Chants de liberté

De
Publié par

« La musique de Ferhat nous vient du fond des âges. Ses sonorités expriment l'indicible de notre mémoire collective. En ce sens, elle est pur ressourcement. Mais Ferhat nous parle aussi des drames et des déchirements de l'Algérie actuelle. Ses rythmes se font alors plus graves, comme chargés de douleur et de peine...Ferhat a compris que la musique est un excellent moyen de continuer le combat, qu'avec tant d'autres, il mène pour une Algérie libre.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 87
Tags :
EAN13 : 9782296342101
Nombre de pages : 222
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

CHANTS DE LIBERTÉ
Ferhat la voix de l'Espoir Collection
"Histoire et perspectives méditerranéennes"
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux
concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Derniers ouvrages parus :
Belkacem Mostefaoui, La télévision française au Maghreb, 1996.
A. Labdaoui, Intellectuels d'Orient, intellectuels d'Occident, 1996.
Colette Juilliard, Imaginaire et Orient, L'écriture du désir, 1996.
Patrick-Charles Renaud, La bataille de Bizerte. Tunisie- 19 au 23
juillet 1961, 1996
Andréas Tunger-Zanetti, Provinces et métropoles: la communication
entre Tunis et Istanbul (1860-1913),1996.
Germain Ayache, La guerre du Rif, 1996.
Belkacem Recham, Les musulmans algériens dans l'armée portu-
gaise (1919-1945), 1996.
Souad Bakalti, La femme tunisienne au temps de la colonisation,
1996.
Rabeh Sebaa, L'arabisation dans les sciences sociales, 1996.
Samya El Machat, Les Etats-Unis et le Maroc, Le choix stratégi-
que ( 1945-1959), 1997. Les Etats-Unis et la Tunisie, De l'ambiguïté à
l'entente (1945-1959), 1997.
Samya El Machat, Les Etats-Unis et l'Algérie, De la méconnais-
sance à la reconnaissance (1945-1962), 1997.
François Georgeon et Paul Dumont (dir.), Vivre dans l'Empire
ottoman. Sociabilités et relations intercommunautaires, 1997.
René Teboul, L'intégration économique du bassin méditerranéen,
1997.
Ali Ben Haddou, Maroc : les élites du royaume, 1997.
Hayète Cherigui, La politique méditerranéenne de la France :
entre diplomatie collective et leadership, 1997.
Saïd Smail, Mémoires torturées, un journaliste et écrivain algé-
rien raconte, 2 volumes, 1997.
Mohammed Rebzani, La vie familiale des femmes algériennes
salariées, 1997.
© L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5493-3 Chérif Makhlouf
CHANTS DE LIBERTÉ
Ferhat la voix de l'Espoir
Textes berbères et français
Editions L'Harmattan L'Harmattan INC
5-7, rue de PE,cole-Polyte,chnique 55, rue Saint Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) - Canada H2Y
Tanemmirt i Yazid Djerbib INTRODUCTION
LE TROUBADOUR DE LA LIBERTÉ
Pour un observateur extérieur ignorant ou ne connaissant
que très vaguement la réalité algérienne de ces dernières
décennies, la chanson de Ferhat peut paraître trop "politisée" et
excessivement critique. Elle l'est forcément pour quelqu'un qui
est habitué à une chanson de variété dont la fonction sociale est
fondamentalement différente de celle de la chanson berbère
algérienne.
Celle-ci est, en somme, une expression esthétique de la lutte
des Berbères pour la survie de leur identité culturelle. Elle
représente aussi, quasi-exclusivement, la forme actuelle de leur
production culturelle. Leur exclusion a été telle, qu'elle a généré,
chez eux, une attitude d'hostilité viscérale à tout ce qui émane du
système,non seulement ce qui touche à sa politique culturelle et
linguistique, mais également ses options politico-idéologiques
jugées absolutistes. Il est donc tout à fait compréhensible que le
seul moyen d'expression qui leur reste traduise ce (re)sentiment et
l'aspiration collective qu'ils nourrissent. La chanson de Ferhat en
est, justement, l'exemple le plus frappant, l'expression la plus
tonitruante, et c'est dans ce cadre qu'il serait plus plausible de
l'appréhender pour éviter tout jugement démesuré ou immérité.
Jamais un chanteur ne s'est imprégné et n'a été aussi près de
la réalité socio-politique de son pays que l'a été Ferhat de celle de
notre pays. Son parcours et son oeuvre se confondent avec la
trajectoire de l'Algérie indépendante. Il a été et demeure un
militant -militant dans son acception la plus large- résolument
engagé en faveur des combats menés depuis plus de deux
décennies. Son parcours militant et son oeuvre sont tellement
intriqués l'un dans l'autre qu'il est difficile, voire inconcevable de
les disjoindre. Ses chants ne font que traduire, sous une forme
poétique, des convictions assumées et défendues sur le terrain, à
travers une action soutenue. CHANTS DE LIBERTÉ
«le Ce double engagement lui a valu d'être surnommé
maquisard de la chanson» par l'écrivain Kateb Yacine. Même
dans la représentation que les autres ont de lui, Ferhat vacille entre
deux statuts : chanteur et militant politique. Sur scène, il est vu
comme politique et dans sa vie privée comme chanteur. Une
«je me sens les deux à la fois, à la différenciation qu'il récuse :
limite indistinctement, et je le vis sans accroc».
Ferhat est l'un des chanteurs les plus populaires de l'Algérie
contemporaine et son oeuvre demeure, incontestablement, l'une
des plus riches et des plus denses. Ce n'est ni l'absence du
lyrisme dans sa chanson, encore moins sa rareté qui peuvent lui
contester sa valeur artistique et sa grandeur.
Ce qui fait la popularité de Ferhat, outre la qualité de son
oeuvre, c'est surtout sa bravoure et sa présence active aux côtés
des siens, prenant souvent les devants de la marche dans les
combats que la société mène contre les oppressions de tous bords.
Ferhat a contribué de manière irréprochable à l'avancement
de ces luttes et notamment les combats culturel et démocratique.
Constant et conséquent, son apport est difficilement égalable vu ce
qu'il a accompli dans la progression de la dynamique contestataire
et de la sensibilité démocratique dans notre pays.
La chanson de Ferhat ne peut être saisie et justement
appréciée qu'en rapport avec toute cette dynamique sociale de
l'Algérie post-indépendance. Il a évolué à l'intérieur de ce
mouvement de lutte dont il est une figure de proue. C'est ce qui le
distingue du reste des chanteurs algériens. Ferhat ne se cantonne
jamais dans une position de soutien figé, indolent dans l'action. Il
ses n'accuse aucune réticence dès lors qu'il s'agit de défendre
convictions, honorant les engagements pris dans le chant. Cette
farouche détermination à se donner corps et âme pour les causes
justes lui a valu d'être arrêté douze fois, en plus des multiples
privations dont il a souffert dans sa vie de chanteur.
Le credo qui motive sa conviction demeure la recherche
«TideP> : éternelle de la Vérité
Ce que je désire n'est rien d'autre
Que la vérité pure comme un linceul.
Ces vers de l'une de ses premières chansons montraient,
déjà, le souci de l'homme et l'usage qu'il allait faire du chant.
8 INTRODUCTION
Son parcours prouve que, pour lui, la tentation est au fond un
serment, dépassant tout besoin narcissique d'expression de et pour
soi.
La véritable fonction du chant, chez lui, et dans le contexte
qui a vu son apparition, ne devait être que la recherche du bien
collectif, à travers un effort désintéressé pour la dénonciation des
injustices et des contraintes imposées à l'Homme. Et l'oppression
la plus abominable qui frappait -et frappe toujours- les Berbères
est la dénégation de leur identité et l'étouffement de leur langue
maternelle. Ferhat a, dès le départ, orienté sa chanson dans la voie
de la lutte contre tous ces interdits.
Le contexte dans lequel Ferhat a fait ses premiers pas dans
la chanson était marqué par une répression, sans précédent, de la
langue et de la culture berbères. Mais parallèlement, la sensibilité
berbère s'incrustait, petit à petit, notamment dans les milieux
universitaires. Le travail de défense de la langue berbère se faisait
discrètement mais amplement, autour de Mouloud Mammeri qui,
s'entourant d'un groupe d'étudiants, accomplissait une tâche
mémorable d'encadrement et de sensibilisation. En même temps -
et cela a commencé depuis le milieu des années soixante- un autre
effort, de même envergure, était accompli dans l'immigration par
les militants de l'Académie Berbère(Agraw Imaziyen)et dont
l'écho parvenait jusqu'en Kabylie et dans l'Algérois.
C'est dans ces conditions que la nouvelle chanson kabyle a
vu le jour en 1973 annoncée par l'inoubliable «Baba inuba»
chantée par IDIR. Ferhat était vu dès ses débuts comme un
chanteur augurant d'un nouveau souffle pour la revendication
identitaire berbère et la chanson kabyle. Et s'il s'est imprégné dès
l'abord des préoccupations collectives de la société, s'il s'est
inscrit dans le sillon de la contestation socio-politique c'est grâce
à sa sensibilité et sa conscience aiguë des enjeux, du sort réservé à
sa culture et des difficultés du peuple. Sa chanson s'est, par
conséquent, chargée de dénoncer l'oppression et de participer à la
réanimation de la vie nationale qui suffoquait sous le poids du
modèle imposé par le système.
Si le chant de Ferhat sert de refuge à tous les berbérophones
c'est qu'il exprime les pulsations de leur révolte et de leurs
aspirations interdites. S'ils sont nombreux à se reconnaître dans
9 CHANTS DE LIBERTÉ
ses chants, c'est qu'il dit vrai, et puise ses mots au tréfonds de la
vie du groupe, avec tout ce qui s'y couve comme frustrations,
amertumes, rêves et espérances. Et s'il réussit, admirablement, à
rendre compte de cette vie tourmentée, c'est parce qu'il est un
enfant du peuple. Sa vie se fond dans celle des siens, goûtant
ensemble à la cruauté de l'existence et alimentant, de ce fait, les
mêmes rêves.
Ferhat a grandi dans la modestie et l'austérité qui entourent
la vie des montagnards de Kabylie, souffrant de l'hostilité de la
nature accompagnée d'une double exclusion de la réalité nationale
: culturelle et politico-économique. C'est au sein de son peuple
qu'il s'est forgé et a mené sa vie et ses combats.
Ferhat est né dans l'un de ces cantons éloignés de haute
Kabylie, le 5 mars 1951. Maraghna (région d'Azazga) forme,
comme tous les villages kabyles, le lit de la misère, oubliés par le
temps, abandonnés au néant, sur fond de grisaille où se mêlent
manque, rigorisme et frugalité de l'existence.
L'Algérie est depuis plus d'un siècle sous l'occupation
française, mais l'idéal indépendantiste, s'est, déjà, incrusté dans le
rêve des Algériens, grâce au mouvement nationaliste. Quelques
personnalités de ce mouvement sont idolâtrées par le peuple qui
voit en elles des héros. L'un des oncles de Ferhat subjugué par
Ferhat Abbas, l'un des pionniers de la cause nationale donne le
prénom.de son idole à son petit neveu.
Trois ans plus tard, la guerre de libération se déclenche pour
engager ces rudes montagnards dans une lutte armée, qui leur
coûtera cher,en vies humaines et en épreuves La Kabylie,de par
reliefs montagneux, est un lieu adéquat à l'intensification de la ses
lutte C'est au rythme des retentissements des armes que Ferhat
passera sa tendre enfance, de surcroît, privé de la protection
paternelle Le père est au maquis. Même si sur le tas le jeune
Mehenni n'est pas en mesure de saisir toute l'importance de ce qui
se déroule autour de lui, il va connaître le mauvais côté de cette
guerre à l'âge de dix ans, avec la mort de son père, au maquis
Cette perte est d'autant plus frustrante qu'elle intervient une année
avant l'indépendance,en 1961.
En dépit de son âge, le drame n'est pas sans le marquer et
contribuer à la formation de son esprit de rébellion. Ferhat a
10 INTRODUCTION
toujours en mémoire ces nombreux graffiti qu'il arrivait à peine à
déchiffrer et qui énonçaient : «Vive l'Algérie», «Algérie
indépendante»... Tant d'années après, le souvenir demeure vif, et
la guerre déroule toujours ses blessures dans la mémoire de ceux
qui, comme lui, l'ont vécue :
Devant mes yeux défilent
Mes souvenirs d'enfance
Quand tous étaient cernés par la mort.
Que peuvent ressentir, à l'indépendance, les familles qui ont
perdu un des leurs au cours de cette guerre? La joie d'avoir
retrouvé la liberté ou la tristesse pour l'être perdu? Tout compte
fait, la situation n'est pas faite pour accorder le temps de vivre ces
états d'âme. La misère bat son plein, il faut, par conséquent,
entamer, illico, une autre lutte, cette fois contre la pauvreté et la
précarité. Les Mehenni en sont, particulièrement, touchés,
d'autant que leurs seules ressources se résument aux quelques
centimes alloués par l'État aux familles des martyrs de la guerre.
En 1963, et à l'âge de douze ans, Ferhat entre, pour la
première fois à l'école. Ce à quoi il n'a pas eu droit, pendant la
guerre, quand l'instruction n'était accessible qu'à une infime
minorité d'Algériens, essentiellement des fils de notables et de
caïds. Ferhat fréquentait, plutôt, une médersa où il apprenait à
réciter les versets coraniques et les rudiments de la graphie arabe.
Un enseignement sporadique qui lui laissait le temps de se tourner,
comme la plupart des montagnards de son âge, vers le «métier» de
berger.
La première école de Ferhat est distante de son village de
huit kilomètres, faits de routes sinueuses dans un massif accidenté.
TABOUDA. La Un périple qu'il doit accomplir pour atteindre
pauvreté de la famille l'oblige à se suffire d'un flacon de café au
lait et d'une galette pour toute la journée. Mais le calvaire ne
durera pas longtemps, puisque l'école du village ouvrira ses
portes, trois mois plus tard. Dans sa joie de pouvoir, enfin,
s'instruire tout près des siens, Ferhat ne sait pas encore qu'il va
connaître son premier « exil » qui doit le mener à Alger pour
intégrer un orphelinat des enfants des martyrs de la guerre. Il y
passera deux années au cours desquelles il prendra conscience,
sans doute pour la première fois, de sa kabylité, étant au contact
11 CHANTS DE LIBERTÉ
d'autres gens ne parlant pas la même langue.
De l'orphelinat de Château-neuf il est transféré à celui de
Larbaa Nat-Iraten (ex-Fort National) en Kabylie. C'est dans ce
lieu perché sur les hautes montagnes qu'il fera connaissance avec
la chanson, grâce à un de ses camarades de classe, amateur de
guitare. Rachid Issad,en l'occurrence,a, pour heureuse
coïncidence, les mêmes goûts que Ferhat, tous les deux fascinés
par Chérif Kheddam. Ferhat est, particulièrement, subjugué par la
musique de ce grand maître de la chanson algérienne, de même
que Slimane Azem bénéficie de son admiration pour la profondeur
de sa poésie.
Tout en se laissant inculquer l'amour et les bases de la
création musicale, par son ami, Ferhat s'intéresse davantage au
monde de la chanson, et à ses nouvelles révélations. La tentation
devient irrésistible à l'écoute d'un jeune chanteur, dans une
émission de la radio kabyle, réservée aux amateurs. Le chanteur
débutant n'est autre que Lounis Aït Menguellet devenu, depuis,
l'un des piliers de la chanson kabyle.
Encouragements de son ami aidant, Ferhat libère son
inspiration pour donner naissance à quelques vers lyriques et les
habiller de mélodies, cachant un certain enivrement d'une
adolescence ardente. L'âge dicte ses raisons et le jeune poète tout
enthousiasmé ne peut que suivre les pulsions ésotériques du coeur.
Pour matérialiser ses créations, il se met à la recherche de
Cheikh Noreddine,un des tout premiers chanteurs kabyle ,vers qui
on l'a référé. Il lui faudra deux ans pour le retrouver et se voir
signifier que le maître le plus indiqué pour lui est Chérif
Kheddam. «Quand je pense à cet épisode, je me dis que Cheikh
Noreddine a bien fait de me renvoyer».
Ce regard orné de grâce est pour le moins compréhensible au
vu du tournant que prendra sa carrière par la suite. Ces pièces
lyriques ne seront jamais connues du public. En les remettant au
placard, Ferhat signe en même temps l'exclusion de ce thème de ses
préoccupations.
Du thème sentimental, Ferhat réoriente son regard de jeune
poète vers le social. Mais le temps a passé, durant lequel son
esprit a été investi par des pensées d'un tout autre ordre.
Il s'est produit comme un déclic générant un intérêt
12 INTRODUCTION
particulier pour les contradictions qui animent la société. Le
chanteur se tourne vers la vie du groupe pour appréhender ses
heurs et malheurs et exprimer le malaise qui la sous-tend. Ce
tournant intervenu avant même qu'il n'entame effectivement sa
carrière, a été le fait d'une prise de conscience, somme toute,
révélatrice d'une sensibilité aiguë pour tout ce qui a trait à la
collectivité. Il amorce ce tournant avec un thème très abordé à
l'époque se présente, alors, avec ce thème au programme
uzekka»animé, à l'époque par des chanteurs amateurs «lyennayen
Chérif Kheddam. C'est le premier contact avec le Maître idolâtré
et la sympathie naît, d'emblée, entre les deux hommes. La
complicité du Maître sera d'une grande utilité pour le Disciple.La
pièce interprétée relate les souffrances d'une femme d'exilé, avec,
une touche contestataire à l'égard du pouvoir. Les censeurs, aux
aguets,interviennent pour interdire le rediffusion de la chanson.
Si la censure a dressé devant Ferhat la première embûche dans
sa carrière, l'indigence doit influer sur sa vie privée pour le
contraindre à interrompre ses études et se charger de la subsistance
de sa famille. Le frère aîné, ayant pris le chemin de l'exil, sa mère
et ses trois soeurs reviennent à sa charge. Il occupe alors un poste
d'enseignant bilingue dans un collège local et se marie à l'âge de
dix-neuf ans.
Néanmoins, ni les difficultés existentielles, ni l'omnipo-
tence de la censure n'entameront sa détermination à aller jusqu'au
bout de ses ambitions. Une opportunité se présente à lui, pour
continuer ses études abandonnées en classe de terminale. Il
présente sa candidature aux épreuves du baccalauréat. Sa
remarquable intelligence lui permet de réussir le test, préparé en
trois mois seulement, et de s'inscrire à l'Institut d'Etudes
Politiques à Alger. Le monde universitaire lui ouvre, par la même,
d'autres horizons pour récidiver et s'affirmer dans la chanson. De
même que sa sensibilité berbériste commence à s'affermir grâce à
sa fréquentation des cercles culturels marqués par la présence de
deux monuments de l'intelligentsia algérienne : Mouloud
Mammeri et Kateb Yacine.
Le début des années soixante-dix est particulièrement
empreint d'un regain d'activité à l'université d'Alger, tant sur le
plan culturel que politique. Feu Mammeri réussit à s'entourer
13 CHANTS DE LIBERTÉ
d'éléments activistes qu'il associe à ses travaux de recherche, alors
qu'il dirige le Centre des Recherches Anthropologiques,
Préhistoriques et Ethnographiques. Kateb Yacine intervient pour sa
part dans le domaine théâtral. C'est grâce à l'auteur de NEDJMA que
la plupart de ces militants berbères (étudiants) feront connaissance
avec le marxisme.
Dans ses efforts pour améliorer sa chanson, Ferhat vivra un
«événement» qui aiguillonnera son ambition: Invité à une
émission radiophonique sur la chaîne kabyle, une auditrice le
prend pour Chérif Kheddam après l'exécution d'une chanson qu'il
vient de composer :Id d wass (La nuit et le jour). «Ce fut l'un des
meilleurs moments de ma carrière». Un stimulant qui va nourrir
sa détermination à devenir «chanteur kabyle d'opinion».
Parallèlement à ses études et son activité culturelle et
politique, il réussit à décrocher un poste d'attaché au ministère des
affaires étrangères, mais pas pour longtemps puisque quelques
mois plus tard il démissionne, pour travailler comme journaliste
pour une publication syndicale dans une grande entreprise
industrielle (La S.N. Métal).
Dans l'ambiance des débats sur la Charte nationale de 1976,
Ferhat et ses compagnons redoublent d'efforts pour investir tous
les espaces réservés à cet effet, et s'appesantir sur la question
identitaire. C'est «la récréation dont il fallait profiter». La
présence urbi et orbi des éléments de la toute puissante Sécurité
militaire n'est pas pour freiner la fougue des Ferhat et Cie tant la
soif de justice et de réparation est plus forte chez eux que la peur
d'un appareil répressif qui a pourtant prouvé sa force. L'identité et
la langue berbères méritent tous les sacrifices, pense le jeune
chanteur.
En refusant de participer à un concert organisé par les
autorités à la veille du référendum sur la constitution, il ne fera
que conforter les services de sécurité dans leur conviction du
«danger» que représente ce chanteur protestataire qui, en plus, ose
afficher son opposition au pouvoir, publiquement et sans détours.
La chasse à l'homme est alors ouverte usant de tous
procédés afin de le «coincer» et tenter de l'apprivoiser. Un matin
de novembre, il est réveillé par le bruit des bottes de trois
gendarmes qui le surprennent dans son lit à la résidence
14 INTRODUCTION
universitaire de Vieux-Kouba. Son arrestation est inéluctable, aux
au siège de la yeux de ses visiteurs. Il est Conduit, manu militari,
gendarmerie à Serkadji,où il passera «les vingt-quatre heures les
plus longues» de sa vie. «Je n'étais pas préparé psychologi-
quement à cette arrestation ».
Libéré le lendemain après une épreuve harassante, faite de
menaces et de longs interrogatoires, mais convoqué pour quelques
jours plus tard, il ne doit son salut qu'à l'intervention d'un
responsable de l'armée sollicité par des amis à lui. Il sera, pour
sans qui sa situation aurait été plus Ferhat, un Deus ex machina
grave.
De retour à son travail, il trouve dans sa boîte aux lettres une
note de licenciement et un message qui lui apprend que l'ex-RDA.
avait raison d'expatrier Wolf Biermann, un chanteur contestataire
déchu de sa nationalité. Le message n'est pas fortuit et lui aussi peut
donc connaître le même sort. Le pouvoir ne lésine pas sur les
moyens à utiliser pour réduire ses opposants au silence. Ferhat en est
conscient et sait,depuis lors, qu'il est dans le collimateur. Faut-il se
rétracter ou persévérer malgré tout ce que ce chemin comporte
comme embûches ?
Au lieu de le dissuader, ce premier démêlé avec le pouvoir,
encourage, au contraire, Ferhat à ne pas démordre, et lui inspire
même la conviction de la vanité de l'anonymat de son groupe de
musique Imaziyen Imula. Cet anonymat brisé de fait,il devient
nécessaire de s'en défaire, même si depuis sa création,ce groupe,
désigne avant tout Ferhat. C'est lui qui l'a créé.
À sa naissance, en 1973, à l'occasion du festival de la
chanson algérienne,le groupe s'appelle Imaziyen.Les organisateurs
du festival exigent des participants de compléter le nom de leur
groupe par un indice de leur région d'origine, mais une erreur de
frappe, concernant le complément de nom demandé à Ferhat se
glisse dans la convocation.Au lieu de ILLULA -sa région natale- on
met Imula. Ce qui donnera au groupe ce nom d'Imaziyen Imula
(les Berbères du nord).
Un mot que le chanteur,s'entête à garder, malgré la
contestation des organisateurs du festival.Une victoire comblée par
la joie de décrocher la première place dans sa catégorie, à l'issue
de la manifestation.
15 CHANTS DE LIBERTÉ
Après un bref séjour dans le sud algérien, Ferhat débarque à
Paris, début 1979, pour rejoindre la coopérative Imedyazen, issue
du Groupe d'Etudes Berbères et spécialisée dans l'édition berbère.
«Chants C'est là qu'il sortira son premier album intitulé
révolutionnaires de Kabylie» La même année a lieu le festival de
la chanson engagée où il fera un passage distingué.
Une année après avoir chanté Adu (le vent de la liberté),
prédisant son imminence,Ferhat assiste, tout heureux, à l'explosion
d'avril 1980. Pour la première fois de leur Histoire, les Berbères se
mobilisent, en Kabylie, pour affirmer leur attachement indéfectible
à leur langue et exprimer leur détermination à la défendre. La
révolte qui sous-tendait le climat en Kabylie depuis l'indépendance
et que l'Etat parvenait à maîtriser grâce à la répression, n'aura
besoin que d'un geste «anodin»(l'annulation d'une conférence de
M. Mammeri sur la poésie kabyle) mais de trop, pour qu'elle
éclate. Ce qui est appelé, depuis, le printemps berbère, n'a pas été
un coup de tonnerre dans un ciel serein. Un important travail de
sensibilisation l'a précédé. Il s'est fait notamment à l'université
d'Alger et celle de Tizi-Ouzou (ouverte en 1977). Ferhat sera des
plus dynamiques à la veille des évènements. À lui seul, il anime
plus d'une dizaine de spectacles à travers la Kabylie, suivis, à
l'accoutumée, de débats avec l'assistance.
Il sera parmi les initiateurs de la première marche de
protestation contre le pouvoir,le 7 avril 1980 à Alger. Une
semaine après,il est arrêté et torturé au commissariat central
d'Alger. Sa libération n'intervient qu'un mois plus tard alors que
vingt -quatre de ses compagnons sont toujours en prison.
Si sa première arrestation (en 1976) était motivée par des
présomptions d'appartenance à l'Académie berbère, cette fois
l'accusation concerne une affiliation à un parti politique
d'opposition. Ce qui n'est qu'une affabulation puisqu'il n'a
adhéré à aucune structure politique, contrairement à la plupart de
ses compagnons de lutte.
Aussitôt libéré, Ferhat reprend la scène pour inciter la
population à ne pas jeter du lest et constituer un mouvement de
solidarité pour la libération des autres détenus. Ces derniers sont
contraints de traduire l'une des toutes récentes chansons de Ferhat,
tahya berzidan (vive le président) -écrite par Mohand u yahia- où
16 INTRODUCTION
tahya berzidan il fustige ouvertement le président de l'Etat.
sortira dans son deuxième album, enregistré en 1981 et produit par
la coopérative Imedyazen.
Comme le système le bras long„même les apparitions du
chanteur à l'extérieur du pays sont suivies et tout «débordement»
est signalé et sanctionné après coup. En 1982, convié à la fête des
Bretons, à Brest, Ferhat interprète, pour la première fois la
chanson les Baassistes où il dénonce aussi bien les idéologies
arabiste et islamiste que les corrompus à profusion dans les
institutions de l'Etat. Le responsable de l'Amicale des Algériens
en Europe -une organisation satellite du pouvoir- intervient pour
demander aux organisateurs de désavouer le chanteur. Demande à
laquelle le Bretons répondent par la négative estimant que c'était
là une affaire interne aux Algériens.
Ferhat, soucieux de sa responsabilité, se présente auprès
dudit responsable pour lui présenter ses excuses, croyant qu'il a
porté atteinte à son propre honneur.La réaction de ce dernier est
toute véhémente, vociférant à peu de choses près ceci: "vous les
Kabyles vous vous la coulez douce et en plus vous pleurnichez".
Révolté, Ferhat lui répond sur le même ton : «...vous êtes indigne
de représenter l'Algérie où que ce soit et je ne me reconnais pas
dans l'autorité qui vous a investi pour tenir de tels propos». Une
déclaration pour laquelle il devra payer, dès son retour au pays.
Retenu d'abord, à son arrivée, à l'aéroport d'Alger, pendant plus
de trois heures, s'en suivra une série d'intimidations inaugurée, le
lendemain par la police. Le jour suivant, c'est au tour de la
Sécurité militaire de l'interpeller devant chez lui. Une série
enclenchée par la gendarmerie qui le convoque, trois jours plus
tard, pour lui «expliquer» que ce n'est pas pour ce qu'il croyait
mais qu'on l'a aperçu à Larbaa Nat-Iraten (ex-Fort National)
inciter la population à boycotter une éventuelle visite du Président
dans la région. Accusation qu'il réfute,tout naturellement. En
réalité il l'a fait.
Mais à partir de ce jour-là, la police lui réservera une
surveillance rapprochée, épiant le moindre de ses mouvements.
Un harcèlement qui faillit tourner au drame, sur la route d'Azazga.
Le chanteur, voulant semer ses anges gardiens, échappe à la mort,
en écrasant un animal.Il protestera auprès des autorités
17 CHANTS DE LIBERTÉ
départementales les prévenant contre quelque malheur éventuel
qui pourrait lui arriver à cause de cette surveillance indiscrète.
Malgré la levée de le harcèlement, la persécution n'est pas
pour cesser : s'apprêtant à se rendre à Aix-en-Provence, quelques
temps après, le chanteur est attendu à l'aéroport d'Alger où on lui
confisque son passeport. Une interdiction de sortie du territoire
national qui ne sera levée qu'en 1987. Ses recours et autres
demandes d'établissement d'un nouveau passeport seront toutes
vaines. Le refus est justifié par un «avis défavorable des services
de sécurité».
«20 ANS U En 1984, Ferhat sort son troisième album intitulé
MAZAL» réalisé avec des moyens d'enregistrement médiocres, en
dépit de quoi il préfère le garder tel quel car, dit-il, «il porte les
marques d'une époque de répression».
ACCUSÉ D'ATTEINTE À L'AUTORITÉ DE L'ÉTAT
En 1985, les enfants des martyrs de la guerre, longtemps
oubliés et abandonnés à de rudes épreuves dans une Algérie libérée
par le sang de leurs parents, décident de se constituer en association
pour défendre leurs intérêts. Membre de cette association
dénommée tiyri (l'appel), Ferhat prépare, parallèlement, avec
d'autres compagnons, la création de la première Ligue Algérienne
des Droits de l'Homme.
Ce dernier thème est l'aboutissement logique du combat
culturel qui, du reste, demeure en bute à la répression de l'État.
Un élargissement significatif du champ de la revendication. La
mise en place d'un organe de protection contre cette répression
devient une nécessité vu les proportions qu'elle a prises, depuis
1980. Le mouvement des enfants des martyrs de la guerre aura,
pour sa part, le mérite de délégitimer le F.L.N. au pouvoir qui se
dit prolongement du Front qui a arraché l'indépendance.
Mais aussi fermé qu'il est, le parti unique ne peut tolérer la
présence de deux associations autonomes, à côté de ses
nombreuses «organisations de masses». Le droit associatif est
banni depuis longtemps pour toute initiative ne s'inscrivant pas
dans le sillage de l'option officielle. Ni la Ligue Algérienne des
Droits de l'Homme (créée le 30 juin), ni l'association des fils des
18 INTRODUCTION
martyrs ne seront, donc, agréées. Plus encore, la plupart de leurs
militants seront envoyés en prison et accusés d'atteinte à l'autorité
de l'État.
Ferhat, membre fondateur et membre du comité directeur de
la première et adhérent de la deuxième,est arrêté le 17 juillet 1985
chez lui. Il est là à sa douzième arrestation.
Incarcéré à Berouaguia (à 150 km au sud-ouest d'Alger), il
sera transféré au quartier des condamnés à mort, tenu dans
l'isolement total. Ses protestations et celles de ses compagnons
n'auront pour effet que leur dispersion sur trois prisons
différentes. Une mesure dénoncée à travers une grève de la faim
de douze jours.
Dehors, la Kabylie s'enflamme davantage et le pouvoir
redouble de répression, allant jusqu'à arrêter un autre chanteur,
accusé, lui, de «détention d'armes illégale». Aït Menguellet s'est,
en réalité, rendu coupable de la solidarité qu'il a manifestée à
l'égard des détenus et particulièrement Ferhat à qui il a dédié
quelques unes de ses chansons lors d'un concert Lounis sera
condamné à deux ans de prison ferme.
Pour des «raisons disciplinaires», Ferhat est transféré sur la
prison de Blida, le jour même d'une fête religieuse «l'Aïd el
kébir».
Devant la cour de sûreté de l'État, les militants des droits de
l'Homme et les enfants de martyrs transforment leur procès en un
procès contre le pouvoir. Le réquisitoire de Ferhat sera,
particulièrement implacable, étalant toutes les tares du parti
unique, ses abus, le sort réservé à la culture berbère, les
persécutions et autres privations dont il a souffert... La conclusion
de son audition est : «...pour terminer, je vous apprends, Monsieur
le président (de la cour) que ce que je redoute dès à présent, ce
n'est pas tant votre verdict -il m'importe peu- que ma prochaine
arrestation pour je ne sais quelle monstruosité que ne manqueront
pas d'inventer, encore une fois, les services de sécurité. Elle sera
la treizième».
Le verdict dont Ferhat se soucie peu sera une
condamnation à trois ans de prison ferme et une amende de 5000
dinars.Transféré, en compagnie de ses codétenus sur le bagne de
Lambèse (dans la région des Aurès), il y subira les sévices les
19 CHANTS DE LIBERTÉ
plus affreux. Dès son arrivée, il se fait briser le nez par le
«comité d'accueil», un groupe de tortionnaires armés de
matraques et de barres de fer.
Bénéficiant d'une grâce présidentielle, il est libéré, au
même titre que les autres en 1987.
L'explosion d'octobre 1988 arrive pour donner naissance à
une ouverture démocratique qui s'avère,par la suite,n'être qu'une
manoeuvre dilatoire d'un pouvoir aux abois,prêt à tout pour
perdurer.
Ferhat et trois de ses compagnons de lutte lancent un appel,
pour la tenue des assises du Mouvement Culturel Berbère.Des
assises qui débouchent sur la création du Rassemblement pour la
Culture et la Démocratie (RCD), les 9 et 10 février 1989 et dont
Ferhat dirigera le secrétariat à la Culture et à l'Histoire cinq années
de suite.Croyant profondément à l'irréversibilité de la démocratie
naissante, Ferhat décide de se retirer de la scène artistique pour
s'investir totalement dans la nouvelle structure qu'il considère
comme le meilleur cadre pour faire aboutir les combats menés, par
le passé, avec tant de peine et de souffrance.Là aussi la désillusion
l'attend au virage.
Le pays commence sa descente aux enfers.Les islamistes
délestés d'une «victoire» aux élections de décembre 1991 passent à
l'action armée et le assassine Mohamed Boudiaf après six mois à
la tête de l'État,et au cours desquels il redonne confiance au peuple
tout en s'attaquant à la corruption.un courage qui lui sera fatal,en
ce 29 juin 1992.
L'Algérie après trente ans de système monolithique
répressif, bascule dans un gouffre de violence sans limite. Les
meilleurs enfants de ce pays partent, happés par la haine intégriste.
Nombre de ces intellectuels, lâchement assassinés, sont de vieux
amis à Ferhat, qui,peiné,se résout à l'engagement qu'il avait pris
en se retirant de la scène, à savoir, «reprendre la guitare si je vois
que mon pays risque de sombrer de nouveau dans la
dictature».Cette fois-ci„en plus de garder sa dictature,l'Algérie
verse dans une barbarie innommable.
Ferhat revient à la chanson après d'être retiré du RCD. Un
retour inauguré par la sortie d'un nouvel album intitulé «Chants
d'acier.. d'amour et de liberté» et comptant douze titres. Rien
20 INTRODUCTION
n'a changé, ni la force du verbe, ni le courage et la verve du
chanteur.
D'autre part, le moment est jugé plus favorable pour
accélérer la cadence de la lutte identitaire et forcer la main du
pouvoir afin de répondre à une revendication populaire qui a
toujours été reportée sous prétexte de «priorités nationales». Cette
fois-ci, l'identité et la langue berbères sont priées d'attendre que la
violence cesse, que la vie politique soit assainie. Ferhat,crée la
Coordination Nationale du Mouvement Culturel Berbère, au grand
dam de ses amis politiques,et,par là donne un nouvel essor au
combat identitaire.Devant la persistance du pouvoir dans la
négation de cette revendication, un appel est alors lancé, par le
chanteur, pour le boycott de la rentrée scolaire et universitaire. La
mobilisation populaire n'a jamais connu un tel élan. Le pouvoir
accepte, en conséquence, de négocier. Mais devant la percée d'un
homme qui, conscient des enjeux du moment, a invité les deux
tendances politiques du mouvement -divisées sur des questions
étrangères aux préoccupations premières du MCB-, à se
rassembler,ses détracteurs redoublent de hargne pour faire avorter
le projet.Un putsch est alors organisé pour enlever à Ferhat la
direction de la structure qu'il a,lui-même,mise en place, Mais
inlassable, il fonde le Rassemblement National Amazigh, en avril
1995 dont l'objectif est de regrouper tous ceux qui combattent
pour la berbérité.
Après huit mois de grève du cartable, le pouvoir finit par
céder et crée un Haut Commissariat à l'Amazighité. Un résultat
bien en-deçà des attentes populaires et qui aurait pu être plus
conséquent si l'unité d'action n'a pas été brisée de l'intérieur
même du MCB.
LA CENSURE OMNIPOTENTE
Si sur le plan de la contestation, Ferhat est le chanteur le
plus ferme, il demeure aussi, et sans conteste, le plus censuré.
Durant toute sa trajectoire, il n'a cessé de subir ce traitement-le
plus abominable qu'un chanteur puisse connaître. Autant dire que
son intransigeance à l'égard du pouvoir politique a été «payée» de
retour. Certes la culture berbère a toujours été bannie des espaces
21 CHANTS DE LIBERTÉ
d'expression, mais la chanson kabyle à connotation contestataire,
et en premier lieu celle de Ferhat, a bénéficié d'un traitement de
faveur de la part des censeurs à tous les échelons. Une institution
latente mais réelle, activant dans l'ombre, à l'assaut de tout
«excès», commis par nos chanteurs. Le contrôle prenait parfois
des dimensions sarcastiques, faisant fi d'un minimum de retenue et
de discrétion.
La chaîne berbère de la radio nationale, qui représente le
seul moyen de communication pour les berbérophones, était
particulièrement surveillée de près par sa propre direction,
désignée, il est vrai, pour assurer à l'Etat, la haute main sur un
média, jugé de trop. Ferhat qui a enduré plus que quiconque dans
ce domaine, s'est heurté dès le début de sa carrière, à
l'omnipotence des censeurs qui agissaient avec une incroyable
célérité. Sa première prestation sur les ondes de cette chaîne a été
suivie, après coup, d'une instruction interdisant la rediffusion
d'une chanson jugée sévère. «Tamettut n bu lywerba» (la femme de
l'exilé) traite des conditions de la femme mais comporte une note
protestataire à l'égard du pouvoir.
Quelques années plus tard la même radio monte de nouveau
au créneau pour prouver qu'elle ne peut pas échapper à l'oeil des
dirigeants politiques. Convié à un spectacle, à l'occasion d'une
fête religieuse, Ferhat est programmé en dernier, après un long
discours religieux et nombre de chanteurs. La retransmission de la
soirée arrive à sa fin et là seulement, il lui est possible de passer.
L'animateur annonce le chanteur par son prénom, se gardant bien
de prononcer le nom du groupe : Imaziyen Imula. Refusant de
monter sur scène et demandant des explications sur cette omission,
il aura droit à cette réponse sans ambages : «ne sais-tu pas que
nous sommes, en ce moment, en guerre contre le Maroc?»...
À la sortie de son premier 45 tours chez Mahboubati, la
sécurité militaire intervient, en exerçant des pressions sur l'éditeur
pour arrêter aussi bien son second tirage que celui d'un autre
album.
La même interdiction frappe ses trois albums produits en
France par Imedyazen. Si «Chants révolutionnaires de Kabylie»,
sorti en 1979, est réédité, des années plus tard, et programmé à la
radio jusqu'en 1985, les deux autres ne seront autorisés ni sur le
22 INTRODUCTION
marché ni dans la diffusion radiophonique. Ce n'est qu'après sa
sortie de prison et suite à une interview parue dans l'hebdo-
madaire «Algérie-Actualité», en novembre 1988, que ses chansons
connaissent la levée de l'interdiction de passage sur la chaîne
kabyle.
Pour sa part, la télévision a été l'espace le plus fermé à la
culture berbère. Ce canal consacre l'hégémonie du discours
officiel et de l'idéologie arabo-islamiste, sans qu'aucune autre
pensée ne vient les contredire. Les langues populaires en sont
complètement exclues. L'hostilité de ce média à l'égard de la
culture berbère est viscérale.Ferhat aura l'opportunité de la
vérifier de plus près.
En 1980, au moment où la Kabylie s'enflamme, à la suite de
l'annulation d'une conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie
kabyle, la télévision,sur ordre des dirigeants politiques et pour
tenter de «calmer les esprits», décide de lever la censure sur
l'ensemble des chansons que Ferhat a déposées, une année
auparavant. Il est donc convié, dans ce climat de panique, à l'une
des émissions de l'unique chaîne. Mais la «condition» posée par
le chanteur, à savoir que l'émission se déroule en kabyle, est jugée
démesurée. Le programme est donc annulé mais non sans
quelques échauffourées avec les responsables de cette chaîne qui
signifient au chanteur qu'il était formellement interdit de parler
berbère au petit écran et «devant dix-huit millions d'Algériens»...
sur instruction de la présidence.
Les salles de spectacles ne seront pas épargnées par le
verrouillage à outrance du champ culturel. C'est ce qui contraint
la plupart de nos chanteurs, notamment les chanteurs d'opinion
comme Ferhat, de se tourner vers les «espaces libres» tels les
lycées et universités.
De 1983 jusqu'à l'ouverture politique de 1989, Ferhat sera
interdit de scène. Au lendemain de sa dernière apparition sur une
scène officielle, le 19 juin 1983, le directeur de la maison de la
culture de Tizi-Ouzou, qui l'accueillait, est sévèrement rappelé à
l'orire par ses supérieurs hiérarchiques et les services de sécurité
de la région.Il ne recevra son dû que quinze mois plus tard.
Ces quelques exemples ne sont pas des exceptions dans le
parcours de Ferhat et de nos chanteurs d'opinion en général. La
23 CHANTS DE LIBERTÉ
censure et la persécution sont légion dans un pays vidé de sa
substance culturelle et intellectuelle. Les chanteurs kabyles sont
les plus mal vus par un système bâti sur la contrainte et l'exclusion
et qui a imposé à la société la seule culture du silence.
UN CHANTEUR DÉSINTÉRESSÉ
Si de par le monde, la chanson est le domaine du showbiz
par excellence, la chose ne s'applique aucunement à la chanson
kabyle contestataire et encore moins au cas de Ferhat qui s'est
toujours refusé à courir derrière quelque profit matériel par le biais
de son activité artistique.
Eu égard à son contenu protestataire à l'encontre du pouvoir,
la chanson de Ferhat rencontrera de nombreux obstacles dressés
par celui-là. Il n'a jamais lésiné sur les moyens pour étouffer cette
chanson, non seulement dans sa diffusion mais également dans les
moyens de sa production. Elle a été privée de tous les supports à
même de lui garantir ne serait-ce qu'une existence «ordinaire».
De là à prétendre à quelque politique de promotion, cela relèverait
des plus vaines illusions.
Ferhat est celui qui a souffert plus que quiconque de
l'appauvrissement du champ artistique et culturel national. Pour
lui, à la paupérisation de la chanson, s'est ajouté un
désintéressement personnel. Même s'il est parvenu à pallier la
fermeture du marché à son produit, grâce à des réseaux de
«distribution» clandestins, cela n'a pas été pour améliorer sa vie
du point de vue financier.Il est est ainsi fait, incapable de
«négocier» le moindre centime, ayant l'impression de
«marchander ses principes» et trahir les idéaux de son combat.
Son premier 45 tours lui a rapporté mille dinars Les rares
spectacles organisés dans les salles étatiques ne lui rapporteront
pas plus de deux-mille dinars.Le prix d'entrée fixé par le chanteur
est plus que symbolique.Il cédera la recette et les droits des trois
premiers albums à Imedyazen «pour les besoins de la lutte».
24

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.