Chili

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C'est au Chili, dans le désert le plus aride du monde, le désert d'Atacama, que des dizaines de milliers de mineurs ont extrait le nitrate naturel, cet or blanc exporté dans le monde entier à partir de 1830. Mais une fois l'activité jugée peu rentable, les corons ont disparu, laissant désolation et misère. En allant à leur rencontre, l'auteure a voulu leur donner la parole. Témoignages de mineurs, donc mais aussi d'anciens détenus politiques de Chacabuco, coron nitrier abandonné, devenu camp de concentration sous la dictature Pinochet.
Publié le : vendredi 1 décembre 2006
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EAN13 : 9782336274195
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Véronique BRUNET

CHILI
Sur les traces des mineurs de nitrate

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Documents Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Documents Amériques latines publie témoignages et textes fondamentaux pour comprendre l'Amérique latine d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Déjà parus

PRIETO Mario, Mémoires d'un diplomate... chilien, 2005. ROMERO Flor, Manuel Elkin Patarroyo: un scientifique mondial. Inventeur du vaccin de synthèse de la malaria, 2004. DEBS Sylvie, Brésil, l'atelier des cinéastes, 2004. VILLANUEVA Michèle, Le peuple cubain aux prises avec son histoire, 2004. HOSSARD Nicolas, Alexander von Humboldt & Aimé Bonpland - Correspondance 1805-1858,2004. PACHECO Gabriel, Contes modernes des Indiens huicholes du Mexique, 2004. ABREU DA SILVEIRA M.C, Les histoires fabuleuses d'un conteur brésilien, 1999. EBELOT A., La guerre dans la Pampa. Souvenirs et récits de la frontière argentine, 1876-1879, 1995. TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995. CONDOR! P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Témoignage d'un paysan des Andes boliviennes recueilli par F. Estival. 1995. ATARD B., Juan Rulfo photographe, 1994. VIGOR C.A. Parole d'Indien du Guatemala, 1993. W ALMIR SILVA G., La plage aux requins, épopée d'un bidonville de Fortaleza (Brésil) racontée par un de ses habitants, 1991. DURANT-FOREST (de) J., tome 1 : L'histoire de la vallée de Mexico selon Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (du XIe au XVIe Siècle), 1987 ; tome 2 : Troisième relation de Chimalpahin Quauhtlehuanitzin, 1988.

Les mots me manquent pour exprimer toute ma gratitude envers tous les proches qui m'ont fait confiance et m'ont soutenue pendant toutes ces années de travail. A vous mes amis, un immense merci. Puisse cet ouvrage être à la hauteur de votre attente. Je dédie ces lignes aux pampinos, aux travailleurs du Chili et du monde entier, mes camarades.
V éronique Brunet.

Les traductions l'auteure.

de toutes les citations de livres en langue espagnole sont de

PREFACE
Il était une fois, au bout du bout de la terre, une morne immensité coincée entre le plus grand océan et la plus grande cordillère du monde: le désert d'Atacama, au Chili. Ni l'empire incaïque, ni les Conquistadores espagnols à sa suite, n'avaient su trop quoi faire de ce «no man' s land », domaine unique du vent dont les directions changeantes soufflaient tour à tour une odeur d'iode maritime ou celle, pulvérulente, d'une étrange poussière qu'un poète chilien a dénommée «farine de lune ». Cela durait ainsi depuis des millions d'années quand, vers 1830, le capitalisme mondial, dans sa course folle au pillage des ressources naturelles de la planète, découvrit que ce finistère recelait (avec, plus au nord, les gisements de guano du semblable désert côtier péruvien), un produit essentiel à sa révolution agro-industrielle en cours en Europe et en Amérique du Nord: les salpêtres ou nitrates du Chili, susceptibles de servir d'engrais à l'augmentation des rendements agricoles et de matière première pour la fabrication de la nitroglycérine. Commença alors pour ce pays un cycle économique qui dura cent ans (jusqu'à la crise économique mondiale de 1930) pendant lequel 75% du revenu national dépendit de ses exportations de nitrates extraits de cette région la plus aride et la plus inhospitalière de son territoire. Encore fallait-il pour cela trouver les capitaux et les travailleurs qui n'existaient pas sur place. On les fit donc venir d'ailleurs. Les capitaux matérialisés par les installations résidentielles, ferroviaires et portuaires: des métropoles financières intéressées à l'affaire. La main d'œuvre: des régions peuplées du Chili (indiennes et métisses) et du reste du monde. Recrutée par des promesses fallacieuses, souvent pré-endettée, cette main d'œuvre se retrouve ensuite piégée au milieu du désert, dans la totale dépendance des patrons, de leurs administrateurs et du magasin d'alimentation patronal où l'unique monnaie circulante était constituée de «fiches» d'entreprise de cuivre ou de bois. A l'ombre des cheminées de la fabrique, les premiers campements ouvriers ressemblent donc beaucoup plus à des camps de concentration qu'à des villes, et les châtiments corporels (cachot, pilori, fouet) pour faute professionnelle ou «mauvais esprit» n'étaient pas rares. Avec le temps pourtant, les choses changèrent un peu. Ainsi en 1876, là où il n'y avait pas un habitant cinquante ans plus tôt, s'accumulent des dizaines de milliers d'ouvriers du salpêtre de 38 nationalités différentes (des Chiliens bien sûr, mais aussi des Boliviens, des Péruviens, des Européens, des NordAméricains, des Yougoslaves, des Chinois, des blancs, des indiens, des métis), arrachés à leurs lointaines origines géographiques ou ethniques, isolés du reste du monde, et confrontés aux mêmes conditions inhumaines d'exploitation et de survie.

Des conditions «idéales» en somme pour générer, sinon déjà une « conscience de classe », du moins une identité de classe qui, bien que vécue dans un cadre étroitement local, était d'emblée objectivement multiethnique et internationale, et fondée sur une commune expérience vécue de résistance à des conditions de vie et de travail particulièrement adverses. Le déracinement de la société d'origine, l' inhospitalité de l'environnement mais aussi la conscience grandissante de leur rôle joué dans l'économie du pays - favorisèrent donc chez ces exilés d'abord des revendications, ensuite des luttes (souvent sanglantes! ) qui aboutirent à améliorer un peu (si peu !) les conditions de vie et, partant, un réenracinement local. Dès lors, l'arrivée quotidienne du train en gare, le kiosque à musique dominical, les oripeaux du bordel, et même l'infinitude de la pampa désertique sous la lune, devinrent des repères d'identification sur lesquels projeter ses rêves d'une autre vie lors des rares moments de loisir de ces prolétaires qui s'éreintaient le reste du temps à raison de 12 à 14 heures de travail par jour. Quand donc, au terme d'un remarquable travail de documentation et de terrain accompli dans des conditions financières qui n'ont guère coûté aux institutions de recherche trançaises (car financées exclusivement sur ses économies restreintes de professeur du secondaire), Véronique Brunet récupère au cours de ses entrevues la mémoire vivante des derniers de ces empampados (comment traduire: «endésertés»? ), ce qui ressort d'abord avec le plus de tréquence de leurs témoignages, ce ne sont pas les souvenirs d'un «enfer des damnés de la terre» mais ceux (mythifiés, peut-être) d'un « âge d'or des salitreras » - paradis prolétarien perdu où ce qui primais alors c'était la convivialité et la solidarité des travailleurs et de leurs familles. Témoins de la dernière génération du cycle séculaire des nitrates, ils témoignent (ou rêvent) d'un temps où, malgré la crise mondiale annoncée de leur activité, les acquis arrachés par les générations précédentes aux compagnies exploitantes avaient contribué à un peu moins déshumaniser les conditions de vie et de travail. Il était alors possible d'avoir une vie de famille et, le dimanche, d'échapper pour un temps à l'univers concentrationnaire de l'entreprise - ce qui fait dire à l'un d'entre eux: «Même si on vivait mal, on vivait bien». Existentiellement sinon théoriquement consciente de son aliénation au service du capital, la mémoire ouvrière exprimée ici se polarise donc d'abord sur ses souvenirs positifs: sur les moments de loisirs et d'une sub-culture de la solidarité qui rendaient la vie malgré tout vivable et rattachait la vie prolétarienne à des valeurs communes au reste de 1'humanité. Les moments remémorés sont donc de préférence ceux des emplettes au marché ou dans les boutiques (indépendantes du magasin du patron) de la bourgade animée d'un bal du samedi soir où se faisaient et défaisaient les amours; des flonflons des pianolas ; pour les croyants, de la messe ou de la fête paroissiale (promesses 8

d'un autre monde, peut-être?) et même - vrais miracles, ceux-là! d'improbables arbres plantés et arrosés avec ténacité de l'eau dénitrifiée extraite de la nappe phréatique, naturellement polluée comme tout le reste,
ICI.

Ce qui domine d'abord ces récits de vie, c'est donc un sentiment de nostalgie ouvriériste, comme dans la plupart des études réalisées ailleurs dans le monde sur l'histoire des anciens bassins abandonnés de main d'œuvre (mineurs de fer ou de charbon de Lorraine ou du Borinage en France; sidérurgistes de Pittsburgh ou des Rocheuses aux Etats Unis). Au point que certains pourraient critiquer ce genre d'études comme des contributions à l' enfermement des cultures ouvrières dans les limites étroites d'un «existentialisme de classe» sans perspectives politiques ou, pis, comme des contributions lénifiantes à une vision démocrate-chrétienne d'une «condition ouvrière» vouée au dolorisme et à la compassion. Ce serait oublier qu'ici, la vigilance de l'auteure d'abord, la dictature militaire chilienne ensuite, se sont chargées de remettre les pendules à l'heure. Car les autres témoignages (ou les mêmes, mais dans un second temps - moins spontanés - ne s'enferment pas dans le seul «devoir de mémoire» et, reprenant une distance critique, évaluent l'expérience vécue et racontée bref, procèdent à un «travail de mémoire ». Apparaissent alors non seulement des histoires de vies (individuelles), mais des histoires de luttes (familiales et collectives). Autrement dit: une véritable histoire - ouvrière des salitreras chiliennes. Qui nous en dit long sur la façon dont fut traitée pendant un siècle cette si singulière classe ouvrière. D'abord amenée de loin, et en masse et très souvent trompée par des sergents-recruteurs sans scrupules (les « enganchadores » afin de la faire servir à la reproduction élargie du capital dans des conditions infra-humaines, elle fut congédiée sans plus de ménagement lorsqu'elle cessa de servir parce que le marché international des nitrates, restructuré par les produits de synthèse élaborés par les grands trusts chimiques de l'hémisphère nord, s'effondra définitivement après la crise de 1930. A partir de ce moment, inexorablement, fabriques, lignes ferroviaires et bourgades du Nord chilien furent abandonnées, pillées par les ferrailleurs, et retournèrent aux plâtras ou à la poussière du désert. Quelques bâtiments qui avaient subsisté furent «revitalisés» après 1973 quand ils servirent de camps de concentration à l'armée chilienne pour y enfermer (loin du regard de l'opinion nationale et internationale) les opposants syndicaux et politiques qui avaient survécu aux premiers massacres et sévices qui avaient suivi le coup d'état contre Salvador Allende.

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Depuis la fin de cette dictature, des militants, des intellectuels et artistes qui ont connu ces lieux dans ces tristes circonstances se battent, à contrecourant de l'idéologie consommatrice et de sa mémoire courte dominantes, pour transformer ces pauvres restes en lieux de mémoire (festivals commémoratifs, musées de site, etc... ). Exorcismes? Sans doute! Mais aussi mémoriaux nécessaires à quiconque, dans la nouvelle génération, voudra mieux comprendre l'histoire du Chili et des étapes de la mondialisation dans cette partie du monde. Conséquente avec son projet et fidèle à ces informateurs dont elle a su conquérir la confiance, Véronique Brunet s'attache donc aussi à témoigner de cette lutte (actuelle) contre l'oubli et prête une attention particulière à ces acteurs-témoins qui, tels Roberto, gardien des restes de Chacabuco où il fut détenu et torturé ou Gilberto, créateur du musée du souvenir des nitrières à Antofagasta, se dressent comme autant de vigilants contre les tentations d'amnésie qui pourraient saisir aujourd'hui les classes moyennes chiliennes - y compris celles qui viennent d'élire la socialiste Michelle Bachelet présidente du pays, mais qui aimeraient bien, au fond, que le débat politique ne soit plus encombré de l'histoire d'une classe ouvrière un peu vite proclamée « en voie de disparition ». Ce livre est donc constitué presque pour moitié des témoignages retranscrits des derniers survivants du temps des nitrières et d'anciens déportés du temps de la dictature. Se juxtaposent donc ici, et parfois se mêlent, les mémoires de deux moments cruciaux de l'histoire du Chili, tous deux dramatiques et non sans rapport l'un avec l'autre non seulement à cause du même lieu (le désert) et d'une commune situation de contrainte (celle du talon de fer du marché impérial de 1830 à 1930, celle d'un système militaro-répressif féroce de 1973 à 1989) mais aussi, parce que dans les deux cas, on retrouve finalement une semblable lutte des mêmes contre les mêmes sous des formes historiquement distinctes: une histoire (ouvrière) des nitrières chiliennes, une histoire (démocratique) des victimes de la dictature. Légitimement impressionnée par cet enjeu, l'auteure met donc son point d'honneur, remise en contexte géographique et historique faite (et bien faite), à s'effacer ensuite volontairement derrière les témoignages qu'elle a recueillis. Ce qui explique que sa recherche, conçue au départ dans le but de produire une thèse universitaire (ce qu'en effet, avec un peu plus de temps, elle aurait pu facilement devenir quand on voit la documentation et la bibliographie utilisées par ailleurs) se soit transformée en ce livre destiné à un public beaucoup plus large que celui d'un jury de thèse et des quelques dizaines de spécialistes concernés par le sujet. Ce que je regrette, bien sûr, convaincu qu'une analyse plus poussée a posteriori de cette masse de témoignages eût permis sans doute, non seulement de contribuer par ce mémorial de papier aux lieux de mémoire dressés dans le désert, mais aussi 10

de préciser quelles conclusions (théoriques, historiques et politiques) l'auteure et ses témoins interrogés tirent des expériences de vies ici rapportées. Mais je comprends bien son parti pris au nom d'un sentiment d'urgence et de solidarité, et dont elle s'explique bien dans son avertissement au lecteur. Elle nous y rapporte comment lui est venue sa vocation de recherche sur le thème à partir de l'émotion qui fut sienne en entendant chanter après 1973 la «Cantate Populaire de Santa Maria de Iquique» par le groupe musical Quilapayun, alors en exil en France. Sous une forme artistique populaire, cette chanson célébrait le massacre des mineurs des nitrates ordonné par les autorités d'Iquique en 1907, et témoignait donc d'un crime officiel que, bien entendu, 1'histoire officielle et académique du Chili avait soigneusement occulté et censuré depuis. A parti de là, l'itinéraire de chercheuse était tracé: de l'émotion à l'indignation, puis à la volonté de témoigner à son tour et, pour cela, se documenter et aller y voir sur les lieux du crime. Démarche personnelle assez différente, on l'aura compris, de celle de ces auteurs qui, voici quelques années et non sans une certaine complaisance narcissique, tentaient de se placer sur le marché éditorial historiographique en s'inventant une sous-discipline sur mesure qu'ils baptisèrent « l'égo-histoire ». Rien de ce genre ici, où le moteur de recherche est avant tout une généreuse attention à d'autres qu'à soi - poussée jusqu'à la revendication d'une camaraderie solidaire et militante par-delà les distances et les frontières. Evidemment, ce genre de prémisses est rarement revendiqué à la Sorbonne pour des travaux de recherche en sciences qui se disent pourtant « sociales ». Et peut-être, en effet, Véronique Brunet a-t-elle hélàs bien fait de renoncer dans ces conditions à les présenter à un milieu académique qui, même s'il pétitionne beaucoup pour les grandes causes, aurait sans nul doute trouvé une telle démarche «déplacée ». Quant à cette autre mode intellectuelle, très portée et très porteuse en particulier dans les universités anglo-saxonnes - celle des « subaltern studies» - cet ouvrage y fait à peine référence (quel manque de révérence pour les valeurs les mieux établies sur le marché académique international! ) et, pourtant, en offre une illustration magistrale en démontrant la pertinence de cette approche lorsque, bien employée en écoutant vraiment la parole de «ceux d'en bas », elle élargit la compréhension de l'histoire des sociétés au-delà de la seule narration des hauts faits des élites et de leurs représentations. Tout cela, bien sûr, ne démontre que trop le faible degré d'arrivisme académique de notre auteure, mais la très forte cohérence qui existe chez elle entre ses motivations, ses problématiques et ses résultats de recherche. Qui nous donnent pour finir ce

Il

« Chili: sur les traces des mineurs de nitrate» et nous invitent au moins à deux réflexions, pas si courantes par les temps qui courent: 1/ l'une, concernant le matériau même de l'historien qui se voit rappeler que la recherche du temps perdu n'est pas l'apanage du «petit Marcel» et de sa madeleine, des archivistes et des «psy », mais qu'elle peut prendre aussi la forme plus angoissante exprimée par ce témoignage si typique de ce qu'ont vécu ces «empampados » : «Pour me souvenir de mon enfance, je n'ai que de la terre et de la poussière. Rien d'autre ». 2/ l'autre, concernant cet outil analytico-synthétique utilisé d'abondance par Véronique Brunet dans son enquête alors qu'il était si rarement mentionné par la majorité de mes ex-collègues patentés en «cours d'introduction à la méthodologie de l 'histoire» : l'intelligence du cœur.

Jean PIEL (Professeur émérite d'histoire de l'Amérique latine de l'Université de Paris 7 - Denis Diderot)

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EN GUISE D' AVERTISSEMENT

AU LECTEUR.

Je tiens à aviser le lecteur qu'à l'origine, ce travail devait faire l'objet d'une thèse universitaire. En effet, cela me semblait être la suite logique du DEA, et l'unique possibilité pour moi d'être publiée, et surtout, lue. C'est donc en tant que chercheuse thésarde que je me suis présentée aux «enquêtés» dont les témoignages forment les piliers de cet ouvrage. Cette démarche a donné un côté «scientifique» à mes recherches approfondies et j'ai eu la chance d'avoir un directeur toujours positif et enthousiasmé par mon sujet. Mais le cadre strict des normes et des délais universitaires étaient incompatibles avec le pathos de la pampa dont j'entends parler, et étriquaient les sentiments et opinions personnels. Après une période de remise en question, ma réflexion a évolué vers l'évidence de l'inadéquation de l'exercice universitaire pour permettre aux pampinos de «parler», et à moi de jouer mon rôle de maillon de la chaîne. L'écriture s'est alors libérée et j'ai décidé d'essayer de faire publier cet essai de façon indépendante, forte des encouragements de mon ancien directeur de thèse et de mes proches. Ma relation avec le Chili est affective et politique. C'est pourquoi ce livre n'est ni objectif ni ne représente l'histoire officielle. Il propose une lecture d'une période de l'histoire chilienne, d'un point de vue militant, du côté de la classe ouvrière et de sa mémoire.

QUELLE MEMOIRE POUR LE CHILI?
« Mesdames et Messieurs, nous sommes venus vous raconter ce dont l 'Histoire ne veut pas se souvenir». 1

J'ai voulu commencer cet ouvrage par ces vers de Luis Advis, extraits de la Cantate de Santa Maria de Iquique. Cette œuvre magistrale de la Nouvelle Chanson chilienne, ce récit du massacre des mineurs de nitrate, survenu dans l'école Santa Maria où les autorités d'Iquique les avaient parqués avant de les assassiner le 21 décembre 1907, m'ont marquée lorsque, adolescente, je les découvris pour la première fois, quelque temps après le coup d'état perpétré par la junte militaire de Pinochet en 1973. Le groupe Quilapayun était alors en exil en France et, ambassadeur de la chanson chilienne, interprétait cette Cantate, faisant ainsi connaître cette histoire au public européen, par des voix et une instrumentalité d'une grande beauté. Il est d'ailleurs terrible de penser qu'il aura fallu une actualité aussi sanglante que celle du coup d'état pour que beaucoup d'entre nous sachions où se situe le lointain Chili L.. Pour moi, aujourd'hui, trente ans plus tard, l'émotion et la révolte éprouvées alors sont intactes. De là est venu mon attachement indéfectible au peuple chilien et à son histoire, et tout particulièrement à l'histoire de sa classe ouvrière qui eut pour berceau cette terre minière du Nord, en plein désert d'Atacama. Bien qu'étant née en banlieue parisienne et n'ayant aucun Chilien dans ma famille, j'ai fait mienne cette histoire et je peux dire qu'elle a décidé d'une grande partie de ma vie, aussi bien sur le plan personnel que politique. Ma jeunesse a été nourrie par la chanson protesta latino-américaine (les Parra, Daniel Viglietti, Mercedes Sosa, Victor Jara, Atahualpa Yupanqui, Inti Illimani, Illapu, Quilapayun ...) qui a pour moi une valeur universelle: celle de l'être humain, de son droit à une existence digne et à la liberté. Contre l'injustice, la misère et la barbarie dictatoriale qui sévissaient alors dans presque tous les pays latinoaméricains, elle était - et est toujours - la voix de la mémoire et de la révolte. Très jeune, j'ai rêvé d'aller sur ce continent. Ce rêve a pu devenir réalité. A partir de 1993, j'ai commencé à voyager régulièrement au Nord du Chili, à Antofagasta et dans ce qu'on appelle la pampa du salpêtre. En parcourant les silencieuses salitreras abandonnées, en voyant les gares désaffectées, j'ai pu saisir l'importance capitale des travailleurs de la pampa nitrière. Aussi ai-je décidé d'aller à leur rencontre. Au travers d'entretiens enregistrés sur magnétophone, j'ai invité à raconter leurs souvenirs, bons et mauvais, ceux qui ont fait jaillir l'or blanc du désert hostile, ceux qui sont nés dans ces campements, qui y ont vécu rires et larmes, succès et échecs,
1 L.Advis, Cantata popular de Santa Maria de Iquique, chantée par QuHapayun, Djcap, S. D.

naissances et deuils. Des hommes et des femmes qui, venus du sud du Chili, du Pérou, de Bolivie, de Chine, de l'ex-Yougoslavie et d'ailleurs, apportèrent leur force et leur intelligence et créèrent un type d'homme nouveau, le pampino, une identité, une région, le Norte Grande. En France comme au Chili, nombreux sont les intellectuels qui pensent que la notion de classe est dépassée, que la classe ouvrière n'existe plus et que le seul fait de la mettre au cœur de préoccupations historiques est du prosélytisme. Mais est-ce du prosélytisme que d'avoir une démarche «militante» de la mémoire, que d'aller interroger les simples, les «gens du cru», les acteurs d'une histoire qui appartient à l'Histoire mais que l'Histoire veut parfois oublier ou simplement minimiser? Le lecteur en jugera. Mon propos n'est pas de justifier ma démarche auprès de ceux qui pensent que l'histoire orale est une histoire de seconde zone et que les témoignages ne servent qu'à corroborer un point de vue scientifique avec un grand S. Mon propos est de donner le rôle principal à ceux d'en bas - los de abajo, comme le titre du roman du mexicain Mariano Azuela -, ceux qui ont, par leur sueur, leur sang, leurs sacrifices, forgé l'Histoire d'une terre où rien n'aurait vu le jour sans eux, ceux à qui on ne demande rien que de subir en silence. Surtout au Chili, où la mémoire populaire a si souvent été bâillonnée, assassinée au cours d'époques de dictatures sanglantes, absente des manuels scolaires, censurée violemment: l'amnésie imposée «comme raison d'état», selon l'expression de Luis Sepulveda à propos du régime de Pinochet. De nombreux Chiliens ont appris l'histoire du massacre perpétré dans l'école Santa Maria d'Iquique grâce à la Cantate de Luis Advis. Ce n'est guère étonnant, puisque l'un des principes fondateurs de la Nouvelle Chanson chilienne était .de donner la parole aux petites gens, au travers de paroles de chansons et de restituer leur Histoire que l'Etat voulait faire oublier. C'est bien pourquoi ce mouvement artistique était révolutionnaire dans toute l'assertion de ce terme. D'ailleurs, le régime militaire ne s'y est pas trompé en persécutant les artistes, en assassinant Victor Jara. Ce mouvement artistique est parti des préoccupations des gens, de leurs expériences uniques et collectives, et ne les a pas regardés d'en haut, comme une tête pensante qui se croit supérieure à eux. L'historien Gabriel Salazar s'est justement insurgé contre l'attitude des sociologues d'une part, qui ne viennent interroger les «petits témoins» que pour obtenir des chiffres, des statistiques fiables, et des politiciens d'autre part qui, quant à eux, viennent renouveler ou renforcer leur échantillon d'électorat qui leur permette d'asseoir leurs fonctions. Dans les deux cas, les témoins «d'en bas» servent aux intérêts personnels de leurs enquêteurs qui s'intéressent «d'en haut» à la vie du «petit peuple» : « Et quel texte officiel rappelle que ces vies, malgré tout, oeuvrèrent et oeuvrent encore pour tous leurs compatriotes, même ceux qui ne sont pas 16

pauvres? Ces vies de journaliers, par exemple, qui conquirent à pied et à la force du poignet les frontières minières, le désert nitrier (...) ? » 1 Dans les deux cas, ils se font déposséder de leur histoire. Au Chili, dix-sept ans de dictature, de «raison d'état», ont signifié la négation de la mémoire: suppression physique de personnes d'opposants, destruction massive de livres, de journaux et autres documents. La peur instituée a accéléré le processus: les victimes de la répression elles-mêmes ont enterré, détruit, brûlé. Leur survie et celle de leurs proches en dépendaient souvent. Mais comment un événement d'une telle violence aurait-il pu échapper à la mémoire et à l'Histoire? Septembre 1973 est associé à des images choc qui ont frappé le monde entier: le Palais de la Moneda bombardé en flammes, les stades de foot devenus camps de détention et de torture, les perquisitions et les rafles massives dans les quartiers populaires, les autodafés, un Pinochet impassible affublé de lunettes noires2 déclarant lutter contre le chaos marxiste. Ces images font partie de la mémoire collective internationale, comme autant de crimes contre 1'humanité. Pourtant il a fallu bien du courage à ceux qui ont filmé à découvert ou en cachette, qui ont photographié au péril de leur vie, qui ont écrit, enregistré, témoigné, fait passer des documents à l'étranger afin que le monde sache ce qui se passait dans ce pays du bout du monde pris dans l'étau de la répression et de la barbarie. Déjà, lors du tournage de La Bataille du Chili, un film de Patricio Guzman, un caméraman argentin avait filmé sa propre mort le jour du tancazo. Sa mort laissait présager des ténèbres des années à venir. Pour le spectateur, l'image qui bascule est celle de la répression qui veut éliminer tout témoin - plus tard, Pinochet au pouvoir déclarera les
caméras interdites -.

Témoin: le mot-clé est dit. Témoigner est un acte conscient, et la conscience donne la force de libérer la parole bâillonnée. L'histoire orale du peuple «d'en bas» est d'une importance sociale, elle est un choix politique. Gabriel Salazar écrit que, vers 1976, commencent les interviews de prisonniers politiques, d'habitants des poblaciones misérables. De son côté, le Vicariat de la Solidarité constitue des archives. Cette démarche de recueillir cette mémoire populaire, faite dans une perspective de lutter «pour conserver la vie, la vérité et l'identité» (Salazar), sera considérée comme du «délire» par certains intellectuels chiliens. Le même historien cite Paul Thomson, sociologue britannique:

I G. Salazar, La Historia desde abajo y desde dentro, Santiago de ChiJe, 2003, p.161. 2Dans son 1ivre, à la page 48, Jorge Montealegre cite un article de La Tercera du 22/11/1999 dans lequel Pinochet lui-même confesse que porter des lunettes noires était une façon de dire les choses, qu'iJ mentait souvent et que le mensonge se lisait dans le regard.

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« L 'histoire orale est une histoire faite avec les gens eux-mêmes (...) Elle aide les moins favorisés, surtout les plus âgés, à récupérer dignité et

coniff lance en SOl». Dans une situation d'oppression, témoigner est un acte de résistance contre le régime, contre le silence et l'obscurité qu'il veut imposer.C'est un moyen de récupérer sa mémoire, de se réapproprier son histoire et de retrouver une dignité bafouée. C'est aussi l'expression d'une souffrance niée par le pouvoir. Une dictature est une entreprise de «dé-mémorisation». En prenant le pouvoir, la junte de Pinochet déclarait mettre fin à une guerre: en réalité, il n'y eut pratiquement pas de résistance armée, les militaires contrôlèrent le pays en deux jours, et le Rapport Rettig (1991) évalue à 25 le nombre de tués parmi les forces de l'ordre et à plusieurs milliers le nombre de morts et disparus civils au cours des années de dictature. Mensonge, silence, culpabilisation des victimes par rapport à ce qui leur arrive (<<ilsl'ont cherché») sont des outils de cette «dé-mémorisatioID>. No paso nada - il ne s'est rien passé - peut, outre le titre d'un roman d'Antonio Skârmeta, être le résumé de la version officielle des couches sociales ayant soutenu le coup d'état de 1973. Mais: «la mémoire ne se rend pas», a écrit Carmen Castillo. En effet, ce qui s'est réellement passé a fini par se savoir et par mettre mal à l'aise les anciens proches du régime. Un historique mea culpa de l'armée par la voix de son Commandant en chef Juan Emilio Cheyre a été publié dans le quotidien La Tercera le 5 novembre 2004. Ce texte est intitulé: <<Arméedu Chili: la fin d'une vision». Le général y affirme clairement que «les violations des droits de l'homme ne peuvent jamais et par quiconque avoir une justification éthique».A mon avis, il s'agit pour l'armée surtout d'un coup médiatique visant à apparaître <<politiquement correcte et respectable» après des années de crimes. Le général Cheyre explique qu'entre 1973 et 1990, l'armée avait dû faire face à ses responsabilités dans un monde divisé en deux blocs par la Guerre Froide, et qu'elle avait - dans ce contexte précis - «l'absolue certitude que son procédé était juste et qu'elle défendait le bien commun général et la majorité des citoyens». Le général s'arme de prudence et devance les critiques -«légitimes», dit-il - arguant de «la logique de confrontation» qui régnait alors au Chili. Certainement, Cheyre veut parler de confrontation sociale, plus exactement de lutte de classes. Ce qui signifie bien sûr que, dans cette lutte de classes, l'armée a choisi son camp, celui de la bourgeoisie revancharde et haineuse qui craignait de voir les ouvriers et les paysans se saisir des terres et du pouvoir. A propos du dernier discours de Salvador Allende depuis le Palais de la Moneda assiégé, Carmen Castillo écrit:
]

.

J

P. Thomson, În G. Salazar, op. cil. 18

«Ses dernières paroles publiques ont été: «L'armée a trahi». Elle n'avait } pas trahi: elle ajoué son rôle». Je partage cette opinion: dans cette lutte de classes, l'armée a bel et bien choisi le camp des exploiteurs, qui ne voulaient pas que les masses populaires chiliennes donnent des idées subversives aux autres peuples du cône sud spoliés par les mêmes. Alors la déclaration de Cheyre n'a rien de subversif aujourd'hui même si c'est un fait sans précédent, car il considère que le Chili d'alors (celui de la lutte de classes) est révolu. Certes, il exprime la compassion de l'armée actuelle envers les victimes et cite les efforts consentis par elle pour que les violations des droits de I'homme «ne se reproduisent jamais plus», évoquant la participation des militaires à la table de dialogue et aux recherches des détenus disparus. On peut se demander si l'année aurait fait ce «mea culpa» sans l'acharnement des associations et des familles qui ont exigé de savoir «d6nde estan» des années durant jusqu'au jour d'aujourd'hui. Cependant, le fait que des dignitaires de l'armée déclarent solennellement leur institution coupable d'avoir commis des atrocités est sans nul doute bénéfique pour les victimes de la dictature. Leurs souffrances ont des coupables qui sont nommés et la reconstruction morale peut avancer. L'oubli ne l'a pas emporté sur la mémoire. De même, le rapport de la Commission Nationale sur la Prison Politique et la Torture de la fin 2004 est essentiel dans ce sens. A la demande gouvernementale, ce rapport regroupe et analyse le témoignage de 35868 personnes qui ont été victimes de détention et de torture pour raisons politiques, entre le Il septembre 1973 et le 10 mars 1990. Les témoignages ont été recueillis dans toutes les régions du Chili, ainsi que depuis l'étranger par l'intermédiaire des consulats. Les membres de cette commission ont été désignés par le gouvernement. II est à noter que, dans son directoire, il ne se trouve aucun dirigeant des associations d'anciens détenus, bien qu'il y ait eu des rencontres avec elles. Les personnes chargées de recueillir les entretiens, jeunes bien souvent, ont vécu là une expérience marquante, bouleversante et angoissante, car beaucoup n'avaient jamais entendu ni même soupçonné rien de tel. La vie de chacun en est forcément bouleversée ou, tout au moins, sa vision du monde, de la société qu'il croyait connaître. Quant à la personne qui raconte l'enfer vécu, elle le revit une nouvelle fois certes, mais autrement qu'au travers de ses cauchemars et elle jette des mots face à des personnes qui ne sont pas ses proches et qui ne sont pas dans le même pathos. Cette tâche de donner et de recevoir de tels témoignages est une expérience douloureuse qui ne laissera personne indemne. Cependant, à l'heure où j'écris ces lignes, et quelles que soient les conditions dans lesquelles a été fait ce rapport, il est indéniable que le peuple
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C. Castillo et M. Echeverria, San6ago =Paris, Je vol de la mémoire, Paris, 2002, p. 156.. 19

chilien est en train de faire un travail de mémoire unique, que la France, par exemple, n'a pas encore été capable de faire par rapport à la guerre d'Algérie. Au Chili, pays où donner le fouet était un châtiment autorisé par la loi jusqu'en 1949, il va être créé la loi 19.992, loi de réparation économique et juridique envers des victimes de l'Etat dictatorial. Il est question de les aider en priorité dans le domaine de la santé, de l'éducation et du logement. Il est question de créer un Institut National des Droits de l'Homme. Le travail d'archive et de mémoire déjà fait pour la justice est reconnu officiellement, y compris par l'UNESCO, dans le cas des Archives du Vicariat de la Solidarité. Cette démarche de reconnaissance, ce souffle libératoire de la parole ne peuvent qu'être positifs pour les victimes et leurs proches. Un peuple qui bâillonne sa mémoire et nie son histoire ne peut être libre. Je pense que ce qui se passe au Chili est un progrès immense pour la conscience humaine et sociale. Mais la démarche gouvernementale a eu des limites que je dois dénoncer, à partir des éléments dont je dispose: le discours de l'ex-président Ricardo Lagos, daté du mois de novembre 2004, et quelques réactions d'associations d'ex -détenus. D'abord, de nombreux témoignages n'ont pas été pris en compte ou n'ont pu se faire dans le cas où les victimes étaient mineurs au moment de leur détention. Il ne faut pas oublier que les enlèvements d'enfants ou la torture sur leur personne étaient une pratique généralisée en guise de pression sur les adultes. Ni que les femmes enceintes étaient systématiquement torturées. L'association des ex-mineurs détenus a d'ailleurs adressé une lettre de réclamation auprès de la commission des droits de l'homme des Nations Unies le Il février 2005. D'autre part, une profonde colère m'anime à la lecture et relecture du discours présidentiel, dans lequel je retrouve des arguments semblables à ceux du général Cheyre. Un président vraiment socialiste - donc marxistene dirait pas que l'armée «s'est écartée de sa tradition historique». Quant à l'hypocrite <~en'ai pas de réponse face à cela», à la question du «pourquoi de l'horreur et de telles conduites humaines», elle soulève mon indignation: c'est tout simplement la haine de classe, celle de la bourgeoisie envers la classe ouvrière et paysanne, qui a justifié cette dictature comme toutes les autres. Pour le comprendre, il suffit de voir une scène de l'excellent film d'Andrés Wood, Machuca, dans laquelle les parents des collégiens, aisés et démunis, sont réunis par le prêtre directeur et s'affrontent verbalement. La mère de Pedro Machuca émeut fortement l'assistance en évoquant la vie de son père métayer et ses propres espérances de changement social. Elle est violemment interrompue par la mère de Robles qui l'injurie de cette façon: «Sale aigrie! Pourquoi ne pars-tu pas? Les marxistes dehors! ». Plus tard, c'est la mère de Gonzalo Infante qui, au cours d'une manifestation, insultera Silvana, l'adolescente amie de Pedro et Gonzalo, et lui dira: «Retourne à ton 20

bidonville! ». La haine de classe atteint là son paroxysme et, quelques scènes plus loin, l'horreur sera réelle, illustrée par les exactions des militaires dans le bidonville, l'assassinat de Silvana qui voulait protéger son père. Le réalisateur Andrés Wood était un enfant de huit ans en 1973 et fait partie des témoins impuissants de l'horreur perpétrée. Machuca est la première œuvre de fiction - depuis la dictature - à évoquer la tragédie, a attiré une foule de spectateurs, et a soulevé de nombreuses polémiques. Ce film courageux - tout en ne prétendant pas être politique - pose clairement les limites d'une éventuelle <<réconciliation» des deux camps. Je ne sais si Ricardo Lagos aura vu Machuca, mais il est certain que nous n'en aurons pas la même lecture. A propos de la «loi de réparation», sur le plan économique, R. Lagos reconnaît qu'il est «impossible de réparer des dommages physiques et spirituels qui ont marqué la vie de tant de compatriotes» et parle d'une «austère compensation» de I 12.000 pesos mensuels. Le site internet des anciens détenus de l'île Dawson (www.da\vson 2000) insiste clairement sur le fait que ce qui s'est passé est irréparable, et sur l'impact du discours présidentiel. L'expression «austère compensation» a eu un effet violent chez de nombreuses victimes et le principe de demander ou non une indemnité suscite bien des discussions et sentiments contradictoires. Quant à la Coordinacion de las Agrupaciones de ex Presas y Presos de Chile, dans sa déclaration publique du 29 novembre 2004 intitulée Verdad, justicia y reparacion integral, elle s'indigne des atennoiements du président à propos de la décision concernant le montant de l'indemnité compensatoire: «Il nous semble être une grossière manipulation que de parler d'austérité, des plus pauvres et du financement du «Plan Auge », étant donné que ce qui nous conduisit à la prison et à la torture fut et est encore notre engagement envers les plus pauvres et lajustice». A juste titre, car effectivement les victimes qui sont en âge de prendre leur retraite n'ont souvent pas les moyens suffisants pour vivre décemment sans travailler, alors qu'il serait temps pour eux de se reposer! Mais lorsqu'on vit au Chili, sous le règne de l'ultra libéralisme économique, on sait que 112.000 pesos peuvent payer la mensualité de l'université où étudie le fils, la petite-fille ou la nièce, ou tout simplement le loyer. Alors, entre rage, frustration et douleur, le choix devient problématique. Certains refuseront sans doute l'indemnité. R. Lagos ne s'y trompe pas et, dans une tactique manipulatrice, évoque leur «geste solidaire». En réalité, il sait très bien que la dignité bafouée ne s'achète pas et que justice n'est pas faite.De plus, les victimes de la répression appartiennent essentiellement aux couches défavorisées de la société chilienne. Ce n'est pas un hasard si la répression fut la plus brutale dans les poblaciones ! C'est d'ailleurs ce que critiquent les associations des victimes. C'est aussi pourquoi sur le site internet El Siglo on peut trouver le nom des anciens tortionnaires qui sont dénoncés sur la place 21

publique. J'ai appris que l'un d'entre eux, harcelé, ayant dû changer plusieurs fois de travail, s'est suicidé en se jetant dans le vide en janvier 2005. Bien sûr, cette mort ne change rien et ne ramène pas les disparus, mais la vérité éclate au grand jour et le fardeau du silence qui régnait auparavant recule et se fait moins lourd aux épaules des victimes. La même coordination citée précédemment veut que tous les coupables soient condamnés et déclare: «Nous reconnaissons le travail réalisé par la Commission Nationale sur la Prison Politique et la Torture et sa contribution, bien que partielle, à l'établissement de la vérité -avec pour réserve, les limites imposées par le décret présidentiel - ». Ricardo Lagos a effectivement raison en disant «qu'il n'y a pas de lendemain sans hier». Seulement, tout dépend du pourquoi de la mémoire. R. Lagos le dit et le répète dans son discours: pour lui, il s'agit de rapprocher les Chiliens, non de les diviser. L'armée n'est donc pas remise en cause en tant qu'institution au service de l'état bourgeois. Au contraire, elle devrait être réhabilitée si l'on suit la logique du discours, puisque les crimes commis «s'écartent de sa tradition historique» et que «les forces armées appartiennent à tous les Chiliens». Vraiment? N'est-ce pas l'armée chilienne qui a massacré à maintes reprises les ouvriers grévistes du salpêtre ou d'ailleurs? R.Lagos n'utilise pas le terme de «trahison» mais son raisonnement ne diffère pas de celui de Salvador Allende. C'est le même respect envers l'appareil d'état de dirigeants profondément réfonnistes et prêts à reproduire la même politique suicidaire pour la classe ouvrière. Alors, au sujet de la Comision Nacional sobre Prision Politica y Tortura, faut-il <<jeterle bébé avec l'eau du bain» ? Certainement pas, et ce, malgré les limites imposées par le gouvernement de l'ancien président Lagos. En effet, même si les dirigeants socialistes ne veulent tirer aucune leçon de I'histoire passée, le témoignage de milliers de victimes a été sollicité et mis sur le devant de la scène, et c'est essentiel. Il était capital de faire appel à eux, car ce sont eux qui ont vécu l'amnésie et le silence imposés par la force politique et économique. Ils sont les «vecteurs du souvenir» : «La mémoire nationale, celle qui s'inscrit dans un patrimoine commun, se forme après réception de multiples signaux. On appelle ici vecteur tout ce qui propose une reconstruction volontaire de l'événement, à des fins sociales. Qu'elle soit consciente ou non, qu'elle délivre un message explicite ou implicite, les nombreuses représentations de l'événement participent toutes à la définition d'une mémoire collective». 1

Dorénavant, ce ne sont plus les seules associations

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ces «vecteurs

associatifs»- ou les proches des victimes qui sont le réceptacle de cette mémoire, mais bien toute la société chilienne. Et, inévitablement, cette
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H. Rousso, Le syndrôme de Vichy 1944-198..., Paris, ]987, p.233. 22

dernière en tirera d'importants enseignements pour le présent et le futur. En son sein, j'en suis sûre, apparaîtra une nouvelle génération désireuse d'abattre un système capable d'engendrer une telle barbarie comme les dictatures, car: «La pratique du témoignage rétablit sur tous ces plans la solidarité humaine. Il s'agit de raconter la vérité telle qu'elle peut être racontée d 'homme à homme, de rétablir la fonction de liaison du langage, de restaurer les valeurs constitutives de l'appartenance à une communauté de semblables en dénonçant des principes bafoués, de rappeler les
responsabilités de chacun pour le présent». 1

Renaud Dulong évoque ici les témoignages des rescapés des camps d'extermination nazis et je crois que c'est tout aussi vrai pour les victimes de la dictature de Pinochet. Rien ne remplace la parole, pas même les plus beaux monuments. Ariel Dorfman, qui fait référence à ceux qui, au Chili, ont perdu foyer, travail, revenus et droit à la santé, aux souffrances des habitants des poblaciones, aux exilés politiques ou économiques, écrit à propos du Mur de la Mémoire du cimetière général de Santiago, et de son impossibilité à être «complet», à représenter toutes les souffrances: «Ce mur ne rappelle pas les centaines de milliers de Chiliens qui furent torturés et ont survécu, ce mur ne comprend et ne peut comprendre leur inépuisable mémoire ». 2 Un autre exemple: la caserne Terranova plus connue sous le sinistre nom de Villa Grimaldi, située dans la commune de Penaloén, est l'un des lieux de torture de la capitale. S'y trouve désormais le Parc de la Paix où a été érigé, en 1998, un mur sur lequel figurent 225 noms de personnes qui y sont mortes sous les sévices des bourreaux. Ce mur est inachevé. «On doit compléter ce récit, tout comme doit être complétée l 'histoire d'un Chili réduit au silence pendant longtemps. L 'histoire de la Villa Grimaldi, en tant que production sociale, réaffirme la nécessité de parler, d'échanger, de célébrer et de créer des rituels qui parlent du passé, dans le présent, et qui préparent des conceptions sociales pour l'avenir». 3 «Rien au monde de plus invisible qu'un monument», a écrit Robert Musil sur l'imperméabilité des monuments. Certes, ces monuments ont le mérite d'exister et rappellent au visiteur I'horreur passée. Certes, leur présence est la volonté de beaucoup et soulage un instant leurs spectateurs du fardeau de leur mémoire. Certes, ils sont des vecteurs officiels du souvenir, une reconnaissance de la responsabilité de l'Etat envers les morts et les disparus

I R.Dulong, Le témoin oculaire, Paris, 1998, p.226.. 2 A. Dorfman, Mas aHa del miedo, Santiago de Chile, 2003, p. 9. 3Revista Europea, n069, octobre 2000, p. 86.

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dont les noms figurent. Mais tout dépend de qui est le visiteur, du pourquoi et du comment de sa volonté de mémoire. «(...) la mémoire privée de conséquences contient les germes de sa propre destruction. Nous contenter de noter passivement les contours de ces mémoriaux, ne pas voir leur genèse et ne pas être affectés par l'acte de remémoration, c'est dire que nous ne sommes souvenus de rien». 1 Enfin, il ne faut pas confondre la mémoire vivante collective avec la mémoire officielle car: «Edifier une stèle, organiser une commémoration, cela a déjà une autre signification. Un monument commémoratif est toujours un monument aux 2 morts...».

Pour preuve, les funérailles de la dirigeante du Parti Communiste Chilien, Gladys Marin décédée dans la nuit du 5 au 6 mars 2005 à l'âge de 63 ans, des suites d'une tumeur au cerveau. Considérée comme la pasionaria chilienne, Gladys Marin est responsable des Jeunesses Communistes lorsque survient le coup d'état. Elle entre alors dans la clandestinité mais sur décision du Parti, elle doit s'exiler à partir de décembre 1973. Elle assume des tâches de solidarité à l'étranger, avant de revenir clandestinement au Chili en 1978. Gladys Marin ne faisait pas partie des politiquement correctes, ayant toujours soutenu le régime de Fidel Castro et prôné la lutte armée pendant la dictature. Candidate aux élections, elle n'obtenait qu'un faible pourcentage. Mais elle imposait le respect, de par sa combativité et sa détermination. Son décès m'a touchée personnellement car je l'ai vue deux fois. La première, le 13juin 1975, lors de l'Année Internationale de la Femme: le Parti Communiste Français avait organisé à l'lIe Saint Denis (93) un meeting où étaient invitées des femmes en lutte du monde entier, entre autres Angela Davis, Virginia Vee et Gladys Marin. C'est Gérard, le secrétaire de cellule du quartier qui avait insisté auprès de mes parents pour que je vienne. Je n'oublierai jamais cette belle journée estivale. Mon père était à mes côtés. Je me souviens même aujourd'hui de la tunique orange fleurie que je portais! C'est aussi là que j'ai découvert le groupe Quilapayun chantant El pueblo unido jamas sera vencido, repris en chœur par une foule enthousiaste et solidaire. J'avais quinze ans et j'écoutais ces femmes, qui luttaient durement à l'autre bout du monde, nous remercier de la solidarité qui, elles l'affirmaient, les avait sauvées de la prison ou de la mort, ou bien des deux! Je sais que c'est ce lOur précis que j'ai pris ma décision: je militerai au sein du mouvement communiste. La deuxième «rencontre» avec Gladys Marin eut lieu presque trente ans plus tard, au tout début de ce 21 ème siècle, à Antofagasta. Le Parti
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J. Young, in Annales E.S.C., n° 3, 1993, p. 743.
et E. Temime, Les hommes de Renault-BiIIancourt, paris, 2004, p.7.

2J. Costa-Lacoux

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Communiste avait préparé un rassemblement sur le Paseo Prat, en centre ville, pour accueillir la camarade candidate aux Présidentielles. Je me trouvais dans cette haie d'honneur improvisée. Même si je critique le côté stalinien de Gladys Marin, je tiens à dire qu'elle a fait partie de ceux qui m'ont donné envie de militer pour un monde juste, sans misère ni exploitation. Ce qui s'est passé à sa mort m'a d'autant plus surpnse. Le gouvernement a décrété un deuil national de deux jours, les 7 et 8 mars. Des milliers de personnes sont venues saluer la dépouille de Gladys Marin au Palais du Congreso. Ricardo Lagos et les autres personnalités présentes à la veillée funèbre ont chanté ensemble L'Internationale. Le quotidien français Le Monde du 8 mars 2005 cite l'ex- président chilien: «En dépit des différences politiques, Gladys Marin a incarné les meilleurs idéaux du Chili». Gladys Marin mérite certainement ce grand hommage populaire, sincère, lui. En ce qui concerne la sincérité et le désintéressement des membres du gouvernement chilien, j'ai des doutes et je pense aux vers de Georges Brassens: «Il est toujours joli le temps passé, une fois qu'ils ont cassé leur pipe,
on pardonne

les morts sont tous des braves types». I

à tous ceux qui nous ont offensés,

Encenser. .. pour mieux enterrer? Comme si Gladys Marin était, elle aussi, le symbole d'une époque à jamais révolue. Est-ce là le message que voudrait faire passer la mémoire officielle? Imaginer Ricardo Lagos chantant L'Internationale me met en colère, car je me demande comment il l'ose. En août 2003, je me trouvais à Antofagasta et le 13 de ce mois, je me suis rendue à la Plaza Colon, afm de me joindre aux manifestants qui s'y étaient rassemblés (environ 250 personnes), avant de défiler brièvement jusqu'à la place du marché central. La Centrale Unique des Travailleurs (CUT) avait appelé à une journée de grève nationale afm de protester contre les difficultés rencontrées par l'ensemble des travailleurs. Cette grève avait une importante valeur symbolique car c'était le premier appel lancé enfin par la CUT depuis la fin de la dictature, soit treize années après. Eh bien, l'ex- président Lagos et son gouvernement, médias à l'appui, ont pesé de tout leur poids pour que cette grève soit, non seulement un échec, mais aussi qu'elle ne soit pas vue d'un bon ceil par la population. Pressions, intimidations, menaces d'appliquer le Loi de Sécurité Intérieure envers ceux qui «causeraient des troubles», présence policière massive (en particulier dans la capitale), les travailleurs ont eu droit à tout. Sans oublier
I

G. Brassens, chanson Le temps passé.

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les remarques «offusquées» du gouvernement qui disait ne pas comprendre qu'on puisse se servir de la grève lorsqu'on ne vit plus sous une dictature, et qu'il ne fallait pas déranger le «camarade Lagos» qui faisait de son mieux, etc.. .. Résultat: grève et manifestations ont quand même eu lieu. Les gens ont fait ce qu'ils ont pu pour participer ou soutenir la grève (grève effective, débrayage, absentéisme...). Je me souviens que mon amie Victoria, la professeur de français qui m'héberge à Antofagasta, était sur son lieu de travail mais se réunissait avec ses collègues pour une journée de réflexion, tous les élèves du lycée ayant décidé de ne pas venir en cours, afin d'être eux aussi solidaires. Je me souviens aussi que Victoria pestait contre le syndicat enseignant qu'elle jugeait peu déterminé face à la gravité de la situation sociale! Il faut dire que dix-sept années de dictature et quatorze ans de Concertation donnent lieu à un bilan catastrophique en matière de liberté d'expression! Même si l'article 8 (qui déclarait la lutte de classes anticonstitutionnelle) a été abrogé, il n'empêche que la Constitution imposée par Pinochet le Il août 1980 est pour le moment toujours en vigueur. Elle affirme la liberté d'opinion, mais interdit la grève aux fonctionnaires d'Etat. Cette constitution autoritaire est un héritage du régime dictatorial. Seuls le Parti Communiste et l'extrême gauche la contestent actuellement. La Concertation, quant à elle, ne la remet pas du tout en cause, et continue la même politique néo-libérale menée par Pinochet. Les trente dernières années signifient donc un drame pour les travailleurs chiliens et leurs organisations. Parmi les travailleurs, une toute petite minorité est syndiquée, même si le mécontentement est réel et fort. Mais, contre vents et marées, cette grève a eu lieu et a été favorablement accueillie par la population. Quelle trace aura laissé la journée du 13 août 2003 dans les mémoires? Bien sûr, cela dépendra de ce que signifie le mot «grève» pour chacun, selon sa position et sa conscience sociales. Certains auront complètement oublié cette date, et d'autres en auront tiré des enseignements. La mémoire individuelle aura reconstruit cette journée à sa façon, avec ce qu'elle aura omis, mis en exergue, analysé. Cette «matière» fluctuante, fragile et têtue qu'est la mémoire, est vivante. Elle s'entretient, s'enrichit par la transmission, par la parole. Elle s'oppose à la mémoire officielle, figée une fois pour toutes. Au Chili comme ailleurs, une lutte permanente pour la mémoire vivante, celle de ceux d'en bas, est indispensable. L'histoire de l'Unité Populaire ne représente qu'une quinzaine de lignes dans les manuels scolaires, alors qu'elle a marqué profondément la vie de tout un peuple. Pour s'en rendre compte, il suffit de regarder les films de Patricio Guzman, comme Chili, la mémoire obstinée, où il fait revenir ensemble d'anciens détenus politiques à la Moneda, à Chacabuco, et recueille leurs réactions et souvenirs. Salvador Allende, le dernier film de ce 26

cinéaste «obstiné» qui veut faire réfléchir, n'a été accepté que par un seul distributeur au Chili. Les films qui étaient présentés à Paris, au cinéma Le Latina, du 23 au 30 novembre 2004, dans le cadre du festival 1588 minutes de cinéma documentaire chilien, n'ont pas été, dans leur grande majorité, vus par le public au Chili. A cette occasion, j'y ai découvert le documentaire de Ronnie Ramirez, Fantasmas de Victoria, qui m'a particulièrement intéressée et touchée car il fait le lien entre la mémoire ouvrière et le nitrate, ce qui est le «vif de mon sujet». Il donne la parole aux acteurs de la mémoire, aux témoins directs d'un passé mort pour les autres, mais bien vivant dans leur propre cœur. Le film commence par l'interview de Jorge, qui a participé à la démolition du campement de la salitrera Victoria. Il s'interroge, et dit que jamais il n'aurait pensé faire tant de mal à d'autres personnes, tout bonnement en faisant le travail qu'on lui avait demandé de faire. Un retour en arrière, avec des images de l'époque, explique l'origine de la mort de Victoria. En 1979, Pinochet visite le campement. Personne n'assiste à la cérémonie, hormis quelques officiels. Furieux, Pinochet décrète que Victoria est (<unnid de communistes» et ordonne son démantèlement. Pinochet n'a sûrement pas oublié, lui, que la conscience ouvrière chilienne est née ici, dans la désolation de la pampa brûlante. Dans ce documentaire, il est aussi question du Il septembre 1973. Cinquante et une personnes sont emmenées par les militaires lors de rafles et perquisitions qui ont lieu de 21 heures à 5 heures du matin. Ces personnes sont déportées au sinistre camp de concentration de Pisagua, où des corps criblés de balles ont été déterrés en 1990. Depuis, des romerias (pèlerinages) y ont lieu plusieurs fois par an, comme le montre le film, avec discours politiques et l'évocation de chaque compafi.ero tombé, mais presente dans les mémoires. Histoire avec un H et vie quotidienne sont autant de souvenirs qui affluent lors des retrouvailles de la fête des Morts le 1er novembre par exemple: l'image du premier baiser échangé sur ce banc, un ancien coin de rue rasé, l'église où l'on s'est marié, la visite de Fidel Castro, coiffé d'un casque de mineur, prenant la parole sous le kiosque de la place de Victoria... Dans la salle, non loin de moi, se trouvait un couple d'une cinquantaine d'années, natifs de Maria Elena, tous deux très émus par la projection. Je les ai abordés. L'homme pleurait, mais avait envie de me parler, me croyant chilienne exilée, comme lui. Il était tout jeune en 1973 et avait été incarcéré à la prison d'Antofagasta. La conversation fut abrégée car sa compagne était visiblement contrariée de le voir aussi ébranlé. Ce fut un moment très fort pour moi, car cette brève rencontre me renvoyait à ma problématique de légitimité. Ce n'était pas un hasard si je me sentais aussi émue, aussi concernée que ce monsieur rencontré au cinéma Le Latina. Décidément oui, je me sentais et je me sens partie prenante de cette histoire, et je pouvais 27

écrire, faire passer le message de ceux qui m'avaient accordé leur confiance et permis de parler en leur nom, à l'autre bout du monde. Dans le documentaire de R. Ramirez, une femme de Victoria dit une phrase essentielle: «tant qu'il y aura un pampino sur Terre, les fantômes de Victoria demeureront». Oui, il faut recueillir les témoignages des pampinos vivants. Il faut laisser la parole aux témoins, garants de la mémoire. Il faut aller réveiller les souvenirs des témoins à l'âge souvent très avancé. Pour sauvegarder leur mémoire, il ne faut pas attendre qu'ils soient morts et enterrés, que le village de Maria Elena disparaisse lui aussi, que le tsunami et le tremblement de terre sans précédent annoncés par les scientifiques pour le Norte Grande se produisent. Le propos est urgent! Ce n'est pas la mémoire officielle qui le fera, car elle participe au «tournons la page», au «n'en parlons plus». Au contraire, je suis de l'avis des historiens chiliens du collectif Oficios Varios qui ont dit, dans une interview accordée à Eco Pampino n023 de juin 2004 : "Un important travail est nécessaire, pour sauver de l'oubli l'expérience des membres les plus oubliés de la société». La quasi-disparition de l'industrie du salpêtre ne doit pas autoriser l'oubli par l'Histoire des ces lieux de mémoire où s'est rencontrée presque toute la planète.

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UNE APPROCHE

DE LA PAMPA

C'est en août 1993 que j'ai foulé pour la première fois le sol tounnenté et brûlant d'une salitrera : Humberstone. Je ne connaissais la pampa que de façon «livresque». Je venais d'écrire l'année précédente un mémoire de maîtrise «Le monde des mineurs du Nord chilien et la création littéraire chilienne du 20ème siècle». J'étais donc «abreuvée» de poésies, romans, chansons et autres essais touchant ce thème. Mais cela ne me suffisait évidemment pas: j'avais soif de mettre sur ces écrits des images, des sons et des odeurs. Ah ! L'odeur iodée de la pampa! Elle est unique, inoubliable et je pouvais comprendre concrètement pourquoi Neruda comparait la pampa à l'océan. Et cette chaleur sèche qui vous écrase... Et puis, la solitude, l'immensité... Aucun chant d'oiseau; le souffle du vent, lugubre, pour seul compagnon. De quoi rebrousser chemin! Pourtant, la vie est là; des traces d'une vie bouillonnante, là, au milieu des ruines et de la désolation. Machines, maisons, théâtre, outils, ferrailles çà et là. Mon imaginaire m'a permis de voyager à travers le temps et, tout en déambulant au hasard, me souvenant de mes récentes lectures, le village abandonné a retrouvé ses habitants, son animation et ses bruits: «On ne va pas impunément sur des lieux abandonnés: l'attente sensible y est plus forte et plus secrète qu'au cours d'une visite d'un musée ou d'un espace restauré. Les ruines de la modernité sont parlantes à qui veut bien les écouter. (...) Le lieu abandonné, souvenir d'une vie collective de production et de partage de souffrances, de joies, s'oppose à l'oubli tramé par la logique même de la conservation. Son enjeu, dans l'appréhension sociale et affective qu'il appelle, est de faire apparaître une «autre» mémoire le plus souvent portée disparue». 1 Effectivement, le musée du nitrate que j'avais visité la veille à Iquique ne m'avait pas fait le même effet. J'y avais bien pris en photo un superbe secrétaire d'administrateur, la lourde pelle du mineur, et plein d'autres choses en parfait état de conservation. Je me souviens d'avoir été très émue en voyant, derrière une vitrine, des fichas en carton, en tissu, en métal, gravées au nom de différentes salitreras, car je songeai alors au travail harassant qu'avait dû fournir l'ouvrier pour l'obtenir avant de la redonner à son patron par l'intennédiaire de la pulperia, aux luttes sanglantes menées par lui et ses camarades pour l'abolition de cette ficha, symbole de l'esclavage du pampino. Mais ce n'est qu'en prenant ce taxi colectivo en direction de Pozo Almonte, ce n'est qu'à Humberstone, sur le terrain, que j'ai pu m'approprier cette mémoire collective et la faire définitivement mienne. Le sensible s'unissait à l'intellect. Je me rappelle avoir entonné quelques couplets de la
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H.P. Jeudy, La mémoire du socia], Paris, 1986, p. 151-152,

Cantata Santa Maria de Iquique sous le kiosque de la place et ... gribouillé au stylo un «j Vivan los trabajadores /» sur la balustrade! La demeure du gardien des lieux était loin, j'étais seule au milieu des restes de ce village, mais je n'étais pas seule: cette terre était chargée d'histoire; les fantômes des centaines de travailleurs ayant souffert, aimé là, peuplaient l'espace. Il me semblait les voir quitter le campement qui s'appelait en 1907 La Palma, avec femmes et enfants, ayant décidé de s'unir à leurs frères de San Lorenzo et d'ailleurs, entamant la pénible marche vers l'océan, vers Iquique, vers les autorités gouvernementales, dans l'espoir d'être écoutés comme des personnes, et non comme du bétaiL La Cantate, qui faisait partie de mon imaginaire depuis l'âge de 15 ans, avait ses racines ici. Oui, ces vestiges me parlaient davantage que le plus complet des musées. Pourtant, en 1993, les producteurs de Pampa Ilusion (2001) et leur troupe d'acteurs n'étaient pas encore passés par là, pas plus que la restauration de quelques édifices dans leur sillage! En 1993, la salitrera Humberstone se trouvait en assez piteux état. Alors pourquoi ces ruines me parlaient davantage qu'une belle restauration «à l'identique»? J'ai trouvé une réponse dans ces lignes d'Henri-Pierre Jeudy, écrites à propos des espaces de l'archéologie industrielle, abandonnés à la nature: «Le rythme de la décomposition n'est pas sans analogie avec les mots de la mémoire (.u) Pourquoi la rouille, les lézardes, les éboulements seraientils des signes de mort? Les images, les récits et les fantasmes que suggèrent de tels lieux ne manquent pas de vie! La décomposition de ces bâtiments conserve la possibilité du récit, de l 'histoire parce qu'elle lie magistralement l'objet à la labilité de l'image». J Ainsi que le même auteur l'écrit plus loin, un lieu abandonné est le théâtre multiple des mémoires plurielles. Dès cette première visite dans la pampa nitrière, j'ai pressenti qu'il fallait faire quelque chose pour aider à la diffusion de ces mémoires. Et puis, surtout, cette terre symbolisait des choses essentielles pour moi, de par ma propre histoire: la naissance du prolétariat en tant qu'être social, les premières luttes ouvrières au Chili, l'espérance et le combat du mouvement ouvrier pour un monde meilleur. « Cela ne fait aucun doute que la grande grève de 1907, et son épilogue avec le massacre de l'école de Santa Maria, a symbolisé le mouvement ouvrier dans sa lutte pour revendiquer de meilleures conditions de vie ». 2 De même, je me sentais reconnaissante envers ces travailleurs qui, par leur travail harassant, avaient fertilisé les champs d'Europe et avaient,
1
2

Ibid, p. 80.
J. Panadés Vargas, in A los 90 afios de los sucesos de la escuela Santa Maria de Iquique,

Santiago de Chile, 1998,p.243.

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souvent au prix de leurs vies, lutté pour que le prolétaire ne soit plus un esclave des propriétaires industriels et des banquiers. Et cela, pour moi, dépassait les frontières, c'était universel. «La vérité, c'est que nous aurons toujours une dette envers les martyrs de l'école Santa Maria ». 1 Mon sentiment premier s'est confirmé et renforcé en février 1995, lors de mon second voyage au Chili, au cours duquel j'ai découvert la salitrera Chacabuco. J'étais partie pour les deux semaines de vacances scolaires d'hiver. J'avais rejoint à Antofagasta mes amis Emmanuelle, alors enceinte du petit Théo, et son compagnon le photographe Luis Navarro. Ils s'étaient échappés de la canicule santiaguine et se trouvaient chez une sœur de Luis, Irma. Celle-ci avait accepté de m'héberger aussi, sans me connaître. J'étais pour la première fois de ma vie adoptée par une famille chilienne très chaleureuse. Famille qui ne se limitait pas à ses seuls membres! Installée à Antofagasta, je continuai à collecter documents, livres et informations sur le Nord puisque à l'époque, je préparais mon mémoire de DEA sur le poète antofagastin Andrés Sabella, dont j'affectionnais tout particulièrement les écrits: il m'avait, à lui seul, donné l'envie de fouler la terre qu'il chantait dans ses poèmes et de connaître ses habitants, les No rtinos. Ce fut donc un voyage alliant plaisir et travaiL Très exotique aussi, puisque je découvris la plage à 35 degrés en plein mois de février! Douze jours, ce fut à la fois court et intense, chargé d'émotions de toute sorte. Aujourd'hui, dix ans après, le souvenir le plus marquant que j'en ai gardé est bien la découverte de Chacabuco. Plus qu'une découverte: ce fut une véritable rencontre. Un ancien ami de Luis nous y avait emmenés dans sa jeep. Quittant le bord du Pacifique et les palmiers de l'avenue Brasil, nous montions la route qui longe les poblaciones aux maisons modestes et souvent très, très pauvres, faites de bric et de broc et aux rues de terre battue, avant de serpenter longtemps entre les collines rocheuses. Au bout d'un moment, l'horizon enfm, un horizon aride, désertique: Antofagasta et son effervescence m'avaient fait oublier que nous étions dans l'Atacama! Derrière nous la ville, autour de nous et loin devant la pampa, sinistre et sans âme qui vive à priori. Je m'étais installée avec Manue à l'arrière de la jeep et nous discutions. A l'avant, les « connaisseurs» du terrain. Luis est nortino, natif d'Antofagasta. Pour lui non plus ce n'était pas une balade anodine. Communiste dans l'âme, Luis avait mis son talent de dessinateur et de photographe au service de la lutte pour la vie et la justice. A partir de 1978 et jusqu'à son arrestation en
1

Ibid, p.245.

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