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CHRONIQUE D'AUTHIE - FRAGMENTS D'HISTOIRE

De
198 pages
Authie peut apparaître comme un endroit secondaire : Fragment de la commune périurbaine de caen, situé au nord ouest, à l’écart de la grande route conduisant à Bayeux. Choisir Authie comme objet d’étude est légitime, même si du point de vue de la « grande histoire » l’endroit ne se signale pas comme théâtre d’événements majeurs. Non pas une « Histoire d’Authie » complète et exhaustive, mais plutôt la collecte d’événements porteurs de signification particulière et une tentative de les placer dans une perspective qui les rendent intelligibles.
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Jean Mesplède

Chroniques

d'Authie

Fragments d'Histoire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaUa Via Bava. 37 102 t4 Torino ITALlE

Cet ouvrage n'aurait pas vu le jour sans le soutien de Monsieur Gaston Egler, Directeur du magasin CORA de la Croix Vautier à Rots (14). Le Maire d'Authie, Monsieur Joël Pizy, et la Municipalité, ont également manifesté leur intérêt pour sa publication. Messieurs Faucon et Le Menn, habitants d'Authie, l'ont enrichi en acceptant de communiquer les documents en leur possession. Le Service Régional de l'Archéologie (DRAC de Basse Nonnandie) a autorisé l'utilisation des résultats de ses fouilles.
Madame Jacqueline Pilet-Lemière a apporté l'éclairage sur la trouvaille numismatique d'Authie. nécessaire

Françoise Mesplède et Patrick Vialard ont relu ce travail avec la plus grande rigueur.

Jean Claude Lavie et Suzanne Boudet ont contribué activement à le faire connaître. Qu'ils soient vivement remerciés de même que tous ceux qui, en se proposant d'acquérir un ouvrage qui n'existait pas encore, en ont rendu possible la publication.

Introduction

L'historien devant la tâche qu'il se trace peut revendiquer un triple privilège. Il est en droit de choisir l'espace auquel son propos va s'attacher. Il détenninera aussi une temporalité constituée de périodes qu'il délimitera lui-même selon les besoins de son travail. Par-dessus tout, il restera le maître de sa problématique, du choix des faits qu'il se propose d'énoncer ou de la fonnulation des hypothèses qu'il se met en devoir de vérifier. Il jouit donc d'une grande liberté dans l'orientation de son travail car jamais l'histoire ne s'offre toute faite. Elle ne s'impose pas et chacun se trouve en situation d'en tisser le fil à partir des matériaux disponibles et dans le respect des règles du métier d'historien. Authie peut apparaître COlline un endroit d'intérêt secondaire. Fragment de la couronne périurbaine de Caen, situé au Nord-Ouest et à quelques kilomètres du centre de la ville, à l'écart de la grand-route conduisant à Bayeux, beaucoup confondent ce village avec certains quartiers urbains qui ont accaparé son nom. Choisir Authie comtne objet d'étude est cependant légitime même si du point de vue de la « grande histoire)} l'endroit ne se signale pas comme le théâtre d'événements majeurs. Il y eut bien, en juin 1944, cette bataille dont le souvenir reste à juste titre bien présent dans la mémoire de ceux qui souffurent de ses péripéties. Mais cet affrontement ne fut qu'un combat panni d'autres de l'immense boucherie planétaire qu'a été la Seconde GueITe Mondiale. Son évocation cependant permet de situer le propos de cet ouvrage. L'histoire ne s'écrit pas, quel que soit le lieu, dans une perspective unique. Chacun, chaque groupe concerné, l'envisage à partir de sa situation et de ses besoins propres car cette construction intellectuelle est un élément nécessaire de la constitution des identités. Il n'y a pas de groupe humain durable sans élaboration

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d'une histoire qui en fédère les membres. De multiples faits de l'actualité mondiale récente mettent en lumière le poids dont elle pèse sur la conscience collective des hOlnmes et parfois détennine leurs actions. Le choix fait ici, au nom de la liberté précédemment évoquée, sera de rassembler et d'essayer de rendre lisibles les vestiges d'un passé aussi lointain que le pennettent les traces exhwnées. Cela ne conduira pas à la prétention de vouloir produire « L'Histoire d'Authie» complète et exhaustive, descriptive de tout ce qui est advenu au cours des siècles. La préférence ira plutôt au cOlnportement du chroniqueur qui dans la quantité des événements parvenant à sa connaissance en retient quelques-uns parce qu'ils lui paraissent porteurs d'une signification particulière. De ceux-là seulelnent il fait part et tente de les placer dans une perspective qui les rende intelligibles. Voilà l'ambition de cette entreprise : une chronique constituée par l'évocation sélective de faits choisis parmi quantité d'autres en raison de ces intentions préalables. Un cheminement de cette sorte peut se justifier de plusieurs points de vues. Si on se confronte à la masse documentaire c'est, bien entendu, pour satisfaire au plaisir de l'élaboration d'un savoir. C'est là une motivation personnelle, un peu égoïste, nécessaire, mais qui ne justifierait pas à elle seule la moindre publication. En fait, on écrit toujours l'histoire à l'intention de la société dans laquelle on est placé. A Authie, deux catégories de personnes composent la société locale. D'une part, on identifiera les descendants des anciens habitants, héritiers directs de la vieille société agraire. qui exploita longtemps le territoire. Ils sont désonnais minoritaires. D'autre part, de nouveaux arrivants se sont installés de fraîche date. Ils ont souvent, eux ou leurs parents, fait un détour par la ville mais conservent le souvenir d'une origine rurale. Pour les premiers, I'histoire d'Authie sera leur histoire. Ils en connaissent d'ailleurs quelques fragments transmis au sein des familles. Les seconds manifestent volontiers le désir de tisser des liens avec l'espace qui les accueille et la découverte de I'histoire du lieu est un des moyens privilégiés d'établir we telle relation. En forgeant une connaissance de cette nature, on établit une complicité avec le lieu et ses habitants; on n'y est plus complètement étranger. 6

Les mêmes libertés que l'historien revendique autorisent aussi à déterminer une limite temporelle aux investigations concernant le passé proche. Le choix peut paraître arbitraire aussi mérite..t-il une justification. L'évocation des événements qui se sont produits dans la période inaugurée par la «Grande Guerre» sera ici fort succincte et restreinte aux éléments strictement nécessaires à la démonstration recherchée. De même il ne sera pas question des faits de la Deuxième GueITeMondiale car c'est là une autre histoire qu'il faudrait entreprendre. Elle reposerait, pour la connaissance des faits locaux, sur une vaste collecte de témoignages. Cette histoire-là appartient encore à ceux qui l'ont vécue et il reste seulement à souhaiter que leur contribution sera recueillie aussi complètement que possible. Cette première raison en appelle une autre: les deux conflits mondiaux ont mis un terme à un moment singulier de l'histoire d'Authie et de sa société qui jusqu'alors était principalement rurale et agraire. L'essor démographique des années 1715-1840 avait déjà commencé à tout transformer. Mais cette évolution même, en créant un trop-plein des hommes, favorisa une mutation considérable dont le caractère principal sera l'essor de l'urbanisation. Désonnais l'histoire d'Authie ne pourra plus être séparée de celle de l'agglomération caennaise dont le village est devenu un satellite indissociable. La chronique va donc s'attacher aux conditions de la vie des gens à diverses époques, antérieures pour l'essentiel auXXe siècle. Leurs actes se sont inscrits dans un espace dont quelquesuns des caractères, tout au moins à l'époque historique, peuvent être considérés comme sensiblement constants. Ainsi la nature des sols et la configuration du relief n'ont sans doute pas beaucoup évolué depuis la fm de la préhistoire. On affichera davantage de prudence pour rendre compte des conditions climatiques. Les historiens ont mis en évidence, même sur de courtes périodes, des variations qui sans être considérables furent lourdes de conséquences sur les résultats de l'activité agricole. De telles modifications plaçaient parfois la société en état d'abondance relative ou au contraire suscitaient des pénuries alimentaires dramatiques. Il est difficile au niveau d'un village de démontrer la réalité de faits de cette nature. On en gardera cependant le constat en mémoire avec d'autant plus de raisons que la perception de la 7

modification des caractères du climat suscite l'inquiétude l'homme d'aujourd'hui.

de

La carte (fig. 1) rappelle quelques éléments du relief aux alentours d'Authie. Certains d'entre eux, sans verser pour autant dans un détenninisme géographique exagéré, ont pesé sur les conditions de l'existence. On y voit qu'Authie, dont la position planétaire en zone tempérée océanique est exprimée par les
coordonnées 00°25'48" Ouest

- 49°

12' 29"Nord,

est un fragtnent

d'un plateau de basse altitude (72 mètres). Ce dernier est désigné dans l'usage courant par l'appellation «Plaine de Caen». Plus précisément encore le terroir est placé en position d'interfluve entre deux systèmes de vallées d'inégale ampleur: les vastes et marécageuses vallées de l'Orne et.des Odon à l'Est, la vallée de la Mue à l'Ouest, moins profonde et plus aisément franchissable. Au Sud-Ouest, entre Mue et Odon se dessine une sorte de « col» entre les « hauteurs» de St Contest et celles de Carpiquet. L'itinéraire principal conduisant de la basse Orne à la région de Bayeux et au Cotentin l'emprunta de toute antiquité. C'est dans cet espace, partie du Bessin, que l'histoire d'Authie et de ses habitants s'est inscrite. Et, bien avant que le lieu ne soit désigné sous ce vocable, des hommes vécurent là dont on s'attachera à rassembler ce qu'il est possible de connaître de leur présence et de leur manière de VIvre.

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Première Partie La Conquête du plateau d'Authie

Pour écrire une histoire d'Authie sans négliger les périodes les plus anciennes que la recherche rend aujourd'hui accessibles, un parti pris paradoxal sera proposé. Il faudra admettre qu'Authie, en ces temps fort éloignés, n'existait pas! L'endroit n'était pas identifié dans les termes dont on se servirait aujourd'hui pour le décrire: un noyau d'habitat, une population résidente, WI espace délimité par des frontières reconnues, entouré d'autres territoires de même statut, les communes voisines. Il conviendra d'oublier ces références familières car ce n'est pas dans ce cadre que s'inscrivait la vie des hommes des époques reculées. Ce ne fut pas avant le VIe ou VIle siècle de notre ère que le découpage de l'espace aboutit au fractionnement actuellement en usage. Il faut accepter aussi que le début de cette histoire restera mystérieux! Car si I'hypothèse peut être avancée que des hommes ont arpenté et peut-être habité cet endroit il y a très longtemps, aucune trace indubitable de leur présence n'a encore été découverte. Aucun gisement n'a été mis au jour apportant les signes de l'installation de ces très anciens chasseurs, pêcheurs ou cueilleurs de l'Epoque Paléolithique dans la région proche d'Authie. Il est probable cependant qu'ils furent l~ pratiquant leur mode de vie nomade. L'espoir peut être entretenu néanmoins qu'un jour leur trace sera décelée par des fouilles archéologiques conduites à la b.ase des épais limons éoliens périglaciaires qui recouvrent la région. C'est là que se situait sans doute leur espace de vie il y a 10000 ans et davantage. Ils devaient être cependant peu nombreux, exploitant pour vivre en prédateurs de vastes contrées sur un mode très extensif

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Si l'on doit, en conséquence d'un savoir non encore établi, se résoudre à délaisser ces temps anciens, il n'en va pas de même pour les périodes plus récentes, celles du Néolithique et des premiers temps de l'HistoÏre.L'ignorance n'est pas la même. Elle n'est pas aussi absolue. Quelques-unes de ces traces nécessaires à la confection d'un savoir ont été exhwnées et leur nombre augmente en. fonction de l'activité des archéologues. Ce n'est pas toutefois sur le territoire moderne d'Authie que l'on peut situer les plus notables d'entre elles; mais leur proximité est telle que l'on s'autorisera sans vergogne à les utiliser pour tenter de poser quelques jalons d'une histoire plus assurée (fig. 2). Ces indices appartiennent à des catégories différentes. On rencontrera ainsi un site monumental, inscrit de temps immémorial dans le paysage, visible de tous mais revisité et restauré récemment par des archéologues préhistoriens: c'est la « Pierre Tourniresse » de Cairon. Ce monwnent, à considérer la carte, est implanté à moins de deux kilomètres, à vol d'oiseau, des limites actuelles d'Authie. Et sans doute les hommes qui l'ont dressé étaient-ils concernés par un territoire bien plus vaste que celui de Cairon proprement dit. Un second site retiendra l'attention, révélé brièvement par des campagnes de fouilles archéologiques successives au cours des dernières années mais rapidement effacé par la construction du centre commercial Cora: c'est la Croix Vautier, à Rots. Il se situe à moins de 500 mètres des limites d'Authie et pOUITaégalement apporter un éclairage singulier sur l'occupation du plateau environnant. Troisième lieu enfm, le Clos Maulier à Cussy, sur St Gennain la Blanche Herbe, mais tellement proche que l'ensemble qu'on y a révélé se prolonge sans doute sous le territoire d'Authie. Il n'est pas non plus actuellement observable, un important lotissement l'a recouvert. Ces trois ensembles dont l'évocation montrera les modalités de l'occupation ancienne de l'espace seront complétés par la description d'une trouvaille proprement « altavillaise », mineure mais montrant qu'en l'absence de découverte de première grandeur, il existe malgré tout quelques indices de la présence, à Authie, de ces hommes anciens.

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Les sites retenus scandent une période de fort longue durée, étirée depuis le Néolithique jusqu'au telnps des GalloRomains soit approximativement quatre mille ans. Il est donc itnpensable d'établir entre eux une cohérence fondée sur la corom.unauté de civilisation. Les modes de vie, d'organisation sociale, les configurations politiques, les religions ilnaginées sont à coup sûr différents de l'une à l'autre des sociétés concernées. Cependant d'un point de vue moderne, il est possible de les rapprocher dans une même perspective en soulignant les deux caractères suivants: -Les groupes humains qui ont laissé ces vestiges sont ceuxlà mêmes qui ont conduit, lentement, péniblement sans doute, la conquête agricole du plateau sur lequel Authie est implanté. Alors que les gens du Néolithique, contemporains du mégalithe de Cairon, figurent panni les premiers agriculteurs colonisateurs de la « Basse-Nonnandie », les grands propriétaires et les paysans gallorOInains, dont les traces sont aussi perceptibles, illustrent un moment où le plateau est totalement et sans doute assez densément occupé par l'accomplissement de l'emprise agricole sur cet espace. Après eux, pour des siècles, les modalités techniques d'utilisation du sol se modifieront peu; et c'est seulement J'acculturation du cluistianisme qui, au Moyen Age, introduira un principe de transfonnation intellectuelle et sociale déterminant. -Mais, des individus qui ont participé à cette évolution essentielle et aux effets durables pour les deux millénaires suivants, on ne sait rien. Aucun nom n'émerge; aucun de ces hommes n'a bénéficié d'une notoriété qui l'aurait fait connaître à la postérité; aucW1document n'a conservé la moindre identification. C'est donc une histoire sans « grands hommes» qu'il faudra entreprendre et cela suffit à différencier cette époque des périodes suivantes où la situation documentairepennettra de désigner précisément quelques-uns des acteurs principaux. Pour ces moments plus proches des temps actuels une documentation, abondante et de nature variée, autorisera à identifier des personnages, à déceler leur action spécifique sur l'espace et, plus tard encore, à en souligner les cadres et modalités. L'action de ces hommes notables fournira alors lUl des critères nécessaires pour différencier les divers Il

épisodes de I'histoire d'Authie. Pour les premiers temps, c'est donc aux traces monumentales on archéologiques que l'attention doit être portée exclusivement afm de connaître quelques fragments de l'histoire des premières sociétés.

Sites archéologiques avérés aux environs d'Authie

Fig. 2 : Les sites archéologiques proches d'Authie

1 & 2 : Le mégalithe de Cairon et le sol sous-jacent. 3 : Traces de surface néolithiques. 4 :Ramassage de surface d'outillage néolithique. 5 : Traces de l'âge du Bronze fmal de la Croix Vautier. 6 : Vestiges de l'époque Gauloise de la Croix Vautier. 7 : Grande enceinte de l'époque Gauloise du Clos Maulier. 8 : Villa Gallo-Romaine possible de Cussy. 9 : Habitat Gallo-Romain de la Croix Vautier. 10 : Habitat Gallo-Romain du Clos Maulier.

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Chapitre l

Les traces des premiers agriculteurs du Néolithique

Le cairn de Cairon
La « Pierre Toumiresse » de Cairon, implantée sur une terrasse du vallon duVey (affluent de la Mue), offre les vestiges d'un rnonwnent qui appartient à une famille bien représentée dans l'Ouest de la France, celle des structures funéraires mégalithiques. Plusieurs d'entre elles, encore visibles ou seulement reconnues par la fouille, jalonnent le territoire du Calvados: Colombiers sur Seulles, Fontenay le Mannion, Erne s, Condé sur If. Le monument de Cairon, que l'on peut appeler dolmen ou cairn, fut édifié autour d'une chambre sépulcrale centrale, délimitée par de fortes pierres dressées, et reliée à la périphérie de la construction par un couloir (fig. 3). Une seconde chambre existait, presque tangente à la circonférence du Cairn. L'édifice atteignait 24m de diamètre et était limité par un parement régulier de pierres. Un remplissage caillouteux en constituait le Inassif interne. La fouille, menée dans les années 1992-99 pour mieux connaître l'ensemble mais aussi pour le préserver, a permis des constats importants et surtout la mise au jour d'un sol d'occupation antérieur à l'édification du cairn ( un paléosol)l. Un ensemble comprenant de l'outillage de pierre, de la céramique, les traces de divers foyers témoigne de la présence d'un habitat permanent; des vestiges d'habitations ont aussi été repérés (trous de poteaux). Le laboratoire universitaire de Lyon II a pu dater ce mobilier anthropologique d'une période située aux
1 C. Marcigny et collaborateurs: Bilan Scientifique 1998 et autres comptes-rendus fouilles - Service Régional de l'Archéologie de Basse Normandie< de

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alentours de 3970/3950 ans avant J.C.Le cairn fut construit sur ce sol d'occupation qui témoigne donc d'une situation plus ancienne que le monument lui-même. Pourquoi la présence d'un tel édifice est-elle importante? Quelles significations peut-on lui accorder au-delà de toutes les incertitudes à son sujet, de toutes les lacunes de l'infonnation ? -Le premier acquis est d'ordre général: on sait, parce que cela a été mis en évidence ailleurs, que les monuments de cette sorte ont été dressés par les premières grandes civilisations d'agriculteurs qui ont occupé l'Ouest de l'Europe. La présence de céramique est la marque de ces sociétés agraires. -La seconde certitude résulte de la capacité démontrée par ces groupes d'agriculteurs de pouvoir et savoir élever .de tels mégalithes: ces hommes avaient une organisation politique efficiente. Ils étaient capables d'entreprendre collectivement de grands travaux, de les mener à bien. De la nature des pouvoirs qui les organisaient, on ne sait bien sûr pas grand-chose, mais les résultats qu'ils ont atteints prouvent leur réalité. -Une troisième déduction peut être faite. Ce cairn, renfennant un petit nombre de défunts (ou une sépulture unique), devait avoir la signification d'une mainlnise affinnée sur une étendue territoriale. Il témoignerait alors de la stabilisation de groupes humains, de la définition de frontières, sans doute d'enjeux relatifs à la possession collective d'un morceau d'espace, de cOlnbats pour sa conservation. S'agissait-il de fannlles, de tribus, de peuples? On l'ignore, mais le principe de l'appropriation est dès ce moment clairement posé. La monumentalité de la construction, son caractère spectaculaire ne doit cependant pas abuser. Le cairn marque sans doute un moment d'apogée dans la « culture de Cairon» mais le plus important, le plus riche en infonnations, est que l'on ait trouvé un sol d'occupation sous le monument. C'est la preuve, s'il en fallait une, que les hommes étaient là, présents avant sa construction et peut-être depuis longtemps déjà. Leur équipement 14

technique, rudimentaire comparativement àce que l'on connaît de nos jours, révèle ooe remarquable capacité d'adaptation qui a accompagné la mutation d'une économie prédatrice par des chasseurs-cueilleurs vers une éconoInie productrice par des agriculteurs. Cette transfonnation, à coup sûr, n'a pas été élaborée sur ces terres et c'est à l'échelle de l'humanité entière qu'il faut la considérer. Quant à l'existence dupaléosol, elle pennet aussi d'avancer l'hypothèse que ces hommes n'étaient pas confinés à Cairon, mais que les traces de leur habitat « ordinaire », tellement ténues et protégées ici par la masse du cairn, n'ont simplement pas encore été repérées en d'autres points du tenitoire environnant

Le « tranchet d'Authie ».
Rien de comparable bien sûr entre la trouvaille dont il va être question et le monument évoqué précédemment Ce n'est qu'un modeste outil d'usage quotidien (fig. 4), mais c'est à Authie, à l'occasion d'une construction, qu'il a été exhmné hors de tout contexte archéologique: cela réduit la possibilité de son interprétation. Malgré cette lacune, la présence de ce silex taillé, de ce « tranchet» destiné peut-être au travail du bois, témoigne que les hommes du Néolithique avaient intégré l'actuel tetTitoire d'Authie dans leur espace d'évolution. Cette trouvaille n'est pas isolée; d'autres objets de nature comparable ont été trouvés dans l'espace proche. C'est la partie non périssable de l'outil qui seule a été préservée. Il devait sans doute être emmanché dans un assemblage composé d'une pièce de bois et d'un fragment de ramure de cervidé. Cela pennettait d'en faire un usage efficace. Un tel objet, aussi modeste soit-il, pennet de souligner que les hommes anciens, au cours des centaines de milliers d'années de la Préhistoire, ont développé et décliné sous des fonnes de plus en plus élaborées ce concept époustouflant: l'outil! Outil de pierre, de bois, d'os, plus tard outil métallique, de plus en plus perfectionné et adapté aux besoins, spécialisé dans ses usages. Il prolongeait et rendait plus efficace le travail de la main et son importance ne sera relativisée qu'avec l'avènement de la machine à partir de la fin du XVIIIe siècle. Voilà pourquoi une telle trouvaille est toujours émouvante: 15

c'est dans l'outil que s'est investie, durant d'intenninables périodes, la capacité de réflexion de l'humanité.

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Chapitre 2

Des Gaulois et des Romains

Siècles av. J.C.
ge 3e 2e 4e

Le temps de la Gaule Indépendante Siècles avo J.C.
se
2e
8e

La conquête romaine et le temps de la Gaule Romaine

La Croix Vautier : La permanence de l'occupation.
La construction de l'hypennarché Cora donna l'occasion d'une série de campagnes de fouilles sur des sites baptisés « CapOuest» et «La Croix- Vautier », sur le territoire de Rots mais à faible distance des limites d'Authie. Cette proximité autorise à en mobiliser les résultats dans le cadre d'une histoire d'Authie. Chacune des investigations menées dans ce secteur a révélé sa propre spécificité; qu'il soit permis cependant de souligner le caractère suivant noté par l'auteur du compte rendu des fouilles de 1998: «Cinq secteurs ont livré des vestiges archéologiques caractérisant quatre périodes. Les vestiges du Bronze final sont représentés [... J. Un ensemble [... J correspond à une zone d 'habitat datable de la Tène finale et du début de l'époque Gallo17

Romaine [...] »2.On le voit, sur un même emplacementà quelques
mètres près, des sociétés se sont succédé pendant plusieurs millénaires: contemporains des premières métallurgies, Gaulois du temps de l'Indépendance (La Tène), Gaulois de la conquête romaine. ,Le premier enseignement livré par le site de la CroixVautier est qu'une fois installés sur le plateau, les hommes n'ont plus lâché prise; la conquête s'est révélée iITéversible et elle fut fondée sur un mode d'occupation agricole de l'espace. A peu de distance, près de la SeuIle, Guy San Juan a trouvé dans le remplissage de fosses « protohistoriques» des grains carbonisés. C'étaient des pois, des fèves, de l'orge et de l'épeautre. Ces restes sont les témoins des cultures vivrières pratiquées à l'époque: légumineuses et céréales; et c'est sur ce substrat de l'exploitation agricole que va se pérenniser la présence humaine, jusqu'à l'époque contemporaine. C'est de nos jours seulement que sera remis en cause le vieux mode d'association de I'homme et de l'espace.

Le Clos Maulier : l'omniprésence

des Gaulois

Les chantiers archéologiques de sauvetage conduits depuis plusieurs années à la périphérie de l'agglomération caennaise ont révélé une grande quantité de vestiges attribuables à la période de l'Indépendance Gauloise. Cette densité d'occupation n'épargnait pas le plateau d'Autbie et les sondages poussés effectués sur le Clos Maulier, à St Gennain la Blanche Herbe (en bordure du hameau de Cussy), ont pennis le repérage et l'étude rapide de l'une des plus importantes de ces installations découvertes dans la région (fig. 5)3. Il s'agit d'un grand enclos rectangulaire, délimité par un fossé creusé dans le limon jusque dans le calcaire sous-jacent et couvrant une étendue d'environ 5 hectares.
2M. N.Gondouin et col1aborateurs : La nécropole de la Croix Vautier à Rots Rapports de

fouilles 1995/98 Service Régional de l'Archéologie de Basse Normandie. 3 I. Jahier : Le Clos Maulier Rapport de diagnostic archéologique 1998 - Service Régional de l'Archéologie de Basse Normandie.

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-

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Au sud, une intenuption du fossé correspondait sans doute à une entrée et plusieurs fossés secondaires cloisonnaient l'intérieur de l'ensemble. Il est probable que les vestiges se prolongent sur le territoire d'Authie. Le fossé périphérique, d'une ouverture comprise entre 4 et Smètres pour une profondeur de 2,50 à 3,20 Inètres, était comblé et le contenu du remplissage, outre les déchets habituels de nature détritique, recelait des enselnbles osseux en connections anatomiques au moins partielles (des chevaux en particulier). Situés à la base du remplissage, ces restes ressemblaient fort à des dépôts de nature cultuelle. Les aménagements reconnus laissent penser à un usage domestique ou agricole de cette installation (fours, fosses, constructions sur poteaux porteurs) et les restes recueillis (céramiques) pennettent une datation de la Tène fmale (les Gaulois de la fm de l'Indépendance). Néanmoins, la grande taille de l'enclos et la puissance des fossés ont conduit }'archéologue à émettre l'hypothèse d'une sorte de lieu fortifié justifié par la proximité relative du confluent de l'Orlon et de l'Orne. Mais le site ayant disparu sous un lotissement ne livrera pas de sitôt son secret, à moins que les parties pressenties sous le territoire d'Authie ne fassent un jour l'objet de recherches.

« Cap Ouest » :un village gallo-romain..
Plusieurs des sites déjà mentionnés pouvaient pennettre d'évoquer l'occupation Gallo-Romaine de la Plaine de Caen :Le Cairn de Cairon fut en partie ruiné à cette époque; l'occupation du Clos Maulier se prolongea aussi dans ce temps-là et, à proximité immédiate, sous les pépinières de Cussy, B. Edeine réunit suffisamment de débris de céramique caractéristiques pour avancer l'hypothèse d'un établissement important. On ne Inanquera pas de signaler aussi la densité du réseau des voies de circulation établies dès ce moment : la voie vers Bayeux (N 13) ou celle repérée par I. Jahier au Nord de l'enclos du Clos Maulier (Le « Chemin Vert »). C'est cependant vers Rots que l'on va se tourner pour examiner les vestiges mis au jour au cours de campagnes de fouilles dans les années 1990.

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1) Identification du site Le relevé des structures établi après investigation pennet de se représenter « assez précisément» la manière dont, il y a 1800 ans environ, des honnnes s'installèrent en cet endroit. Le site est complexe dans son organisation et témoigne de la difficulté de toute démarche archéologique car la fouille met au jour des vestiges superposés, parfois mêlés, appartenant à des moments successifs dans le temps. Dans le cas présent on a pu de la sorte identifier les témoignages de trois périodes4 : -Les fossés d'un probable enclos protohistorique (de même nature que le Clos Maulier) mais qui s'étendait pour l'essentiel au delà de la zone fouillée; -Un réseau de fossés, d'époque Gallo-Romaine, délimitant tout un ensemble de parcelles et incluant les vestiges d'habitations; -Des aménagements, «modernes» ou « contemporains », résultant de la présence d'un grand four à chaux et des chemins qui l'approvisionnaient. C'est un véritable hameau que dévoile la partie OalloRomaine des reconstitutions avancées par les chercheurs: treize bâtiments, de nature variée, sur l'aire de la fouille (fig. 8). Le site se prolonge au-delà de la zone explorée. Parmi ces constructions, trois catégories apparaissent: -Des maisons construites en terre et bois soutenues par des annatures de poteaux dont on a identifié les trous de calage. Du torchis et des clayonnages constituaient leurs murs. Elles étaient bâties selon un plan rectangulaire et couvertes de tuiles ou de matériaux végétaux (fig. 6). -Des édifices construits sur des solins de pierres sèches atteignant les dimensions de 13 mètres sur 5 mètres pour le plus vaste (fig. 7). Plusieurs d'entre eux étaient disposés autour d'oo espace évoquant une petite cour et constituant peut-être l'ensemble des bâtiments d'une petite fenne.
4

V. Carpentier et autres: Rots « Cap Ouest» - Rapports de fouilles Régional de l'Archéologie de Basse Nonnandie.

1994 - Service

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-Des cabanes contemporaines des constructions précédentes. Leur sol excavé était abrité sous des structures soutenues par deux poteaux dont demeurent seulement les trous de calage creusés dans la roche. Contrairement à ce que l'on a trouvé parfois, il n'y avait pas ici de traces de travail textile (de telles cabanes abritaient à l'occasion un métier à tisser vertical). De nombreuses installations témoignaient de l'utilisation de ces édifices comme habitations: fosses intérieures ou extérieures en grand nombre, souvent détritiques ou à usage de silos, foyers, fours et même un puits dont la margelle, effondrée, fut trouvée au fond d'une fosse. Le tout était desservi par un chemin empierré. 2) La chronologie de l'occupation Les éléments recueillis, et en particulier la céramique, ont permis d'établir une séquence chronologique de l'occupation de cet endroit. Il est possible de distinguer deux périodes au sein de l'épisode gallo-romain: -Un premier moment, représenté par les maisons sur poteaux de bois associées à un premier découpage parcellaire (fossés en bleu foncé du plan (fig. 8), suggère une occupation du début du lIe siècle au début du Ille siècle. -Le second temps lui serait consécutif, sans que l'on soit en mesure de saisir clairement la nature de la transition. Il prolongerait l'occupation jusqu'au début du IVe siècle, ce dont témoignent céramiques et monnaies. C'est l'époque des maisons construites sur solin de pierres et établies dans un autre dessin parcellaire (fossés coloriés en vert sur le plan (jig. 8)). Après ces deux ou trois siècles de présence et d'occupation par un habitat, il semble bien que le site ait été délaissé. Les hommes se sont alors probablement transportés ailleurs, peut-être dans un contexte général plus troublé car à cette époque, la « Paix Romaine» était déjà largement remise en cause dans bien des parties de l'Empire. 21