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Cisterciens dans les guerres

De
321 pages
A partir de témoignages officiels, de récits et de la correspondance des moines de l'abbaye N.D des Dombes engagés dans les guerres de 1870, de la Grande guerre et de 1939-1945, l'auteur retrace l'horreur de ces guerres et l'héroïsme des combattants. En 1946, le gouvernement de la France décerna à l'abbaye les insignes de chevalier de la Légion d'honneur. Des récits très denses illustrent cette histoire tragique.
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Cisterciens dans les guerres

Religions et Spiritualité
collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l’Université de Paris XII

La collection, ouverte aux grandes religions, publie des études, des biographies, des inédits et des textes anciens ou méconnus.

Titres déjà parus
Dom Bernard Christol, Contes et nouvelles des Dombes sous le soleil de Dieu, 2006. Bruno Bérard, Jean Borella : La révolution métaphysique. Après Galilée, Kant, Marx, Freud, Derrida. Préface du P. Michel Dupuy, Apostille de Jean Borella. 2006. Stéphane-Marie Barbellion, Bioéthique du début à la fin de la vie humaine. Préface du professeur E. Sapin, 2006. André Thayse, Vers de nouvelles alliances. La Genèse autrement, 2006. Pierre Egloff, Dieu, les Sciences et l’univers. L’homme interplanétaire, 2006. Philippe Leclercq, Comme un veilleur attend l’aurore. Ecritures, religions et modernité, 2006. Mario Zanon, J’ôterai ce coeur de pierre, 2006. Anne Doran, Spiritualité traditionnelle et christianisme chez les Montagnais, 2006. Vincent-Paul Toccoli, Le Bouddha revisité, ou la genèse d’une fiction, 2006. Dom Dorothée Jalloutz, Cisterciens au Val-des-Choux et à Sept-Fons. Règlements généraux. Texte présenté par Fr. Placide Vernet, 2005. Jean-Paul Moreau, Disputes et conflits du christianisme dans l’Empire romain, 2005. Bruno Bérard, Introduction à une métaphysique des mystères chrétiens, en regard des Traditions bouddhique, hindoue, islamique, judaïque et taoïste, 2005. Erich Przywara (trad. de l’allemand par Philibert Secretan), ... Et tout sera renouvelé. Quatre sermons sur l’Occident, suivis de Luther en ses ultimes conséquences, 2005. Jean-Dominique Paolini, D’Aphrodite à Jésus. Chroniques chypriotes, 2005. André Thayse, A l’écoute de l’origine. La Genèse autrement, 2004. Etienne Goutagny, Cisterciens en Dombes, 2004. Mgr Lucien Daloz, Chrétiens dans une Europe en construction, 2004. Philibert Secretan, Chemins de la pensée. A l’ombre de la théologie, 2004. Athanase Bouchard, Un prêtre, un clocher, pour la vie, 2004. Michel Covin, Questions naïves au christianisme, 2004. Vincent Feroldi (dir. de), Chrétiens et musulmans en dialogue : les identités en devenir. Travaux du Groupe de recherches islamo-chrtéien (GRIC), 2003.

Fr. Etienne Goutagny, moine de Cîteaux

Cisterciens dans les guerres
L’abbaye N.D. des Dombes en 1870-1871, 1914-1918, 1939-1945

Préface du général d’armée Jean-Pierre Kelche, grand chancelier de la Légion d’honneur

L’Harmattan

Préface
du grand chancelier de la Légion d’honneur
Les événements s’écoulent, les yeux qui les ont vus se ferment, les traditions s’éteignent avec les ans, comme un feu qu’on n’a point recueilli ; et qui pourrait ensuite pénétrer le secret des siècles ? Victor Hugo

Si j’ai accepté de préfacer ce livre, c’est essentiellement par respect pour les Cisterciens des Dombes auxquels leur courage et leur conduite pendant la seconde guerre mondiale ont valu, à titre tout à fait exceptionnel, de recevoir collectivement les insignes de la Légion d’honneur. Seules trois autres collectivités connurent pareil hommage : la Croix Rouge Française pour son action et son dévouement depuis sa création, le Réseau Résistance des Postes Télégraphe Téléphone ainsi que la Société Nationale des Chemins de fer Français pour leur participation essentielle à la libération du territoire, que ce soit par l’importance des renseignements recueillis ou encore par les actes de combat gravés à jamais dans les mémoires. Que venait donc faire une poignée de moines cloîtrés dans un lieu désert, conformément à la tradition cistercienne, aux côtés des milliers de secouristes de la Croix Rouge ou d’agents des PTT et de la SNCF ? J’y vois un geste symbolique ; en reconnaissant officiellement les mérites d’une collectivité, même de faible importance, le gouvernement d’alors a voulu faire savoir que de nombreux groupes, associations, familles, clubs ou encore communautés ont eu un comportement tout à fait exemplaire pendant la période 19401945, participant ainsi à la victoire finale. Les moines des Dombes étaient avant tout des hommes, presque comme les autres, formant un groupe soudé par une unité

de pensée certaine, mais très diversifié dans ses individualités. C’est ce groupe qui, de tout temps, a défendu les valeurs spirituelles de son pays et qui, dans un contexte particulier, pour une cause juste, autour d’un chef doté d’un charisme certain, le Père Bernard, a su se transcender pour défendre cette fois des valeurs matérielles aussi. Tous n’étaient pas également engagés, mais tous participaient, à leur manière, à l’effort de la communauté, au risque d’y laisser leur vie. Un tel sursaut collectif est bien Français, l’histoire de notre pays en fourmille, il se produit encore et n’est pas près d’abandonner le caractère de nos compatriotes, ce qui est rassurant pour l’avenir. * * * Ce livre présente, à mes yeux, un autre intérêt tout aussi important, il raconte un siècle d’histoire militaire de la France. Mais par rapport aux nombreux ouvrages parus avec le même objectif, il est plus complet ; plusieurs recueils de « lettres de poilus » font revivre 14-18, des témoins de 39-45 sont encore vivants, mais pour la guerre de 1870, n’existent que quelques rares écrits de cette période douloureuse d’un conflit dont la France n’est pas ressortie victorieuse. Or là, c’est le contraire, le chapitre le plus riche est effectivement celui relatif à cette époque, très certainement parce que, l’école n’étant pas encore obligatoire, la plupart des soldats ne savaient pas vraiment lire et écrire, contrairement aux moines qui d’une part, et même s’ils n’étaient pas très érudits, avaient reçu un minimum d’instruction, et d’autre part avaient l’habitude de méditer et de procéder quotidiennement à un examen de conscience. Bien sûr ces témoignages, produits dans leur simplicité et leur sécheresse, méritaient d’être placés dans un contexte élargi, ce que le professeur et madame Moreau ont parfaitement réussi, pour être mieux compris. Après avoir lu ces pages avec un très grand intérêt, l’ancien Chef d’Etat-major des Armées que je suis, n’hésite pas à affirmer que les moines des Dombes ont, sur bien des points, été exaucés : toutes leurs critiques paraissent de nos jours non fondées. La primauté accordée au renseignement, l’acquisition de moyens de 6

commandement et de communication parmi les plus performants au monde permettent aujourd’hui de planifier et de conduire les opérations avec beaucoup de maîtrise et d’assurer sereinement et complètement leur soutien logistique. De même, les efforts consentis dans le domaine de la formation des hommes et en particulier de celle des officiers sont absolument remarquables. Loin de toute « repentance », les moines ont simplement témoigné, montrant les imperfections du système et aussi le courage et les faiblesses des hommes. Au lecteur de se forger sa propre idée et d’arriver, je l’espère, à la même conclusion que moi : la France est peuplée d’hommes et de femmes capables de mettre toutes leurs forces au service d’une cause en oubliant leurs égoïsmes et leurs particularismes. * * La lecture de ce livre est donc à conseiller et à méditer, d’abord elle est enrichissante, mais surtout elle réconcilie avec le passé et donne confiance pour l’avenir. Un dernier mot pour les moines eux-mêmes que je remercie, à la fois ceux qui ont écrit, faisant ainsi mentir Victor Hugo cité au début de cette préface, et le P. Etienne Goutagny, qui a exploité ces textes, en leur dédiant ce proverbe soufi : Beaucoup s’agitent à la surface de la planète qui sont cependant des âmes mortes ; beaucoup, enfouis au coeur de la terre, reposent mais sont bien vivants. *

Le général d’armée Jean-Pierre Kelche

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____________ Note importante : sauf pour les textes dont l’orthographe était très déficiente et dont, de ce fait, la lecture aurait été pénible, nous avons reproduit les documents d’archives sans modification de leur forme primitive (grammaire et orthographe), afin de conserver autant que possible l’authenticité des récits. Pour certains mots ou formules, de courtes explications pourront être insérées entre parenthèses et en plus petits caractères que ceux du texte principal. Les citations ou les conversations sont en italique sans guillemets. Abréviations et sigles : R.P. pour Révérend-Père Abbé ; F. et P. pour Frère et Père ; FF. pour Frères ; Arch. Dombes : Archives de l’abbaye N.D. des Dombes ; FFI : Forces Françaises de l’Intérieur ; FTP : Franc-Tireurs et Partisans.

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Introduction
Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles Couchés dessus le sol à la face de Dieu Charles Péguy, Eve

Chaque Français devrait avoir lu L’étrange défaite, l’analyse étonnamment lucide, entreprise dès juillet 1940 par Marc Bloch1, sur ce qu’il a appelé le plus atroce effondrement de notre histoire. En 1871, il avait eu des prédécesseurs modestes, mais au regard incisif, en la personne de moines de l’abbaye N.D. des Dombes qui, après avoir été mobilisés, racontèrent leur parcours guerrier avec une fraîcheur d’âme non dénuée d’esprit critique. Rappelons les éléments militaires du conflit. Napoléon III étant informé des sentiments belliqueux de la Prusse, le maréchal Niel, ministre de la Guerre, établit en 1868 un plan qui devait porter l’armée française à 400.000 hommes sur le pied de paix, et à 700.000 sur le pied de guerre ; on organiserait aussi une Garde nationale mobile (les « mobiles » ou « moblots »), armée auxiliaire composée des exemptés et remplacés de différentes classes d’âge. Le projet souleva une telle opposition politique 2 que l’empereur n’osa pas aller outre, contrairement à Bismarck en Prusse. Les Mobiles furent créés sur le papier, mais leur instruction fut réduite à rien faute de crédits. La déclaration de guerre par la France le 19 juillet 1870, puis les revers subis, obligèrent à des mobilisations hâtives ; il y eut beaucoup d’hommes sous les drapeaux, mais rares étaient les soldats bien formés : Je n’ai rien à dire de nos exercices, écrivait un moine de l’abbaye N.D. des
____________ 1. Marc Bloch, L’étrange défaite. Folio Histoire, Gallimard, Paris. - Marc Bloch naquit à Lyon le 6 juillet 1886. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, professeur à la Sorbonne, il fut officier d’infanterie durant la Grande Guerre, officier d’Etat-Major en 1939-1940, résistant au mouvement Combat, puis à Franc-tireur. Il fut arrêté en mars 1944 et torturé par la Gestapo de Lyon. Il mourut sous les balles allemandes le 16 juin 1944, abattu avec 29 autres, dans un champ, à Saint-Didier-de-Formans (Ain). 2. La bourgeoisie préférait un service militaire sélectif et long, garant de l’ordre social. Au contraire, en 1869, Gambetta réclama la suppression des armées permanentes, un service militaire court et des réserves importantes.

Dombes, Frère Pacôme, mobilisé au 16ème régiment de Mobiles, si ce n’est que nos chefs nous débitaient la leçon qu’on leur avait apprise à eux-mêmes une heure auparavant3. La guerre qui devait être une promenade de santé pour une armée à qui ne manquait pas un bouton de guêtre, selon le mot malheureux du maréchal Leboeuf, fut un désastre : l’armée prussienne nombreuse, instruite, aux solides réserves, domina les troupes françaises mal encadrées par des officiers et des sous-officiers peu formés, placés sous la direction de quartiers généraux dont l’insuffisance était flagrante. Des moments de bravoure pendant la guerre de 1870, il y en eut pourtant, mais ils furent souvent le fait de la troupe, remarquait Eugène Grenest4, et ils ne furent pas exploités par un haut commandement qui, depuis la conquête de l’Algérie (Albert Malet5) avait désappris la guerre savante contre des troupes régulières et contre des généraux de métier. Le diagnostic de Grenest sur la bataille de Héricourt était sévère : On vit une dixième, une vingtième fois, dans cette guerre, nos chefs, après un succès dû à la valeur de nos troupes, n’être pas capables d’en profiter, ne pas savoir ce qui se passait devant eux, et, plus malheureusement encore, ne pas vouloir admettre que des Français pussent battre des Prussiens. Cela n’entrait jamais pour eux dans les choses possibles. Cette faiblesse fut celle de tous nos généraux. Malet (l.c.) complétait le diagnostic : On pensait que la bravoure suffisait à tout, et permettait toujours de « se débrouiller », comme on avait fait en Crimée ou en Italie. On dédaignait l’usage des cartes certains officiers ne savaient pas les lire - au point qu’un unique exemplaire de la carte de la Moselle paraissait devoir suffire pour un corps d’armée. On ne savait ni s’éclairer, ni se garder. Un officier dirigeant une reconnaissance de cavalerie, au lieu de fouiller le pays, se bornait à l’explorer d’une éminence, à la lorgnette, et n’ayant pu voir l’ennemi caché tout près dans un pli du terrain,
____________ 3. Les Mobiles manoeuvraient avec des manches à balai, faute de fusils. 4. E. Grenest (1895) L’Armée de l’Est. Relation anecdotique de la campagne de 187071. Garnier frères, Paris, p. 367. Un beau livre, bien illustré. 5. A. Malet (1913) L’époque contemporaine. Hachette, Paris, pp. 485-486. - Marc Levatois a montré (Colloque sur les Maisons d’Education de la Légion d’Honneur, Saint Denis, mai 2006) la grande insuffisance de l’enseignement de la géogaphie en France jusqu’après 1871. L’auteur cite le cas du jeune Ferdinand de Lesseps qui faillit échouer au baccalauréat en 1822 faute d’avoir su définir les points cardinaux ! Cela explique l’incapacité à lire les cartes, signalée par Albert Malet, des officiers de 1870.

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rentrait avec ses cavaliers, assurant que tout était tranquille. Aussi l’on ignorait tout de l’adversaire qui savait tout de nous. On retrouve ces éléments dans le récit d’un Frère resté anonyme : au moment où sa compagnie d’éclaireurs allait trouver les Prussiens dans l’Yonne, ses camarades causèrent avec des jeunes dames encore assez jolies venues tourner près d’eux (on voit qui elles étaient). Le Frère pensait que leurs « maris » avaient pu porter à l’ennemi la mise en route des soldats et le but de l’expédition, c’est-à-dire le renseigner. Puis le commandant expliqua à la troupe qu’il avait visité le terrain avec le maire... sur le cadastre, et que l’on attaquerait les Prussiens de nuit, dans la ferme isolée où on les pensait retranchés, indication donnée sans doute par des villageois (en Alsace, des militaires se renseigneront près d’un paysan qui tirait sa vache sur la route). L’unité rencontra d’abord des uhlans qui observaient les mouvements français et qui abattirent deux hommes, puis, après avoir attaqué la ferme et essuyé des pertes, elle s’aventura en flèche et fut chargée subitement par 800 Prussiens décelés à la dernière minute par une reconnaissance à cheval vite revenue au galop : l’ennemi était proche et surveillait les Français dont la retraite fut beaucoup plus rapide qu’à l’aller, assure le Frère, tandis que les Prussiens ajustaient posément les nôtres au fusil6. Dans cette affaire, sur une section de trente-six hommes, on compta seize tués ou blessés sur vingt trois, les treize autres étant par ci, par là (sic). Il fallait compter en effet avec une absence assez évidente de patriotisme ; de ce fait, l’indiscipline était courante. F. Pacôme évoque aussi des élections d’officiers et des attentats contre un capitaine et un colonel7. Les récits et les lettres des moines des Dombes mobilisés en 1870 constituent la partie la plus importante de ce livre en nombre de pages. Le point de vue est celui d’hommes du rang : aucun ne
____________ 6. L’expérience de F. Maurice vers Lons-le Saunier fut encore moins glorieuse puisque les Mobiles de Chalamont (Ain) se débandèrent ou désertèrent à l’idée que les Prussiens étaient déjà là. Néanmoins, ils avaient tenté de trouver les Prussiens au contraire des 500 Mobiles des Hautes-Alpes et de la compagnie de zouaves cantonnés à Fournet-Blancheroche, à 1.000 mètres d’altitude (Doubs), au joignant de la Suisse. Quand les Prussiens attaquèrent le 31 janvier 1871 à la nuit tombante, tout le monde prit la fuite vers un village voisin ou dévala plusieurs centaines de mètres pour traverser le Doubs et entrer en Suisse (Paul Mariotte, Fournet-Blancheroche, Dictionnaire des Communes du Département du Doubs, vol. 3, Cêtre, Besançon, p. 1349). 7. F. Pacôme renseigne par ailleurs sur les conditions de détention des prisonniers de guerre français dans un camp prussien, où les sévices paraissent avoir été fréquents.

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dépassait le grade de sergent. La plupart découvraient l’armée. Les moines donnent des témoignages sur l’absence d’organisation, voire l’impéritie des chefs. Comment expliquer qu’une compagnie d’un régiment de ligne en garnison à Saint Etienne fasse un crochet par Bordeaux pour échanger ses fusils contre des carabines américaines de meilleure portée, puis remonte vers le Nivernais et au-delà ? Au même moment, les mobiles de Pont-de-Vaux recevaient des carabines anglaises, peut-être les mêmes. Les moines parlent de fusils rouillés inutilisables, de pays parcourus sur des wagons à plate-forme ouverts aux intempéries et au froid8, de décisions de commandants locaux frisant l’intelligence avec l’ennemi. Ils évoquent aussi, pêle mêle, les dangers sociologiques (maisons closes), les combats autour de Paris ou la retraite de l’armée Bourbaki. Passifs, traînant les pieds, ils critiquent l’empereur, la gauche, les militaires, qu’ils jugent ensemble violemment, dans une vision du patriotisme et de la défense nationale fort différente de celle, à venir, de leurs frères de 1914 et de 1939. Le même Frère anonyme espérait que la France renaîtrait grâce à l’esprit d’industrie des habitants, en attendant que soit décidée la forme du gouvernement, autrement dit que tout redevienne comme avant, au gouvernement impérial près, sans comprendre qu’après Sedan, la France était entrée dans une ère de rupture. Son incompréhension était celle, décrite par Emile Zola dans La Débâcle, entre le monde ancien du paysan Jean Macquart, qui appelait une France où règneraient l’ordre et la sagesse, et celui moderne de son ami, l’intellectuel Maurice Levasseur, qui rêvait de révolution. Après 1871, la mise en oeuvre du programme de Gambetta9 alla dans le sens du second. Elle permit aussi au gouvernement républicain de poser les bases du redressement militaire du pays et, nolens volens, de placer paradoxalement les clercs au premier rang
____________ 8. Rappelons que les lenteurs du transport de l’armée Bourbaki, dans des conditions hivernales impossibles, permirent aux Allemands d’organiser des lignes de défense en avant de Belfort et d’exécuter contre l’armée de l’Est un mouvement enveloppant semblable à celui qui avait amené l’armée de Châlons à sa perte. 9. Nous avons l’air de combattre pour la forme du gouvernement, pour l’intégrité de la Constitution, avait-il dit. La lutte est plus profonde : la lutte est contre tout ce qui reste du vieux monde, entre les agents de la théocratie romaine et les fils de 89, in Jean Sévillia, 2005, Quand les catholiques étaient hors la loi. Perrin, Paris, p. 84. - Le programme électoral de Gambetta, en 1869 (Comité de Belleville), militait déjà pour la suppression du budget des cultes et la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

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des combattants lors des deux guerres mondiales, résultat imprévu du brassage social que les lois antireligieuses avaient imposé. Après les débuts difficiles de la République, l’échec de l’Ordre Moral monarchiste en 1877 et la démission du maréchal de MacMahon en 1879, le pouvoir était passé en effet aux mains des républicains que le même Frère anonyme qualifiait d’anarchistes et de républicains socialistes. Disposant d’une large majorité, le nouveau président de la République, Jules Grévy, et les présidents du conseil successifs, mirent donc en oeuvre la laïcisation de l’Etat, qui allait occuper le débat politique national durant des décennies. Une précision toutefois : A l’heure où il est fréquent d’évoquer le modèle de laïcité à la française, remarque un historien, Jean-Noël Grandhomme10, il n’est pas inutile de rappeler qu’il fut au départ souvent une machine de guerre contre le cléricalisme, c’est-à-dire un projet de déchristianisation de la France11. La laïcisation débuta par l’école, dont Jules Ferry, franc-maçon déclaré, fit une institution républicaine. En 1880, il expulsa les Jésuites et exigea que les autres congrégations religieuses demandent à l’Etat l’autorisation d’exister ; à défaut, elles seraient expulsées aussi12. Il instaura ensuite la gratuité de l’enseignement primaire et rendit celui-ci obligatoire en 1882. L’instruction morale et civique remplaça celle morale et religieuse. Les personnels de l’enseignement public furent laïcisés en octobre 1886. La loi sur les associations de 1901 accrut les contraintes imposées aux ordres religieux en les excluant de la liberté d’association proclamée par cette même loi13. Le gouvernement d’Emile Combes, formé en 1902 et inspiré également par la franc-maçonnerie, appliqua ce texte avec rigueur, puis fit voter la loi du 7 juillet 1904 qui interdit l’enseignement dans les écoles privées aux membres des congrégations autorisées ou non : le choix fut l’exil ou la sécularisation et l’abandon de l’habit religieux. Beaucoup quittèrent la France. Enfin, la loi de 1905 assura la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
____________ 10. Jean-Noël Grandhomme, notes sur Gabriel de Llobet (2003) Lettres et souvenirs de Mgr de Llobet. Pulim, Limoges. Parutionscom, Afinity.com, 22 octobre 2004. 11. Cependant la loi promulguée le 13 juillet 1906, qui instaura le repos hebdomadaire du dimanche à la grande ire des patrons, reçut le soutien de l’Eglise : le journal La Croix ouvrit même ses colonnes aux syndicats « rouges », qui la soutenaient avec elle. 12. Ce fut le cas à l’abbaye N.D. des Dombes en 1880 et en 1882 (Etienne Goutagny, 2003, Cisterciens en Dombes (1859-2001). L’Harmattan, Paris, pp. 155-189). 13. Jean Defrasne (2004) Histoire des Associations françaises. L’Harmattan, pp. 79-84.

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Le combat entre cléricalisme et anticléricalisme s’étendit aussi à l’armée. Jusqu’en 1870, le recrutement de celle-ci, très inégalitaire, se faisait en fonction des besoins. Pour remédier aux insuffisances observées en 1870 et créer un lien social garant de l’unité nationale, la loi du 27 juillet 1872 avait organisé un service militaire personnel (suppression des remplaçants) théoriquement égal pour tous, avec un service actif de cinq ans comprenant ensuite quatre ans dans la réserve et onze dans la territoriale. Des inégalités subsistaient puisque les enseignants, les séminaristes, les soutiens de famille et les élèves de grandes écoles qui s’engageaient à servir pendant dix ans, étaient dispensés. La charge financière d’un service militaire de cinq ans étant trop lourde, l’Etat y pallia par un tirage au sort et par des facilités qui le ramenèrent à quelques mois pour certains. Seuls quarante pour cent des effectifs d’une classe d’âge étaient réellement mobilisés durant cinq ans. La loi Freycinet, dite des « curés sac au dos » (15 juillet 1889), fit progresser le principe de l’universalité de la conscription. Le service fut de trois ans pour tous, mais un tirage au sort permettait de réduire à un an le temps passé à l’armée. Il y avait des dérogations. Ainsi, les séminaristes et les étudiants en théologie protestants n’étaient tenus qu’à un an de service et les étudiants à dix mois ; les premiers devaient être affectés au Service de Santé en cas de mobilisation. Enfin, les soutiens de famille pouvaient être dispensés. Les exemptés du service actif étaient affectés à un service auxiliaire. Les dispensés, exemptés et tirés au sort, devaient payer une taxe militaire. Les deux tiers seulement d’une classe d’âge faisaient un service militaire de trois ans, ce qui était encore trop peu. Néanmoins, ce texte fut un facteur de cohésion sociale que la loi Jourdan-Delbel du 21 mars 1905 renforça. Dès lors, le service militaire personnel et obligatoire fut de deux ans pour tous (trois ans en 1913 afin de faire face aux classes allemandes plus nombreuses) et sans dispenses ; seules des raisons médicales permettaient d’être exempté ou affecté aux services auxiliaires ; un sursis était possible. Les réserves recevaient une formation militaire. Cette loi encore plus « curés sac au dos » que la précédente et qui subsista jusqu’à la récente suppression du service militaire, soumit les séminaristes au régime commun : Ceux qui ne voulaient pas de soldats avaient été les plus enragés pour que les 14

prêtres le fussent tous, écrivait Albert de Mun14 dans l’Echo de Paris, le 30 septembre 1914. Etant au régime commun, les séminaristes pouvaient faire leurs classes d’officier comme les autres et ils n’y manquèrent pas. Les lois de 1889 et de 1905 espéraient tarir les vocations. Cela n’arriva que dans des cas mal assurés. L’affaire des fiches fut complémentaire. Son objectif était de républicaniser l’armée en retardant l’avancement d’officiers jugés cléricaux (elle toucha également les fonctionnaires). La motivation était limpide : A quoi servirait d’expulser les congrégations et de supprimer l’enseignement libre, si les jeunes gens devaient se retrouver, au cours des trois années que durait leur service militaire, au contact de chefs cléricaux et réactionnaires qui risquaient fort de les contaminer (F. Vindé15). Le général André, ministre de la Guerre, fit collecter des informations sur les opinions des officiers, par des militaires de confiance (le futur maréchal Pétain, alors commandant, fut fiché sur rumeur par un capitaine d’habillement qui ne le connaissait pas) et par le Grand Orient. Le résultat fut en rapport : quand le général Joffre limogea des généraux incompétents en 1914, sur un groupe de dix-neuf officiers supérieurs promus en remplacement, quatorze d’entre eux avaient été systématiquement retardés dans leur avancement par suite de « mauvaises notes » données par le Grand Orient16. Le méchant fait une oeuvre qui le trompe. Contre toute attente, le séminariste, tout comme l’étudiant en théologie protestant, fut un soldat zélé, scrupuleux, accompli, notait en octobre 1914 un journaliste du Journal de Genève. Pour le clerc en effet, tout vient de Dieu. En 1939, Dom Gabriel Sortais écrivait à ses moines17 :
____________ 14. Albert de Mun (1841-1914), arrière-petit-fils du philosophe matérialiste Helvétius, était capitaine de cavalerie en 1870. Etant prisonnier de guerre en Allemagne, il découvrit le mouvement catholique populaire allemand. Après sa démission de l’armée, il fonda les Cercles ouvriers avec René de la Tour du Pin et Maurice Maignen, afin de rechristianiser le monde ouvrier et d’en défendre les intérêts matériels et moraux. Rallié à la République dans le sillage de la Doctrine sociale du pape Léon XIII, il fut député de 1876 à 1902 et contribua à l’élaboration des principales lois sociales de la Troisième République. Il fut élu à l’Académie française en avril 1897. 15. F. Vindé (1989) L’affaire des fiches, 1900-1904. Chronique d’un Scandale. Editions universitaires, collection « Documents », cité par H. Amouroux, Pour en finir avec Vichy. 2. Les racines des passions 1940-1941. Robert Laffont, Paris, p. 470. 16. H. Amouroux, Pour en finir avec Vichy..., pp. 477-478 (citant F. Vindé). 17. Abbé de Bellefontaine, puis de Cîteaux et Abbé général des Cisterciens réformés. Livre d’Or des Congrégations françaises, 1939-1945, Paris, 1948, « Bellefontaine pendant la « drôle de guerre » (août 1939 à mai 1940) », pp. 194-195.

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Obéissez à vos chefs comme vous m’obéissez à moi-même ; que votre obéissance remonte à Dieu. Il évoquait aussi nos Chefs en qui nous devons voir le Christ18. Le moine pouvait-il rechercher la mort, demanda en 1914 le P. Joseph (capitaine Vauthrin, tué en 1915), à l’Abbé des Dombes ? Celui-ci répondit par la négative : le religieux ne s’appartient plus et doit faire son devoir en bon soldat du Christ, sans rechercher le sacrifice. Quant au journaliste suisse, il concluait : Bien des préjugés de la classe populaire à l’égard des prêtres, « qui ne sont pas des hommes comme les autres », se sont dissipés au contact du régiment. La guerre fit le reste : On vit les curés, sac au dos, partout, sur le front, mêlés aux soldats combattants ou brancardiers. Ceux qui ont passé l’âge ou qu’un congé de réforme dispense sont aumôniers, écrivait Albert de Mun en septembre 1914. En août, plus de 20.000 prêtres et séminaristes partirent sous les drapeaux, y compris des évêques19 : les brancardiers et infirmiers avaient fait leur service militaire entre 1889 et 1905, les combattants après 1905. Le 2 août 1914, la suspension des mesures frappant les établissements congréganistes en application des lois de 1901 et de 1904, permit à des milliers de religieux expulsés de France, de rallier l’armée (entre autres, des Chartreux susceptibles de porter les armes, rentrèrent à Grenoble le 10 août 1914), faisant mentir ceux qui les accusaient, sous prétexte qu’ils obéissaient au pape, de n’avoir point de patrie20. Le 3 août 1914, le cardinal Hector-Irénée Sevin, archevêque de Lyon, primat des Gaules, distingua la mission naturelle des prêtres de celle des prêtres combattants, contraints à se battre par la loi républicaine, mais dont il garantissait le courage : Dieu veut bien que, sur les champs de bataille ( ils ) affrontent la mort en recueillant les blessés ; il ne veut pas qu’ils la donnent ; et il n’a
____________ 18. En 1870, l’Abbé des Dombes remit symboliquement à chaque moine mobilisé, une pièce de monnaie, son ordre de route et son fusil, puis il récita les Litanies de la Vierge à l’église, les moines répondant, la main gauche posée sur leur arme. 19. Mgr Perros, vicaire apostolique du Siam, revint de Bangkok pour retrouver à Besançon le régiment où il était sous-lieutenant ; Mgr Maury rentra de Côte d’Ivoire avec onze missionnaires et rejoignit la territoriale. Mgr de Llobet, évêque de Gap, fut brancardier, puis aumônier volontaire en 1916. Mgr Charles Ruch, évêque coadjuteur de Nancy, fut d’abord mobilisé, puis nommé aumônier. En novembre 1917, les deux évêques devinrent (en théorie, pas en fait) inspecteurs ecclésiastiques aux Armées, tandis que Mgr Guilibert, évêque de Fréjus, l’était pour la Marine : M. de Mun avait obtenu en effet un aumônier catholique par bâtiment portant la marque d’un contre-amiral. 20. Jean Sévillia, Quand les catholiques..., p. 241.

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pas abrogé la loi qui les tient désarmés dans nos luttes sanglantes. (Cependant) il leur en coûtait, en cet âge où la foi diminue et où ses prescriptions ne sont plus comprises que d’un petit nombre, il leur en coûtait de vous (la Nation) laisser seuls soutenir le poids du combat. (Comme) vous les avez jetés dans la mêlée (allusion à la loi de 1905), vous verrez qu’ils y soutiendront dignement l’honneur de l’Eglise et le drapeau de la France. Ils n’y ménageront pas leur vie (autrement dit : nous n’avions pas à combattre, mais puisque l’Etat l’a voulu, nous le ferons avec la même ardeur que tous) et ils y scelleront les liens mystérieux qui ont toujours uni l’Eglise et l’armée21. Il y avait aussi les aumôniers. Au XIXème siècle, l’aumônerie aux armées avait subi des aléas en fonction de l’anticléricalisme (avant 1870) ou du cléricalisme (après 1870) d’officiers qui, surtout après la Commune, considéraient assez souvent la religion comme un facteur d’ordre : on était proche du Dieu-gendarme de Voltaire. Après une relance en 1874 par l’Ordre moral, la loi du 8 juillet 1880 organisa une aumônerie a minima. Puis, un nouveau risque de guerre étant apparu, la République, désireuse de fonder une laïcité soucieuse de neutralité confessionnelle, mais donnant à chacun la possibilité de pratiquer le culte de son choix (X. Boniface22), réorganisa l’aumônerie et pourvut les postes rendus vacants par le vieillissement (7 juillet 1913). Néanmoins, le nombre d’aumôniers catholiques était faible (1 pour 10.000 hommes), comme celui des aumôniers protestants et israélites23. Après le 2 août 1914, on improvisa : sur les 200 aumôniers catholiques officiels prévus, répartis dans les groupes de brancardiers divisionnaires (G.B.D.), quelques dizaines seulement avaient rejoint les unités. Albert de Mun demanda alors au président du Conseil, René Viviani, d’affecter deux aumôniers bénévoles, donc sans solde (prêtres physiquement aptes, dégagés des obligations militaires et pourvus des autorisations canoniques) par division pour seconder les titulaires ; cela fut accepté le 22 août 1914. Une
____________ 21. Lettre pastorale ordonnant des prières publiques pour le succès de nos armes. Semaine religieuse du diocèse de Lyon, 2, 11, 7 août 1914, p. 285. 22. Xavier Boniface (2001) L’aumônerie militaire française (1914-1962). Cerf, Paris. Sur l’aumônerie entre 1804 et 1914, pp. 33-58. - Sur la guerre de 1914, pp. 65-153. 23. Le comte de Pourtalès organisa un Comité des Aumôniers Protestants qui envoya soixante ministres dans les unités ; il y en avait 82 en 1916. De même, le Grand Rabbin Lévy put recruter seize rabbins (46 en 1918), principalement pour les régiments de zouaves où les juifs étaient nombreux.

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trentaine « d’aumôniers de M. de Mun » partirent au front le 27 août 1914, autant le lendemain, une cinquantaine ensuite. Outre ceux que les règlements accordent aux Corps d’armée, le gouvernement m’a permis de faire appel aux concours volontaires, écrivait Albert de Mun en septembre 1914. Ce sera la plus belle oeuvre de ma vie, celle aussi qui, du premier mot, éveilla dans les coeurs les plus ardentes sympathies... Au début, nous avions un peu peur. Ces aumôniers volontaires, sans solde et sans place déterminée, qu’allaient-ils devenir ? Comment seraient-ils accueillis ? Comment vivraient-ils, partis avec le petit subside que la générosité des souscripteurs nous avait permis de les munir ? C’est fini. Les cartes qui arrivent depuis trois semaines dissipent toutes les craintes. Nous sommes reçus comme les envoyés de Dieu, les officiers nous recueillent et nous aident, les soldats nous appellent de tous côtés24. Albert de Mun mourut le 6 octobre 1914. Le statut de « ses » aumôniers fut précisé par une circulaire, et des subsides accordés. Cependant, il y avait un bémol. Les largesses de la République ayant des limites, l’abbé Schuhler 25 notamment, dut acheter le nécessaire d’un aumônier militaire pour entrer en campagne : calot, imperméable, guêtres, cantine, chaussures robustes et ces deux choses inséparables du poilu, la Musette et le Bidon. En 1918, les aumôniers furent « mis à pied » (privés de chevaux) : Nouvelle désagréable, écrivait l’abbé, car, outre qu’elle efface du tableau de la guerre la silhouette familière
____________ 24. Il y en eut environ 1.500 à la fin de la guerre. Tout ne fut pas idyllique cependant : il y eut des difficultés multiples, des conflits de « chapelle » entre aumôniers titulaires et les autres, entre évêques sur la hiérarchisation de l’aumônerie, avec la hiérarchie militaire..., mais cela marcha dans l’ensemble (cf. X. Boniface, L’aumônerie militaire..., « Les cadres généraux de l’aumônerie militaire de la Grande Guerre », pp. 65-95). 25. J. Schuhler, 1933, Ceux du 1er Corps. Souvenirs, impressions, récits de la guerre par un aumônier militaire. Les Editions d’Alsace, Colmar, p. 15, puis p. 286. Revenu en 1915 du camp d’Heidelberg où il était aumônier d’officiers français prisonniers, l’abbé Joseph Schuhler avait été envoyé au front comme aumônier. - Souvent barbus, les aumôniers militaires étaient en soutane, le brassard à croix rouge du Service de Santé au bras gauche, une croix sur la poitrine, le calot ou le casque sur la tête ; ils étaient bottés pour monter à cheval. Une photographie montre Mgr de Llobet dans cette tenue, avec manteau et casque : il porte sa ceinture violette et sa croix épiscopale. La soutane pouvait être embarrassante : Trompé par l’obscurité, (l’aumônier) fait le plongeon dans un trou d’obus rempli d’eau. il barbote un instant et s’extrait de la vase, non sans avarie pour sa soutane pourtant retroussée (J. Schuhler, p. 235). Les aumôniers protestants étaient souvent habillés par « morceaux ». Il n’était pas rare de voir un pasteur en pantalon civil et veste d’uniforme, la robe pastorale sous le bras, la Croix rouge au bras gauche, comme les rabbins, eux-aussi en vareuse de guerre.

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de l’aumônier-cavalier, c’est un sérieux préjudice à l’exercice de son ministère. Ce même prêtre a brossé un très beau portrait de l’aumônier26 : Il salue les officiers, dit un mot en passant aux soldats. Il est reçu partout en ami. Quand il arrive, les figures s’épanouissent, les rires joyeux et la sympathie traînent encore dans son sillage, quand il est déjà loin. C’est comme cela sur tout le front où l’on se bat, où il y a des aumôniers et des âmes. Ils sont les ministres de Dieu et de la « confiance nationale ». Dispensateurs des sacrements, ils guérissent et fortifient les âmes. Ils consolent d’un mot ceux qui sont tristes et qui pleurent. Ils éclairent les visages embrunis et soucieux, purifient et dilatent les coeurs embourbés de chagrin et de péché, ceux que les satanées femmes (sic) font tant souffrir. Le comte de Mun doit être fier de son oeuvre. Soutien spirituel, réconfort aux blessés et aux mourants croyants ou non27, telle était la mission des représentants des trois religions, réunis dans une remarquable fraternité : citons avec Maurice Barrès l’exemple du Grand Rabbin Abraham Bloch portant un crucifix à un soldat agonisant, puis, blessé à mort, mourant dans les bras d’un jésuite, et celui d’un prêtre, d’un pasteur et d’un rabbin bénissant chacun les corps de soldats tués dont la religion était inconnue28. Le vrai dialogue inter-religieux, c’est cela29. Que d’extrêmes-onctions je pus donner et que de morts souvent admirables ! Je me rappelle ce soldat, ayant les deux pieds coupés par une bombe, se traînant sur les coudes et me disant : Mon lieutenant, j’ai bien aimé toujours la bonne Vierge : c’est un
____________ 26. J. Schuhler, Ceux du 1er Corps... , p. 234. 27. Pendant la guerre, j’ai bien administré cinq mille soldats et plus de deux cents officiers. Aucun n’a refusé les derniers sacrements (J. Schuhler, l.c., p. 273). 28. M. Barrès (1917) Les diverses familles spirituelles de la France. Emile Paul, Paris, pp. 92-93, puis pp. 265-266. - Il y eut des moments moins sombres : un soir, un aumônier protestant, un aumônier juif, un officier et l’aumônier catholique du 119ème régiment d’Infanterie trouvent un sommier et un matelas à partager pour dormir. Vite, on tire au sort, raconta l’abbé, le pasteur couche avec le rabbin (l’Ancien avec le Nouveau Testament) et le dogme que je représente s’allonge au côté de la libre-pensée (in Nadine-Josette Chaline et coll., « Les aumôniers catholiques », Chrétiens dans la Première Guerre mondiale. Actes du Colloque d’Amiens-Péronne, Paris, 1993, p. 18). 29. Un autre « oecuménisme » exista aussi (cf. cependant la note 40, p. 22), celui dont fit preuve un chef de bataillon libre penseur et maçon, qui fit célébrer une messe pour son adjoint, le capitaine-prêtre Gaston Millon, tué sous Verdun dans la nuit de Pâques et qui avait calqué ses derniers jours sur ceux du Christ. A la demande du curé du lieu qui officiait, l’officier monta à l’autel pour glorifier son camarade et proclamer sur son cercueil qu’il fallait pour la France de demain, l’étroite collaboration du prêtre, de l’officier et de l’instituteur (M. Barrès, Les diverses familles..., pp. 43-45 et 267-268).

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prêtre combattant qui parle, Jean Julien Weber, futur évêque de Strasbourg30. Un cliché de 1870 montre des Cisterciens armés. Durant la Grande Guerre, un Pèlerin a publié la photographie d’un prêtre garde-voie en soutane et képi, ceinturé de cartouchières et portant fusil. Les prêtres combattants étaient en uniforme, comme tous les soldats puisque, depuis 1905, ils sortaient du même moule. Joyeux (mot souvent présent chez Mgr Weber), ayant en vue la vie éternelle, ils montraient un enthousiasme, un sang-froid et une implacable rigueur au combat : Réveil au canon, écrivait Mgr Weber31. Jusqu’à 10 heures, des milliers d’obus passèrent par-dessus nos têtes. Le temps était beau. Tout fumait, à droite, à gauche, devant. Les Allemands ripostèrent relativement peu. L’attaque fut merveilleuse. D’un élan, on enleva le terrain perdu au mois de mars. Fermeté pour les hommes que le capitaine Weber pousse du sabre pour sortir de la tranchée, mais aussi sens du devoir pour lui-même quand, sonné par l’explosion d’un obus, il part quand même à l’attaque en tête de sa compagnie parce qu’il a reçu de nouveaux chefs de section, que ses hommes ne connaissaient pas ou mal. Après avoir commandé baïonnettes au canon et à l’instant sacré de l’attaque32, il fut grièvement blessé. Pensons aussi au capitaine Vauthrin, moine-prêtre des Dombes, tué dans des circonstances analogues en 1916. L’abbé Schuhler trouva le même enthousiasme chez le P. Maxime Carlier, moine de Chimay (1891-1917), âme de saint dans un magnifique soldat, officier par obéissance (comme le P. Benoît Sebe, des Dombes, tué également) et qui mourut sur l’Yser en septembre 1917 après avoir donné son abri à d’autres33 : Il ne recherchait pas la gloire, ce moine abîmé en son humilité. Il n’aimait pas la bataille par ivresse et griserie.
____________ 30. Jean Julien Weber (2001) Sur les pentes du Golgotha. Un prêtre dans les tranchées. La Nuée bleue, Strasbourg, p. 124. 31. Jean Julien Weber, Sur les pentes du Golgotha... , pp. 126-127. 32. Jean Julien Weber, Sur les pentes du Golgotha... , p. 129-130. Citation qui lui valut la Légion d’honneur (id., p. 305) : Alsacien, commandant une des compagnies d’attaque, est sorti en tête de sa compagnie sous un bombardement terrible en disant : Faites comme moi, en avant ! Est tombé grièvement blessé en criant : Vive l’Alsace ! 33. J. Schuhler, Ceux du 1er Corps... , « La mort du trappiste », pp. 247-254. Cf. Octave Daumont (1921) Une âme contemplative. Le P. Maxime Carlier. Beauchesne, Paris. - A propos de ces héros, citons le cardinal Sevin, primat des Gaules : C’est à Dieu que nos soldats ont demandé le courage (...) Ils savaient, selon le mot de saint Jean Chrysosthome, « qu’à la Table Eucharistique les chrétiens deviennent des lions qui respirent le feu » (Lettre pastorale..., p. 283)

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C’était un pacifique. Mais quand l’heure en avait sonné il y allait avec entrain, à la française, par devoir et par instinct de sacrifice. Le 7 août 1914, le cardinal Sevin fit publier après sa Lettre pastorale un texte précisant les pouvoirs des prêtres combattants qui se trouvaient de facto sous le coup de l’irrégularité ex defectu lenitatis (défaut de douceur) et interdits d’actes liturgiques, mais Rome en suspendit les effets. Le Primat concluait qu’ils étaient libres d’agir à leur guise pourvu qu’ils se mettent en règle avec l’autorité religieuse... après la guerre34. Il terminait ainsi : Chacun s’expliquera facilement pourquoi le Saint-Siège use de cette bienveillance vis-à-vis des prêtres que la loi contraint (nouvelle allusion à la loi de 1905) à se mêler aux combats. Il a en vue le bien de leurs âmes et celui de leurs compagnons d’armes. Le bien des âmes : Sous la vareuse de l’officier, battait un coeur de moine, écrivait de lui-même, en 1919, un dominicain, le P. Joseph Reymond35. Ne devais-je plus sentir le froc sur mes épaules, quand je tenais l’épée en main. Si je le pouvais, je ne l’ai pas voulu. En servant leur patrie de la manière la plus rude, les prêtres servaient Dieu par leur apostolat au milieu des soldats36. En février 1915, la Croix de Limoges évoquait un jeune prêtre de la classe 1909, ordonné cinq semaines avant la guerre et surnommé « le confesseur », parce qu’il confessait sans cesse, dans les tranchées, au combat, dans un village ruiné, pendant la nuit de Noël avec les aumôniers, présidait les enterrements, préparait un soldat à sa première communion et chantait les Vêpres de la Toussaint sous la mitraille ; et l’on a vu le soldat Clément Ponsard, moine des Dombes, blessé mortellement en donnant l’ExtrêmeOnction à un camarade moribond : prêtre et combattant, il avait
____________ 34. (An.) Trois questions canoniques à propos de la mobilisation. Semaine religieuse du diocèse de Lyon..., pp. 290-293. Le texte s’achève ainsi : La Pénitencerie (vaticane) ne songe pas à abroger l’antique législation ; loin de là, elle la maintient, puisqu’elle exige que, la paix signée, le prêtre qui est tombé sous l’irrégularité ex defectu lenitatis, parce qu’il a de sa propre main tué ou mutilé un ennemi, s’adresse à l’autorité compétente, afin d’en obtenir la dispense requise. Mais elle en suspend les effets. Le droit interdit au prêtre devenu irrégulier de célébrer le Saint Sacrifice et de conférer les sacrements ; elle, au contraire, nonobstant l’irrégularité qui ne cesse de peser sur lui, l’autorise à faire licitement et librement l’un et l’autre. Chacun... etc. 35. R.P. Joseph Reymond (1919) Froc et épée. Impressions de guerre d’un moineofficier. Société d’éditions artistiques, de tourisme et de sports, Paris, « Prologue ». 36. En 1870, l’abbé de Bonde (Aix-en-Provence) s’engagea sous un nom d’emprunt. Il mourut aumônier militaire au Tonkin (E. Grenest, L’Armée de l’Est..., pp. 392-393).

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été autorisé à exercer son sacerdoce auprès de ses camarades. Mgr Weber a donné de multiples exemples de son apostolat de prêtre officier, telles des absolutions générales au cours des combats, d’autres à des mourants après la bataille : Voyant l’action arrêtée, je mis les hommes dans nos anciennes tranchées de première ligne et je commençai à panser et à administrer. Que de sang ! J’en avais les mains teintes comme un boucher37. La périodicité des actes liturgiques dépendait des aléas de la guerre : le 6 septembre 1914, Mgr Weber disait la messe pour la première fois depuis un mois, mais il en célébra deux à la Toussaint 1916 et trois le lendemain, Jour des Morts38 (il ne comptait pas ! ) : cela pouvait être en plein champ, dans des chapelles en sacs de terre, dans des églises détruites ou parfois encore debout, souvent avec la collaboration des curés et toujours en présence d’officiers et de soldats. Séminaristes, prêtres combattants, brancardiers et aumôniers des trois religions vécurent donc et moururent dans la solidarité des tranchées et des attaques, dans la boue, dans le sang, le feu, l’épouvante, la gloire, la destinée tragique de leur vie, de leur mort (J. Schuhler39). Il en résulta une grande fraternité, même si tous ne comprenaient pas ce qui poussait les clercs à offrir leurs souffrances à Dieu pour l’expiation de leurs péchés, comme le disait Louis Barthas de son camarade, l’abbé Galaup, égrenant son chapelet entre ses doigts raidis de froid, faute de pouvoir lire son bréviaire : Cet homme est presque heureux de souffrir. Je l’envie car moi je doute que quelqu’un d’invisible dans cette nuit opaque tarifie nos souffrances, en prenne une note exacte pour l’audelà40. Le tonnelier n’aurait sans doute pas mieux compris le soldat prêtre Clément Ponsard, moine des Dombes, qui, déchiqueté par un obus alors qu’il donnait l’absolution à un blessé et était mourant à son tour, répétait : Mon Dieu, je vous aime. Mon Dieu,
____________ 37. Jean Julien Weber, Sur les pentes du Golgotha... , p. 86. - La cote 80, c’est là ! Vous y verrez plus de blessés que vous n’avez de cheveux sur la tête et couler plus de sang qu’il n’y a d’eau dans le canal (Georges Duhamel, 1932, Civilisation. A. Fayard, Le Livre de Demain, « Sur la Somme », p. 17). 38. Jean Julien Weber, Sur les pentes du Golgotha... , pp. 69 et 150-151. 39. J. Schuhler, Ceux du 1er Corps... , p. 267. 40. Louis Barthas (2003) Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier, 1914-1918. La Découverte/Poche, pp. 168-169. - Le tonnelier signale cependant l’intolérance de son capitaine, nommé Hudelle, qu’il qualifie d’anticlérical sectaire : il punit les soldats de sa compagnie qui avaient assisté à la messe de Pâques célébrée derrière la première ligne en présence du chef de bataillon et de la plupart des officiers et soldats (p. 93).

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vous êtes juste. Que votre volonté soit faite ! Ni cet aumônier catholique qui, grièvement blessé en disant la messe, partit pour l’ambulance en chantant le Magnificat. Dom Gabriel Sortais interdisait d’ailleurs à ses moines mobilisés de se plaindre (l.c.) : Nous ne nous plaindrons ni de nos Chefs, ni de la nourriture, ni des mille croix de tous les jours, grandes ou petites ; de même, il refusait la mollesse : Non, dit-il à un médecin qui voulait réformer un frère opéré peu avant, je ne veux pas « embusquer » mes religieux qui ont une santé suffisante pour servir la France aux Armées. C’était l’union sacrée prévue par Albert de Mun41 : Voilà la guerre des prêtres, écrivait-il fin septembre 1914. Entre eux et les soldats, entre eux et le peuple se nouent ainsi, par l’épreuve et le sacrifice communs42, des liens que rien ne pourra rompre. Tout le monde sait, tout le monde le voit : j’ose dire que tout le monde, tous ceux qui veulent la France forte et unie, saluent avec émotion ce miracle de la guerre... Etonnante expression dont l’idée fut reprise pour l’Echo de Paris, par Mgr Marbeau, évêque de Meaux, organisant les secours pour les habitants restés dans la ville et pour les blessés qui affluèrent dès septembre 1914, sous forme d’un Comité de protection des intérêts publics (en d’autres temps, on aurait parlé de salut public) : La guerre est une bien triste chose, mais elle aura, au point de vue moral, des résultats merveilleux. Auparavant, tous ces gens-là ne me connaissaient pas. Peut-être même certains étaient-ils prévenus contre moi. Aujourd’hui, nous fraternisons. Il en sera de même dans toute la France. Ce fut ce qui arriva : La passion du poilu (un chevalier, écrivait l’abbé Schuhler43), a duré quatre ans ! Ils ne sont pas tous des saints, ni tous des pratiquants. Mais ils respectent les opinions d’autrui et les choses saintes. Entre les chefs et les soldats les amitiés sont durables parce que formées dans la souffrance, et cimentées par le sang. Entre nous, entre les poilus, c’est désormais à la vie, à la mort. Notre devise est celle des combattants : Unis comme au front. Notre supériorité à nous, c’est d’avoir fait la guerre. Sentant les risques, les anticléricaux extrêmes firent
____________ 41. Mais aussi par le Primat des Gaules : cf. ci-dessus, p. 17. 42. De nombreux aumôniers ou représentants des trois religions furent tués ou blessés ; chez les catholiques, Barrès citait cent cinquante six prêtres et religieux tués en septembre 1916 en Champagne, et deux cent six à Verdun en 1916 (p. 36). 43. J. Schuhler, Ceux du 1er Corps... , p. 271.

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courir entre 1914 et 1916, la « rumeur infâme », reprise par Le Bonnet Rouge, radical, et par l’anticléricale Dépêche de Toulouse, des frères Sarraut, radicaux socialistes, selon laquelle les embusqués célibataires qu’auraient été les clercs avaient inspiré la guerre pour se venger de la séparation de l’Eglise et de l’Etat et s’étaient planqués dans les hôpitaux de l’arrière où ils auraient cherché à pratiquer des conversions forcées44. Après l’intervention de Barrès et des députés catholiques, le gouvernement Briand menaça de procès la Dépêche de Toulouse, qui capitula. Les juifs furent accusés aussi d’être absents du front et leur presse dut publier des listes de coreligionnaires tués et décorés. Il est incroyable que des embusqués à la fois anticléricaux et antisémites, sectaires attardés n’ayant rien oublié des anciennes querelles quand les Français ne s’aimaient pas, n’ayant rien appris de la guerre qu’ils n’ont pas faite, écrivait l’abbé Schuhler45, aient osé tenter de briser l’Union sacrée entre les Français et de privilégier leurs passions en ces temps de danger mortel pour la France. Cette campagne haineuse induisit tout de même en 1917 le vote d’un amendement législatif anticlérical du député socialiste Sixte-Quenin. Ce texte permit l’affectation d’ecclésiastiques à tous les corps de troupe. Touchant des prêtres venant d’hôpitaux de l’intérieur mais qui ne rechignèrent pas à quitter des formations sanitaires peu propices à l’apostolat (X. Boniface), il eut en fait d’heureuses conséquences car il multiplia les contacts entre les prêtres et les soldats. En 1924 encore, un Président du Conseil (Edouard Herriot) voulut remettre en vigueur les odieuses lois d’exception de 1901 et 1903 contre les Religieux, même Anciens Combattants46, donc les expulser à nouveau. La plupart étaient sans illusions, à l’exemple de F. Marcel47, capucin revenu de Constantinople pour rejoindre le régiment qu’il avait quitté deux ans plus tôt. L’air doux et timide, c’était une âme ardente toujours volontaire pour les missions périlleuses et les sanglantes embuscades de nuit. Lors d’une mission de ce genre, à cent mètres des réseaux barbelés ennemis, il glissa à son voisin de patrouille : Vous n’aurez tout de même pas
____________ 44. X. Boniface, L’aumônerie militaire française, « Le retour de l’hydre anticléricale ». La « rumeur infâme », pp. 88-91, puis « L’amendement Sixte-Quenin », pp. 91-94. 45. J. Schuhler, Ceux du 1er Corps... , p. 73. 46. Livre d’Or des Congrégations françaises, 1939-1945. Paris, 1948, p. 13. 47. J. Schuhler, Ceux du 1er Corps... , p. 74.

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le culot de me renvoyer à Constantinople ! Ce camarade était André Maginot, député, sous-secrétaire d’Etat à la Guerre en 1913, qui s’était engagé comme simple soldat en août 1914 alors que rien ne l’y obligeait. Son camarade capucin, sous-lieutenant, fut tué le 27 février 1916 dans la Meuse, où ils avaient combattu ensemble. Le P. Paul Doncoeur, revenu en France pour se battre, trois fois blessé et titulaire de neuf citations, répondit à Edouard Herriot par une lettre ouverte (Nous ne partirons pas)48 : Et maintenant vous me montrez la porte ! Vous voulez rire. On ne rit pas de ces choses-là (...) Jamais pendant cinquante mois, vous n’êtes venu me trouver ni à Tracy-le-Val, ni à Craon, ni à Souain, ni au fort de Vaux, ni à la cote 304 (...) Je ne vous ai vu nulle part me parler de vos lois sur les congrégations et vous osez me les sortir aujourd’hui (...) Pour l’honneur de la France - entendez-vous ce mot comme je l’entends (...) nous resterons tous. Nous le jurons sur la tombe de nos morts. Un bénédictin de l’abbaye de Ligugé, Dom Moreau, co-fonda la Ligue des Droits du Religieux Ancien Combattant (DRAC), pour lutter contre toutes les violations de la justice et du droit, et contre tout étranglement de la liberté et (afin) que les Religieux jouissent pleinement du droit commun (l.c.). Herriot s’étant attaqué aussi au Concordat en Alsace-Lorraine, l’opposition accumulée contre lui fut si forte qu’il perdit la partie.
____________ 48. Le texte du P. Doncoeur est cité d’après H. Amouroux, Pour en finir... , p. 479. L’âge et l’engagement politique lyonnais d’Herriot, avancés par Henri Amouroux dans son livre pour l’absoudre de ne pas avoir servi, ne l’excusent pas. Fils d’officier, né en 1872 (classe de Mgr de Llobet), Edouard Herriot fut maire de Lyon dès 1905, sénateur en 1912 et, pendant trois mois, ministre des Transports d’un gouvernement Briand (12 décembre 1916-17 mars 1917). Comparons : il avait 42 ans en 1914, comme Mgr de Llobet ; Mgr Ruch avait 41 ans ; Charles Péguy, né en 1873, fut tué à 41 ans en septembre 1914 ; le lieutenant-colonel Driant, député de Nancy, né en 1855, ancienne victime de l’affaire des fiches, commanda deux bataillons de chasseurs et fut tué en 1916 à 61 ans au Bois des Caures, avec la plupart de ses hommes ; André Maginot, né en 1877, s’engagea comme simple soldat et demanda à servir sur le front de Meuse ; il devint sergent et fut grièvement blessé en novembre 1914 ; Abel Ferry, né en 1881, neveu de Jules Ferry, fut à trente-trois ans secrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères dans les deux gouvernements Viviani, soit entre le 13 juin 1914 et le 29 octobre 1915 ; dans les tout premiers jours de la guerre, il dut prendre des décisions stratégiques en l’absence du Président de la République et du Président du Conseil en visite officielle en Russie. Comme Maginot, il fut ministre plus longuement et bien avant qu’Herriot le soit de manière très temporaire. Réformé, Abel Ferry fit casser la décision. Le 3 août 1914, il donna sa démission de secrétaire d’Etat et rejoignit son régiment sur la frontière. Sa démission ayant été refusée, il devint ministre-soldat, puis député-soldat. Blessé mortellement par un obus, il mourut le 15 septembre 1918. Autres carrures vraiment que celle de l’ancien maire de Lyon !

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Ce fut dans ce contexte que les prêtres et les moines français combattirent durant la Grande Guerre. Alors qu’en 1870, les moines mobilisés subissaient, critiquaient, se plaignaient, leurs frères de 1914 marchaient en tête. Un seul chapitre du livre évoque cette Guerre, non parce que les religieux des Dombes n’y furent pas braves, mais parce que les documents sont plus rares. Après 1920, l’accession au pouvoir en Allemagne du parti national-socialiste et de Hitler recréa les conditions d’un conflit avec une France à nouveau mal préparée. La lecture de L’Etrange défaite en détaille les raisons. Séminaristes, prêtres, religieux, conscients de la nécessité de défendre la Civilisation apportée par Jésus et que l’enfer (nazi) voudrait anéantir, comme Dom Gabriel Sortais l’écrivit à ses moines49, reprirent les armes en septembre 1939 avec l’esprit de 1914. On vit, par exemple, le P. Hugues de Montjamont réciter son bréviaire à la tête de ses hommes et bénir les morts en combattant, ou le P. Ignace Gillet donner avec calme les derniers sacrements aux blessés graves sous le feu de l’ennemi, comme d’autres l’avaient déjà fait en 1914. Deux moines des Dombes furent tués, d’autres faits prisonniers. Un chapitre de cet ouvrage est consacré à la période terrible (mai-juin 1940) qui conclut la « drôle de guerre » et qui fit 100.000 morts français. Enfin, le livre traite longuement du combat de l’ombre. Après l’Armistice, les clercs furent nombreux à rejoindre la Résistance, guerre bien différente où le danger était partout et la trahison derrière chaque buisson : c’est un leit-motiv chez Henri RomansPetit, chef des Maquis de l’Ain50. La Résistance, ce fut organiser des camps pour protéger les jeunes appelés au Service du Travail Obligatoire (STO) en Allemagne, pallier le dénuement d’effectifs qui croissaient sous la pression de ce même STO et les former militairement afin d’être en mesure de harceler l’ennemi s’il tentait de regrouper ses forces après un débarquement espéré51 ; mais il fallait accepter une vie en marge de lois imposées par les nazis, combattre contre des unités allemandes supérieures en nombre et en armement, et trop souvent renseignées par des Français, enfin
____________ 49. Livre d’Or..., l.c., p. 194. 50. H. Romans-Petit, 1974, Les Maquis de l’Ain, Hachette, Paris. - Le P. Hermann écrivait aussi (ce livre, p. 258) : Les espions de la Gestapo, il y en avait partout. 51. H. Romans-Petit (1946) Les Obstinés. Janicot, Lille, p. 7. - Lire aussi, de Geoffrey Parker : Parsifal. Un chirurgien anglais dans les maquis de l’Ain. Flammarion, 1970.

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mourir s’il le fallait pour quatre coins de terre, pour leur âtre et leur feu, et les autres honneurs des maisons paternelles (Ch. Péguy)52. C’était risquer aussi les fusillades d’otages et le brûlement de fermes, villages ou villes. Dès 1940, l’abbaye des Dombes cacha du matériel militaire et de l’essence. Refuge pour des personnes recherchées par la Gestapo, elle fut occupée et eut deux moines assassinés par les Allemands. Un obstiné, le P. Bernard Curis, s’engagea dans les Maquis de l’Ain53. Chef du groupe de Marlieux, il fut arrêté, torturé et déporté en Allemagne, où il mourut. En 1946, il reçut la croix de chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume. L’abbaye obtint la même récompense à titre collectif, la République voulant honorer l’ensemble des moines qui avaient fait leur cette maxime de Marc Bloch : La nation armée ne connaît que des postes de combat54. Les récits consacrés aux années 1940-1944 proviennent de la chronique de l’abbaye et des notes du P. Hermann Vodenik, moine slovène qui résidait aux Dombes depuis 1936 et qui rédigea aussi
____________ 52. Ch. Peguy (1957) Eve. Oeuvres poétiques. Pléiade, NRF, Paris, p. 1028. 53. Le premier contact entre la « Trappe des Dombes » et Romans-Petit, eut lieu par suite de l’intervention d’un membre de l’Etat-Major de la Résistance qui demanda au P. Bernard de fournir aux Maquis de l’Ain une camionnette Citroën, cachée au monastère et vite surnommée Maquisette (H. Romans-Petit, Les Maquis de l’Ain, pp. 28-29). 54. Marc Bloch, L’étrange défaite, l.c., p. 166. - L’abbaye N.D. d’Acey eut aussi une conduite exemplaire. Un ancien moine a raconté qu’il découvrit son héroïsme et celui de ses frères quand la croix de guerre fut remise au monastère en 1948 (Robert Girard, Moine pendant la guerre de 1939-1945, Bull. Assoc. des Amis du Vieux Cuisery et de sa Châtellenie, n° 56, juillet 2002, pp. 26-29). En se taisant, l’Abbé, au courant avec trois autres moines des faits de résistance de l’abbaye, évita inquiétude, déséquilibre et risques aux autres moines. Il en fut de même aux Dombes, mais le P. Bernard menait le jeu, ne tenant son P. Abbé au courant que prudemment. En 1946, quand il fut question de décoration, l’abbaye tenta d’obtenir qu’elle soit conférée à titre collectif et fit la différence entre le P. Hugues de Montjamont et F. Marcel Boidot, tués au combat en 1940 à la tête d’unités militaires sans rapport avec la Maison et dont les croix avaient donc été gagnées à titre individuel, et le P. Bernard, selon elle, délégué du Supérieur pour le compte du Monastère, par les moyens que celui-ci mettait à sa disposition et sans lesquels il aurait été, certes, un résistant et de la meilleure trempe, mais pas celui qui s’était fait aimer et admirer sous son costume de moine, avec le sourire que lui donnait une tranquillité d’âme puisée dans l’ambiance spirituelle de la Maison ; ç’eût été le résistant Louis-Gabriel Curis et non pas le légendaire P. Bernard. En sens contraire, l’Abbé ne voyait pas de différence entre l’action du P. Bernard dans le maquis et l’assassinat de deux moines par des soldats allemands lors de l’occupation du monastère en 1944, et souhaitait que cette indivision soit consacrée par la réunion sous le même ruban rouge des deux tués de 1944 et du P. Bernard : bien que différents par leur activité de résistants, ils avaient été ensemble, disait-il, la rançon sanglante de la Maison. L’Etat ne pouvait pas entrer dans ces subtilités et reconnut deux individualités : le P. Bernard et l’abbaye jugés également méritants aux yeux de la Nation.

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le récit de son arrestation, de son emprisonnement à Lyon et de son passage entre les mains de la Gestapo. Son texte nous touche particulièrement car notre père et beau-père, officier et résistant profondément chrétien, mourut à Dachau en mai 1945 après avoir subi d’autres épreuves. En 1948, l’interrogatoire de P. Hermann fut communiqué au Livre d’Or qui le publia55. Le reste, le plus important en quantité et qualité, était inconnu ; or, il apporte des indications d’un grand intérêt sur le comportement et l’esprit de l’armée allemande, sur la vie dans les prisons gestapistes et sur l’ambiance à Lyon au moment de la Libération. Sa publication dès 1948 aurait éclairé utilement l’histoire locale ; ce livre y remédie. L’homme de paix qu’était P. Hermann évoque sans haine et avec le détachement de celui qui recherche Dieu seul, la brutalité bestiale et la violence en paroles et en actes des nazis à l’encontre de leurs prisonniers, toutes races et religions confondues, mais spécialement contre les catholiques et le prêtre qu’il était. Son récit nous a rappelé d’une autre manière celui d’un ancien déporté, qui fut le témoin de l’interminable montée au Struthof de Mgr Gabriel Piguet, évêque de Clermont-Ferrand. Cet ami maintenant décédé marchait à proximité du prélat ; il nous a rapporté l’acharnement des SS contre cet homme en soutane, et en soutane d’évêque, pour qui l’ascension du Struthof fut un autre Golgotha. Avec la Déportation du P. Bernard pour l’abbaye, de notre père pour nous, et de millions de personnes en Europe, on entre dans la barbarie pure appliquée à l’anéantissement spirituel et physique des juifs, tziganes, polonais, africains, afro-allemands56, chrétiens, prêtres..., bref, de tous ceux qui n’étaient pas nazis : N’ayez aucune illusion, hurlait à Auschwitz un kapo à des Pères salésiens polonais57, pour les juifs, aucun ne sortira d’ici vivant. Ils n’ont pas le droit de vivre. Quant à vous, prêtres, si vous êtes loyaux pour les autorités allemandes, si vous travaillez ferme, on verra... Et l’on vit. Dès le premier matin, le Père Swierc, curé à Cracovie, ne pouvant suivre le rythme infernal destiné à le rompre, Frantz le sanglant entra en scène : Attends, tu ne veux pas travailler ? Je
____________ 55. Livre d’Or..., pp. 461-468. 56. Le premier camp d’extermination allemand fonctionna en Namibie dès 1904, sous la direction d’Heinrich Göring, père d’Hermann Göring, et du général von Trotha. Cf. Serge Bilé (2005) Noirs dans les camps nazis. Le Serpent à Plumes, Monaco. 57. Livre d’Or..., « Les dix martyrs de Cracovie, Auschwitz », pp. 417-418.

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vais te frotter le dos, et, à grands coups de bâton, il le frappait à la tête. Sentant sa mort approcher, le vieux prêtre murmurait : Mon Jésus ! Mon Jésus ! La fureur de Frantz le sanglant redoubla : Ton Jésus ! Ton Jésus ! Regarde s’il vient à ton secours. Tiens ! Tiens !, et les coups pleuvaient avec les blasphèmes. Le prêtre s’écroula. Alors, les coups de pied entrèrent dans la danse, sur la tête, le ventre, la poitrine. Un oeil du vieillard sauta. Le crime touchait à sa fin. Le four crématoire fut la conclusion. Golgotha, bien sûr, et les mêmes mots. Parce Domine... L’Eglise catholique et ses prêtres ! Vous ne savez pas ce que sont les nazis, les purs, ceux qui veulent détruire à fond l’Eglise catholique. J’en suis un, répliquait le commandant allemand du camp de Fourchambault à la petite soeur Thérèse58, religieuse de la Charité de Nevers, dans un face-à-face digne du Dialogue des Carmélites. C’était aussi ce que disait, en 1940, un artilleur allemand, moine bénédictin, au P. Hermann : En tant qu’Allemands, nous sommes pour Hitler ; comme catholiques, nous avons tout à craindre. Son entourage est encore plus acharné que lui contre le Christianisme. La résistance spirituelle des moines doit se situer à ce niveau : lutter pour que la civilisation chrétienne ne soit pas étouffée par le paganisme nazi59. Récemment, notre ami le P. Jean Stern, missionnaire de La Salette, né juif et dont les parents sont morts à Auschwitz, a expliqué sur ZENIT.org l’origine de la haine anti-juive et antichrétienne des nazis : Dieu n’a jamais dénoncé son alliance avec Israël ; en détruisant celui-ci, le nazisme voulait extirper le socle sur lequel s’était fondée la foi chrétienne et catholique, obstacle majeur à leur emprise sur les esprits et meilleur rempart contre l’athéisme totalitaire qu’il représentait. N’oublions pas en effet le camp de Dachau qui fut ouvert dès 1933 et qui eut d’emblée une baraque des prêtres d’abord destinée aux clercs allemands60, ni la Pologne champ d’expérimentation du projet de la Gestapo61 visant à faire disparaître dans l’Europe nazifiée, les prêtres et les Juifs ; pensons au sort du Père franciscain polonais
____________ 58. Livre d’Or..., « Soeur Thérèse Lotz. Simples notes », p. 122. Agée de 28 ans en 1940, cette soeur alsacienne sauva beaucoup de gens et mourut d’épuisement en 1945. 59. Dès 1936, le P. Chaillet faisait des conférences pour expliquer le nazisme, qu’en 1940, Paul Claudel traitait de paganisme débordant de bêtise, d’infamie et de cruauté. 60. Cf. Jean Kammerer (1996) La baraque des prêtres à Dachau. Brepols, Paris. 61. E. Weiler, Die Geistlichen in Dachau, p. 99, cité in Charles Molette (1995) Prêtres, religieux et religieuses dans la résistance au nazisme, 1940-1945. Fayard, Paris, p. 115.

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Maximilien Kolbe et du prêtre allemand Karl Leisner. N’oublions pas le Priester... wie die Juden (les curés, c’est comme les Juifs) des SS tabassant le P. jésuite Louis de Jabrun62, ni en 1944 cet allemand disant de la communauté des Dombes alignée en deux rangs contre un mur : Voilà ces moines catholiques, ces fainéants, révolutionnaires, terroristes, cachant des Juifs, des déserteurs, des armes ! Quel plaisir ce serait de les abattre tous ! N’oublions pas enfin Himmler, qui signa le 3 décembre 1943 le décret interdisant tout secours spirituel de prêtres français aux travailleurs du STO et qui lança la chasse aux chrétiens de l’aumônerie clandestine du cardinal Suhard, artisans de la résistance spirituelle, évangélique, au nazisme (in Armand Duval63). Il serait facile d’allonger la liste. Depuis, le silence s’est abattu sur l’acharnement nazi (et communiste, note à juste titre le P. Duval) contre le catholicisme et ses prêtres au moment où prospère un nouvel anti-christianisme64. Cela pose la question du pourquoi. Chaque Français a le devoir sacré de conserver le souvenir de l’héroïsme de nos pères qui se sacrifièrent pour que vive la France. Il serait temps de s’en souvenir. Des ecclésiastiques, tels les aumôniers militaires, ont rédigé leurs mémoires, mais les témoignages monastiques sont épars, pour l’Ain, dans les livres de Henri Romans-Petit ou d’Alban Vistel65. Seul, le Livre d’or de la DRAC, documenté par les monastères, donna de beaux coups de projecteur sur les acteurs monastiques du dernier conflit. Le grand intérêt du livre du P. Etienne Goutagny est d’avoir réuni en un volume tous les documents disponibles connus sur l’histoire militaire de son abbaye lors des trois guerres franco-allemandes. Son ouvrage, nécessaire, contribue à mettre à leur place, la première, la dignité de l’homme et la Transcendance de Dieu. Odile et Richard Moreau
____________ 62. Livre d’Or..., « R.P. de Jabrun S. J., (Province de Toulouse) », pp. 248-249. 63. Armand Duval (2005) Missionnaires et martyrs. 51 témoins du Christ face au nazisme. F-X. de Guibert, Paris, pp. 16 et 17. - Signalons l’antériorité du chanoine Jean Thiébaud qui consacra dans son livre Témoins de l’Evangile (L’Harmattan, Paris, 1999, pp. 239-244), un beau chapitre au Comtois Louis Pourtois, qui fut l’un des cinquante et un martyrs sujets du livre du P. Duval. On aurait aimé voir ce texte, qui comprend une notice et des morceaux choisis, figurer dans la bibliographie de ce livre récent. 64. R. Rémond (2005) Le nouvel anti-christianisme. Desclée de Brouwer, Paris. 65. H. Romans-Petit, Les Obstinés, pp. 25-26 ; Les Maquis de l’Ain, pp. 28-29. - A. Vistel (1970) La nuit sans ombre. Fayard, Paris, p. 294.

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Des moines cisterciens au coeur de la Dombes
Au milieu du XIXème siècle, la Dombes, située entre Saône et Rhône au Nord-Est de Lyon, était insalubre et de nombreuses maladies y sévissaient parmi la population sous-alimentée. On attribuait la cause de tous ces maux aux étangs qui étaient très nombreux à cette époque. Une campagne d’assèchement fut décidée en 1850 : les autorités civiles et religieuses conjuguèrent leurs efforts. Une ligne de chemin de fer reliant Bourg-en-Bresse à Lyon par Villars-lès-Dombes fut décidée et la compagnie Mangini qui la réalisa, s’engagea à assécher plusieurs centaines d’hectares d’étangs. La ligne fut inaugurée en 1866. Un projet de canalisation de la Dombes fut présenté, mais il ne fut pas mis à exécution. Les autorités religieuses agissaient aussi. L’évêque du diocèse, Mgr Chalandon (1852-1857), pensa faire appel aux Trappistes, mais son départ pour l’archevêché d’Aix-en-Provence ne lui permit pas de réaliser son projet. Son successeur, Mgr de Langalerie (18571871), le fit aboutir. Ecrivant au Chapitre Général des CisterciensTrappistes, il s’engagea à offrir à des fondateurs un monastère tout construit : Je ne demande que des hommes, je donne tout le reste, des terres, une église, un monastère tout neuf et sur le plan que vous voudrez. Visitant la Dombes en 1858, l’évêque de Belley décida de le bâtir sur la commune du Plantay, près de Villars-lèsDombes. Une souscription fut lancée pour couvrir les frais de construction. Bon nombre de diocésains et de familles lyonnaises payèrent y contribuèrent ; le clergé du diocèse finança l’église. Le chantier s’ouvrit au printemps de 1861 et se poursuivit jusqu’à l’arrivée des moines en octobre 1863. Le 1er octobre 1863, un groupe d’une quarantaine de fondateurs quitta l’abbaye d’Aiguebelle, près de Montélimar, dans la

Drôme, et gagna le plateau de la Dombes via Lyon, Villefranchesur-Saône et Ars-sur-Formans. Le 3 octobre au matin, des voitures du Plantay et des villages environnants amenèrent les moines jusqu’au monastère sur la commune du Plantay. Sur tout le parcours, ils furent accueillis par une foule en liesse. Par leur présence, ils venaient redonner un peu d’espérance à ces populations éprouvées par le climat et les fièvres. L’inauguration du monastère eut lieu le lendemain 4 octobre 1863. La communauté augmenta rapidement et l’on comptait cent vingt moines en 1880. Ce chiffre se maintint jusqu’en 1904, puis l’effectif diminua peu à peu pour connaître une remontée à partir de 1922 et jusqu’en 1947. Pour le centenaire de la fondation en 1963, la communauté avait retrouvé le nombre initial, mais il ne restait plus que dix moines lorsqu’ils passèrent le relais à la communauté du Chemin Neuf, le 31 août 2001. Dès leur arrivée, les moines créèrent un jardin potager à l’intérieur de la clôture pour assurer leur subsistance. Ils défoncèrent aussi quatre hectares pour planter des arbres fruitiers, surtout des pommiers, et drainèrent les terres cultivables pour les prairies et les céréales, en particulier l’avoine et le maïs ; ils cultivèrent aussi beaucoup de pommes de terre pour les porcs et pour la vente1. Des frères anciens vignerons dans l’Aveyron et le Beaujolais plantèrent aussi une vigne qui donna un petit vin gris. La pisciculture fut également une source de revenus. Cependant l’exploitation agricole sur un terrain très pauvre ne suffisant pas pour nourrir une communauté de plus en plus nombreuse, les moines fabriquèrent à partir de 1868 un reconstituant à base de viande crue, la Musculine, toujours commercialisée. Ils lancèrent aussi la production de cépaline et d’aioline, en réduisant en poudre oignons et aulx. La Verte des Dombes, produite également, fut dénommée ainsi par analogie avec la Chartreuse de même couleur. C’était une sorte de potion alcoolisée destinée à lutter contre la malaria. Pour cette raison, elle devint très recherchée dans le pays, car les fièvres étaient un élément majeur de morbidité aux Dombes à cette époque ; de nombreux moines en furent atteints. Des documents précisent même que, durant l’été, les trois quarts des religieux pouvaient
____________ 1. En décembre 1943, lorsque les Allemands arrêtèrent le P. Bernard Curis, ils saisirent l’argent de la vente des pommes de terre qu’il venait d’encaisser en tant que cellerier.

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