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CHYPRE EN EUROPE

De
328 pages
Depuis le dépôt de sa candidature en 1990, aucun pays n'attend davantage que Chypre de son entrée dans l'Union européenne. Car en dépit de tous ses charmes, l'île est toujours divisée par une ligne de démarcation hermétique. Analysant d'abord les origines du conflit, l'auteur s'est ensuite penché sur les événements des années 1963-1974, en particulier sur la séparation tragique de l'été 1974. Il reprend enfin quelques éléments utilisables en vue d'un règlement politique du problème chypriote, tenant compte des aspects nouveaux apportés par la candidature turque à l'Union européenne et de l'amélioration des relations entre Athènes et Ankara.
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Chypre en Europe

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes dwigéeparJean-PaulChagnoilaud

Rachid Tridi, L'Algérie en quelques maux, autopsie d'une anomie. Samya Elmechat, Tunisie, les chemins vers l'indépendance (1945-1956). Abdecrahim Lamchichi, L'islamisme en Algérie. Jacques Canteau, Le feu et la pluie de l'Atlas, vie quotidienne d'une famille de colons français. Roland Mattera, Retour en Tunisie après trente ans d'absence. Marc Baroli, L'Algérie terre d'espérances, colons et immigrants (18301914). Andrée Ghillet, Dieu aime celui qui aime les dattes, dialogue judéoislamo-ehrétien. Jean-François Martin, Histoire de la Tunisie contemporaine, de Ferry à Bourguiba (1881-1956). Serge Paulthé, Lettres aux parents, correspondance d'un appelé en Algérie. Nicolas Beranger, Introduction et notes de Paul Sebag, La régence de Tunis à la fin du XVIIe siècle. Joseph Katz, L 'honneur d'un général, Oran 1962. Monique Gadant, Parcours d'une intellectuelle en Algérie. Paul Sebag, Tunis au XVIIe s. : une cité barbaresque au temps de la course. Antigone Mouchtouris, La culture populaire en Grèce pendant les années 40-45. Abdecrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise Bernard, L'Orient au XVIe siècle. Salem Chaker, Berbères aujourd'hui. Dahbia Abrous, L'honneur face au travail des femmes en Algérie. Daniel Jemma-Gouzon, Villages de l'Aurès - archives de pierres. Vincent Lagardère, Le vendredi de Zallâga, 23 octobre 1086. Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc. Abeliah Ben Mlih, Structures politiques du Maroc colonial. Yvette Katan, Oujda, une ville frontière du Maroc. Musulmans, Juifs et Chrétiens en milieu colonial. Alain Quelle Villeger, La politique méditerranéenne de la France, un témoin Pierre Loti, 1870-1923. Mokhtar Lakehal, Récits d'exil d'un écrivant. Maurice Faivre, Un village de harkis.

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9718-7

Jean-François

Drevet

Chypre en Europe

L'Harmattan
5-7, "rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Ine," 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 J026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Autres ouvrages publiés par l'auteur

La Méditerranée,

nouvelle frontière pour l'Europe des douze ?, p. entre l'Europe et le déclin,

Karthala, Paris, 1986,232

1992-2000, les Régions françaises Souffles, Paris, 1988,253 p.

Chypre, ile extrême, chronique d'une Europe oubliée, Syros-Alternatives, Paris, 1991,333 p.

La France et l'Europe des Régions, Syros-Alternatives, Paris 1992,235 p. Aménagement du territoire, Union européenne et développement régional, Editions Continent Europe, Paris, 1995, 206 p.
La nouvelle identité de l'Europe, PUP, Paris 1997,319 p.

L'élargissement jusqu'où?

(en préparation)

à Elodie

Carts n.1

CHYPRE

o

Som maire
Avant-propos Avertissement Introduction

9 Il 13 19 19 23 2& 34 43 43 49 59 67 67 71 78 93 99 107 111 111 118 129 148 155

1. L'île d'Aphrodite
Les armes de la séduction Prospérité et opulence antique Le Moyen Age latin Un mariage à l'orientale (1571-1878)

2. Une colonie en Europe (1878-1955)
De l'Empire ottoman à l'Empire britannique Chypre, colonnie britannique (1914-1941) Le pourrissement (1941-1955)

3. Le combat national (1955-1960)
Les événements de 1955 : un tournant décisif L'émergence de la revendication turque Le gouvernorat de Harding: la loi de l'ordre (1955-1957) Le gouvernorat de Foot (1958-1960) Vers l'indépendance: les accords de Zurich et de Londres Bilan du combat national

4. La fausse indépendance

(1960-1964)

Autopsie de la Constitution de 1960 L'échec de la coexistence pacifique (1960-1963) Les crises de 1963-1964 L'émergence du séparatisme Bilan de la crise de 1963-1964

5. Vers l'abîme (1964-1974) 7

159

La période d'observation (1964-1967) La montée des périls (1967-1974) Subversion et guerre civile à Chypre

159 167 177 183 183 188 198 205

6. Le jugement de Salomon (1974)
Le Le Le La complot choc Guillet-août 1974) nettoyage ethnique et ses conséquences fin d'une économie prospère?

7. Le dédoublement de la vie politique et économique depuis 1974
De Clerides à Clerides : la vie politique du côté grec La consolidation de l'administration turque à Chypre Nord Le retour à la prospérité du Sud Le Nord: la persistance du marasme

2U 212 219 225 232

8. Chypre et l'Europe: du rapprochement à l'adhésion De l'association à l'union douanière(1971-1987) L'incidencede l'adhésion grecqueet de la candidature turque
Vers J'adhésion de Chypre

245 245 250 261 265 271 271 280 289 297 301 309 313 317 325

La négociation(depuis 1998) 9. Un problème insoluble?
Des années de négociations stériles Les bases d'un accord Faisabilité de la mise en œuvre d'un règlement Urgence d'un règlement politique Les aspects gréco-turcs Le rôle de l'Union européenne

Conclusion Notes Bibliographie
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Avant-propos

enu une première fois en 1967, débarqué à Famagouste dans les splendeurs de l'automne méditerranéen, l'auteur est entré à Chypre par les murailles vénitiennes de la vieille ville. En admirant ses extraordinaires cathédrales gothiques à minarets, il a découvert une synthèse unique des valeurs de l'Orient et de l'Occident. Par-delà les herbes folles et les ruines, il a aussi pu mesurer la détresse du ghetto turc et prit conscience de la gravité d'un problème non résolu. Vingt années plus tard, les hasards d'un projet de coopération l'ont fait revenir dans une île partagée, qu'il a ensuite régulièrement fréquentée au cours des années 1990, dans le cadre de la préparation à l'adhésion à l'UE. Affiché à la sortie de l'aéroport de Larnaca, le «don't forget the Turkish invasion» paraît vite superflu quand on en vient à longer les postes avancés de Louroujina, ou ceux de la porte de Paphos, en plein centre de Nicosie. Comment l'oublier aussi en ouvrant ses fenêtres sur le monumental drapeau turc en cailloux blancs que les conscrits d'Anatolie ont construit près de la route du nord, afin que nul n'ignore de quel côté se trouve aujourd'hui la force. Entre-temps, le choc de 1974 est passé par-là. Pourtant la partie grecque de l'île est prospère et on n'y manque de rien. Elle a su attirer un grand, peut-être trop grand nombre de touristes, sans perdre la diversité extraordinaire de ses monuments et de ses paysages. De l'autre côté, tout est différent. L'économie fonctionne tellement au ralenti qu'on sert du vin de Turquie dans les guinguettes de Kyrenia. Bellapais, le village de Lawrence Durrell, somnole au-dessus de son abbaye gothique. La guerre est finie, mais partout on rencontre l'armée turque, qui a reconverti sa conquête en champ de manœuvres. Comment en est-on arrivé là ? Et dans quelles conditions, plus d'un quart de siècle après l'invasion, la situation pour-

V

rait-elle évoluer? Une première édition de cet ouvrage a été publiée en 1991 sous le titre Chypre, tie extrême, chronique d'une Europe oubliée, qui est aujourd'hui épuisée. L'auteur a estimé nécessaire de revoir complètement le nouveau texte, en particulier pour prendre en compte l'analyse des nouveaux développements liés aux candidatures de Chypre et de la Turquie à l'adhésion à l'Union européenne. Dans cette édition comme dans la précédente, l'auteur a tenté de comprendre comment le problème de Chypre s'était noué et quelles étaient les orientations possibles pour sortir de l'impasse. Il l'a fait en tant qu'observateur extérieur, en cherchant à prendre en compte tous .les points de vue en présence. Il formule le souhait ardent que la situation évolue enfin, pour que tous les Chypriotes se retrouvent dans le cadre de l'adhésion de toute l'île à l'Union européenne. Il voudrait également qu'une solution équitable au problème de Chypre soit une contribution déterminante au processus de rapprochement entre la Turquie et l'Union européenne.

IO

Avertissement
Les transcriptions suivantes ont été retenues:

.

Pour les noms propres

. nationales: par exemple Famagouste de préférence à Ammokhostos (grec) ou GaziMagosa (turc). .
Noms de personnes: la transcription anglaise: par exemple Kutchuk au lieu de l'orthographe officielle turque (Küçük). Les noms de famille ont été systématiquement utilisés sans les titres (Monsieur, Madame, Monseigneur). Pour les entités géographiques «Chypre nord» ou «le Nord», pour ce qui est aussi connu

Noms des peuples ou des communautés: Chypriotes grecs pour la communauté chrétienne, Chypriotes turcs pour la communauté musulmane, en résumé Grecs et Turcs quand le contexte indique clairement qu'il ne s'agit pas de ressortissants des pays voisins. En raison de leur caractère polémique, on a évité d'utiliser les tennes de «minorité» ou de «majorité» pour les deux communautés, ce qui ne change rien à leur situation arithmétique. Noms de lieux: la dénomination admise sur les cartes inter-

. . .

sous le nom de «zone occupée», «Etat fédéré turc de Chypre» ou «République turque de Chypre nord», dépourvus de reconnaissance internationale à l'exception de celle de la Turquie. «Chypre sud» ou «le Sud» pour la «zone gouvernemen-

tale», restée sous l'autorité du gouvernement légal. L'expression République de Chypre s'entend pour toute l'île, après 1974 comme avant. Le gouvernement légal de l'île, seul reconnu parles Nations Unies (à l'exception de la Turquie), est réputé représenter l'ensemble de l'île.

Pour les monnaies - £ ou £C = livre chypriote (1 livre chypriote = 1.73€ en
janvier 2000) - £S = livre sterling (1 livre sterling = 1.6€ en janvier 2000) -'IL = livre turque (1 million de livres turques = 1.8€ en janvier 2000) - $= dollar des Etats-Unis (1 $ = 0.97€ en janvier 2000) - MECD = millions d'unités de compte européennes, puis, à partir de 1999, millions d'euros (M€). On a utilisé systématiquement l'euro (€) de préférence aux autres unités monétaires et parfois antérieurement à 1999.

Dans le présent ouvrage, l'auteur s'exprime à titre personnel. Ses propos n'engagent pas la Commission de l'Union européenne.

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Introduction

epuis mars 1998, avec cinq autres pays candidats, Chypre a engagé des négociations d'adhésion. Aucun pays n'attend davantage de son entrée dans l'Union européenne. Comme les autres candidats, Chypre en escompte un supplément de prospérité, la possibilité de compter davantage dans le monde grâce aux règles de prises de décision qui favorisent les petits pays. Mais, l'opinion espère surtout que la perspective de l'adhésion pennettra de trouver une solutionà la division de facto de l'île en deux compartimentsétanches qui perdure depuis 1974, en dépit des résolutions des Nations Unies et des négociationsmenées sous leur égide. Si le mur de Berlin a disparu depuis lOans, celui de Nicosie demeure et la moitié nord de l'île est toujours interdite à ses habitantsgrecs. A la différencede celle du Koweit, l'invasion subie par Chypre en 1974 n'a pas débouché sur des sanctions contre l'agresseur, ni même sur une solutionde compromis. Aucune des résolutions des Nations Unies appelant au rétablissement de l'état de droit n'a été suivie d'effet.

D

C'est que I'histoire récente de Chypre est tragique. Placés

au carrefour d'intérêts qui les dépassent, ses habitants en paient le prix fort, sans même avoir pu décider de leur sort. Restée majoritaire sur son île, parvenue à conserver son identité hellénique et orthodoxe par-delà huit siècles de dominations étrangères, la communauté grecque croyait avoir quelques titres à réaliser son aspiration séculaire, le rattachement à la Grèce, ou Enosis. Après la première guerre mondiale, l'écroulement des empires russe, austro-hongrois ou allemand a pennis à de nombreux peuples européens de rejoindre la patrie de leur choix. Cette liberté n'a pas été donnée aux Chypriotes: après avoir caressé l'espoir d'un accord amiable anglo-grec, ils se sont trouvés incorporés à l'empire britannique, sous fonne de colonie de la couronne

sans régime représentatif, comme à Malte. Après 1945, c'était au tour des peuples colonisés de se libérer. Possession britannique, Chypre a cru à nouveau le moment venu de disposer de son destin. Comme d'autres pays de la Méditerranée, elle s'est engagée dans la lutte pour l'autodétennination. Une fois de plus, la majorité n'a pas été admise à choisir librement son destin. Corsetée dans une constitution impraticable, déstabilisée parIles calculs erronés de ses dirigeants, l'île a explosé à plusieurs reprises. Au dernier choc, elle s'est brisée en deux parties, à la suite d'une opération de segmentation qui a transfonné près de 40 % de la population en réfugiés. Un <~ugement de Salomon» sans précédent dans I'histoire de l'île, qui avait subi de longues périodes de domination étrangère, mais jamais de nettoyage ethnique, suivant l'expression aujourd'hui consacrée pour désigner les déplacements forcés de population. La communauté grecque, qui était depuis la plus haute antiquité largement majoritaire dans la quasi totalité de l'île, est aujourd'hui confinée sur 60 % de son territoire. Bien qu'elle y ait reconstitué une économie prospère, au premier rang des îles méditerranéennes, elle ne peut s'accommoder du sort qui lui a été imposé. Elle n'a jamais accepté de reconnaître le fait accompli. Aucun pays, à l'exception du futur état palestinien, ne compte une proportion aussi élevée de personnes déplacées dans sa population. C'est la communauté chypriote turque qui a réalisé pour son propre compte le rêve contrarié des Grecs. Si l' Enosis a eu lieu, c'est à son profit, puisque la partie nord de l'île est maintenant étroitement placée sous la tutelle de la Turquie. Un destin surprenant pour une communauté à la fois désavantagée par le nombre et le dynamisme économique. Avec moins de 20 % de la population, elle contrôle près de 40 % du territoire et aspire à unfédéra/isme qui tiendrait la balance égale entre la majorité et la minorité. En apparence, le résultat est inespéré. Mais le nettoyage ethnique a aussi déraciné plus de la moitié de la communauté

turque, qui occupe aujourd'hui des biens dont personne ne peut lui garantir la possession défmitive.Avec la moitié du
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potentiel de l'île, les Chypriotes turcs n'en restent pas moins à un niveau de développement très bas : le tiers, peut être moins, du PIBIh de leurs compatriotes grecs. Une partie importante de ceux qui résidaient dans l'île en 1974 a préféré émigrer. Plusieurs dizaines de milliers d'immigrants d'Anatolie les ont remplacés et seraient aujourd'hui plus nombreux que les autochtones. Entre les deux communautés, l'écart de revenu n'a cessé de croître depuis l'indépendance. Avec la présence pennanente de l'amtée turque, l'émigration et l'affiux des immigrants continentaux, le prix payé par les Chypriotes turcs est élevé, sans être comparable à celui des Grecs. Existe-t-il un plus grand paradoxe que d'apparaître comme le bénéficiaire d'une séparation tout en étant trois fois moins riche que ceux qui en ont été les victimes? C'est que le XX' siècle chypriote n'est. pas seulement tragique, il est aussi absurde. S'il a meurtri les insulaires, le Destin a aussi déjoué les calculs des. puissances intéressées au conflit; Grèce, Grande Bretagne et Etats-Unis, et dans une moindre mesure la Turquie. La Grèce avait de nombreux avantages à retirer de l'Enosis: le contrôle d'une île prospère, renforçant les positions de 1'hellénisme en Méditenanée, lui ouvrant des débouchés accrus au Proche et au Moyen Orient. Une tentation séduisante, mais faute de moyens politiques et militaires suffisants pour acquérir Chypre, une affaire à mener avec prudence, en ménageant le possible à défaut de l'idéal. Or la politique suivie par la Grèce jusqu'à la crise tragique de 1974 a été une succession d'improvisations et d'incohérences. De l'engagement du maréchal Papagos à l'irréparable faute des colonels en 1974, en passant par la conférence de Londres (1955) et les accords de Zurich, la cause chypriote a été incroyablement mal défendue. Comment les gouvernements les plus intéressés par l'Enosis, qui faisaient ouvertement profession de la soutenir, ont-ils accumulé des actions qui lui étaient si contraires? Il faut reconnaître que les grandes puissances n'ont pas fait beaucoup mieux. En possession de l'île depuis 1878, les

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Britanniques ont toujours mis en avant son importance stratégique. Ils en bénéficient encore aujourd'hui, p,uisque les deux bases en pleine souveraineté qui leur ont été concédées en 1960sont toujours en leur possession. Mais puisque cela seul comptait, pourquoi ne pas avoir accepté directement l'offre de Papagos? En cours d' adhésion à l'OTAN,Athènes avait promisen cas d'Enosis de tenir compte des intérêts stratégiques de la Grande Bretagne, au besoin en lui accordant, en sus des positions militaires qu'elle voulait conserver à Chypre, des facilités en Crète. Pourquoi mêler la Turquie à l'affaire, diviser pour régner à Chypre en octroyant des avantages disproportionnés à la minorité, pour conserver ce qui n'était pas contesté ? Quand sa dominationa pris fin, la politique à courte vue de la puissance coloniale a été surpasséepar celle des Etats Unis. Bien que Makarios, traumatisé par les accords de Zurich, ait mené une politique de neutralité plus apparente que réelle, était-il nécessaire de le confondre avec Fidel Castro et de tenter de l'éliminer? Chypre étant déjà une pomme de discorde entre Grecs et Turcs, fallait-ilmultiplier les interventionsdéstabilisantes? En 1974,confonnément à la méthode Kissinger,la fatale tentative de solution de la crise à chaud a eu les pires conséquences.En voulant renforcerle flanc sud de l'OTAN, le Secrétaire d'Etat, d'ordinaire mieux inspiré, ne pouvait mieux faire pour y pérenniser la discorde. Comme avant lui le gouvernement britannique,il a durablementdétérioré son réseau stratégique par souci exagéré de le préserver. Aujourd'hui encore, alors que le contexte stratégique a été bouleversé par la fin de la guerre froide, l'inimitié grécoturque, alimentéepar le choc de 1974,n'a pas été résorbée et ne le setq pas, aussi longtemps que la question de Chypre
restera ouverte.

Seule la Turquieparaîtbénéficiairede ces annéesde crise. Elle a bien mené sa barque en attendant patiemment le moment favorableet en l'exploitant magistralementau cours de l'été 1974.A défaut d'une main mise totale sur l'île, sa présence militaire lui en assure le contrôle. L'exploitation à
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son profit des problèmes de la communauté chypriote turque lui a redonné l'accès à un territoire perdu un siècle auparavant, avec la possibilité de le repeupler à son profit. Incontestablement, c'est eUe qui a commis le moins d~erreurs. Mais son bilan est-il tellement positif? Quel véritable supplément de sécurité la Turquie a-t-elle acquis, en tenant garnison chez son voisin le plus faible? Son intervention à Chypre n'a pas eu pour seule conséquence la partition de l'île. Elle a aussi accéléré le processus d'adhésion de la Grèce à la CEE. Alors que les deux pays se trouvaient sur le même plan, Athènes a réussi à brusquer son entrée, ce qui lui donne à la fois les avantages d'appartenir au club et la possibilité de repousser durablement la candidature d'Ankara. Depuis son adhésion, exploitant le refus de la Turquie de se confonner aux résolutions des Nations Unies, la Grèce a fortement contribué à la détérioration des relations entre Bruxelles et Ankara. D'une mesure d'exclusion à une autre, la Turquie paie d'un prix assez élevé son occupation de Chypre. En ne considérant que son seul intérêt national, si la Turquie avait de bonnes raisons pour intervenir dans l'île en 1974, elle n'en a pas nécessairement pour y demeurer indéfiniment. Mais jusqu'à quel point ne serait-elle pas devenue prisonnière de sa conquête ? Ainsi, comme les autres protagonistes, la Turquie serait aussi dans le camp des perdants, payant d'un prix de plus en plus élevé sa volonté de ne pas faire évoluer sa position et SOilrefus de se confonner au droit international.

L'histoire de Chypre est aussi celle des occasions manquées. A plusieurs reprises, un accord a été en vue, que l'intransigeance d'au moins l'une des deux parties a fait échouer. En 1947, la Constitution Winster jetait les bases d'une évolution vers l'autodétennination. C'était encore possible si la négociationMakarios-Hardingde février 1956 avait réussi. En 1960, malgré tous ses défauts, l'indépendance offrait encore un cadre d'évolution pacifique. Après les crises de 1963-1967,les pourparlersintercommunautaires ont plusieurs fois été près d'aboutir: d'abord en 1972, puis en 1974,quelques semainesavant le coup d'état.
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Depuis l'invasion turque, les négociations menées à Nicosie, à Genève ou à New York ont été des dialogues de sourds. Elles auraient pu déboucher sur un accord, si l'une des parties n'avait durablement exclu un compromis. Depuis l'acceptation de la candidature chypriote à l'VE, un espoir s'est levé. Nouvelle venue sur cette scène orientale, l'Union européenne avance à pas comptés. Elle ne s'est pas pressée de conclure un accord d'union douanière avec Chypre et a pris son temps pour examiner sa candidature. Déposée en 1990, celle-ci n'a fait l'objet d'un avis de la Commission qu'en 1993 et la décision d'ouvrir des négociations, qui remonte à mars 1995, ne s'est concrétisée qu'en 1998. Pendant ce temps, trois pays de l'AELE' sont devenus membres et dix pays d'Europe centrale ont déposé leurs candidatures. En dépit de la prudence de Bruxelles et des Etats membres, le dossier d'adhésion chypriote est maintenant bien avancé. Une conclusion favorable des négociations est jugée déterminante pour la solution du problème de l'île et pas seulement par les Chypriotes. Verra-t-on l'Union européenne réussir là où le Département d'Etat et les Nations Unies ont échoué? Les espoirs de Chypre seront-ils exaucés et le paradis perdu retrouvé?

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1

L'ILE D'APHRODITE

...

D'un caup de serpe. Cronos faucha les bourses de son père Ouranos qui furent emportées au large par les flots. Une blanche écume sorlait du membre divin, et au lieu dit «Petra tau Romiou». elle en vint à prendre laforme appelèrent précisément d'une déesse que les mortels Aphrodite «née de l'écume»
HÉSIODE, LA THÉOGONIE)

(D'APRÈS

uelle autre île est ainsi citée, dès la création du monde? Entrée dans 1'histoire par la mythologie, Chypre le lui a bien rendu. Aphrodite a bien fait la promotion de son île natale. Tenant son nom d'une plante odoriférante, le cyprus, Chypre est aussi devenue célèbre pour sa richesse en cuivre. C'est le métal qui prend le nom de l'île (cuivre, copper, cobre, kupfer, tous dérivés du grec kypro). S'il est vrai que Chypre ne possède ni la splendeur sauvage de la Corse, ni l'opulence agricole de la Sicile, ni même l'extraordinaire valeur stratégique de Malte, elle a tout de même plus qu'un peu de tout cela. Sans lui apporter tous les canons d'une éclatante beauté, la nature l'a dotée d'un charme bien à elle, qui la rend sans rivale.

Q

Les armes de la séduction Dans l'un des premiers chapitres de Citrons acides, Lawrence Durrell reprend les leçons de géographie de son hôte et an1i l'instituteur Panos. Sans avoir l'ambition d'at.

teindre ce niveau de poésie, nous rappellerons simplement les contraintes et les opportunités majeures de l'orographie et du climat de l'île. Avec 9 250 km2Chypre se situe au troisième rang des îles méditerranéennes, assez loin derrière .la Sicile (25 708 km2) et la Sardaigne (24 090 km2), et près de la Corse, un peu moins étendue (8 717 km2). Dans l'espace méditerranéen, c'est assez pour développer une forte personnalité. De part et d'autre du 35" parallèle, l'île est isolée dans le bassin orientaI : à la différence de la Sicile ou de la Crête, elle n'a pas d'archipels périphériques. Elle est relativement éloignée du continent. Les côtes turques sont à 70 km, celles de la Syrie à moins de 100 km. Sa fonne, «bizarre et sans grâce»2 a été comparée à celle d'une tortue ou à «une peau de vache clouée sur la porte d'une grange»3. A la différence de la Corse, ses 700 km de contours sont peu découpés. Famagouste, Larnaca et Limassol ont des rades largement ouvertes. Celle de Paphos est un peu mieux abritée, mais il n'y a que Kyrenia «seul port vraiment cycIadéen de l'île»4 à bénéficier d'un plan d'eau fenné. Ce n'est pas détenninant pour la vocation maritime de Chypre, qui a davantage bénéficié de sa situation d'ensemble que de l'abondance des sites portuaires. II n'y a pas de Toulon, de Bizerte ou de La Valette dans une île dont on a pourtant souligné la grande valeur stratégique. Pas non plus de «littoral rempart» qui puisse s'opposer à une pénétration vers l'intérieur. Dans les périodes troublées, Chypre a toujours été facilement pillée ou envahie et ses habitants ne sont presque jamais parvenus à faire échouer un débarquement. Pas non plus de «montagne dans la mer», qui fonde l'existence de bien des îles; de part et d'autre d'une plaine centrale, la Mesaoria5, deux ensembles de taille moyenne et de fonnes très différentes. Au sud-ouest s'élève le vaste massif du Troodos. D'origine volcanique, il culmine à I 951 m, le point le plus élevé de l'île. Son rôle est double; bien exposé, il a de la neige en hiver ce qui fait vivre une station de ski. Rafraîchi 20

en été, il bénéficie d'une deuxième saison touristique d'altitude. A peu de distance du sommet on peut voir la résidence du gouverneur britannique, construite avec le concours

d'Arthur Rimbaud, qui séjourna dans l'île à la fin. du
XIX" siècle. Le couvert forestier est fragile, mais le massif a été largement reboisé et un peuplement de cèdres préservé dans une vallée de l'ouest, le long de la route de Kykko à Panayia. Si une partie de ses pentes n'avait été éventrée par les exploitations minières, le Troodos n'aurait pas mauvaise allure. En tout cas, il soutient avantageusement la comparaison avec le Liban, où le déboisement est presque total. Les contreforts sont très étendus et inégalement peuplés. De nombreuses vallées sont à peu près vides d'habitants. D'autres ont de gros villages encore fortement peuplés comme Prodhomos, ou Galata et Kakopétria, avec des vergers de fruits tempérés, où l'on vient se rafraîchir en été. Les points de vue ne manquent pas : du tombeau de Makarios près de Kykko, on embrasse toute la partie occidentale de l'île. Des postes avancés comme l'éperon du monastère de Stavrovouni, on domine une bonne partie du littoral sud, autour de Larnaca. De l'autre côté de la Mesaoria, l'axe longitudinal du Pentadactyle domine la moitié nord de l'île, séparé de la mer par un trottoir de petites plaines. TIcourt comme une échine le long de la côte sur plus de 150 km. C'est la «chaîne gothique» de Durrell, étroite mais relativement élevée (1 024 m au-dessus de Lapithos), qui va à la rencontre de la Syrie par le doigt de gant du Karpas. Sa structure orographique est parallèle à celle du Taurus de Cilicie et de l'anti-Taurus (Amanus). En dépit de sa faible étendue, cette montagne est un obstacle important, que les conquérants venus du nord, y compris les Turcs en 1974, n'ont pas facilement franchi. Les défilés y sont courts mais étroits, hérissés de châteaux forts médiévaux (Saint Hilarion, Buffavento).
.

Les paysages ont des aspects plus montagnardsque ceux

du Troodos, avec des crêtes, des falaises et des cimes aiguës. Les couches calcaires sont riches en sources et les deux piémonts possèdent une agriculture prospère. On y cultive 21

les plus beaux agrumes de Chypre et une variété infinie de fruits et de légumes méditerranéens. Longtemps considérée, comme la plus belle de l'île, la côte nord aurait pu être couverte d'hôtels. Elle doit à l'occupation turque d'avoir échappé à la frénésie bétonnière, qui a ravagé le sud autour de Limassol et d'Ayia Napa. Kyrenia conserve son extraordinaire petit port circulaire, gardé à chacune de ses deux extrémités, par les tours massives du vieux château, qui contrastent avec le campanile effilé de l'église. Décrite par les voyageurs' du XIX' siècle comme un espace étouffant et désolé, la Mesaoria a perdu sa mauvaise réputation avec l'élimination du paludisme et des sauterelles. Elle est aujourd'hui inégalement cultivée, en fonction des possibilités d'irrigation. Lmgement ouverte sur la mer à l'est (Famagouste) comme à l'ouest (baie de Motphou), elle possède quelques lagunes littorales, dont celle de Larnaca qui a longtemps fourni le sel nécessaire à l'île. Paradoxalement pour une île qui a tiré sa fortune de ses relations avec le monde extérieur, cas unique en Méditerranée, Chypre a fixé sa capitale à l'intérieur des terres, au milieu de cette plaine. Dans une position centrale, Nicosie rayonne sur l'ensemble de l'île par un réseau de routes en étoile. Le climat est méditerranéen, avec des étés longs et chauds. L'hiver est doux, sauf dans le Troodos. Si celui-ci, avec 1 000 mm/an de pluie ou davantage, est une bonne réserve d'eau, le trait dominant est la sécheresse. Avec de fortes variations inter annuelles, la moyenne se situe autour de 300 mm dans la Mesaoria, ce qui est insuffisant pour la culture des céréales. Il tombe 500 mm dans la zone côtière ce qui est mieux, mais difficile à gérer sans irrigation, compte tenu de l'iITégularité des pluies et de la chaleur estivale. Aussi longtemps que l'agriculture n'a pu recourir qu'à des systèmes d'alimentation par gravité, Chypre n'a pu disposer que d'une superficie irrigable réduite. Elle s'est progressivement accrue par le pompage de la nappe phréatique avec des éoliennes dans la région de Famagouste et surtout les grands travaux engagés depuis l'indépendance.

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Prospérité

et opulence

antique

Dès le début du m. millénaire avant J.-C., Chypre attire les immigrants à cause de la richesse de ses mines et de ses forêts.Les fouillesarchéologiquesont révéléson peuplement néolithique originaire d'Asie mineure, les «Etéochypriotes». Les remarquables statuettes de terre cuite du musée archéologique de Nicosie témoignent de leur savoir-faire et de leur imagination. L'importance de ses mines désignait Chypre pour être l'un des centres de l'âge du bronze.Au milieu du lIemillénaire, Chypre reçoit ses premiers colons mycéniens. Au XIIIesiècle avant J.-C., les Achéensdébarquentdans l' èst du Karpas, sur une côte qui a gardé leur nom. TIsvont peupler progressivementl'ensemble de l'île qui se rattache alors à la civilisation de la Grèce archaïque.Chypre est citée dans les poèmes homériques: l'un des rois de l'île fait présent de sa cuirasse à Agamemnon et le frère d'Ajax, Teucer fonde Salamine' après la chute de Troie. Autour de 1000 avant I.-C. neuf royaumesvilles existent à Chypre, avec des localisationsproches des agglomérations actuelles: Paphos, Kurion et Amathonte (Limassol), Kition (Larnaca), Ledra (Nicosie), Salamine(Famagouste)Cérynie (Kyrenia), Marion (Polis). Pour la Bible, l'île est réputée «ionienne», c'est-à-dire grecque, mais elle possède une minorité phénicienne,à Kition et à Amathonte,sur le littoral qui fait face au Liban. Chypre est naturellementprospère: elle a de bons terroirs agricoles pour nourrir une population nombreuse, les ressources du bois et du cuivre pour l'artisanat (métallurgie et poterie). Alliés aux «peuples de la mer», les Chypriotes sont des commerçants et des navigateurs actifs. Dans l'espace développé qu'était le bassin oriental de la Méditerranéede l'époque, ils commercialisentleurs produits et ceux des régions continentalesmoins développées. Face aux grands empires, Chypre a toujours été vulnérable, puisqu'elle n'a rien d'une «île forteresse». Il semble que ses rois n'aient guère eu de problèmes avec les
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pire achéménide,la situationde l'île est complètementmodifiée. Au lieu d'être un avant-poste vulnérable de l'hellénisme au large de côtes asiatiques plus ou moins hostiles, Chypre se retrouve au centre d'un bassin est-méditerranéen entièrement dominé par la civilisation hellénistique. Si l'île n'y retrouve pas son indépendance, elle s'accOmmode assez bien de ses nouveaux maîtres: les Antigonides de Macédoine, puis les Lagides d'Égypte. Comme le reste de la région, Chypre connaît une période brillante, révélée par les découvertes archéologiques. Les villes sont enrichies par le commerce et la prospérité de l'arrière pays agricole. En 58 avo I.-C., les Romains soustraient Chypre à la domination égyptienne. Bien que l'île n'ait pas été soumise au tenne d'une guerre, elle est réduite au rang de dépendance de la province de Cilicie. Elle est aussi dévastée par des gouverneurs rapaces, Marcus Caton et Clodius Pulcher, qui emploient des méthodes similaires à celles de Verrès en Sicile8.Nommé proconsul en 51, Cicéron trouve l'île dans un état lamentable. Installé à Paphos qui devient la capitale, il réduit les impôts et rétablit la sécurité. Après la bataille d'Actium, l'ensemble du bassin méditerranéen entre dans une longue période de paix. Chypre connaît alors une nouvelle prospérité, magnifiée par la splendeur de ses villes. Capitale de l'île, centre du culte d'Aphrodite, Paphos vit sa plus belle époque, comme le 24

Egyptiens et les Assyriens, à qui ils ont souvent payé tribut, sans aliéner leur autonomie. Avec les Perses, la coexistence est plus difficile. Initialement, Chypre n'a pas été réduite en satrapie7. Les villes ont gardé leurs rois. Mais le contrecoup des guerres médiques aggrave leur sujétion. Alliés des Grecs, les rois de Chypre multiplient les faits d'annes glorieux, mais restent soumis aux Perses. L'île n'est pas assez éloignée du centre de l'empire pour échapper aux Achéménides et à leurs alliés phéniciens. Après la victoire d'Alexandre sur les Perses à Issos (333 avo 1.-C.), les rois de Chypre retrouvent assez d'autonomie pour soutenir le Macédonien engagé dans une campagne difficile contre les cités phéniciennes. Avec la chute de l' em-

montrent les superbes mosaïques découvertes en 1962. Sur la côte orientale, Salamine devient un grand centre commercial. Découvert en 1959, son théâtre pouvant contenir de 15 000 à 20000 spectateurs, était plus vaste que celui d'Epidaure. Avec l'hellénisme, la foi chrétienne représente la deuxième racine de hi civilisation chypriote. L'évangélisation de l'île s'appuie sur un ensemble de faits historiques et de légendes difficiles à dissocier. La tradition attribue à Kition (Larnaca) le privilège d'avoir accueilli Lazare après sa résurrection et pour les 30 années de sa «seconde vie». L'église de Larnaca aurait été sa sépulture, les reliques du saint ayant été transférées à Constantinople, puis à Marseille. En 45, Barnabé et Paul de Tarse débarquent à Salamine, où vit une importante communauté juive. Ds n'y rencontrent pas un grand succès, mais parviennent à approcher et à convertir le gouverneur de l'île, le Romain Sergius Paulus. C'est une fierté des Chypriotes d'avoir été le premier pays au monde à avoir ainsi bénéficié d'un «gouvernement chrétien». En dépit de quelques persécutions, la christianisation de Chypre est assez rapide. Au m'siècle, on compte déjà une dizaine d'évêchés dépendants du siège métropolitain de Salamine, devenu peu après la nouvelle capitale de l'île sous le nom de Constantia. Le transfert marque le basculement définitif du centre de gravité de Chypre vers l'est. La région de Paphos décapitalisée restera jusqu'à ces dernières années un ensemble isolé, séparé des autres régions par l'écran du Troodos et longtemps économiquement défavorisé. Le christianisme chypriote acquiert ses lettres de noblesse après la visite de l'Impératrice Hélène, mère de Constantin en 327. Son passage coïncide avec de fortes pluies qui délivrent l'île d'une longue période de sécheresse. Elle laisse à Chypre un morceau de la vraie croix déposé dans un nouveau monastère qu'elle a fondé à Stavrovouni (la montagne de la Croix). Sur un éperon rocheux, à 750 m d'altitude, le sanctuaire domine la plaine de Kition. Superbe au coucher du soleil, il accueille le voyageur aérien venu d'Athènes qui entame sa descente sur Larnaca. Dépendante du siège d'Antioche, l'église de Chypre

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acquiert progressivement son autonomie. Déjà proclamée au concile d'Éphèse en 431, elle est confirmée par l'empereur Zénon en 488. En échange d'une copie de l'évangile de saint Mathieu opportunément découverte dans le tombeau de
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Barnabé, l'archevêque Anthémios obtient des privilèges
impériaux: la pourpre, le sceptre et le droit de signer à l'encre rouge pour lui et ses successeurs. Pour les Chypriotes, c'est la symbolisation de leur indépendance ou plutôt de leur rattachement direct, sans intermédiaire, à la puissance suprême du moment. Ces. privilèges confirment le rôle primordial de l'archevêque et vont lui ouvrir le chemin du pouvoir tempore.. Il sem. chef de la communauté grecque, «ethnarque», quand l'île sera tombée sous la domination d'une puissance non orthodoxe. La paix romaine n'est troublée que par la révolte juive qui affecte Salamine où se trouve la communauté la plus importante. L'île est aussi frappée par des séismes périodiques qui détruisent plusieurs fois les villes. Le sanctuaire d'Aphrodite à Paphos en est la victime à l'époque d'Auguste, qui prend en charge les frais de reconstruction. En 365, c'est la ville de Kurion qui est anéantie. Les fouilles réalisées à partir de 1984 ont permis de retrouver une partie de la ville dans l'état où l'avait laiss'é le cataclysme'. Pendant la période du Bas empire et les premières années de l'âge byzantin, la situation économique de l'île s'est dégradée, comme celle de nombreux pays de la région. La population, estimée à 200 000 h au premier siècle après lC. est réduite par l'effet des sécheresses et des épidémies. L'administration byzantine, lourde et tracassière, n'est pas de nature à sortir l'île de son marasme. A partir de 632, Chypre subit les invasions arabes. Cette année-là, le khalife Abou Bakr attaque Kition et perd sa fille au cours de l'opération. En 647, nouveau raid de Moawiyya, gouverneur de Syrie et fondateur de la dynastie ommeyyade. Il saccage Kition et les autres villes qu'il peut saisir. Pendant sQn séjour, sa femme meurt. Elle est enterrée avec la fille d'Abou Bakr dans le petit mausolée d'Um Haram, reconstruit par les Turcs près de la saline à la sortie de l'aéroport 26

actuel de Larnaca. C'est le premier symbole de l'Islam en terre chypriote, nouvelle preuve de son appartenance conjointe aux civilisationsde l'Orient et de l'Occident. C'est aussi le seul vestige de la période arabe. A la différence d'autres îles méditerranéennes comme la Sicile, elle n'a
apporté à Chypre que des ruines.

Depuis la bataille du Yannuk (636) et la capitulation de Césarée, les Arabes ont chassé les Byzantins de la côte syrienne. Quelques années plus tard, la conquête d'Alexandrie (643) leur assure celle de l'Égypte. Au lieu d'occuper le centre d'un bassin est-méditerranéen dominé par l'hellénisme, Chypre retrouve la position aventurée qui avait été la sienne pendant les guerres médiques, celle d'une île menacée par un continent hostile. L'empire byzantin est lui-même trop attaqué pour secourir sa lointaine possession. Constantinople est assiégée une première fois par une flotte arabe en 673. Lors du deuxième siège de 717, l'envahisseur s'appuie sur un puissant corps expéditionnaire. L'Asie mineure presque tout entière est alors entre ses mains. Comme à, chaque fois qu'elle-même ou ses protecteurs ont perdu la maîtrise de la mer, Chypre est devenue indéfendable. Les raids arabes se succèdent, ruinant le littoral. Dans l'intervalle des pillages, les habitants doivent payer tribut conjointement aux Arabes et aux Byzantins. Fuyant les plaines ravagées, les derniers habitants se réfugient dans le Troodos. Il ne reste plus grand-chose des splendides agglomérations antiques. En 891, les survivants découragés sont évacués par la flotte byzantine et installés sur la côte européenne de l'Hellespont (Dardanelles). C'est la fin d'une longue période de l'histoire de Chypre. Mais l'empire byzantin a résisté. Au début du IX' siè.cle, il parvient progressivement à repousser les Arabes au-delà du Taurus. A la fin du X' siècle, la dynastie macédonienne reprend pied en Syrie. Pour les insulaires, qui avaient mal supporté leur exil et étaient revenus dans l'île au cours des années 900-910, la situation ne s'améliore qu'avec les
victoires de Nicéphore Phocas, qui écartent défmitivement le

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péril arabe en 964. Chypre peut alors entamer sa reconstruction. Les villes sont rebâties sur des sites nouveaux, bien que peu éloignés des précédents. A côté des mines de Constantia est construite Ammokhostos (Famagouste), entre Amathonte et Kourion, Lemessos (Limassol). Kition est remplacée par Larnaca, Ledra par Levkosia (Nicosie). A l'exception de Stavrovouni qui n'a pas souffert, les grands monastères sont restaurés et d'autres créés (Kykko), dans un contexte de renouveau de la vie monacale et de rétablissement de l'influence de l'Eglise. Plus efficace que pendant les périodes antérieures, la nouvelle administration byzantine favorise le renouveau économique.

Le Moyen Age latin
L'affaiblissement des empires arabes n'a pas rétabli la sécurité en Méditerranée. Malgré leurs efforts, les Byzantins ne sont pas parvenus à reprendre le contrôle de Jémsalem et de la côte syrienne. En 1071, la défaite de Manzikert ouvre aux Seldjoukides l'intérieur de l'Asie mineure. Vingt ans plus tard, les Turcs sont au bord de la mer de Marmara. L'empire grec est entré dans une nouvelle période de décadence. C'est après en avoir pris conscience et acquis la suprématie maritime que les Latins s'engagent à leur tour en Orient. La première Croisade (1096-99) assure la reconquête de Jémsalem. Avec la soumission par les Francs des ports de la côte syrienne, Chypre se trouve au contact d'un nouvel état chrétien. L'installation des Croisés n'aurait peut-être pas changé le statut de Chypre si les gouverneurs de l'île n'étaient entrés fréquemment en conflit avec Constantinople. C'est le cas en 1184 avec Isaac Comnène, qui se déclare indépendant, mais affaiblit sa position en opprimant durement les insulaires. A cette époque, trois vaisseaux en route pour la troisième Croisade font naufrage à Limassol en 1191. Le cupide Isaac s'empare des navires et de leurs passagers, dont la sœur et la fiancée de Richard Cœur de Lion. Pour les libérer, le roi

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d'Angleterre fait la conquête de l'île, où il n'est pas trop mal accueilli par la population lassée de son tyran. Mais Richard ne sait pas quoi faire de Chypre qu'il vend aux Templiers, supposés mieux à même de l'exploiter. Funeste erreur: en quelques mois, les Chevaliers qui se sont fait détester doivent faire face à une révolte généralisée. Richard reprend possession de l'île et la vend pour 100 000 besan~ d'or au roi de Jérusalem Guy de Lusignan. Le royaume latin de Chypre est fondé, dans la lignée des autres états croisés. Pour le nouveau roi, il s'agit déjà d'un refuge, puisque la victoire de Saladin à Hattin en 11871' a privé de sa capitale et d'une grande partie de ses états. L'entrée de Chypre dans la sphère occidentale précède de peu celle d'une partie importante de l'empire byzantin. En 1204, après le détournement de la quatrième croisade, Constantinople tombe aux mains des Latins. Est-ce le début d'un nouvel état, qui serait en mesure de lutter plus efficacement contre les Turcs et de dominer l'Orient? Encore faudrait-il avoir un projet politique durable, Installés en Syrie depuis plus d'un siècle, les Croisés restent dépendants d'un modèle politique complètement inadapté aux réalités orientales. Bien que l'Europe connaisse déjà des formes d'organisation plus élaborées, comme le royaume anglo-normand des Plantagenêts, les nouveaux maîtres de Chypre transposent la logique féodale des «Assises de Jérusalem», Comme les autres états latins, Chypre aura des rois faibles entourés d'une aristocratie remuante et divisée. A la différence des Arabes quand ils ont conquis la Syrie et l'Égypte alors chrétiennes, les Croisés n'ont pas réalisé qu'un groupe restreint, ne disposant que d'une supériorité militaire nécessairement temporaire, ne pouvait réaliser une construction politique durable sans respecter les particularismes religieux. Etablir l'Eglise latine à Jérusalem était déjà délicat, compte tenu de la préexistence de nombreuses autres communautés chrétiennes, qu'il aurait été plus habile de coordonner que de chercher à convertir. Il était encore plus surprenant de vouloir imposer l'Eglise latine à Chypre, où la population tout entière était restée
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orthodoxe,donc chrétienne.Il a pourtantété décidéde superposer au clergé local un épiscopat latin: un archevêque à Nicosie et trois évêques à Famagouste,Limassol et Paphos. Commeil fallait bien vivre, la nouvellehiérarchiea été dotée de biens confisqués à l'Eglise orthodoxe.Ce fut aussi le cas des ordres catholiques quand ils sont venus s'installer à Chypre. Privé de tout soutien extérieur après la chute de Constantinople(1204), l'épiscopat orthodoxe a été placé en position subordonnée par le concile de Famagouste (1222). Les évêchésgrecs ont été réduitsde 10à 4 et transférés dans des villages. Le siège de Limassol a été déplacé dans une localité qui prendra le nom significatif d' «Episkopi». L'asservissement de l'église grecque, avec sennent de fidélité obligatoire des évêques orthodoxesà l'archevêque latin, a été confinné par une bullepapale (<<bulla cypria»)de 1260. Conscientsdès inconvénientspolitiquesde ce régime, les
rois de Chypre ont tenté de s'en démarquer. Après le concile

de Famagouste, la reine régente Alix demande au pape de suspendre la mise en œuvre des décisions de 1222. Mais la puissance de la papauté est si grande à l'époque, que les rois n'osent pas s'opposer aux volontés, même extrêmes, de ses envoyés. Les clercs grecs dissidents sont emprisonnés, parfois brûlés comme hérétiques. Mais l'ensemble de la population est solidaire de son cleIgé. La hiérarchie latine ne peut compter que sur la fidélité des immigrés d'Occident. Entre Grecs et Latins, se creuse un fossé profond, en grande partie lié au problème religieux. Le régime social de l'île est aussi modifié par l'introduction du régime féodal. La majorité des habitants, les «parèques» sont maintenus dans un système proche du servage, avec les obligations attachées à cette condition en Occident. Au dessus, les perpiriarii sont à peine mieux traités, puisqu'ils ont échangé leurs trois jours par semaine de corvée contre un impôt en argent. Les paysans libres ifrancomates ou élephtères) sont une petite minorité. Les Latins ne sont nombreux que dans les villes: chevaliers 30

venus de France avec leur suite et un nombre croissant d'artisans et de commerçants vénitiens et génois. En dépit des dysfonctionnements de son régime politique, la période latine correspond à un grand essor économique. Au XIIIe siècle, le royaume participe avec les derniers postes francs de la côte du Levant à la prospérité générale. Au XIVe siècle, Chypre est devenue le point de contact le plus actif entre Orient et Occident. Depuis la perte. de Saint Jean d'Acre en 1291, les Croisés n'ont plus de comptoir sur le continent, les marchands se sont repliés sur Famagouste. L'île bénéficie aussi des flux qui traversent l'Anatolie orientale par le royaume chrétien de petite Arménie (Cilicie), vers l'Asie centrale mongole et chinoise. Chypre produit aussi des denrées réputées, qui se vendent dans tout l'Occident chrétien. Le sucre de canne est extrait des plantations de Kolossi, un domaine des Hospitaliers de Saint Jean près de Limassol et l'un des fiefs les plus riches de l'île. Les vins doux liquoreux comme la Commandaria, encore commercialisée aujourd'hui, font le tour de la Méditerranée. L'artisanat local est déjà célèbre avec les broderies de Letkara,les soieries de Paphos et des draps d'or ou «camelots» très réputés dans les châteaux d'Occident. Les chroniqueurs célèbrent la prospérité fantastique de Famagouste, où les filles des marchands avaient plus de joyaux que celles des grands nobles français. Avec une architecture fastueuse, la ville est à ce moment un lieu de concen-

tration de richesse resté proverbial, des exigences de ses courtisanes aux extravagances somptueusesdes marchands génois et vénitiens. Dans la vieille ville de Famagoustetoujours entourée de ses remparts du MoyenAge, dans ce qui est devenu le quartier turc, les vestiges sont encore abondants.Si les 365 églises dénombrées par les chroniqueurs n'existent plus, il en
reste au moins une douzaine. La cathédrale Saint Nicolas est

un magnifique spécimen gothique du XIVesiècle inspiré de Reims et de Troyes.Après la chute de Saint Jean d'Acre, le$ rois de Chypre venaient y ceindre la couronnede Jérusalem. Transformée en mosquée comme la plupart des églises 31

latines de Chypre, elle témoigne de la transpositiondes civilisations. On peut aussi retrouver une réplique de la Sainte Chapelle (Saint GeoIges des Latins) et toutes les formes de transition entre les architectureslatine et orthodoxe. L'investissement des bénéfices du commerce dans la construction monumentale. a aussi bénéficié aux autres parties de l'île. Au centre de Nicosie, la cathédrale Sainte Sophie,où l'on couronnaitles rois, a égalementété transformée en mosquée et flanquée de deux minarets. Plusieurs autres églises ont connu la même évolution,comme l'église des Augustins (mosquée Omerieh) dans la partie sud de la vieille ville. A Bellapais, au sud de Kyrenia, subsistent les restes d'une abbaye franque inspirée du Palais des papes à Avignon,dans un paysagesplendidequi dominela côtenord. Ses arcs gothiques s'allient sereinementavec les palmiers et la végétation méditerranéenne. Comme en témoignent ses pierres tombales, le royaume croisé était aussi un royaume francophone,où se sont illustrésdes chroniqueursen langue française (philippe de Navarre) à côté des écrivains grecs
(Léon Makhairas). La construction politique était faible et l'est restée. L'histoire du royaume est marquée par les guerres de succession, les assassinats des rois et l'indiscipline des chevaliers, sans compter les querelles de marchands vénitiens et génois. Mais ces rois sont riches et peuvent parfois mener une politique extérieure active. A la fm du xm. siècle, le roi Pierre 1er possède une flotte redoutée qui lui permet de soumettre les émirs de la côte pamphilienne et de prendre Alexandrie en 1365, bien que ce haut fait d'armes, suivi d'un épouvantable pillage, reste sans lendemain. Car la côte d'Asie mineure est tombée graduellement aux mains des Turcs. A la fin du XIV" siècle, Chypre est isolée dans un bassin est-méditerranéen entièrement dominé par des états musulmans. Si le royaume conserve son autonomie et sa prospérité, il est devenu tributaire des Mamelouks d'Égypte. Dans l'île, les intérêts de Venise sont alors prépondérants. Après avoir réussi à écarter ses rivaux génois, la Sérénissime 32