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Charles Corta, le Landais qui servit deux empereurs (1805-1870)

De
497 pages
Avocat, conseiller municipal de Dax, membre du Conseil général des Landes, Charles Corta fut nommé sous-préfet par le roi Louis-Philippe. Rallié à Louis Napoléon Bonaparte dès 1848, c'est le Second Empire qui lui offrit l'occasion d'une véritable carrière politique. Président du Conseil général, c'est sous son administration que le département connut une extraordinaire période de modernisation. Il représenta les Landes auprès de Napoléon III ; député du Corps législatif, il présida la commission des Finances. L'Empereur Napoléon l'envoya en 1864 au Mexique. A son retour, il fut élevé au rang de Sénateur.
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PRÉFACE Le Second Empire n’exerce pas le même pouvoir de fascination que son prédécesseur. Marx lui a porté un coup fatal lorsqu’il constate dans une brochure célèbre que le coup d’État de brumaire fut une tragédie et celui du 2 décembre une farce, ce qui n’est guère exact. Napoléon III ne s’est pas remis en effet de l’insurrection de la Commune qui a brouillé son bilan social et de la perte de l’Alsace-Lorraine durement ressentie dans l’opinion. Commencée dans le sang l’histoire de la période finit dans le sang. Pire, le Second Empire ne fait pas rêver. La photographie, inconnue sous le premier des Napoléonides, nous offre des généraux bedonnants, des dames en crinolines et des bourgeois à gros favoris. Où sont Murat, Talleyrand ou Talma ? Eux, continuent à nous enthousiasmer. Il faudra pourtant réhabiliter un jour le Second Empire. On s’y est essayé en vain jusqu’ici, mais, depuis Philippe Séguin, des brèches se sont ouvertes dans la muraille de mépris et d’incompréhension qui enferme le règne de Napoléon III. Claude Gay et Anne de Beaupuy s’attaquent aux préjugés qui entourent le souverain le plus calomnié de notre histoire. Ils le font à travers un personnage peu connu, Charles Corta, qui eut droit à une notice dans mon Dictionnaire du Second Empire et à une étude plus approfondie dans le beau travail qu’Éric Anceau a consacré au personnel politique de la période. Charles Corta, sous-préfet, conseiller général des Landes, député à partir de 1852, envoyé en mission au Mexique avec d’importants pouvoirs financiers, sénateur enfin, méritait une biographie. Il l’a grâce à Claude Gay et Anne de Beaupuy qui ont dépouillé de considérables archives familiales touchant aussi à la grande histoire quand il s’agit de lettres de l’empereur Maximilien, de Morny ou de Duruy. Vie passionnante – avec une touche d’exotisme, le Mexique, – que celle de Corta. Les notables sont souvent plus intéressants que les militaires parce qu’ils ont un contact direct aussi bien avec la vie pratique qu’avec la vie politique ou administrative. À travers la biographie de Charles Corta c’est tout un monde qui ressuscite. Il faut en remercier Claude Gay et Anne de Beaupuy.
Jean TULARD

Membre de l’Institut Professeur émérite à la Sorbonne

SOMMAIRE Les Corta, bourgeois landais

« Corta » ou « de Corta » ? La famille de don Domingo Charles Corta, avocat au barreau de Dax Les Landes au XIXe siècle La Monarchie de Juillet Dax au milieu du XIXe siècle De Bordeaux à Bayonne en diligence

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Dax et les Landes

Charles Corta et les Bertrand-Geoffroy Les forges d’Abesse et de Poustagnac Un chemin à rails de bois Joseph Bertrand-Geoffroy, maire de Saint-Paul

Joseph Bertrand-Geoffroy, maître de forges

Corta au Conseil municipal de Dax Réception de Leurs Altesses royales Le déclassement militaire de Dax Le bâtiment des Barnabites et Bertrand-Geoffroy Le pont de Dax sera-t-il enfin reconstruit ? Routes et voies navigables Dax et les projets de chemins de fer Corta, candidat « malheureux » à la députation Charles Corta, sous-préfet Angoumé Après la Révolution : retour de la République L’avènement du Second Empire La famille impériale La France sous Napoléon III

Charles Corta sous la Monarchie de Juillet

De la Deuxième République à la renaissance de l’Empire

Charles Corta, député et président du Conseil général Les remparts de Dax L’impératrice Eugénie à Biarritz L’inauguration de la gare de Dax L’annexion du Sablar et de Saint-Vincent Le nouveau pont en pierre Le rattachement de Saint-Esprit à Bayonne

Charles Corta, les Landes et le Second Empire

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L’« effondrement » des forges Adolphe et Paul Corta, et la guerre d’Italie Deuxième mandat du député Corta, Solferino et Orx Capbreton, bains de mer et thermalisme La chapelle d’Angoumé Au Conseil général des Landes Paul Corta, militaire et peintre

181 187 194 202 207 210 218 223 227 240 249 255 268 273 276 289 302 311 313 334 341 345 352 360 365 366 369 377 382 388 401 402 405 409 420

De Solferino à… Solferino

La situation au Mexique depuis son indépendance L’expédition française Corta, chargé de mission extraordinaire Le député Corta à México Corta, « ministre des finances » de l’Empire mexicain Une fête dans les Landes Au corps expéditionnaire Aux « Partisans mexicains »

Charles Corta et l’Empire mexicain

Adolphe Corta au Mexique

L’« irremplaçable » Corta rentre au « païs » L’invité de Compiègne Marguerite Bellanger Discours de M. Corta au Corps législatif L’impératrice Charlotte s’épanche… Charles Corta élevé au rang de sénateur L’agonie de l’Empire mexicain Le retrait français du Mexique La fin tragique de l’empereur Maximilien

Le retour

Charles Corta, sénateur

La mort de René Corta L’élection d’Alexandre Walewski Le mariage de Léonie Le dernier mandat électif de Charles Corta La polémique Des regrets unanimes…

Les dernières années

Les prémices d’un nouveau conflit La guerre Franco-prussienne La défense de Paris et le Siège Paul Corta, prisonnier de guerre Adolphe Corta, « brigand » de l’Armée de la Loire

Les fils Corta et la guerre de 1870

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Adolphe Paul Léonie

Épilogue

433 437 440 444 446 451 453 463 473 477 479 488 494 496

Généalogie succincte Note sur la mission de Charles Corta au Mexique par M. Hubert de Verdière Lettre du marquis de Montholon du 27 septembre 1864 Discours de M. Charles Corta député au Corps législatif Discours de S. Exc. M. Rouher ministre d’État Lettre de M. Alphonse Dano du 27 octobre 1865 Légende de « La pierre de Tinon et l’œil de la sorcière » Index Sources et Bibliographie Table des illustrations Remerciements

Annexes

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Les frères Corta, de gauche à droite : Isidore Celédonio, Paul-Polycarpe (assis) et Charles Eustache.
(photo Gaillard, Dax, archives familiales)

Les Corta, bourgeois landais

Page titre du Manual (manuel ou « carnet de format maniable ») établi par don Domingo de Corta.
(archives familiales)

Ce livret (format de la reliure : 93x147mm) comprend 220 feuillets format 85x141mm. Les 440 pages sont foliotées mais n’ont pas toutes été reliées dans l’ordre : les pages 14 à 25 ont été placées entre les pages numérotées 120 et 121, et les pages 70 à 78 entre les pages numérotées 121 et 122. Les pages numérotées 2, 69, 79 à 83, 85 à 115, 117 à 120 sont demeurées vierges.

annotations / qui appartient / à D[on] Domingo de / Corta. Année 1787).

La page titre est calligraphiée à l’encre rouge ; le texte espagnol ( LIBRO DE pApEL / DE ChINA MA= / NUSCRIpTO ξ / CON ApUNTES / QUE pERTENEZEN / A D. DOMINGO DE / CORTA. AÑO 1787) se traduit en français par : Livre de papier / de Chine ma= / nuscrit / avec

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« CORTA » OU « DE CORTA » ? « Je suis né le 8 décembre 1750, année du Seigneur. Je quitte mon village d’Aramayoma (Biscaye) le 11 septembre 1763, âgé de 12 ans 9 mois et 3 jours. J’entrai en Espagne, traversant les provinces d’Alava, de la Rioja, de Nouvelle Castille, de Vieille Castille, de la Manche, puis des Maures de Cordoue et de Séville en Andalousie ; j’aboutis à Cadix à la mi-octobre de la même année. J’ai résidé à Cadix un an, quatre mois et 11 jours jusqu’au 24 février 1765, date à laquelle j’embarquai, et j’arrivai à Veracruz 1 le 15 mai. […] J’avais 14 ans 5 mois et 7 jours quand je pris pied en cette Nouvelle Espagne. » C’est en ces termes que don Juan Domingo de Corta s’exprima (en espagnol) pour décrire, dans un Manual, le séjour de près de vingt années qu’il effectua au Mexique où il se livra au négoce de métaux, principalement de cuivre… De retour dans l’Ancien Monde, en 1784, Domingo de Corta avait commencé par s’établir à Bilbao. Douze ans plus tard, il s’installa à Bayonne où, le 14 nivôse an IV (4 janvier 1796), il se présenta à la municipalité. Il déclara qu’il avait quitté l’Espagne pour venir se fixer en France ; il prenait dès cet instant son domicile dans cette ville et offrait de supporter les charges publiques communes aux autres habitants, afin de jouir des droits de citoyen français conformément à la loi en vigueur à cette date et à la constitution2. « Les administrateurs de la commune de Bayonne lui donnèrent acte de sa déclaration. »3 À l’âge de 47 ans, il épousa le 1er octobre 1797, à Rentaria, province de Guipuzcoa, doña Rosa Cathalina de Etcheandia, âgée de vingt ans4.

Un premier enfant, José Blas, mort prématurément, est né à Rentaria en 1798.

Sept autres enfants naquirent ensuite de cette union : Genare Raphaële5 et sa sœur jumelle Félicie Catherine6 en 1801, Isidore Celédonio en 1803, José Ja-

Selon les scripteurs, on orthographia la ville ou le port, tantôt « Veracruz », « Vera-Cruz », « Vera Cruz » ou « la Vera Cruz ». Nous avons tenu à respecter cette orthographe. 2 Loi du 30 avril 1790 : « Tous ceux qui, nés hors du royaume de parents étrangers, sont établis en France, seront réputés français et admis, en prêtant le serment civique, à l’exercice des droits de citoyen actif, après cinq ans de domicile continu dans le royaume. S’ils ont, en outre, ou acquis des immeubles, ou épousé une française, ou formé un établissement de commerce, ou reçu dans quelque ville des lettres de bourgeoisie, nonobstant tout règlement contraire. » Constitution du 5 fructidor an III (6 août 1795), article 10 : « L’étranger devient citoyen français lorsque, après avoir atteint l’âge de 21 ans accomplis et avoir déclaré l’intention de se fixer en France, il y a résidé pendant sept années consécutives, pourvu qu’il y paie une contribution directe et qu’en outre il y possède une propriété foncière, ou un établissement d’agriculture, ou qu’il y ait épousé une française. » 3 Procès politique : M. d’Etchegoyen, député, contre les frères Corta, 1841 (cf. infra : « Charles Corta, candidat “malheureux” à la députation »). 4 Rosa Cathalina de Etcheandia était née à Rentaria en 1777 ; elle mourut à Angoumé en 1861.

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cinto Napoléon en 18047, Charles Eustache né à Bayonne en 18058, PaulPolycarpe, dit Popoli, en 1807, et Augustin9 en 1808, tous deux nés à Dax. Après son retour en Europe, et surtout à partir du moment où il vint s’établir à Bayonne – et quoique Domingo continuât de signer « de » Corta – on prit généralement l’habitude de le nommer « Corta » tout court, peut-être en raison de l’ambiance postrévolutionnaire qui régnait encore en France en ce temps-là ? C’est ainsi que Domingo, né « de Corta », mourut sous le nom de « Corta ». Après lui, ses enfants et petits-enfants s’appelèrent tous « Corta », y compris son fils Charles, avocat, député puis sénateur du Second Empire. Ce ne fut qu’en 1899 que ses petits-enfants et arrière petits-enfants10 revendiquèrent la particule11 perdue et, ayant obtenu gain de cause, Paul né « Corta » mourut « de Corta » ! C’est ainsi que cette particule recouvrée, la progéniture d’Adolphe le fils des Corta, porte encore de nos jours, de jure, le nom de « de Corta ». En Espagne comme en France12, la particule « de » constituait-elle à l’époque un attribut réservé à la noblesse ? Si la famille dont était issu Domingo était noble, elle ne pouvait apparemment appartenir qu’à la petite noblesse. Quant à don Domingo, il pratiqua toute sa vie le commerce, activité à laquelle la « grande » noblesse de l’Ancien Régime ne s’est adonnée. On connaît à la famille Corta des armoiries dont l’origine semble remonter au e e XVI ou au XVII siècle, voire plus tardivement encore. Entre 1808 et 1814, un parent ( ?) de don Domingo pourrait avoir « appartenu aux intendances mili-

Genare (Janvier), Raphaële : décédée en 1823 à Tercis. Félicie, Catherine : décédée à l’âge de 6 ans et demi le 13 mars 1807 à Dax. 7 José, Jacinto, Napoléon : décédé en 1810. A l’évidence, le choix de ce troisième prénom marque l’admiration que Domingo portait à Napoléon Bonaparte et aux principes de liberté et d’égalité que celui-ci semblait incarner en 1804. 8 Charles Corta naquit précisément le 13 brumaire an XIV (2 novembre 1805). 9 Augustin : décédé à l’âge de 4 mois et demi le 24 décembre 1808 à Dax. 10 Léonie Corta, épouse d’Avezac de Castéra, et ses fils, les enfants d’Adolphe Corta, ainsi que Paul Corta. 11 Selon Emile Littré (Dictionnaire de la Langue française), “particule” est un terme didactique qui signifie “petite partie”. Terme de grammaire, c’est un nom donné à tous les mots très courts comme “et, on, ou, ni, si”, etc. La “particule nobiliaire” est une préposition qui précède le nom patronymique des nobles. 12 Aux Pays-Bas et en Flandres qui furent longtemps espagnols, le “De” (qui s’écrit avec un “D” majuscule) précédant le patronyme ne constitue aucunement une particule nobiliaire ; au contraire, il s’agit d’un article, comme en français quand on écrit « Le », « La » ou « L’ » devant le nom : c’est ainsi que “De Boer” signifie Le Paysan, “De Jounge” Le Jeune, “De Smet” Le Forgeron, etc., qu’il ne convient donc pas d’écrire avec un “d” minuscule. En France, il en est également ainsi pour le général De Gaulle dont le nom, contrairement à l’habitude prise par de nombreux scripteurs, doit bien s’orthographier avec un “D” majuscule, ce qui n’enlève rien à sa gloire.
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taires pendant le règne de Joseph Bonaparte avant de suivre l’armée française dans sa retraite » 13, et de devenir ainsi un afrancesado14. En outre, les Corta auraient appartenu à « une famille proche des Montijo »15, famille qui donna une impératrice à la France. Ce qui semble indéniable, c’est que Domingo faisait partie d’une famille de notables... et rien ne permet de douter de l’authenticité de ce petit « de » qui précède le nom patronymique des Corta. « Corta » constituerait-il un patronyme basque16 ? Plusieurs générations de Corta eurent des épouses dont les noms indiquent bien leurs origines basques : la femme de don Domingo lui-même ne s’appelaitelle pas Rosa Cathalina de Etcheandia ?, et parmi les épouses d’autres Corta, ne relève-t-on pas les noms de Maria Ybarguren, de Francisca, Antonia de Elexalde ou de Maria Barbara de Aspiazu17 ?

LA FAMILLE DE DON DOMINGO À Bilbao, Domingo de Corta avait poursuivi ses activités de négoce, important et exportant des produits divers, continuant à commercer avec ses anciens partenaires, qu’ils fussent demeurés au Mexique ou qu’ils fussent établis en Espagne, tels Gabriel de Iturbe ou Gabriel de Inuver e Iraeva 18, Angel Saenz Lopez, etc.
Cf. L’Aquitaine (revue religieuse archéologique et littéraire, fondée en 1864 par le cardinal Ferdinand Donnet, 1795-1882, archevêque de Bordeaux à partir de 1836, sénateur), repris par Éric Anceau (Dictionnaire des députés du Second Empire, Presses universitaires de Rennes, 1999). 14 Afrancesado (c’est-à-dire « francisé ») : c’est ainsi que les Espagnols désignèrent, à partir de 1814, ceux de leurs compatriotes qui, s’étant montrés partisans de l’« allié » français, suivirent celui-ci dans l’exil. Quoique s’étant rebellé contre l’occupation française (cf. ses célèbres tableaux Dos et Tres de Mayo – ou « 2 » et « 3 mai » – 1808, exposés au musée du Prado), le peintre Francisco Goya (1746-1828), se retira à Bordeaux en 1823 et fut alors été considéré comme afrancesado. 15 L’Aquitaine, op. cit. 16 En espagnol castillan, corta (fém.) se traduit par coupe (du verbe cortar, couper, fendre, trancher : couper la parole, interrompre une conversation) ; le masculin corto veut dire, par extension, court, timide ou réservé. En ancien gascon, corta (ou cortada) signifie ferme, métairie ou étable (synonyme du français borde). Korta a le même sens en basque, essentiellement en biscaïen. 17 Une sœur de don Domingo de Corta, doña Maria Antonia, avait épousé Andrés Francisco de Xérica qui appartenait à une famille dont un membre, don Jayme, señor de Xérica, s’était, au XIVe siècle, allié à doña Béatrix de Lauria, elle-même descendante de Jayme Ier, roi d’Aragon au XIIIe siècle. Ce fait, toutefois, ne permet en aucun cas de prétendre que don Domingo de Corta descendît des rois d’Aragon ! Le fils de doña Antonia, Carlos de Xérica ou d’Ejérica (1781-1841), poète, a vécu, s’est marié et est mort dans les Landes, à Cagnotte, où il possédait le domaine d’Albroues. 18 Compte tenu de la difficulté de lecture de ces lettres manuscrites, il se pourrait qu’il y ait confusion entre Gabriel de Inuver e Iraeva et Gabriel de Iturbe y Iratea ?
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Il persévéra dans ces activités après son installation à Bayonne. « Jusqu’au 19 avril 1797, mercredi, j’élus domicile chez madame Behic ( ?), près de la cathédrale. Je payais 7 mois [de loyer] à Martinez, et fis l’avance d’un an, jusqu’au 20 avril 1798, à Mme Behic. « Le vendredi 23 septembre 1797 (deuxième jour de l’an républicain) au matin, je m’installai chez Martinez, rue du Pont-[Neuf]. » « Idem, cinq mois de plus à raison de 250 f19 l’an jusqu’au 20 septembre, où je me transportai face à l’hôtel de ville, chez lui [Martinez], le 5 septembre 1798. » Ensuite, don Domingo de Corta se fit adresser le courrier « chez Mme Launay Lafitte à la première boutique du Port au grain ». Quoiqu’il continuât d’habiter Bayonne, don Domingo avait acquis le 19 brumaire an XI (10 novembre 1802) le domaine de Peyret20 sur le territoire de la commune de Tercis, au sud de Dax, pour y demeurer pendant la belle saison : il était important pour lui que ses « tout-petits goûtent les produits de Tercis ». Cette propriété, comprenant les métairies de Grande et Petite Belle, Bertrandporte, Bourombelle, Hourtané, Loustaou, Magdeleine, Maysonave, Michau, Pachon, Peyrata, Peyret, Tartas, Tastet, avec des champs et des prés, des barthes21 et des bois22, d’une contenance totale de 214 arpents et 87 carreaux 23, avait été achetée à une famille portugaise, les Nounès, négociants à Bayonne, qui l’avaient eux-mêmes acquise dix ans plus tôt d’un nommé Mathieu Duboucher (ou Dubouché).

Particulièrement stable, le franc germinal (créé sous Napoléon Ier le 17 germinal an XI, ou 7 avril 1803) a assuré la stabilité monétaire jusqu’au-delà de la guerre de 14-18. En 2008, en se basant sur la valeur du métal précieux, le franc-or de 1864 par exemple, vaut 58,9355 euros (250 francs-or vaudraient ainsi environ 14 750 euros). Toutefois, la « valeur » du franc ainsi calculée sur celle de l’or, ne traduit pas la « parité » réelle entre le franc du milieu du XIXe siècle et l’euro du début du XXIe siècle, tandis que depuis 1964, la monnaie française n’est plus adossée sur l’or. Il s’ensuit que, pour calculer la parité du franc de 1864 et de l’euro, il convient plutôt d’appliquer un coefficient qui devrait se situer à environ 3,5 (il est de 3,20315 pour la période 1901-1911). Dans ces conditions, 250 francs correspondent à 875 euros. C’est ce coefficient qui sera appliqué pour l’intégralité du présent ouvrage. 20 Un siècle plus tard, la maison du Peyret et les terres qui l’entourent, fut rachetée aux héritiers des frères Corta par Auguste Poymiro (cf. Dr Michel Lathière : Histoire(s) de Tercis, 2005). 21 Barthes : plaines inondables en bordure de l’Adour, qui servent de prairies pour les chevaux et les bovins, ainsi que pour les troupeaux d’oies. 22 Dr Michel Lathière, op. cit. 23 Dans le sud-ouest de la France, l’arpent (divisé en 100 carreaux) valait environ 31 ares. Cette propriété avait donc une superficie totale d’environ 66,6 hectares.

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Le Peyret à Tercis, résidence d’été de la famille Corta à partir de 1802.
(photo Anne de Beaupuy)

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Domingo qui n’avait de cesse que d’accroître son domaine, avait interrogé Cazaux, le maire de Tercis24, en date du 25 octobre 1804 : « […] Ayez la bonté de me mander si Madame Poymiro a vendu la métairie de Lartigue. Je vous prie également de me prévenir lorsqu’il se présentera des occasions d’acheter une ou plusieurs métairies, à des conditions où l’on pourrait placer son argent, autrement ce serait inutile. » La même année, Domingo de Corta acquit aussi la métairie de Bassères, également jusque-là propriété de Poymiro25, ainsi que celle de Lartigue. Il était alors devenu le plus « gros » propriétaire de la commune, devant M. de Verthamon (204 arpents et 38 carreaux 26) et M. Poymiro, ainsi qu’il appert sur un carnet où Domingo avait recensé les propriétés de Tercis et leurs possesseurs27. Bien après la mort de leur père, les frères Corta agrandirent encore leur domaine en achetant les métairies de Gram et de Boghar. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, la « prise de possession » d’un bien faisait l’objet, tout spécialement dans la région qui a pris plus tard le nom de « département des Landes », d’un cérémonial particulier. Le nouveau propriétaire : héritier ou acquéreur, se livrait, en présence de tous les membres de la famille habitant les lieux et de témoins, à des « rites de possession » – similaires à ceux qu’accomplissaient les curés lors de leur installation dans une nouvelle paroisse – et qui consistaient à ouvrir les portes, toucher le cramoir28, passer par les parcs et celliers, lancer en l’air une poignée de terre, couper des branches, marquer les champs en plantant sur leurs bordures ou à leurs encoignures des rameaux verts. Cette cérémonie se trouvait alors consignée en un acte notarié 29. Si, par tradition, de tels rites se perpétuaient encore au début du XIXe siècle, notamment à Tercis lorsque Domingo de Corta procéda à ces acquisitions, il ne semble pas qu’on en ait conservé trace…

Guillaume Cazaux, maire de Tercis de 1799 à 1807. Peut-être Martin Poymiro dit Poymiro aîné, père de Jacques Robert Poymiro (1782-1858), régisseur auprès du baron de Marcellus (gendre de feu M. de Verthamon), maire de Tercis de 1819 à 1821 ; dans les années 1820, J.R. Poymiro fut l’auteur d’une Note historique sur la commune de Tercis, 3ème arrondissement du département des Landes qu’il signa R. de Poymiro, le “R” du prénom étant suivi de trois points disposés en triangle pour bien marquer son appartenance à une loge maçonnique. Ses enfants : Hector (magistrat aux colonies) et Thérina Poymiro acquirent en 1835 du baron Marcellus le château Peyroux et ses métairies pour 150 000 francs (cf. Dr Michel Lathière, op. cit.), soit 525 mille euros. Son petit-fils : Auguste (1852-1926), officier – commandant en 1899 – termina sa carrière militaire en 1904 avec le grade de lieutenant-colonel. 26 204 arpents et 38 carreaux : environ 63,4 hectares. 27 Dans le manuel tenu par Domingo, on sait exactement la composition des contributions foncières des métairies de Tercis (archives familiales). 28 Cramoir : crémaillère. 29 Bernard Bats : Les rites de possession dans la région de Tartas à la fin du XVIIIe siècle, bulletin de la société de Borda, 2006. L’auteur a recensé des rites similaires à Monfort, à Herm et à Garosse.
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Don Domingo s’adressa le 15 mars 1806 à Bernard Greil, marchand épicier dacquois qui, avec son oncle l’abbé Massie, était devenu propriétaire de l’ancien presbytère de Tercis : « Devant passer l’été à Tercis, je me propose de vivre un an ou plus à Dax. Faites-moi l’amitié de vous informer s’il se trouverait une maison avec logement suffisant pour ma famille de cinq enfants, deux domestiques et je voudrais qu’elle fût aux environs de la cathédrale et éloignée de la fontaine d’eaux chaudes (sans doute en raison des odeurs désagréables qui régnaient en ce lieu30). » Bernard Greil lui proposa de visiter plusieurs appartements, dont l’un était la propriété de Madame Laporte, marchande à Dax « et aussi deux autres […] à vider » ; Domingo lui répondit : « Vous savez comme moi le besoin qu’ont les hommes de faire plaisir à leur femme dans le choix de l’habitation quand on n’est pas pressé, et […] je suis d’opinion d’attendre que je sois à Tercis en tout le courant du mois proche et alors, étant à Dax, nous choisirons ce qui sera le plus convenable… » C’est à la suite de ces démarches que la famille Corta s’installa à Dax, en la « maison Lavielle », rue des Carmes. Le 7 janvier 1810, Domingo rédigea son testament. Il décéda le 12, alors qu’il venait d’atteindre sa soixantième année.

Portrait de doña Rosa Cathalina de Etcheandia, veuve de don Domingo de Corta.
(collection privée)

Sa veuve écrivit le texte suivant sur l’une des pages du manuel qui accompagna Domingo pendant de nombreuses années : « Pour mémoire du 13 janvier
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Cf. infra : « Dax au milieu du XIXe siècle ».

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1810 / mon mary don Dom. Corta, étant / décédé le jour d’hyer (sic) 12 janvier, et ayant / été enterré aujourd’hui, je Rose / Etcheandia sa veuve, fait la / fermeture ici des nottes (sic) qu’il a / laissées relatives aux dépenses / qu’il faisait, et me charge de / les porter à sa place dans le / présent livret à mesure qu’elles / seront nécessaires et que j’y / pourvoi[e]rai. » L’aîné des fils, Celédonio, n’avait que sept ans à la mort de son père. Lorsqu’il atteignit l’âge d’entamer une activité professionnelle, suivant en cela les traces de son père et reprenant sans doute sa suite, Celédonio s’associa à Charles Détroyat31 pour former, avec ses frères, une société établie à Bayonne et dénommée « Détroyat et Corta » ou, selon les époques : « Ch. Détroyat et Corta », « Lalanne32, Détroyat et Corta », laquelle se consacra particulièrement au négoce de laines d’Espagne et de métaux précieux en provenance du Mexique. Afin de garantir leur transport dans les meilleures conditions possibles, Celédonio fut conduit à affréter ou armer des bateaux, tandis que les mouvements d’argent auxquels il se livrait l’amenèrent à exercer des activités bancaires, en collaboration avec l’établissement d’Emile Détroyat 33. Cette entreprise avait été établie à Bayonne, grand port maritime qui commerçait tout autant avec les ports basques de Saint-Sébastien et de Bilbao, ou andalous, avec les ports français de Nantes, du Havre ou de Rouen, qu’avec ceux de la Hollande ou de l’Angleterre, sans doute aussi avec les Amériques – le Mexique plus spécialement – ou les Antilles34. Celédonio Corta reçut cette lettre, datée du 23 février 1832 : « À M. Corta aîné, propriétaire35 à Tercis et résidant à Bayonne. Conformément à l’art.35 de la loi du 21 mars dernier, j’ai l’honneur de vous informer qu’après avoir pris l’avis de la commission des 3 membres désignés avec le Conseil municipal au sujet de votre déclaration à la date du 2 courant, vous avez été inscrit sur la liste des électeurs de Tercis. »
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Pierre François Charles Détroyat, né à Bayonne en 1804. Les Lalanne étaient connus à Bayonne comme négociants en laines et métaux précieux. 33 Jean Emile Détroyat (né en 1799), frère aîné de Charles Détroyat. Son fils Arnaud (18361911), était entré dans la maison de banque de son père ; franc-maçon avéré, il fut conseiller municipal de Bayonne, membre de la Chambre et du Tribunal de commerce, censeur de la succursale de la Banque de France. Arnaud Détroyat fonda la société des Sciences, Lettres et Arts de Bayonne dont il fut trésorier et vice-président ; il s’est signalé par des études, travaux et recherches sur la géologie et les stations de l’âge de pierre des environs de Bayonne (publiés dans le bulletin de cette société). 34 Des courriers émanant de « Détroyat & Corta », détenus par des collectionneurs de marques postales (et que l’on trouve occasionnellement dans des ventes de « vieux papiers ») témoignent de ces activités. Jusqu’à l’instauration du timbre-poste (en France en 1849), les correspondances étaient frappées de cachets identifiant le bureau de poste d’origine, indiquant la date d’envoi, la voie maritime éventuellement utilisée, les informations relatives aux frais de port à faire acquitter par le destinataire, etc. : ce sont de telles « marques » qui sont qualifiées de « postales ». 35 En fait, en 1832, les propriétés de Tercis appartenaient en indivision aux trois frères survivants : Celédonio, Charles, Paul-Polycarpe.
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Toujours célibataire et âgé de quarante deux ans, considérant sans doute qu’il avait constitué un capital suffisant pour s’assurer une vie tranquille de rentier, Celédonio s’était vers 1845 – sans toutefois mettre un terme définitif à ses activités commerciales –, retiré dans les Landes : il s’installa d’abord à Tercis dans la propriété familiale que les trois frères tenaient de leur père, puis à Angoumé – village voisin qui n’était séparé de Tercis que par l’Adour – où il avait acquis un bien immobilier36 ; il devint maire de ce dernier village en 1846... Paul-Polycarpe n’avait que de trois ans à la mort de don Domingo. Adulte et rentier, il vécut à Tercis où il entra dans le Conseil municipal. Après la mort de son frère Isidore Celédonio dont il hérita, il s’installa à son tour à Angoumé et lui succéda en qualité de maire jusqu’à sa mort survenue en 1883.

CHARLES CORTA, AVOCAT AU BARREAU DE DAX Sixième enfant de don Juan Domingo de Corta, Charles37 Eustache, né à Bayonne le 2 novembre 1805, passa son enfance et son adolescence entre Dax et Tercis : il n’avait que cinq ans lorsque son père mourut. Après ses études primaires, le jeune Charles entra au Lycée royal Henri IV de Pau en octobre 1818. À l’occasion de la distribution solennelle des prix, en 1822 à la fin de la classe de troisième, il reçut notamment pour premier prix de version grecque une traduction française de l’Iliade d’Homère en deux volumes reliés, éditée en 1818 à Paris chez Bossange et Masson, libraires, rue de Tournon38. Alors que Charles était en classe de seconde, en 1823 les frères Corta eurent la douleur de perdre leur sœur aînée, Genaere Raphaële, âgée de 22 ans ; Rose n’était plus alors entourée que de ses trois fils dont les liens fraternels ne firent que se renforcer. Après l’obtention de son baccalauréat, Charles Corta s’en alla à Paris pour y effectuer des études de droit : reçu avocat, il prêta serment. On ne peut malheureusement retrouver aucune trace de ses études, ni des « trois années de stage exigées », ni de sa prestation de serment, les archives de l’ordre des avocats ayant disparu lors de l’incendie du palais de Justice de Paris pendant la Commune en mai 1871. Revenu au pays, il s’inscrivit au barreau de Dax le 15 novembre 1828 : il avait alors 23 ans À titre militaire, ayant « été omis dans l’appel de sa classe, [il] se présenta, dans l’année de sa majorité, à la mairie de sa commune, pour concourir au
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Cf. infra : « Angoumé » in « Charles Corta et la Monarchie de Juillet ». Le prénom Charles vient du germain karl qui signifie « viril ». 38 Collection privée.
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tirage au sort de la classe 1826. »39 Compte tenu sans doute de son niveau d’études et des grades universitaires qu’il avait acquis, il avait accédé au rang de capitaine dans l’armée de réserve, affecté au 90 ème régiment de marche. À l’occasion d’une délibération du Conseil de l’ordre des avocats du 1 er décembre 1831, on relève sa signature pour la première fois. On constate à nouveau sa présence lors de l’élection du bâtonnier, le 4 novembre 1832 : « chacun des membres a déposé son billet plié et, dépouillement fait, des billets dont le nombre a été trouvé égal à celui des votans (sic). » MM. Denis, de Poyusan, Desbordes père et fils, Dufourcet, Corta, furent élus au conseil. Figurant au tableau de l’ordre pour l’année judiciaire 1832-33, Corta signa le document. Au cours des années suivantes, Corta figura régulièrement sur les tableaux de l’ordre40. Sous la présidence de M. de Poyusan, bâtonnier, on procéda le 15 novembre 1836, « à l’élection de 5 membres qui doivent composer le conseil de discipline et dépouillement fait du scrutin, il en est résulté que MM. Desbordes, Dufourcet, Detchevern, Dufour et Corta ont réuni plus que la majorité des suffrages : ils ont en conséquence été proclamés membres du conseil de discipline pour l’espace du temps susnommé. » Cette commission s’est réunie dès le 19 novembre : Corta signa la feuille de présence. À partir de cette année-là, Corta continua à siéger au sein du conseil de discipline, de même que M. Léopold Cazaux qui y avait également été admis. Faute de locaux appropriés, les réunions du conseil de l’ordre comme celles du conseil de discipline se déroulaient chez le bâtonnier. Une lettre de P. Dubourg fils, avocat de Castets, en date du 14 juin 1837, précisa que, « le conseil de discipline (réuni en présence de Charles Corta) n’ayant pas été en nombre au jour indiqué, il n’a pu prendre aucune délibération. » « Monsieur et confrère, vous êtes invité à vous rendre lundi prochain 24 du courant (décembre 1838) à 3 heures de l’après-midi chez Mr de Poyusan père, avocat, pour y procéder à la nomination d’un bâtonnier et pour l’élection de membres composant le conseil de discipline comme aussi pour la formation du tableau de l’ordre des avocats près le tribunal de Dax. » Quoique absent lors de cette réunion, le conseil confirma Corta en tant que membre de la commission de discipline, et celui-ci figura au tableau de l’ordre pour l’année judiciaire en cours. De jour en jour, la réputation de Charles Corta s’affirmait en qualité d’avocat d’affaires, et il était très apprécié de sa clientèle de plus en plus nombreuse.

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Cf. Procès politique, 1841, op. cit. Tableaux de l’Ordre des avocats pour les années judiciaires de 1831-32 à 1849-50 (in Délibérations de l’Ordre des avocats, archives de la société de Borda).

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Dax et les Landes

Le département des Landes et une partie des Basses Pyrénées (versant français du Pays Basque et Béarn)

LES LANDES AU XIX e SIÈCLE « Il est impossible à qui voit la Lande pour la première fois de taire ses impressions. C’est dans notre France, si riche, si cultivée, douée d’un sol presque partout favorable à la culture, le désert, le désert avec sa profondeur, ses mystères, sa mélancolique poésie. Un voyage […] laisse toujours après lui quelques regrets, l’œil ne saisit qu’au passage, au vol, les sites les plus attrayants ; dans la Lande, cette privation est moins sensible qu’ailleurs ; on ne se plaint pas de dévorer rapidement l’espace dans ces étendues immenses, sans limites, uniformément tristes, sauf quelques rares oasis. Après Lamothe […], la grande Lande commence, la Lande à perte de vue, couverte de la courte et maigre végétation des steppes. À l’horizon on aperçoit par intervalles des masses noires, droites, rigides ; ce sont des bois de pins qui s’élèvent comme des îles dans cette sorte de mer. De loin en loin, une cabane seule, couverte de bruyère, un pauvre troupeau, puis rien. Et quand on traverse quelques-uns de ces grands bois, on voit tous ces pins sillonnés de longues blessures d’un blanc orangé, par lesquelles s’échappe la résine, cette richesse d’une terre à qui toute richesse semblait refusée. La vue s’enfonce dans ces profondeurs infinies, le ciel touche la plaine et ce n’est que rarement qu’on le voit légèrement dentelé, par un de ces lointains bleus qui, d’habitude, complètent si harmonieusement les paysages. » A l’approche des gros bourgs, « le spectacle change. L’industrie, la patience de l’homme ont triomphé d’un sol ingrat. On revoit avec plaisir quelques-unes des cultures familières ; des tas considérables d’arbres s’amoncèlent […]. Les maisons à pans de bois, pittoresquement groupées parmi les pins, sont blanches et riantes. A Ychoux, deux petites rivières, le Basque et la Moulasse, ont répandu la vie autour d’elles, ont tourmenté le sol pour se creuser leur lit ; il y a de la variété dans les plis du terrain, une merveille dans ces lieux ; les arbres sont magnifiques, et les maisons éparpillées dans le désordre le plus agreste. Un air de gaieté et de travail se manifeste dans ce petit coin de terre ; et puis […] le désert recommence, monotone, silencieux ; pas d’oiseaux, pas d’animaux… »41 Rares furent les artistes qui, au XIXe siècle, s’intéressèrent à cette région réputée inhospitalière : malgré leur talent, les peintres et graveurs Gustave de Galard42 et Léo Drouyn de Lhuys43 n’ont pas réussi à donner à leur peinture « cette saveur du terroir qui doit constituer l’originalité des écoles provinciales. »44 Ils ont surtout fixé un aspect de ces landes pauvres et sauvages – mais ce n’était qu’un aspect des Landes avec un « L » majuscule. En 1852, Théodore RousAlphonse, comte de Toulouse-Lautrec-Monfa (père du peintre Henri de Toulouse-Lautrec, 1864-1901) : Une fête dans les Landes, réimpression de l’édition de 1864, Lacour éditeur, 1997. 42 Gustave de Galard (1779-1841), peintre bordelais. 43 Léo Drouyn de Lhuys (1816-1896), peintre et graveur bordelais. 44 Robert Coustet : Le Paysage landais dans la peinture bordelaise du XIXe siècle, bulletin de la société de Borda, 1977.
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seau45 qui avait effectué un séjour à Peyrehorade, réalisa Un Marais dans les Landes46 et exposa à Paris en 1858 une Vue prise dans les Landes47. On connaît aussi des toiles de Louis Auguin, Amédée Baudit ou Chabry 48 consacrées à des paysages de cette région… Jusqu’au milieu du siècle, les Landes méritaient-elles le nom qui lui avait été attribué par l’Assemblée nationale constituante en 1791 ? Sur toute une partie du pays situé à l’ouest de la Chalosse – et en deçà de la frange côtière, plantée pour permettre à l’espace dunaire de résister à la poussée des vents – ce n’était surtout que marécages et landes incultes parsemées d’étangs qui, au milieu de ce XIXe siècle, recouvraient encore environ 20 000 hectares 49. À cette époque, ces landes-là n’étaient guère fréquentées que par les bergers semi-nomades, perchés sur de hautes échasses pour se déplacer plus aisément dans ces zones marécageuses et y veiller sur leurs troupeaux de moutons. On connaissait l’usage des échasses dans les Landes depuis le début du XVIIIe siècle, et il semble qu’elles y aient été importées par des Hollandais. Leur emploi avait été courant jadis en Flandres, et en Poitou où « les pâtres s’en serv[ai]ent pour marcher dans les marais », probablement dès le XIe siècle, et assurément à partir du XVIIe.50 Pourtant, en dehors de ces étendues austères, certes, mais relativement restreintes eu égard à la superficie de ce grand département 51 qui lui devaient son nom, les Landes comprenaient aussi de vastes et riches propriétés, essentiellement réparties dans trois zones : la Grande et la Petite Lande52 ; la zone littorale large en moyenne d’une trentaine de kilomètres formée par le Born au nord, le Marensin au centre, la Maremne et le Seignanx au sud 53 ; la Chalosse54 à l’est, enfermée dans une large boucle de l’Adour. Comment imaginer aujourd’hui que, jusqu’au milieu du encore des loups dans les Landes !
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XIXe

siècle, il y avait

Théodore Rousseau (1812-1867), peintre de l’Ecole de Barbizon. Jean-Roger Soubiran : Un marais dans les Landes, 1852, un tableau fondateur du paysage landais au XIXe s, bulletin de la société de Borda, 2003. 47 Robert Coustet, op. cit. 48 Louis Auguin (1824-1903), peintre saintongeais ; Amédée Baudit (1825-1890), peintre suisse, a réalisé en 1880 une Matinée de novembre ; Chabry a peint des Marais des Landes. 49 Jean Peyresblanques : Les marais landais au milieu du XIXe siècle, bulletin de la société de Borda, 1994. 50 Pierre Toulgouat : Nouvelle contribution à l’étude des échasses. Aperçu du paysage landais et du mode de vie de ses habitants avant le XIXe siècle, bulletin de la société de Borda, 1974. 51 Actuellement, la superficie des Landes – le deuxième plus vaste département français après celui de la Gironde – atteint 9 243 km2. À titre de comparaison, le département des BassesPyrénées (aujourd’hui Pyrénées Atlantiques) ne compte que 7 645 km2. 52 Cantons de Gabarret, Labrit, Mont-de-Marsan, Morcenx, Pissos, Roquefort, Sabres, Sore, Tartas. 53 Nord : cantons de Mimizan et de Parentis. Centre : cantons de Castets et Soustons. Sud : cantons de Saint-Martin-de-Seignanx et de Saint-Vincent-de-Tyrosse. 54 Principalement, arrondissement de Saint-Sever.

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Dans les premiers temps du siècle, ces fauves sévissaient dans ce département comme dans de nombreuses régions de France : le III frimaire an XI (2 décembre 1802), un berger de la commune de Linxe « était tranquillement occupé à garder son troupeau, lorsqu’un loup énorme, en dédaignant les timides brebis, s’élança avec fureur sur le gardien ; malheureusement sans armes, il se vit obligé de lutter corps à corps. Pendant longtemps, il tint à la gorge le féroce animal, mais personne ne vint à son secours, malgré ses cris : épuisé de fatigue, couvert de sang et de blessures, il fut obligé de lâcher prise. »55 Peu de temps après, le fauve, arrivé dans la forêt de Bordecq sur le territoire de Lit, fit prendre la fuite à un troupeau de moutons, et se précipita sur le berger qui, lui aussi, se battit corps à corps et se retrouva couvert de blessures. « Cet animal rencontra bientôt après un autre berger, âgé de 72 ans, le terrassa et le blessa plus dangereusement encore que le premier. »56 « À peine les habitants de Linuxe étaient revenus de leur premier effroi que […] ce même loup revint dans la commune où il dévora les chiens […], se précipita sur la porte d’entrée de la maison, en faisant des efforts terribles pour l’enfoncer et poussant des hurlements affreux. Aux cris de la servante […], plusieurs habitants accoururent ; mais quelques coups de fusils qui furent tirés en l’air éloignèrent l’animal qui revint un instant après. […] L’animal féroce […] attaqua et terrassa successivement […] quatre domestiques » qui furent blessés mortellement. »57 « Pendant que le citoyen Andrieu était occupé le lendemain à décharger une voiture de fumier, cet animal cruel s’élança sur lui par derrière, et le renversa sous l’un de ses bœufs, où il le mordit aux deux bras et au ventre. […] Andrieu ne perd pas son sang-froid : il se relève, saisit le râteau à dents de fer qui était sur sa voiture, se recule, et à l’instant où le loup […] allait s’élancer sur lui, l’accroche au museau et lui tient la tête contre terre, en appelant au secours. Le citoyen Robert qui se trouvait à portée, armé d’un fusil, accourut, et à bout portant tua l’animal enragé. »58 On connaît aussi la mésaventure subie en 1811 par un journalier attaqué par un loup dans la commune de Gourby, alors que le fauve « venait de dévorer un pasteur »59. En approchant du milieu du siècle, force était de constater qu’il y avait encore des loups dans la région60.
55 Jean Cailluyer : Notes sommaires sur les Loups dans les Landes au XIXe siècle, bulletin de la société de Borda, 1968. 56 Ibid. 57 Ibid. 58 Ibid. 59 Robert Arambourou : Les Landes au début du XIXe siècle, bulletin de la société de Borda, 1967. 60 En 1822, le préfet Herman (préfet des Landes de janvier 1822 à janvier 1823) « demanda aux lieutenants de louveterie d’organiser les recherches des portées de louves » ; « des primes pour les loups et les louveteaux étaient fixées à 12 francs pour un loup, 15 f pour une louve, 18 f pour une louve pleine, 6 f. pour un louveteau. » (cf. Jean Cailluyer, op. cit.). En 1841, ces primes furent portées à 40 francs pour une louve pleine, 20 f pour une louve non pleine, 20 f pour un loup et 15

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Une battue fut organisée en 1829 – au moment même ou Charles Corta entrait dans la vie professionnelle –, trois loups qui avaient détruit la moitié d’un troupeau s’étant réfugiés dans le bois de Nerthe, dans le secteur de Saint-Paullès-Dax : de nombreux paysans des villages alentour, dont Angoumé, Mées et Rivière y participèrent. Un loup avait été tué, un autre blessé, le troisième ayant réussi à s’échapper. On constata encore des ravages commis par les loups en 1830 et 1840, et à nouveau la présence de louveteaux dans ce même bois61… Outre les loups, les Landais déploraient un autre fléau : les incendies de forêts, car il y avait dans les Landes de vastes massifs en futaies et en taillis denses ; ceux-ci « incendièrent d’autant plus les mémoires qu’ils coïncid[ai]ent avec les grandes épopées. « En 1755, nous sommes déjà engagés dans la fameuse guerre de Sept-Ans aux lugubres séquelles. […] Ce sont les étrangers qui mettent le feu. Il y a tout lieu de croire que les Anglais, en 1755, ont embrasé le Marensin. L’Angleterre n’at-elle pas déjà fait incendier le port basco-landais de Pasajes ? […] « En 1825, à Castets, les fidèles s’aperçurent de l’incendie au moment où ils sortent en procession. Chacun aura pu constater l’efficacité d’une procession des Saintes-Espèces pour éteindre le mémorable incendie d’Escource, qui sortait de terre, œuvre du démon. « L’étranger, c’est le diable. Le feu de 1836 fait corps avec le récit presque légendaire du déluge de 1843, où il plut sans discontinuer quarante jours et quarante nuits, sans empêcher cependant, en avril de la même année, les 13 incendies qui se succèdent dans la Gironde. »62 La population du département s’élevait en 1821, à 256 311 âmes, avec une densité de 27 habitants au km2.63 Près de trente ans plus tard, la population totale se chiffrait à 303 113 individus64 (dont : 106 543 pour l’arrondissement de Mont-de-Marsan, 106 975 pour celui de Dax, et 89 595 pour celui de Saint-Sever)65. La grande majorité de cette population était rurale 66, et la vie de ces paysans, déjà rude en temps normal, se trouvait aggravée lors de variations climatiques.

f pour un louveteau. Pour mémoire, le franc de la Restauration et de la Monarchie de Juillet équivaut à environ 3,5 euros. 61 Robert Arambourou, op. cit. 62 Bernard Manciet : Landes en feu, éditions Sud-Ouest, 1989. 63 En 1856, cette densité avait atteint 33 habitants au km2. 64 Entre temps, la population du département était passée à 281 504 habitants en 1831 et 298 220 en 1848 (cf. A.J. Tudesq : Les conseillers généraux du département des Landes sous la Monarchie de Juillet, in Annales du Midi, éditions Édouard Privat, 1964.) 65 G. Callon : Le mouvement de la population dans les Landes au cours de la période 1821-1920, bulletin de la société de Borda, 1931 ; et Ch. Chopinet et EM Lévêque : Du recrutement dans le département des Landes – Etudes sur la population landaise, bulletin de la société de Borda, 1998.

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Après une tournée effectuée dans le département en 1840, le préfet Delamarre67 en avait fait le rapport au Conseil général : « Cette population éparse sur une immense étendue de territoire, se meut sans bruit et consacre l’année dans une vie de travail qui ne lui laisse point le temps pour les distractions étrangères. La culture d’un terrain ingrat ou aride, l’échange de modiques produits, voilà ses seules affaires dont aucune pensée ne la détourne. »68 « Le pays se ressent encore des ravages que la grêle et la sécheresse de 1839 ont causés à l’agriculture. Ces 2 fléaux qui, l’un après l’autre, ont frappé les campagnes, ont plongé dans la plus affreuse misère les colons69, et personne n’ignore les embarras cruels qu’ils ont eus pour fournir à leur existence et à celle de leurs familles, pendant l’hiver dernier. Ainsi, quelqu’abondantes que soient les récoltes en grains, il leur sera impossible de s’acquitter des avances qui leur ont été faites par les propriétaires et les meuniers, et de conserver ce qui leur sera indispensable, en attendant la récolte de 1841. »70 « Les causes actuelles du paupérisme paraissent être le manque de récolte par sécheresse, grêle, etc. Le grand nombre de condamnés libérés en résidence dans le département et la multitude de mendians (sic) venant de départements voisins, les uns et les autres corrompent par leur exemple et épuisent les ressources et la charité publique. « Les fièvres endémiques dans les contrées marécageuses qui sont en grand nombre et la mauvaise qualité des eaux sont la cause presqu’habituelle des infirmités ; elles rendent la population faible de constitution et peu apte aux travaux. Les ouvriers étrangers étant préférés, il en résulte que les habitans (sic) de ces contrées sont souvent sans travail. « La pauvreté ne paraît pas être héréditaire dans les familles.»71 « Les principales industries du département sont les forges, le charbon de bois, les planches, les carrières de pierres, le goudron, la résine, les essences, la chaux et le plâtre. « Ces industries ne suffisent pas aux travaux habituels de la population. Le taux moyen du salaire journalier est de 1F 25 à 1F 50. Vingt-cinq centimes à 5072 par jour paraissent être nécessaires à chaque personne d’un ménage composé de 6 à 8 individus. Avec 25 centimes elle ne meurt pas de faim, mais il faut 50 centimes pour qu’elle puisse vivre sans affaiblissement. Les enfants peuvent être utilement employés à 15 ans dans les villes, et à 8 ans dans les campagnes.

66 En 1846, 89,9% de la population landaise était rurale (A.J. Tudesq, op. cit.). À la même époque, pour la France entière, la proportion de population rurale était inférieure à 60%. 67 Édouard, François Désiré Delamarre, préfet des Landes de juillet 1840 à février 1842. 68 Délibération du Conseil général (ADL, 1N). 69 Colon : cultivateur qui exploite, dans le cadre d’une « colonie agricole », une terre ne lui appartenant pas. 70 ADL, 1N. 71 Ibid. 72 1,25 franc : environ 3,50 euros ; 1,50 franc : 5,25 euros ; 25 centimes : moins de 90 centimes d’euro ; 50 centimes : 1,75 euro.

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« La population est généralement apte au travail, excepté cependant dans les contrées marécageuses. « Cette population est laborieuse, mais peu sobre et peu économe. Le moral des pauvres est généralement bon. Les habitans (re-sic) des villes ont plus de tendance que ceux des campagnes à recourir aux secours publics. « Les enfants sont malheureusement trop disposés à abandonner leurs parents quand ceux-ci deviennent vieux et infirmes. Cette disposition se fait remarquer dans les villes comme dans les campagnes. « La cause principale qui empêche le développement du travail est le défaut de capitaux. Les capitalistes préfèrent placer leurs fonds dans l’industrie ou le commerce et hésitent à les confier à l’agriculture. Ce serait cependant le seul moyen d’occuper la classe ouvrière. La circonstance extraordinaire et accidentelle qui a le plus influencé sur le paupérisme est la disette. Le nombre de pauvres suit une progression ascendante, et les indigens (sic) qui recourent aux secours publics tendent presque toujours à se constituer à l’état de pauvres permanents. La population est généralement bienfaisante dans le département. Néanmoins les dons, legs et aumônes ne sont pas en proportion des besoins. « Dans tous les temps une portion de la société à toujours eu le besoin pour vivre ou de la charité publique ou des œuvres d’établissement philanthropiques. Mais on s’est souvent trompé sur la nature de ses besoins, il est essentiel de le reconnaître. Si l’on voulait dispenser de tout effort ceux qui sont dans la misère et le besoin, si l’on voulait faire plus qu’ajouter à ce qui manque au produit de leur travail pour assurer leur existence, on aurait sans doute satisfait individuellement à leur bien-être matériel, mais on aurait porté un coup funeste à la société, car les indigens (re-sic) à fournir nous arriveraient par masse beaucoup plus forte que celle que vous auriez secourue… »73 La charité aurait-elle été la solution à cette situation ? « Les secours publics aux indigens se distribuent, comme vous le savez, par l’entremise des hospices et des bureaux de bienfaisance. Les premiers recueillent les vieillards et les infirmes pour les nourrir et les soigner gratuitement ; les seconds distribuent à domicile des secours à ceux que l’âge, les infirmités ou le défaut de travail mettent dans l’impossibilité de vivre. « Le ministre se demande s’il ne serait pas avantageux d’arrêter la progression croissante du nombre d’individus admis dans ces établissements pour favoriser le développement d’un système de secours à domicile. Je crois Messieurs que ce serait là une amélioration désirable. Le système des hospices relâche, en effet, les liens de famille, déshabitue les enfans (sic) du devoir naturel de nourrir et soigner leurs parents vieux et infirmes, et déterminent ceux-ci à simuler ou à exagérer des infirmités pour obtenir leur admission. Le système de secours à domicile semblerait, au contraire, devoir resserrer les liens naturels et favoriser l’intervention des familles elles-mêmes dans l’intérêt de leurs membres les plus nécessiteux. » Le rapporteur concluait en proposant de transformer en bu73

Délibération du Conseil général (ADL, 1N).

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reaux de bienfaisance certains hospices dont les ressources, absorbées en grande partie par les frais d’administration, étaient à peine suffisantes pour assurer l’admission d’un petit nombre d’indigents.74 À l’approche de la Révolution de 1848, les « frais de ménage » annuels d’une famille rurale en Chalosse s’élevaient à « 391,88 francs75, soit un peu plus de 1 f par jour », se répartissant ainsi : « alimentation : 114,58 f ; habillement : 79,80 f ; mobilier et matériel : 22,37 f ; chaussures et réparations : 12,45 f ; résine et chandelle : 8,33 f », à quoi s’ajoutaient : « achats de maïs et de seigle : 56,70 f ; abonnements : 25 f ; fagots : 6 f ; curé : 2,50 f ; benoîtage76 : 1,50 f ; nougats : 0,75 f ; confrérie : 0,75 f ; laveuse : 0,50 f… »77

LA MONARCHIE DE JUILLET Les adieux de Fontainebleau avaient relégué Napoléon Ier à l’île d’Elbe. La restauration de la monarchie s’effectua en deux temps : en 1814, acceptant une charte constitutionnelle, les Bourbons retrouvèrent le trône de France en la personne de Louis XVIII, frère de Louis XVI ; en 1815, celui-ci dut toutefois s’enfuir avec le retour de Napoléon. Après les Cent-Jours, Waterloo sonnant le glas définitif de l’Empire, le souverain déchu fut déporté à Sainte-Hélène sans espoir de retour. Dès le mois de juin 1815, Louis XVIII revint, et les « ultra royalistes » s’empressèrent de faire régner sur la France une « Terreur blanche », s’acharnant sur les dignitaires qui s’étaient ralliés à Bonaparte à son retour de l’île d’Elbe ; puis le calme se rétablit. Louis XVIII mourut en 1824, laissant le trône à son frère Charles X78 qui se hâta de se faire sacrer à Reims et de restaurer en une Cour brillante les fastes de l’Ancien Régime. Sous l’influence des ultras, le régime se radicalisa progressivement ; plusieurs ministres se succédèrent : après avoir prononcé la dissolution de la chambre, Villèle79 démissionna en janvier 1827 et une sorte d’« intérim » s’installa sous la direction de Martignac80, ministre de l’Intérieur.

Ibid. 391,88 francs : environ 1 370 euros. 76 Benoîtage : dévotion. 77 R. Daverat : L’Économique domestique en Chalosse à la veille de la Révolution de 1848, bulletin de la société de Borda, 1964. 78 Charles X (1757-1836) succéda à son frère Louis XVIII (1755-1824), lui-même frère puîné de Louis XVI (1754-1793). 79 Joseph, comte de Villèle (1773-1854), chef des ultra royalistes sous la Restauration. 80 Jean-Baptiste Sylvère Gay, vicomte de Martignac (1778-1832), homme d’État, orateur élégant.
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Le Roi décida, en août 1829, de remplacer le vicomte de Martignac dont la politique trop libérale lui déplaisait, par le prince de Polignac 81. Ce dernier se trouva à l’origine, en 1830, de l’expédition d’Alger qui marqua le début de la conquête de l’Algérie82. Il est surtout connu pour avoir été l’initiateur des ordonnances supprimant la liberté de la presse, violant par deux fois le texte de la charte et prononçant une nouvelle dissolution de la chambre. Leur promulgation provoqua aussitôt des manifestations qui en trois jours, les 27, 28 et 29 juillet – les « Trois Glorieuses » – se transformèrent en émeute puis en insurrection et enfin en révolution. Contraint à l’abdication, Charles X, alors âgé de soixante-treize ans, désigna pour successeur son petit-fils le duc de Bordeaux83, fils posthume du duc de Berry84 assassiné en 1820. Dans la région, « les amateurs d’émotions historiques regretteront peut-être que le soleil de juillet se soit levé assez pâle dans les Landes. A la veille des Trois Glorieuses, […] la monarchie avait tiré un peu de prestige de la prise d’Alger (4 juillet). Le dimanche 18, un Te Deum célébra cette victoire, suivi l’après-midi d’une course de taureaux. Le soir, la ville fut illuminée, la préfecture donna un bal. A Dax, le samedi soir, une sérénade avait été offerte au sous-préfet. Le lendemain, un pique-nique réunit en plein air 3 à 4 000 ouvriers, où le sous-préfet et le maire burent à la santé du roi. »85 Entreprise pour chasser les Bourbons, la Révolution de 1830 s’achevait sur une impasse. Un prétendant toutefois était là en la personne de Louis-Philippe duc d’Orléans86, le fils de « Philippe Egalité »87 présenté comme « un prince dévoué à la cause de la Révolution », et qui avait porté au feu les couleurs républicaines. Au balcon de l’Hôtel de ville de Paris et dans les plis du drapeau tricolore, le duc d’Orléans échangea avec La Fayette 88 – paré du titre de « lieutenant général du Royaume » – le « baiser républicain » et, le 9 août, la Chambre le proclama « roi des Français » sous le nom de Louis-Philippe Ier.

81 Auguste Jules Armand Marie, prince de Polignac (1780-1847), président du conseil et ministre des Affaires étrangères de Charles X. 82 Lemercier de Longpré d’Haussez (baron Charles), avait été préfet des Landes de mai 1817 à février 1819, puis préfet de la Gironde en 1826. En 1830, le baron d’Haussez, ministre de la Marine de Polignac, prépara l’expédition d’Alger. 83 Henri de Bourbon, duc de Bordeaux, comte Chambord (1820-1883), petit-fils de Charles X ; les légitimistes en firent le prétendant au trône sous le nom de Henri V. 84 Charles Ferdinand de Bourbon, duc de Berry (1778-1820), deuxième fils de Charles X. 85 Antoine Richard : Coup d’œil sur la Révolution de 1830 dans les Landes, bulletin de la société de Borda, 1930. 86 Louis Philippe, duc d’Orléans (1773-1850), roi des Français sous le nom de Louis-Philippe Ier. 87 Philippe Egalité : Louis-Philippe Joseph d’Orléans (1747-1793), arrière petit-fils du régent, député aux états généraux, conventionnel, vota la mort de Louis XVI et fut néanmoins guillotiné. 88 Gilbert Motier, marquis de La Fayette (1757-1834), officier français qui s’illustra avec les colons d’Amérique (1776-1779) à gagner leur guerre d’indépendance.

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Lors de la révolution de 1830, « à Dax, où les têtes s’échauffent et s’exaltent facilement, où les esprits partent vite, l’écho des trois journées retentit avec autant et peut-être plus de sonorité qu’en aucun autre centre de la région. La municipalité fut remplacée, et M. Cazenave, qui dirigeait les affaires communales depuis 1818, passa son écharpe à M. Planter, étranger naturalisé dacquois depuis peu de temps, jeune et ardent, fort riche par surcroît, et qui ne demandait pas mieux que de jouer ce rôle. »89 Dans les Landes, le nouveau pouvoir s’installa progressivement : « le 5 [août], le drapeau tricolore avait été hissé à la grille de la préfecture [de Montde-Marsan] et la mairie fut à son tour pavoisée aux couleurs orléanistes. Aucune violence ne vint marquer dans les Landes ces jours de transfert de pouvoir. Les esprits paraissaient à la joie. Le 22 août, le Journal des Landes écrivit qu’on était “généralement satisfait”, rassuré d’avoir un nouveau roi défenseur de l’ordre et, au surplus, un roi descendant de Henri IV cher à tout Gascon et Béarnais. »90 Tout changement de régime entraîne la révocation des fonctionnaires qui avaient loyalement servi le gouvernement précédent : il en a évidemment été ainsi lors de l’établissement de la Monarchie de Juillet. Si, partout en France, préfets et sous-préfets furent remplacés, nombre de maires subirent le même sort : c’est ainsi que Jean Fabas, qui avait succédé à Jacques Robert Poymiro en qualité de maire de Tercis, a été relevé de ses fonctions un an après sa nomination91. La première déclaration du nouveau préfet « fut pour faire connaître que Louis-Philippe voulait établir un “gouvernement bourgeois” et réduire les impôts, surtout les indirects, très impopulaires depuis des années. »92 L’ordre rigoureux établi par le nouveau pouvoir ne suffit pas à empêcher de nombreuses manifestations de résistance, spécialement dans les Landes, « dont l’autorité préfectorale […] vint d’ailleurs facilement à bout », particulièrement à Villeneuve-de-Marsan, à Saint-Justin, à Moustey, à Mimizan… « Il faut dire que la préfecture avait trouvé dans ces jours critiques l’appui sérieux de la garde nationale […], véritable pouvoir sous les ordres de La Fayette. » Lorsque « la loi sur l’organisation définitive fut votée en décembre, […] on retira à La Fayette son commandement national qui portait ombrage à la monarchie. »93 Peu à peu, le nouveau régime s’installait, s’affirmait même, mais les déceptions ne tardèrent pas à se faire jour, et l’opposition commença à se manifester et à s’organiser.
Paul Lahargou, op. cit. Antoine Richard, op. cit. 91 Charles Blanc : Quelques notes sur un quartier de Tercis – le Vimport, bulletin de la société de Borda, 1946. 92 Antoine Richard, op. cit. 93 Ibid.
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Les premières années de la Monarchie de Juillet furent marquées par une succession de ministères ; un attentat perpétré boulevard du Temple à Paris le 28 juillet par Guiseppe Fieschi94 contre le roi qui n’avait pas été atteint (mais qui fit néanmoins dix-huit victimes parmi l’entourage du souverain) ; une tentative de restauration légitimiste menée en 1832 par la duchesse de Berry 95 qui rêvait d’établir sur le trône son fils le duc de Bordeaux ; d’autres, menées par Louis Napoléon Bonaparte96 à Strasbourg en 1836 et à Boulogne en 1840 ; des émeutes tant à Paris qu’en province (révolte des canuts 97 à Lyon en 1831 et 1834) ; des grèves (à Paris, Lyon, Nantes, Saint-Etienne, Avignon) ; en 1832, les obsèques du général Lamarque98 « furent prétexte à de véritables émeutes, réprimées par la troupe »99. La France ne se réservait pas le privilège de ces soubresauts : la Belgique que le congrès de Vienne avait réunie aux Pays-Bas, manifestait sa volonté d’accéder à l’indépendance. En 1830 également, une révolution aboutit à l’établissement d’un gouvernement monarchique : les Belges avaient eu l’intention de solliciter le duc de Nemours, fils de Louis-Philippe, mais devant l’opposition de l’Angleterre, se tournèrent vers Léopold de Saxe-Cobourg qui devint roi des Belges en 1831 sous le nom de Léopold Ier100. La nouvelle monarchie belge ne demeurait toutefois pas totalement étrangère à la famille d’Orléans : Léopold qui avait demandé l’intervention de la France pour débarrasser son pays du joug hollandais, épousa la princesse Louise, fille des souverains français : le roi Louis-Philippe et la reine Amélie ! Charles Corta pouvait-il alors imaginer que, près de trente-cinq ans plus tard, il se trouverait en relation avec la fille et le gendre des souverains belges, et qu’il serait amené à conférer avec le roi des Belges lui-même ?

94 Guiseppe Fieschi (1790-1836) : conspirateur français né en Corse ; ayant attenté à la vie du roi Louis-Philippe au moyen d’une machine infernale, il fut exécuté avec ses complices Pépin et Morey. 95 En cette même année 1832, la duchesse de Berry se trouva à l’origine d’un soulèvement manqué de la Vendée. 96 Né le 20 avril 1808, Louis Napoléon Bonaparte était le fils de Jérôme Bonaparte (1784-1860), frère de Napoléon Ier et roi de Westphalie, et de son épouse la reine Hortense, née de Beauharnais (1783-1837), fille de l’impératrice Joséphine (1763-1814). Devenu empereur sous le nom de Napoléon III, il est mort en exil le 9 janvier 1873. 97 Canuts : ouvriers artisans de la soie travaillant sur des métiers à tisser Jacquard (Joseph Marie Jacquard, 1752-1834), fonctionnant au moyen de cartes perforées selon un programme déterminé. 98 Jean-Maximien, comte Lamarque (1770-1832) : entré dans l’armée en 1793, Lamarque gagna ses étoiles dès 1801 ; en 1807, Joseph Bonaparte, roi de Naples le prit comme chef d’état-major avec le grade de général de division. Pour avoir suivi l’Empereur durant les Cent jours, il fut proscrit sous la seconde Restauration ; en 1830, Louis-Philippe l’éleva au rang de grand-croix de la Légion d’honneur. Deux ans plus tard, le général Lamarque mourut du choléra. 99 Bernadette Suau : Mémoire des Landes, dictionnaire biographique, Comité d’études sur l’Histoire et l’Art en Gascogne, 1991. 100 Léopold Ier, prince de Saxe-Cobourg (1790-1865). Il régna avec beaucoup de sagesse et assura le développement économique de son pays.

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A l’arrivée de Louis-Philippe, la situation politique en Espagne nuisait aux relations commerciales avec ce pays : « On nous écrit de la vallée d’Espe que le commerce qui se faisait autrefois par ce point avec l’Espagne, a presque entièrement cessé. Ne pouvant vendre leur laine, les Espagnols se refusent à acheter nos draps et nos rouenneries. D’ailleurs comment le commerce serait-il praticable avec un état aussi divisé que l’est la malheureuse Espagne ? L’industrie y est presque nulle, l’agriculture souffrante, l’administration aux abois. Les couvents sont seuls florissants. Des bandes nombreuses de contrebandiers des deux nations infestent nos montagnes. De fréquents engagements ont lieu entre les douaniers et ces hommes réduits par leur position à tout braver. Dernièrement, deux douaniers ont failli perdre la vie dans un de ces combats. »101 Les guerres carlistes102 qui ébranlèrent l’Espagne à partir de 1834103 firent craindre une contagion sur le territoire français ; cette crise qui atteignit son paroxysme en 1836, provoqua une forte concentration de troupes aux alentours des Pyrénées. Une autre conséquence de ces événements consista en une grave perturbation du service postal entre les deux pays, ce qu’avaient dénoncé, dès 1833, des membres de la Chambre de commerce de Bayonne : « Avant la retraite des troupes de la Reine d’Espagne, Monsieur le Directeur des Postes […] avait reçu l’ordre de n’admettre en affranchissement que les lettres à destination de Toloza ou de Pampelune. […] Aujourd’hui que tout le pays jusqu’à la frontière est au pouvoir des Carlistes, […] nos rapports avec l’Espagne seraient entièrement interrompus… »104 Si la transmission du courrier troublait les relations commerciales avec l’Espagne, trois ans plus tard c’est un problème de transmission interne qui s’est trouvé dénoncé par la Chambre de commerce de Bayonne : « Tandis que presque toute la France éprouve chaque jour l’heureux effet de la sollicitude éclairée de l’Administration générale des Postes, les communications de Bayonne avec Toulouse et tout le Midi du Royaume restent au point où elles sont depuis longtemps. A la vérité, la malle-poste met plus de célérité dans son trajet, les voyageurs dont elle se charge économisent du temps, mais le commerce est, comme autrefois, 40 heures à recevoir des dépêches arrivées dans 22 heures de Toulouse, et il est quatre jours à attendre une réponse qu’il serait facile de leur faire obtenir en 48 heures. […] Ne trouveriez-vous pas convenable, dans l’intérêt du commerce […], de demander à Monsieur le Directeur
Cf. « Le Mémorial des Pyrénées » in Journal des Landes, 12 décembre 1830. Cf. Charles Blanc : Livre de raison d’une Carliste dacquoise, bulletin de la société de Borda, 1958-59 ; Jean Peyresblanques : Dax et le Carlisme, Revue de Pau et du Béarn, 2007. 103 En 1833, à la mort du roi d’Espagne Ferdinand VII (1784-1833), fils de Charles IV, auquel il succéda sur le trône d’Espagne en 1814 ), sa nièce Isabelle II (1830-1904) fut déclarée reine malgré l’opposition de don Carlos (1788-1855), frère du roi défunt, entraînant les interminables guerres « carlistes » ; les successeurs de don Carlos maintinrent longtemps les mêmes prétentions. La reine Isabelle II a été finalement déposée en 1868 par le général Juan Prim y Prats, comte de Reno, marquis de los Castillejos (1814-1870). 104 Lettre collective d’une trentaine de négociants bayonnais au président de la Chambre de commerce du 18 novembre 1833 (archives de la Chambre de commerce de Bayonne).
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des Postes que les dépêches soient distribuées le jour même de leur arrivée ?… »105 Les activités commerciales de Celédonio Corta, de ses associés et de ses confrères bayonnais se réalisant principalement avec l’Espagne, cette situation les préoccupait, leurs affaires s’en trouvant évidemment perturbées. La conquête de l’Algérie commencée sous Charles X, se poursuivit pendant tout le règne de Louis-Philippe : après Alger, la France s’empara d’Oran puis, progressivement, de la Kabylie et du Constantinois. Elle se heurta toutefois à la résistance de l’émir Abd el Kader106 qui tenait presque toute l’Oranie. Ce n’est qu’après la prise de la smala d’Abd el Kader par le duc d’Aumale 107 en 1843 – où l’émir perdit sa famille, ses papiers, ses richesses – et la dispersion par le général Bugeaud 108 de 10 000 de ses combattants dans la plaine de l’Isly, que cet intrépide guerrier consentit à se rendre le 20 décembre 1847. Louis-Philippe avait envoyé ses fils combattre en Algérie : pour dissuader le sultan marocain de s’immiscer dans ce conflit, le prince de Joinville109 fit bombarder Tanger et prit Mogador. Cette conquête offrit à la France l’occasion de créer des unités militaires spécialisées dans les combats en Afrique du nord : les régiments de chasseurs d’Afrique, de zouaves 110, de spahis111, de tirailleurs algériens112, la Légion étrangère113… Soucieux de s’allier les Bonapartistes, le régime fit, en 1840, revenir en France les cendres de Napoléon Ier, mort vingt ans plus tôt à Sainte-Hélène, et d’élever un monumental tombeau dans la crypte de la chapelle Saint-Louis des Invalides.

Lettre d’Arnaud Détroyat du 10 mai 1836 (archives de la Chambre de commerce de Bayonne). Abd el Kader (1808-1883), émir d’Algérie. Après sa reddition, Abd el Kader fut interné à Pau et Amboise avant d’être libéré en 1852 par Napoléon III ; il se retira à Damas où il défendit les intérêts de la France dans le Moyen-Orient. 107 Henri Eugène Philippe d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), quatrième fils du roi LouisPhilippe. Plusieurs fois exilé, il légua finalement son domaine de Chantilly à la France. 108 Thomas Robert Bugeaud, marquis de la Piconnerie (1784-1849), général élevé à la dignité de maréchal de France et au rang de duc d’Isly, nommé gouverneur de l’Algérie. 109 François Ferdinand d’Orléans, prince de Joinville (1818-1900), amiral, troisième fils du roi Louis-Philippe. 110 Les zouaves ont été ainsi nommés parce que les premiers combattants recrutés pour constituer ces unités d’élite dès 1830, provenaient d’une tribu kabyle appelée Zouaoua. A partir de 1852, les régiments de zouaves furent exclusivement composés d’européens. 111 En 1830, le Dey d’Alger disposait de Sibahis turcs qui furent mis à la disposition de la France après sa destitution. Un corps régulier de cavaliers indigènes ou Spahis fut institué en 1834. 112 Le premier bataillon de tirailleurs indigènes d’Alger fut constitué en 1842, et transformé en 1 er régiment de tirailleurs algériens en 1856 ; plusieurs autres régiments de ce type furent ensuite créés. 113 La Légion étrangère a été instituée en 1831 par le roi Louis-Philippe pour assurer la conquête de l’Algérie : elle est essentiellement composée de combattants étrangers.
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À partir des années 1840, Louis-Philippe entreprit de rapprocher la France de l’Angleterre : en 1843, il accueillit la reine Victoria 114 au château d’Eu et, 1’année suivante, ce fut au tour du roi des Français d’être reçu au château de Windsor ; la première « Entente cordiale » commençait à s’établir entre les deux pays. C’est aussi sous le règne de Louis-Philippe que le Louvre et le château de Versailles furent ouverts au public. La loi du 21 avril 1832 instituant une taxe sur les portes et fenêtres était diversement appréciée : « Dans les Landes les fenêtres, ou mieux dire les lucarnes, ne devraient point être équitablement imposées » ; il convenait de réduire l’impôt pour « les maisons rurales et particulièrement les maisons habitées par les colons et brassiers115, n’importe le nombre de leurs ouvertures » de manière qu’elles « ne soient de droit assujetties qu’à une taxe unique pour une ouverture, ou tout au moins au tarif fixée par la loi […] pour les maisons de une à cinq ouvertures. »116 Le premier ministre Guizot 117 obligea chaque commune à entretenir une école primaire, et lança « le grand programme des Ponts et Chaussées pour la construction des grandes routes départementales, de ponts », etc., tandis que la loi de 1836 instaura un « programme capital de 60 000 km de chemins vicinaux, tracés et réparés, qui allaient débloquer tous les villages en les reliant à une route, et réaliser la première étape de la révolution des transports. »118 La loi de 1836 réglementant également la largeur des jantes et le poids devant supporter chaque voiture, « le Conseil général propose d’appliquer les dispositions de la loi aux chemins vicinaux de grande communication. Les voitures employées à la culture et au transport des récoltes seront exemptées de la mesure générale sauf si elles foulent des routes royales ou départementales. »119 Le Conseil général des Landes avait proposé en 1837 l’érection de Liposthey en commune distincte de Pissos mais renonça, constatant que « cette section » ne disposait « pas de revenus suffisants, ni presbytère, ni maison d’école ; que dans sa population qui est de 350 âmes, il n’y a pas suffisamment d’habitants sachant lire et écrire pour organiser un conseil municipal. »120 En 1838, il envisageait également de réunir les communes de Bachen à Duhort, de Jensacq à Miramont et de Soussens à Castaignos qui acceptèrent ; Beyris et Bassereler d’une part, Bergouey et Caupenne d’autre part, refusèrent ; à propos de ces deux dernières, « considérant que cette opposition se manifeste dans des termes tellement vifs et produit une agitation telle que le maire de Donsacq délégué pour
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Victoria (1819-1901), reine d’Angleterre et d’Irlande en 1837. Brassier : portefaix, porteur (à bras). 116 Délibération du Conseil général (ADL, 1N). 117 François Guizot (1787-1874), homme d’État et historien. 118 Michel Lathière : Histoire(s) de Tercis, 2005. 119 Délibération du Conseil général (ADL, 1N). 120 Ibid.

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l’enquête jugea sur les lieux qu’il était sage d’ajourner le projet. » En ce qui concerne Lacrabe et Labastide, il fut décidé de revoir la question en 1839.121 La loi du 10 mai 1838 mit à la charge des départements la garde et la conservation des archives. Or, dans les Landes, dès les budgets de 1834 et de 1835, un dénommé Calau, chargé de ce travail, n’eut pas le loisir de s’en occuper longtemps. En 1837, le Conseil général considérant que « le bien du service exige qu’un employé avec le titre d’archiviste soit exclusivement chargé à l’avenir de maintenir l’ordre dans les archives de la Préfecture, de recevoir la collection de tous les documents, de tous les recueils périodiques qu’elle reçoit, ce que publie l’administration, d’en conserver les arrêtés… », souhaita que des crédits lui soient accordés. En 1839, le préfet revint à nouveau sur cette question : « Il me serait bien agréable, Messieurs, de pouvoir vous apprendre que le travail de classement des archives départementales a repris son cours, ou que je suis en position d’apporter un prompt remède au désordre effrayant qui règne dans ce précieux dépôt » mais, étant toujours à la recherche d’un archiviste, le préfet ajouta : « celui retenu en 1838 n’a pu remplir les fonctions pour des raisons familiales. »122 Malgré toutes ces manifestations du progrès (les premiers trains pour voyageurs roulant sur des chemins de fer circulèrent en France sous la Monarchie de Juillet : de Paris à Saint-Germain en 1837 ; les lignes de Paris à Rouen, à Orléans et à Lille furent ouvertes entre 1840 et 1846) ; la France ne cessa d’être secouée par l’agitation sociale que la crise commerciale et industrielle de 184647 aggrava encore. Le mouvement romantique illustré par George Sand 123, Victor Hugo, Lamartine124, Michelet125, et peint par Balzac126, Chateaubriand127, Stendhal128, constitua une vive critique de la société louis-philipparde. Après dix-huit ans de règne, une nouvelle crise politique éclata en 1848, que la démission du ministre Guizot n’apaisa pas et que le roi s’entêta à ne pas résoudre. Après quarante-huit heures de tension, le 24 février, devant l’émeute grandissante, Louis-Philippe, vieillard de soixante-quinze ans qu’on disait « atteint de sénilité », céda à la panique et abdiqua.

Ibid. Ibid. 123 Aurore Dupin, baronne Dudevant, dite George Sand (1804-1876), écrivain, amie du poète Alfred de Musset (1810-1857), et des musiciens Franz Liszt (1811-1886) et Frédéric Chopin (1810-1849). 124 Alphonse de Lamartine (1790-1869) poète romantique et homme politique. 125 Jules Michelet (1798-1874), historien et écrivain. 126 Honoré de Balzac (1799-1850), écrivain : il a magistralement dépeint la société française de la première moitié du XIXe siècle. 127 François René, vicomte de Chateaubriand (1768-1848), écrivain : il développa les grands thèmes de la société romantique. 128 Henry Beyle, dit Stendhal (1783-1842), écrivain.
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DAX AU MILIEU DU XIXe SIÈCLE On arrive à Dax « par un […] pont sur l’Adour, qui relie la ville à l’important faubourg du Sablar […]. Les souvenirs et les monuments sont nombreux à Dax : Saint-Paul-lès-Dax, les murs gallo-romains, les sources chaudes, le château, la cathédrale. »129 Le pont en bois130 avait brûlé « le 20 juillet 1822 vers trois heures et demie, quatre heures de l’après-midi. »131 « L’ancien château de Dax subsiste toujours auprès du pont et mire ses tours, empruntées aux remparts gallo-romains, dans l’Adour. Son large fossé l’entoure encore, avec son pont-levis et la trace de la herse. Des moucharabyehs (sic), soutenus par des corbeaux, aux nombreuses moulures, rappellent les édifices fortifiés du quinzième siècle. »132 Ce « Château-fort, jadis résidence des gouverneurs et notamment des marquis de Poyanne, avait été transformé en caserne en 1822. »133

Le château de Dax et le pont en bois.
(Cartothéque de la société de Borda)

Sous la Monarchie de Juillet, la petite cité de Dax demeurait encore enserrée dans son corset de murailles presque deux fois millénaires : « Il y a peu de temps encore, les remparts gallo-romains étaient complets : [on a] compté sur
Comte de Toulouse-Lautrec, op. cit. Le pont de bois, qui avait remplacé le pont fortifié édifié par les Romains et emporté par une crue en 1770, était situé approximativement à l’emplacement de la nouvelle passerelle pour piétons, mise en service en 2007 et reliant le Bas-Sablar à l’allée des Baignots. 131 Gérard Desmoulins : Quand brûlait le Pont de Dax… un pont en bois dont on a beaucoup parlé, bulletin de la société de Borda, 1982. 132 Comte de Toulouse-Lautrec, op. cit. 133 Dr Antonio Aparisi-Serres et Emile Daru : Dax, éditions David Chabas, 1933.
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un plan dressé en 1804, quarante tours et quatre portes fortifiées. Il y a quelques années, un bruit se répandit qui émut singulièrement le monde savant. L’administration municipale de Dax venait de prendre un parti énergique. La ville étouffait dans sa ceinture de pierres. Il lui fallait de l’air, de l’espace, une halle, que sais-je ?, de larges rues droites. Elle ne voulait plus de ces hautes et sévères murailles, de quatre mètres d’épaisseur, bâties d’un blocage indestructible, revêtues d’un petit appareil de pierre taillée et coupée de chaînes de briques. À la vérité, de beaux arbres ombrageaient ces rudes remparts, de folles végétations les recouvraient d’un manteau de verdure, et rien n’était plus charmant que ces murailles si vieilles et si robustes, au-dessus desquelles le vent agitait une parure gracieuse. Ailleurs, il y avait des halles, des rues droites, des trottoirs. Mon Dieu !, il n’était pas nécessaire de traverser la Lande pour trouver ces beautés-là. Mais à Dax seulement, il y avait une enceinte gallo-romaine presque intacte. On fut sans pitié jusqu’au jour où l’Empereur, ému des réclamations qui s’élevaient de toutes parts, fit suspendre l’acte de vandalisme, que rien ne justifiait. « On dit que c’est seulement une partie très dégradée des remparts qui a disparu. [À la] vue de ce qui reste de plus intact, le long des murs de la cathédrale, on peut juger quelle fière tournure avait la ville ainsi protégée. Les remparts, supprimés par le passage d’une rue au-delà de la maison commune, reparaissent à l’est, où ils entourent complètement la ville. Mais là, tours et courtines sont badigeonnées, et de plus, pour la sécurité publique, on les a couronnées d’un parapet recouvert de larges pierres en glacis. Ils sont plantés de rangées de platanes magnifiques, entre lesquels on aperçoit au-delà du fossé de vertes prairies, et bientôt le cours calme et doux de l’Adour aux frais rivages. « Il y a, dans le fossé, des bains de boue chaude134, moins considérables que ceux des Baignots, situés de l’autre côté de la ville… « Tout le monde connaît le bassin d’eau chaude (60 degrés centigrades), qui est situé dans la partie basse de Dax. Il a 20 mètres de long sur 15 de large, et débite par jour 1 800 litres d’eau. Une vapeur épaisse flotte sur ses eaux limpides ; on voit monter du fond, en myriades, des globules blancs qui viennent se dissoudre à la surface. Le bassin est entouré de murs élevés, percés de trois arcades sur chaque face. La façade principale est ornée de hautes colonnes, soutenant un entablement. Dans la partie inférieure, neuf robinets déversent, au milieu de jets de fumée, l’eau dont les habitants se servent sur place pour leurs usages domestiques. »135

Il y avait alors à Dax de nombreuses fontaines : la Fontaine Chaude ou source de Néhe, le groupe du Port, le Bastion, la source de Ste-Marguerite, le Roth, le Trou des Pauvres, etc. ; et de non moins nombreux établissements balnéaires : les Thermes, les Baignots, les Thermes Romains, les bains Séris, les bains St-Pierre, ainsi qu’une demi-douzaine d’établissements moins importants... 135 Comte de Toulouse-Lautrec, op. cit.

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Au début du règne de Louis-Philippe, le Conseil municipal s’était occupé de la question de la distribution de l’eau et des fontaines : c’est dans cet esprit que des travaux furent effectués à la Fontaine d’eau chaude, pour empêcher la population « d’y puiser de l’eau avec un seau souvent sale et d’y jeter des ordures »136.

Dax : la Néhe ou Fontaine chaude et le lavoir.
(Cartothéque de la société de Borda)

Le Conseil municipal fit, en 1833, répandre du poison dans les rues de Dax, pour débarrasser la ville des chiens errants ; il décida également que les boueux passeraient désormais trois fois par semaine. Trois ans plus tard, on remarquait à propos de l’abattoir qu’« il s’en échappait des exhalaisons fétides qui nuisent à la salubrité publique »137. Ce n’est qu’« en 1855 [que] les bouchers et charcutiers ne sont plus autorisés à utiliser les abords de la Fontaine chaude comme tuerie », et qu’ensuite « la redoutable corporation des tripières daigna enfin abandonner la Fontaine chaude. »138 Déjà, « En 1841, la ville avait demandé à Viollet-le-Duc139 un projet d’aménagement de la place de la Fontaine chaude. Ce premier plan d’urbanisme ne sera pas appliqué, la ville excipant [du] manque de ressources. « C’est l’époque où triomphe la thèse de Dompnier140 qui dénie toute valeur historique ou esthétique aux fortifications. La municipalité a commencé par
136 Christiane Filloles : La Bourgeoisie landaise sous la Monarchie de Juillet, bulletin de la société de Borda, 1972. 137 Robert Arambourou, op. cit. 138 Jean Vergès : Regard d’un médecin lorrain sur la Fontaine chaude, bulletin de la société de Borda, 1993. 139 Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879), architecte, promoteur de la restauration d’édifices célèbres qu’il sauva de la ruine.

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démolir la partie la plus belle des remparts, ceux de l’évêché et de la place des Prébendiers141. Les adversaires de cette démolition vont attirer les regards sur Dax. »142 Aux pieds des remparts, les fossés servaient de dépotoirs et, dès que la température devenait suffisamment douce pour qu’on laissât ouvertes fenêtres et portes, cela empestait abominablement. Aux abords de la Fontaine chaude, un fabricant de cire et de chandelles était installé, dont l’industrie participait à la pestilence du quartier. Les rues étroites étaient sales : le crottin des nombreux chevaux qui les parcouraient, et des déchets de toutes sortes que charriaient les eaux usées, encombraient les chaussées et avaient longtemps attiré poules et cochons qui y trouvaient leur subsistance. Cette situation n’avait rien d’exceptionnel : comme dans la plupart des villes d’Europe durant le premier tiers du XIXe siècle, et plus particulièrement dans les villes closes de remparts où l’air ne circulait pas, Dax était malpropre et sentait mauvais ! C’est dans cette ville étriquée, sale et malodorante, enfermée dans son corset de murailles, que s’était déroulées l’enfance et la jeunesse de Charles Corta et de ses frères. Nul doute que cet environnement dût marquer profondément sa personnalité, et influer sur les décisions qu’il fut amené à prendre plus tard avec ses collègues au sein du Conseil municipal. Heureusement, il y avait Peyret, propriété familiale de Tercis, qui dès la belle saison permettait à la famille Corta de profiter de la nature et de l’air vivifiant de la campagne… La cité de Dax ne détenait plus de monuments remarquables depuis que sa magnifique cathédrale gothique143 s’était progressivement effondrée à partir de 1638 et jusqu’en 1646 : « L’ancienne cathédrale de Dax, s’étant écroulée sous le pontificat de Jacques d’Esclaux de Mugron 144 […], elle fut rebâtie dans les soixante-quinze années suivantes. »145 Elle avait été remplacée au début du XVIIIe siècle146 par un édifice de style dit « jésuite », conforme au goût de l’époque : bien qu’elle n’ait pas encore été totalement achevée147, monseigneur d’Abbadie d’Arboucave 148 la bénit et la
Auguste Dompnier de Sauviac (1819-1873), avocat, historien, adjoint au maire de Dax jusqu’en 1857. 141 Aujourd’hui : place Roger Ducos. 142 Jean Vergès, op. cit. 143 Cet édifice, construit entre le premier quart du XIIIe siècle et le tout début du XIVe, avait remplacé un sanctuaire plus ancien (XIe siècle), de style roman. 144 Jacques d’Esclaux ou Desclaux, évêque de Dax de 1639 à 1658. 145 Comte de Toulouse-Lautrec, op. cit. 146 Bien que les plans de reconstruction aient été dressés dès 1647, les travaux ne commencèrent qu’en 1694. 147 D’un dôme commencé en janvier 1717, la maçonnerie fut terminée en mai 1718, la couverture en août et son achèvement en octobre (cf. Charles Blanc : Les Landais dans la construction de la cathédrale, bulletin de la société de Borda, 1955).
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livra au culte en 1719, la veille de la Pentecôte ; elle fut consacrée plus tard par monseigneur de Suarez d’Aulan149. Au demeurant, le nouveau monument n’avait jamais été complètement terminé ! « Elle n’a plus aucun caractère que de marquer le temps où se fit dans les arts un si singulier obscurcissement. Alors ce fut pour la France une grande douleur de n’être pas grecque ou romaine ; l’exagération des idées de la Renaissance fit oublier le génie national, et méconnaître complètement nos grands et merveilleux constructeurs du Moyen Âge. » « Une seule partie de l’église ogivale a survécu, c’est la porte de l’ouest. Mais hélas! […], dérobé aux regards dans un porche obscur, cet intéressant et curieux monument échapperait aux recherches des visiteurs qui ne seraient pas déjà prévenus de son existence. Elle présente […] un pilier auquel est adossée la statue de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la tête entourée du nimbe crucifère, et le livre à sept sceaux dans la main gauche. » « Les statues des douze apôtres […], remplacent les fûts des colonnes de l’ébrasement. Ces statues ne sont pas trop mutilées […]. Elles portent à la main qui leur reste, non pas le volumen150 ou le Phylactère151, mais de véritables livres in-8o reliés, à dos plats, avec des clous et des fermoirs curieux à étudier […]. » « La cathédrale réédifiée, se compose d’une vaste nef, avec des bas côtés, transept et déambulatoire. Placée sous l’invocation de Notre-Dame en la fête de l’Assomption, elle fut terminée en 1719 et consacrée seulement le 17 janvier 1755. Selon l’antique usage de l’Église, on convoqua pour la cérémonie, tous les évêques de la province ecclésiastique d’Auch 152… »153 « La cathédrale, au début du XIXe siècle, un siècle à peine après sa consécration avait besoin d’être restaurée, car elle était dans un état de délabrement lamentable, toujours pas de façade, ni de clocher ; le toit et sa charpente se sont effondrés en 1809, une sorte de pauvre clocher qui ressemblait à un grand pigeonnier »154. Telle quelle, cette restauration, réalisée en des temps difficiles, sous le pastorat de monseigneur Vigneau, archevêque de Bordeaux, parut satisfaisante, comme l’affirmait une notice sur l’évêché de Dax rédigée à la fin du premier Empire : « La ville possède une très belle église cathédrale qui fut construite au commencement du dernier siècle. Elle a été “parfaitement restau148

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Mgr Bernard d’Abadie d’Arboucave (1654-1732), évêque de Dax de 1690 à 1732. Mgr Louis, Marie de Suarez d’Aulan (1696-1785), évêque de Dax de 1737 à 1771. 150 Volumen : mot latin signifiant rouleau de feuilles écrites, manuscrit roulé. 151 Phylactère : banderole aux extrémités enroulées, portant la légende du sujet représenté placée entre les mains des statues. 152 Il s’agissait des évêques d’Auch, d’Aire, de Dax, d’Oloron, de Bayonne, de Tarbes et de SaintLizier (Couserans), dont les noms sont gravés « sur une grande table de marbre blanc, placée contre la porte ogivale. » 153 Comte de Toulouse-Lautrec, op. cit. 154 Robert Arambourou, op. cit.

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rée depuis 12 ans à l’aide d’aumônes spontanées”. »155 Ces réparations n’étaient cependant que superficielles et provisoires. En 1835, on reparla de la dégradation de l’édifice et les paroissiens s’adressèrent au roi : « Votre libéralité, lui dirent-ils, réjouira, rassurera surtout l’intéressante population de Dax. Et tout ce qui descend du trône en largesses y remonte au centuple en reconnaissance et en bénédictions. »156 Ce fut en vain. Lorsqu’elle demeurait à Dax, Rose, la mère des frères Corta, très pieuse, fréquentait sans doute assidûment cette cathédrale et, semble-t-il, assistait non seulement régulièrement à la messe dominicale, mais n’hésitait pas à s’y rendre fréquemment le matin, en semaine. Cette habitude dût certainement lui manquer quand, plus tard, elle s’en alla habiter avec ses fils dans le village d’Angoumé… L’entretien des bâtiments publics laissait tellement à désirer qu’en 1843, les magistrats de Dax réclamaient la réfection immédiate de la salle de Justice…

Le portail de l’hôtel de Saint-Martin d’Agès, 27 rue Cazade à Dax.
(tableau de G. Rémy, collection société de Borda)

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Ibid. Ibid.

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La ville contenait plusieurs hôtels particuliers intéressants, dont le bel hôtel de Saint-Martin d’Agès157 au portail armorié158 du blason des Bachelier de Maupas, millésimé de 1660, et qui, au XIXe siècle, appartenait à la famille Le Quien de La Neufville159. « Cette maison devait être la plus confortable de la ville, car Mazarin y fut logé le 21 juillet 1659, et Anne d’Autriche le 30 avril 1660, et de nouveau à son retour de Saint-Jean-de-Luz »160, après le mariage de son fils le roi Louis XIV avec l’infante d’Espagne Marie-Thérèse, le 9 juin 1660. Sur la route de l’exil au château de Compiègne, résidence qui lui avait été assignée par Napoléon Ier, l’ex-roi d’Espagne Charles IV161 avait aussi, après sa destitution en 1808, logé en l’hôtel de Saint-Martin d’Agès162, et avant lui, en 1801, Louis de Bourbon-Parme, roi d’Étrurie163. Dax recelait ou avait recelé de nombreux établissements d’enseignement : les Cordeliers164 avaient fondé vers 1560 une école165 où Saint-Vincent de Paul serait venu accomplir ses premières études. Au XVIIe siècle, les pères Barnabites166, établirent à leur tour un « bon établissement d’enseignement secondaire », l’école « des chers Frères », où étaient les

L’hôtel de Saint-Martin d’Agès – qui, au XVIIe siècle, appartenait à la famille de Bachelier de Maupas – aujourd’hui propriété de la ville de Dax, abrite le siège du musée Borda et celui de la société de Borda. 158 « Au porche écussonné et aux murailles feuillues » selon le poète Paul-Jean Toulet (18671920) dans une lettre adressée à René de Castéra en 1919 (cf. Anne de Beaupuy, Claude Gay, Damien Top : René de Castéra, un compositeur landais au cœur de la Musique française, éditions Séguier, 2004). 159 Cette famille était venue s’installer à Bordeaux lorsque Jacques Le Quien de La Neufville (1647-1728), précédemment grand maître des Postes de Flandres et d’Artois avait été nommé grand maître des Postes d’Aquitaine. Jacques LQ de LN était le père de Charles LQ de LN (16801760) qui avait épousé en 1715 Anne Sibille, fille du peintre lillois Arnould de Vuez (16641720) : un de leurs fils, Charles Auguste LQ de LN (1726-1805), fut évêque de Dax de 1772 à 1791. 160 Eugène Dufourcet, Emile Taillebois, Georges Camiade : L’Aquitaine historique et monumentale, imp. Hazael Labèque, 1890. 161 Charles IV de Bourbon (1748-1819), roi d’Espagne de 1788 à 1808. Napoléon Ier le contraignit à l’abdication en 1808 pour placer son frère Joseph sur le trône d’Espagne. Tandis que Charles IV était assigné à résidence à Compiègne, son fils Ferdinand VII fut exilé à Valençay. 162 Délibération du Conseil municipal de Dax du 12 mai 1808 (ADN) : « D’après les ordres […] transmis par le général […] aide de camp de S.M. l’Empereur et Roi, j’ai l’honneur de vous prévenir que L.L. M.M. le Roi et la Reine d’Espagne arriveront dans cette ville aujourd’hui vers les cinq heures du soir et que l’intention de Sa M.I. et R. est qu’on leur rende les mêmes honneurs qu’à sa personne. » 163 C’est le 10 mars 1801 que Louis de Bourbon-Parme (1773-1803), roi d’Étrurie sous le nom de Louis Ier, se rendant d’Espagne à Paris (avant de rejoindre la Toscane), fit étape à Dax. Créé en 1801, le royaume d’Étrurie fut dissout en 1807. 164 Cordeliers (ou Franciscains) : ordre régulier de Saint-François d’Assise (1182-1226). 165 Cet établissement était établi sur l’emplacement occupé aujourd’hui par l’Hôtel des Postes (cf. Paul Lahargou : Le Collège de Dax, trois siècles d’enseignement, Librairie Vve Poussielgue, 1909).

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petits représentants de presque toutes les familles. Le collège des Barnabites qui, depuis la rue Large167, était adossé au rempart est, fut fermé en 1790168. La « maison d’éducation » tenue par Pierre Giraud utilisa les locaux des Barnabites sous le Directoire et le Consulat, avant de s’installer dans l’ancien couvent des Ursulines169. En 1804, « l’école secondaire communale [remplaça] l’école secondaire particulière établie dans le bâtiment des ci-devant Ursulines de cette ville. »170 On lui substitua l’année suivante le petit séminaire-collège171, érigé en collège impérial en 1812. Sous la Restauration, celui-ci devint collège municipal ou communal. Bien qu’aucun document ne permette de l’affirmer de façon formelle, il y a tout lieu de supposer que Celédonio, Charles et Paul-Polycarpe Corta effectuèrent leurs premières études au petit séminaire-collège et au collège impérial puis municipal de Dax172. Le collège de Dax se transporta, vers 1854, à Saint-Vincent-de-Xaintes, dans les locaux laissés libres par le grand séminaire transféré à Aire-sur-l’Adour, et devint l’Institution Notre-Dame. Il y avait aussi à Dax le pensionnat des demoiselles Lassalle, un autre petit pensionnat, le Couvent de la Réunion, où étaient élevées toutes les jeunes personnes des meilleures maisons de la ville. L’activité commerciale de Dax était celle d’une ville moyenne dont la population atteignait moins de sept à huit mille habitants en 1840, et qui constituait le chef-lieu d’un arrondissement de 153 communes. Toutes les sortes de commerces représentés y étaient généralement florissantes compte tenu de l’attrait que Dax exerçait sur les villages environnants. Il y avait, en 1841, dans l’arrondissement deux marchands de grains, six marchands de bois, quatre marchands de vin, trois marchands de bestiaux, deux
L’ordre des Barnabites, fondé vers 1530 par saint Antoine-Marie Zaccaria († 1539), fut ainsi nommé pour s’être établi en 1538 au couvent de Saint-Barnabé à Milan. Ayant pour objet la prédication et l’éducation, les Barnabites furent appelés en France par Henri IV en 1608. L’école des Barnabites a été fondée à Dax en 1630. 167 Rue Large : aujourd’hui, rue des Fusillés. 168 Les bâtiments des Barnabites qui avait, sous la Restauration, été occupés par la brigade de gendarmerie, furent détruits en 1847, et leur emplacement vendu l’année suivante au département pour y construire le palais de Justice qui entra en service en 1853 (cf. infra : « Le bâtiment des Barnabites et Bertrand-Geoffroy ») ; la rue des Barnabites en rappelle le souvenir. 169 Les bâtiments de l’ancien couvent des Ursulines sont encore visibles depuis la rue Neuve ; la cour de l’école, située aujourd’hui derrière l’Office de Tourisme, est visible depuis l’impasse Jean-Baptiste Grateloup, et accessible depuis le cours Maréchal Foch qui avait été ouvert sur l’emplacement des anciens remparts, et se nommait boulevard Saint-Vincent mais que l’on surnomma boulevard Bibi, parcequ’il menait au quartier du même nom bâti hors les murs, en limite de la ville de Dax et la commune de Saint-Vincent-de-Xaintes. 170 Paul Lahargou, op. cit. 171 L’ouverture du petit Séminaire date des environs de 1768. 172 On sait, en revanche, que Charles effectua ses études secondaires au lycée Henri IV de Pau (cf. supra : « Charles Corta, avocat »).
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commissionnaires, un fabricant de cire et de chandelles déjà cité, trois merciers, un blatier, un tailleur, un droguiste, six aubergistes, et plus de cent « petits » commerçants de divers métiers, dont dix-huit cabaretiers… On y comptait aussi 44 fabricants de goudron et d’essence de térébenthine qui occupaient 149 ouvriers ; on y recensait également 34 médecins, 11 notaires, 10 avocats parmi lesquels Charles Corta, 6 avoués, 2 huissiers… Les agents de la fonction publique étaient évidemment beaucoup moins nombreux dans l’arrondissement de Dax que dans celui de Mont-de-Marsan, cheflieu du département ; on y relevait toutefois : 13 magistrats, 4 percepteurs, 13 fonctionnaires divers et 11 officiers. Le directeur des contributions indirectes, Auguste Davezac173 de Moran, était considéré comme un « haut » fonctionnaire174 ; le même Davezac présidait la société Philharmonique qu’il avait fondée en 1840. L’arrondissement de Dax recélait une forte proportion de population pauvre, voire indigente : sous le premier Empire, on y recensait environ 15 000 manouvriers, presque autant de domestiques et près de deux mille mendiants errants… Sous la Restauration et la Monarchie de Juillet qui n’avaient pas connu de conflits militaires majeurs, les conditions économiques s’étaient améliorées : la pauvreté avait certes régressé, mais demeurait encore élevée... Si, au cours du règne de Louis-Philippe l’activité agricole était nettement prédominante dans le département (froment, seigle, maïs et millet, vins, produits du bois, produits de l’élevage, brebis surtout), « l’activité industrielle n’était pas absente : elle était répartie entre 1 170 établissements (668 moulins à céréales, 128 fabriques de chaux et tuileries, 100 fabriques et distillations de résine). » Il existait une métallurgie active : 11 établissements employaient 1 156 ouvriers (sur 4 621 pour l’ensemble des activités industrielles du département) : « il y avait 8 hauts-fourneaux en 1844, et la production de fonte passait de 55 111 à 68 943 quintaux de 1840 à 1846. »175 Dax assurait une grande production de légumes vendus dans de nombreuses communes de l’arrondissement : les fossés de la ville avaient même été convertis en jardins.

Auguste Davezac (1781-1848). L’orthographe « Davezac » était héritée de la période révolutionnaire ; depuis la fin du XIXe siècle, cette famille a retrouvé l’orthographe d’origine de son nom : « d’Avezac ». La famille d’Avezac se divise en deux branches : d’une part les d’Avezac de Castéra, d’autre part les d’Avezac de Moran. Auguste d’Avezac de Moran étant aussi président de la Caisse d’Epargne, le Conseil municipal de Dax, au cours de sa réunion du 2 janvier 1849, avait débattu de son remplacement consécutivement à son décès. 174 Christiane Filloles, op. cit. 175 A.J. Tudesq, op. cit.

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DE BORDEAUX À BAYONNE EN DILIGENCE Dans les années 1830, Victor Hugo 176 effectua le voyage de Bordeaux à Bayonne, en passant par Dax : c’est fort opportunément qu’il a conté cette anecdote177 : « Il faut être un voyageur endurci et coriace pour se trouver à l’aise sur l’impériale de la diligence Dotézac, laquelle va de Bordeaux à Bayonne. Je n’avais jamais, de ma vie, rencontré une banquette rembourrée avec cette férocité. Et l’on n’escaladait pas cette position élevée et rude, sans quelque difficulté. Il faut d’abord payer quatorze francs178, cela va sans dire ; et puis il faut donner son nom au conducteur. J’ai donc donné mon nom… Quand on m’interroge touchant mon nom dans les bureaux de diligence, j’ôte volontiers la première syllabe, et je réponds M. Go, laissant l’orthographe à la fantaisie du questionneur… « L’écrivain du bureau Dotézac a d’abord écrit “M. Gau” ; puis il a hésité un instant, a regardé le mot qu’il venait de tracer – et, le trouvant sans doute un peu nu, il a ajouté un “X” – c’est donc sous le nom de Gaux que je suis monté sur la redoutable sellette où MM. Dotézac Frères promènent leurs patients pendant cinquante-cinq lieues179. « Une diligence, c’est l’image parfaite d’une nation, avec sa constitution et son gouvernement. La diligence a trois compartiments, comme l’État : l’aristocratie dans le coupé ; la bourgeoisie est dans l’intérieur ; le peuple est dans la rotonde180. « Sur l’impériale, au-dessus de tous, sont les rêveurs, les artistes, les gens déclassés. La loi, c’est le conducteur, qu’on traite volontiers de tyran ; le ministère, c’est le postillon, qu’on change à chaque relais 181. Quand la voiture est trop chargée de bagages, c’est-à-dire quand la Société met ses intérêts matériels par-dessus cul, elle risque de verser…

176 Victor Hugo (1802-1885), écrivain, pair de France, député sous la Deuxième République, puis proscrit sous le Second Empire. 177 Emile Daru : En relisant Victor Hugo : « de Bayonne à Bordeaux en diligence » (extrait de Alpes et Pyrénées) ; les “courriers” autrefois, bulletin de la société de Borda, 1961. 178 14 francs : environ 50 euros. 179 55 lieues : environ 245 km. 180 Le coupé était le compartiment situé à l’avant, l’intérieur celui du centre, et la rotonde était à l’arrière. La banquette se trouvait derrière le cocher qui conduisait les chevaux (le postillon, quant à lui, montait le cheval de tête) et le conducteur, « chef de voiture » (celui que, naguère, dans les tramways et les autobus, on appelait le « receveur » parce qu’il percevait le prix du trajet et assurait le compostage des billets), tandis que les bagages étaient logés derrière la banquette et, comme celle-ci, protégés par une simple bâche. 181 Les relais étaient espacés d’environ sept lieues, d’où les fameuses « bottes de sept lieues » des postillons (qui ne mettaient pied à terre qu’aux relais) qui ont inspiré les contes de Charles Perrault (1628-1703).

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« Puisque nous sommes en train de rajeunir les métaphores antiques, je conseille aux dignes lettrés, qui embourbent si souvent dans leur style le “char de l’État”, de dire désormais “la diligence de l’État”, ce sera moins noble mais plus exact… « Du reste, la route était fort belle et l’on allait grand train. Cela tient à une lutte qu’il y a en ce moment, entre la diligence Dotézac, et celle d’une autre voiture que les postillons Dotézac appellent dédaigneusement “la concurrence”, sans la désigner autrement ; cette voiture m’a paru bonne ; elle est neuve, coquette et jolie. « De temps en temps, elle nous “passait” et alors elle trottait une heure ou deux devant nous à vingt pas, jusqu’à ce que nous lui rendissions la pareille… C’était fort désagréable : dans les anciens combats classiques, on faisait “mordre la poussière” à son ennemi ; dans ceux-ci, on se contente de la lui faire avaler. « Le sommeil que permet une voiture qui vous emporte au galop est un sommeil d’air, à travers lequel on sent et on s’entend. A un certain moment le conducteur descendit : la diligence s’arrêta. La voix du conducteur disait : “Messieurs les voyageurs, nous voici à Dax”. Puis les portières s’ouvrirent et se refermèrent, comme si les voyageurs mettaient pied à terre, puis la voiture s’ébranla, repartit ; quelques moments après, le sabot des chevaux résonna comme s’ils marchaient sur du bois ; la diligence brusquement inclinée en avant fit un soubresaut violent : j’ouvris un œil, le postillon, courbé sur ses chevaux, semblait regarder devant lui avec une précaution inquiète. J’ouvris les deux yeux… « La lourde voiture, pesamment chargée, traînée par cinq chevaux attelés de chaînes, marchait au pas sur un pont de bois182, dans une sorte de voie étroite bordée à gauche par le parapet qui était fort bas, à droite par un amas de poutres et de charpentes. Au-dessous du pont, une rivière assez large coulait à une assez grande profondeur, qu’augmentait encore l’incertitude de la nuit. A de certains moments, la diligence penchait ; à de certains autres, le parapet manquait. Je me dressai sur mon séant ; j’étais sur l’impériale, le conducteur n’était pas remonté à sa place ; la voiture marchait toujours. Le postillon, toujours plus courbé sur son attelage que la lanterne du coupé éclairait à peine, grommelait je ne sais quelles exclamations énergiques. Enfin les chevaux gravirent une petite pente ; un nouveau soubresaut ébranla la voiture, puis elle s’arrêta. Nous étions sur le pavé. « Les voyageurs qui avaient passé le pont à pied, avant la voiture, rentrèrent dans les trois compartiments ; et, tout en ouvrant et refermant les portières, j’entendis le conducteur qui disait : “Diable de pont ! Toujours en réparation !… Quand sera-t-il solide !... La police est bien mal faite à Dax ! Les charpentiers laissent leurs outils sur le passage de la voiture pour la verser. J’ai vu le moment où ma diligence était dans
Le passage sur le pont de Dax, comme sur la plupart des ouvrages d’art, était soumis à un péage (cf. « Le pont de Dax sera-t-il enfin reconstruit, infra).
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