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Chronique des jours immobiles

De
327 pages
Le 6 avril 1940, un décret présidentiel assigne à résidence ceux que la loi de 1912 désigne comme "nomades". Il s'agit de populations itinérantes (Manouches, Roms, Gitans, Yéniches, forains), englobées sous le vocable Tsiganes, mais françaises de souche pour la plupart. L'occupation allemande scelle leur destin : dans l'indifférence générale, ils sont traqués et internés dès l'automne 1940, dans une trentaine de camps. Cet ouvrage retrace le quotidien des internés d'Arc-et-Senans, dans le Doubs, à partir d'archives et de témoignages.
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Chronique des jours immobiles
Les « nomades » internés à Arc-et-Senans 1941-1943

© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13930-5 EAN : 9782296139305

Alain Gagnieux

Chronique des jours immobiles
Les « nomades » internés à Arc-et-Senans 1941-1943

Préface de Jacques Sigot

L’HARMATTAN

Du même auteur
Dans le cadre de sa mission au Service éducatif des Archives départementales du Doubs - Planoise 1960-1990, une véritable petite ville au sein de Besançon, Conseil général du Doubs, 2004 - Étrangers de chez nous – L’immigration dans le Doubs et à ColombierFontaine (1850-1950), Conseil général du Doubs 2008

À ma sœur Alice, à mon gendre Laurent.

Mémoires du XX e siècle
Dernières parutions

Joseph PRUDHON, Journal d'un soldat, 1914-1918. Recueil des misères de la Grande Guerre, 2010. Arlette LIPSZYC-ATTALI, En quête de mon père, 2010. Roland GAILLON, L’étoile et la croix, De l’enfant juif traqué à l’adulte chrétien militant, 2010. Jean GAVARD, Une jeunesse confisquée, 1940 – 1945, 2007. Lloyd HULSE, Le bon endroit : mémoires de guerre d’un soldat américain (1918-1919), 2007. Nathalie PHILIPPE, Vie quotidienne en France occupée : journaux de Maurice Delmotte (1914-1918), 2007. Paul GUILLAUMAT, Correspondance de guerre du Général Guillaumat, 2006. Emmanuel HANDRICH, La résistance… pourquoi ?, 2006. Norbert BEL ANGE, Quand Vichy internait ses soldats juifs d’Algérie (Bedeau, sud oranais, 1941-1943), 2005. Annie et Jacques QUEYREL, Un poilu raconte…, 2005. Michel FAUQUIER, Itinéraire d’un jeune résistant français :1942-1945,2005 Robert VERDIER, Mémoires, 2005. R. COUPECHOUX, La nuit des Walpurgis. Avoir vingt ans à Langenstein, 2004. Groupe Saint-Maurien Contre l’Oubli, Les orphelins de la Varenne, 1941-1944, 2004. Michel WASSERMAN, Le dernier potlatch, les indiens du Canada, Colombie Britannique, 1921. 2004. Siegmund GINGOLD, Mémoires d’un indésirable. Juif, communiste et résistant. Un siècle d’errance et de combat, 2004. Michel RIBON, Le passage à niveau, 2004. Pierre SAINT MACARY, Mauthausen : percer l’oubli, 2004. Marie-France BIED-CHARRETON, Usine de femmes, Récit. 2003. Laurent LUTAUD, Patricia DI SCALA, Les naufragé et les « rescapés du train fantôme », 2003.

Préface
Chronique des jours immobiles. Tout le drame en cet adjectif « immobiles »… Depuis le XVème siècle, ils1 foulaient d’un pas léger les chemins et les routes de notre belle terre de France ; longtemps peut-être auparavant, ceux et celles d’autres terres. Ils perpétuaient l’errance première qui fut celle des hommes à la recherche de leur nourriture, qu’elle fût cueillie ou chassée. Puis certains se fixèrent près des graines qu’ils avaient semées pour pouvoir moissonner la récolte future ; ils domestiquèrent des animaux pour les garder sous la dent. Et ces hommes pensèrent et dirent que c’était un progrès, que ce devait être la norme. Alors, il y eut des nomades et des sédentaires, cohabitation difficile, conflictuelle que la Bible mythifia dans sa Genèse… Caïn le paysan, le sédentaire, assassina son frère Abel le berger, le nomade. J’ai voulu écrire ils foulaient d’un pas libre et léger les chemins et les routes, mais aussitôt qu’il avait été tapé, j’ai effacé « libre », parce que réapparaissaient toutes les brimades subies, des aboiements des chiens bien dressés au passage des verdines cahotantes aux galères royales qui débarrassaient nos routes, nos villages et nos villes de ces indésirés. Ainsi, en 1682, notre bon roi Louis le quatorzième ordonna « d’arrester et faire arrester tous ceux qui s’appellent Bohémiens ou Egyptiens, leurs femmes et leurs enfants et autres de leur suite, de faire attacher les hommes à la chaîne des forçats, pour estre conduits dans nos galères et y servir à perpétuité… ».2 Il était alors alloué 24 livres à qui apporterait un Bohémien mort ou vif, et 9 livres pour une Bohémienne. Il était également alors interdit de leur acheter ou de leur vendre quoi que ce fût. Si nos rois ne furent pas tendres envers eux, nos républiques ne furent pas plus clémentes, quand la Troisième, le 16 juillet 1912, leur imposa le sinistre carnet anthropométrique, avec photo de face et de profil, avec tous les détails permettant d’identifier chacun, et les empreintes digitales. Document normalement destiné aux criminels que l’on emprisonne, il était dorénavant imposé à toute personne qui n’avait ni domicile ni métier défini. Il fallait bien rappeler que nomadiser était un crime.

« Ils », parce qu’ils n’ont pas de noms à eux, parce qu’ils en ont tant, le plus souvent refusés : Bohémiens, Romanichels, Tsiganes, Gitans, Manouches, Roms, Yénishs, Voyageurs, Fils du Vent… quand l’administration les appelle « Gens du Voyage » qui n’a étrangement ni singulier ni féminin ! 2 In Voyage et tradition¸ Approche sociologique d’un sous-groupe tsigane, Les Manouches. Edith Falque¸ Payot, Paris, 1971, page 35.

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Et ce sont ces nomades ainsi « marqués » que visait le décret signé le 6 avril 1940 par Albert Lebrun, dernier président d’une 4ème République finissante. Il était dès lors enjoint à ces nomades de se rendre dans une localité où ils seraient tenus « à résider sous la surveillance de la police. Cette localité sera fixée pour chaque département par arrêté du préfet. » Vichy appliqua le décret à la lettre avec la bénédiction de l’Occupant bien heureux de n’avoir pas à s’occuper d’une population qu’il n’aimait pas. Le plus difficile à comprendre est que le Gouvernement Provisoire de la République oublia de libérer ces camps puisque les derniers nomades internés ne quittèrent celui d’Angoulême (Charente) qu’à la fin de mai 1946 ! Ces camps étaient-ils à ce point honteux pour qu’ils fussent cachés, oubliés par les historiens. J’ai découvert le plus important, celui de MontreuilBellay (Maine-et-Loire), seulement en 1980, parce que j’habitais dans cette petite ville et parce que j’étais instituteur, les instituteurs s’intéressant d’abord à l’histoire locale pour initier leurs élèves à cette discipline. Un premier ouvrage traitant de l’internement en France des nomades dans des camps dits alors de concentration, fut ainsi publié en 1983, mais il fallut attendre encore de nombreuses années pour que des historiens consacrent des études à ce drame qui frappa une population mal aimée. C’est l’un de ces camps qu’a étudié Alain Gagnieux, le plus improbable de tous s’il a sévi dans un merveilleux site qui appelle aujourd’hui plus l’admiration que la commisération : les Salines royales d’Arc-et-Senans que dessina Claude Nicolas Ledoux au XVIIIème siècle pour en faire une ville idéale. Site si remarquable que son classement aux monuments historiques fut publié au Journal officiel le 20 février 1940, en pleine guerre, alors qu’il avait déjà servi comme camp de réfugiés républicains espagnols avant d’ « accueillir » des nomades. Il a été inscrit en 1982 par l’Unesco dans la liste des sites mondiaux naturels et culturels. Mais il est temps de laisser la parole à Alain Gagnieux qui, tout au long de ses pages, s’attache à cette population misérable que l’on a voulu chasser de notre vue. L’auteur y a privilégié la description de la vie de tous les jours, hantée par le désir de s’évader, de franchir l’enceinte pour retrouver la route, la liberté. Et comment retenir le sable qui glisse entre les doigts ? Jacques Sigot Ces barbelés que découvre l’histoire Editions Wallâda, 2010.

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Ne rien dire du passé, maîtriser ses appétits, détruire les objets de façon qu’ils ne laissent pas de traces, « oublier » l’histoire de ceux qui sont morts et taire leur nom […] Comme si la moindre faille, la moindre prise offerte aux Gadjé pouvait être fatale.
Patrick WILLIAMS, Nous, on n’en parle pas. Les vivants et les morts chez les Manouches, Maison des sciences de l’homme, 1993.

Les images et les fantômes se déplacent, ils veulent leur liberté, seul l’historien ou le poète s’en approchent. Mais l’historien encore est occupé du temps et des mondes reposés qu’il agite, qu’il ressuscite en leur donnant la parole, c’est beaucoup de responsabilité, de cruauté et d’injustice que de faire parler malgré elles les choses mortes, les êtres disparus, car souvent notre mémoire est révisionniste.
Anne-Marie GARAT, István arrive par le train du soir, Seuil, 1999.

Avant propos
Les faits qui vont être relatés ici sont extraits des archives et de plusieurs témoignages. Aucune place n’a été laissée à l’imagination, car tout doit être vrai. La réalité vraie ? Néanmoins, cette tentative de restitution d’une réalité historique est autant conditionnée par les différents points de vue, mobiles et modes de perceptions de ceux qui ont « produit » l’archive ou le témoignage, que de celui qui les a exploités. En outre, les archives de l’administration française sont volumineuses et « bavardes » : rapports, lettres, circulaires, notes, instructions, fiches d’identification… Et par rapport à cette masse de documents écrits, les témoignages sont rares. En effet, l’administration donna rarement la parole aux intéressés. Plus tard ces derniers ne tinrent pas à la prendre. Et aujourd’hui presque tous ont disparu. Dans bien des cas, il m’a semblé que la « mise en narration » du contenu des documents étudiés allait faire subir une déformation préjudiciable au témoignage initial. Par conséquent, j’ai fait un choix : au risque de ralentir le rythme du récit, les transcriptions des documents sont fréquentes. Et puis, c’est aussi une façon de donner la parole aux différents acteurs de cette chronique. L’ambiguïté du mot « nomade » Aujourd’hui, le terme « nomade » évoque l’évasion, l’aventure, l’errance dans ce qu’elle suggère de disponibilité à soi et aux autres. Mais une loi de 1912, en obligeant les nomades à être porteurs d’un « carnet anthropométrique », donna à ce mot un sens péjoratif, stigmatisant des populations itinérantes hétérogènes (Manouches, Roms, Gitans, Yéniches, forains, …)1. Par conséquent, j’utiliserai le terme de « nomade » en lui adjoignant systématiquement des guillemets.

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Voir le lexique.

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1. La fin du voyage
Geneviève1 me raconta que c’était en juin 1941, quelque part dans le pays de Montbéliard. Elle était avec ses grands-parents. Trois ou quatre autres familles les accompagnaient. Tous ensemble, ils allaient de village en village, poussant ou tirant leurs charrettes à bras. Louis Chandello, le grand-père de Geneviève, était Italien. Il avait émigré en Suisse allemande où il rencontra Maria Kauffmann. De leur union naquit Emile, en 1901. Ils entrèrent dans le territoire de Belfort et c’est là, en 1912, que naquit Charles. Puis en 1914, Élisa, la mère de Geneviève. Les parents de Geneviève, Albert Kauffmann et Élisa Chandello, n’étaient pas avec eux. Geneviève dit qu’ils étaient jeunes quand ils se sont mis ensemble2, mais que son père est parti quand sa mère a été enceinte d’elle. Elle n’a jamais su pourquoi. À sa naissance, en 1933, Geneviève a été enregistrée sous le nom de sa mère : Chandello. Puis son père revint alors qu’elle avait neuf mois. Mais Louis et Maria ne voulurent pas se séparer de leur petite fille et ce sont eux finalement qui l’ont élevée. Quand en 1941 Albert et Élisa se marièrent, ils reconnurent leur deuxième fille, Elise, née en 1936. Ainsi, pour l’état civil, celle-ci se nomme Kaufmann, alors que Geneviève a conservé le nom de Chandello. L’hiver, les Chandello habitent dans une maison, à Vermondans dans le Doubs. Et à la belle saison ils reprennent la route. Les hommes jouent de la guitare et du violon ; ils proposent leurs services pour les mariages et les fêtes de villages. Geneviève se rappelle qu’ils ont été arrêtés par la gendarmerie française. On leur a demandé leurs papiers. Certains n’étaient pas en règle, alors les gendarmes les ont pris et ont dit : « On va vous emmener dans un endroit où vous serez tranquilles ». Ses grands-parents ont-ils discuté, résisté ? Geneviève ne peut s’en souvenir : « J’étais petite à l’époque. ».

Entretien du 27 mars 2008 avec Geneviève Chandello-Félix, complété par Louis Vazzoler, aumônier des Gens du Voyage. 2 Le mariage coutumier chez les Gens du Voyage suppose un accord entre les parents de la future et le prétendant. Certainement, le jeune Kaufmann avait-il omis cette démarche et outrepassé l’avis des parents [note de Louis Vazzoler].

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La destination qu’on leur indiqua était le Jura, quelque part dans la forêt de Chaux. Ils sont donc partis. Geneviève ne peut rien dire du trajet. En revanche, elle revoit très bien la forêt à son arrivée, puis les deux maisons forestières au milieu d’une clairière : le Châtelain et la Châtelaine. Un campement avait été improvisé en bordure d’une route forestière qui traverse la forêt de Chaux d’est en ouest. On était en zone occupée, à quelques kilomètres du village d’Etrepigney, tout prêt de la ligne de démarcation. Geneviève se rappelle aussi qu’il y avait trois ou quatre familles, pas plus : eux-mêmes les Chandello, les Reinhardt et les Winterstein. Ils n’avaient que des toiles de tente pour s’abriter. De sa famille, en plus de ses grands-parents, Geneviève revoit son oncle, Charles Chandello, et son épouse Anna Haerter, avec leurs quatre enfants. L’ainée, Annette1, avait alors six ans. Suivaient Joseph, Jeanne, puis René qui était venu au monde moins d’un mois avant leur arrivée dans la forêt de Chaux. Il y avait aussi le second oncle de Geneviève, Emile Chandello, son épouse Berthe Reinhardt et leurs deux enfants. Ces derniers habitaient à Mathay (Doubs), dans une ancienne maison de garde-barrière, ce qui ne les a pas empêchés d’être internés2. D’après les archives départementales, la famille de Geneviève serait arrivée le 10 juin 1941, avec une famille Laferthin venant de Saône-et-Loire. Suivirent le 24 juin les familles d’Emile et Charles Chandello, alors « stationnées » dans le département du Doubs, à Vermondans et Saint-Hippolyte. Dix-huit personnes au total. Puis, du 2 au 10 juillet, arrivèrent d’autres familles : Fuhrmann et Gigelmann

Plusieurs décennies après les événements que je relate ici, Annette racontera cet épisode de sa vie à sa fille, Geneviève « Dalila » Félix. Son témoignage a été publié dans deux ouvrages : - Murielle ALLOUCHE et Jean-Yves MASSON, Ce qu’il reste de nous - Les déportés et leurs familles témoignent, Michel Lafon, 2004 ; - Emmanuel FILHOL, Question de mémoire : deux témoignages sur l’internement des Tsiganes au camp d’Arc-et-Senans, Études tsiganes, volume 13, 1999. On trouve aussi son témoignage à l’adresse suivante : http://www.etudestsiganes.asso.fr/tablesrevue/indextexteintegral.html [consulté le 27 juillet 2009]. C’est grâce à ces pistes que j’ai pu contacter Dalila, et c’est ainsi que j’appris qu’Annette était décédée en 2005. Dalila me mit alors en contact avec sa tante Geneviève. 2 Témoignage de Geneviève « Dalila » Félix.

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venant de Mollans (Haute-Saône), Gruch d’Arpenans (Haute-Saône), Winterstein et Laferthin arrivant d’Hurigny (Saône-et-Loire). Pourquoi ces familles sont-elles regroupées dans ce lieu désert et dans des conditions aussi précaires ? Pour répondre à cette question, il nous faut prendre le temps d’un détour. Le 22 juin 1941, l’Allemagne attaque l’URSS sans déclaration de guerre Le contexte : de la xénophobie aux camps d’internements 1 La grande dépression qui toucha la France au début des années 1930 fut la cause d’un chômage très important. En conséquence, la maind’œuvre étrangère, indispensable au lendemain de la guerre de 19141918, n’est désormais plus la bienvenue. Les travailleurs immigrés sont montrés du doigt. La xénophobie sous toutes ses formes avance à visage découvert. C’est dans ce contexte que le gouvernement d’Edouard Daladier signe le 12 novembre 1938 un décret qui prévoit l’internement administratif des étrangers « indésirables » dans des « centres spécialisés ». Ce texte ne s’attaque pas à des délinquants ou à des criminels, mais à des personnes suspectées de pouvoir porter atteinte à l’ordre public et à la sécurité nationale2. Le premier centre - « camp spécial de rassemblement » - est créé en février 1939, à Rieucros dans l’Ariège. On y interne les étrangers qui refusent de quitter le territoire national. Cependant, l’issue de la guerre civile espagnole précipite les choses. Le gouvernement français avait sous-estimé les conséquences de la défaite des Républicains espagnols par les troupes nationalistes. À partir de 1937, plusieurs vagues de réfugiés se pressent à la frontière française. On retiendra en particulier l’arrivée de 40 à 45 000 réfugiés espagnols à la fin de 1938 et, avec la chute de la Catalogne fin janvier 1939, l’afflux gigantesque de 465 000 réfugiés, dont 170 000 civils.
Cette partie est rédigée à partir de l’ouvrage de Denis PESCHANSKI, La France des camps – L’internement, 1938-1946, Gallimard, 2002. 2 Denis PESCHANSKI, ibid., p. 31.
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Dans la précipitation, et dans des conditions d’hygiène épouvantables, des dizaines de milliers d’Espagnols sont regroupés sur les plages du Roussillon, à même le sable, avec pour seul abri une toile de tente. 43 000 s’entassent sur les plages d’Argelès, 70 000 sur celles du Barcarès et 30 000 sur celles de Saint-Cyprien. Dans les mois qui suivent, un réseau de camps est créé en retrait de la frontière : Bram (Aude), Agde (Hérault), Rivesaltes (Pyrénées orientales), Septfonds (Tarn-et-Garonne), Le Vernet (Ariège) et Gurs (Basses-Pyrénées). Les gouvernants de la IIIème République ont ainsi improvisé un « dispositif » d’internement qui sera utilisé jusqu’en 1946. Le 3 septembre 1939, la guerre est déclarée à l’Allemagne. Les camps ouverts en 1939 se remplissent d’Allemands et d’Autrichiens. En effet, un décret pris avant la déclaration de guerre prévoyait, en cas de conflit, le rassemblement de tous « les étrangers ressortissants de territoires appartenant à l’ennemi ». Ces dispositions sont similaires à celles qui avaient été prises au début de la guerre de 1914-1918. Quant aux réfugiés espagnols, la majorité d’entre eux a repassé la frontière alors que beaucoup d’autres ont été enrôlés dans les Compagnies de Travailleurs étrangers. Or, une loi du 18 novembre 1939 vient étendre considérablement ces mesures en déléguant aux préfets le pouvoir d’interner tout individu, étranger ou non, suspecté de porter atteinte à la défense nationale ou à la sécurité publique1. En plus des ressortissants des pays ennemis, elle s’applique aux militants et sympathisants communistes. Notons au passage que l’État français interne ainsi dans ses camps les ennemis les plus farouches du régime nazi.

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Denis PESCHANSKI, ouv. cit., 2002, p. 73.

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Revenons maintenant à notre sujet, avec le décret du 6 avril 19401 qui vise une population particulière, celle des « nomades ». Ce texte leur interdit non seulement de circuler pour toute la durée de la guerre, mais aussi leur « enjoint de se rendre dans une localité où ils seront tenus à résider sous la surveillance de la police », cette localité étant fixée pour chaque département par arrêté du préfet. Nous remarquons que cette mesure est prise avant la défaite, sous la seule responsabilité du gouvernement de Paul Reynaud, dernier gouvernement de la IIIème République. Dès l’été 1940, le gouvernement de Vichy prend les premières mesures visant à exclure de certaines professions, puis de la communauté nationale, des hommes et des femmes considérés par le régime comme inassimilables et dangereux. Il s’agit de cette « anti-France » qui aurait conduit le pays à la ruine : Juifs, communistes, francs-maçons, étrangers, Français récemment naturalisés… Mais curieusement, les « nomades », Tsiganes2 pour la plupart, n’en font pas partie. Pourtant, leur mode de vie itinérant et les nombreux stéréotypes qui leur « collent à la peau » – celui d’espion notamment – en ont fait des parias depuis le 16ème siècle et dans toute l’Europe. La stigmatisation de la population tsigane En effet, la stigmatisation de la population tsigane est ancienne. L’apparition de groupes nomades dans nos contrées fait jouer des ressorts psychologiques séculaires, notamment la peur qu’inspire l’étrangeté de leur apparence et de leurs mœurs. Ils ont la réputation d’enlever des enfants et de pratiquer le cannibalisme. À leur passage, ces gens sont crédités de tous les vols et chapardages de la contrée. En 1522, un arrêté d’expulsion fut pris à leur encontre par la ville de Strasbourg, puis en 1534 et 1541 par les ducs de Lorraine. En 1566, Christine de Danemark, douairière de Lorraine demande au Magistrat de Strasbourg d’empêcher les Tsiganes d’entrer sur son territoire. Puis en 1682, dans le Royaume de France, ce fut l’ordonnance de Louis XIV qui rappelait les anciennes prescriptions et ordonnait l’arrestation de tous les « Bohèmes ou Égyptiens ». Les hommes étaient enchaînés à perpétuité dans les galères. Les femmes
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Arch. dép. du Doubs, 48 W 1. Voir le lexique.

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étaient rasées puis, si elles persévéraient à « vaguer et [de] vivre en Bohemienes [sic] », elles étaient fustigées puis bannies du Royaume. Quant aux enfants, ils étaient enfermés dans l’hospice le plus proche pour y être « nourris et élevez [sic] comme les autres enfans [sic] ».1 Pendant tout le 19ème siècle, les personnes exerçant des métiers ambulants étaient spécialement surveillées. Quant aux autres voyageurs, quel que fût leur milieu social, ils ne pouvaient se déplacer - à pied, à cheval, en calèche ou en diligence - sans un passeport. En effet, aux termes d’un décret du 10 vendémiaire an IV (2 octobre 1795), « nul ne peut quitter le territoire de son canton, ni voyager, sans être porteur d’un passeport que tout agent de la force publique a le droit de se faire représenter ». Cette prescription fut renouvelée à deux reprises sous le Premier Empire, mais elle tomba en désuétude car le développement des chemins de fer en rendit l’application difficile2. Toutefois, en ce qui concerne les « nomades », un carnet de circulation avait été instauré en 1810, les obligeant à signaler tous leurs déplacements. Puis entre 1854 et 1863, des circulaires ministérielles réglementèrent la circulation des nonsédentaires et imposèrent l'usage d'un "carnet spécial de saltimbanque". Dans la seconde partie du 19ème siècle, la France connut un afflux important de « nomades ». Une première vague, vers 1856, correspondit à la suppression de l’esclavage des Roms de Roumanie. Puis à partir de 1871, une seconde, venant d’Alsace et de Lorraine, comprenait de nombreux Manouches et Yéniches qui avaient refusé de devenir des sujets allemands, vraisemblablement en raison des discriminations qui furent codifiées outre-Rhin dès 1866 à l’égard des Tsiganes. Ayant opté pour la nationalité française, beaucoup d’entre eux se dirigèrent vers l’Auvergne et la vallée du Rhône. Certains s’installèrent aux portes de Paris, côtoyant des Tsiganes venus de Hongrie ou des Balkans. Ainsi, entre 1872 et 1900, de nombreuses familles originaires des départements annexés sillonnaient les routes de France. Dans l’ensemble du pays, les Tsiganes sont alors appelés « Bohémiens », « Romanichels » ou « Camps-volants ». Il faut pourtant distinguer entre eux les Gitans, présents dans le midi, les Roms, vivant
François VAUX DE FOLTIER, Les Tsiganes dans l’ancienne France, Connaissance du monde, 1961, p. 152-153. 2 François VAUX DE FOLTIER, Les Bohémiens en France au 19ème siècle, J.-C. Lattès, 1981, p. 35.
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principalement autour de Paris, et les Manouches, nombreux dans l’est et le centre1. Or, l’amalgame migrants-vagabonds-mendiants est tenace, et les États ont très tôt réprimé la mobilité, l’itinérance. Les Tsiganes, comme partout ailleurs, sont perçus sous un jour encore plus défavorable. Aussi, les autorités françaises s’inquiètent-elles de cette recrudescence du nombre de « nomades » sur le territoire national. En 1863, tous les ambulants résidant sur le territoire français doivent être en possession d’une pièce d’identité : le « livret spécial » ou « carnet », comportant le signalement et l’état civil de l’intéressé ainsi que de sa famille2. Puis, le 19 novembre 1864, le ministre de l’Intérieur adresse aux préfets une circulaire dans laquelle il les invite à appliquer énergiquement les « lois de police […] concernant les vagabonds et les étrangers dangereux », car « les Bohémiens appartiennent, en effet, à l’une ou à l’autre de ces catégories, souvent aux deux à la fois »3. Cette circulaire est l’occasion de rappeler aux maires qu’ils peuvent « interdire le stationnement sur la voie publique ou sur les terrains communaux des voitures servant au logement des Bohémiens et autres individus sans profession avouée ». Préfets et maires appliquèrent sans état d’âme les dispositions de cette circulaire.4 Les Archives départementales du Doubs recèlent les arrêtés pris dans l’année 1865 par plus de soixante communes5. Tous rédigés sur le même modèle, ils interdisent aux « bandes de nomades connues sous le nom de Bohémiens » de « stationner dans toute l’étendue de la commune de […] sur la voie publique ou sur les terrains communaux sans […] autorisation écrite »6.
En Franche-Comté, on signalait déjà en 1824, originaires des Vosges, « un grand nombre d’individus des deux sexes, connus sous le nom de Mistons ou Pilotiers, parcourant les montagnes du département du Doubs, du Jura et de la Haute-Saône, sans domicile fixe, transportant avec eux les instruments de leur métier, qui consiste ordinairement à faire de la tresse ou des chapelets, [qui] vivent ensemble dans la plus profonde immoralité ». Arch. dép. du Doubs, M 1252. 2 Emmanuel FILHOL et Marie-Christine HUBERT, Les Tsiganes en France, un sort à part – 1939-1946, Perrin, 2009, p. 28 3 François VAUX DE FOLTIER, Les Bohémiens en France au 19ème siècle, J.-C. Lattès, 1981, p. 111. 4 Une loi du 5 avril 1984 entérinera ces dispositions. 5 Arch. dép. du Doubs, M 1252. Ces arrêtés sont pris en application d’une circulaire préfectorale du 20 janvier 1865 que je n’ai pas retrouvée. 6 Arch. dép. du Doubs, M 1252. Transcription en annexe de l’arrêté pris par la commune de Valentigney, à titre d’exemple.
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Mais dans les campagnes, ces « Bohémiens », « Romanichels » ou « Camps-volants », continuent à susciter la crainte. Aussi, durant l’année 1895, le directeur de la Sûreté lance-t-il une vaste campagne contre les nomades. On procède à leur recensement : la gendarmerie en dénombre 400 000, dont 25 000 voyageant en groupe dans des roulottes ou verdines. Inquiets, les pouvoirs publics constituent des brigades mobiles chargées de repérer ces « indésirables » et de les reconduire à la frontière quand ils ne sont pas Français. Nous en avons un exemple avec une photographie prise au début des années 1900 vers Maîche, à la frontière suisse1. Une trentaine de personnes. Plusieurs familles. Deux gendarmes à cheval en arrière plan. On a aligné les enfants devant, la plupart pieds nus. Les adultes se tiennent à l’arrière. Une femme et un homme portent chacun un jeune enfant, une mère tient contre elle un nouveau-né. Pratiquement aucun bagage : on voit trois hommes et un jeune garçon tenir chacun un baluchon par-dessus l’épaule. Nous ne savons rien sur ces gens. D’autres mesures restrictives furent prises en 1917, sur ordre du ministère de la Guerre, pour la circulation des conducteurs d’ours et des familles tsiganes2. Mais il faut nous arrêter maintenant sur cette mesure capitale que représente l’institution du carnet anthropométrique. Du carnet anthropométrique aux premiers camps d’internement La loi du 16 juillet 19123 créa un système discriminatoire et disciplinaire dont l'objectif était d'atteindre un groupe ethnique déterminé : les Bohémiens ou Tsiganes. Le critère ethnique n’apparaît pas dans le texte de cette loi, mais il a été au centre des débats qui l’ont précédée. A titre d’exemple, voici un extrait du rapport du député Marc Réville à la Chambre des députés : Les nomades, que nous avons en vue, sont des gens qui n’ont, en général, ni domicile, ni résidence fixe et qui exercent ou font semblant d’exercer une profession ambulante […]. De tous ces nomades, ceux qui inspirent le plus de terreur aux laborieuses
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Arch. dép. du Doubs, 8 Fi 31. François VAUX DE FOLTIER, ouv. cit., 1981, p. 104. 3 Transcription de la loi du 16 juillet 1912 en annexe.

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populations des campagnes, ce sont les vagabonds à caractère ethnique : romanichels, bohémiens ou tziganes, en France ; zingari, en Italie ; gitanos, en Espagne ; charami (voleurs) pour les Arabes ; gypsies, en Angleterre ; zigeuner, en Allemagne, répandus partout, puisqu’on en trouve en Valachie (cyganis) ; en Turquie (Tchingenis) ; en Perse (Siah-Hindou), sans qu’on puisse, en toute sûreté, leur attribuer une origine certaine, eux-mêmes se qualifiant : roma (les hommes), ou kola (les noirs).1 La définition ethnique restant donc implicite, sont considérés comme « nomades » les étrangers qui circulent en France sans y avoir de domicile ni de résidence fixes, ainsi que tout individu, même de nationalité française, qui circule en France sans y avoir de domicile ni de résidence fixes, à moins qu’il n’exerce une profession « foraine ». Cette loi prévoit la possession obligatoire d’un « carnet anthropométrique d’identité », ainsi que d’un carnet collectif par famille, dont l’absence est sanctionnée par trois mois à un an de prison. Le séjour dans une commune reste subordonné à la présentation du carnet anthropométrique au commissariat de police, à la gendarmerie ou à la mairie, tant à l'arrivée qu'au départ2. Par exemple, le carnet anthropométrique d'un membre de la famille Reinhardt, délivré le 25 avril 19233, enregistre pour la période du 26 avril 1923 au 13 novembre 1929 le passage dans près de 700 communes, soit environ 1 400 visas. Exception faite des périodes d'hivernage, cela représente un à deux contrôles par jour. En 1914, dès le début du conflit entre la France et l’Allemagne, les Tsiganes alsaciens-lorrains - en majorité Manouches - font figure d’espions potentiels à la solde de l’ennemi. Pourtant, nombre de leurs fils ont accompli et accomplissent leur service militaire dans l’armée française. En application de la loi du 9 août 1849 sur l’état de siège, qui donnait aux autorités militaires la possibilité « de faire expulser de la zone des armées tous les nomades qui pourraient s’y trouver ou essaieraient d’y pénétrer », ils sont dirigés vers des camps de triage, pour
Chambre des députés - n° 2545 - Neuvième législature - Session de 1909 - Annexe au procès verbal de la séance du 7 juin 1909 - Rapport supplémentaire fait au nom de la commission du vagabondage et de la mendicité chargée d’examiner le projet de loi relatif à la réglementation de la circulation des nomades. 2 Le carnet anthropométrique d'identité ne sera supprimé qu'en 1969. 3 Arch. dép. du Doubs, 1 Z 121.
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être finalement regroupés et internés en 1915 dans le « dépôt surveillé » - ou « camp de concentration »1 - ouvert à Crest dans la Drôme2. Cette mesure concerne aussi les Tsiganes alsaciens-lorrains ayant opté après 1871 pour la nationalité française. Ils seront cent soixante en moyenne durant toute la guerre. J’aurai encore l’occasion d’évoquer ce camp car, vingt ans plus tard, des enfants de ces Alsaciens-lorrains connaîtront à leur tour les camps d’internement. Revenons maintenant au temps de la Seconde Guerre mondiale. Le 22 juin 1940, la France signe un armistice avec l’Allemagne et le 10 juillet le maréchal Pétain prend le pouvoir. Les Français sont comme abasourdis par la défaite de leur armée. Le pays est divisé en une zone occupée par l’Allemagne et une zone libre dont le siège du gouvernement français est à Vichy. La population va souffrir très vite d’une pénurie des produits de première nécessité. Le rationnement est institué. On relève des manifestations d’hostilité et quelques actes isolés contre l’ennemi. Mais les réseaux et les mouvements de résistance ne sont pas encore organisés. Le régime de Vichy est entré dans la collaboration. Une loi du 3 octobre 1940 « portant statut des Juifs » exclut les Français de confession juive de la fonction publique et des professions libérales. C’est à cet automne 1940 que l’occupant allemand exige des autorités françaises l’ouverture de camps pour les Tsiganes3. Jusque là, en vertu du décret présidentiel du 6 avril de la même année, il n’est question que de l’assignation à résidence des « nomades ».4 En Allemagne, l’éradication du « fléau tsigane » était devenue une priorité dès la seconde moitié du 19ème siècle. À la fin des années 1930, l’étau se resserre : les Tsiganes sont recensés le 8 décembre 1938 et assignés à résidence le 17 octobre 1939. Puis deux mille cinq cents d’entre eux sont déportés en Pologne le 27 avril 1940.
Depuis la fin du 19ème siècle, l’expression « camp de concentration » avait le sens de lieu où l’on « concentre », donc un lieu où l’on rassemble pour surveiller ou pour punir. Voir Jean-Claude FARCY, Les camps de concentration français de la Première Guerre mondiale (1914-1920), Paris, Anthropos-Economica, 1995. 2 Emmanuel FILHOL, Un camp de concentration français – Les Tsiganes alsacienslorrains à Crest, 1915-1919, Presses Universitaires de Grenoble, 2004. 3 Cette partie a été rédigée à partir de l’ouvrage de Denis PESCHANSKI, La France des camps – L’internement, 1938-1946, p. 192 et suiv. 4 Qui, des Français ou des Allemands, est à l’origine et porte la responsabilité de l’internement des nomades ? Cette question sera soulevée à la fin de ce livre.
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En France, le 4 octobre 1940, les autorités militaires d’occupation décident que « les Tsiganes se trouvant en zone occupée doivent être transférés dans des camps d’internement, surveillés par des policiers français » et que « le franchissement de la ligne de démarcation vers la zone occupée leur est interdit »1. Puis, une ordonnance allemande du 22 novembre proscrit l’exercice des « professions ambulantes » dans vingt et un départements de l’ouest de la France, confondant forains, marchands ambulants et « nomades ». Malgré ses réticences pour l’internement, jugé trop coûteux pour l’État, et risquant de favoriser la reconstitution de bandes dans les camps, le gouvernement de Vichy va obtempérer. Toutefois, il s’appuiera constamment sur la législation française dans le but d’affirmer la souveraineté de l’État français, à savoir sur une combinaison du décret du 18 novembre 1938, qui permet d’interner toute personne jugée dangereuse pour la défense nationale ou la sécurité, et du décret du 6 avril 1940, qui prescrit l’assignation à résidence des « nomades »2. La question des « nomades » en Franche-Comté En application du décret du 6 avril 1940, un recensement des nomades par département fut immédiatement entrepris. Le fichage fut grandement facilité par l’institution du carnet anthropométrique. En Franche-Comté, la Feldkommandantur3 de Besançon disposait dès novembre 1940 du recensement de soixante-cinq « nomades » : respectivement vingt-huit, dix-neuf, douze et six dans les arrondissements de Besançon, Belfort, Dole et Montbéliard4. Comptetenu de ce faible nombre, le commandant de la Feldkommandantur, l’Obersleutnant5 Reichardt, n’envisagea pas l’installation d’un camp sur le Territoire de Belfort, les nomades de Belfort devant être transportés dans « le camp du Doubs ».

Denis PESCHANSKI, ouv. cit., 2002, p. 193. Ce décret est complété par une circulaire du 29 avril 1940 dont la transcription figure en annexe. 3 La Feldkommandantur est le quartier général départemental des autorités allemandes d’occupation. 4 Les arrondissement de Pontarlier et de Gex ont fourni un état « néant ». Le département de la Haute-Sâone n’est pas mentionné. Arch. dép. du Doubs, 48 W 1. 5 Lieutenant-colonel.
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De quel « camp du Doubs » s’agissait-il ? L’Obersleutnant Reichardt avait examiné la situation avec le chef de cabinet du préfet du Doubs et lui avait demandé « d’aménager à cet effet, l’ancien camp des communistes espagnols d’Arc-et-Senans, situé sur la limite entre Dôle et Besançon ». Ainsi, le 21 mai 1941, l’officier allemand « invite » les préfets du Doubs et du territoire de Belfort à « assigner immédiatement ce camp aux nomades ». Et selon les ordres du chef du district C de l’administration militaire (France Nord-Est) tous les nomades devront être rassemblés « dans un endroit qui est facile à surveiller par la gendarmerie française », le rassemblement pouvant « se faire de manière à ce que les roulottes soient rangées à un endroit déterminé ».1 Dans le même temps, non loin de là, à Moloy en Côte d’Or, un autre camp est installé. Un rapport du préfet du 21 juillet 1941 laisse à penser que les plaintes de la population locale avaient été déterminantes2. Ce camp est constitué de deux baraques et de deux « blocks » pour cinquante à soixante Tsiganes. Un camp de « nomades » dans de la forêt de Chaux Toutefois, ce n’est pas à Arc-et-Senans que les « nomades » de Franche-Comté sont rassemblés. Comme nous le savons, c’est un peu plus à l’ouest (à 13 km), à l’intérieur de la forêt de Chaux. En effet, le préfet du Doubs, « comme suite à l'ordre qui lui a été notifié par la Feldkommandantur 560 », décide le 18 juin 1941 de « rassembler ces nomades dans la clairière se trouvant près des maisons forestières du Châtelain et de la Châtelaine, dans la forêt de Schaux [sic], sur la route du Grand Contour, au carrefour de la route d’Etrepigney ». Le préfet charge le capitaine Picot, commandant de la section de gendarmerie de Dole3, d’organiser la surveillance du camp ainsi que le déplacement des « nomades ». Ils « devront se rendre sur place par leur propres moyens, c’est à dire en utilisant les roulottes dont ils disposent ». Pour les autres, le transport « devra s’effectuer par chemin de fer (gare la plus proche : Arc-et-Senans dans le Doubs) ».
Lettre du Feldkommandant Reichardt à la Préfecture du Doubs, le 21 mai 1941 – Arch. dép. du Doubs, 48 W 1. 2 Denis PESCHANSKI, ouv. cit., 2002, p. 194. 3 Il demande aussi au préfet du territoire de Belfort de faire diriger les nomades se trouvant dans son département au lieu de rassemblement prévu dans la forêt de Chaux.
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Pourquoi la forêt de Chaux a-t-elle été choisie pour le regroupement des nomades de la région, alors qu’il avait été décidé, avant le 25 mai 1941, que le camp serait installé dans la saline d’Arc-et-Senans ? Ce fut certainement une solution d’attente, puisque la saline a été occupée par des troupes allemandes jusqu’à l’été 1941. L’effectif du camp improvisé dans la forêt de Chaux est alors de quarante personnes : dix hommes, onze femmes et dix-neuf enfants. Douze enfants ont moins de douze ans et trois ont moins de deux ans. La moitié des familles est logée dans une baraque en bois, attenante à l’une des deux maisons forestières ; elle servait initialement de remise-écurie1. L’autre moitié, bien que dépourvue en matériel de campement, est installée dans la clairière, en plein air. Que ressentent ces gens ? La peur ? La colère ? La tristesse ? La honte ? La culpabilité ? Tous ces états étaient certainement mêlés, avec plus ou moins d’intensité et de conscience. Dalila, la nièce de Geneviève, dit que sa mère, Annette, en a toujours eu « un peu honte. Comme si c’était normal qu’on les enferme : parce qu’ils étaient Tsiganes. Coupables d’être Tsiganes… »2. Elle ajoute que sa mère « ne le di[sai]t pas avec haine, mais toujours calmement avec, par contre, beaucoup de tristesse. Quand on l’écout[ait] parler c’est comme si tout ça c’était normal, on y ressen[tai]t de la culpabilité. Ils étaient Manouches, c’étaient des Gens du Voyage, il fallait les enfermer comme des coupables »3. Savent-ils que d’autres camps ont été ouverts pour ceux qui, comme eux, portent le statut de « nomades » ? Leurs parents leur ont-ils raconté que pendant la précédente guerre, celle de 14-18, nombre d’entre eux avaient été internés à Crest ? Car dans ce camp, il y avait déjà des Reinhardt, des Winterstein, des Weiss et des Oberieder. Et en ce printemps de 1941, certains d’entre ceux que l’on a parqués dans la forêt de Chaux sont peut-être des enfants des internés de Crest ? Cela est plausible pour quelques-uns. Toutefois, la filiation n’a pu être établie
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Trame de vies n° 12, Bulletin de la Maison du Patrimoine d’Orchamps - Septembre 2006. 2 Murielle ALLOUCHE et Jean-Yves MASSON, Ce qu’il reste de nous – Les déportés et leurs familles témoignent, Michel Lafon, 2004. Témoignage de Geneviève « Dalila » FÉLIX. 3 Le colloque d’Arc-et-Senans – L’internement : des lieux de mémoire, Études tsiganes Volume 13, 1999. Témoignage recueilli par Emmanuel FILHOL, p. 61.

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avec certitude que pour Anna Haerter, la compagne de Charles Chandello, née le 5 août 1916 dans le camp de Crest. Le règne de l’improvisation Pour ces premiers jours de relégation, nous n’avons aucun écho de la part des intéressés. En revanche, dès le 24 juin, la situation du camp de la forêt de Chaux fait l’objet d’un rapport du capitaine Picot1, décrivant « les réelles difficultés qui se sont manifestées relativement à l’organisation du camp ». Les familles ne disposent d’aucune roulotte et il n’y a pas assez de place sur le site pour loger les nomades. Le ravitaillement s’avèrerait difficile, voire impossible, si le nombre des « nomades » devenait plus important. En effet, les ressources du village voisin sont faibles, de nombreuses familles sont dépourvues de tickets d’alimentation et ne disposent que de très peu d’argent. « Les paysans des environs paraissent peu disposés à vendre des denrées alimentaires dont ils sont eux-mêmes peu approvisionnés, surtout à des nomades ». L’eau fournie par deux puits est de qualité douteuse. Et « une question importante se pose et est difficile à résoudre : celle du lait pour les enfants en bas âge ». Le poste de surveillance comprend cinq douaniers, tous mariés. Ils sont installés sommairement dans une des deux maisons forestières. Leur moral est « assez bas » car ils sont déplacés sans leurs familles. Le service est « peu agréable » et ils craignent de ne pas percevoir une indemnité qui couvrirait leurs frais supplémentaires. En outre, compte tenu des absences possibles et de l’augmentation prévisible du nombre de « nomades », leur effectif est jugé insuffisant. Le camp ne dispose que d’une camionnette pour le ravitaillement, les liaisons et les transports de malades. Le téléphone le plus proche est celui d’Etrepigney, à 6 km du camp. Le poste n’est pas armé et le personnel ne se sent pas en mesure de faire face à une « situation délicate ». La gendarmerie, chargée du contrôle périodique du camp et de la surveillance des alentours, ne dispose d’aucun moyen automobile. Par

Rapport du Capitaine Picot, Commandant la section de gendarmerie de Dole (Jura) à Monsieur le Préfet du Département du Doubs à Besançon - Le 25 juin 1941 - Arch. dép. du Doubs, 48 W 1.

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ailleurs, selon le témoignage du brigadier Vienet1, arrivé au camp le 1er juillet, il semblerait que le personnel chargé de la surveillance du camp ne sache pas vraiment pourquoi on y assigne ces gens à résidence. Le capitaine Picot conclut son rapport en demandant que « l’organisation de ce camp soit étudiée à nouveau en vue de son amélioration. Ou mieux, que l’on envisage son transfert dans un autre lieu moins défavorisé ». Il propose ainsi le site d’Arc-et-Senans, « dans les baraquements des Salines, où ont été cantonnés pendant longtemps des réfugiés espagnols ». Il ajoute le post-scriptum suivant : Le chef de poste du camp me rend compte par téléphone, à l’instant même, que dans le premier groupe de nomades arrivés au camp, une femme est sur le point d’accoucher ; en raison de l’extrême urgence, elle a été conduite au plus près à Etrepigney. Mais tout le groupe de vingt-cinq nomades l’y a suivie peu après, sous prétexte de l’accompagner et de la soigner. Le Maire d’Etrepigney a pris les dispositions nécessaires pour héberger temporairement ce groupe et assurer sa subsistance. Certainement n’y avait-il dans cette expédition aucune intention de fuite ou de provocation. En effet, l’accompagnement par toute la famille du malade ou de la future accouchée est une pratique courante chez les Tsiganes. J’ai consulté à Étrepigney le registre des naissances ainsi que le registre des délibérations de la municipalité : je n’y ai trouvé aucune trace de cet incident. Cependant, grâce aux fiches d’identification établies ultérieurement par le chef de camp2, on retrouve la naissance à Dole, le 24 juillet 1941 - soit un mois après - de Marie Gigelmann, fille d’Oscar Gigelmann et de Catherine Burckardt, arrivés au camp de la forêt de Chaux le 2 juillet. Par ailleurs, nous savons aussi que Berthe Reinhardt, la compagne d’Emile Chandello, était alors enceinte de six ou sept mois. Peut-être s’agissait-il pour l’une ou l’autre d’une fausse alerte. En tout cas, quarante ans plus tard le brigadier Vienet se souviendra de la naissance à Dole de la petite Marie :

Interview du brigadier Vienet, Le colloque d’Arc-et-Senans-L’internement : des lieux de mémoire, Études tsiganes, volume 13, 1999, p. 70. 2 Arch. dép. du Doubs, 48 W 9.

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j’avais conduit la gitane à bord de notre camionnette. Elle se trouvait à la maternité vers 10 heures, et vers 18 heures, le même jour, elle revenait à pied à la Chatelaine son bébé sur les bras distance 15 km environ - seule. Pas de soins médicaux à la suite de cet accouchement. Quelle santé n’est-ce pas ! 1 À Dole, le 24 juillet : naissance de Marie Gigelmann, fille d’Oscar Gigelmann et de Catherine Burckardt

Un déménagement est déjà en vue Le 17 juillet, le Capitaine Picot adresse un deuxième rapport au préfet du Doubs et au sous-préfet de Dole2. Certaines difficultés auraient été aplanies. Le poste de surveillance a été renforcé, les douaniers sont mieux installés et une indemnité leur sera allouée. La gendarmerie de Dole dispose maintenant d’une voiture de liaison et le contrôle du camp s’en trouve facilité. Toutefois, la situation des familles assignées à résidence ne s’est guère améliorée. L’effectif est passé à cinquante et devrait atteindre le seuil de quatre-vingts. Les conditions de logement demeurent les mêmes : « vingt nomades sont logés dans le seul baraquement existant ; les autres campent en plein air sous des installations de fortune. […] Le ravitaillement s’effectue tant bien que mal ». Le chef de poste a signalé « qu’il a entendu à maintes reprises des enfants pleurer la faim ». En ce mois de juillet chaud et sec, la situation peut apparaître acceptable, mais elle deviendra intenable en cas de mauvais temps, et pire à l’approche de l’automne. Aussi, le Capitaine Picot termine-t-il son rapport en suggérant à nouveau « le déplacement du camp dans une localité avoisinante en lisière de la forêt ».
Lettre du 20 février 1982 au Capitaine Jean Gautheron (communiquée par Geneviève Chandello-Félix). 2 Rapport du Capitaine Picot, commandant la section de gendarmerie de Dole (Jura), sur la situation du camp de nomades de la Forêt de Chaux - Destinataires : Mr. le Préfet du Département du Doubs, Mr. le Sous-Préfet à Dole - Le 17 juillet 1941- Arch. dép. du Doubs, 48 W 1.
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Dans un courrier du 22 juillet au préfet du Doubs1, le sous-préfet de Dole semble acquis à cette solution. Il complète sa lettre de quelques considérations qu’il me semble intéressant de transcrire ici : Beaucoup de ceux-ci [les « nomades »] sont dépourvus d’argent et les paysans qui leur témoignent une méfiance, évidemment justifiée, sont peu enclins à leur assurer des denrées alimentaires de première nécessité. Il importe de souligner, également, que de nombreux enfants en bas âge sont privés de lait et dans un état physique inquiétant. Le personnel de surveillance participe à la psychose d’abandon et de détresse matérielle et morale, et je redoute, sinon des incidents, du moins des tentatives de fuite de la part des nomades, et une demande de changement général de la part des douaniers qui assurent le service de garde. Le sous-préfet propose donc d’installer le camp « dans une bourgade assez importante qui disposerait de possibilités d’hébergement » et où « le ravitaillement et les soins nécessaires s’effectueraient dans des conditions convenables ». On lui a signalé que les baraquements des salines d’Arc-et-Senans conviendraient parfaitement. Ceci dit, en ce qui concerne les raisons et les conditions de leur détention, aucune plainte des « nomades » n’est relayée. Quels moyens de subsistance pour les internés ? Huit hommes sont employés dans la forêt comme bûcherons. Le 4 août 1941, le conservateur des Eaux et Forêts écrit au préfet2 : J’ai l’honneur de vous rendre compte de la situation des nomades qui se trouvent actuellement à la maison Forestière de la Chatelaine, Forêt Domaniale de Chaux. Ils sont au nombre de 49 dont 10 hommes et 39 femmes et enfants.

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Arch. dép. du Doubs, 48 W 1. Arch. dép. du Doubs, 48 W 1 et 48 W 6.

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Huit ont été employés comme bûcherons par la S.I.E.B.E. Plusieurs qui se jugent inaptes à ce travail vont être employés aux travaux routiers de l’Administration Forestière. Ces nomades n’ont pas de carte de ravitaillement, ils manquent de tout. Le brigadier Vienet se rappelle que les « nomades » vendaient des paniers et des corbeilles, que les femmes faisaient parfois les lignes de la main1 et se livraient à la mendicité2. Cependant, éloignés de tout, bien que libres de leurs déplacements, il leur était bien difficile de chiner. Et ne touchant aucun subside, leurs moyens de subsistance étaient extrêmement limités. Certains se seraient livrés à quelques chapardages. Un habitant d’Etrepigney, qui avait douze ans en 1941, se souvient que « des Gitans ou des Manouches » venaient se servir la nuit dans les jardins potagers ; un de ses cousins se vantait d’en avoir effrayé plus d’un en les poursuivant. A qui revient la charge du camp ? Le rassemblement des « nomades » a un coût. Aussi, le préfet du Doubs, dans un courrier du 4 août 1941, suggère-t-il à la Feldkommandantur de Besançon que les dépenses occasionnées par le rassemblement des « nomades » soient « imputées au compte 35-13 ‘Réquisitions allemandes’ », puisque c’est l’administration militaire allemande qui l’a ordonné. Le 3 septembre, le Feldkommandant Reichardt lui fait la réponse suivante3 : Il n’est pas possible d’imputer ces dépenses au compte 35-13. Bien que le rassemblement des nomades ait été effectué sur

Interview du brigadier Vienet, Le colloque d’Arc-et-Senans-L’internement : des lieux de mémoire, Études tsiganes, volume 13, 1999, p. 70. 2 Lettre du 20 février 1982 au Capitaine Jean Gautheron (communiquée par Geneviève Chandello-Félix). 3 Arch. dép. du Doubs, 48 W 5 (document original ainsi que la traduction effectuée par le bureau de liaison franco-allemand).

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