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CHAMPOLLION UN GENIE PERTURBATEUR

De
272 pages
Pour raconter la vie chaotique et mouvementée de J.F. Champollion, dont les biographes s'étaient plutôt axés sur sa découverte de la traductiondes hyéroglyphes, l'auteur a choisi de le faire dialoguer en alternance avec son entourage, suivant les circonstances.ŠFondateur de l'égyptologie, il sera l'un des créateurs du musée de Louvre et s'éteindra, en pleine apogée, à 42 ans.
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CHAMPOLLION
Un génie perturbateur










Roman historique
Collection dirigée par Maguy Albet

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Tristan CHALON, L’homme-oiseau de l’île de Pâques, 2009.
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2009.
Luce STIERS, En route vers le Nouveau Monde. Histoire d’une colonie à New York au
17° siècle, 2009.
Michel FRANÇOIS-THIVIND, Agnès de France. Impératrice de Constantinople, 2009.
Petru ANTONI, Corse : de la Pax Romana à Pascal Paoli, 2009.
Christophe CHABBERT, La Belle Clotilde. Le crime du comte de Montlédier, 2009.
Michèle CAZANOVE, La Geste noire I, La Chanson de Dendera, 2009.
Tristan CHALON, Sous le regard d’Amon-Rê, 2009.
Yves CREHALET, L’Inconnu de Tian’Anmen, 2009.
Jean-Eudes HASDENTEUFEL, Chercheur d’or en Patagonie, 2009.
Jacques JAUBERT, Moi, Caroline, « marraine » de Musset, 2009.
Alexandre PAILLARD, La Diomédée, 2009.
Bernard JOUVE, La Dame du Mont-Liban, 2009.
Bernard BACHELOT, Raison d’État, 2009.
Marie-Hélène COTONI, Les Marionnettes de Sans-Souci, 2009.
eAloïs de SAINT-SAUVEUR, Philibert Vitry. Un bandit bressan au XVIII siècle, 2009.


Jean MAUMY






CHAMPOLLION
Un génie perturbateur


















L’Harmattan Du même auteur



Moi, Cadillac, gascon et fondateur de Détroit
Editions Privat 2002



La Valette, Grand maître de la Victoire
(Prix Clio de la ville de Senlis)
Editions l’Harmattan 2006










Couverture : Portrait de Champollion jeune, © le Musée Champollion- Les écritures du
Monde de Figeac.





© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13828-5
EAN : 9782296138285 L’auteur

Chirurgien d’abord en Afrique Centrale, j’ai ensuite exercé en clinique privée
à Montauban. C’est là que, toujours féru d’histoire, j’ai été amené à
m’intéresser aux hommes célèbres de ma Région de Midi-Pyrénées dont le
temps avait peu à peu effiloché la renommée, voir le souvenir. Si bien que j’ai
voulu les ranimer par le roman historique qui m’a paru être le meilleur moyen
pour eux d’obtenir une large diffusion publique.
J’ai commencé par Cadillac, né au XVII° siècle à Saint Nicolas de la Grave
(près de Castelsarrasin). C’est ce bel aventurier qui, devenu officier au Canada,
avait fondé, en 1701 sur ordre de Louis XIV, le fort de Détroit pour barrer la
route aux Anglais, avant de devenir le premier Gouverneur de la Louisiane.
Oublié en France, mais non aux USA, la ville de Détroit l’avait honoré en
baptisant de son nom une marque de voiture bien connue. Ce livre
intitulé « Moi, Cadillac, gascon et fondateur de Détroit » a paru aux éditions
Privat de Toulouse en juin 2002 avec un beau succès régional.
Mon deuxième sujet a été Jean Parisot de La Valette né près de Caylus au
XV° siècle. Chevalier dans l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem, il était devenu,
après quarante ans de guerre maritime sur les galères de l’Ordre contre les
Turcs, Grand Maître de l’Ordre de Malte. Victorieux adversaire de Soliman le
Magnifique en remportant le Grand Siège de Malte, véritable Verdun du XVI°
siècle, il a arrêté l’envahissement turc de la Méditerranée. Celui que les
historiens ont appelé le Charles Martel de la Méditerranée, s’est éteint à Malte
après avoir créé la ville qui porte son nom devenue capitale de la république de
Malte. Ce livre intitulé « La Valette, Grand Maître de la Victoire » a paru aux
éditions de l’Harmattan à Paris en mai 2006 et a remporté le prix Clio du livre
d’Histoire que m’a remis l’Académicien Max Gallo au Salon du Livre de Senlis
en novembre 2006.
Ce troisième livre sur Jean-François Champollion, né à Figeac, est aussi un
roman historique, le premier sur cet homme de génie, déchiffreur des
hiéroglyphes, qui a suscité nombre de biographies parfaitement documentées.
Mais, là, contrairement aux deux précédents où j’avais comblé par le roman les
épisodes mal connus des vies décrites, j’ai dû en choisir au contraire les plus
marquants pour faire revivre au mieux, en marge de ses recherches, son
quotidien peu accessible dans ces biographies, tout en me gardant de tomber
dans l’emphase laudative et en respectant les stricts faits historiques. Puis-je
ainsi avoir pu raviver la mémoire de ce fils du Quercy qui a tant contribué à
l’éclat culturel français.



































A ma femme
Marie-Christine

A mes filles
Hélène, Catherine, Isabelle et Cécile





Avec ma profonde reconnaissance pour leur aide :
A Jacqueline Héguy
Au Musée Champollion-Musée des Ecritures de Figeac
































Préface




Encore actuellement la décision prise en 1798 par le général Bonaparte
d’aller conquérir l’Egypte, cette terre mythique mais lointaine à l’autre bout de
la Méditerranée, apparaît étrange et surprenante. Qu’avait-il en effet à y gagner
alors que, tout auréolé de ses victoires d’Italie sur les Autrichiens, il ne lui
restait plus qu’à pousser la porte du Directoire pour accéder au sommet du
pouvoir de la République ? Pourquoi préféra-t-il s’embarquer dans une telle
aventure alors que le seul ennemi restant en arme contre la France était
l’Angleterre au Nord ? La réponse, bien entendu, est multiple dans le contexte si
particulier de l’époque.
L’une d’elles revient sûrement à Talleyrand Périgord, inamovible
ministre des Affaires Etrangères, qui présenta devant l’Institut de France en
1797 un rapport sur « Les avantages à retirer des colonies dans les circonstances
présentes ». Il ne faisait que reprendre une visée expansionniste sur la vallée du
Nil exprimée plus de trente ans auparavant, sous Louis XV, par Choiseul (qui
venait d’annexer la Corse un an avant la naissance du futur Empereur). Ce
rapport parvenu à Bonaparte alors en Italie l’enflamma, car il avait déjà
beaucoup rêvé de l’Orient… Et comme il était loin d’être le seul dans cet
engouement qui s’enflait, l’idée fit rapidement son chemin au point d’être
reprise devant le Directoire dès le 14 février 1798 avec une emphase
annonciatrice : « L’Egypte n’attend qu’un gouvernement sage et éclairé pour
mettre en valeur ses richesses »… d’autant que l’effondrement de l’empire
ottoman étant imminent, il fallait empêcher la Russie et l’Autriche de s’emparer
de ses dépouilles… Quant à l’Angleterre Bonaparte écrivait au
Directoire : « Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que pour
détruire véritablement l’Angleterre, il faut nous emparer de l’Egypte permettant
de rouvrir la route des Indes par Suez, ce qui lui porterait un coup fatal. » Les
opinions étaient faites et les intentions claires.
A ce dessein d’une opération coloniale et stratégique s’ajoutait,
d’évidence, une manœuvre sous-jacente de politique intérieure : les membres du
Directoire, notamment Barras, voyaient là une occasion unique d’éloigner loin
de France l’encombrant vainqueur d’Italie dont le prestige menaçait,
assurément, le fragile pouvoir en place. Fouché ne s’y trompa pas en
disant « que Bonaparte donna en plein dans le collier et avec ardeur dans cette
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conquête d’autant plus qu’il se flattait déjà de gouverner en sultan et en
prophète… »
L’intéressé flaira le piège, bien sûr, et hésita. Débarquer en Angleterre
avec l’armée qui se préparait à Boulogne ? C’était encore trop risqué. Ou alors
replonger dans la fournaise des intrigues politiques parisiennes ?… Ah !
Ouiche ! Plutôt courir en Egypte sur les traces de César et d’Alexandre ! Pour le
jeune et bouillant général la tentation était trop poignante et la chimère
romanesque plus forte que le réalisme le plus froid, même si c’était folie de
priver la France de sa meilleure armée et de se mettre à la merci de la
supériorité navale britannique en Méditerranée. Chez Bonaparte le sublime
pouvait côtoyer l’absurde jusqu’à succomber aux rodomontades de Talleyrand
qui lançait : « L’Egypte fut jadis une province de la République romaine, il faut
qu’elle le devienne de la République française. » Il décida donc de se fier à son
étoile en acceptant du Directoire le commandement de cette expédition
d’Egypte.
En vérité, la raison réellement porteuse de cette décision était la survenue,
à la fin du XVIII° siècle, d’une égyptomanie effrénée qui avait saisi l’Europe
comme une épidémie. Depuis le succès grandissant des ouvrages descriptifs des
voyageurs explorateurs de la vallée du Nil, tout le monde se passionnait pour
cette grande lueur muette mais toujours palpitante. Au point que les rois de
Suède et de Prusse peuplaient leurs jardins d’obélisques, de pyramides et de
sphinx, que Mozart composait la « Flutte Enchantée » et que les ébénistes
habillaient leurs meubles de décors et de bronzes égyptisants à l’envi. La mode
était à s’enthousiasmer et s’interroger sur la terre des Pharaons.
Comment avait-on pu oublier une civilisation qui avait duré 30 siècles
avant notre ère ? Comment imaginer que les grandes Pyramides étaient déjà
debout depuis 20 siècles lors de l’apogée de la civilisation grecque 500 ans
avant J.C ? On réalisait enfin que Thèbes existait avant Babylone, que l’Egypte
était bien la matrice de l’humanité, comme le disait la Genèse, et la mère des
arts et des lettres. D’ailleurs pour transmettre son histoire et son savoir à la
postérité, cette civilisation, la plus ancienne du monde, n’avait-elle pas gravé
sur ses monuments grandioses d’extraordinaires écritures devenues, hélas,
incompréhensibles depuis qu’en 384 l’empereur Théodose, pour consacrer
l’avènement du christianisme devenu religion d’état de l’empire romain, avait
imposé la fermeture des temples « païens » et interdit l’usage de toutes les
anciennes écritures ? Celui qui trouverait la clé de la lecture des hiéroglyphes
ouvrirait celle de cette civilisation devenue silencieuse. Quelles révélations
inouïes seraient alors à attendre ! Qui trouverait ? Ah ! L’Egypte…
Quoiqu’on pense de Bonaparte et de ses campagnes militaires, on doit
reconnaître le profond mérite qui lui revient d’avoir choisi d’emmener avec lui
un aréopage scientifique d’une importance encore jamais vue. Et, si l’expédition
d’Egypte fut un échec militaire complet, la somme considérable de
connaissances recueillies fut un événement culturel dont le prestige dure encore.
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Certes Bonaparte pensait d’abord à la mise en valeur coloniale d’un pays
désertique, pauvre et quasiment méconnu, mais il était, comme on l’a vu, exalté
par la perspective de la découverte de l’Egypte ancienne et ne lésina pas sur les
moyens. Il chargea les académiciens Monge (mathématicien) et Berthollet
(chimiste), tous deux fondateurs de l’Ecole Polytechnique, ainsi que le général
Caffarelli, de constituer ce « bataillon » particulier. En deux mois le tour fut
joué : 167 savants, techniciens, artistes et « antiquaires » (appellation des
archéologues de l’époque) acceptèrent de suivre ce jeune général pour ce saut
dans l’inconnu tant était forte l’égyptomanie. Le tiers de l’Institut de France
faisait ainsi partie de cette incroyable cohorte avec des noms qui nous parlent
toujours comme le physicien Fourier, le naturaliste Geoffroy saint Hilaire
(fondateur du Jardin des Plantes), le géographe Jommard, le minéralogiste
Dolomieu (découvreur du dolomitique), le chirurgien Larrey, le médecin
Desgenettes, le peintre Vivant Denon (dont une aile du musée du Louvre porte
le nom) etc… Ils partageaient, de plus, de vives intelligences avec des militaires
prestigieux tels que Kléber, Desaix, Davout, Lannes, Junot, Murat, et bien
d’autres.
Partie de Toulon avec les 40.000 hommes de l’armée française le 20 mai
1798, la Commission scientifique débarqua à Alexandrie le 1° juillet et entra au
Caire après la bataille des Pyramides. Là, le 28 août, Bonaparte créa avec elle
l’Institut d’Egypte auquel il fixa trois objectifs. Le premier était de subvenir aux
besoins alimentaires et matériels de l’armée, de développer les infrastructures
du pays et de diffuser les informations par l’impression d’un journal « Le
Courrier d’Egypte » sous la direction de Fourier. Le second était de faire un
inventaire scientifique du pays tel qu’il se présentait alors. Ce travail sera à
l’origine du prodigieux monument d’érudition que sera la « Description de
l’Egypte », publiée en 20 volumes de 1802 à 1822, qui aura un impact
considérable en Europe. Le troisième, enfin, devait se consacrer à la découverte
de l’Egypte ancienne pharaonique pour laquelle il lancera en 1799 une
expédition, commandée par Desaix, afin de conquérir la Haute Egypte jusqu’à
Assouan. Ce qui fut fait.
Non sans peine pour les scientifiques qui participaient, bien malgré eux
dans cette lente progression vers le sud, à tous les combats. Mais sans perte
pour eux car, dès que les cavaliers mamelouks attaquaient, les officiers
hurlaient : « Formez le carré, les ânes bâtés et les savants au milieu… » Ainsi
ballottés, les « savants » découvraient et recopiaient, par le dessin et l’aquarelle
au hasard de ces combats et dans une chaleur étouffante, mais avec une passion
enthousiaste, les fresques coloriées et les inscriptions hiéroglyphiques
auxquelles ils essayaient vainement de donner une signification. Les histoires
les plus variées étaient quotidiennes telle, entre autres, celle de Vivant Denon
que retrace Anatole France : « …Il se mit à dessiner. Comme il achevait son
ouvrage, une balle passe en sifflant au ras de son papier. Il relève la tête et voit
un Arabe qui recharge son arme. Il saisit son fusil posé à terre et envoie à
11
l’Arabe une balle dans la poitrine. Puis il referme son porte-feuille… » Le soir,
en voyant son dessin, le général Desaix lui dit : « Votre ligne d’horizon n’est
pas droite ! …Ah ! lui répond Denon, c’est la faute de cet Arabe, il a tiré trop
tôt… » De même que celle de tous ses compagnons, la sensibilité esthétique de
Denon était exaltée par la beauté des écritures qu’ils découvraient sculptées
dans le granit de ces monuments colossaux issus d’une antiquité d’autant plus
fabuleuse qu’elle leur restait muette et secrète.
A son retour au Caire la Commission scientifique se trouva bloquée en
Egypte, ainsi que toute l’armée française, à la suite du désastre navale
d’Aboukir où sa flotte avait été détruite par l’escadre de Nelson. Bonaparte
décida alors de partir en secret vers la France en une fuite peu glorieuse, laissant
le commandement à Kléber. Denon, juste arrivé d’Assouan, le persuada de
l’emmener avec lui. C’est ainsi que, le premier, il publiera en 1802 le « Voyage
en Basse et Haute Egypte pendant la campagne du général Bonaparte » qui
aura d’emblée un énorme succès et préfacera la fondation de l’égyptologie. Ses
compagnons de l’Institut de France devront attendre 1802 pour être rapatriés par
la flotte anglaise après la semi-reddition de l’armée française à la coalition
anglo-turque. Et finalement l’échec militaire de l’expédition demeura, et
demeure toujours, masqué par l’immense renommée de la « Description de
l’Egypte » que l’Institut put ensuite publier à la suite du « Voyage en Egypte »
de Denon.
Cependant cette extraordinaire moisson artistique et scientifique resta
alors suspendue au problème non résolu du déchiffrage des hiéroglyphes. Un
espoir pourtant était né quand le « Courrier d’Egypte » avait publié, le 19 août
1799, la nouvelle datée du 19 juillet (date du départ de Bonaparte pour la
France) d’une découverte prometteuse :

« Rosette le 2 fructidor, an VII de la République

Parmi les travaux de fortification que le citoyen Dhautpoul, chef de
bataillon du génie, a fait faire à l’ancien fort de Rachid sur la rive gauche du
Nil, a été trouvé une pierre d’un très beau granit noir, d’un grain très fin, très
dure au marteau, de 36 pouces de hauteur, de 28 pouces de largeur de 9 à 10
pouces d’épaisseur. Une seule face bien polie offre trois inscriptions distinctes
en trois bandes parallèles. La première et supérieure est écrite en caractères
hiéroglyphiques. On y trouve 14 lignes de caractères mais dont une partie est
perdue par cassure de la pierre. La seconde, et intermédiaire, est en caractères
que l’on croit être syriaques (en vérité démotiques). On y compte 37 lignes. La
troisième est écrite en grec. Le général Menou a fait traduire en partie
l’inscription grecque. Elle porte en substance que Ptolémée Philopator fit
rouvrir tous les canaux d’Egypte, et que ce prince employa à ces immenses
travaux un nombre très considérable d’ouvriers, des sommes immenses et huit
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années de son règne. Cette pierre offre un grand intérêt pour l’étude des
caractères hiéroglyphiques, peut-être même en donnera-t-elle la clé.
Le citoyen Bouchard, lieutenant polytechnicien, qui conduisait les travaux
a été chargé de faire transporter cette pierre au Caire. »

L’importance de la trouvaille n’échappa ni aux découvreurs ni, bien sûr,
aux membres de l’Institut comme le souligne l’article du « Courrier d’Egypte »
qui arrivait aussi plus ou moins régulièrement en France. Tenait-on la solution
de l’énigme ? Hélas, la renommée, très vite acquise par la pierre de Rosette, fut
telle qu’elle décida autrement de son sort immédiat. En effet, quand en 1802,
après l’assassinat de Kléber puis la reddition de Menou à l’armée anglo-turque,
Geoffroy Saint Hilaire apprit que les Anglais, chargés de rapatrier les restes du
corps expéditionnaire français, exigeaient que celui-ci leur abandonnent leurs
notes et leurs découvertes, il refusa tout net : « Nous préférons tout détruire.
Faites de nous ce qui vous plaira. Mais allez dire à votre général Hutchinson
qu’il ne vaut pas mieux qu’Omar, celui qui a brûlé la bibliothèque
d’Alexandrie. » Finalement Hutchinson autorisa la Commission scientifique à
garder et ramener tous ses dessins, rapports et collections acquises depuis trois
ans, à l’exception de la pierre de Rosette dont il avait deviné l’intérêt… Menou
la lui abandonna en rechignant : « Vous la voulez, Monsieur le général ? Vous
le pouvez puisque vous êtes le plus fort… » Depuis la pierre de Rosette n’a plus
quitté le British Museum à Londres. Etait-ce donc un anglais qui allait la
déchiffrer ?

Or il se trouve qu’en ce temps-là un enfant de onze ans nommé Jean-
François Champollion venait de quitter Figeac (Lot), sa ville natale, pour
Grenoble (Isère) y retrouver son frère aîné.
















13










Figeac




De Jacques-Joseph Champollion à Grenoble


Ce 28 mars 1801 la diligence de Lyon s’était à peine arrêtée, quai de
l’Isère, que la portière s’en ouvrit violemment et qu’un enfant sauta à terre, son
baluchon à la main. Jean-François ! Mon frérot, Jean-François ! Il restait là
maintenant, interdit, immobile, scrutant les alentours à ma recherche. Oui, il
avait beaucoup grandi depuis trois ans que je ne l’avais vu. Mais toujours avec
son teint mat, sa tignasse de cheveux bouclés et son ardeur fiévreuse dans le
regard… Enfin il me vit et courut se jeter dans mes bras avec violence. Je me
redressai, le portai contre moi pendant que, le visage enfoui dans mon cou, il
hoquetait de joie et m’étreignait de toutes ses forces. Sans dire mot, je le laissai
se décharger de ses tensions et de ses angoisses. Un tel voyage, tout seul à 11
ans, pendant trois longs jours avec, depuis Figeac, les changements de diligence
et les nuits peureuses dans les auberges de la route, l’avaient sûrement beaucoup
éprouvé. Cet abandon à moi, cet élan affectif presque désespéré me bouleversa,
mais surtout me confirma que j’avais pris la bonne décision en proposant de
l’enlever au giron familial pour le prendre avec moi.
Quand il se fut calmé, je le reposai à terre, il sécha ses larmes d’un coup de
manche et nous marchâmes posément vers mon logis qui se trouvait dans la
Grande Rue de Grenoble. Je lui parlai doucement le tenant par la main, et, tous
les trois pas, il levait un regard tour à tour inquiet ou émerveillé d’après mes
paroles. Je lui expliquai que nous logerions dans les deux pièces que j’occupais
près des bureaux de mes cousins qui m’employaient à leur société de
commerce « Chantal, Champollion et Rif », que je m’occuperai entièrement de
lui, que je serai non seulement son frère et son parrain, mais aussi un peu son
père, que rien ne nous séparerait et que nous allions avoir une vie heureuse.
Progressivement son sourire se mit à chasser les larmes qui lui restaient. Son
regard alla peu à peu vers la ville qu’il découvrait, les hautes montagnes qui
l’entouraient, bref à s’emplir le cœur de ce monde nouveau, mais en me tenant
toujours très fort la main, encore méfiant Mais dès la porte de mon appartement
poussée, il n’eut plus de retenue et se laissa aller au ravissement quand je lui
montrai sa chambre qui était en fait ma bibliothèque. Vivre au milieu de tant de
livres et de si beaux livres, quel bonheur ! Son bagage posé, il se mit aussitôt à
15
rire en voletant de l’un à l’autre, s’extasiant en trouvant à leur dos des noms
d’auteurs qu’il reconnaissait, ou restant bouche bée avec un petit soupir de
curiosité quand c’étaient des inconnus et surtout des écritures qu’il ne
connaissait pas. Il était fasciné et, au comble de l’exaltation, il se mit à sauter
dans la pièce comme un cabri, me jetant des regards enchantés, puis se roulant
sur son lit et tapant en riant sur sa petite table, son futur bureau.


****


C’est à la suite de mes échanges épistolaires avec le Père Don Calmels que
j’avais finalement choisi de prendre mon jeune frère en charge chez moi. Ce
précepteur, qui avait d’abord été le mien à Figeac dix ans auparavant, était
devenu ensuite le sien. Malgré les grosses difficultés rencontrées en raison du
caractère versatile de Jean-François, c’est lui qui avait décelé ses dons hors du
commun et m’avait confié « les pas de géant dans la carrière des lettres qu’il
peut parcourir… »
Les signes prémonitoires à de telles dispositions n’avaient pas manqué. Et
d’abord celui que nos deux sœurs m’avaient maintes fois raconté. Notre mère,
Jeanne Françoise Gualieu, native de Figeac, avait une santé déficiente
l’obligeant, d‘ailleurs, à mettre chacun de ses enfants en nourrice pendant
plusieurs années. Affligée de douleurs rhumatismales intenses qui la rendait
presque impotente, elle avait fait venir un paysan illettré, nommé Jacquou le
Magicien, qui s’était acquis une grande réputation par des cures réussies qu’il
pratiquait dans tout le Quercy. A coups de verres de vin chaud pour avaler des
simples de sa connaissance, il réussit à guérir notre mère dès le troisième jour
de son traitement. Mais le plus surprenant fut la prédiction qu’il lui fit, à elle qui
était déjà âgée de 48 ans, malade depuis longtemps, et qui n’avait pas eu
d’enfant depuis dix ans. Il lui annonça qu’elle allait donner naissance à un fils
qui serait une lumière des siècles à venir. Même si je soupçonne mes sœurs
d’avoir fait quelques broderies à cette histoire, toujours est-il que le 23
décembre 1790 notre mère donna le jour dans la maison de famille, impasse de
la Boudousquerie, à un petit garçon très brun et bien constitué. On le baptisa le
jour même et dans la foulée je devins ce jour-là frère et, qui plus est, parrain de
Jean-François de douze ans mon cadet, nos deux sœurs, Thérèse et Marie, étant
nées avant nous.
Comme nous auparavant, il fut aussitôt mis en nourrice et ne réapparut à la
maison qu’après trois ans. Mais dès lors que je commençais à le connaître, je
fus intrigué, parfois agacé, par l’alternance de ses longs silences avec des
périodes où il manifestait un esprit excessif et enfiévré de tout savoir et de tout
comprendre. Etrange à ce point chez un enfant. Jusqu’à ce qu’il révèle par un
coup de théâtre les capacités qui couvaient en lui. Il avait alors cinq ans.
16
Un jour où j’étais plongé dans un livre, il entra dans la pièce où je me
trouvais, prit sur une table le missel que notre mère y avait déposé et s’assit à
côté de moi. Il l’ouvrit tranquillement et se mit à lire, en ânonnant certes, mais
très correctement toute une page. Comme il la finissait et que j’émergeai de ma
surprise, je réalisai soudain que personne ne lui ayant jamais rien enseigné, il
avait donc appris à lire tout seul !... J’en restai éberlué… Etait-ce possible ?
Incroyable ! A cinq ans tout seul ! Tout seul ? « Oui » me répondit-il avec un
petit air narquois. Je le félicitai et lui demandai bien sûr aussitôt comment il
avait procédé. Il s’exécuta en contenant à peine sa joie d’avoir réussi à pénétrer
sans autorisation, et comme par effraction, dans ce domaine normalement
réservé aux adultes. Voilà comment il s’y était pris : Notre mère, très pieuse,
l’emmenait souvent à la messe du matin, serrant d’une main sa menotte pour le
faire trotter plus vite, et de l’autre son missel en français. Bien que d’éducation
bourgeoise, nous n’avons jamais su, ni osé demander, pourquoi elle ne savait
pas écrire, mais seulement lire non sans une certaine difficulté et donc
lentement… Une fois installé près d’elle à l’église, Jean-François l’écoutait
suivre l’office à haute voix dans son missel et il redoublait d’attention quand
elle tournait une page. Car elle passait alors par une réclame, c’est à dire que la
dernière syllabe du dernier mot de la page en était détachée et, en plus,
réimprimée en haut de la page suivante pour permettre au lecteur hésitant de ne
pas perdre le fil de la lecture. L’enfant mémorisait bien le mot avec la syllabe
répétée et visualisait surtout la page en question. Et ainsi de suite pendant toute
la messe.
Comme il avait déniché un autre exemplaire du missel, il retrouva
aisément par la vue tous les passages avec réclame qu’il savait par cœur. Il
commença par en recopier les dessins des lettres d’imprimerie (par des
gribouillages au crayon incroyables qu’il nous montra par la suite) puis les
aligna les unes derrière les autres. En les comparant minutieusement, il réussit
peu à peu à identifier la valeur et la prononciation de chaque lettre, puis de là
chaque syllabe, puis enfin chaque mot qu’il reconnaissait par le son. Son
système une fois au point, et grâce à sa mémoire infaillible, il le développa et
parvint à déchiffrer des pages entières. Ses explications étaient claires. Oui, il
avait bien trouvé, et tout seul, par la mémoire, le dessin, le son… et une volonté
surprenante.
Jean-François voulut bien répéter pour la famille admirative la façon dont
il s’était débrouillé pour apprendre à lire. Mais une seule fois, et ce fut tout. Il
était bien trop pressé de jouir de sa découverte en se mettant à dévorer des livres
et des livres que de se pavaner sous les compliments. La nouvelle fit néanmoins
du bruit dans la petite ville de Figeac peu soumise à ce genre d’événement et
pendant un bon mois on en parla à qui mieux mieux les jours de marché et dans
les dîners. Certains s’émoustillaient même en se faisant entrouvrir dans la
librairie la porte de la pièce pour juste apercevoir, mais surtout sans le déranger,
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le petit « génie » qui lisait… Puis, assez vite, on n’en parla plus guère, les
esprits étant attirés par d’autres sujets alors plus préoccupants.


****


Cette histoire était, en effet, survenue au milieu de nouvelles tourmentes
révolutionnaires à la fin de l’été 1795. Car après le répit donné par la chute de
Robespierre et la fin de la Terreur, signé par la disparition de la guillotine
installée Place Haute et son remplacement par l’arbre de la Liberté, voilà que la
fièvre politique s’était rallumée avec la naissance du Directoire. Du coup notre
père Jacques, qui détenait la seule librairie de Figeac, était plus souvent à
discourir au dehors, Place Basse ou dans les estaminets alentours, qu’à tenir sa
boutique. Jacobin acharné, il argumentait et interprétait les nouvelles de Paris à
partir des journaux qu’il distribuait le « Bulletin du Tribunal révolutionnaire »
et « l’Ami du peuple, journal politique et impartial » Sa désaffection pour son
commerce venait aussi du fait que les livres, tous taxés d’esprit
antirévolutionnaire, ne se vendaient plus et qu’il n’avait aucune fourniture à
faire au Collège pour la bonne raison que celui-ci avait été fermé pour devenir
une caserne des Gardes Nationaux. Finalement cela souciait peu notre père qui,
plus intéressé par la force des paroles et des récits que par celle des écrits,
retrouvait là les habitudes de sa jeunesse où il avait démarré dans le métier de
colporteur.
Il était, en effet, originaire en Dauphiné du massif de l’Oisans où les terres
étaient particulièrement pauvres. Aussi, était-il traditionnel depuis bien des
générations que, pour arrondir les revenus de la morte-saison, les paysans
partent sur les chemins enneigés de l’hiver pliant sous le poids de leurs ballots
de petites marchandises à aller vendre dans les campagnes isolées. Chaque
colporteur, ou porte-balle, avait sa préférence. Aux uns les colifichets, aux
autres la bonneterie ou les pelotes de laine et les boutons. La famille
Champollion, quant à elle, avait choisi les imprimés. Cheminant de village en
village, chacun d’eux y allait de son boniment pour attirer les chalands. Suivant
l’effet escompté, ils rapportaient soit les ragots attendus, soit les bonnes, soit les
mauvaises nouvelles, puis la conversation engagée, ils les amadouaient par des
images pieuses avant de les convaincre d’acheter un almanach avec son
calendrier, ses devinettes, ses histoires et ses maximes ou, encore mieux, un
roman épique ou un livre de réflexions que certains appelaient
philosophiques…
Au fil des générations, certains Champollion avaient amassé assez de gain
pour devenir citadins, notement à Grenoble. Mais cela n’avait pas été le cas de
notre père qui avait même dû quitter les chemins trop fréquentés des Alpes et du
Rhône pour finalement trouver sa place dans ceux du lointain Quercy. La
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province était isolée et peu prospère, mais il était le seul colporteur de livres
pour toute la région de Figeac dans l’est du département du Lot. Au point que
les édiles locaux dans les années soixante dix, l’ayant remarqué, lui avait
demandé de fonder une librairie. Il avait connu alors notre mère et, grâce à sa
dot de mariage, c’est ce qu’il avait fait en y ajoutant peu après notre maison de
l’impasse de la Boudousquerie.
D’être devenu un notable local, n’avait pas ôté à notre père son caractère
hâbleur et bohème. Il adorait toujours courir les grandes foires, comme Lyon et
Beaucaire tant pour approvisionner la librairie certes, que pour discourir à n’en
plus finir et faire bombance. Mais surtout la flamme révolutionnaire avait été
pain béni pour lui en en faisant plus un tribun qu’un libraire au point que sa
passion politique lui voilait le devenir de sa famille de même que l’instruction
de ses enfants, devenue le cadet de ses soucis. C’est pourquoi, après la
fermeture du Collège pour « tracasseries révolutionnaires » m’avait-il confié par
lassitude, parce que je désirais continuer à apprendre le latin et le grec, à Don
Calmels, un prêtre qui avait prêté serment à la République, un « jureur », et qui
vivait de petites besognes depuis la fermeture de son couvent. Ce cher homme,
fort instruit, dévoué et généreux, combla mon attente jusqu’à ce que notre père,
au bout de deux ans, décrétât qu’il fallait arrêter là cette occupation oisive et me
rendre utile à la cité et à la nation.
Par ses appuis il me fit nommer à 16 ans secrétaire à l’administration du
district de Figeac, me faisant devenir, du coup, le noyau du nouveau système.
C’est par moi que passaient les imprimés officiels, les lois, les arrêtés, les
discours patriotiques tombant de Paris ou Cahors et même les certificats de
civisme et les passeports. Un comble à mon âge, ce qui ne manqua pas de me
gonfler au début d’importance mais qui ne me grisa pas au point de commencer
à m’en lasser au bout d’un an où je me mis progressivement à délaisser ces
paperasses et ces palabres sans fin et inutiles. Je me trouvais mieux à repérer les
trésors sommeillant au fond de la librairie et peu à peu dévorais Homère,
Cicéron et Plutarque, découvrant ainsi mon penchant pour l’érudition. Mais
aussi, à ma surprise, pour l’enseignement que Jean-François, qui traînait
toujours là, sollicitait constamment de moi en mal d’aide explicative pour tout
ce qu’il ne comprenait pas dans le désordre des lectures que peut avoir un
enfant perdu dans le fouillis des livres. Insensiblement, je pris goût à le diriger
dans ses choix, l’amenant à former ses idées, lui apprenant à concevoir les
concepts mais aussi à découvrir émotions et sentiments, puis à exprimer les
siens propres. Il était profondément heureux que je réponde à sa soif
d’apprendre et moi je l’étais du plaisir que j’apprenais à former un esprit
comme un laboureur à celui de semer. Il fondit de joie quand j’acceptai de
l’initier au latin et au grec. Mais il ingurgita, à 6 ans, avec une telle facilité et
une telle vitesse ce que j’en savais que je me trouvai, moi son aîné de 12 ans,
acculé à m’instruire en cachette pour persévérer… Dès lors mon intérêt pour lui
ne se relâcha jamais de même que l’affection et la reconnaissance qu’il
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m’apporta en retour. C’est donc dans ce temps-là, au fond de la librairie
paternelle, que des liens indescriptibles se tissèrent entre nous, comme l’avaient
bien prouvé nos retrouvailles à l’arrivée de la diligence.


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Cependant le secrétaire aux écritures, que j’étais toujours, sentait frémir en
lui à 19 ans, un puissant désir de participer aux destins extraordinaires qu’il
sentait alors s’éveiller dans le torrent des élans qui parcouraient la France. Mais
dans quelle voie m’engager ? La littérature, certes, m’intéressait, mais pour
l’immédiat je me voyais attiré par de grandes choses qui sortent des règles
ordinaires, comme un voyage dans un pays éloigné. Il me fallait bouger. En tout
cas loin de Figeac ruinée par les perturbations révolutionnaires.
Or au printemps 1798, à la foire de Lyon, mon père me fit connaître nos
cousins de Grenoble. Ils m’apprirent qu’un de leurs neveux, le capitaine André
Champollion, du 32° régiment de ligne, venait de passer, avec beaucoup
d’autres troupes, vers Toulon. On parlait d’une expédition outre-mer avec le
général Bonaparte. Certains, soi-disant bien informés, vous murmuraient même
à l’oreille : « Il va en Egypte !... ». Ah ! L’Egypte d’Hérodote, des Pharaons,
d’Alexandre, de César et d’Auguste, la découvrir maintenant avec le vainqueur
d’Italie, c’eût été magnifique ! Je crus voir là un signe d’appel vers l’avenir et
me sentis naître aussitôt une âme de militaire.
De retour à Figeac, j’en parlai à Jean-François. L’Egypte ! Il entendait ce
nom pour la première fois et en restait bouche bée, ne sachant qu’en dire mais
partageant mon enthousiasme communicatif. Tout à fait inconscient des choses
militaires mais au comble de l’excitation, je finis par écrire à mon cousin, le
capitaine Champollion, pour lui demander d’entrer dans l’armée et de partir
avec lui en Egypte… Hélas, cette lettre, à l’adresse douteuse, erra longtemps
avant de me revenir car l’expédition avait déjà quitté Toulon. Rage, désespoir
du rêve brisé et de ma naïveté découverte ! Ma colère fut longue à s’éteindre et
j’interdis à Jean-François de prononcer désormais devant moi le mot Egypte que
je déclarai tabou. Il se le tint pour dit en partageant ma peine. Pour la compenser
il me fallut alors trouver sans attendre une autre aventure où me lancer.
Cela ne tarda pas. Quelques semaines plus tard, mon père m’emmena à la
foire de Beaucaire qu’il ne manquait jamais. Mais non sans intention. Car mon
trouble ne lui avait pas échappé non plus que mon inaptitude à poursuivre ma
carrière de fonctionnaire. Il en avait bien conclu qu’il me fallait jeter ma gourme
hors de Figeac et avait contacté nos cousins de Grenoble qui, eux aussi,
devaient se rendre à cette foire de Beaucaire. Ils ne furent pas longs à me
proposer une place d’apprenti dans leur maison de commerce. Ce qui m’attira
n’était pas tellement la perspective de m’occuper à marchander des lots de
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tissus, mais celle d’avoir mon indépendance complète, de gagner mon pécule et
surtout de vivre à Grenoble, grande ville de province de renommée
intellectuelle, siège d’une Académie et d’une grande bibliothèque. L’« Athènes
du Dauphiné ». J’acceptai donc. L’ivresse de cette nouvelle liberté allégea la
déchirure du départ et mon seul vrai chagrin fut les torrents de larmes de Jean-
François qui, malgré toutes mes promesses, éprouvait cette séparation comme
une amputation affective. Mais je tins bon et en septembre 1798 j’étais à mon
nouveau poste à Grenoble.
Si je pus trois ans plus tard accueillir mon jeune frère, c’est que j’étais
satisfait du chemin parcouru. J’avais tant œuvré pour mes cousins que l’affaire
avait prospéré ainsi que mes revenus au point qu’ils m’avaient lancé dans des
voyages à Paris, Marseille, Rouen… Ils comblaient d’autant mes vœux
primitifs, qu’ils m’avaient en plus permis de confirmer et d’assouvir ma passion
dévorante pour les livres. Pas n’importe lesquels, les rares, les introuvables, les
anciens notamment en grec et en latin que je lisais maintenant aisément dans le
texte. Mais surtout je m’étais découvert une attirance particulière pour toutes les
langues orientales inconnues de moi comme l’hébreu, le sanscrit, le chinois,
l’arabe et le persan. En fait, tout ce à quoi on ne comprend rien… me captivait.
Hypnotisé, je contemplais des heures durant, je caressais comme des lampes
d’Aladin ces ouvrages, ces beautés muettes, ces trésors, persuadé que des
savoirs secrets qu’ils renferment jailliraient un jour l’illumination de quelque
merveilleuse découverte. Pendant mes voyages, je furetais partout et j’achetais
beaucoup parce que facilement. Les circonstances m’étaient favorables car
nombre d’aristocrates défaits par les bouleversements révolutionnaires se
débarrassaient à bas prix de leurs collections pour monnayer leur départ en
exil.Vae victis !
J’avais trouvé à Grenoble d’autres bibliophiles enragés et nous formions un
tout nouveau clan dont la réputation commençait à faire boule de neige. On
s’intéressait à nous qui avions d’autres préoccupations et discours que les
malheurs du temps et les envolées politiques sur les guerres d’Europe. Aussi des
portes bourgeoises s’ouvraient peu à peu pour écouter nos échanges
enthousiastes sur nos trouvailles et nos recherches érudites. J’avais 21 ans,
j’avais trouvé ma voie. Le commerce des tissus n’était qu’un démarrage, je
vivrai, non pas comme mon père par les livres, mais pour les livres, ces gardiens
des pensées humaines. Ils seraient à la fois un moyen et un but.
Pour parfaire ce bonheur naissant, il me manquait encore de réaliser le
deuxième besoin profond que je sentais nécessaire en moi, celui d’enseigner. Et
le problème fondamental posé par l’instruction des enfants dans ce pays de
France me préoccupait beaucoup. La Révolution, ayant fermé nombre d’écoles,
avait considérablement augmenté les jachères de l’esprit dans lesquelles étaient
abandonnés les jeunes enfants de tout le peuple. Je pensais qu’il était urgent de
rebâtir tout un système d’enseignement pour éveiller la portion d’intelligence
qui est en chacun d’eux, laissée à l’abandon. De quelle moisson bénéficierait
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alors la nation par l’émergence de nombre de citoyens d’élite ! La perspective
de ces champs de bataille de l’éducation où tous les enfants partiraient d’un
pied égal m’enflammait, d’autant plus que je n’avais aucun moyen d’y
participer peu ou prou.
C’est sans doute pour cela que, au-delà des liens qui nous unissaient, je
suivais tout particulièrement les problèmes rencontrés par mon propre frère.
Jean-François était entré en novembre 1798 à l’école primaire qui avait enfin
rouvert ses portes dans l’ancien Collège de Figeac. Et cela se passait mal. A
cause de l’incompétence de ses maîtres, sûrement, comme de son incapacité à
comprendre et dominer les lois simples du calcul, mais aussi de l’orthographe.
Les réprimandes et les punitions pleuvaient donc sur lui et le poussaient à
s’isoler et se tenir à l’écart de tout. Il ne pensait plus qu’à quitter l’école qu’il
avait prise en horreur et m’avait demandé d’influer auprès de notre père dans ce
sens en commençant sa lettre par : « Montreser frère je vous prie demefere
savoir de tes nouvelles eje teprie… ». J’étais atterré. Une intelligence aussi
prometteuse dans une telle déroute !
Notre père, appuyé par nos sœurs qui constataient bien que le petit frère
était mal en point, finit par le retirer de l’école. A mon instigation, il fut décidé
de le confier à Don Calmels qui avait été mon précepteur dix ans auparavant et
que j’estimais. Ce choix fut le bon puisque les deux s’entendirent bien comme
en témoignaient les lettres que j’échangeais avec le prêtre. Vite conquis par le
don manifeste de Jean-François pour l’étude des langues, celui-ci
entreprit de lui donner des leçons de latin et de grec qu’il absorba comme une
éponge. Plus difficile fut le progrès en orthographe et surtout en mathématique,
discipline honnie. Mais le plus important alors fut la révélation apportée par
Don Calmels à son élève : la découverte de la nature. Après les devoirs du
matin, ils partaient tous les deux parcourir la campagne autour de Figeac dans
une interminable leçon de choses sur le soleil, la lune, les étoiles, les roches, les
insectes et les plantes, les plantes surtout. Jean-François s’y intéressa beaucoup,
les détailla, les fit sécher entre les feuilles d’un herbier et s’ingénia à les
dessiner puis à les reproduire de mémoire, exercice qu’il affectionnait. Il était
heureux, ravi d’apprendre en gambadant, comblé par les réponses qu’apportait
toujours l’abbé aux « Pourquoi » sans fin d’un enfant avide d’embrasser le
monde. Il semblait bien reparti.
Mais ce n’est pas pour autant que Don Calmels était satisfait de son élève.
Car il était déconcerté par ses brusques sautes d’humeur qui le faisaient, et le
font toujours passer, de l’excellent au détestable, de la fougue à l’apathie. Un
méridional tracassier disait notre père. Don Calmels m’écrivait : « Il est vrai que
je me donne quelque mouvement pour votre frère et que je pourrais tirer
quelque vanité de former un aussi beau naturel s’il n’était pas si volage ! Il y a
des jours où il paraît vouloir tout apprendre, d’autres où il ne fait rien. Si vous
me communiquez vos vues, pourrions-nous développer le genre de génie qu’on
aperçoit dans cette jeune tête » Il avait raison le prêtre. C’était bien le caractère
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qui me surprenait quand j’étais à Figeac et qui s’aggravait peut-être. Je le
grondai donc par lettre comme je le devais : « Si ton esprit est volage, tu dois
tâcher de lui donner un peu de poids. Souviens-toi que le temps perdu est
irréparable ». Et il me répondait : « Je vous pris d’excuser mon petit esprit qui
est un peu volage, j’espère vos leçons le corrigeront…votre soumis frère » et il
signait : cadet Champollion. Que faire sinon un peu attendre, me disais-je. Mais
un nouvel événement allait me faire changer d’avis.
En 1800 (Jean-François allait avoir 10 ans) parvint à la librairie de Figeac
un courrier venant d’Egypte !... Le capitaine André Champollion, informé par
ses cousins grenoblois de mon attrait pour ce pays, avait réagi par retour du
courrier. Celui-ci passant avec chance à travers le blocus naval installé par les
Anglais à travers toute la Méditerranée depuis la destruction de la flotte
française à Aboukir, avait apporté à la librairie de Figeac plusieurs numéros du
« Courrier d’Egypte » dont celui du 2 fructidor an VII annonçant la découverte
de la pierre de Rosette et, qui plus est, avec un fac-similé. Fac-similé manuel de
mauvaise qualité mais une reproduction tout de même.
Avant de renvoyer à Grenoble ce courrier qui m’était destiné, notre père
l’apporta impasse de la Boudousquerie pour satisfaire la curiosité familiale. Il
tomba, bien sûr, sous les yeux de Jean-François qui dut le parcourir avidement
lui aussi et qui réussit, plus ou moins en cachette, à dessiner une copie du fac-
similé. Bel exploit même si ces transcriptions successives aboutissaient à un
texte en grec difficilement lisible. Quant au reste en hiéroglyphes et
démotique !… Mais qu’importe il avait compris quelques mots de grec du texte
d’un pharaon. Cela le mit en transe, d’un pharaon !… La Bible ne parle-t-elle
pas des pharaons ? Il fallait donc la lire et il s’y jeta avec enthousiasme. Pour
soudain s’arrêter saisi d’un doute sur la qualité de la traduction qui pouvait
l’induire en erreur. Et pour la lire dans le texte il décida tout simplement
d’apprendre l’hébreu. Mais il n’en dit rien car il observait toujours mon
interdiction de parler de l’Egypte. C’est Don Calmels, qui me raconta tout cela
par la suite car, travaillant sur des commentaires des Livres Saints, il avait de
bonnes notions d’hébreu. Bien que surpris par la demande de mon frère, il
obtempéra et lui donna quelques leçons pensant à une foucade habituelle de son
caractère. Mais Jean-François persista ce qui obligea le prêtre à m’en reparler en
me demandant de lui envoyer de Grenoble des livres d’enseignement car il n’en
trouvait plus de bon niveau à Figeac pour développer le « génie si particulier
dans la tête » de son élève.


****


Là je ne pouvais plus rester sans réagir. Mon jeune frère, nul en
mathématique, plutôt faible en français, mais ayant appris à lire tout seul et
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attiré comme un aimant par les langues orientales, s’avérait d’une intelligence
singulière, voire hors normes. D’où pouvait venir pareille inclination ? Etait-ce
moi qui lui avais insufflé cette soif d’érudition, finalement assez parallèle à la
mienne, lors de nos réunions au fond de la librairie paternelle ? Venait-elle de
l’émergence dans notre sang commun de cette passion des écritures accumulée
par des générations de Champollion colporteurs de livres ? Peu importait les
réponses, l’évidence était là. Comme étaient hors norme aussi l’impétuosité
déconcertante de son caractère, son inaptitude à l’école et aux jeux des enfants
de son âge, l’alternance de ses élans et de ses apathies. Il fallait canaliser ce
torrent fougueux pour l’empêcher des se disperser en vain et l’amener à révéler
tout son potentiel encore balbutiant. Mon frère était-il vraiment un « prodige »,
un « génie » en herbe comme le disait son précepteur qui commençait à se sentir
débordé ?
Moi le pédagogue je me sentais tout à coup responsable de lui. Figeac ne
pouvant plus rien lui apporter, il lui fallait un nouveau milieu apte à
l’épanouissement de son destin prometteur. Grenoble conviendrait largement et,
moi, j’avais à le prendre sous mon aile quoiqu’il m’en coûtât. A ma proposition
de me le confier, notre père rechigna d’abord puis accepta. Malgré les pleurs de
mes sœurs et de notre mère, Jean-François, lui, trépigna de joie et m’envoya des
lettres touchantes de gratitude. Ah ! Grenoble !… Oui, mon cher frère, je viens
vite !

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Grenoble




De Joseph Fourier, Préfet de L’Isère. Février 1804


Voilà deux ans, peu après notre retour d’Egypte, le Premier Consul
Bonaparte était venu me dénicher dans mon bureau de l’Ecole Polytechnique à
Paris où j’enseignais la physique. Sans vaine fioriture, il attaqua le sujet qui
l’amenait :
- Fourier! Ah! Comme j’avais apprécié votre poigne et votre talent
d’administrateur quand vous étiez secrétaire de l’Institut d’Egypte au Caire et
rédacteur du « Courrier d’Egypte » ! Or il se trouve que j’ai plus que jamais
besoin de gens de votre trempe…
- Mais, mon général, je suis professeur de physique et prépare enfin mon
ouvrage sur la propagation de la chaleur. Le Caire est loin maintenant !
- Oui, mais Grenoble est proche… Je vous ai nommé Préfet du
département de l’Isère… Pourquoi ? Parce que le Dauphiné est une région
sensible où il faut mettre bon ordre après les excès révolutionnaires qu’il y a eu.
De plus il est frontière avec la Savoie et le Piémont du Royaume de Sardaigne.
Grenoble doit faire front à Turin… et sans tarder.
- Moi, Préfet ?
- Oui, je vous le demande. Vous verrez ce n’est pas une occupation
harassante et vous aurez tout loisir, là-bas, de continuer vos travaux de
physique… Ah ! J’ai aussi une bonne nouvelle qui viendra récompenser vos
mérites reconnus de tous. Je vous ai désigné pour rédiger la préface de la grande
« Description de l’Egypte » que l’Institut va entreprendre avec tous les
documents ramenés. Qui d’autre que vous pourrait mieux la faire, je vous le
demande ? Ah ! Merci Fourier, la nation serait désemparée sans des hommes et
des savants tels que vous… » Et il est sorti avant que, ahuri, je puisse émettre
un son… Quel homme terrible qui ne connaît que la victoire au point qu’on soit
consentant à se faire tuer afin qu’il la remporte, comme mon ami Desaix à
Marengo. C’est ainsi… Mais pour le coup je me trouvais en quelques minutes
devoir assumer trois objectifs : la physique, le Dauphiné et le récit historique de
la découverte de l’Egypte. Rien de moins !
Or j’avoue que cette fonction de préfet, prise ainsi à bras le corps, m’a
intéressé. Il s’y connaît en homme le Petit Caporal ! J’y travaillais le jour et, la
25
nuit, je poursuivais mes recherches en physique. Mais pour l’Egypte, il ne me
restait plus de temps… C’est alors que j’ai rencontré à un dîner Jacques-Joseph
Champollion. Vingt cinq ans, actif, fringant et capable de répondre avec à
propos sur tout sujet d’histoire, de mathématique, de littérature, d’archéologie,
de linguistique, et j’en passe. Avec cela serviable tout en étant charmeur sans
aucune pédanterie ni arrivisme. Bref, un érudit, un enthousiaste désintéressé
comme je les aime.
Je ne fus pas long à lui proposer de m’aider à la rédaction de cette fameuse
préface. Il se prit au jeu avec savoir-faire et pondération en analysant
minutieusement la masse documentaire que j’avais ramenée. Maintenant, au fur
et à mesure que nous progressons, j’apprécie ses compétences, sa patience et
son détachement car il ne demande rien en retour. N’ayant donc qu’à me
féliciter de lui, j’ai voulu le récompenser d’autant plus que j’ai découvert l’autre
perle rare, son frère cadet, l’incroyable Jean-François !
Je décidai donc d’en parler, dès le lendemain, à Ernest Renauldon, maire
de Grenoble lors de notre réunion mensuelle où nous discutions, à bâtons
rompus, des choses de la région. D’emblée, je lui demandai :
- Connaissez-vous Jacques-Joseph Champollion ?
- Bien sûr, Monsieur le Préfet, je l’ai déjà rencontré plusieurs fois. Un
homme remarquable. Venant de son lointain Quercy, il est arrivé ici à l’âge de
19 ans comme apprenti dans une maison de commerce de tissu. Et en six ans,
cet autodidacte s’est fait un nom dans les milieux cultivés de la ville, et avec un
tel allant qu’il a été élu membre de notre Académie delphinoise en décembre
dernier, fait d’arme qui n’est pas courant, croyez-moi ! Apparemment
désintéressé, c’est un bibliophile acharné, un assoiffé de culture et enfin un bon
linguiste puisqu’il donne déjà des cours de grec. Il est partout au point que je
me demande quand il peut s’occuper de ses tissus ?
- C’est peut-être d’ailleurs par le commerce qu’il a appris à se constituer
un réseau de relations surprenant. Pour mes études de physique il a réussi à me
trouver des correspondances inattendues avec certains mathématiciens. Je lui en
suis reconnaissant. Et, vous le savez sans doute, il rédige maintenant avec moi
cette préface sur la « Description de l’Egypte. » Vous allez voir que bientôt il en
saura plus que moi sur ce pays sans n’y avoir jamais été ! Je voudrais donc
remercier cet homme pour tout ce qu’il m’apporte ainsi qu’à la ville de
Grenoble. N’est-ce pas, Monsieur le Maire ?
- Quel est votre projet ?
- Puisque depuis 1789 la bibliothèque de la ville a été fort négligée et a
besoin d’une sérieuse reprise en main, je vous propose d’y nommer Monsieur
Champollion pour en établir un nouveau répertoire. Avec, bien sûr, un petit
émolument. C’est le genre de travail dont il est très friand.
- D’autant plus qu’avec son jeune frère nous aurons deux bibliothécaires !
- Ah ! Vous le connaissez?
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- Oui, c’est un ami de mon fils dans la classe de l’abbé Dussert. Savez-vous
ce qu’il m’a dit l’autre jour ? Comme ils feuilletaient tous les deux un herbier,
je lui ai demandé, en plaisantant, s’il désirait se consacrer aux sciences
naturelles, il m’a répondu avec un grand sérieux : « Non, monsieur. Je veux
consacrer ma vie à la connaissance de l’Egypte ». Tout net !
- Vous ne me surprenez pas. Quand, le 22 janvier dernier, a eu lieu le
concours d’entrée au lycée que j’ai réouvert, à la demande du Consulat, pour y
admettre finalement 105 boursiers, le jeune Champollion s’y est présenté. Il est
arrivé devant les deux inspecteurs d’Académie tenant sous le bras trois livres
empruntés à son frère. Les deux premiers, en latin, étaient de Virgile et
d’Horace. Il en lut et traduisit ce qu’ils voulurent avec une aisance
déconcertante. Bien. Et le troisième, me direz-vous ? C’était la Bible en hébreu.
Diable ! Les inspecteurs y choisirent deux passages et il les traduisit sans faute
en faisant même au passage quelques commentaires, paraît-il fort pertinents, sur
la grammaire… Ils étaient stupéfaits. Cet enfant d’à peine 13 ans connaît donc
le latin, le grec et l’hébreu. Un bel avenir paraît ouvert devant lui, n’est-ce pas ?
Je pense qu’il nous faut aider cet attelage fraternel où l’aîné a pris entièrement à
sa charge son cadet. L’affection, l’émulation et l’érudition en sont les moteurs
pour une ascension dont on ne peut prédire la suite
- D’ailleurs pour éviter toute confusion entre eux, l’aîné vient de modifier
son nom. Vous connaissez cette mode actuelle. Au lieu de mettre la particule
« de » devant un second nom, relent aristocratique maudit, on accole à son
patronyme son lieu de naissance. Ainsi Champollion se fait appeler
Champollion-Figeac et son cadet restera Champollion ou Champollion le jeune,
« l.j. »
- Pourquoi pas ? Mais je reviens à ce que vous disiez tout à l’heure au
sujet du cadet. Il y a quelques jours, Champollion-Figeac, puisqu’il faut
maintenant ainsi le nommer, était venu travailler chez moi. Il était accompagné
de son frère qui, comme à l’accoutumée, s’était mis dans un coin à lire. Mais
après ce fameux examen d’entrée au lycée, mon attention s’est portée sur lui et
je l’ai emmené dans ma bibliothèque. Contemplant furtivement tout ce qui y est
accumulé, le pauvre enfant restait coi, le front baissé, manifestement
impressionné et n’osant répondre à mes discours explicatifs. Il finit par se
détendre quand je lui montrai mes collections égyptiennes d’ouchtapis, de
dessins de fresques et de monuments puis réagit enfin à la vue des beaux
rouleaux de papyrus que j’ai.
Soudain immobile, il pointa son doigt sur une page et se mit à suivre les
colonnes de hiéroglyphes comme s’il les lisait à voix basse….
- Mais tu sais les lire, lui dis-je en plaisantant.
- Oh ! Non, Monsieur, me dit-il avec un grand sourire, mais un jour je le
ferai… Son visage se referma aussitôt et il continua à suivre du bout de l’index
une nouvelle colonne.
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