Chlore Constant (1907-1968)

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Georges Othily, ancien sénateur de la Guyane, nous offre ici la première biographie de Chlore Constant (1907-1968), à l'occasion du centenaire de sa naissance. Ce dernier fut tour à tour marxiste de haute volée, contestataire de grande classe, maire de Cayenne et "tombeur" d'une vedette incontestée des institutions républicaines, Gaston Monnerville en personne. Un personnage atypique parfois burlesque, qui a servi la Guyane, la République, et par là même la France.
Publié le : vendredi 1 mai 2009
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EAN13 : 9782296927193
Nombre de pages : 140
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© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-08585-5 EAN : 9782296085855

« Les hommes sont mortels. Seule la Guyane est immortelle ». Chlore Constant

PRÉFACE Lorsque le sénateur honoraire Georges Othily me demanda de bien vouloir préfacer l’ouvrage qu’il avait écrit sur Chlore Constant, personnage qui avait marqué en plusieurs décennies la politique guyanaise, j’étais très honoré mais particulièrement inquiet. Allais-je pouvoir répondre à son attente ? De plus, l’importance des extraits tirés des écrits de Chlore Constant nous permet de mesurer, sur le plan moral, l’engagement et l’obstination de ce dernier pour que la Guyane accède à un meilleur devenir politique, économique et social. Georges Othily a su présenter dans son travail, le côté paradoxal qui habite ce Guyanais libre comme le vent soufflant sur nos savanes et qui a d’abord été communiste par conviction, résistant de la première heure et gaulliste pour enfin être le Tyrtée de ce département équatorial oublié de la mère patrie. Son combat, mené sans grands moyens, sauf ceux du cœur, est exemplaire pour sauver la Guyane. Celui qui a poussé le premier Cri des Nègres, à Paris en 1925, qui a connu les geôles de Vichy aux Iles du Salut, les lustres de la mairie de Cayenne, les difficultés municipales sur les bords de l’Oyapock, mérite attention et respect. Cependant, il n’a pas reçu de son entourage la reconnaissance qui s’impose. Napoléon ne disait-il pas : « On mesure l’intelligence d’un peuple à son degré d’ingratitude » ?

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Personnalité hors du commun, d’un certain réalisme politique, même s’il a été rêveur de la mise en place d’une région Antilles-Guyane qui sera d’ailleurs refusée plus tard, en bloc, par ses compatriotes, le réveil le présente, pour les générations qui arrivent, comme un modèle de combat avant-gardiste pour la défense de l’identité et l’intégrité politique de la Guyane. Georges Othily a entamé avec la foi qu’on lui connaît, un travail destiné à mettre hors de zone d’ombre de grandes figures de l’histoire guyanaise. Merci pour Bertène Juminer… merci pour Chlore Constant. Jean-Pierre Ho Choug Ten Historien, président de l’Association de l’Ordre des Palmes académiques de la Guyane

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CHAPITRE Ier : LA JEUNESSE D'UN CONTESTATAIRE

Le 30 décembre 1907, naquit au lieu-dit des Trois Palétuviers, sur les rives du fleuve Oyapock, Chlore Eugène Eloi Constant, cadet des six enfants d'Eugène Constant et de son épouse, née Ephémie Prepont. Les cinq autres étant Eugène (futur syndicaliste), Jean-Marie, Benjamin (futur vice-président du Conseil Général de la Guyane), Jeanne et Irénée, bientôt suivis d’une troisième sœur, Edmonde, mise au monde ultérieurement d'un partage de vie entre Ephémie et Elie Panelle. Précisons que cette dernière n'allait pas déparer une famille aussi douée, puisqu'elle devint une célèbre cantatrice et de surcroît, fut la mère du professeur, musicologue et germaniste Christian Medus. D'emblée, l'identité du cadet sembla relever déjà de la grande histoire, puisqu'un de ses homonymes marqua jadis les annales classiques, l'empereur Constant Chlore, compagnon de sainte Hélène et père du célèbre Constantin qui devint – est-il utile de le préciser ici ? – le premier chef d’État chrétien. Mais ne cherchons pas de rapports là où il n'y en a sans doute pas, à moins que le géniteur de notre héros n’eût voulu se livrer à un de ces jeux de mots dont la subtilité échappe au plus subtil. De toutes manières, consécutivement aux erreurs de l’Etat civil, encore fréquentes à cette époque, certains des enfants de cette famille s’appelèrent Constant, d’autres Constance, tandis que, pour la plupart de ses contemporains et 9

compatriotes, notre héros devint Constant Chlore, comme si le premier était son prénom et le second son nom, alors que ce fut précisément tout le contraire ! Bornons-nous à souligner que ce fut à la porte du Brésil qu’il vit le jour, Saint-Georges de l'Oyapock, étant la commune la plus proche de cette immense nation avec laquelle les Français de la métropole l'ignorent souvent, la France, par la Guyane, a une frontière commune. Et notons tout de même au passage qu’en ce tout début du XXème siècle, venir ici relevait encore de l'expédition, puisque ce lointain morceau de la République, auquel on ne pouvait accéder que par bateau, passait probablement pour « le bout du monde », voire le fond de l'enfer, puisque ce fut ainsi que la France d'alors voyait, ou voulait voir la Guyane, terre du bagne, de la chaleur et de l'humidité, où ne pouvaient survivre que les chercheurs d'or, les criminels, les Indiens et les nègres, sévèrement encadrés par une administration coloniale et militaire sous la férule de ces redoutables gouverneurs, dont aucun sans doute, ne grimpa jamais dans une de ces pirogues par lesquelles on se rendait à Saint-Georges, celles-ci constituant alors le seul moyen de locomotion utilisable ! Ses habitants étaient-ils de ce fait plus malheureux que les autres ou moins heureux ? Sans doute pas, puisque, à cette époque, chacun se contentait de ce qu'il avait. Et même si la famille Constant n'avait pas grand-chose, cela lui suffisait. À l'heure du téléphone portable dernier cri, indispensable à tous les enfants de dix ans, combien peuton regretter d'avoir perdu cette sagesse ancestrale, où l'on apprenait la vie par la vie ! À cette époque, en effet, dans les familles modestes de Guyane, l’existence était paisible, gaie, instructive, en communion avec la nature, les travaux des champs, la chasse, la bonne cuisine, l'humour et la sensualité constituant encore l'essentiel de l'éthique 10

éducative. Ceci explique pourquoi Chlore Constant, sans doute avec nostalgie mais aussi avec fierté, revendiqua toujours le privilège d’être « un nègre grandi dans les roseaux de l’Oyapock », comme il le confia un jour à Robert Vignon. Le couple Constant, en revanche, perçut-il, tout au long de l'enfance et de l'adolescence de son cadet « ces mystérieuses et sourdes préparations qui attendent l'homme au seuil de son existence », comme l'a si bien écrit Charles Péguy ? On ne sait, mais il est fort probable que sa mère comprit assez vite qu'il était différent des autres. Car selon la tradition, à l'école de la République, il s'imposa très tôt comme un bon élève, un excellent élève même, certes parfois rebelle à ses maîtres, mais considéré par ces derniers comme un espoir, une relève, tant par l'authenticité de son caractère que par sa capacité à analyser les concepts qui allaient faire de lui, plus tard, un dialecticien hors pair. Mais, n'allons pas trop vite et tachons de cerner les principales étapes d'une existence qui compte encore un certain nombre de zones d'ombres, sur lesquelles il nous a semblé utile de « faire la lumière » sans vouloir user ici de jeux de mots faciles. La formation de Chlore Constant commença d'abord par un départ, puisque, ses études primaires achevées et son certificat d’études en poche – époque suivie d’un long « trou » sur lequel nous ne savons rien –, il partit en 1928 pour la métropole. Pourquoi quitta-t-il la Guyane ? Sans doute pour toutes sortes de raisons, parmi lesquelles la conjonction de trois facteurs, la nécessité, le devoir et l'attrait de l'aventure, sans qu'on puisse savoir laquelle fut prépondérante. Aussi, à l'instar de tant d'autres, prit-il le bateau pour la France, où il s’engagea dans l’armée. Là, à la suite d’une formation spécifique, il exerça la fonction de radioélectricien dans un régiment parisien ou proche de 11

Paris, avec le grade de caporal, tout en occupant son temps libre à découvrir cette froide et pluvieuse métropole, dans laquelle les préjugés racistes dominaient encore largement, où la vie était rude et précaire et où, peut-être, pour se sentir moins seul, il fréquenta le Bal Nègre, fondé en 1924, devenu depuis le lieu de réunion des Antillais, des Guyanais et des Africains de Paris. Quoi qu'il en fût, tout au long de ce que l'histoire a retenu sous le nom « d'années folles », il développa dans la capitale, sa conscience pensante, et ce d’une manière connexe à un ensemble de mouvements plus complémentaires qu'une lecture superficielle pourrait le laisser croire de prime abord, et qui, selon nous, va donner quelques clefs pour tenter de percevoir la construction intellectuelle de notre jeune compatriote en exil au cœur d’une mère patrie ressemblant davantage, à cette époque tout au moins, à une marâtre-patrie, mais qui, directement ou indirectement, le poussa – et d'autres avec lui – à prendre conscience de ce qu'il était, c'est à dire un Noir, un Guyanais et un prolétaire, mais dans une époque en pleine mutation. Depuis trois ans, en effet, était arrivée des Antilles, avec la troupe dite de « la revue nègre », une certaine Joséphine Baker, répondant à un vœu émis déjà depuis un certain temps par les surréalistes et les cubistes qui avaient fait de la culture africaine une de leurs principales sources d'inspiration, pour ne pas dire une véritable révolution artistique, que résuma fort bien Picasso, voyant en celle-ci « la Néfertiti des temps modernes », tandis que, dans les milieux étudiants, les premiers intellectuels africains commençaient à faire parler d'eux. Naturellement, au-delà du simple « pittoresque érotique» entrevu par le public du Music-Hall et des élucubrations nocturnes dans les cafés branchés de Montparnasse, il y eut une réelle prise de 12

conscience chez les Français cultivés ou tout au moins instruits – ce n'était certes pas la majorité ! – de la notion de « négritude », que le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Martiniquais Aimé Césaire et le Guyanais Léon-Gontrand Damas commencèrent au même moment à conceptualiser dans les milieux étudiants, à une époque encore où, pour la première fois, le prix Goncourt fut attribué à un homme de couleur, le Guyanais René Maran (1921). Cela faisait du reste quelques années qu'un nombre croissant d'Africains ou d'Antillais s'étaient installés dans la métropole, consécutivement à plusieurs facteurs, parmi lesquels la participation de beaucoup d'entre eux à la Grande Guerre (17000 Antillais et Guyanais), le système des bourses amenant en France davantage d'étudiants et l'amélioration des moyens de transport permettant des liaisons plus faciles entre le vieux et le nouveau monde. Ainsi, le ministère des Colonies, en 1926, recensa-t-il 2580 Noirs en France, répartis comme suit : 800 marins, 255 domestiques, 1450 ouvriers ou employés divers, faisant que, pour la première fois, les Français moyens de métropole rencontraient plus ou moins régulièrement des Noirs dans les rues, parlaient avec eux, travaillaient même parfois de conserve, ce qui commença – certes encore bien doucement ! – à faire évoluer les esprits. On le vit bien, du reste, tout au long de l’Exposition coloniale de 1931 qui, pendant six mois, attira huit millions de visiteurs, cette même année où, pendant deux semaines, un Noir, Blaise Diagne, exerça la fonction de sous-secrétaire d’État aux colonies, étant de ce fait le premier à entrer dans un gouvernement d’Europe, ce qui est tout à l'honneur de la République française, bien que l'expérience fut, par la suite, trop rarement réitérée.

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Restait toutefois à organiser l'entraide, l'encadrement, la défense de ces citoyens encore bien solitaires. Ce fut, à défaut des autres organisations professionnelles ou politiques, il faut le reconnaître, très en retrait sur cette question, la mission que s'octroya le Parti communiste français, pour toutes sortes de raisons, parmi lesquelles, en premier, son anticolonialisme aussi viscéral qu’obstiné que, seul, il professait à cette époque. Ceci explique pourquoi furent créés, sous sa houlette, en cette même année 1926, d'abord par Lamine Senghor, le comité de Défense de la race nègre, fédérant les immigrants africains, antillais et guyanais, ensuite, par Garan Kouyaté (ancien secrétaire du précédent devenu son successeur) l'Union des travailleurs nègres, installée à Paris, 57 rue Charlot dans un IIIème arrondissement qu'on n'appelait plus » Le Marais » et qui n'était encore ni un quartier à la mode, ni un quartier chic. C’était à l’origine un organisme syndical, mais à la longue ses ambitions défendant le panafricanisme devinrent nettement plus politiques, c'està-dire préconisant la perspective d'une décolonisation générale, qui ne fut effective que bien plus tard. Mais pourquoi ce triple rappel ? Tout simplement, parce que le caporal Chlore Constant avait entre temps adhéré au Parti Communiste, où il reçut, à coup de cours du soir dans les cellules – et naturellement de multiples lectures appropriées – une formation politique assez poussée, qui fit bientôt de lui un remarquable orateur, et probablement un des plus brillants de sa génération ; ensuite parce qu'il joua un rôle certain au sein de l'Union des travailleurs nègres, fondée au mois d'août 1932 par Tiemoko Kouyaté, Thomas Ramananjato, Stephane Rosso, Kodo Kossoul Zioudou, Trisot et Joseph Eberlé, militants d'origines diverses qui, prônant la constitution de syndicats regroupant les travailleurs noirs – africains, 14

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