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CHRÉTIENS DAMÉRIQUE LATINE : LENJEU DU POLITIQUE

250 pages
Le dossier « Chrétiens d’Amérique latine : l’enjeu du politique » décline, à partir de quelques cas particuliers, les formes de l’engagement privilégiées par les acteurs du religieux tout au long du XXe siècle, et ce jusqu’à une période très récente.
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N°9

1999-1

HISTOIRE ET SOCIETES DE L 'AMERIQUE LATINE

REVUE DE L'ASSOCIATION ALEPH

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

HISTOIRE ET SOCIETES DE L 'AMERIQUE LATINE Comité de rédaction Olivier Compagnon Véronique Hébrard Séverine Martineau Clément Thibaud Geneviève Verdo

Comité de lecture Martina Avanza Carine Chavarochette Caroline Marcel Gaël Morvan Ternir Porras-Poncele6n Pauline Raquillet Patricia Sampaio Silva J . Jorge P. Santiago

Avertissement au lecteur Les idées et opinions exprimées dans les articles de cette revue n'engagent que leurs auteurs. (Ç) ALEPH 28, rue Saint Guillaume 75007 Paris

Counier électronique: v.hebrard@easynet.fr Internet: http://www.sigu7.iussieu.fr/hsal Couverture: conception graphique de Ternir Porras-Poncele6n à partir d'une affiche de « l'Eglise populaire» de la révolution sandiniste au Nicaragua. Reproduit avec l'aimable autorisation de François Chevalier. 90F
@ L' Harmattan, 1999

ISSN: 1245 - 1517
ISSN : 1245-1517 ISBN: 2-7384-8462-X

HSAL, n09, 1999 (1), 3 - 8

Avant-propos
Marion Aubrée
*

Le numéro qui nous est ici présenté comporte les rubriques auxquelles cette revue, pleine d'intérêt et de rigueur, nous a déjà habitués dans ses précédentes livraisons. Ainsi, «l'histoire sur le terrain », qui rend compte des recherches en cours et des découvertes documentaires faites par de jeunes historiens, nous permet aujourd'hui de découvrir, au Venezuela, une partie des documents que contiennent les archives de R6mulo Betancourt. Ensuite le corps de la revue est composé de sept articles dont cinq forment le « Dossier» qui, cette fois, porte sur le religieux et ses articulations avec d'autres champs sociaux, en particulier le politique. Ce choix n'est sans doute pas étranger au fait que la problématique «religions» traverse actuellement, dans tous les pays d'Amérique latine, l'ensemble des disciplines scientifiques et a acquis durant les vingt dernières années une prégnance due aux transformations qu'enregistrent toutes ces sociétés dont, récemment encore, la majorité des membres se rattachaient, peu ou prou, à l'univers symbolique du catholicisme, que celui-ci soit de type «romain» ou plus spécifiquement «populaire ». Cette dernière appellation ne se rapporte pas, comme le faisait remarquer Heraldo Maués dans un ouvrage récent1, à des pratiques religieuses du «peuple », entendu comme les classes les plus défavorisées de l'une ou l'autre société, mais plutôt à des pratiques non institutionnalisées qui traversent l'ensemble des strates sociales et qui constituent un fond commun à la culture de chaque région. Enfm, la revue nous offre la présentation de livres nouvellement publiés dont l'un, au moins, se trouve à l'interface de l'histoire et de l'anthropologie (J. J. P. Santiago). Les deux articles hors dossier portent sur la période coloniale. Le premier (M. Foucard) nous transporte au tournant du XVIIe au XVIIIe siècles et nous éclaire sur l'une des nombreuses tentatives

.
1

Anthropologue

- CRBC/EHESS.

Cf. Padres, pajés, santos elestas - cato/icismo popular e controle eclesiastico, éd. CEJUP, Belém - Sao Paulo, 1995.

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Marion Aubrée

faites par les Français pour s'approprier un bout, extrême, de cette Amérique du Sud qu'ils ont si longtemps disputée, avec bien peu de succès, aux royaumes ibériques qu'un arbitrage papal avait intronisés maîtres et seigneurs, pour moitié, desdits tenitoires. Quant au second ( Luisa B. Rosas) il traite du rôle joué par les Noirs dans les luttes qui amenèrent l'indépendance de celle des colonies espagnoles qui l'obtint le plus tardivement, c'est-à-dire la grande île de Cuba. A la lecture de ce texte on voit, comme au Brésil, que les Noirs ont résisté de toutes les manières possibles à la condition inhumaine qui leur était faite. Cependant à Cuba, où l'insularité limitait les possibilités de fuite vers des régions lointaines, c'est surtout à travers les jeux d'alliance qu'ils réussirent au long de tout le XIXe siècle et malgré des répressions sanglantes à faire avancer la cause de leur liberté et l'abolition fut décrétée en 1886. Ils purent, ensuite, pour une majorité d'entre eux, s'investir dans le processus qui allait déboucher sur l'indépendance. Les articles du « dossier» s'intéressent, eux, à une histoire plus récente, celle du XXe siècle. On constate à partir de la majorité d'entre ces écrits que l'Eglise catholique - institution religieuse dominante jusqu'aujourd'hui bien qu'affaiblie - a, tout au long du siècle qui s'achève, mené une action visant à maintenir ou récupérer ce lieu privilégié qu'elle occupait dans le champ politique avant les indépendances et à évincer le mieux possible les concurrents qui pouvaient se présenter. On constate ceci, en particulier à la lecture de l'article d'B. Kauffer qui, en travaillant sur le cas guatémaltèque, met en relief l'enjeu politique du religieux dans un pays où la séparation traditionnelle post-indépendance entre libéraux et conservateurs et la lutte qu'elle engendra s'est fondée sur deux modèles politiques divergents qui correspondent, respectivement, à l'esprit du capitalisme issu du protestantisme étasunien et à la tradition plus autoritaire du catholicisme ibérique. Les résultats de cette lutte historique font aujourd'hui du Guatemala le pays le plus protestant de toute l'Amérique Latine avec environ 30 % de sa population se réclamant d'un credo évangélique ou néoévangélique2.

2 Voir à ce sujet le très récent ouvrage de Sylvie PEDRONCOLOJMBANI, Le pentecôtisme au Guatemala - conversion et identité, Paris, CNRS éditions, Maison des pays ibériques, 1998.

Avant-propos

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Dans le même registre, on a vu surgir au Mexique en 1926 une institution religieuse nouvelle avec la création par le « prophète» Eusebio Joaquin Gonzalez, dit frère Aaron, de l'Eglise La Luz dei Mundo. On est intéressé d'apprendre que le fondateur en question a été militaire avant d'avoir la révélation qui lui fera troquer la carrière des armes contre un destin religieux. En effet, la participation des militaires apparaît, depuis des décennies, comme un motif récurrent des variations issues de formes non catholiques de religiosité qui montre combien cette dernière est porteuse d'un enjeu politique important dans les Amériques Latines. Mais, dans ce cas, la particularité mise en valeur par l'article est que cette dénomination a servi de courroie de transmission politique vers les masses au Parti Révolutionnaire Institutionnel mexicain qui, jusque récemment, exerçait un pouvoir sans partage sur le pays. On s'aperçoit surtout que, sous-jacent à l'apolitisme de circonstance affiché par l'ensemble des groupes néo-évangéliques, le contenu même de la doctrine et des rituels favorise la soumission des fidèles au gouvernement en place tandis que la hiérarchie ecclésiale tire de son alliance avec l'Etat des bénéfices temporels autant que spirituels. Enfin, au plan national, le regroupement territorial des fidèles (la Hermosa Provincia) favorise, comme le dit l'auteur (R. de la Torre), un « processus de sacralisation de la relation politique» à travers des rituels religieux à teneur patriotique. Les articles de E. C. Ayala et M. Gardet traitent eux aussi du Mexique mais ce sont, dans ces deux cas, les dynamiques sociopolitiques propres à l'Eglise catholique qui sont abordées. Ainsi Gardet s'intéresse à la mise en place, en 1929, d'une Action Catholique Mexicaine très inspirée du modèle autoritaire italien. La création de ce mouvement nouveau permettait à la hiérarchie catholique nationale de reprendre en main, avec l'appui total des autorités romaines, des élites catholiques qui avaient recherché depuis le début du siècle de nouvelles formes d'expression de leur foi, en particulier à travers le développement de nombreuses associations qui promouvaient des œuvres sociales. Après trois ans de guerre interne où tous les catholiques étaient soupçonnés par le pouvoir civil de collusion avec les Cristeros et où furent démantelées de nombreuses associations catholiques, l'A. C. fut implantée dans un esprit de «pacification et de reconstruction nationale », nous dit l'auteur. Toutefois, les tensions créées entre les ecclésias-

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Marion Aubrée

tiques et les laïcs par la forme unitaire et concentrique que s'était donné le mouvement marquèrent fortement la première phase (1929-1939) de développement de cette nouvelle forme de participation des catholiques à la vie sociale. E. C. Ayala, de son côté, explore la courte vie du Parti Catholique National qui naquit, en 1911, de l'effervescence partidaire créée par l'incertaine succession de PorfIrio Diaz. Le surgissement de cette formation survient dans une agitation générale du monde catholique où apparaissent, pêle-mêle, des interrogations sur le rôle des laïcs dans l'Eglise, les rapports entre l'action sociale et l'action politique ou, encore, sur le refus du modernisme assumé par Rome. Au Mexique, nombre de catholiques se défient, à l'époque, de la position par trop «pactiste » de la hiérarchie ecclésiale mexicaine vis-à-vis du libéralisme de Diaz. Toutefois, l'auteur pense que les circonstances particulières de la nation constituent une explication nécessaire mais non suffisante pour l'apparition de ce nouveau parti qui devait disparaître en tant que tel en 1914. Elle envisage plutôt le P.C.N. comme un «réseau qui s'insère pleinement dans le débat international de son temps» et souligne que c'est à travers ce mouvement que le Mexique devient, de fait, la porte d'entrée en Amérique Latine de l'idée de « démocratie chrétienne» qui apparaît en toutes lettres dans l'acte de fondation dudit parti. C'est justement du projet démocrate-chrétien, construit pour l'ensemble de l'Amérique Latine une trentaine d'années plus tard, que traite O. Compagnon à travers la «Déclaration de Montevideo ». Il nous instruit sur les stratégies politiques issues en 1947 de la vision catholique d'après-guerre dans l'ensemble du souscontinent. Les 31 membres des élites intellectuelles et politiques qui se réunissent alors dans la capitale uruguayenne ont en tête, dans le monde bipolarisé d'après-guerre, à la fois la condamnation du capitalisme libéral et celle du collectivisme. Ils sont à la recherche d'une troisième voie issue de cet « humanisme économique» que prônait l'encyclique Rerum Novarum à la fin du XIXe et qui, en notre fin de XXe siècle, nous amène à penser que la problématique de la tierce possibilité n'arrive pas à s'imposer à l'esprit de gouvernants occidentaux tous issus, culturellement, de la tradition judéo-chrétienne qui, quelle qu'en soit la variante, continue géné-

Avant-propos

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ralement de se représenter le monde à partir de critères que l'on peut, encore et toujours, qualifier de « manichéens ». A lire Compagnon on peut se dire que les tentatives internes au christianisme pour briser ce cercle n'ont pas manqué, ni sur le plan philosophique (importance de l'Humanisme Intégral de J. Maritain chez ces catholiques latino-américains), ni sur le plan politique (constitution de partis démocrates chrétiens non confessionnels et arrivée au pouvoir de certains d'entre eux). Cette Déclaration, acte de naissance officiel de la démocratie chrétienne en Amérique Latine, a reçu un accueil positif dans la presse de tout le continent. L'auteur souligne comment la diffusion rapide du communisme, antérieure à la deuxième guerre mondiale, a engendré le spectre d'une sécularisation accélérée et donné aux chrétiens le désir de s'engager plus à fond dans la vie de la cité; ce qu'ils ont fait pendant les décennies suivantes, tant au niveau plus politique de la Démocratie Chrétienne qu'à celui, plus social, de la Théologie de la Libération. Pourtant, l'auteur conclut sur l'actualité et pense qu'en Amérique Latine, sinon ailleurs, le « projet d'oo parti nonconfessionnel d'inspiration chrétienne semble avoir fait long feu ». On peut, cependant, imaginer que le bouleversement provoqué au niveau socio-politique dans tous ces pays par l'avènement de nouvelles formes très dynamiques

-

à la fois exclusives

et néo-

libérales - de christianisme peut, sur le moyen terme, revigorer la doctrine sociale de l'Eglise catholique et redonner aux groupes qui s'en réclament une créativité nouvelle face aux défis socioéconomiques du monde globalisé. Dans les « Lectures et Débats historiographiques » trois des ouvrages recensés portent, eux aussi, sur les rapports entre le religieux et le politique tels qu'ils se présentent dans le Rio de la Plata, d'une part en Uruguay (Caetano et Geymonat) et, de l'autre, en Argentine. Pour ce dernier pays, tant Zanatta que Caimari traitent cette problématique par rapport à la période péroniste. Deux des autres publications portent, respectivement, sur l'imaginaire politique vénézuélien (Davila) et sur les sociabilités spécifiques issues des relations créées à travers les sociétés musicales urbaines (Santiago). Enfin, le dernier ouvrage (Vaca) présente ooe approche particulière sur la guerra cristera puisque c'est la participation féminine à ce conflit qui y est traitée.

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Marion Aubrée

Nous avons là tout un ensemble de travaux qui permet à l'anthropologue que je suis d'approfondir chaque fois plus sa connaissance du passé de ce vaste champ latino-américain pour mieux en comprendre le présent, dans une optique interdisciplinaire seule capable de nous rapprocher un peu plus de ce « concret pensé» à l'analyse duquel s'est attaché M. Godelier. Paris, le 30 août 1999

HSAL, n09, 1999 (1)

Histoire sur le terrain

HSAL, n09, 1999 (1), Il - 16

Les Archives de la Fondation Romulo Betancourt
Ternir Porras-Ponce/eon

« J'ai pris le soin de faire en sorte que derrière chacun de mes actes, il reste un document. Je n'ai envoyé ni un seul télégramme, ni une seule lettre, ni un seul petit papier, sans en garder une copie. Ces archives, volumineuses, parleront à ma place lorsque ce sera nécessaire. Au lieu de penser à moi-même j'ai pensé à vous, au moment de les conserver soigneusement. Ils seront à tes yeux, à ceux de Jovito, à ceux des membres du groupe qui ont supporté le lot le plus dur de châtiment et de douleur dans les prisons, la preuve de mon travail désespéré, de mes luttes incessantes pour en finir avec le régime, pour vous libérer, pour libérer le Venezuela 1. » Romulo Betancourt écrit cette lettre depuis son exil costaricien à l'âge de 21 ans. S'il est vrai que, depuis les mobilisations étudiantes de février 1928 contre le régime de Juan Vicente Gomez, il a acquis une certaine reconnaissance au sein de la diaspora des opposants vénézuéliens, il n'a encore rien du personnage politique de premier plan qu'il deviendra 15 ans plus tard. Certes, ce souci du regard que l'histoire portera sur son action ne peut, malgré sa précocité extrême, nous étonner qu'à moitié, tant il est vrai que les hommes politiques «appelés)} à jouer un rôle important mettent beaucoup du leur afin de susciter cet appel. Et dans la plume de Betancourt cette affirmation n'est pas vaine, car à la minutie s'ajoute l'affirmation d'une vocation à laquelle il emploie
1 Archives de la Fondation Romulo Betancourt, tome III, n° 70, 1931. Lettre datée du 29 juillet 1931, et adressée à German Herrera Umérez, compagnon de Betancourt au cours des journées de février 1928. Betancourt fait référence à Jovito Villalba Gutiérrez, également protagoniste des journées de 1928, futur fondateur du parti URD (Union Republicana Democratica) au nom duquel il a participé au pacte de Punto Fijo (1958) qui dessina officieusement les contours du régime politique entériné avec l'adoption de la Constitution de janvier 1961. Cette Constitution fait actuellement l'objet d'lUle révision.

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Ternir Porras-Ponceleon

l'essentiel de ses énergies. Il ne cesse de le marteler: sa vocation est politique, et elle ne laisse pas de place pour l'éclectisme ni la dispersion. Est-il sollicité par son ami Humberto Tejera pour exprimer son avis sur les vers que ce dernier a composés? Il s'empresse de lui suggérer de ne pas renouveler la demande: « Je sais percevoir la beauté, j'admire et je comprends la mission qui revient au poète et qui consiste à améliorer les masses en affmant leur sensibilité. Mais je ne saurais exprimer ces sentiments. De plus, je pense que nous devrions tendre, en Amérique et surtout au Venezuela, ce pays de savantasses [sic], à la spécialisation. Ma vocation est politique et c'est à elle que je dois me restreindre, m'épargnant par la même occasion de dire des âneries sur des questions n'ayant aucun rapport avec elle. N'êtes-vous pas du même avis, camarade2 ? » Romulo Betancourt, tout en étant un peu les deux, n'est ni un grand intellectuel ni un fin théoricien: c'est avant tout un homme d'action. Son activité d'agitateur constitue son œuvre et en tant que telle il en préserve la mémoire. Tout au long de cette période d'exil (1928-1936), le premier, Betancourt garde une trace régulière de sa correspondance, et ce malgré un nomadisme qui le fait transiter entre Curaçao, Barranquilla (Colombie) et San José (Costa Rica), sans parler des périodes de clandestinité, telles que celle qui s'ouvre à partir du 22 mai 19333, en raison de ses activités au sein du Parti Communiste du Costa Rica et de sa participation au journal Trabajo, organe du Parti. Par ailleurs, il conserve également des articles ou des textes à vocation pamphlétaire, bien qu'il faille remarquer que ces écrits concernent presque exclusivement son activité en direction du Venezuela. En effet, en dehors des allusions que Betancourt en fait dans sa correspondance, point de texte rendant directement compte de son militantisme au sein du PC costaricien. Compte tenu de la rigueur d'ensemble dont il fait preuve, il est permis d'affirmer que cette lacune est volontaire. Cette habitude prise pendant ce premier exil va se maintenir tout au long de son existence, dépassant de très loin le cadre chro2 Arch. FRB III, n° 78. 3 Archivo de Romulo Betancourt, tome 5, 1933-1935, Caracas, Editorial Fundacion Romulo Betancourt en coedicion con el Congreso de la Republica, 1996, n° 776, p. 49-51.

Archives de la Fondation Betancourt

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nologique sa vie publique. En effet, ses archives personnelles comportent des documents allant de 1917 à 1981. Des archives qu'il a pris le soin d'organiser en constituant des tomes reliés par années ou groupes d'années, en fonction de la quantité de documents. Cependant, il semble évident qu'il a fait intervenir un critère qualitatif complémentaire, en périodisant volontairement des facettes de sa vie auxquelles il aurait voulu donner une certaine « cohérence », tout en soustrayant des documents qu'il eût considéré peu propice de rendre un j our accessibles. La Fondation Romulo Betancourt C'est au lendemain de la mort de Romulo Betancourt, en 1981, que l'initiative est prise de créer une fondation qui encouragerait le travail d'historiens et de politistes autour de 1'« héritage» intellectuel, institutionnel et politique du fondateur du parti AD (Accion Democratica), inspirateur des institutions politiques de 1961 et ancien Président de la République. Pour ce faire, cette Fondation privée dispose de l'intégralité des archives personnelles de 1'homme d'Etat, l'essentiel de sa bibliothèque personnelle ayant fait l'objet d'un don à la Bibliothèque Nationale du Venezuela. L'existence de cette fondation est le résultat de la volonté directe de Virginia Betancourt Valverde et de Renée Hartmann de Betancourt, respectivement fille et deuxième épouse de Romulo Betancourt. Il s'agit, dans l'ensemble, d'un projet visant à perpétuer, voire à honorer, sa mémoire. Élément révélateur, la Fondation est domiciliée dans la Quinta Pacaïrigua, à l'endroit même où Betancourt résidait pendant les dernières années de sa vie. La maison tient également lieu de musée, où l'on expose ses objets personnels, son bureau resté en l'état, sa voiture officielle, sa collection de pipes... Aussi, les deux fondatrices siègent-elles à vie au sein des instances de direction, aux côtés, outre des universitaires, d'anciens responsables du parti Accion Democratica. La valeur des archives La Fondation s'est depuis occupée du répertoire des tomes existants, d'en corriger les erreurs chronologiques et de classer les documents selon des critères qualitatifs (correspondance, pampWets, discours, articles, etc.) ainsi que de la constitution d'un catalogue. Néanmoins, étant donné la taille considérable de l'ensemble, seuls ont été répertoriés à cette date les tomes couvrant

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Ternir Porras-Ponceleon

la période allant de 1917 à 1958. On y trouve les docwnents les plus variés: de la correspondance officielle jusqu'aux factures d'électricité... Naturellement, le classement ne s'en trouve pas facilité. Il faut également remarquer que les tomes établis par Betancourt comportent des docwnents intégrés a posteriori. Ainsi, pour la période 1928-1935, celle que nous avons étudiée, on dispose de rapports des services de renseignement de Juan Vicente Gomez à l'étranger, rapports que, de toute évidence, Betancourt n'a pu se procurer que lors de son passage à la Présidence de la République. Progressivement, la Fondation a procédé à la production de photocopies des docwnents originaux qui, à ce jour, couvrent également la période 1917-1958. Ces photocopies constituent l'unique support auquel le chercheur peut avoir accès, du moins celui qui ne travaille pas pour le compte de la Fondation. Ce mode d'accès aux sources pose des problèmes d'authentification, problèmes qui deviennent particulièrement aigus pour les docwnents les plus anciens. En effet, l'usure du temps les ayant rendus difficilement lisibles sur des photocopies, beaucoup d'entre eux, notamment les lettres manuscrites ont été dactylographiées par un personnel administratif n'ayant pas forcément une bonne connaissance de la période, ni une familiarité avec le contenu des archives. Difficile donc de savoir si des fautes d'orthographe, des imprécisions sur des noms propres et sur des dates, ou bien des phrases à la syntaxe peu orthodoxe sont à attribuer à l'auteur ou simplement à des erreurs de transcription. Par ailleurs, la découverte progressive de docwnents qui, de par leur date, ont du être intégrés à des tomes que l'on croyait complets, n'est pas sans installer un certain désordre. La plus grande rigueur aurait voulu que, à chaque mise à jour des tomes, les catalogues correspondants fussent actualisés. Malheureusement, de nombreuses versions « corrigées» de catalogues et de tomes circulent, sans que l'on sache à la fm lesquelles sont les plus récentes. Il se peut également que des tomes soient indisponibles car en cours de « correction », bref, nous avons affaire à des archives riches, trop riches peut-être pour les moyens dont dispose la Fondation. Il est difficile dans ces conditions de ne pas s'interroger sur la capacité de cette fondation privée à gérer un fond d'archives d'intérêt historique. A l'évidence, les moyens dont elle dispose

Archives de la Fondation Betancourt

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fluctuent avec la fortune électorale du parti Accion Democratica et sur sa capacité à mobiliser des mécènes prompts à mettre en valeur le legs historique du père fondateur. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la période actuelle n'est pas des plus reluisantes... Ainsi, si la politique éditoriale de la Fondation a connu son apogée entre 1991 et 1996, avec notamment la publication des cinq premiers tomes des archives (1928-1935), elle n'en a plus publié depuis, limitant ses parutions à quelques opuscules thématiques. Aussi, l'engouement suscité par la mise à disposition des archives est-il resté largement superficiel, se limitant à quelques colloques réunissant l'essentiel de ce que le Venezuela compte d'historiens et commentateurs institutionnalisés. En tout état de cause, l'essentiel de la richesse éventuelle de ces archives reste à exploiter, ne seraitce que parce qu'une bonne moitié du fonds est à ce jour inexploré. Aussi, la plupart des ouvrages consacrés à Romulo Betancourt, au parti Accion Democratica, et à l'histoire politique vénézuélienne de l'après-Gomez, n'ont-ils pas pu profiter de cette source documentaire, ce qui laisse le champ ouvert pour des travaux novateurs. Et les possibilités sont grandes: ce n'est que qu'à partir des années 1970 que l'historiographie a commencé à s'intéresser à la pensée et aux mouvements politiques vénézuéliens, à l'aide d'lUle recherche documentaire rigoureuse4. Cependant, et malgré la qualité de chacun de ces travaux, ils n'ont pas été à l'origine d'une dynamique forte. En dehors des initiatives venant d'auteurs opiniâtres comme Arturo Sosa A., la production historiographique stagne. Aussi, cette production pêche-t-elle par une préférence excessive pour l'histoire des idées politiques, pour les constructions discursives des dirigeants politiques rapportées aux grands classiques et, en
4 Les travaux de Maria Acedo et Carmen Nones sur la génération de 1928, à la fin des années 60, puis ceux de Naudy Suarez Figueroa sont précurseurs en la matière. Ensuite, vint l'étude de Manuel Caballero, La internacional comunista y América Latina - La seccion Venezolana, Caracas, Cuadernos deI pasado y presente, 1978, 175 p. Ce n'est qu'au début des années 1980 qu'une étude est entreprise sur la période de formation des cadres idéologiques et organisationnels d'Accion Democratica: Arturo Sosa A., Eloi Lengrand, DeI garibaldismo estudiantil a la izquierda criolla: los origenes marxistas deI proyecto de A. D. (1928-1935), Caracas, 1981, Centauro, 517 p. Enfin, un dernier ouvrage est consacré à la période «communiste» de Betancourt pendant son exil au Costa Rica: Alejandro Gomez, Romulo Betancourt y el Partido Comunista de Costa Rica: 1931-1935, Caracas, DCV, 1985,219 p.

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Ternir Porras-Ponceleon

général, pour l'engagement des élites rapporté quasi exclusivement à une histoire des idées qui, inévitablement, fmit par se référer au Vieux Continent. En revanche, l'engagement partisan à la base, sans doute partiellement structuré par ces constructions discursives, mais aussi par les conditions sociales d'existence, par les liens anciens ou nouveaux, par les différentes formes de sociabilité, etc., n'ont pas fait l'objet d'études systématiques. Nous ne savons toujours pas pourquoi, dans le Venezuela de la seconde moitié du XXe siècle, des femmes et des hommes épousent une cause politique, ou comment un parti comme Accion Democratica, el Partido dei Pueblo réussit à établir durablement (ou à perdre...) une place hégémonique dans un système politique. Voilà Wle question qui ne manque pourtant pas d'actualité, et à laquelle il est nécessaire d'apporter des éclairages qui dépassent des lieux commWlS aussi vastes que commodes, du genre: « la manne pétrolière a permis. .. » La connaissance des premières années des archives de Romulo Betancourt fait déjà apparaître le problème potentiel que représente le décalage entre Wle conception du populaire tout à fait livresque et mythique, sans grand fondement empirique, et le « peuple réel» sans lequel Wle entreprise partisane est vouée au destin de projet sans lendemain. Faisant preuve d'optimisme, on peut affmner que l'histoire sociale du politique dans le Venezuela contemporain est Wl chantier vierge où tout, ou presque, reste à explorer.

HSAL, n09, 1999 (1)

Feuillets et pasquins

HSAL, n09, 1999(1), 19 - 47

Tentatives de colonisation du détroit de Magellan entre 1698 et 1701 par l'expédition de Beauchesne
Marie Foucard*

Introduction Au cours des XVIe et XVIIe siècles, le détroit de Magellan a été convoité par les puissances européennes car il semblait être le seul moyen de s'approprier les richesses minières du Pérou par la voie maritime directe. L'Espagne savait que sa souveraineté ne serait effective dans cette partie de l'Amérique qu'en l'occupant de façon permanente. Différentes expéditions sont donc lancées depuis la péninsule ibérique, ayant pour but la mainmise politique sur le territoire magellanique afin de s'imposer face aux autres puissances européennes (française et anglaise). En 1580, Pedro Sarmiento de Gamboa conduit une escadre de 3 000 personnes dans le détroit de Magellan. Mais l'expédition est un échec complet et seuls deux survivants sont secourus deux années plus tard. On abandonne donc tout projet de colonisation du détroit durant les deux siècles qui suivent jusqu'à ce que cette route maritime soit à nouveau empruntée par des aventuriers et flibustiers. Une vingtaine de flibustiers français séjournent 10 mois dans le détroit de Magellan pour reconstruire leur bateau échoué, en 1690. Certains de ces flibustiers, comme Macerty et Jouhan de la Guibaudière, de retour en France après plusieurs années de bonne fortune dans la mer du Sud entretiennent auprès de la cour et des armateurs malouins le mirage des richesses du Pérou. Ils proposent même leurs services à un officier, le sieur De Gennes qui lance une première expédition à destination du « Grand Sud », en 1695. Louis XIV lui permet d'armer en course et d'intercepter les navires espagnols qu'il pourra rencontrer pour s'imposer et de revendiquer les territoires inoccupés du Sud du Chili. De Gennes n'arrive pas à franchir le détroit de Magellan et il doit se résoudre à vendre sa

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Université

de Paris l / ALEPH

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Marie Foucard

cargaison aux Antilles. Il est de retour à La Rochelle le 21 avril 1697. Mais cette première tentative infructueuse de navigation dans la mer du Sud n'a rien entamé des motivations des armateurs malouins. Au contraire, le mirage exercé par l'or et l'argent des côtes du Pérou et du Chili les font mieux s'organiser pour tenter une deuxième expédition. Ils créent la « Compagnie de la Mer du Sud» qui doit fmancer le commerce interlope à destination de l'Amérique Espagnole. Cette compagnie rassemble les milieux d'affaires et de la finance parisienne, des membres de la cour et de la noblesse dirigeante ainsi que des armateurs malouins. L'Etat s'implique totalement dans le fonctionnement de cette compagnie en fournissant des navires de la marine royale aux armateurs car elle espère retirer de substantiels bénéfices du retour des galions de la mer du Sud. Les financiers comme Vanolles (trésorier général d'artillerie), Crozat (receveur général des finances) ou Argoud (du conseil royal des finances) espèrent renflouer les caisses de l'Etat par une taxation sur les métaux précieux qui rentreront en France et devront obligatoirement être déposés au Bureau de la Monnaie. La noblesse ne déroge pas en investissant dans le commerce maritime et le comte de Pontchartrain1 (ministre de la marine) est nommé Président et directeur à vie de la compagnie. A l'aspect financier s'ajoute l'aspect stratégique d'une telle expédition et Louis XIV fournit un Etat-major scientifique important. Les ingénieurs du Roi, Duplessis et Delabat devront rapporter des relevés, des cartes et des croquis des rades, ports et autres mouillages les plus exacts possible, depuis Buenos Aires jusqu'aux côtes de la mer Pacifique. La cour adhère au projet « mercantile» dans le but de satisfaire ses ambitions territoriales et annexer de nouvelles provinces comme on vient de le tenter en Amérique du Nord (Nouvelle France, Terre Neuve et Virginie sous l'impulsion de Colbert). Quant aux armateurs malouins comme Michel Begon et Noël Danycan, ils espèrent pouvoir vendre directement toute leur cargai1 Louis Phélypeaux, comte de Pontchartrain (1643..1727), issu d'une puissante famille de la noblesse française, est successivement intendant, contrôleur général des fmances, secrétaire d'Etat à la Marine de 1690 à 1699 et chancelier. Jérôme Phélypeaux, son fils, lui succède au secrétariat d'Etat à la Marine en 1699. Son fils Jean Frédéric est comte de Maurepas (nom donné à l'un des vaisseaux de l'expédition de Beauchesne).

Tentatives de colonisation

au Détroit de Magellan...

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son aux riches commerçants de Lima en court-circuitant la Carrera de lndias et en proposant directement leur marchandise aux consommateurs sans droit de douane ni taxes royales. Ils financent l'armement avec le soutien de riches négociants parisiens comme Jourdan, déjà impliqué dans la Compagnie des Indes Orientales. Pour faire aboutir le proj et et faciliter les échanges commerciaux entre la France et la mer du Sud, on prévoit la colonisation du détroit de Magellan. Le but de cet article est de dégager dans quelle mesure ces intentions de colonisation française du détroit de Magellan sont de la pure utopie ou si, au contraire, l'expédition que l'on prépare a de bonnes chances de réussir. Cela doit également nous permettre de voir quels sont les moyens qui sont mis en œuvre pour développer à une grande échelle le commerce de contrebande. Pour mener à bien cette recherche nous disposons d'une importante correspondance royale entre le ministre de la marine (Pontchartrain) et les armateurs, ainsi que des instructions données à Beauchesne (chef d'expédition) avant son départ. Durant l'expédition deux manuscrits ont été rédigés par les deux ingénieurs du Roi, ainsi que des journaux de bord de Beauchesne. D'autre part, un Mémoire pour le Voyage de la Mer du Sud, anonyme et un Projet d'une Colonie au Détroit de Magellan et sur les Côtes inhabitées du Chili, signé de Louis XIV, ont été publiés par le révérend Labat, après l'expédition, en 1741. Etude du Projet d'une colonie au détroit de Magellan L'auteur du Mémoire pour le Voyage de la mer du Sud (du 31 octobre 1695)2 pense qu'il faut réunir les quatre conditions suivantes pour que le voyage de la mer du Sud puisse aboutir: le secret, la bonne intelligence des chefs, des vivres en abondance et un équipage nombreux. Suit un long inventaire de toutes les marchandises qu'il faudra embarquer. Rien n'est omis (la quantité de biscuit, de bois; on pense même astucieusement à récupérer l'eau d'évaporation de la cuisson des légumes par un système d'autoclave avec réservoir et on prévoit de dessaler l'eau de mer) ; on évoque les saisons favorables à la navigation, les ports d'escale et les lieux d'approvisionnement et enfm l'établissement du détroit
Ce mémoire anonyme, du 31 mai 1695, est rédigé à bord de La Féconde, bateau qui appartenait à l'escadre de M. de Gennes. L'auteur est certainement de Gennes lui-même aidé de flibustiers de retour du détroit de Magellan.
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de Magellan. La nouvelle colonie française devra normalement s'installer à Port Gallant. On insiste avant tout sur la position stratégique de cet emplacement: «Ce port est parfaitement clos par une petite île, qui en forme deux lorsque la mer est pleine, et il est certain qu'un fort sur cette île, et une batterie sur la pointe du gros morne du cap Gallant, non seulement mettront hors d'insulte les établissements qu'on pourra faire en dedans de ce port, mais aussi pourront interdire les passages dans le détroit à tous les autres navires, et l'on peut dire que la situation est la plus heureuse du monde pour cela3. » La chose est dite: on veut fermer le canal aux autres navigateurs pour se ménager un commerce exclusif avec les côtes de la mer du Sud en se donnant les moyens d'un contrôle et d'une répression si besoin est. Ce mémoire reprend les proj ets de l'expédition de Pedro Sanniento de Gamboa: la construction de forts sur chaque rive pour fermer l'entrée aux autres navires. Mais on choisit un endroit plus approprié aux mouillages et à la sécurité des navires. De Gennes connaît Port Gallant, où il a séjourné à partir du 20 mars 1696 (il publie un plan de l'endroit dans son récit de voyage: « le port est dans une situation agréable et très avantageuse ») et Port Gallant se trouve également sur le lieu où vécurent les flibustiers immobilisés dans le détroit pendant 10 mois pour reconstruire leur bateau. On peut donc penser que c'est sous les conseils de ces flibustiers (sans doute Macerty) que M. de Gennes était venu s'y installer et qu'il peut proposer l'installation de la colonie sur cet emplacement. Viennent ensuite des recommandations sur le développement de la colonie, des conseils de culture. On veut y semer du blé, on espère capturer des bœufs sauvages et on pense faire du vin à partir de baies « avec des graines qui viennent sur des buissons, dont tout est plein dans ce pays... de la couleur et de la grosseur du raisin noir».5 On espère récolter des crustacés, des huîtres perlières et pêcher des poissons et des baleines. On évoque aussi la présence
3 Jean-Baptiste LABAT, 1741, p. 382-383. 4 Ibid., p. 382-383. 5 Ibid., p. 385.

Nouveau

Voyage aux îles d'Amériques,

Paris,

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des indigènes dont il faudra se méfier et se protéger rapidement par la construction d'un enclos. Mais la véritable richesse viendrait de ce que l'on pourrait tirer du transport de marchandises vers la mer du Sud. Des bateaux basés dans le détroit remonteraient jusqu'au port de Callao (Lima) tandis que d'autres navires venus d'Europe viendraient récupérer leurs gains et leur apporter de nouvelles marchandises depuis la France. Port Gallant deviendrait un lieu d'échanges où viendraient relâcher les vaisseaux d'Europe vers Magellan et la flotte de la mer Pacifique, véritable «plaque tournante» du commerce de la mer du Sud! Un autre établissement est prévu sur la côte Sud du Chili, non habitée. Pour arriver à leurs fins et négocier leurs cargaisons, les navires espèrent duper les gouverneurs des provinces espagnoles visitées, prétextant de faire escale, poussés par des besoins en vivres frais, avant de continuer leur route jusqu'en Chine (ils fourniraient de faux documents établis par le roi, attestant que les bateaux appartiennent à une compagnie d'Orient). Mais l'intention serait de vendre discrètement les marchandises manufacturées aux commerçants locaux, en parfaite contrebande: « on évitera d'être suspect, il est sûr qu'ils laisseront la liberté de faire de l'eau et du bois, et par là on trouvera le moyen de se communiquer au peuple, pour les avertir que l'on a des marchandises à vendre 6. » Cette pratique de commerce interlope est fréquente du fait des énormes besoins en produits manufacturés de toute l'Amérique espagnole et de l'interdiction pour les autres nations de négocier avec elle. N on satisfaite de négocier avec l'Amérique espagnole, l'expédition espère ensuite pousser jusqu'en Californie pour tenter d'y établir la confiance auprès des « naturels du pays» 8. On espère aussi pouvoir faire de la prospection minière dans la zone « magellanique» et «il faut avoir des gens qui connaissent les mines et les métaux »9. Ce programme très ambitieux et très complet, même s'il comporte quelques inexactitudes (telle la culture du blé, impossible dans la région de port Gallant, trop humide et sans ensoleillement suffisant pour la culture de céréales; la présence de
Ibid., p. 394-396. /b id. 8/bid. 9 /b id.
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bœufs sauvages, les huîtres perlières ou la fabrication de vin avec du Calalate) se base sur des données précises. Il excite la convoitise de plusieurs négociants et armateurs qui vont se donner les moyens d'aller commercer dans la mer du Sud. Le Projet d'une colonie au détroit de Magellan et sur les côtes inhabitées du Chili est lui aussi publié dans le recueil du père Labat. Le proj et vient d'être approuvé par le conseil du Roi et il est signé de Louis XIV et du ministre Phélypeaux daté de septembre 1698. Il prend la forme d'une longue déclaration où sont prévus les statuts de la nouvelle compagnie de la mer du Sud que l'on doit créer pour aller négocier le long des côtes du Chili et du Pérou. Il est tout d'abord fait un rappel des conditions de création de la compagnie des Indes Orientales (en 1664) et on déplore qu'elle n'ait pas eu le temps de s'occuper des côtes de la mer du Sud. Les ambitions de la nouvelle compagnie ne sont donc pas incompatibles avec les prérogatives de la compagnie des Indes ni une entrave à ses influences d'autant qu'elle n'a plus les moyens d'investir dans un nouvel armement aussi lourd, étant alors déficitaire!! : « Ils ont en vue d'entretenir sur les côtes de la mer du Sud, un commerce considérable, à quoi ils nous ont fait entendre que la compagnie des Indes Orientales, ferait d'autant moins de difficulté de consentir qu'elle était présentement hors d'Etat de faire une pareille entreprise, parce que les termes de son établissement seraient expirés, avant qu'elle eût pu tirer aucun fruit des grandes dépenses qui seraient inévitables
12.

»

Suivent ensuite 46 articles!3 qui fixent les conditions fmancières de cette nouvelle compagnie d'une durée de 30 ans et qui agira
10 Louis Phélypeaux, comte de Pontchartrain (1643-1727), issu d'une puissante famille de la noblesse française, est successivement intendant, contrôleur général des finances, secrétaire d'Etat à la Marine de 1690 à 1699 et chancelier. Jérôme Phélypeaux, son fils, lui succède au secrétariat d'Etat à la Marine en 1699. Son fils Jean Frédéric est comte de Maurepas (nom donné à l'un des vaisseaux de l'expédition de Beauchesne). 11LABAT, Nouveau Voyage aux îles d'Amériques, op. cit., p. 346-347. 12Ibid. 13 Voir en annexe, les principaux articles concernant la création de la colonie.

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du cap Saint-Antoine (Cap San Antonio, à l'embouchure Sud du Rio de la Plata), sur la côte déserte, sur les côtes des détroits de Magellan, Le Maire et Browars (Froward), aux côtes et aux îles de la mer du Sud ou Pacifique, non occupées par les puissances de l'Europe. L'étendue des terres sous le contrôle de la nouvelle Compagnie est énorme puisqu'elle couvre plus de 2 000 kilomètres de côtes, prétendues « désertes» et qu'on souhaite accaparer suivant le « droit de nature» défendu par Grotius. En effet, dans sa dernière publication De Jure Belli Ac Pacis14 (1625), celui-ci définit une loi internationale d'occupation du sol et déclare que découvrir un nouveau territoire et en prendre possession n'est pas seulement l'apercevoir mais c'est aussi l'occuper de façon durable. Il faut donc installer des colons de façon permanente pour pouvoir en revendiquer la souveraineté. La Compagnie aura un directoire de 20 personnes qui apporteront chacune 40 000 livres et qui éliront le directeur général. L'Etat s'implique dans le fonctionnement de cette Compagnie «s'il est nécessaire de faire de nouveaux fonds la Compagnie y pourvoira par délibération générale des directeurs et en présence du secrétaire Des d'Etat, ayant le département de la Marine })15. dispositions sont prises par les directeurs et actionnaires pour le versement des intérêts. La Compagnie pourra acheter et vendre des marchandises où bon lui semble à l'exclusion de « l'or et l'argent qui ne devront être portés ailleurs qu'en France, à peine de confiscation et d'échéance du présent privilège »16. Les préparatifs du voyage de Beauchesne Ce magnifique projet ne laisse pas insensible les annateurs malouins, les commerçants entreprenants qui ont armé en course durant la guerre de la ligue d'Augsbourg et qui voient leur flotte immobilisée depuis la paix de Ryswick (octobre 1697). Le récit de Duplessis, ingénieur du roi qui fera partie du voyage, nous pennet de mieux comprendre les conditions de préparation du voyage. M. de Gennes devait commander l'escadre et on met à la disposition de la compagnie, sept vaisseaux conduits par un équipage de 689 hommes, une compagnie de cadets, une compagnie de gardes ma14Hugo GROTIUS, traduit par M.-P. PRADIER-FODERE, Guerre et de la Paix, Paris, 1867. 15 I.-B. LABAT, op. cit., p. 346-347. 16Ibid., Article XVII, p. 359. Le Droit de la