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Chroniques des rois de Bisnaga

De
236 pages
Le présent ouvrage offre pour la première fois en traduction française une document d'un valeur inestimable à la connaissance du royaume hindou de Vijayanagar dans la première moitié du XVIe siècle. Il s'agit d'un assemblage de deux textes de longueurs inégales témoignant du passage de deux marchands lusitaniens par les terres du royaume de Krishnadevarâya. A l'image d'autres étrangers voyageant en Inde, les Portugais embrassèrent du regard les réalités politiques et sociales des sociétés auxquelles ils se confrontèrent...
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CHRONIQUES DES ROIS DE BISNAGA
FERNÂO NUNIZ & DOMINGO PAES

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05726-5 EAN : 9782296057265

CHRONIQUES DES ROIS DE BISNAGA
FERNÂO NUNIZ & DOMINGO PAES

Deux marchands de chevaux portugais découvrent la ville de Vijayanagar, capitale de l'Empire du Kamataka, son histoire, sa société, ses mœurs et ses fastes.
Récits de Fernâo Nuniz et Domingo Paes

Texte établi et traduit du portugais par Maurice Rouch à partir du manuscrit de la Bibliothèque Nationale Préface de Dejanirah Silva-Couto, maître de Conférence à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (HDR) Introduction et notes historiques par Vasundhara Filliozat Avec la participation de Fernand d'Almeida, Colonel de cavalerie, ancien directeur du Museu de Artilharia à Lisbonne, de Rainer Daehnardt, président de la « sociedade portuguesa de armas antigas » et Rui Manual Loureiro, Director do Centro do Estudes Gil Eanes em Lagos, Portugal.

L'Harmattan

~ondeslusophones

Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Mondes lusophones publie des ouvrages sur cet espace éclaté hérité de l'Empire portugais, de l'Océan indien au Brésil.

Titres parus I. MUZART-FONSECA dos SANTOS, J. M. da COSTA ESTEVES, D. ROLLAND (organisateurs), Les Îles du CapVert. Langues, mémoires, histoire, 2007. L. LOISON, L'expérience vécue du chômage au Portugal, 2006. M. MONTENEGRO, Un culte thérapeutique au Portugal. Entre Moïse et Pharaon, 2006. M. MONTENEGRO, Une thérapie traditionnelle au Portugal. Les bruxos, leurs clients et leur monde, 2005. A. BARBE, Les îles du Cap- Vert, une introduction, préf. C. Ivora,2003.

PREFACE

Intitulé Cronicas do reino de Bisnaga - deux marchands de chevaux portugais à la découverte du royaume de Vijayanagar, le présent ouvrage offre pour la première fois en traduction française un document d'une valeur inestimable à la connaissance du royaume hindou de Vijayanagar dans la première moitié du xvr siècle. Il s'agit en réalité d'un assemblage de deux textes de longueurs inégales témoignant du passage - à une dizaine d'années de distance (vers 1525 et 1535 respectivement) - de deux marchands lusitaniens, Domingo Paes et Femào Nuniz par les terres du royaume de Krishnadevarâya. A l'image d'autres étrangers voyageant en Inde - persans, italiens ou russes - les Portugais embrassèrent du regard les réalités politiques et sociales des sociétés auxquelles ils se confrontèrent. Toutefois, si les premiers comme les seconds, se révélèrent des observateurs attentifs, les Lusitaniens se distinguent par leur acuité, le foisonnement et le caractère très systématique de leurs observations. Pour reprendre la formule de Frank Lestringant, si le récit de voyage se structure autour de « l'aventure et de l'inventaire », dans l'optique des Portugais, « l'inventaire» l'a souvent emporté sur « l'aventure ». Simple goût pour l'exotisme, en définissant celui-ci comme le rapport à des langues, des pratiques sociales et religieuses extérieures à soi-même, à travers l'exotica, l'inventaire exhaustif des curiosités ?a En réalité - et les textes de Paes et Nuniz réunis dans ce volume en témoignent -les Portugais ne s'intéressent pas à la moisson d'objets singuliers, au catalogage plus ou moins réussi du merveilleux per se. Les distances culturelles ne sont pas infranchissables et le regard ethnographique dans lequel ils excellent reflète très pragmatiquement, des desseins et projets politiques variés. Nuniz comme Paes sont présentés comme étant des marchands de
Frank Lestringant, «L'Exotisme en France à la Renaissance de Rabelais à Léry», in Littérature et exotisme, XVr-XVllr siècles, Dominique de Courcelles éd., Paris: Ecole des Chartes, 1997, p.ll. 5
a

chevaux. Avant 1560, comme d'ailleurs Rui Loureiro l'indique dans l'une des annexes de l'ouvrage, l'empire de Vijayanagar constitue le grand débouché des montures transportées des pays du Golfe Persique, d'Arabie, de Mésopotamie et même de Perse. Au début du xvr siècle, à l'époque où Afonso de Albuquerque s'empara de Goa, un tel marché mobilise d'importants capitaux et de nombreux marchands, persans, indiens et portugais. Ces derniers occupent une place dans les réseaux du commerce traditionnel, mais créent parallèlement leurs propres filières, cherchant à ravir aux communautés marchandes asiatiques les clés de ce commerce exceptionnellement juteux. En déplacement constant, disposant d'un réseau important de relations dans le monde des affaires, en contact direct avec la grande diversité des populations locales, ces négociants - qui s'adonnent au commerce parfois de manière

occasionnelle - représentent un atout précieux pour les gouverneurs et les
capitaines de l'Estado da India. Leur statut les conduit, plus que d'autres, à remplir des missions ponctuelles au service de l'administration impériale. A la fois ambassadeurs, émissaires ou interprètes, beaucoup, chargés de recueillir des informations stratégiques, se livrent à l'espionnage. Les sources portugaises de première main abondent en correspondances, récits et notes de voyage, destinées à combler le manque de connaissances politiques ou économiques tantôt sur l'allié de facto, tantôt sur l'allié potentiel ou sur l'ennemi. Les rôles s'inversent d'ailleurs très souvent. Dans la partie diplomatique qui se joue entre les Portugais et les royaumes asiatiques pour l'hégémonie régionale, les enjeux sont considérables et ils dépendent souvent de la qualité de l'informationb. Ainsi, on ne s'étonnera point de voir Fernào Nuniz et Domingo Paes consacrer de vastes développements à la matière politique et diplomatique de Vijayanagar. Maurice Rouch l'a fait remarquer dans son préambule: les récits de nos deux Portugais s'organisent en deux volets complémentaires couvrant presque exhaustivement tous les domaines de la vie du royaume: institutions et pratiques politiques, organisation de la vie économique, administration et mœurs sociales, tout est scruté minutieusement, de ce regard pénétrant qui évoque celui du père Luis Frais, un autre observateur attentif du monde asiatiquec. La description des centres urbains, des forces militaires de
b Voir Dejanirah Couto, «L'Espionnage portugais dans l'Empire ottoman au XVIe siècle », in Le Portugal, la découverte et l'Europe, Paris: Fondation Calouste Gulbenkian, Centre Culturel Portugais, 1999, p. 243-267, et du même auteur, « Quelques observations sur les renégats portugais en Asie au XVIe siècle », in Mare Liberum, 16 (1998), p.57-85 C Voir, parmi d'autres éditions, Européens & Japonais. Traité sur les contradictions & différences de mœurs, écrits par le R.P. Luis Frais, au Japon, l'an 1585 (préface de Claude Lévi-Strauss), Paris: Chandeigne, 1998. 6

Vijayanagar, de la composition de ses armées, de sa diplomatie, de son art militaire occupent ainsi une très large place, car il s'agit de jauger ses potentialités en tant qu'allié, ou éventuellement, en tant qu'adversaire. Une telle perspective politique et diplomatique explique ainsi le soin apporté par Fernao Nuniz aux longs passages (déformés toutefois par des inexactitudes) à l'histoire du royaume. Et l'on comprend alors mieux pourquoi les questions religieuses ne sont que très brièvement évoquées. Quels étaient les enjeux des relations avec Vijayanagar? Les Portugais, installés progressivement sur les côtes de l'Inde occidentale à partir de 1500, avaient occupé plusieurs ports situés sur la façade maritime du royaume de Krishnadevarâya; il fallait légitimer leur présence territoriale auprès de celui-ci. En 1505, le premier vice-roi de l'Estado da India, D. Francisco de Almeida, reçut des instructions pour nouer des contacts diplomatiques avec le roi Tuluva Narasimha II (1505-1513). Il arriva d'ailleurs en Inde accompagné de Pêro Fernandes Tinoco, chargé de négocier des pierres précieuses à Vijayanagar. Une première véritable mission fut confiée en 1509 au franciscain Frei Luis do Salvador, qui effectua à cette époque plusieurs voyages dans le grand royaume hindou. Des efforts ont également été faits afin d'entraîner Vijayanagar dans la guerre qui les opposait à leurs ennemis communs, le Samorin de Calicut et le Sultan de Bîjâpûr. Fidèle à sa tactique de monter les puissances locales les unes contre les autres, Afonso de Albuquerque proposa au nouveau souverain, Krishnadevarâya, une alliance militaire contre le Samorin de Calicut. Mais Albuquerque ne pouvait ignorer que Goa, conquise définitivement en 1510, faisait alors partie des projets expansionnistes de Vijayanagar, qui avait tenté de s'en emparer en 1506. Par ailleurs, Krishnadevarâya préféra son ennemi, le Sava'i de Bîjâpfu, AMI Muzaffar Yûsuf'Adil Khan (1489-1510), aux Portugais car, grâce au premier, le commerce traditionnel des chevaux demeurerait entre les mains des marchands musulmans. La question du contrôle de ce négoce devint vite une pierre d'achoppement dans les relations entre Albuquerque et Vijayanagar, impliquant des menaces de part et d'autre. Les ComenÜ:iriosde Afonso de Albuquerque présentent d'ailleurs le Gouverneur fidèle à sa devise « diviser pour régner»: il a toujours travaillé pour montrer à chacun de ces seigneurs qu'il voulait faire la paix et poursuivre le commerce des chevaux, car il se sentait encerclé à Goa, et n'avait pour stratégie que le maintien des divisions entre eux. »d.

d Jorge Manuel de Santos Alves, «A Cruz, os Diamantes et os Cavalas; Frei Luis do Salvador, primeiro missiomirio e embaixador português em Vijayanagar (1500-1510) », in Mare Liberum, 1993, p.l6. 7

Les Chroniques du Royaume de Bisnaga ont encore beaucoup à nous révéler, notamment sur leurs sources. Frei LUIsdo Salvador, Baltasar da Gama, Pêro Leitao, Lourenço Prego et probablement le neveu de Pêro Leitao, Gaspar Chanoca, ont séjourné à Vijayanagar une ou deux décennies avant Fernao Nuniz et Domingo Paes. Leurs récits, ou leurs notes personnelles ont certainement inspiré nos deux marchands de chevaux. Au terme de ce bref propos liminaire, qu'il nous soit permis ici de souligner toutefois l'élégance et la précision de la traduction de Monsieur Maurice Rouch, et l'apport érudit de l'introduction et des notes de Madame Vasundhara Filliozat, qui nous rendent désormais accessible un outil précieux pour la connaissance de l'histoire du royaume de Vijayanagar et des premiers contacts entre les Indes et l'Europe à l'aube des temps modernes.
Par Mme Dejanirah Couto Maître de conférence (HDR) Ecole pratique des Hautes études Section des sciences historiques et philo logiques Paris, juin 2007

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INTRODUCTION

HISTORIQUE

Vijayanagar, la Ville de la Victoire, ou Hampi, la ville de Pampa, déesse épouse de Virûpâksha. Ce sont les noms de la glorieuse capitale de l'empire du Karnâtaka qui fut florissant du XIVe au XVI" siècle de notre ère dans le sud de l'Inde. Le roi (nous adoptons la traduction par «roi» du kannada « râya ») porte alors le titre de «Maître des quatre océans» (Chatussamudradhipati), il s'agit de l'Océan Indien qui borde les côtes est, sud et ouest de la péninsule ainsi que le fleuve Krishna qui marque la frontière nord de l'empire. C'est la période où les musulmans de Delhi tentent d'envahir le sud mais le roi du Karnâtaka peut rivaliser avec eux en s'arrogeant le titre de , « sultan des rois hindous ». Le territoire est vaste et la réputation est glorieuse. Dernier empire hindou, le Kamâtaka exerce un rôle primordial dans la religion et la culture: l'architecture trouve sa plus grandiose expression dans les vastes salles hypostyles des temples (les mandapa), la musique carnatique naît et fabrique de nouveaux instruments, la poésie rapproche les dieux et les hommes, la philosophie donne le jour à l'un des plus précieux commentaires des Veda par Sâyana. Les nombreux visiteurs étrangers, italiens, portugais, persans ou russes sont séduits et ne manquent pas de laisser leurs impressions de voyage. Ces chroniques sont très précieuses et fournissent des informations innombrables sur les coutumes, les mœurs, les festivités et l'art de la guerre de cet empire aujourd'hui injustement oublié.

Les sources historiques Outre Paes et Nuniz, d'autres chroniqueurs ont laissé des récits de voyage: les Italiens Nicolo dei Conti, Ludovico Varthema et Caesaro Federici, les Portugais Tome Pires, Duarte Barbosa et une personne anonyme dont nous 9

avons conservé une lettre, le Russe Nikitin et l'ambassadeur de Perse Abdur Razzak ainsi que Ferishta chroniqueur musulman du XVIIIe siècle. A part Razzak, Paes, Nuniz et Caesaro Federici, les autres n'ont pas vu la capitale où n'y ont pas séjourné très longtemps. Le récit de l'ambassadeur de Perse est très précieux parce qu'il donne un aperçu de la capitale au XVe siècle. L'Italien, lors de son séjour en 1566-67, décrit la capitale après la bataille de Tâlikota qui a marqué la fin de l'empire en 1565: elle n'était pas encore totalement détruite ni abandonnée. Il précise bien que le dernier roi tentait vainement de la faire revivre. L'auteur de la lettre anonyme confirme aussi que ce sont les familles royales hindoues et leurs courtisans qui ont achevé la destruction de la capitale, non les musulmans. Ces sources, si riches soient-elles, ne sont toutefois pas parfaitement fiables. Ce sont les chroniqueurs portugais, par exemple, qui sont à l'origine de la confusion sur le nom de l'empire. En effet, quand les Portugais abordèrent pour la première fois à Goa, Sâluva Narasirnha était alors sur le trône. Ils appelèrent le royaume Narasynga (déformation de Narasirnha) et la capitale Bisnaga (déformation de Vijayanagar). Par la suite, la splendeur de la capitale a fixé son nom dans les esprits des Européens qui l'ont repris pour désigner tout l'empire. En 1900, l'Anglais Sewell a été le premier à appuyer ses recherches sur ces sources et à diffuser largement plusieurs erreurs qui ont la vie dure dans les milieux universitaires. Il a traduit les textes portugais dans son ouvrage A Forgotten Empire et y déclare l'empire de Vijayanagar détruit et dévasté par les Musulmans. Les autres sources écrites sont indiennes. Il n'y avait pas d'historiographie indienne, à proprement parler, de cette époque, c'est cette lacune que viennent combler tant bien que mal les sources étrangères. Les Indiens ont fourni toutefois une grande quantité de témoignages directs sous diverses formes. La littérature trouve une source d'inspiration très riche dans la vie de la capitale et la transpose sur le mode poétique. Kanakadâsa raconte les noces d'Usha et Aniruddha, dans son Mohanatarangini. Dans une ville qui ressemble à s'y méprendre à Vijayanagar, il y décrit des scènes de divertissements de courtisans telles qu'on peut les voir sur les bas-reliefs des temples, donne des détails très réalistes sur les repas offerts aux brahmanes par les rois... Le poète Chandrakavi chante les amoureux de la capitale dans les jardins, dans les fêtes... Les grands maîtres religieux, par leurs écrits, nous livrent l'histoire de la pensée, témoins critiques de la structure sociale et des modes de vie: Basava, fils d'un brahmane, se révolta contre les coutumes d'intolérance des gens de sa caste et propageait ses idées à travers des hymnes qu'il appelait vachana, paroles; Vidyâranya et ses deux frères ont fait des commentaires des Veda et ont développé la philosophie matérialiste initiée par Shankara. 10

Il n'en reste pas moins que la source la plus riche et la plus fiable puisqu'elle est de première main est l'épigraphie. Il s'agit des inscriptions sur pierre que l'on retrouve dans les temples soit sur des stèles soit directement sur les façades parmi les motifs décoratifs, sur les piliers... Dans l'hindouisme, l'écriture est un instrument privilégié pour commémorer les gestes pieux qui attirent du mérite. Les rois, les notables et toutes personnes qui faisaient des donations à des institutions religieuses ou qui finançaient la construction d'un temple avaient ainsi leur nom, leur vie et la vie de leur époque immortalisés sur la pierre. Les inscriptions avaient un rôle panégyrique et manifestent de grandes qualités littéraires ainsi que calligraphiques. Mais au delà de la partialité de la louange, elles fournissent une documentation riche sur l'histoire politique et des témoignages sur la société. Ainsi, grâce à une inscription datée de 1199 dans le temple de Virupâksha, on apprend qu'un don a été fait au temple en présence de sept cents «mahâjana» (notables) et du gouverneur nommé pour sa protection. A cette époque-là, les temples étaient le pivot du développement urbain. Cela signifie que Virupâksha, deux siècles avant la fondation de la capitale, était déjà un centre urbain d'une certaine importance, non un lieu désert comme le rapporte la légende transmise par Nuniz. Les plaques de bronze et de cuivre sont encore une autre source d'information, malheureusement leur authenticité est souvent remise en cause.

Les trois dynasties

Sangama (1346-1485) En 1337, le roi de la dynastie Hoysala, Ballâla III visite ses territoires jusqu'à la frontière nord alors sous la menace des musulmans. Il décide d'unir tous les royaumes hindous sous sa bannière, ceci sur le conseil des sages du monastère de Shringeri. Les cinq frères de la famille Sangama épousent les idées de Ballâla III et, à sa mort, reprennent le flambeau de la lutte. Harihara 1er est l'un d'eux: il installe sa dynastie à Vijayanagar et règne de 1346 à 1357. La fondation de la capitale est gorgée de récits légendaires. Le Sage Vidyâranya, chef du monastère de Shringeri, lui aurait conseillé de fonder sa ville là où son chien de chasse a été mordu par un lièvre, au lieu dit Hampi. Pour financer les cérémonies, on dit que le sage adressa une prière à la déesse Bhuvaneshvari qui fit pleuvoir de l'or sur lui. Cette figure légendaire serait en fait Mâdhava, un disciple du monastère, qui aida à la fondation de l'Empire, devint le ministre du roi avant de se retirer du monde et de s'appeler Vidyâranya. Il serait plus historique de dater la fondation de l'Empire par la famille Sangama à partir de l'inscription qui mentionne une donation des revenus de 11

villages faite par des frères Sangama, associés à la reine douairière de Ballâla III, c'est-à-dire en 1346. Ceci permet de confirmer que le passage d'une dynastie à l'autre s'est fait dans la bonne entente. Bukka rr (1350-1377), frère de Harihara rr, était associé au gouvernement de l'Empire puis succéda à son frère. C'est lui qui fut le réel architecte de l'empire et de la capitale. C'est sous son règne que Madurai fut libérée des musulmans et les frontières reculèrent jusqu'à Râmeshvaram au sud de l'Inde. A sa suite, il mit son fils, Harihara II, sur le trône. Son règne (1377-1404) fut calme et consacré aux arts. C'est le début, notamment de la construction du temple de Vitthala qui sera beaucoup retouché vers la fin de l'empire. Il n'en négligeait pas pour autant l'expansion de ses territoires en faisant la guerre avec le Sultan de Gulbarga. A la mort de Harihara II, ses fils assurèrent l'intérim pendant deux ans avant que Devarâya 1er n'accède au pouvoir en 1406. Il régna jusqu'en 1422. Les embellissements de la capitale, le mécénat et des oeuvres littéraires du roi luimême ont marqué ce règne de seize ans, de même que celui de son fils qui ne dura que deux ans après lui. Si bien que le règne de Devarâya II (1425-1446) fut une sorte de siècle d'Auguste, l'apogée de l'empire. La capitale s'orne de grandes avenues devant les temples, d'une nouvelle muraille et de grandes artères avec des portes monumentales qui servent autant de passage que d'étapes où se rafraîchir au milieu du trajet. C'est la dernière période de paix. Les deux fils (1446-1485) qui succèdent au roi doivent faire face à des troubles venus de l'intérieur comme de l'extérieur de l'empire. Ils n'ont pas les mêmes qualités que les précédents rois et doivent gouverner grâce l'aide de Sâluva Narasimha qui va finir par monter sur le trône. Sâluva (1485-1505) Grâce aux inscriptions, nous savons que la famille Sâluva était connue depuis longtemps, elle avait participé à la conquête de Madurai, elle avait compté de nombreux administrateurs toujours dévoués au roi. Narasimha rr était ministre de Devarâya II et des deux derniers princes Sangama et a fait plusieurs donations pour le mérite de ses rois. Un long poème historique, Sâluvabhyudaya, rapporte que la venue au pouvoir de Narasimha était rendue nécessaire par la situation critique de l'empire. Tout ceci contredit Nuniz qui affirme que Narasimha est un usurpateur et remet en cause les sources du chroniqueur portugais. Son règne (1485-1495) eut pour but de regagner les territoires perdus. Son fils, Narasimha II (1496-1505), voulait poursuivre dans cette voie mais sans les mêmes qualités et mourut sans héritier. 12

Tuluva (1505-1570) L 'histoire se répète parfois: ici encore, un ministre prend les rênes du pouvoir pour son roi avant de les assumer tout seul. Il s'agit de Tuluva Narasirnha II (1505-1513) que Nuniz appelle Bhusbalrao. Le nom que l'Histoire a retenu de la famille Tuluva est Krishnadevarâya (1509-1529), demi-frère du précédent, grand roi bâtisseur et conquérant. On lui doit la grande salle hypostyle du temple de Virupâksha et tous les gopura des grands temples du sud de l'Inde tels que Chidambaram, Tanjore, Madurai etc. Il a en effet réussi à repousser les frontières à leur tracé originel (l'Océan Indien à l'est, au sud et à l'ouest, le fleuve Krishna au nord). Son demi-frère, Acyutarâya lui succède (1529-1542). Ce roi artiste hérite d'un empire prospère, ce qui lui laisse le loisir de s'adonner entièrement aux activités artistiques. Nuniz considère ces passions des vices mais il est le seul à nous fournir ce jugement. Il ne s'agit pas de passe-temps mais de réelles entreprises artistiques comme la création des quartiers Acyutapura, Varadâjammanapattana... Le dernier roi de la dynastie et de l'empire est Sadashivarâya (1542-1570). Les arts sont plus florissants que jamais. Les constructions se multiplient. Or les sultans musulmans se coalisent et déclarent la guerre au roi de Vijayanagar et ont raison de lui à la bataille de Tâlikota en 1565. Le peuple, qui croulait déjà sous les impôts avant la guerre pour financer les constructions, se rebelle au moment où il faut réparer les saccages des musulmans. Sadashivarâya meurt cinq ans plus tard sans avoir pu rétablir le pouvoir. La capitale fut abandonnée, l'empire oublié durant plusieurs siècles, à tel point qu'en 1955, lorsqu'on voulut créer un état de langue kannada pour la fédération de l'Inde, on lui attribua le nom de «Mysore State ». On attendit 1975 pour lui donner son nom actuel, témoin d'une grande gloire passée, le Kamâtaka.

Les religions

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L'empire du Kamâtaka a accompli un grand brassage des religions de l'hindouisme en leur donnant de l'importance tour à tour selon les croyances du . .

La dynastie Sangama était shivaïte. Le pontife Mâdhava-Vidyaranya était dévot de Shiva, d'obédience shankarienne, c'est-à-dire qu'il professait que l'âme individuelle s'unit à l'âme suprême après la mort. Un autre mouvement shivaïte était déjà en vogue à cette époque-là, il s'agit du Vîrashaivisme, lancé par le saint et poète Basava qui se révoltait contre les coutumes d'intolérance 13

entre castes. Les dévots vîrashaiva vénèrent le dieu Shiva sous la forme du Linga. C'est une colonne en trois parties: carrée en bas, octogonale au milieu et cylindrique en haut. On ne voit que la dernière partie qui dépasse du socle constitué d'une large gouttière. Dans le temple de Virûpâksha, le Linga serait apparu spontanément, non taillé par l'homme. Il est accompagné de deux déesses: Pampâdevî et Bhuvaneshvarî, deux formes de la parèdre de Shiva: Pârvatî. Dire que la dynastie Sangama est shivaïte n'implique pas qu'elle n'ait pas toléré d'autres religions. On a vu le ministre de Harihara II commencer le temple de Vitthala. De même, on va voir plus tard Krishnadevarâya agrandir et embellir le temple de Virûpâksha. La deuxième grande religion de I'hindouisme est le Vishnouisme. Vishnu est le dieu qui se réincarne dix fois sur terre pour tuer des démons et ramener l'ordre. Ses principales réincarnations sont Krishna, le berger qui joue de la flûte et qui participe à la grande guerre du Mahâbhârata, l'autre est Râma, le jeune roi qui part en exil et qui fait la guerre au roi de Ceylan, Râvana. Les Vishnouïtes, dévots de Vishnou, présentent aussi plusieurs courants qui sont nés ou se sont développés au Karnâtaka grâce aux rois. Les madhva, disciples de Madhvâtchârya, croient que l'âme individuelle et l'âme suprême sont différentes et ne se rejoignent pas. Enfin on doit citer le mouvement des Shrivaishnava, disciples de Râmânuja qui vénéraient les saints Âlvars. La troisième religion présente à toutes les époques de l'empire, toujours tolérée et encouragée par les rois, n'est pas hindoue. C'est le jainisme, fondé à peu près en même temps que le bouddhisme et présentant quelques similitudes. Le chemin de la Délivrance repose sur trois joyaux: la droite connaissance, la droite vue et la droite conduite. Des règles de vie très strictes dont l'attention extrême à ne pas détruire les formes de vie sont des pratiques qui tendent vers la pureté. On trouve de nombreux temples jain à Hampi, présentant les mêmes caractéristiques architecturales que les temples hindous, l'un d'eux fut même construit par le roi Devarâya II dans le centre de la capitale.

Les arts Vijayanagar est un lieu de brassage des langues et des cultures. La langue la plus répandue est le kannada mais le telugu est une des langues de la cour. Le tamoul a une certaine présence. Le sanskrit reste la langue des sphères intellectuelles et religieuses. La culture est l'un des points les plus importants de la politique des rois de Vijayanagar. Ils ont mis l'accent sur le développement des activités artistiques déjà présentes et sur l'innovation. 14

On peut commencer par présenter la philosophie, un bon témoin du mécénat royal. En effet, quand Sâyana entreprend le commentaire des Veda, c'est à la demande de Bukka rr qui transforme la ville de Shringeri en village de brahmanes (<< agrahâra »), où les assistants du maître ont toutes les commodités pour travailler sans aucun souci matériel. Les ouvrages de Sâyana servent encore aujourd'hui aux savants spécialistes des Veda. La poésie est représentée par des rois qui ont composé épopées et pièces de théâtre: Devarâya II, Krishnadevarâya, Acyutarâya, et ceci en sanskrit, en kannada ou en telugu. Les genres qui prirent le plus d'importance à cette époque-là furent les chants de Kanakadâsa ou de Purandaradâsa qui créa le style de musique «camatic» à travers ses poèmes qu'il mettait en musique et sur lesquels il dansait. Ses compositions sont à l'origine du regain de dévotion sous le règne de Krishnadevarâya. Enfin, l'architecture demeure le fleuron de l'art du Kamâtaka. Les temples monumentaux sont le reflet de la gloire des dieux à la portée du dévot, grandioses dans la conception, l'exécution et les dimensions. Ils sont construits en granit avec parfois des dalles de plusieurs tonnes qui forment le toit, et des superstructures en briques stuquées qui s'élèvent à plus de vingt mètres. Les plus grandes salles de ces temples sont ouvertes, reposent sur des piliers scupltés de bas-reliefs historiés élégants et simples qui décrivent la vie de tous les jours ou la vie des dieux et des dévots, selon la fantaisie des sculpteurs. La grande salle du temple de Vitthala est une prouesse: les piliers destinés à porter l'énorme charge du plafond de pierre sont de puissantes piles monolithiques de trois mètres trente de haut qui ont l'air rien moins que massifs grâce aux fines colonnettes qui ont été détachées de la masse et au riche décor; cette dentelle de pierre offte en plus la particularité de rendre des notes de musique si on ftappe doucement du doigt les colonnettes. La Hampi d'aujourd'hui impressionne toujours autant le visiteur étranger. Les ruines forment un décor intemporel où les crêtes déchiquetées des tours répondent aux contours improbables des collines rocheuses, où les constructions tentent d'aligner leurs piliers envahis de végétations au milieu des superpositions chaotiques de rochers. Lire Paes et Nuniz permet à l'imagination de colorer la pierre et la poussière de couleurs vives, humaines et concrètes.
Par Vasundhara Filliozat, à Paris novembre 2006

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Détail de la carte de l'INDE DU SUD 1336-1570

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Les Sultanats du Deccan et le royaume hindou de Vijayanagar au XVIe siècle
C. COLLIN DA VIES, An Historical Atlas of the Indian Peninsula, Oxford University Press second edition 1959. I
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Plan reconstitué de la ville de Vijayanagar
Carte touristique établie par le Service Archéologique de l'Inde

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PREAMBULE

Alors que j'enseignais à l'Université Nehru à New Delhi il y a une trentaine d'années, je demandai au professeur Jean Filliozat, professeur au Collège de France et directeur de l'Ecole française d'Extrême Orient, de me proposer un sujet de recherches axé sur la découverte de l'Inde par les Portugais et sur les contacts qu'ils avaient établis avec les gouvernements de ce pays. Titulaire d'une licence de portugais commencée à Montpellier sous la direction du professeur Aquarone et achevée à Paris avec les professeurs Le Gentil et Ricard assistés du lecteur De Matos, je m'intéressais vivement à ces contacts. Le professeur Filliozat évoqua alors l'histoire d'un manuscrit portugais découvert à la Bibliothèque Nationale par l'archiviste Alfred Morel Fatio et enregistré sous la cote 65 dans son catalogue des manuscrits espagnols et portugais. David Lopes, érudit arabisant, s'était chargé de le transcrire et d'en publier le texte, pourvu d'une intéressante préface, sous le titre de « Chronica dos Reis de Bisnaga» à Lisbonne en 1897. Robert Sewell sous le titre de « A Forgotten Empire» avait traduit en anglais cette transcription accompagnée d'abondantes notes tant historiques que géographiques. Cet ouvrage publié en 1900 devint un instrument de référence pour les historiens indiens qui traitaient de cette époque. Toutefois certains lecteurs du manuscrit, de la transcription et de sa traduction en anglais y avaient décelé des erreurs. Le professeur Filliozat me proposa donc de rétablir le texte initial à partir du manuscrit puis d'en donner une traduction en français. Il était entendu que Madame Vasundhara Filliozat, docteur en Sorbonne, historienne diplômée de l'université de Darwar et spécialiste des inscriptions, où se situait l' « Empire de Vijayanagar », se chargerait de la localisation des événements ainsi que des questions dynastiques. 20

Mme Filliozat avait déjà en 1977 et 1980 édité la version anglaise de Sewell avec des rectifications concernant son domaine. Dans sa dernière édition de 1999, elle a inclus mes propres corrections d'ordre linguistique. Cet ouvrage, augmenté de textes de voyageurs étrangers ayant séjourné à Vijayanagar, est précédé d'une très intéressante introduction. Outre l'intérêt que présente la chronique de Bisnaga pour les informations relatives à l'histoire, l'organisation de l'Empire et son fonctionnement, les mœurs et les fastes de la capitale, il demeure précieux pour les archéologues qui s'efforcent de localiser l'emplacement de certains édifices de la capitale dont il ne subsiste plus que les socles. La difficulté résidait d'abord dans la lecture du manuscrit de 120 folios; l'absence de ponctuation à laquelle j'ai dû remédier par une division inégale en phrases et en paragraphes; la graphie de certaines lettres où le « e », le « i » et le « r » se confondent. C'est ainsi que le terme cruzeiro signifiant « transept» a été transcrit par David Lopes en cinzeiro qui signifie « cendrier ». De même le pronom « il )) peut désigner à quelques lignes d'intervalle tant le souverain hindou que l'ennemi musulman. Il s'agissait de démêler tout cela. La transcription de David Lopes pouvait à la fois aider et tromper par la facilité. Dans cette tâche j'ai été conseillé efficacement par Gajanana Ghantkar, ancien archiviste à Panjim, Maria Augusta Lima Cruz, professeur d'histoire à l'Universidade Nova de Lisbonne et Georges Boisvert professeur de portugais à la Sorbonne. Nous avons joint à cette traduction des annexes documentaires afin de permettre aux historiens indiens, plus familiers avec la langue anglaise et la traduction de Sewell, de bénéficier de cette révision. Restait donc la traduction destinée à un public francophone: il s'agissait de rendre deux textes du premier quart du 16° siècle dans une langue pas trop éloignée de celle qui était parlée en France à cette époque notamment en ce qui concerne le vocabulaire. Pour ce faire les œuvres des chroniqueurs français contemporains ont été mises à contribution, particulièrement celles des Mémoires de Commynes. Toutefois Commynes s'attachait surtout à la politique des souverains alors que le champ d'observation des chroniques portugaises s'étendait non seulement à la politique mais aux mœurs d'un pays étrange et inconnu. Des problèmes se posaient aussi à l'égard de ces deux auteurs. D'abord que sait-on d'eux? à peu près rien! Toutes les informations les concernant sont en effet contenues dans une lettre adressée à un personnage qui, l'on a toutes les raisons de le croire, serait 21

le chroniqueur bien connu Joào de Barros, résidant à Lisbonne et qui semble avoir eu connaissance de ces textes. Ces deux auteurs évoquent un troisième Portugais, Christovào de Figueiredo qui, accompagné de vingt autres soldats portugais, intervint de façon décisive dans le siège de Raichur. Ce personnage n'a pu être localisé. Les marchands de chevaux - ce qui caractérise nos deux auteurs, l'un, Domindo Paes, l'auteur d'un texte que l'on peut dater de 1525, l'autre, Fernào Nuniz, de 1535 - étaient en principe des commerçants qui traitaient librement avec des souverains indiens ou leurs représentants au point de séjourner, comme c'est le cas pour Nuniz, plusieurs années dans leur capitale, Bisnaga en l' occurrence. C'étaient des personnages que l'on pourrait qualifier d'aventuriers mais pas seulement. Ils étaient aussi étrangement curieux de ce qu'ils voyaient et qui dépassait largement les fastes de la Cour de Lisbonne. Tout les intéressait depuis les paysages, les productions du pays à tous les nivaux: agriculture, alimentation, prospérité des villes, fonctionnement de l'administration, tant dans le domaine fiscal que dans celui de la justice et l'exercice du pouvoir par le roi. La description du palais et de la ville se retrouve plutôt chez Domingo Paes tandis que Fernào Nuniz s'attache à l'histoire, du moins ce qu'il en avait entendu dire, et à l'art de la guerre: les ambitions, les rivalités et les ruses, la tactique et les conquêtes sans négliger la description des monuments, principalement des temples. Les aspects religieux sont rarement traités, limités souvent aux descriptions des «pagodes» des gopourams, portes monumentales ornées de récits mythiques, taillés dans la pierre. Ils s'intéressent aussi aux détails de l'architecture intérieure dont ils apprécient la délicatesse au point de comparer le travail de la pierre à celui du bois au Portugal. Parmi les dieux, seul Ganesh fait l'objet d'une description plus détaillée. L'un mentionne toutefois une trinité hindoue ainsi que la sacralisation des singes. La présence des Chrétiens de Mar Thoma est à peine évoquée car, avant toute chose, ils s'intéressent à la guerre, détaillent l'armement des soldats et cavaliers, insistent sur le rôle des éléphants et s'attardent sur la tactique, sans compter l'ordre de marche des différentes unités, le nom de leurs commandants ainsi que les batailles, en particulier celle qui précède la prise de Raichur chez Nuniz. Ici nous avons droit à un récit, à une mise en scène telle que nous avons l'impression d'y participer et tout cela dans un style de reportage.

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Nous retrouvons ce même style chez Paes dans sa description de la revue des troupes au point que, afin de ne rien perdre de ce spectacle, il est près de tomber de sa monture. Bien entendu, le rôle des Portugais dont le meilleur représentant est Christovao de Figueiredo est conçu comme déterminant aussi bien dans les contacts avec le roi que dans les combats. Le Portugal est présenté au roi comme un pays puissant comparable à Bisnaga et dont les hommes ont la guerre pour vocation. Au chapitre des mœurs il s'attarde moins sur les castes que sur leurs rites, notamment la « sati » - sacrifice des veuves sur le bûcher de leur mari - sans négliger les autres coutumes d'enterrement. Le rôle des brahmes dans la Pagode, leur place dans la société, est diversement analysé. Nuniz porte en effet des jugements assez contradictoires à leur égard. Nuniz s'attache plus particulièrement à l'histoire du Royaume depuis sa fondation et il embrasse allègrement près de 200 ans de dynastie et de lutte pour le pouvoir ou contre les royaumes voisins. On peut se demander d'où Nuniz tire ses informations. Son long séjour dans la capitale - à peu près 3 ans - favorisait sans doute la ftéquentation des secrétaires du Palais Royal chargés d'inscrire les moindres faits du roi. Mais dans quelle langue? Il y avait sans doute des « truchements» à moins que de longs séjours et ses contacts avec les officiers royaux pour le commerce des chevaux ne l'aient conduit à pratiquer une langue indienne. Ces textes font donc appel à des sources d'origine hindoue et le lecteur peut remarquer un certain parti pris en faveur de Bisnaga dans sa lutte contre les musulmans. Cependant il nous présente les préjugés des deux camps - ce qui pourrait s'appeler le «racisme ordinaire ». Pour les musulmans les hindous sont noirs, c'est-à-dire inférieurs tandis que les hindous considèrent les musulmans comme des gens auxquels on ne peut accorder aucun crédit, voire perfides. Quant à la véracité des événements rapportés on ne peut faire grief à Nuniz de transmettre des légendes issues d'autres sources d'information. Les hindous n'écrivent pas l'histoire de leur époque si bien que les sources actuelles sont plutôt musulmanes et, de ce fait, biaisées. Madame Vasundhara Filliozat a pu récemment rétablir à partir des inscriptions déchifftées sur les monuments l'histoire du Karnataka qui était en Inde, à cette époque imprégnée de mythes. Comment Nuniz aurait-il pu y échapper? Cette histoire a toutefois le mérite d'exister quitte à être revue et corrigée. En fait c'est le témoignage de deux marchands de chevaux qui furent à Bisnaga.
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