Charleroi

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La bataille de Charleroi n’est ni Verdun, ni la Somme. Presque occultés par la longue guerre des tranchées qui s’en suivit, ces trois premiers jours de combat sont pourtant les plus meurtriers de la Première Guerre mondiale pour l’armée française. Opposant la 5e armée du général Lanzerac à la 1re, IIe et IIIe armées allemandes entre Sambre et Meuse, Charleroi ouvre la voie à l’invasion du Nord de la France.
En ce vendredi 21 août 1914, sous une chaleur écrasante, des milliers de soldats tout juste mobilisés et engoncés dans leurs pantalons garance vivent là leur baptême du feu. Sous la puissance de feu inédite de l’artillerie allemande, l’armée française vit les heures les plus meurtrières de son histoire – près de 7 000 soldats français sont tués le 22 août à Charleroi, presque 40 000 entre le 21 et le 23 août sur l’ensemble du front. La violence des combats n’épargne pas non plus les civils. Pour la première fois, les combats s’engagent dans les rues, les maisons, les usines.
Désorganisée, l’armée française recule à l’intérieur de ses frontières. Ni prévue, ni anticipée, la bataille signe l’échec du plan stratégique, tourné vers l’offensive, conçu par des généraux, dont les postures sont héritées du XIXe siècle, quand Charleroi est « la première bataille du XXe ». Cette crise du commandement trouve son épilogue dans le renouvellement massif des chefs menés par Joffre début septembre.
Publié le : jeudi 20 septembre 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021000001
Nombre de pages : 224
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couverture
DAMIEN BALDIN
ET EMMANUEL SAINT-FUSCIEN

CHARLEROI

21-23 août 1914

TALLANDIER

Table des cartes

La bataille des frontières

La bataille de Charleroi

Liste des abréviations

CA : Corps d’armée

DI : Division d’infanterie

GQG : Grand quartier général

JMO : Journal des marches et opérations

RAC : Régiment d’artillerie de campagne

RI : Régiment d’infanterie

SHD : Service historique de la défense

 

Les unités françaises sont numérotées en chiffres arabes et les unités allemandes en chiffres romains.

Introduction

La bataille de Charleroi n’est ni Verdun, ni la Somme. Elle est comme effacée de la mémoire par la longue guerre des tranchées qui l’a suivie. Elle n’est pas non plus la Marne, qui lui ressemble tant : chaleur d’été, pantalons garance et casques à pointe, guerre de mouvement et milliers de morts en quelques jours. La Marne est une victoire quand Charleroi est une défaite. La Marne sauve Paris quand Charleroi est perdue dans la lointaine Belgique. Comme un nouveau Sedan, elle ouvre la voie à l’invasion allemande et scelle définitivement l’issue de la bataille des frontières, où Allemands et Français s’affrontent, pour la première fois de la guerre, de l’Alsace aux Ardennes. C’est pourtant là que l’histoire de la violence guerrière du XXe siècle commence ce vendredi 21 août 1914. Par le hasard de la rencontre et la faiblesse des renseignements, la IIe armée allemande commandée par le Generaloberst von Bülow, accroche la 5e armée française du général Lanrezac sur les rives de la Sambre. Une bataille de trois jours s’engage, ni prévue, ni anticipée. Soldats allemands, français et belges s’affrontent dans des combats qui aboutissent à la mort d’au moins 20 000 d’entre eux et au recul de l’armée française à l’intérieur de ses frontières.

Ces hommes ne sont pas encore les poilus aguerris des tranchées de l’Argonne ou de Champagne. Tous viennent d’un XIXe siècle où la guerre imaginée est question de courage et de vaillance, où l’offensive prime sur la défense et les lignes de fantassins sur l’artillerie. Ni les Allemands ni les Français n’ont vécu une guerre sur le sol européen depuis 1870, soit presque cinquante ans. Aucun soldat – hormis quelques observateurs de la guerre russo-japonaise de 1905 et des guerres balkaniques de 1912-1913 – n’a vécu le feu nouveau des fusils, des mitrailleuses et des canons, que le progrès technique de la fin du XIXe siècle a perfectionnés de manière si spectaculaire. La capacité meurtrière de ces nouvelles armes est bien difficile à anticiper pour ces soldats venus des villes et des campagnes, qu’ils soient paysans, ouvriers, bourgeois, jeunes lieutenants de Saint-Cyr ou vieux généraux aguerris. Ils partent, en cet été 1914, accompagnés d’images de guerres du XIXe siècle qu’ils ne savent pas encore périmées. Charleroi est leur baptême du feu.

 

L’historiographie de la Grande Guerre, si sensible à l’étude du combat et de ses violences, a presque oublié ces premiers jours de guerre, les plus meurtriers pourtant de tout le conflit pour l’armée française. Est-ce un effet des sources, bien moins nombreuses pour 1914 que pour les années suivantes ? Le bruit assourdissant des tirs de canons sur les tranchées a-t-il rendu inaudibles les balles des premières mitrailleuses en plein champ ? Est-ce la figure du poilu bleu horizon qui a fait oublier celle, plus éclatante, du combattant de 1914 ? Est-ce le corps des soldats enfouis dans leurs abris qui a recouvert celui d’hommes debout, chargeant baïonnette au canon et sabre au clair ? Il est certain en tout cas que Charleroi est une bataille inaugurale et pourtant occultée.

Elle fait éclater au grand jour la violence démesurée des champs de bataille du XXe siècle. C’est elle la première qui abat le feu des nouveaux canons sur des soldats aussi peu protégés que ceux de Napoléon et qui creusent les premières tranchées de la guerre ; elle qui engage des combats dans les rues, les maisons, les usines de cette région industrielle, comme plus tard à Stalingrad ; qui surtout envahit de sa violence le cercle des civils pris au piège de la bataille et victimes de massacres presque systématiques. Même les relations d’autorité qui gouvernent les armées sur un champ de bataille se retrouvent irrémédiablement bouleversées : le feu meurtrier et désorganisateur de Charleroi provoque la défaillance des grands chefs, dont les postures sont héritées de la geste napoléonienne, et renforce l’autorité de terrain, celle des sous-officiers et des officiers de contact. La bataille fait ainsi émerger les grandes figures héroïques de la Grande Guerre : le capitaine, le lieutenant et l’adjudant, bien plus courageux que les officiers embusqués de l’arrière. Charleroi bouleverse les horizons d’attente hérités du XIXe siècle et inaugure ainsi l’expérience guerrière du XXe siècle.

 

Le récit qui va suivre n’est pas celui d’une bataille mais d’hommes au combat. S’il est construit à partir des archives de l’armée et des journaux des marches et opérations (JMO) que tient quotidiennement chaque unité, quelques témoins l’animent plus que d’autres. Certains sont devenus célèbres, d’autres sont restés anonymes, mais tous, par habitude sociale, ont couché par écrit leur vécu combattant de ces premiers jours de guerre.

Walter Bloem a quarante-six ans lorsqu’il est mobilisé en tant que capitaine réserviste du XIIe régiment des grenadiers brandebourgeois. Il est déjà un écrivain célèbre, auteur de romans patriotiques appréciés par le Kaiser. Blessé à deux reprises au cours de la guerre, il finit par diriger l’agence de presse chargée de la propagande sur le front. Charles de Gaulle, ancien saint-cyrien, est un lieutenant de vingt-quatre ans au 33e régiment d’infanterie (RI) d’Arras. Il est blessé le 15 août dans le combat d’avant-garde de Dinant. À ses côtés, Étienne Derville, vingt ans, est un conscrit volontaire du même régiment, jeune bourgeois catholique du Nord qui se prépare à devenir prêtre. Sergent à la mobilisation, il fait toute la guerre et meurt en juin 1918. Gaston Top est médecin à Loon, dans le Nord, lorsqu’il est appelé en qualité de réserviste. À trente et un ans, marié et père de famille, il rejoint le 27e régiment d’artillerie de campagne (RAC) pour partir en opération. Georges Veaux, vingt-deux ans, est infirmier depuis le début de son service militaire au 41e régiment d’infanterie et c’est en cette qualité qu’il participe à la bataille de Charleroi. Il sert toute la guerre. Jacques Brunel de Peerard, aristocrate normand et étudiant en droit et sciences politiques, a vingt-deux ans depuis quelques jours lorsqu’il combat en tant qu’artilleur du 43e RAC sur les rives de la Sambre. Il meurt un mois plus tard sur le front de la Marne. Christian Mallet a sans doute vingt et un ans lorsqu’il est mobilisé dans sa caserne du 22e régiment de dragons de Reims, où il fait alors ses classes. Enfin, Pierre Drieu La Rochelle n’est encore qu’un jeune conscrit de vingt et un ans lorsqu’il est mobilisé au sein de son régiment, le 1er RI. Blessé lors de la bataille, il écrit plus tard La Comédie de Charleroi : « L’immense foire en ce moment, au soleil d’août 1914, sur une aire immense et circulaire autour de l’Europe, achevait de rassembler le bétail le plus héroïquement passif qu’ait jamais eu à prendre en compte l’Histoire qui brasse les troupeaux. »

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