisson sur le bord du canal et il y avait les urubus qui venaient les manger et ça faisait un drôle d’aspect. Les urubus perchaient sur la place des Palmistes et quand on passait et qu’ils jetaient leur fiente sur vous, on disait que vous aviez pour combien de temps de malheur. On venait de nettoyer et les gens jetaient des crevettes, des tripes de poisson. C’était les urubus qui nettoyaient les rues. Le massigondé, c’est comme des caniveaux recouverts, on les nettoyait, ça coulait à la mer, jusqu’aux Amandiers.
LES ESPACES VERTS

Avant son aménagement en 1924 (bancs, éclairage public, création d’allées sablées et d’un kiosque à musique), la place des Amandiers est qualifiée de dépotoir d’immondices qui sert de « parc d’engraissage aux porcs du voisinage.16 » En 1933, elle est à nouveau désertée car les bancs sont continuellement occupés par les libérés et le poste de police est toujours fermé. La place semble malgré tout avoir l’agrément des Cayennais qui viennent s’y délasser avant la tombée de la nuit : « Nous venons prendre l’air sur la place des Amandiers, digue naturelle en rochers peuplés de bancs battus par le vent, c’est exquis. Aussi à 6 heures le soir, est-ce le rendez-vous de Cayenne. Chaque corps de métier y a son banc, jusqu’aux chères bonnes sœurs qui ont le leur17. »
Le Travail, 1er septembre 1924. Simone Binet-Court, Le banc des amandiers. Editions Académie des sciences d’Outre-mer, 1980. p.55.
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En 1925, le gouverneur Chanel transforme la place du Gouvernement (actuelle Place Léopold Heder) en jardin : bancs en demi cercle (surnommés les bancs des amoureux), parterres de fleurs, piédestaux surmontés de pots de fleurs que l’on retrouve sur la place de l’Esplanade (place des Palmistes), rénovée en 1933. Une pancarte plantée près de la rue Lallouette indique que « ce jardin est placé sous la sauvegarde du public », pour éviter la dégradation des bancs. Mais comme le souligne Louis Chadourne (secrétaire de Jean Galmot) en 1923, la place ressemble plus à une savane qu’au jardin anglais de la fin du XIXe siècle : « une grande place où poussent les herbes folles, où fourmillent les poux de cheville, plantée de palmiers gigantesques, aux longues tiges blanches au bout desquels se balancent des bouquets de feuilles vertes et rousses dans un ciel bleu fade et pourtant dur. Là-haut nichent les charognards aux fientes corrosives.18 »
TÉMOIGNAGE Sur la place des Palmistes, il y avait deux puits19, un en face de la bibliothèque et un en face de la chambre de commerce, tout au bout. Ils existent à mon avis encore et les enfants disaient qu’il y avait maman Dilo dans les puits et on en avait peur. Mais je pense, enfin d’après mes parents, parce qu’on entendait des bruits, mes parents pensaient qu’il a du y avoir une fois un animal qui est tombé dans le puits et qui criait, alors les gens pensaient que c’était une sirène.

En souvenir de Collot d’Herbois20, un square est aménagé près du marché en 1937. L’année suivante, il a « l’aspect honteux d’une Cendrillon : le jardin du monument aux morts de la grande guerre revêt sa parure fourragère et abrite les immondices du marché entre deux cérémonies nationales21. » Occasionnellement, les libérés utilisent la clôture du square pour étendre leur linge. A la limite de la ville, Chaton22, plage de sable doré ombragée de cocotiers et balayée par les alizés, a la faveur du « petit peuple » qui vient y « passer ses dimanches et jours de fête quand les chaleurs de l’été sont trop fortes en
Louis Chadourne, Pot au noir. Albin Michel, 1923. p.86. Puits forés en 1845. 20 Jean-Marie Collot d’Herbois, révolutionnaire, organisateur de la Terreur en France, est déporté à Cayenne en 1795 pour s’être opposé à Robespierre le 9 thermidor. Il décède à Cayenne en 1796. 21 La Guyane, 29 janvier 1938. 22 Le nom vient de la famille Chaton qui a obtenu la jouissance du terrain de 1859 à 1935.
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ville. A Pâques et à la Pentecôte surtout, Chaton connaît une affluence et une animation telles qu’on se croirait à la kermesse. Tout le peuple bon enfant de Cayenne est là, riant, chantant, criant, s’amusant.23 » Pourtant, à cette époque, le lieu s’apparente plus à un dépotoir qu’à un lieu paradisiaque. En effet, les bœufs impropres à la consommation sont abattus et ensevelis près de la plage et entre 1932 et 1935, l’hôpital-hospice SaintDenis déverse chaque matin à la mer, les excréments des malades. Parfois, des libérés qui n’ont d’autre refuge que leur hamac accroché entre deux cocotiers, sont découverts morts à Chaton. C’est le cas de Théodore Mahé en 1922 et de Léopold Delphin, assassiné par le libéré Poublanc en 1934. Le jardin botanique a une double fonction : parc ombragé, agrémenté de quelques mammifères en cage et deux ou trois caïmans dans un bassin, et jardin d’essai, planté de 2 000 boutures de Grande naine de Martinique (bananes) en 1934, par le service d’agriculture.
LE PORT OU « BA DÉGRA »

« Nous devions débarquer ce matin mais le pauvre port envasé n’est accessible que pendant quelques heures chaque jour et encore, pour y accéder, faut-il de vieux rafiot comme les Antilles qui raclent vigoureusement la boue du fond, laissant derrière eux une longue traînée fangeuse24. » Le port de Cayenne, actuellement dénommé Vieux Port, souffre de l’envasement périodique de la rade. Seuls les bateaux au tirant d’eau inférieur à 4,5 mètres peuvent accoster à marée haute. Le Journal officiel de la Guyane publie en 1938, un avis pour signaler l’envasement partiel de la rade et définir une nouvelle route de navigation. En 1919, un raz-de-marée, qu’un journaliste qualifie plus justement de raz de courant, permet le désenvasement du port mais fragilise l’appontement. La construction d’un nouvel ouvrage en 1920 ne résiste pas au raz-de-marée décrit par Louis Chadourne en 1922 : « L’autre nuit, un raz-de-marée a emporté l’appontement de bois dans le port, d’une formidable poussée silencieuse, sans qu’on ait rien entendu de la ville. Le lendemain, les forçats travaillaient à ramener les épaves, les travées arrachées, broyées, les grosses planches goudronnées, hachées par cette vague mystérieuse qui tous les dix ans se lève des abîmes et balaie l’ouvrage des hommes.25 »
La Guyane, 30 janvier 1937. Albert Le Bail, Revue de l’Empire français, janvier 1938. Député du Finistère, participant de la délégation des fêtes du Tricentenaire en décembre 1935. 25 Louis Chadourne, op cit. p. 113.
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En 1935, un appontement en bois prolonge la nouvelle jetée (en pierre ou en terre pleine, selon les sources) pour faciliter le chargement et le déchargement des paquebots mais ces travaux, hâtivement achevés pour les fêtes du Tricentenaire, ne résistent pas car les pieux de fondation enfoncés jusqu'à la roche, sont en fait plantés dans la vase. En 1937, la jetée s’effondre et le quai est impraticable. Pour permettre aux bateaux d’amarrer dans la rade, six ducs d’Albe (pieux en bois ou en ciment) sont ancrés à deux mètres de l’appontement fragilisé mais ce système complique la manutention, d’autant que les mâts de charge n’ont pas une portée suffisante. Le fret est déchargé et chargé sur un plan incliné posé entre le bateau et l’appontement.

Appontement de Cayenne vers 1930

En 1924, l’appontement construit dans la rade de Cayenne, réservé aux activités commerciales et de cabotage des associés Tanon et Clanis26, est décrit par René Belbenoit : « un embarcadère s’avance d’une centaine de

Quelques vapeurs occasionnellement.

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n’appartenant

pas

à

cette

compagnie

y

accostent

24

mètres27 dans la mer. Il appartient à la compagnie Tanon et sert à l’accostage des deux petits vapeurs qui assurent le service entre Cayenne, Kourou, Sinnamary, les îles et Saint-Laurent. Construit avec des traverses de bois, il enjambe le banc de vase dont le port est plein.28 » Le port de Cayenne n’étant pas équipé de cale sèche, les bateaux sont carénés au bassin de radoub de la Martinique.
LE BÂTI

Cayenne vue du fort Cépérou : « [Les] toits tous en dos d’âne, semblables à de grandes vagues immobilisées, les uns en tôle ondulée gris-bleu, les autres en tuiles rouges, d’autres encore en bardeaux noirâtres. (…) Les immeubles, bâtis de bois et de briques, sont peints presque tous en jaune et gris. Ils compensent un défaut général d’élégance par de grandes dimensions et l’abondante aération des pièces.29 » A partir de 1926, les nouvelles constructions sont soumises à une demande préalable auprès du maire pour répondre à un souci de salubrité (pas de bâtiment sans étage en coin de rue), d’hygiène (pas de « cabinet d’aisance » en bordure de rue30) et d’esthétisme (peinture extérieure en deux couches blanche, gris clair, marron ou jaune clair). La pose de gouttières est obligatoire depuis 1922. Le maire peut ordonner aux propriétaires la réhabilitation de leur maison délabrée, mesure qui n’a peut-être pas été appliquée puisqu’en 1934, Damas dénonce « l’absence complète d’entretien [des maisons de Cayenne]. Le délabrement des façades soulève parfois l’indignation.31 » Les informations concernant les prix de vente et de location des maisons durant cette période sont très parcellaires car l’étude des actes notariaux n’est pas autorisée et la consultation du Journal Officiel de Guyane, qui publie les ventes aux enchères, fait rarement état de la superficie de la maison, sans compter que le prix de vente définitif peut différer du prix de la mise aux enchères. Il est néanmoins intéressant d’étudier le cas de la maison située au 112 rue de la Liberté (actuelle rue de Gaulle) vendue en 1929 et en 1938
Une autre source mentionne une longueur de 400 mètres. Il permet un tirant d’eau de 3 mètres. 28 René Belbenoit Matricule 46635, l’extraordinaire aventure ... Maisonneuve et Larose 2002. p. 245. 29 Victor Gautrez, Plaisirs de beaux mulâtres. Impr. A. Bedu, Paris 1923. p.11-12. 30 Dix ans plus tard, l’installation d’une fosse septique est obligatoire pour obtenir un permis de construire. 31 Léon-Gontran Damas, op cit. p. 66.
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dont la mise à prix en l’espace de 9 ans augmente de 133%. Il serait malgré tout hasardeux de déduire une généralité de ce cas unique.
Montant des mises aux enchères de maisons ou terrains Localisation des maisons superficie mise aux enchères loyer annuel impôt locatif mise aux enchères loyer annuel impôt locatif 41 rue Richelieu devenue Félix Eboué t : 125 m² 2 000 F 350 F 18,37 F
-

16 rue Daramat (banlieue sud) m : 52 m² t : 360 m² 2 450 F 410 F 12,91 F
-

112 rue de la Liberté m : 70 m² 15 000 F 1 200 F 63 F 35 000 F 1 800 F 118,12 F

1929

1938

Légende : m : maison – t : terrain

L’impôt locatif, payé par les propriétaires et perçu par le Conseil général, représente un pourcentage de la valeur locative des maisons. Il diffère selon la localisation des bâtiments. Les propriétaires sont exonérés de l’impôt pour des loyers inférieurs aux seuils exprimés ci-dessous. Au montant de l’impôt locatif, s’ajoute une majoration de 5% qui représente la taxe sur les centimes additionnels.
Imposition locative. Maison en centre ville* 5% si loyer > 300 F/an 6,25% si loyer > 150 F/an Terrain nu 5% si loyer > 100 F/an 6,25% si loyer >100F/an Maison en banlieue 3% si loyer > 300 F/an 3,75% si loyer > 100 F/an

1921 1929

* maisons situées dans le périmètre boulevard Jubelin - canal Laussat.

Parmi les bâtiments publics de la ville, quelques uns ont subi des modifications entre 1919 et 1939 ou n’ont pas l’aspect que nous 26

connaissons actuellement. L’hôtel du gouverneur (ancien palais des Jésuites), situé place du Gouvernement, fait office de services administratifs et de logement du gouverneur. En 1925, le gouverneur Chanel décide de remanier la façade en y ajoutant une galerie à colonnades. Les Opprimés (29 janvier 1926) critique ouvertement la dénaturation d’un bâtiment historique : « d’après Vignole, il y a en architecture cinq ordres. Les architectes du gouvernement de la Guyane ont trouvé utile d’en créer un sixième : l’ordre Chanelesque. Lorsque l’on fait sortir de terre un édifice, il faut faire en sorte que l’objet qui va éclore ne choque pas la vue. En architecture, on ne travaille pas seulement pour soi mais pour les générations futures. Aussi devriez-vous consulter un aréopage avant de signer le bon à exécuter. Un auteur humoristique décrivait la silhouette d’une dame par ces mots brefs : les jambes et le cul tout de suite. Nous répétons [pour décrire les colonnes] : le tronc et la corniche tout de suite. Et cette corniche nous montre – malgré tout notre désir d’être correct – un fameux et gros cornichon. Heureusement qu’il reste le pic du démolisseur. Mais qui nous rendra l’argent ? »

La mairie avant 1925

En 1925, la mairie qui occupe l’angle des rues Maissin et de Rémire est démolie pour laisser place au nouveau bâtiment décidé par le maire Eugène Gober. Dans le même temps, l’imprimerie du gouvernement, accolée à la 27

mairie, est détruite. Le nouvel édifice est terminé le 16 avril 1928, la bénédiction par Monseigneur Delaval le 11 mai est suivie d’un bal qui se prolonge jusqu’à l’aube. L’église Saint-Sauveur, consacrée cathédrale en 1933, était plus courte de treize mètres. L’agrandissement du chœur, de forme arrondie, a été rajouté en 1952.

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LA POPULATION

« [A Cayenne], toutes les races y sont représentées : Blancs d’Europe, Chinois, Coolies des grandes Indes, Arabes de l’Algérie, Noirs plus ou moins foncés, nous donnent la paroisse la plus bariolée qui soit possible. Mais l’élément Noir prédomine de beaucoup.32 » « Cayenne bon pays. Les Arabes et Chinois pend l’épicerie pou yo. Les Syriens qua tienne les soiries. Pendant temps-là, Nègres ka fait la politique. Merci ou tenne.33 »
LES RECENSEMENTS

Pendant cette période, les recensements, organisés tous les 5 ans, concernent la population « civile ». En sont exclus les militaires, les soldats, les médecins et pharmaciens militaires qui travaillent à l’hôpital colonial, et la population pénale (condamnés et libérés). Les listes nominatives des recensements n’ont pas été conservées, seuls les dénombrements par commune ont été publiés dans le Journal officiel de la Guyane avec parfois la répartition par sexe, état marital, nationalité, âge.
Dénombrement de la population. 1921 Population civile de Cayenne Population civile de Guyane Population totale de Guyane* 10 146 26 381 44 202 1926 13 936 28 995 47 341 1931 10 744 22 169 29 085 1936 11 704 23 819 30 876

* La population totale comprend la population civile, les « balatistes » qui vivent dans les bois (exploitants de balata, bois de rose et or), les transportés dans les bagnes de Guyane, les militaires, les tribus indigènes (« peaux rouges » et saramakas). Léon Blouet, Le père Victor Renault, lépreux de l’Acarouany. Editions des annales, 1964. p.62. Lettre de Victor Renault à l’abbé Victor Jehan. 33 Actualité. Journal devise, 23 janvier 1937. Cayenne est un bon pays. Les Arabes et Chinois possèdent les épiceries. Les Syriens ont les magasins de tissus. Pendant ce temps, les Nègres font de la politique. Merci tu entends.
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La population civile de Cayenne augmente de près de 3 800 personnes entre 1921 et 1926 sans émouvoir le gouverneur Thaly qui ne fournit aucune explication dans son rapport au ministre. Cet accroissement ne s’explique ni par l’augmentation naturelle de la population (solde naturel négatif), ni par l’immigration. Le constat du chef de service de la santé en 1937 est certainement valable en 1926 : « la population du chef-lieu est extrêmement flottante, c’est un courant de gens venant surtout des Antilles, de SainteLucie, des Barbades, des Guyanes anglaise et hollandaise qui stationnent quelques temps à Cayenne et vont vers l’intérieur du pays à la recherche de l’or.34 » L’augmentation est purement fictive et le docteur Henry en fournit l’explication : « Pendant 18 ans (1910-1928), les besoins d’une politique et aussi le désir de la municipalité de Cayenne de conserver une forte part sur les droits d’octroi de mer avaient maintenu sur les listes électorales les 15 000 habitants. En 1929, un recensement loyal a reconnu à Cayenne un peu plus de 10 000 habitants qui eux, sont bien vivants et y résident effectivement35. » Le recensement et la distribution de l’octroi de mer sont de la compétence de l’Administration mais l’influence notoire d’Eugène Gober, maire de Cayenne et président du Conseil général36, auprès du gouverneur par intérim Thaly, peu soucieux de remous et d’impartialité, lui permet de gonfler le recensement de la population cayennaise en 1926. Par contre, cinq ans auparavant, Gober se heurte à l’inflexibilité de Lejeune, l’un des rares gouverneurs à s’opposer à ses manœuvres frauduleuses et le recensement de Cayenne en 1921 est plus proche de la réalité. Après la démission contrainte de Gober en 1928, les recensements de la municipalité gagnent en honnêteté sans que l’on puisse pour autant s’y fier totalement. Le gouverneur Veber, au cours de son discours d’ouverture de la session du Conseil général en novembre 1937, affirme à propos du recensement de 1936 : « pour officiel que soit ce chiffre, vous me permettrez de dire qu’il doit être affecté d’un coefficient réductif assez élevé. Discerner les motifs de l’erreur n’est pas de cet instant. Votre perspicacité y atteindra sûrement. »

Médecin militaire Tournier. Rapport médical, 2e semestre 1937. Arthur Henry, La Guyane française, capitale Cayenne. Editions Gallimard, 1935. p. 101. Henry confond listes électorales et recensement et il a tendance à gonfler la population fictive qui est plus proche des 14 000 habitants que des 15 000. Le recensement se déroule en 1931 et non en 1929. 36 Président du Conseil général de 1913 à 1919 et 1922 à 1928.
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38% de la population civile (hors bagnards) guyanaise vit à Cayenne en 1921. Quinze ans plus tard, près d’un guyanais sur deux habite la « capitale ». Ce n’est pas tant la population de Cayenne qui augmente que la population des communes qui baisse. En effet, en 1926 une sécheresse exceptionnelle dépeuple les communes mais cet exode profite peu à Cayenne et génère plutôt l’émigration.
LES REGISTRES D’ÉTAT CIVIL

Les registres d’état civil fournissent d’intéressantes informations sur le comportement des populations. Il ne s’agit pas ici d’explorer la population cayennaise sous l’angle de la démographie historique, étude très approfondie, mais simplement de livrer quelques statistiques significatives.
LA NAISSANCE

246 naissances sont enregistrées en moyenne chaque année. Les années 1920, 1921 et 1924 présentent la plus forte natalité37 de la période, sans compter les effectifs record de mortinatalité (enfants mort-nés) en 1920 (42) et 1924 (40), règlementairement non inscrits dans les registres de naissances. On peut expliquer la surnatalité par le retour des soldats après la Première guerre mondiale, démobilisés au cours du premier semestre 1919, et la mortalité excessive de 1919 et 1923 qui a peut-être favorisé un regain de fécondité. On relève un rapport de masculinité à la naissance (rapport entre le nombre de naissances de garçons et de filles) de 1,06. Il nait à Cayenne, comme dans le reste du monde, plus de garçons que de filles, phénomène compensé par une mortalité masculine supérieure jusqu’à l’âge adulte. Mais comment expliquer les fortes variations relevées d’une année sur l’autre ? On constate un faible rapport de masculinité en 1920 (85), compensé l’année suivante par un rapport élevé (132). Phénomène qui se reproduit régulièrement. Les femmes accouchent très majoritairement à domicile (+ de 80%). Chaque hôpital possède un service de maternité et malgré la mauvaise réputation de l’hospice Saint-Denis, le nombre d’accouchements y reste stable, entre 25 et 30 par an, ce qui représente entre 10 et 15% des naissances, selon les années. On constate une désaffection progressive de la maternité de l’hôpital colonial : 26 naissances en 1920 (soit 10%), 3 naissances en 1931 (soit 1%). A partir de 1934, la fréquentation s’accroit et
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1920 et 1921 : 300 naissances ; 1924 : 285.

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