Chemn des dames

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La reconstitution toujours fictive de la mémoire est à la fois une douleur et une bénédiction : sonder les blessures, la perte, la violence, permet de s'en désengager et d'expérimenter la grande transformation intérieure et l'authentique liberté.

Ce récit se propose de revisiter le souvenir d'une mère, emportée dans la furie de la guerre et dont la mémoire et le corps sont demeurés lestés du plomb des non-dits et des secrets qui a coulé dans sa lignée de sang.

C'est donc le message d'une réconciliation profonde avec notre incarnation et l'intégration des énergies nouvelles qui en découle, qui est transmis au long de ce Chemin des Dames. À l'emprunter, nous entendrons quelques notes d'une ode à la mère et les premiers accords d'un hymne à toutes les femmes – celles de l'histoire et celles du mythe –, mêlées en une polyphonie du féminin exilé enfin réconcilié.

Historienne de l'art et diplômée de l'Institut d'études politiques de Grenoble dans le champ des politiques culturelles, Anne Fléchon œuvre depuis de nombreuses années au service de l'action culturelle. Parallèlement, elle poursuit un cheminement personnel et spirituel qui l'a menée de la cure analytique jusqu'à différentes formes de thérapies psychocorporelles assorties d'une pratique de la méditation.

La découverte de l'Inde et la rencontre avec des êtres d'exception ont fait converger en elle Orient et Occident, psychanalyse et spiritualité, et lui ont permis un approfondissement de cette Voie des Mystères commune à toutes les traditions.


Publié le : mardi 3 décembre 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782842432850
Nombre de pages : 170
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Couverture

 

Anne Fléchon

 

C H E M I N  D E S  D A M E S

 

R é c i t

Sommaire

À propos de cette édition

Prologue

La matière de nos destins

Danse des deux soleils

Shakti

La danse de dévotion : Bhakti

La danse de l’être

Mugel

Rappeler son âme à soi et danser sur les doutes

Chemin de crête : la danse des montagnes

La Grande Hache

Les marcheuses, en secret

Jusqu’à l’ivresse

États d’armes

Vercors

Cicatrice de famille

« Du kannst von Glück sagen ! »

Devant l’image, l’âme agit

Juillet 2010, GR 91

La blessure e(s)t ma force

Résonance

Postface

À propos de cette édition

Cet ouvrage est édité
par les Éditions A.L.T.E.S.S.

A :

Art

L :

Littérature

T :

Témoignages

E :

Éveil

S :

Santé

S :

Spiritualité

 

Fondée au printemps 1990, la Société d’Édition A.L.T.E.S.S. a été créée dans le but de contribuer à l’éveil et à l’épanouissement du plein potentiel humain.

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Aux Femmes de la Belle Patience

 

À Louise, à Antoine

À l’homme qui me fait chanter la nuit

À Gauri, la Blanche

 

« Une fois que j’ai su que Dieu était une femme,
j’ai appris quelque chose de très approximatif
au sujet de l’amour 
mais c’est seulement quand je suis devenu une femme
et que j’ai servi mon Maître et Amant
que j’ai connu l’amour absolument. »

Sri Aurobindo

 

« L’Éternel m’a apporté le rire,
quiconque entendra rira pour moi. »

Genèse 21 : 6-7

Prologue

« Si le noyau du mystère ne peut être atteint,
du moins laisse-moi toucher l’écorce. »

Jalal ed-Din Rûmî

 

Ce Chemin des dames s’origine dans l’assourdissant silence qui entoure les mémoires de guerre. Il niche dans le creux des paroles tues.

Hommes et femmes ont été ensevelis sous les décombres des deux grandes boucheries du XXe siècle dont les mémoires blessées sont demeurées collées à leur peau comme d’invisibles mais pesants manteaux.

 

Ce récit, qui emprunte la forme d’un dialogue intérieur et incantatoire, s’adresse à une femme, la mère défunte de la narratrice et cherche à sonder son mutisme sur les violences subies à la fin de la Seconde Guerre mondiale alors qu’elle était réfugiée, avec son très jeune enfant, dans le massif assiégé et résistant du Vercors.

Il s’adresse, plus largement, en y mêlant sa voix, aux multiples lignées de femmes réelles et légendaires dont nous sommes les héritières, car les mots relient l’humain à son histoire et à toutes les mémoires du monde.

Au bord du trou, pourtant, je n’ai pu que m’approcher sans jamais dévoiler ce qui ne m’appartient pas et ne m’a jamais appartenu, mais dont je me suis crue chargée et qui est, désormais, aux ancêtres rendu.

 

Chemin des dames est un chemin de guérison, pour moi-même et pour d’autres aussi, j’espère. Célébrant la puissance du verbe créateur, il entend témoigner de la nécessité du travail de connaissance de soi : sur le terreau d’une souffrance enfin transmutée, la joie peut naître et la vie fleurir, tel un merveilleux et délicat lotus. En effet, on doit parfois à la traversée de la nuit la plus sombre d’accéder à une nouvelle conscience de la vie, et ceci nous oblige à en devenir le modeste passeur.

Ce cheminement forcément chaotique qui m’a menée au bord du vide formé par le silence des rescapés, n’a pu advenir qu’en y mêlant le chant, qu’il soit d’amour ou de douleur, le récit carnivore des guerres, mais aussi les mythes et le long détour ébloui dans la poussière dorée des routes de l’Inde.

Routes qui firent converger en moi, comme dans leur lit les rivières sacrées, des messages communs à la Voie des Mystères, réceptacle de tant de lois universelles qui régissent notre humanité.

 

« Chemin des dames » est cet ancien champ de bataille dont la terre a définitivement enterré les cadavres selon tous les rites du deuil. L’alchimie est à l’œuvre, un accroissement de la conscience a eu lieu, une âme s’est forgée, elle peut, désormais, sur d’autres plans passer.

 

Anne Fléchon

 



* *
*

La matière de nos destins

Car tout advint.

Je recueille au creux de mes mains ta part blessée qui palpite comme un oiseau. Un frissonnement d’ailes bat dans chacune de mes cellules : tout mon corps tremble, car il connaît depuis la première heure de son incarnation, l’immensité de ton silence.

Je suis la typographe intuitive de ta douleur enfouie et toujours tue. Il est des paroles impossibles qui ligaturent un récit soigneusement tué en soi.

Seuls la poésie et le chant pourraient, peut-être, assurer une médiation entre la blessure et la vie. Ta mémoire m’est rendue à travers une ancienne bouche d’ombre, elle est mienne aussi puisque je l’ai portée longtemps sans pouvoir en cerner, jamais, les contours ; torturante et sans nom, sans figure, irreprésentable. Elle est devenue, pourtant, ce partage subtil d’une conscience féminine tissée d’une même étoffe de force et de fragilité, tapie dans nos profondeurs, ce lieu des gésines où germe le mystère de la vie.

Mon ventre « m’ensaigne ». Ton ventre meurtri fut mon premier refuge. Ce ventre sacré qui s’est longtemps payé d’un destin de soumission. C’est là que gît la force de Kâli, sortant debout, ses tripes à la main, l’épée dans l’autre, afin de concentrer l’énergie qui détruit et reconstruit sans cesse.

Mettre au monde, c’est crier jusqu’à ce que vie s’ensuive. Mettre au monde, c’est crier jusqu’à que vie ET mort s’ensuivent. Je parle d’un savoir qui vient du plus profond du corps.

Longue a été la nuit de l’âme. Le face-à-face avec Gor-gô la Terrible a étreint nos entrailles jumelles de terreur et d’effroi. Dans la crypte familiale est celé le poids des secrets, celui des deuils impossibles, des souvenirs fantômes, des chocs insoutenables sidérés dans la mémoire du clan, de génération en génération, et dont le sang a fini par se désespérer en gelant et cadenassant les cœurs. Il est des champs de batailles intimes qui sont le passage obligé pour se libérer des attachements, ces liens improbables, ces loyautés étranges, ces asservissements parfois, qui sont singulièrement le moteur des vivants. Pour ce qui me concerne, j’ai voulu apprendre malgré toi et avec toi, pourtant, l’art de naviguer au milieu des torrents. Bien que restée dans l’ignorance de ta puissance, tu connais le féminin intérieur qui veut pouvoir goûter les délices d’un divin absolu. Parce que l’amour, tu sais. La jouissance, tu sais.

Mais as-tu pu, un jour, un instant, sentir couler en toi le miel suave de la consolation ?

Et ce soir de ton cœur endeuillé, je m’approche. Avec douceur pour la première fois, je peux faire un récit adressé au présent. Un récit de l’insu. Étais-je vraiment la seule à percevoir les battements de ta mémoire ourlée de givre ? Ce cœur pris de glace n’a pas pu de ses larmes irriguer nos terres, une part d’ombre en toi est demeurée noir royaume.

Pourtant, ce qui vibre entre nous, par-delà ton départ, c’est cette force chthonienne, ce maternel originaire et spirituelle, qui engloutit mais est aussi promesse de renaissance. Pour naître et pour mourir, il y a un seuil commun, la terre natale, qui porte l’empreinte de la geste bio-cosmique sans cesse recommencée : accoucher sur le sol et présenter le nouveau-né à la terre… Et aussi, retourner à la terre, inhumer, étrange et mystérieux parcours qui mène nos vies de l’humain à l’humus, de l’humus à l’humain.

Car la mère qui enfante donne aussi la mort.

Avec toi, avec les mères, le divin s’exprime au féminin comme une grande force énergétique. À l’endroit même où le corps doit retrouver, enfin, sa texture sacrée et donner vie à ce qui n’a jamais été écrit, un jardin des délices aux couleurs qui dansent, une grâce infinie.

Aujourd’hui, je voudrais allumer un grand feu de joie avec les branches mortes des langages desséchés, car le chemin de l’amoureuse fait fi des constructions intellectuelles, au contraire, profondément il incarne. Jusqu’ici, il était resté l’apanage des récits souterrains dans le secret des femmes, dans les paroles envolées des conteuses par-delà les prairies d’herbe folle. Ces voix d’eau claire et de torrent sont venues me guider dans l’épaisseur de l’histoire et du mythe. Elles revivifient la dimension sacrée de l’union amoureuse, de la sensualité, de la sensibilité, de l’intuition, tout ce qui représente la genèse de l’initiation par l’écoute attentive du mouvement intérieur.

Je viens faire entendre ma parole d’orage encore vergetée de foudre, et voudrais, par mes mots, éclairer l’invisible et sa vapeur tremblée.

Fouissant alors le lieu pulpeux de l’âme, j’ai dû jouer, d’abord, une mémoire vive contre une mémoire figée, laissant l’odeur putride se répandre dans la maison et quelques lambeaux de chairs décomposées s’infiltrer dans le présent.

 

Le ciel féconde la terre,
La terre engendre la vie,
Et surviennent les vivants…

 

J’ai happé l’air à l’aide des paroles justes ouïes dans les mots des livres. Je contemplais le ciel d’été étourdi de cigales et la splendeur de la lumière. Je savais que le paradis était ici sur terre, quelque part, alentour, enivré de garrigue. Il se tenait tout près, dans le délice de l’air tiède sur mes jambes nues, devant la grâce du figuier. Je percevais alors qu’une autre vie était possible, qu’elle m’attendait.

Comment allais-je y arriver ? Je n’en avais pas la moindre idée. J’implorai les cieux.

J’ai longtemps crié en dedans comme au-dehors, traversants yeux grands ouverts ma douleur de chrysalide, sans m’assoupir ni sombrer. En ce temps-là, un ange étrange s’est posé sur mes cordes vocales, laissant à la jeune fille déchirée par sa mue un voile sur la voix, comme un éclat de cristal qui se brise ; un enrouement d’amour blessé, l’âme étranglée en travers de la gorge. Pour assurer ma protection, il y eut toujours l’enclos des rêves, la vision d’un ailleurs couplée à un désir furieux du monde.

Comment ai-je pu survivre à un si grand silence ?

Une croyance tenace m’a ainsi fait imaginer qu’à l’heure de ma naissance les messagers divins s’étaient trompés de route, me laissant tomber au hasard de leur errance. J’étais sûrement victime d’une erreur d’aiguillage, car des courants contraires d’une intensité féroce drossaient ma proue projetée contre l’enrochement familial. Accueillie et rejetée sur l’île nue. Seule, immensément.

 

Je suis arrivée sur la terre en avance. Il faisait terriblement chaud sous la canicule de juillet, j’ai le souvenir d’une glissade turbulente et rapide, j’étais très étonnée, ensommeillée, mais curieuse, ô combien, de découvrir cette vie qui commençait. Je n’avais pas d’autre choix que de faire confiance à mon destin, cela je le pressentais, ma candeur allait mettre un certain temps à se dissiper, laissant la place à la prise de conscience d’un débarquement fracassant en milieu hostile. Née émerveillée pourtant, et les yeux pleins de rires, ma joie était extrême, ma douleur hululante. Dotée d’une énergie surabondante quoique anarchique, je n’ai jamais cessé de remercier la vie de m’avoir transmis, d’un même élan, le poison et son remède : la douleur et la force qu’elle contient. Si je voulais goûter ma marche sur la terre, si je voulais vivre, il n’y aurait pas, ici-bas, la possibilité d’une halte ou d’un repos, il me faudrait, d’abord, combattre. Ainsi, plus de quarante années durant, je n’ai pas permis à la douceur du ciel de m’atteindre, toute harnachée que j’étais de révolte et d’effroi, d’élans excessifs, débordante d’un flot d’amour désordonné, bien trop vaste pour une seule fille. Muscles bandés, mâchoires et poings serrés jusque dans le sommeil, j’avais tatoué sur la peau un bouclier de colère. Sous tension je cherchais l’attention. Sans tension, j’étais vouée à l’inexistence. Inextinguible, pourtant, était ma soif d’amour et de connaissance.

Malgré la peur, j’ai regardé la vie au fond des yeux, longtemps sans la comprendre, interrogeant le lien visible et invisible des générations ; chercheuse inlassable, plongeuse de mon destin, j’ai tambouriné aux portes des ancêtres et traqué les mots comme des escarbilles de lumière. Eux seuls avaient le pouvoir de lézarder le mur de l’angoisse.

Et l’espérance en moi, comme une source vive, jamais ne s’est tarie.

Je savais qu’il me faudrait franchir, pour me sauver, le cercle magique dont tu avais tracé les contours, marquant la frontière entre notre improbable famille et les dangers proclamés du monde. Ce monde, menaçant pour toi, s’appelait liberté, plénitude et champ d’expérimentation pour moi. Afin de pouvoir, un jour enfin, galoper nez au vent, les deux pieds sur la terre, il m’a fallu franchir la barrière de feu et vaincre la grande peur qui se propageait tel un incendie de savane. Ligotées nous étions, avec ce fil ombilical qui me reliait toujours à toi, entravant mon corps à ton ventre. Apeurée, inconsciente, j’ai foulé mon chemin d’ordalie, et rappelé à moi mon âme, une âme à l’envers tout enchiffonnée de douleur.

La maison, la lignée portaient en leur sein la haine et les périls. Les meurtrissures de l’arbre de la génération étaient infusées dans mon sang. Du côté des reins, il y a la « porte du destin » par laquelle passe la transmission parentale. Au moment de la conception s’écoulent en nous les désirs conscients et inconscients de nos ascendants. Si les racines plongent dans la mémoire des ancêtres, elles se brisent pour moi contre ton insoutenable.

À quel moment, à quel endroit, et par quel événement l’arbre avait-il été blessé ?

Il a fallu, ensuite, façonner le terreau où toutes ces souffrances allaient être, peu à peu, transmutées.

J’étais ce fil tendu entre vos vies. Une chose encombrante, adulée et honnie, étouffée, battue et haïe, réduite à faire beaucoup de bruit pour tenter d’exister. Je représentais pour vous un danger diffus, étant celle qui pouvait, d’un coup, faire voler les secrets en éclats, entraînant dans leur chute le prétendu cocon familial, le sacro-saint rempart d’amour et de tendresse dressé contre l’hostilité du monde.

 

Qu’est-ce qui est pire : le silence de l’agresseur qui cogne ou celui de ceux qui l’entourent ? Et qu’en est-il du silence de la victime ? La violence s’installe, là où la parole est éjectée.

Toute cette histoire cherche à percer ton silence. Le silence de la victime. Celui-là même qui aurait pu me condamner. C’est pourquoi, inlassablement, j’ai poursuivi le chemin lumineux des mots justes, allant s’écraser sur l’angle mort de ta mémoire, le point aveugle de ton histoire.

 

Est-ce parce qu’on ne t’a pas porté secours que tu as été incapable de m’accepter vraiment, moi, ton enfant ? Ou bien est-ce parce que ta culpabilité à l’égard de ce fils attaché à ta chair n’a eu de cesse de te hanter ?

Je peux me projeter la scène comme si j’y étais encore : assise à même le sol de tomettes écarlates de la cuisine, recroquevillée, les bras et les mains enserrant ma tête pour la protéger du déluge de coups. La peur dégouline le long de mon dos comme l’eau sale d’une rigole nauséabonde. Je pense : « Je vais mourir, d’asphyxie ou de douleur. »

La maison était pleine ce jour-là, comme les autres jours d’ailleurs, chaque fois que la violence se déchaînait chez ce demi-frère de 19 ans mon aîné, jeune père déjà, ivre avant l’heure du déjeuner.

Né en 1940, une nuit de bombardement ininterrompu sur Marseille, sa violence à fleur de peau, jusqu’à vouloir tuer, rappelle celle d’un ancêtre rageur, le grand-père maternel.

Celui-ci fut un artiste doué ; son destin, à l’instar de millions d’autres hommes de sa génération, sera bouleversé par la guerre, qui fut nommée la « Grande », la guerre totale, celle de 14-18. Incorporé dans l’armée d’Orient, il débarquera à Salonique à l’été 1917, ville-refuge transformée en camp retranché, qui accueille dès 1916 plusieurs milliers de soldats, affectés violemment par la dysenterie, le scorbut et le paludisme.

Il laisse derrière lui sa femme enceinte de toi. Il fait déjà le temps des abandons.

 

Émile, dit « le Puma », remontera la vallée du Vardar avec les Serbes, pour lutter contre les Austro-Hongrois et les Bulgares, au moment de l’offensive de septembre 1918. Malade, très affaibli par la tuberculose, il est hospitalisé en Roumanie après la marche sur Bucarest, quand l’armistice du 11 novembre met fin aux combats. Sa guerre de poilu d’Orient se poursuivra cinq mois supplémentaires. À la fin de la campagne, du 18 au 25 décembre, une partie de l’armée d’Orient est redéployée en Ukraine afin de tenir le front sud de la Russie contre les bolcheviques. Il sera de ceux-là. Ce n’est qu’en mars 1919, rembarqué à Odessa, qu’il est enfin rapatrié et démobilisé.

Tu viens d’avoir un an, et tu ne connais pas encore ce père.

Près de trois cent mille soldats français – dont plus de cinquante mille ne sont jamais revenus – ont combattu sur ces terres balkaniques. Outre les souffrances vécues, ils ont gardé le sentiment d’avoir été les oubliés de la Grande Guerre, méprisés sous le vocable de « Jardiniers de Salonique ». C’est pendant sa longue et inquiétante absence que tu vins au monde, dans cette école maternelle où ta mère était venue abriter sa grossesse, chez sa sœur, institutrice dans l’unique classe de ce minuscule village provençal, sis au pied du Garlaban, appelé « la Destrousse ».

Il gelait à pierre fendre en ce jour de l’hiver 1918 sur le sentier serpentant au cœur du maquis immobile qui montait vers la Creïde, recouvert de buée blanche et glacée.

 

Août 1940. Il gèle à pierre fendre dans ton cœur et c’est de nouveau la guerre. Jeune épousée, tu portes un enfant dans ton sein et ton âme voudrait rire de ce bonheur, mais ton mari, lui, est parti soldat. Le dédoublement des sentiments divise déjà ta vie.

« Et un grand signe apparut dans le ciel : une femme revêtue du soleil, et la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles. »

Jean, Apocalypse, 12 : 1-2 (1)

 

« L’Amor che move il sole et l’altra stelle. »

L’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles.

DanteAlighieri, La Divine Comédie.

dernier vers du « Paradis ».



* *
*

Danse des deux soleils

Une caresse sur ma joue, que j’ai reconnue tienne, a fait se lever, soudain, l’incantation poétique et prophétique que nous aimions : le Chant des chants, qui est joie, louange et abandon jubilatoire à la plénitude, ouvre à tous les désirs, toutes les délices, toutes les sublimes aspirations ; car la Fiancée du Cantique des Cantiques qui « retourne en son jardin » (7,1) est la même que « Celle qui monte du désert accoudée à son amant » (8,5).

Aujourd’hui, la Sulamite est rappelée dans le Jardin, c’est comme un grand retour, celui qui permet à la paix de revenir dans son Eden, celui de l’unité réalisée, là où s’étaient installées la dualité et la séparation. Elle est la Shekhinah (1), Rose de Saron, Lis de la Vallée, s’épanouissant avec splendeur dans ce désir profond d’être arrosée par le flot de la source. Ce désir d’étreinte et d’une union parfaite mettra fin à l’exil, celui qui nous a coupés de nous-mêmes, il viendra réparer notre brisure originelle. Car selon la Kabbale, l’univers est ce Vase brisé dont chaque fragment a gardé l’étincelle. Elle nous dit que « lorsque le visage de chacun se tournera vers l’autre, et que le corps sacré sera uni avec la Reine, glorifiant dans la Splendeur la Reine comme une flamme, Il sera Un » . La restauration de l’unité originelle, cependant, n’est possible qu’au prix d’une connaissance de la racine de son âme par un patient et audacieux travail sur soi.

« Connais-toi, toi-même, par toi-même » enseignait un saint tamoul appelé Swami Jaffa.

Cette invocation sonne comme un appel à ne plus laisser la moindre parcelle de ma souffrance en moi, mais aussi sur la terre ; allant pas à pas l’approcher, la traverser puis l’accompagner jusqu’à ce qu’un jour, enfin, elle se désagrège*.

Dès lors que la résidence divine féminine rejoint la partie masculine, nous reprenons conscience de l’immense espace dont nous nous sommes séparés, les canaux et les bénédictions abondent, venant alors irriguer notre terre intérieure.

Que la Fiancée, le Fiancé rejoigne !

« Mon Bien-Aimé est pour moi, et je suis pour Lui (1) »,chante encore la Belle du Cantique, afin que la brisure en nous se répare.

 

À l’instar de Socrate, enseigné aux mystères d’Éros par Diotime, la prêtresse étrangère, le guidant dans la recherche de l’unité, il me faut, à chaque instant, apprendre ce qu’est l’Amour, ce quelque chose d’intermédiaire entre les opposés, ce quelque chose qui, profondément, vient pour relier. Ayant ainsi délivré nos corps de la violence des gardiens des murailles pour devenir un jour, peut-être, celle qui concilie les contraires ; j’ai dû accompagner jusqu’au tréfonds ma propre déchirure, allant jusqu’à l’aigu de ma détresse et de ma solitude.

La révélation vient d’une histoire vivante : la « connaissance » charnelle et spirituelle, une connaissance douce et brûlante. L’Éros, qui assure la cohésion de tout ce qui vit, par son énergie toute-puissante, est célébré par le Sage au Banquet. Il permet la réintégration, le retour en notre jardin où coulent le lait, le vin et le miel. La jouissance comme l’ascèse sont deux voies vers l’extase amoureuse et la béatitude. Nous pouvons dès lors choisir notre héritage, notre filiation spirituelle, nous sommes appelés à renaître.

 

C’est un nouveau jour qui se lève, attendri par la beauté de la jeune fille qui commence à se sentir aimée car entre veille et sommeil, elle a perçu l’interstice d’un ciel.

Je reconnais les savoirs qui m’ont été transmis à travers la lignée des femmes de ma famille, au nombre desquels, jouissance et puissance, mais aussi ce partage d’une conscience nomade qui fait signe à cette part irrationnelle, orientale et lunaire en nous qui est l’apanage du féminin.

Elles sont comme nous, ces passantes qui ne craignent pas de quitter, de partir, de vivre la transformation extérieure comme intérieure. Quittant les maris, même quand elles sont pleines d’enfants, quittant les enfants qu’elles ont portés, se séparant des vies chagrines et des voies en impasse ; elles font, depuis le début des temps, l’expérience d’un lâcher-prise qui leur est familier. C’est pourquoi, m’inscrivant dans le long sillage du féminin ancien, je salue maintenant ma patience d’ardente, venue pour honorer le chemin que mon âme a choisi. Et je vais, m’éveillant à la joie pure et parfaite ; de la peau ondoyante du vivant, partout, je sens la vibration. M’allant retrouver la première mémoire, pour accéder à cette part sacrée de nous-mêmes, sous la polarité féminine de l’humain.

Bientôt serons-nous prêts, alors, à faire rayonner continûment cette lumière du feu créateur sur la terre. Prêts à révéler la conscience du don et la présence d’amour.

Pour y parvenir sans peur, sans doute, j’ouvre grand les portes de la sensation...

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