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CHIRURGIEN DANS LA COLONIALE

De
329 pages
Madagascar, Vietnam, Sénégal, Cameroun, Tchad, Nouvelles-Hébrides, Calédonie, Côte d'Ivoire… : cette autobiographie remplie d'anecdotes, retrace la carrière d'un médecin militaire français au temps des colonies. Les vicissitudes, les contradictions, les difficultés, les doutes et l'amertume mais aussi les succès et les joies de cette longue aventure professionnelle " Outre-Mer ", soulignent la force de volonté et l'abnégation de ces " médecins du monde " avant la lettre.
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Collection « Mémoires du XXe siècle»

CHIRURGIEN

DANS LA COLONIALE

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-1849-3

Henri MERLE

CHIRURGIEN

DANS LA COLONIALE

La saga d'un Cul Noir

Préfacé par le professeur

(~laude OLIVIER

Editions L'HARMATTAN
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 - Paris

Préface

On ne sait plus en France ce qu'était la vie de ce corps du Service de Santé Militaire qu'on appelait Colonial. Les passions politiques, l'évolution des peuples vers leur indépendance, la condamnation du paternalisme font peut-être oublier que tout un groupe professionnel a choisi délibérément dès son plus jeune âge de donner son temps, son cœur, sa santé et quelquefois sa vie à des hommes différents par la race, la religion, les traditions, mais ayant tous en commun un profond appel vers une civilisation qui à tous égards était privilégiée. J'ai une grande estime pour les hommes tels qu'Henri Merle qui ont consacré outre-mer le meilleur de leur vie à améliorer les conditions d'existence des autres, à prévenir leurs maladies et à les en guérir. Son livre est particulièrement intéressant car on ne sait plus bien - et très vite on ne saura plus du tout - ce que fut l'existence de ces médecins, seuls responsables la plupart du telnps de la santé des populations locales. Je pense qu'il passionnera à la fois ceux qui vont aussitôt se retrouver à travers Henri Merle dans les conditions d'existence qu'ils auront connues et ceux qui, n'ayant jamais pu en ces temps passés sortir de France, sont curieux de savoir ce qui à l'époque se passait « ailleurs» . Henri Merle est né à Madagascar où son père était officier du Génie Colonial. C'est probablement grâce à ce père que ce pays possède encore quelques routes... A six mois, il suivit d'office ses parents à Mayence où son souvenir le plus marquant est la relève de la Garde devant le palais du Gouverneur. Il vint enfant au Tonkin dans cette douce Indochine d'avantguerre où l'on pouvait circuler partout, à condition de ne pas se présenter aux garnisons chinoises de la frontière qui risquaient de vous couper la tête. 7

Il passa son baccalauréat en Indochine à la veille de la Guerre. Il faut lire les pages où de 1939 à 1944 le jeune étudiant en médecine, balotté entre des mois d'appel sous les drapeaux et des intermèdes de vie universitaire, décrit ce que fut l'existence des français d'Indoctiine, livrés seuls à leur destin, en face de l'occupation japonaise, du développement du Vietmin, de l'occupation du Nord par les troupes chinoises. Après l'Indochine de ces années terribles qui contrastait tant avec celle d'avant-guerre, c'est la vie de brousse, pendant de longs mois dans les savanes du Nord de l'ancienne Afrique équatoriale française. Il y vécut la vie locale, dans des voitures incertaines, sur des pistes cahotantes, mêlé étroitement à la population dont il assurait, selon les consignes impératives qui étaient les siennes, la vaccination efficace parce que systématique. Après l'Asie et l'Afrique, voici qu'apparaît le Pacifique au hasard d'une affectation à Port-Vila. Aux Nouvelles Hébrides, dans ce condominion franco-britannique, vestige miraculé du traité de Versailles, aucune décision importante ne peut se prendre sans l'accord conjoint du Gouverneur anglais qui réside en face de la capitale dans un îlot et du Gouverneur français qui demeure sur la terre ferme, mais au point le plus élevé de la ll1êll1ecapitale. Il existe deux monnaies, la française et l'anglaise. On y circule à droite mais le dialecte local, le bichlamar, contient plus de mots anglais que français. Ce curieux ménage francoanglais a survécu aux bouleversements de la dernière guerre.. Il prouve que l'art du Gouvernement repose plus sur des données pratiques que sur de belles théories. Dans ces îles lointaines revivent la beauté des lagons du Pacifique et le souffle de volcans en pleine activité. Assistant des Hôpitaux militaires aux Hébrides, Henri Merle y prépare le chirurgicat des hôpitaux militaires où sa nomination lui vaut de diriger le trés important service de chirurgie de Treichville à Abidjan. Il y forma ses successeurs ivoiriens et ll1algré les sollicitations locales préféra rentrer en France, peutêtre las d'avoir été lui-même si longtemps colonisé par des supérieurs aussi lointains qu'inflexibles. Si les pays et les peuples décrits dans ce livre sont fascinants, la personnalitè de l'auteur y apparaît aussi avec une dimension certaine. Il lui fallut un singulier courage pour mener à bien dans les conditions les plus difficiles et parfois les plus absurdes les examens et les durs concours auxquels il réussit. Si je signale ces difficultés que la discrétion de l'auteur fait à peine entrevoir, c'est qu'elles furent et demeurent communes à tous ses cadets 8

exerçant actuellement sous le titre de Conseillers médicaux les mêmes fonctions. Qu'ils aient été enseignants ou bien médecins comme l'auteur, ou encore bâtisseurs comme son père, ce sont ces hommes, mal payés auxquels on a si souvent oublié de dire merci, qui ont laissé dans ces pays lointains la seule empreinte française durable, c'est-à-dire ce capital culturel commun qui demeure le meilleur garant de nos relations dans le présent et dans l'avenir. Claude Olivier

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L'expression « culs noirs» et « culs rouges» provient d'une expression lapidaire militaire désignant les 2 corps de Santé des Armées. Le fond des képis était noir dans les troupes de marine coloniales et rouge chez les médecins militaires métropolitains A l'heure actuelle les culs noirs n'existent plus.

10

.1.
Qu'est-ce qui m'a poussé à écrire?

réponds « à cause de la pauvreté de ma vie littéraire, et aussi
parce que j'avais tant d'impressions diverses que je ne pouvais pas ne pas écrire». De plus ma longue vie professionnelle avait fréquemment motivé ma littérature scientifique chirurgicale devant les plus hautes instances nationales et internationales de cet Art pour essayer de prolonger la vie à ceux qui meurent toujours dans le chagrin. L'antagonisme entre littérature scientifique et littérature des lettres se heurtaient en moi et fut le motif qui me décida à tenter de relever le challenge. Enfin apparut le dernier volet de ce triptyque qui me vint de Ines confrères qui m'ont convaincu que je devais écrire ce livre après que j'ai eu quitter l'armée pour ln'installer à Marseille. Ça a débuté comme ça. Moi j'avais rien dit, rien du tout. C'est les autres carabins que j'ai côtoyés dans ma deuxième vie, après la Inort de mon père, qui m'ont convaincu d'écrire les voyages de ma première vie, celle de militaire au temps des colonies. Eux ils étaient là, dans leurs cabinets, à s'emmerder, à regarder des dames, des enfants et des mecs à soigner. Chez chacun toute cette pathologie métropolitaine, qui ne les divertissaient plus, surtout avec toutes les mesures administratives qui les faisaient gerber, les obligeaient à baisser les yeux sur leur compte-courant alors qu'ils étaient pleins de rêves, polissons ou pas.

La réponse tient en plusieurs volets qui furent les suivants: Comme Maxime Gorki, ainsi donc à cette question, je

Il

Moi, j'avais fais ma vie comme chirurgien dans les hôpitaux des troupes coloniales sur tous les continents où flottait le drapeau de la République française et ça jusqu'en 1964. J'avais fait les guerres, dans ces hôpitaux d'outre-mer, soigné les noirs, les j aunes, les blancs égarés dans ces bleds, les rouges, en Asie, en Amérique du Sud, le Pacifique et tutti quanti. Et c'est vrai que j'avais vu et connu beaucoup plus de choses qu'eux. Alors ça les faisait envier ma vie aux collègues carabins. Eux, confinés dans leurs cabinets et cliniques, ne faisaient que changer de rues pour se rendre de l'un à l'autre. Mais il ne faut pas croire! Ma vie ça n'a pas été du gâteau. Mon MmÎre parisien, le Professeur Claude Olivier, l'a laissé entendre dans sa préface. Moi j'avais 19 ans quand on m'a appelé pour faire la guerre. Contre qui croyez-vous? Contre les japs en Indochine, en Chine, en Birmanie et contre le Siam (Thailande) le long du Mékong, enfin la guerre du Pacifique! Moi, d'Allemands j'en ai vus qu'avec mon père, officier supérieur du Génie des Troupes Coloniales, quand la France occupait la Rhénanie après 1920, mais de guerriers revanchards de cette zone je n'en ai jamais vus. C'est normal je n'étais pas en Europe en 1939 et quand j'en avais rencontrés j'étais tout gosse! Mais pardon! En ce qui concerne les troupes des gars «du Soleil Levant », ça valait les « Boches» croyez-moi. J'ai donc écrit mes voyages, je les ai relnis en route, ceux de ma première vie comme militaire « colonialiste» comme l'écrivait le Parti Communiste! Ils ont aussi fait couler beaucoup d'eau et d'encre dans leurs gazettes, sous les ponts et chez les lecteurs. Dans tout ce brouhaha et ce tohu-bohu de la vie entière, je me demande s'il ne valait pas n1ieux, détruire ces voyages car tout le monde peut les faire maintenant, mais pas à mon époque où moi je les ai faits pour des clopes! Pour llla part le monde ne m'amuse plus. Il faut que je me prépare pour aller visiter Dieu, ou le Diable, son alter ego qui aujourd'hui a pris le pas sut Lui et les preuves ne manquent pas, entre les ll1agouilles et le Fric qui est devenu le maître du Inonde. Alors je fuis les hommes, m'isolant dans ma solitude. Et ce n'est pas pour rejoindre les îles Marquises que j'ai trop bien connues, pour y retrouver les peuplades du pacifique et ceux de nos artistes qui y sont enterrés. Ce virus de l'isolement Rousseau l'a porté au comble de la contamination par sa théorie fumeuse du bon sauvage et de la société qui le pervertit. Les gens comme moi ne s'en sont jamais guéris. Pourtant je fais partie de ceux qui se sont consacrés, pour le déll1entir, à leur double vie de militaire 12

et de chirurgien des pauvres canaques et autres, que j'ai racontés dans de modestes écrits. C'est pourquoi l'essentiel de nos vies a été consacré à une opération doublement solitaire pour contredire l'incompréhension de Rousseau. Je n'ai été qu'un artisan performant d'une profession difficile, où seule l'humilité m'a confirmé dans le désir de la solitude exaspérée par mes réflexions sur l'humanité qui, en dehors des progrès de la science, est en train de nous faire revivre la décadence romaine que je découvre dans ces mœurs modernes de ma deuxième vie métropolitaine. C'est pourquoi ces voyages de ma saga me fortifient dans le besoin de me retrouver dans ma Thébaïde. Après avoir travaillé d'arrache-pied depuis l'âge de 19 ans jusqu'à mon âge vétuste actuel sans avoir jamais argué d'une fatigue quelconque, malheureusement tellement alléguée par beaucoup de jeunes de notre époque, je me confine dans ma déception solitaire. Mais venons en à mon apparition dans le monde terrestre. Le responsable en est tout simplement comme pour tout un chacun la loterie génétique de la Reproduction sexuée. C'est grâce à elle par une soirée du mois de Mai 1920 qu'apparut sur ce globe l'auteur de ces lignes. Le « Ville d'Alger» continua sa route jusqu'à Tamatave son terminus, mais, au retour, entre La Réunion et Madagascar, il devait brûler corps et biens. Seul rescapé de ce drame, un officier de l'état-major du bateau. Monsieur Tanguy, avait réussi à survivre grâce à une baleinière qu'il avait pu récupérer dans la mer démontée. A force de rames, avec l'aide de courants et vents favorables, il devait échouer à Madagascar avec de graves brûlures. Plus tard, après sa sortie de l'hôpital., avant de rentrer en France, il était venu rendre visite à mes parents et leur avait raconté par le détail son affreuse odyssée. Le sort avait voulu que le drame éclate après que ceux-ci eussent quitté le navire sinon, je ne serais pas là aujourd'hui pour écrire ces lignes. Jean Merle fut heureux d'apprendre, à son arrivée à Tamatave qu'il était nommé sur place chef des travaux à la Direction d'Artillerie. Cela lui permettait de procurer rapidement à son épouse un logement de fonction et donc de l'installer très vite pour préparer la naissance de l'enfant à venir dans le calme retrouvé. C'était une soirée de 1920. La terre malgache exhalait la chaleur humide de la journée, au rythme des mille petits bruits nocturnes de la faune des tropiques. L'alizé la caressait de son souffle frais chargé du parfum tenace des frangipaniers, tandis que l'Océan Indien grondait paisiblement dans le déferlement 13

sourd des vagues constituant le ballet toujours renouvelé de sa barre. La nuit étendait déjà sur l'océan et la terre son manteau bleu constellé de toutes les étoiles de la galaxie. C'était en un mot une nuit des tropiques, douce, majestueuse et nostalgique. Tamatave, qui s'étirait le long du front de mer, se préparait à cette soirée. C'était l'heure des apéritifs et des dîners dans les bungalows européens tandis que dans la ville indigène, maisons, commerces chinois, indiens et autochtones se drapaient dans la pénombre de leur lampe à pétrole. Plus loin, vers la pointe Taniau, toujours sur le front de mer, s'élevait l'ambulance coloniale. C'était un petit hôpital noyé dans les bougainvillées multicolores, les ilang-ilangs odorants, bordé par l'Océan et que dirigeait à l'époque un géant rouquin, le Docteur Degoyon, Médecin Commandant des troupes coloniales de son état, breton d'origine, bon vivant, maître Jacques efficace de la médecine sans être grand savant en littérature médicale. Sa longue et vaste expérience, glanée sous toutes les latitudes du globe dans un combat quotidien avec la vie et la mort, lui permettait d'effectuer les gestes nécessaires et suffisants pour gagner le combat de la vie. C'est aux premières heures de cette douce soirée de mai 1920 que ma naissance eut lieu à l'hôpital de Tamatave. Elle parut longue et laborieuse à la parturiente, comme toutes les premières naissances. Pourtant, elle se déroula de façon tout à fait normale. Mes prelniers actes de vie furent ceux de tout être venant au Inonde: je hurlai immédiatement et pissai dru, inondant tout à la fois le médecin et la sage-femme malgache qui le secondait. Les deux premières années de ma vie d'enfant se déroulèrent ainsi sur les bords de l'Océan Indien, au rythme explosif des grandes vagues déferlantes sur la route du front de mer où s'élevait le logement de mes parents. Les premiers souvenirs du ll10nde que je garde sont, comme dans la science héraldique, constitués par une toile de fond azur représentant l'Océan sur lequel se détachaient le vert des palmiers et des cocotiers et la voile jaune d'une barque indigène traditionnelle voguant au loin. Peut-être cela explique-t-il la passion et l'attirance que j'eus toute ma vie pour la mer et peut-être aussi le fait que mon destin ll1e fit parcourir une grande partie du globe sur les Océans. De ll10n séjour malgache je ne garde que quelques souvenirs provoqués surtout par des photos et des récits de famille qu'à force de voir et d'entendre, je crois avoir gardés en mémoire. Et ainsi, au rythme de mes biberons, de mes poussées dentaires et de ll1es premiers pas, la fin du séjour colonial du

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lieutenant Merle arriva et nous quittâmes la grande lIe pour la France. Je ne devais jamais revoir la terre malgache car l'orbite de ma destinée devait toujours me diriger vers d'autres cieux. Selon les lois du hasard de toutes loteries dans le monde, cette banalité eut lieu sur la « côte au vent» de la terre Malgache à Tamatave où mes parents étaient affectés comme officier d'Artillerie Coloniale spécialisé dans le corps du génie de cette Arme. D'être né sur les bords de l'Océan Indien, au rythme explosif des grandes vagues déferlantes sur la route du front de mer au voisinage de la villa de fonction des mes géniteurs. Et là nous revenons à la loterie génétique de chacun. Elle m'avait mis au monde de parents français d'origine lyonnaise par mon père et de l'Isère par ma mère. J'étais donc un véritable créole comme le veut la définition de l'appellation qui fait de nous des français purs nés dans un pays d'outre mer de l'empire colonial français de l'époque. Cette loterie de la reproduction sexuée dont nous sommes issus est inexorable. Je dus donc obéir aux ordres, de cette nouvelle science que l'esprit de l'homme commence à apprivoiser depuis 1953 et où se mêlent bien imbriqués dans chacun de nous l'inné, et l'acquit. C'est donc cette génétique qui m'avait réservé mon destin tel qu'il allait se dérouler à son gré de manière intangible car, prédestiné au départ, et que notre mission terrestre s'y fasse aussi bien sur le plan socio-économique que physiologique et pathologique. C'est ainsi que je démarrais dans la vie comme tout lambda banal sachant faire assez tôt l'apprentissage de ceux qui m'entouraient directement donc de mes parents. En l'occurrence, de mon père pour qui j'eus toujours un véritable culte car c'était l'homme qui avait 40 ans de plus que moi, héros de la guerre de 1914-1918, officier de la légion d'honneur ~cquise au combat et ce culte nous le partagions avec ma mère qui fut pendant toute ma vie ma confidente. J'appréciais chez cet homme à qui je devais mon existence son courage, sa loyauté, et son amour du risque. Un voyage sur la frontière de Chine au Tonkin sur les traces de la piste Galliéni à Cao Bang le fit entreprendre, en uniforme d'officier français, une visite impromptue chez des officiers chinois stationnés vis-à-vis de l'autre côté de la frontière. Nous partîmes pour une longue chevauchée dans un cabriolé Renault à extrémité pointue où j'étais logé, ma mère devant à coté de son mari. Notre venue, après moultes péripéties, nous fit tomber sur une forteresse militaire de l'Empire du 15

Milieu nichée dans la Muraille de Chine. Cette arrivée inopinée, à l'improviste, sans préalable administratif fit sortir de la citadelle chinoise une horde de Fils du Ciel à la mine patibulaire qui entourèrent notre guimbarde au grand effroi de sa femme et de son fils que je représentais. Mon père, indifférent à cette animation abracadabrantesque de ces hordes de militaires dépenaillés leur fit comprendre qu'il voulait entrer en contact avec leurs officiers. Ceux-ci, à ma grande stupéfaction, le firent pénétrer dans leur château-fort. Ce qui se passa à l'intérieur ma mère et moi-même n'en surent jamais rien. La conversation cependant dura pendant presque deux heures puis mon père réapparut avec une ribambelle d'officiers chinois qu'il avait rencontrés. Ceux-ci portaient deux grands vases de chine que les Célestes lui offraient en remerciement de sa visite surprise pendant que s'éloignaient la troupe de gueux armés qui gardaient jusque là notre petite voiture. Un clairon enroué signifia en même temps la fin de cet épisode pendant que nous démarrions pour rejoindre la descente du col montagneux où la tranquille assurance de mon père nous avait exposés à nos risques et périls à un sort qui aurait pu être funeste pour nous trois. A y réfléchir, c'est certainement grâce à son uniforme d'officier français que mon père évita le pire car, quelques temps plus tard, le Consul de France de Long Che Hou n'eut pas notre chance et fut assassiné dans cette région par les mêmes troupes. Aujourd'hui encore, maintenant que mes parents sont morts, ces deux bleus de Chine énormes trônent dans mon salon. Rêvent-ils encore à leur antique passé dans la citadelle chinoise de la Muraille de Chine? Pour moi quand je les regarde ils entraînent toujours un déclic qui me ramène loin en arrière dans le temps où j'avais reconnu chez mon père l'homme de fer qu'il était!

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.2.
Le début des voyages
Marseille-Saïgon

Puis par la suite nos tribulations me firent connatîre au fils des ans et des affectations paternelles la Rhénanie occupée par les troupes alliées des vainqueurs de la grande guerre 14-1 8 selon les conventions du Traité de Versailles, une première fois à Landau, puis une deuxième fois à Mayence où je commençais ma scolarité au lycée français de cette capitale Rhénane. Entre tenlps des séjours tonkinois me firent parcourir divers postes militaires tonkinois que je citerais en vrac. Dap-Cau, Cao-Bang, Thong une base de légionnaires qui, sur la décision du Colonel Marcellin lors du coup de force japonais contre l'Indochine du 9 Mars 1945, fit mouvement avec toute son unité pour gagner Yunnan Fou à travers la chaîne sinoannamitique en guerroyant avec succès contre les unités japonaises lancées à leur poursuite en vain, car ils atteignirent Cumming, remplaçant alors à ce moment la dénomination de l'ancienne capitale du Yunnan chinois qu'était Yunnan Fou; cette débauche de postes auquel il faut ajouter Song-Tai et Hanoi, c'est à ce moment que je fus l'objet d'importantes crises palustres qui mirent en jeu ma survie, mais que mes fesses lardées de piqûres de Quinine me rendirent à la vie normale. Puis de retour en France ce fut pour moi-même une nouvelle et pénible expérience, voulue par mon père car lIe paludisme l'effrayait et il décida de me laisser en pension dans une institution très huppée dans son recrutement qui en faisait le rendez-vous de la hauie bourgeoisie lyonnalse... Malgré mes camarades à particule ces quatre années solitaires dans ce 17

pensionnat religieux ne me firent pas du tout favorable car j'en sortis plus anticlérical que prosélyte de cette religion catholique puisque comme mon père j'étais trop indépendant d'esprit et de conviction pour être dans l'élite de ces élèves dont certains animèrent certaines fonctions dans leur vie d'hommes que je reconnus lorsqu'ils furent cités dans les bulletins d'informations nationales télévisées, tels que le comte Brac de la Périère, le Professeur de chirurgie Lombard Platet à l'Université lyonnaise, le vicomte de la Baume, les Babola maître des raquettes et cordes de tennis dont l'un des descendants eut la malchance de périr dans un accident d'avion au retour d'un séjour américain, le comte de la Tour du Pin fabriquant d'une liqueur bien connue et savoureuse le Cherry Rocher, etc., etc. De toute façon ce séjour ne laissa pas d'autres traces dans ma vie que le souvenir de ces fils de la grande bourgeoisie lyonnaise qui furent des copains d'enfance qui se dissipèrent dans le brouhaha et le tohu-bohu de la vie et du temps. Enfin mes parents revinrent au bout de ces quatre années de galères, pour moi, de la Cochinchine où mon père avait terminé son chantier de la base navale du DonaÏ face à SaÏgon Ce fut alors l'ancrage de ma famille à Marseille où je découvrais notre nouvel appartement du Prado et mes nouveaux copains du lycée Périer en classe de 3e. Cet épisode ne dura pas longtemps car par télégramme le Commandant supérieur des Troupes du Tonkin le Général Blaizot exigea que le Ministère de la guerre lui réexpédie d'urgence le père Merle à son Q-G d'HanoÏ. C'était l'époque ultime du dernier séjour de mon père outre-mer au Tonkin encore et toujours d'un nouveau et dernier séjour de trois ans a HanoÏ avant que la limite d'âge et la retraite ne l'atteigne. Je dis donc au revoir à mes copains du lycée Périer en leur donnant rendez-vous en médecine à mon retour. J'oubliais que l'homme propose et que le destin dispose, comme on le verra dans la suite de ce récit. Le voyage de Marseille à Saigon eut lieu sur « l'Athos II », paquebot des Messageries Maritimes qui par ses escales me fit connaître nos comptoirs des Indes, puis Colombo devenue le Sri Lanka, Singapour et le détroit de Malacca avant d'aborder le golfe du Siam et enfin le Cap Saint Jacques, puis le DonaÏ cette fameuse rivière de Saigon, que j'avais tant détestée pendant mes quatre années de solitude lyonnaise pour s'y amarrer à quai à SaÏgon face à la pointe des Blagueurs célèbre rendez-vous des saÏgonnais d'Europe à côté des saigonnais d'Asie et des nombreux SaÏgon où l'Europe et l'Asie s'étreignaient. Non loin du port dans l'avenue centrale se tenait un autre haut lieu du 18

Saïgon d'Europe le fameux Hôtel Continental dans la rue Catinat. Le patron était un corse marié à une femme annamite et le fruit de cet amour fut un fils que les vietnamiens qualifiaient ironiquement dans leur langage humoristique de : « dan ga, dit vit» ce qui en français signifiait « tête de poulet, cul de canard» car l'enfant était métis. Mais nous devions repartir sur un autre bateau le « Cap Saint Jacques» durant une semaine ce qui fut fait et celui-ci nous déposa à Haiphong. Peu avant nous avions quitté les flots bleus de la mer de Chine pour entrer dans les eaux limoneuses du Qua-Quam où nous fûmes rapidement à quai à Haiphong. Nous repartîmes très vite dans notre Hotchkin que mon père avait acheté en France et qui faisait partie de nos malles et bagages. Elle nous servit pour rejoindre HanoÏ. Nous avions du franchir pour entrer dans la ville peu auparavant le fameux pont Doumer parcouru en son centre par une voie ferrée de un mètre de large encadrée de deux petites routes à sens unique alternatif pour permettre le passage des véhicules soit dans un sens, soit dans l'autre, elles mêmes bordées de chaque côté par un chemin piétonnier. Les pages précédentes n'ont eu, en dehors de mes quatre années de galère religieuse, qu'un but celui de faire découvrir rapidement ce qu'était la « dolce vita» que HanoÏ la capitale de l'Indochine française apportait à sa population qu'elle fasse partie des sphères administratives de commandement du territoire de cette « colonie» dont nous avions la charge ou des simples aventuriers qui foisonnaient parmi les « planteurs» dont certains avaient acquis une grande notoriété boursière telles les plantations de Terres Rouges dans le Sud de la Cochinchine qui exploitaient les hévéas, la compagnie des Charbonnages du Tonkin à HonghaÏ face à la Baie d'Along; d'autre part dans cette Indochine d'avant la guerre de 1939-45 vivaient d'importantes colonies commerçantes à HanoÏ et à Saigon, on ne rencontrait pas seulement que les seuls Tonkinois et Annamites mais aussi d'énormes colonies de Chinois dont le sens commercial, de la solidarité raciale, de l'organisation étaient bien susceptibles d'impressionner les Français. Près d'eux, d'autres commerçants, mais cette fois, dont les magasins, d'un genre différent, rappelaient les hangars de Casablanca. On les appelait les « Chettys» ou Bengalis, alors qu'ils étaient indiens, comme étaient Indiens, portant noms français à particules, ces hommes venus des comptoirs français de l'Inde. Et puis, méprisant tout ce qui était indigène et de couleur, imbue d'une supériorité dont elle n'arrivait pas à justifier le fondement, il y avait occupée,

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uniquement d'elle-même, la colonie des européens que nous représentions. Nous avions pris place sur l'Athos II des Messageries Maritimes. Sur la plage arrière du navire on devinait encore les lumières de Marseille scintillant dans la brume et on devinait la célèbre vierge de Notre Daine de la Garde, statue biblique qui annonce l'approche du port aux naufragés et aux navires revenant d'un long voyage en même temps qu'elle est le dernier symbole nostalgique de la métropole pour ceux qui vont chercher fortune au loin. Devant ce croissant lumineux que formaient toutes ces lumières en dessinant le fond de la rade on devinait la barre rocheuse du Frioul qui coupe le front de mer en deux très grandes passes où les vagues du large s'engouffrent avec les vents qui chevauchent, car comme dans tout le golfe du Lion elles sont le jeu d'un grandiose et incessant carrousel des vents aux noms chantant: mistral, tramontane, largade, etc. C'était temps de mistral ce jour-là le vent était âpre et froid. « L'Athos II>> voguait maintenant sous un ciel d'azur, terni par la seule brume de chaleur qu'exhalait une mer d'émeraude, lourde et immobile. L'étrave du navire fendait l'onde silencieusement dans une frange d'écume qui la festonnait d'une paire de moustache blanche. En poupe nous laissions derrière nous, une large sillon sinueux de labour laiteux où l'onde brassée par les grandes hélices se convulsait en de gros bouillonnements lourds et puissants, venus des profondeurs pour éclater en écume légère à la surface de l'Océan Indien. Située au bord de la péninsule malaise, dont elle est séparée par le détroit de Johore large de deux kilomètres environ, Singapour m'avait frappé a l'époque par l'intensité de son activité commerciale. Beaucoup plus importante que Colombo, la ville m'avait séduit aussi par le luxe de ses grandes avenues, la beauté de ses buildings, l'importance de sa population, l'impression de richesse de son centre commercial. Il en émanait aussi une impression de puissance due à la présence de l'importante escadre britannique qui stationnait à l'est de l'lIe et à la multitude des uniformes de toutes armes de l'armée de Sa Majesté qui y circulaient. Nous passâmes une journée à déambuler dans cette ville majestueuse située au point de rencontre des grandes routes du commerce mondial, magnifique aussi par le site de son superbe mouillage. Je me souviens qu'au cours de cette journée, mon père m'apprit que cette île avait été rachetée par un Anglais, Sir Stanfod Rafle, au Sultan de Johore pour une somme de 20

quelques dizaines de milliers de livres! Presque inhabitée, l'astucieux acheteur avait déjà compris toute son importance stratégique et commerciale puisque placée au point de rencontre des grandes routes du commerce mondial, passant obligatoirement par le détroit de Singapour qui sépare l'île de l'archipel indonésien voisin. De cette petite histoire avaient découlé des considérations paternelles sur cette ennemie héréditaire qu'était l'Angleterre et qui avait fait tant de mal à la France au cours de l'histoire des deux nations! Plus tard ma carrière devait m'amener à fréquenter par amitié et pour raisons professionnelles les serviteurs de la perfide Albion. J'en ai tiré la conclusion qu'il fallait bien reconnaître aux Anglais, un sens stratégique, politique et réaliste qui a souvent manqué dans le domaine des conquêtes à nos grands colonialistes, ce terme n'ayant ici aucun sens péjoratif bien au contraire. Ils surent ainsi s'approprier les Indes, le Canade, Singapour, Hong-Kong, Aden et Gibraltar, tous ces rochers désertiques mais qui commandent le monde. Et aussi pendant que le coq gaulois fouillait de ses ergots le sable stérile d'Afrique Occidentale, l'Angleterre s'adjugeait les plus belles et les plus riches terres situées à l'Est de ce continent. En ayant un sens civique beaucoup plus élevé que le nôtre, les Anglais menèrent beaucoup plus efficacement leur Empire. Pour nous, les questions humanitaires prenaient le pas sur l'efficacité et la réalité}seuls critères de la politique coloniale anglaise. Celle-ci était menée par beaucoup moins de fonctionnaires coloniaux que chez nous, auxquels Londres servait des soldes moitié moindre que les nôtres, mais que le sens civique anglais faisait accepter à ses serviteurs sans broncher, même lorsque les comparaisons étaient flagrantes comme dans certaines îles condominiales du Pacifique. Nous quittâmes Singapour pour la fin du voyage. Cela faisait plus de trois semaines que nous avions quitté la France. Insensiblement au farniente de la vie de bord, succéda chez les pussagers une petite activité préparant la nouvelle vie coloniale, où chacun allait devoir s'installer. Nous avions laissé après le détroit de Singapour, le golf du Siam et déjà commençaient à apparaître les grandes jonques d'Asie lorsque nous arrivâmes en vue du Cap St Jacques. L' «Athos II>> resta ancré quelques heures attendant du port de Saïgon l'autorisation de remonter la rivière. Tout le monde s'affairait, car les télégrammes officiels pleuvaient sur la radio du bord. Nous eûmes la confirmation qu'une nouvelle fois nous repartions au Tonkin où mon père était réclamé par le Général Commandant Supérieur à la Direction d'Artillerie pour y continuer son œuvre de bâtisseur

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stratégique. La remontée de la rivière de Saïgon s'effectua tranquillement, à vitesse réduite, au milieu des méandres bordées de part et d'autre par la mangrove et ses palétuviers. Nous arrivâmes en soirée dans la capitale de la Cochinchine. Nous ne débarquâmes que le lendemain avec les autres fonctionnaires. Une nouvelle fois, nous dûmes transborder sur le stationnaire des Messageries Maritimes qui reliait Saïgon à Haïphong, car 1'« Athos II » ne touchait pas ce port, inapte à l'époque à recevoir les grands paquebots de ligne. Haïphong, est situé à 20 kms de la mer, à l'intérieur des terres sur la rive droite du Qua-Quam, une des embouchures du Song-Thai-Binh dont le chenal n'était pas assez profond pour accueillir les longs courriers
trans atl anti ques.

Après un court. séjour Saïgonnais, le transbordement eut donc lieu et nous embarquâmes sur le «Cap Saint Jacques» pour rejoindre le port de la province du Nord.

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.3.
HanoÏ de 1935

La traversée sur le « Cap St-Jacques » durait huit jours. Nous eûmes la chance de ne pas rencontrer de typhon ou de cyclone pourtant si fréquents dans cette partie du Pacifique. Nous quittâmes les eaux bleues de la Mer de Chine pour rentrer dans les eaux boueuses du Qua-Quam et fûmes rapidement à quai à Haïphong. Immédiatement le débarquement commença. Parmi les passagers, quelques uns avaient retrouvé l'affectation haïphonnaise de leur séjour précédent. Ceux-là étaient accueillis par leurs connaissances et rentraient directement chez eux: leur voyage était terminé. Mon père avait emmené notre voiture, la Hotchkiss de son séjour métropolitain. Une fois la voiture débarquée, les formalités administratives faites, les bagages confiés au transitaire pour les acheminer sur Hanoï, nous décidâmes de partir rapidement pour la capitale du Tonkin. Après avoir franchi le pont d'Haïphong où se côtoyaient la route et le chemin de fer, nous franchîmes enfin le pont Doumer. Etant en fer, ce pont était très bruyant surtout lorsqu'y cheminaient les convois ferroviaires. Mais c'était le poumon d'Hanoï, car le pont Doumer coupé, la capitale du Tonkin n'était plus reliée à son port maritime d'Haïphong, ni à la partie sud du delta tonkinois. Tout le monde le savait si bien que Japonais et Américains, même aux heures les plus dures de la guerre 1939/1945 ne prirent jamais la responsabilité de le détruire. Nous arrivâmes au terme de notre voyage vers Il heures du soir. La ville était déserte et nous débarquâmes à l'hôtel Splendid où une chambre réservée nous attendait.

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C'est ainsi que je pris contact avec Hanoï où j'allais, de longues années durant, vivre avec ma famille, les événements des années tragiques à venir. C'est dans cette ville que j'allais passer de l'adolescence à l'âge adulte avec tous les garçons et les filles de ma génération, pris au, piège avec leurs parents, coupés du monde extérieur, de la France, formant ce petit îlot de blancs indochinois perdus dans l'immense Asie, minorité ethnique au teint clair, au nez droit, noyée dans la masse des petits hommes aux yeux bridés dont nous allions être les prisonniers par la volonté de l'armée japonaise. Les jours suivants notre arrivée, je fis mon entrée au Lycée Albert Sarrault. Ce lycée devait son nom au politicien notoire de la quatrième république, Gouverneur de l'Indochine aux environs de 1920. Ce Lycée mixte était ouvert aux Français et aux Tonkinois mais pour eux, sous certaines conditions d'âge, de culture et d'origine. Le Lycée, très important, comprenait de vastes bâtiments construits dans le centre dtHanoï, près du palais du Gouverneur Général, le palais Puginié, à proximité du Grand Lac, au milieu d'un emplacement verdoyant et calme. Pour y accéder, on empruntait de grandes avenues à la perspective dégagée, bordées de grands flamboyants dont les ombrages abritaient les marchands ambulants, de glace, de cacahuètes, de soupe phô, du petit monde tonkinois qui se regroupait là pour vendre ses produits aux potaches à la sortie ou à la rentrée des classes. En face du lycée s'élevait la piscine de la ville, centre sportif important. Un proviseur français dirigeait le lycée Albert Sarrault dont le corps enseignant était de grande qualité, n'ayant rien à envier aux grands lycées métropolitains. D'ailleurs les résultats étaient là pour le prouver, puisque les élèves des classes terminales étaient souvent lauréats du concours général. Nous concourions en effet à cette compétition intellectuelle avec nos homologues métropolitains. L'effectif des élèves était très important: il regroupait tous les enfants européens du Tonkin et même des provinces du Sud, externes ou pensionnaires et aussi bon nombre de jeunes tonkinois, filles ou garçons qui après concours étaient admis dans son enceinte. Les classes étaient donc pleines en effectif et amalgamaient garçons et filles, européens et autochtones. Sous la houlette de nos maîtres la plupart agrégés de l'Université, l'émulation et la compétition étaient sérieuses. Les Tonkinois étaient pour une même classe généralement plus âgés que nous car leur âge n'était jamais réellement connu, à cause des fantaisies du registre de l'état-civil dans les villages du Tonkin. Ce qui fait que nous avions comme

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concurrents des adultes de petite taille, dont le visage. lisse et sans ride aux yeux bridés, ne permettait pas de déceler avec exactitude leur date de naissance que nous ne faisions que soupçonner. Mais quoi qu'il en soit, il faut dire qu'ils tenaient régulièrement la tête des classes, qu'ils soient garçons ou filles et en quelque matière que ce soit, y compris le français, le latin et le grec. Ne parlons pas évidenunent des sciences, mathématiques, physique et chimie où ils excellaient. Les Européens que nous étions, avions moins de maturité. Nous chahutions encore comme des potaches, chahuts auxquels ne participaient généralement pas nos condisciples tonkinois. Ils étaient des élèves modèles, jamais collés, ayant réponse prompte et exacte à toutes les questions, interrogations orales ou écrites que nous posaient nos professeurs. Ils étaient bons camarades et n'hésitaient pas à frayer avec nous sans que nous sachions. S'ils nous aimaient réellement ou non. Ils étaient prêteurs de devoir ou de solutions, mathématiques en particulier, car nous les savions très forts dans cette matière où d'une façon générale, et pour moi en particulier, nous n'étions pas des génies. Ils m'évitèrent par leur gentillesse beaucoup de punitions et d'heures de colle. Parmi tous ces élèves indochinois, il fallait d'ailleurs faire une différence entré les tonkinois acharnés au travail, sérieux, peu loquaces, toujours dans l'ombre, ne brillant que dans les joutes intellectuelles, et les gens du Sud tels que les Cambodgiens, les Laotiens ou les Cochinchinois, plus dilettantes, beaucoup plus amateurs de « farniente », tous ces types raciaux se comportant à l'image de la vie de leur province natale. Il y avait aussi parmi nos rangs des métis et leur nombre était élevé dans l'Indochine française d'alors. Les mariages entre européens et femmes anamites étaient fréquents; le produit de ces unions faisait en général de beaux individus, tous acquis à la race blanche à laquelle ils s'intégraient sans aucun complexe. D'ailleurs leur loyalisme à la patrie française pendant les années de guerre qui ensanglantèrent par la suite ce beau pays est là pour le prouver. Alors que les métis de race noire, que je devais rencontrer en Afrique, faisaient dans la majorité des cas, cause commune avec le sang noir dont ils étaient issus, les Eurasiens, eux, clairs de peau n'avaient aucun mal a s'amalgamer à la France. Les premiers semblent reprocher au sang blanc sa mésalliance ce qui peut expliquer leur susceptibilité toujours à fleur de peau, contrastant avec le calme des Eurasiens. Tel était le milieu lycéen dans lequ~l j'arrivais en ce début d'année 1935, en intégrant la classe de 3erne.

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Mon arrivée, comme celle de tous les nouveaux, suscita une certaine curiosité parmi mes futurs copains. Pour ma part, c'était la première fois que je participais à une classe mixte et j'avoue avoir été très impressionné et très intimidé devant ces premiers rangs remplis de jeunes filles, alors que les jeunes mâles étions refoulés derrière. Mon trouble ne dura cependant pas longtemps et je fus rapidement adopté. C'est au cours de cette 3ème au Lycée Albert Sarrault que je découvris pour la première fois ma vocation, par le truchement de mon professeur des sciences naturelles: Monsieur Gilet. Celui-ci jeune agrégé, sut m'enthousiasmer par ses cours pendant lesquels il nous inculquait les rudiments simplistes du programme d'anatomie, de physiologie et d'hygiène. C'était un petit homme maigriot, chauve, portant lunettes, toujours accoutré de façon fantaisiste, dont le verbe et les cours me transportèrent et dèclenchèrent ma passion pour les sciences humaines. Je savais qu'il avait une vie privée toute spéciale. Etant célibataire, il vivait avec une «Cô », sa concubine anamite, dans un « compartiment », sorte de petites maisons contiguës les unes aux autres, dans l'avenue du grand Bouddha où il s'adonnait avec elle, à ce vice communément pratiqué en Asie tant par les blancs que par les autochtones: l'opium. Monsieur Gilet avait l'émaciation squelettique, le teint jaunâtre et blafard, l'aspect frêle de ces grands intoxiqués. Il était comme le sont les drogués, particulièrement brillant dans ses discours, encyclopédiques, dans ses connaissances mais à part dans ses amitiés comme s'il souffrait d'être stigmatisé pour son vice. Celui-ci ne devait d'ailleurs jamais s'atténuer, mais bien au contraire l'enfoncer davantage dans la déchéance physique et du. comportement social. Brutalement en effet, nous apprîmes un jour que Monsieur Gilet était mort à l'Hôpital Lanessan emporté par une affection intercurrente que la misère physiologique extrême où l'avait conduit l'opium ne lui avait pas permis de surmonter. Je ne devais jamais oublier ce professeur qui sut déclencher chez moi une grande vocation médicale ce dont je ne cesserai jamais assez de le remercier. Cela m'apprit qu'il ne fallait pas juger les hommes à leur réputation mais à la puissance de leur pensée, car sous les vicissitudes humaines peuvent se cacher des qualites de l'esprit, créatrices de vocations, don le plus prestigieux qu'un homme puisse faire à un enfant, c~r sans vocation la vie est terriblement insipide. C'est donc en 3erne au lycée Albert Sarrault que je me sentis attiré par la médecine et que je décidais de faire plus tard ce métier. En attendant, si je voulais parvenir à cette consécration, il allait me

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falloir travailler encore plus sérieusement car pour moi qui sortait d'un petit drame scolaire ce n'était pas la voie la plus rapide pour quitter les bancs de l'école. Nous séjournâmes à l'Hôtel Splendid pendant environ trois semaines. Puis nous le quittâmes pour aller nous installer à proximité du lycée et du lieu de travail de mon père, à l'intérieur de la citadelle d'HanoÏ. Celle-ci n'était séparée du Lycée Albert Sarrault que par quelques centaines de mètres à parcourir à travers des terrains vagues et un grand boulevard qui la longeait. Notre nouvelle demeure rue des Frères Schneider qui voisinait une église, comprenait un rez-de-chaussée surélevé et un étage, avec garage et dépendances au sous-sol.. Le jardin n'existait pratiquement pas. Sur le derrière près de la cuisine, il y avait une sorte de cloaque faisant égoût où des rats énormes venaient quêter les détritus jetés là par notre «bep» (cuisinier) quand il préparait les repas. Je me souviens des jours où voyant attablés ces immondes bêtes devant leur festin, je courrais prendre le fusil de mon père et d'une fenêtre de l'étage d'où je les surplombais sans qu'elles me voient, je les fusillais les faisant passer de vie à trépas, sans qu'elles aient pu comprendre d'où leur venait ce feu du ciel. Le boy n'avait plus qu'à aller ramasser ces cadavres horribles, gros comme des chats, pour les faire disparaître. J'ai toujours éprouvé une répulsion viscérale pour ces animaux gros ou petits, blancs ou gris, qui de tout temps m'ont terrorisé et ont même décidé d'un changement dans l'orientation de ma spécialisation plus tard, lorsque je ferais ma médecine. Je me souviens même d'une nuit dans ma jeunesse, où m'étant levé pour aller satisfaire un besoin impérieux et naturel, je me trouvais face à face, dans les toilettes, avec une souris grosse comme le pouce. Surpris autant l'un que l'autre, nous restâmes figés dans ce lieu commun, pendant je ne sais combien de temps, elle attendant que je me déplace pour filer et moi, attendant son initiative pour me sauver. J'aurais pu la tuer facilement avec ma pantoufle, mais j'étais aussi terrorisé qu'elle et, fasciné je n'osais prendre aucune attitude menaçante. Nous restâmes ainsi un long moment avant de nous enfuir chacun de notre côté, heureux de nous en tirer chacun à si bon compte. Lorsque bien longtemps plus tard, les événements de ma vie me firent abandonner la carrière médicale et surtout pasteurienne, pour revenir à la chirurgie, l'idée de ne plus avoir à manipuler rats et souris fut ma seule satisfaction dans la tourmente qui me balayait. Pourtant je ne suis pas tellement délicat par nature, puisque araignée, serpent ne me répugnent en aucune façon et même, il ne me déplaisait pas de les manipuler ou de les

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disséquer dans les années préparatoires à la médecine. Mais en ce qui concerne « mus ratus » j'en avais une aversion viscérale. La vie rue des Frères Schneider était agréable. Mes parents m'avaient acheté une bicyclette et pendant 12 ans je ne sus me déplacer que sur cet engin. J'avais un goût particulier pour les courses cyclistes et m'alignais souvent avec des amateurs et des professionnels locaux dans de petites compétitions d'une centaine de kilomètres. J'y côtoyais aussi bien des tonkinois que des européens, issus le plus souvent des troupes coloniales stationnées à Hanoï et parmi lesquelles il y avait beaucoup de sportifs. Que n'ai-je pas fait comme périple sur une bicyclette! Avec elle je connus HanoÏ dans ses moindres dédales! et combien de tours du «Grand Lac» n'avons-nous pas fait ensemble! Car Hanoï a le privilège de posséder deux lacs: l'un, le « Petit Lac» situé au centre de la ville, l'autre le « Grand Lac» à sa périphérie. Le «Petit Lac» est le plus connu et toutes les vues touristiques d'HanoÏ l'ont vulgarisé. Les grandes avenues du centre de la ville le bordaient de toutes parts. Pour accéder à ses rives, on dévalait des jardins en pente, lieu de rendez-vous des amoureux vietnamiens où les bancs disséminés sous l'ombre des grands arbres leurs servaient de lieu de rencontre. Sur l'onde s'étalaient les grands nénuphars aux fleurs roses qui piquetaient le vert des feuilles des grands lys d'eau. Un petit pagodon aquatique se dressait vers l'extrémité située du côté des quartiers populeux de la ville et l'on y accédait par une petite passerelle de bois travaillé et orné de motifs bouddhiques dans le centre ville qui groupait tous les grands commerces et tous les grands bâtiments administratifs. Le « Grand Lac» était bien sûr, beaucoup plus vaste. La route circulaire faisait environ une vingtaine de kilomètres. Sur ce «Grand Lac» une société nautique y faisait voguer quelques petits voiliers quand la brise de fin de journée le permettait. Mais ce n'était pas un lac de compétition pour ce sport, car les journées étaient très chaudes et très lourdes à HanoÏ surtout les soirées, sans aucune brise pour venir rafraîchir les hommes et gonfler les voiles. Des villages tonkinois étaient construits sur toute sa périphérie et constituaient un anneau de banlieues à la capitale. Combien de fois, seul ou en bande, n'en ai-je pas fait le tour en vélo, flanant au milieu de ces paisibles hameaux que la route traversait. Nous mangions des soupes tonkinoises, des litchis, des « quasao », des mangoustans et des goyaves que nous allions chercher sur les arbres en bordure de l'eau. Les petits enfants venaient sur les bords de le route pour voir les « thays »

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(les blancs) que nous étions et courir à côté de nous en quémandant quelques sapèques en aumône. Les femmes affolées, surtout les jeunes par nos invectives gaillardes se sauvaient sur les diguettes des rizières en riant, leur balancier sur l'épaule, honteuses mais ravies d'être interpellées. D'autres fois nous nous arrêtions pour assister au relevé des carrelets que les indigènes plongeaient dans les eaux du lac et qui leur permettaient de remonter les fameux poissons-chats ou Silures dont la taille pouvait quelquefois être impressionnante. Le soir tranquillement devisant entre nous en zigzagant au milieu de la route car la circulation sur ce circuit du tour du lac n'était pas très importante, nous rentrions dans le calme du crépuscule. en passant en bordure du jardin zoologique avant de retrouver la grande ville où chacun s'égayait pour rentrer chez soi. Quelquefois nous faisions plusieurs tours de circuits dans des courses cyclistes frénétiques avec les champions du cru. Au milieu de ces hommes, je me donnais à fond, arrivant fourbu, vanné, forcé comme une bête à l'hallali, après les sprints effrénés que je livrais. C'est cependant sur cette route faite pour la flânerie que je faillis mourir quelques années plus tard, sous les bombes des avions américains. La vie s'écoulait donc à HanoÏ dans une quiétude totale, dans un climat social calme, tranquille et de bonne harmonie apparente entre les blancs et les jaunes. Le travail scolaire, les sports étaient les préoccupations qui suffisaient à bien remplir nos journées. La vie nocturne y était agréable et diversifiée. Les cinémas étaient très fréquentés, aussi bien par les européens que par les tonkinois. L'opéra de HanoÏ accueillait fréquemment des troupes venues de France qui y jouaient des classiques ou les dernières pièces des Boulevards, au cours de réceptions brillantes réunissant toute l'intelligentsia hanoÏenne. L'Opéra dominait un terre-plein couvert de parterre de fleurs et illuminé le soir: on y découvrait toute la perspective des grandes avenues qu'étaient la rue Paul Bert et l'avenue Borgnis Desbordes, avenues qui bordaient le petit lac et qui constituaient le centre commercial d'HanoÏ où étaient groupés les grands magasins, les grands cafés, les bijouteries, en un mot, les commerces chics et élégants. D'autres fois, c'étaient des conférenciers venus de France et dont les titres universitaires et scientifiques, tel que le Professeur Pasteur Valéry Radot, faisaient autorité, qui venaient dans cet Opéra pour y donner. des conférences très suivies et très appréciées.

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Mais il Y avait aussi des night-clubs fréquentés tard le soir par les européens et où l'on dansait en choisissant sa partenaire parmi la bande de taxi-girls tonkinoises ou chinoises, que l'on retenait en achetant des tickets. Comme toutes les taxi-girls du monde, elles étaient peinturlurées, faisaient boire avec des minauderies cocasses, les hommes qui les avaient retenues pour quelques danses, mais ne leur permettait pas d'autres privautés en dehors de celles que leur métier et que la direction de la maison leur autorisaient. Rares étaient ceux qui obtenaient d'elles le don de leur corps car les taxi-girls n'étaient pas des putains. Certaines parmi celles-ci, étaient très belles dans leur grand fourreau fendu sur le côté qui laissait deviner à travers leur pantalon de soie blanche et transparente, des formes parfaites et des dessous de lingerie fine. Il faut d'ailleurs avouer que ces femmes savaient être très attirantes et combien d'européens ne sont-ils pas tombés dans leurs rets, créant ainsi de nombreux couples francoindochinois qui s'avérèrent souvent des couples unis. et solides ayant résisté aux bouleversements entraînés par la guerre. Beaucoup de ces femmes étaient attachées à leur «blanc» et elles le prouvèrent lorsque ceux-ci furent faits prisonniers ou blessés lors des combats contre les Japonais. Cependant, à côté de ces quelques réussites maritales, il n'en fallait pas moins se méfier de ces petites femmes qui étaient malignes, roublardes et surtout contaminées, car les maladies vénériennes foisonnaient chez elles à tel point que des régiments européens entiers étaient traités cl1aque matin, pour des blennorragies ou des syphilis. Mais il faut avouer que pour les hommes de troupe cantonnés dans leur garnison, quelquefois hanoïennes, mais le plus souvent perdues à l'intérieur de l'Indochine, dans des postes où il n'existait aucune distraction, ces «Co» surent prodiguer à ces soldats coupés de tout lien avec leur famille par la guerre, devant supporter solitaires toutes les vicissitudes physiques et morales de leur isolement au fond de cette Asie hostile, un semblant d'aillour, quelquefois un foyer ainsi que des satisfactions physiologiques et morales qui les aidèrent dans la traversée de leur désert. Les hétaïres ne manquaient pas dans cette ville. Elles étaient établies souvent autour de la citadelle qui représentait une source de recrutement réelle et affective. Comme toutes les professionnelles du monde, elles aguichaient le soldat sur le pas de leur porte et avaient leurs attitrés. D'autres, plus bourgeoises, travaillaient en solitaire et l'on se passait de bouche à oreille leur nom, leur réputation de bonne ou mauvaise ouvrière.

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C'est ainsi qu'une dénommée Simone (tonkinoise jusqu'au bout des ongles bien que portant un prénom français) avait l'exclusivité des pions du Lycée Albert Sarraut. Enfin, il y avait les vrais bordels indochinois, discrets, où les filles beaucoup plus racées mais aussi beaucoup plus chères étaient menées par une mère maquerelle, et où les préliminaires consistaient à prendre un apéritif quelconque dans une sorte de salon chinois. Les oriflammes rouges et dorés y encadraient des portraits de famille, ternis par le temps et des bas flancs en bois noir travaillé recouverts de nattes et d'un repose tête en bambou tressé, servaient, si le client en exprimait le désir, à tirer quelques pipes d'opium, ces dames les lui préparant avec empressement. Tout cela à la lumière d'une mauvaise ampoule, quelquefois peinte en rouge, plongeant la pièce dans une atmosphère tamisée propre à la discrétion, aux conciliabules et au recueillement des prolégomènes si l'on peut dire. Mais enfin, pour pittoresques qu'étaient ces établissements, ils ne nous apportaient qu'un défoulement physique et encore, quelquefois fallait-il prendre sur soi pour terminer au plus vite la besogne car ces femmes ne participaient que rarement et affichaient une passivité et une indifférence qui brisaient les meilleures volontés, souvent plus occupées à attraper les moustiques qu'à faire le pourquoi elles étaient payées. De plus, comme nous les savions en marge de tout contrôle médical, inutile de dire les affres que passaient leurs clients pendant les quelques jours qui suivaient ces visites nocturnes. Mais encore une fois, nous allions à l'époque, au plus profond des bas-fonds hanoïens, sans avoir jamais couru quelque danger que ce soit. D'ailleurs, il faut bien le dire en passant, ce qui caractérisait l'Asie, c'était la merde: la merde était partout. C'était une merde jaune solide ou liquide mais toujours claire à cause du mode d'alimentation. Elle servait à tout: à la nourriture des bêtes, d'engrais pour les cultures et elle parfumait des régions entières, lorsqu'on les traversait en voiture ou en vélo. Merde saine et nlerde pathologique, merde humaine, merde des bêtes, tout était bon dans ce pays où l'amibe est endémique et y trouve son milieu de prédilection pour sa culture, son agressivité ci sa perpétuité dans les climats chauds et humides. Les corporations commerçantes se concentraient dans certaines rues de la ville indigène, expliquant leur appellation: rue de la Soie, rue du Coton... Dans ces rues se trouvaient de grands restaurants où l'on faisait ripaille. On s'attablait autour de vastes tables sur lesquels les boys dressaient une Inultitude de petits plats où se mêlaient 31

les soupes les plus variées, le canard ou le poulet accommodé de multiple façon, le porc, le bœuf, le poisson, les langoustines, enfin tous ces plats si connus actuellement en France depuis que la guerre a ramené de nombreux Vietnamiens, dont la. plupart ont ouvert des restaurants qui ont éclos comme des champignons dans toutes nos grandes villes et qui commencent, maintenant à se répandre dans certaines campagnes françaises. Car les Vietnamiens sont des cuisiniers-nés qui se passionnent pour leur art. C'est ainsi que toutes les familles françaises avaient un «bep» 1 dont certains, que ce soit dans les grandes maisons ou dans les familles les plus modestes, étaient de grande classe. Je me souviens des «bep» qui travaillaient chez nous. Ils faisaient des repas français ou indochinois aussi succulents les uns que les autres, arrachant des exclamations admiratives aux invités, lors des réceptions.

Ces « bep » étaient en général des hommes. Il y avait peu de
feu1mes. Les cuisiniers tonkinois aimaient leur métier: il n'était pas rare au cours des repas de les apercevoir cachés derrière une porte pour épier l'accueil que l'on réservait à leurs plats et être alors très heureux et très fiers quand les convives se régalaient et faisaient leur éloge. Ces repas vietnamiens ou chinois étaient plantureux, arrosés d'un «Choum-choum »2 qui, si on n'y prenait garde, montait vite à la tête. Il ne fallait certes pas aller voir du côté des cuisines, car on y retrouvait la même pagaille, le même désordre que dans la rue. Ces « chefs» surtout les Chinois, travaillaient, torse nu car il faisait une chaleur étouffante dans ces pièces sans aération qu'étaient leurs antres. Ils circulaient souverains dans celles-ci, obèses le plus souvent,. promenant ostensiblement leur bedaine en avant, une serviette mouillée par la sueur autour du cou, dont ils se servaient pour s'essuyer le front, la poitrine, les aisselles Il régnait dans ces officines culinaires, un brouhaha au milieu duquel traînaient les inévitables gosses, les chiens, inévitables aussi dans les maisons annamites, dormant ou guettant quelques os, des canards parfois, qui cancanaient pendant qu'éructaient ces gros maîtres-queues chinois entre deux préparations de plats. Parfois, nous allions dans les restaurants indiens déguster le curry de poulet, de mouton ou de poisson, accompagné d'une foule de petitS plats d'épices et d'assaisonnements: beignets
1

Bep: cuisinier

2

Choum-choum : alcool de riz.
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