//img.uscri.be/pth/6689124c4b12e8d01d3f45461073f30179801012
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Clarté 1919-1924 (Tome I)

De
260 pages
Dans l'immédiat après-guerre, le mouvement Clarté, fondé en mai 1919 par Henri Barbusse, tente d'organiser la protestation contre la guerre. Disposant d'un journal, il devient un lieu de rencontre entre intellectuels pacifistes, penseurs et militants humanistes et socialistes attirés par la révolution russe. Au cours de l'année 1920, il évolue vers le bolchévisme sans y adhérer explicitement. A partir de février 1921 Clarté devient une revue d'éducation révolutionnaire.
Voir plus Voir moins

















Clarté
1919-1924

















Historiques
Dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland

La collection "Historiques" a pour vocation de présenter les recherches les
plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la diversité des
thèmes d'étude et des périodes historiques.
Elle comprend deux séries : la première s'intitulant "Travaux" est ouverte
aux études respectant une démarche scientifique (l'accent est particulièrement
mis sur la recherche universitaire) tandis que la seconde, intitulée "Sources", a
pour objectif d'éditer des témoignages de contemporains relatifs à des
événements d'ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion
enrichira le corpus documentaire de l'historien.

Dernières parutions série ‘Travaux’

Fernando MONROY-AVELLA, Le timbre-poste espagnol et la représentation
du territoire, 2011.
François VALÉRIAN, Un prêtre anglais contre Henri IV, archéologie d’une
haine religieuse, 2011.
Manuel DURAND-BARTHEZ, De Sedan à Sarajevo. 1870-1914 :
mésalliances cordiales, 2011.
Pascal MEYER, Hippocrate et le sacré, 2011.
Sébastien EVRARD, Les campagnes du général Lecourbe, 1794-1799, 2011.
Jean-Pierre HIRSCH, Combats pour l’école laïque en Alsace-Moselle entre
1815 et 1939, 2011.
Yves CHARPY, Paul-Meunier, Un député aubois victime de la dictature de
Georges Clemenceau, 2011.
Jean-Marc CAZILHAC, Jeanne d’Evreux et Blanche de Navarre, 2011
André FOURES, L’école du commissariat de la Marine (Brest 1864-1939),
Regard sur soixante-dix promotions et un millier d’anciens élèves, 2010.
Nenad FEJIC, Dubrovnik (Raguse) au Moyen-Age, espace de convergence,
espace menacé, 2010.
Jean-Paul POIROT, Monnaies, médailles et histoire en Lorraine, 2010.


Dernières parutions série ‘Sources’

Claude VIGOUREUX, Servir la « Gueuse », Lettres d’officiers (1894-1929),
2010.
Henri-Charles de Thiard de Bissy, Correspondance du comte de Thiard (Textes
revus, avant-propos et notes par Bernard Alis), 2010.
Yves BLAVIER, Fournier l'Américain. Mémoires secrets et autres textes, 2010.
Lydia OLCHITZKY-GAILLET, Spoliation et enfants cachés, 2010.
ALAIN CUENOT





















Clarté
1919-1924

Tome I
Du pacifisme
à l’internationalisme prolétarien
Itinéraire politique et culturel





















DU MÊME AUTEUR

Autogestion, la dernière utopie
(sous la direction de Franck Georgi)
Sorbonne, 2003
.
Pierre Naville (1904-1993),
biographie d’un révolutionnaire marxiste
Bénévent, 2008.




































































































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55496-2
EAN : 9782296554962





Introduction



Dans l’immédiat après-guerre, le mouvement Clarté constitue une
expérience politique tout à fait originale qui met en lumière le rôle
spécifique d’intellectuels, qu’il s’agisse d’écrivains, d’essayistes, de
journalistes ou de philosophes en relation étroite avec les forces socialistes et
le parti communiste. Fondé officiellement en mai 1919, sous la direction
d’Henri Barbusse, le mouvement Clarté tente d’organiser la protestation
contre la guerre par la constitution d’un rassemblement international
d’intellectuels. Disposant d’un journal et de groupes internationaux, le
mouvement Clarté devient un lieu de rencontre entre intellectuels pacifistes,
penseurs et militants humanistes et socialistes attirés par la révolution russe.
Au cours de l’année 1920, il évolue vers le bolchevisme sans y adhérer
explicitement. A partir de février 1921, plusieurs responsables clartéistes
e engagés dans la campagne d’adhésion à la III Internationale décident de
transformer Clarté en revue d’éducation révolutionnaire. C’est à partir de
cette orientation nouvelle que Clarté désormais va évoluer dans la zone
sympathisante des forces communistes jusqu’en 1928, date de son arrêt
définitif.
Il est donc intéressant de chercher à retracer l’histoire de ce mouvement
et de cette revue, de sa naissance à sa disparition. Directement inspirée par
l’horreur de la guerre, Clarté compte dans ses rangs une majorité
d’intellectuels rescapés du front. Profondément traumatisés par leur
douloureuse expérience des tranchées, ces intellectuels combattants veulent
bannir à tout jamais l’ordre de la guerre, crier leur dégoût, leur révolte. Se
proposer d’étudier Clarté, c’est donc tenter de définir les préoccupations
majeures de ces hommes frappés tragiquement par la guerre, de savoir au
milieu de la diversité des propositions formulées par ces écrivains-soldats
comment ce désespoir, cet esprit de révolte peuvent s’incarner dans un
langage politique et culturel donné. Dans cette perspective d’analyse
générale, j’ai pu bénéficier d’études préalables sur Clarté et son évolution :
Vladimir Brett a présenté une recherche fragmentaire centrée essentiellement
sur Henri Barbusse et sa marche vers Clarté de 1919 à 1921, Nicole Racine a
proposé un essai de synthèse d’une trentaine de pages sur l’itinéraire
politique de Clarté de 1921 à 1924, Bernard Chambaz a réalisé un travail
visant à rassembler les éléments constitutifs de la conscience collective des
intellectuels clartéistes de 1921 à 1925, excluant à la fois la période naissante
5

de Clarté, son rapprochement avec les surréalistes et son engagement
politique sous l’autorité conjointe de Marcel Fourrier et de Pierre Naville.
Le point de vue que j’ai choisi d’emblée est de mesurer à la fois la
dimension politique et culturelle de la pensée clartéiste dans son intégralité
et sa diversité à partir d’une approche détaillée des différentes interventions
des membres de la direction clartéiste. L’objectif que je me suis fixé est de
faire apparaître les différentes étapes de développement de la démarche
clartéiste dans sa complexité et sa mouvance sans en négliger aucune. Je me
suis appliqué à respecter le déroulement de l’activité de Clarté de 1919 à
1928 sans chercher à privilégier telle ou telle phase d’activité spécifique.
Pour organiser l’étude analytique des différents textes et documents d’une
grande richesse, il était utile de superposer au déroulement chronologique,
sans pour autant lui faire violence, un groupement logique des publications
chaque fois que l’orientation et leur sens l’autorisaient. Mais, dans cette
manière de procéder, l’important était de rester attentif à ne pas laisser l’idée
subordonner les faits. Il est préférable, en effet, de tomber dans l’excès de
l’empirisme plutôt que dans celui de l’esprit de système. Les articles de
Clarté sont si abondants qu’il est fatal d’y rencontrer des documents de
qualité très inégale. Il va de soi que la même attention ne peut être apportée à
tous. Cependant, le risque est grand de passer à côté d’écrits significatifs. Je
me suis donc appliqué à appréhender dans sa totalité les principaux
documents caractéristiques de telle ou telle phase d’activité de Clarté et de
ses responsables. Sans pour autant s’en tenir à un simple inventaire de textes
de Clarté, ni à un classement ordonné par thèmes, je me suis obligé bien
souvent à décrire avant d’interpréter afin de mieux faire apparaître les
courants, les oppositions de la démarche clartéiste sans préjuger de son sens
ultime.
Dans cette volonté affirmée de caractériser l’itinéraire politique et
culturel de Clarté, je me suis attaché, dans une première partie, à montrer
comment les ambitions pacifistes et internationalistes d’Henri Barbusse se
transforment très vite en volonté de rupture vis-à-vis des cadres et des
structures politiques et culturelles du système en place. Insurgés contre un
monde qu’ils jugent sans âme, les responsables clartéistes refusent les
valeurs prônées par la société bourgeoise. Conscients de la misère qui les
entoure, ils rêvent d’une révolution politique et morale d’où l’homme sortira
régénéré. Ils tournent alors leur regard vers une expérience à leurs yeux
prestigieuse et fascinante : la révolution russe. Leur sensibilité politique qui
s’affirme les pousse à s’engager plus avant dans la dénonciation de la guerre
et de l’ordre capitaliste et à vouloir servir la cause du prolétariat et du
bolchevisme. Cette évolution progressive et complexe à la fois qui s’impose
au cours des années 1919-1921 voit Clarté passer d’un pacifisme
sentimental à un pacifisme révolutionnaire pour atteindre à un
révolutionnarisme d’inspiration prolétarienne. J’ai tenté de saisir la portée
6

réelle de cette orientation nouvelle qui se dessine et qui va déterminer à
l’avenir toute l’activité politique et culturelle de Clarté jusqu’en 1928.
Renonçant à un humanitarisme généreux, Clarté se déclare prêt à
adhérer au principe du bolchevisme et à mener une action parallèle au jeune
parti communiste français. Cette reconnaissance du marxisme de la part de
Clarté va-t-elle déboucher sur une assimilation réelle de la théorie marxiste ?
Il est donc utile de savoir si l’idéalisme politique de Clarté peut s’accom-
moder des exigences scientifiques de la doctrine marxiste et du pragmatisme
des responsables officiels du parti. Il est aussi important d’analyser
attentivement le sens de la démarche culturelle et artistique de Clarté.
Artistes, romanciers, essayistes, la plupart des intellectuels groupés autour
d’Henri Barbusse sont directement concernés par la tragédie de 1914-1918.
Il est donc essentiel de savoir comment ils réagissent devant le
bouleversement général des valeurs suscité par la guerre et quelle conception
de l’art ils vont désormais défendre. L’ébranlement moral issu de la première
guerre mondiale ne peut les laisser indifférents. Ayant vécu quatre années au
milieu d’un enfer de feu et de sang, ils veulent qu’un grand message de paix
s’affirme impérieusement dans la littérature et les arts. Au-delà de ces
premières exigences inspirées par leurs sentiments internationalistes et
humanitaires, ils sont décidés à jeter les bases d’une nouvelle esthétique
entièrement libérée des contraintes économiques de l’ordre bourgeois.
Mesurant toute l’emprise du système capitaliste sur le monde des arts et des
lettres, ils tournent leur regard vers le bolchevisme et ses manifestations
culturelles. Leur révolte artistique rejoint ici leur révolte politique.
Dans une deuxième partie, je me suis appliqué à démontrer comment
Clarté, à partir de novembre 1921 et jusqu’en octobre 1925, évoluant dans la
zone sympathisante du parti communiste français se propose d’assurer un
travail d’éducation révolutionnaire dans l’opinion. Prenant leur distance par
rapport à l’ancienne Clarté, récusant par-là même l’orientation d’Henri
Barbusse, les jeunes responsables clartéistes autour de Marcel Fourrier
s’efforcent de défendre une argumentation de type communiste. Convaincus
que la révolution s’imposera victorieusement en Europe à l’exemple de la
révolution russe, assurant ainsi la démolition de la civilisation capitaliste, ils
suivent avec ferveur l’insurrection allemande d’octobre 1923. La nouvelle de
l’échec de la révolution allemande et le recul de toute perspective
révolutionnaire en Europe plongent momentanément la rédaction de Clarté
dans le désarroi. Cette crise qui secoue partiellement l’équipe de Clarté se
trouve rapidement effacée par l’apport de la philosophie sorélienne perçue
comme un schéma doctrinal de type communiste riche de perspectives
nouvelles. Se pencher sur le comportement politique des intellectuels
clartéistes au cours des années 1921-1925, ce n’est pas seulement vouloir
mesurer la portée de leurs interventions dans un cadre idéologique donné,
c’est aussi s’efforcer de saisir l’évolution particulière de leurs ambitions
politiques, savoir si leur soif de révolution et leur puissance de contestation
7

gardent au travers des années la même intensité et obéissent à une volonté
constante de recherche et de renouvellement. L’introduction du schéma
sorélien qui détermine, à partir de l’automne 1929, l’activité politique de la
revue ne va-t-elle pas entraver plus ou moins indirectement la ferveur
politique des intellectuels clartéistes ? La relation qui s’établit alors entre
idéologie et révolution peut très bien ne pas satisfaire la conscience
révolutionnaire, empreinte d’un certain lyrisme, des jeunes responsables
clartéistes.
La volonté affichée par Clarté, dès novembre 1921, d’apparaître
comme une revue affichant sur le plan culturel un travail foncier d’analyse
me conduit à me pencher sur les diverses publications et essais des jeunes
intellectuels clartéistes afin de connaître le sens exact de leurs
préoccupations artistiques. Il est nécessaire de savoir comment ils assimilent
les propositions de rénovation esthétique qui émanent de la révolution russe
et du bolchevisme. S’affirmant politiquement comme les défenseurs de la
révolution russe, ils veulent culturellement révéler un mode de pensée de
type prolétarien. S’inspirant des principes marxistes, ils veulent bousculer les
structures de la civilisation bourgeoise et hâter l’avènement d’un langage
artistique étroitement lié à la civilisation nouvelle, celle des travailleurs.
L’introduction de la philosophie sorélienne leur permet de réfléchir en
profondeur sur la notion même d’esthétique communiste et de lancer des
propositions culturelles d’une réelle originalité. Une mise en relation entre
l’art et l’engagement politique vient tout naturellement s’affirmer. Un lien
particulier entre l’idéologie marxiste et l’art révolutionnaire s’établit et
permet d’éclairer sous un angle original les véritables communications entre
l’extrémisme politique et l’orientation artistique. Le statut de l’artiste et de
son engagement politique sont alors posés avec acuité. Mais peut-on penser
que le révolutionnarisme politique de Clarté sera en mesure d’inspirer une
démarche artistique suffisamment critique et novatrice ? De la même
manière, peut-on considérer que les forces subversives qui s’exercent dans le
domaine artistique seront capables d’inspirer une action politique encore
plus ambitieuse sur le plan révolutionnaire ? Le rapport entre la doctrine
marxiste et l’art révolutionnaire pose problème. Il est, en effet, intéressant
d’étudier la manière dont l’idéologie marxiste détermine le sens des
réflexions artistiques de Clarté. Cette idéologie qui entend proposer une
vision d’ensemble de la réalité par laquelle l’art et la littérature trouvent
leurs explications et leurs significations par référence à un état de la société
et des forces de production va-t-elle orienter toute la recherche artistique de
Clarté ? Sensibles aux explications marxistes sur l’art, Clarté ne va-t-elle
pas rejeter toute forme de renouveau artistique étranger à ce schéma
doctrinal particulier ? Ne va-t-elle pas volontairement borner, dans ces
conditions, son propre horizon artistique ? En consultant scrupuleusement
les différents articles de la revue, on pourra alors mieux saisir la richesse de
la démarche culturelle et esthétique des responsables clartéistes.
8

Au milieu de l’année 1924, Clarté engage avec la même ambition un
travail de dénonciation féroce des valeurs culturelles bourgeoises et de ses
représentants les plus illustres comme Maurice Barrès et Anatole France.
Cette orientation nouvelle offre à Clarté l’occasion d’entrer en contact avec
le groupe surréaliste d’André Breton mais cette première forme de
rapprochement qui semble s’esquisser n’aboutira pas. Dans cette approche
générale de la position clartéiste, l’année 1925 apparaît comme un coup
d’arrêt à la marche en avant de l’équipe rédactionnelle de la revue.
Constatant amèrement que toute action révolutionnaire est désormais
impossible sur le terrain de la lutte des classes, Clarté se trouve dans
l’impasse. Une seconde crise, en octobre 1925, vient secouer durement le
comité directeur de la revue. Cet événement, ressenti douloureusement par
les responsables clartéistes, révèle en fait les limites et les contradictions de
la pensée politique de type marxiste de Clarté. Il est donc utile d’analyser
avec attention les différentes raisons qui conduisent une partie de la
rédaction clartéiste à quitter la revue. Les rapports nouveaux qui s’établissent
entre Clarté et le groupe surréaliste d’André Breton apparaissent alors
comme une solution au trouble général qui s’empare de l’équipe de Clarté.
Une tentative d’action commune est envisagée. La mise sur pied d’une revue
La guerre civile où collaboreraient Clarté et les surréalistes est lancée mais
une telle entreprise restera sans lendemain. En étudiant les différentes
motivations politiques de chacun des intéressés, il sera possible de mettre en
lumière la manière dont les jeunes intellectuels clartéistes conçoivent la lutte
prolétarienne en relation avec la doctrine marxiste et l’appareil du parti
communiste français. Les mises en garde d’un responsable clartéiste comme
Jean Bernier, les interventions pressantes d’un poète surréaliste passé au
communisme comme Pierre Naville constituent un type de réflexion
essentielle dans la définition même de l’action politique et militante de
l’intellectuel révolutionnaire aux prises avec des directives idéologiques et
un schéma doctrinal rigoureux.
Dans une troisième partie, Clarté réussit, après les sérieuses
déconvenues de l’année 1925, à prendre un nouveau départ sous la direction
de Marcel Fourrier et de Pierre Naville. Rompant définitivement avec toute
espèce de lyrisme révolutionnaire et d’idéalisme prolétarien, Clarté se
décide à adopter une ligne idéologique rigoureusement communiste,
poursuivant les mêmes tâches de propagande que le parti communiste
français engagé dans une politique de bolchevisation active. Il s’agira alors
de mesurer l’ampleur de ce redressement idéologique inattendu qui paraît
mettre un terme au romantisme politique des jeunes intellectuels clartéistes.
Respectueux de l’idéologie prolétarienne, Clarté exige une application fidèle
et ambitieuse des principes marxistes. A partir d’octobre 1927, elle défend
ouvertement les thèses de l’opposition russe. En février 1928, elle cède la
place à une revue trotskiste La Lutte de classes. Ses principaux
collaborateurs, attachés à servir la cause de la révolution et de la démocratie
9

sans souci aucun de soutenir les intérêts de tel ou tel appareil de parti,
passent dans l’opposition.
Ces grandes articulations ainsi dégagées permettent de mettre en
évidence les orientations particulières adoptées par Clarté et ses
responsables, de 1919 à 1928 et de poser les jalons d’un itinéraire
particulièrement fécond sur le plan politique et culturel. Par un souci
constant de privilégier le document, je me suis appliqué à appréhender et à
reconstituer un mouvement de sensibilités et d’idées d’une très grande
richesse et d’une surprenante mouvance. En m’attachant à Clarté, j’ai voulu
mesurer les caractères, les oppositions d’un comportement global de jeunes
intellectuels révolutionnaires tragiquement confrontés à l’expérience terrible
de la guerre et aspirant à un ordre nouveau, à une humanité nouvelle.
10












PREMIÈRE PARTIE









CLARTÉ MAI 1919-SEPTEMBRE 1921








Chapitre I

La naissance de Clarté

Au cours de la guerre 1914-1918, deux jeunes soldats combattants :
1Raymond Lefebvre et Paul Vaillant Couturier envisagent de mettre sur pied
un rassemblement international d’intellectuels pacifistes. La préoccupation
majeure qui les habite est de crier leur haine de la guerre et de proclamer
avec force leur espérance dans la paix et la fraternité. Durant l’automne
1916, au milieu de l’ouragan terrible qui se déchaîne sur l’Europe, ils
parviennent à se retrouver pour discuter de leur projet et lancer quelques
2propositions concrètes . Dans cette première ébauche, ils cherchent très
modestement à rassembler les témoignages des intellectuels combattants des
différents pays d’Europe afin de pouvoir écrire « la chanson de geste de la
guerre ». Leur ambition est de dresser le tableau le plus complet, le plus
impartial qui soit du premier conflit mondial, « de grouper dans une œuvre
d’ensemble des nouvelles, mémoires, simples notes, dessins décrivant sans
imagination et de visions directes – à la manière dont un chirurgien
raconterait l’opération de son enfant – la vie de l’arrière et celle de l’avant, la
vie des pays neutres, la vie des usines, la vie des casernes, la vie des états-
majors et celle des Parlements, des universités et la vie des tranchées, les
3minutes des batailles ». Ils veulent aussi, au milieu de cette vaste entreprise
littéraire, permettre à l’élite européenne de s’exprimer et de faire valoir le
message fondamental de l’esprit humain :
« Dans ce sombrement de la raison européenne, lequel fut plus pénible
et plus dégradant que les égarements du massacre, il nous serait infiniment
précieux de nous connaître, nous, les quelques-uns dont la tête et le cœur ont
résisté à la commotion cérébrale de 1914. Il serait juste que par ces
confessions l’intelligence européenne manifestât sa résurrection. Il est

1 Raymond Lefebvre et Paul Vaillant Couturier ont fait leurs études au lycée Janson
de Sailly. Une longue amitié les unit. Titulaire d’une licence d’histoire géographie,
diplômé en sciences politiques, Raymond Lefebvre est mobilisé en août 1914
comme infirmier auxiliaire. En mai 1915, il se porte volontaire au front pour mieux
saisir la réalité des combats et la souffrance des soldats. Infirmier major, il participe
aux batailles d’Artois et de Verdun en 1916. Suite à ses blessures, il est réformé en
1917. Paul Vaillant Couturier, avocat stagiaire au barreau de Paris, est incorporé le 6
e
août 1914 dans le 15 RI. Blessé à la bataille de la Somme en septembre 1915, il est
versé dans la section des chars à partir de décembre 1916. Gazé en juillet 1918, ses
faits d’armes lui valent d’être nommé au grade de sous-lieutenant.
2 Collection privée de Jean Maitron, présentée par Annie Kriegel in : « Le
mouvement social », n° 42, janvier-mars 1963.
3 Ibid.
13

nécessaire qu’elle se lave ainsi des outrages dont les plus grands de ses
1pontifes ont attristé la période de la guerre . »
A partir de ce programme très général, ils établissent une liste de noms
de penseurs et d’artistes de la France et de la Grande-Bretagne dans le but de
2solliciter ces personnalités afin que leur entreprise se réalise . Romain
Rolland ainsi informé se montre séduit par un tel programme sans pour
autant y donner suite. Il trouve intéressant le plan concernant la publication
des confessions sincères des combattants mais n’encourage pas les ambitions
littéraires de Paul Vaillant Couturier et de Raymond Lefebvre visant à
3composer un immense cycle romanesque de la guerre . Henri Barbusse, pour
sa part, se déclare prêt à apporter son soutien à un tel projet mais tient à en
4modifier sérieusement la teneur . A ses yeux, il serait plus logique de fonder
une revue internationale semi-mensuelle, paraissant en plusieurs langues, et
qui traiterait tout d’abord du rapprochement des peuples et des nations puis
qui s’appliquerait, par la publication d’extraits de romans, de récits, à
dépeindre la guerre enfin qui chercherait, par une correspondance suivie
entre les penseurs et artistes de tous les pays, à être l’organe effectif du
groupement des intellectuels.
La réponse favorable et intéressée d’Henri Barbusse est le point de
départ d’une collaboration étroite entre Henri Barbusse et Raymond
5Lefebvre. Dans une correspondance datée du 19 décembre 1916 , Henri
Barbusse, décidé à voir un tel projet se réaliser, invite Raymond Lefebvre à
se pencher sur l’organisation matérielle, financière, rédactionnelle de la
revue et le charge d’entrer en contact avec Charles Richet, physiologiste
réputé, prix Nobel en 1913, qui pourra sans difficulté l’introduire dans les
milieux intellectuels français et étrangers. Au début de l’année 1917, Henri
Barbusse et Raymond Lefebvre cherchent tous deux à s’entendre sur
l’adoption définitive d’un texte-manifeste. Raymond Lefebvre rédige une

1
Ibid.
2 Angleterre : Bernard Shaw, J. K. Jérôme, Bertrand Russel, I. Zangwill, A. Bennett,
Thomas Hardy, Rabindranah Tagore.
France : Romain Rolland, Anatole France, Henri Barbusse, Tristan Bernard, M.
Délépine, Paul Vaillant Couturier, Raymond Lefebvre, Jacques Mesnil, Charles
Vildrac, Léon Werth, Jean Longuet, Jean d’Espouy, Charles Gide, Georges
Courteline, Prenat, Georges Demartial, F. Challaye, J. Bon, Pierre Louis, Paul Fort,
Ch. V. Langlois, De Martonne, Zoretti, M. Alexandre, Paul Signac, Bakst, Milosz,
Roger Martin du Gard, Henri Bataille, Léon Bazalgette.
3 Guilbeaux Henri, Du Kremlin au Cherche-midi, Paris, Gallimard, 1933, p. 124-
125.
4 Lettre de Henri Barbusse à Raymond Lefebvre, 9 décembre 1916, Collection
privée de Jean Maitron.
5 Ibid.
14

première version qui est jugée par Henri Barbusse comme trop virulente et
1trop agressive .
2Henri Barbusse lui substitue un texte plus discret et plus anodin qui
présente la revue comme « une revue internationale, littéraire, artistique,
économique et sociale » dont la fonction est de travailler au rapprochement
des peuples. Elle s’adresse « aux écrivains, savants, penseurs qui, sans
distinction d’opinions politiques, estiment que la haine ne doit pas survivre à
la guerre, et qu’après la paix et les garanties qu’elle comportera pour tous, il
est de l’intérêt général de se prêter à une diffusion des idées, des initiatives
3utilitaires, des œuvres et des travaux éclos sur tous les points du monde ».
Elle traitera des grandes questions économiques et artistiques et cherchera à
reconstituer le tableau de la guerre à partir des notes et des souvenirs des
combattants.
Henri Barbusse pense qu’un nombre important d’intellectuels et
d’hommes politiques pourront venir sans difficulté apporter leur soutien
moral et leur concours. Il propose une liste fournie et composite de ces
personnalités sans s’attarder vraiment sur la réalité même de leur foi et de
leur engagement pacifiste et internationaliste. C’est ainsi qu’il retient le nom
de romanciers comme Kipling, Gorki, Maeterlinck, d’Annunzio, la comtesse
de Noailles, Tristan Bernard, Edmond Rostand, Octave Mirbeau, de
musiciens comme Debussy, Ravel, de politiciens comme les radicaux
Sarraut, Barthou, Painlevé, le socialiste Jules Guesde, allant même jusqu’à
citer le nom de Georges Clemenceau ; les seuls pacifistes qu’il mentionne
sont les savants Charles Gide, Charles Richet, le philosophe Léon Bourgeois
et la journaliste Séverine. En fait, Henri Barbusse est plus soucieux de faire
appel à des figures-clés du monde des lettres et de la politique que de
solliciter les rares pacifistes qui, en 1917, se battent pour faire triompher leur
idéal.
Mais ces premières propositions ne convainquent pas leurs auteurs. Les
26 et 27 février 1917, la version définitive du texte du manifeste est adoptée
4par Henri Barbusse et Raymond Lefebvre . Rédigé par Henri Barbusse, ce
manifeste s’adresse « aux intellectuels combattants du monde » qui ont eu
« le courage de conserver leur confiance dans la dignité de l’homme et dans
la puissance lumineuse et moralisatrice de la raison » et qui veulent se tendre

1
Ibid.
2 Lettre d’Henri Barbusse à Raymond Lefebvre, 18 janvier 1917, Collection privée
de Jean Maitron.
3 Ibid.
4
Lettres d’Henri Barbusse à sa femme, (1914-1917), Collection privée de Jean
Maitron.
Lettre du 26 février 1917, p. 250 ; Lettre du 27 février 1917, p. 251, Collection
privée de Jean Maitron.
15

« fraternellement les bras dans le mépris lucide d’une haine héréditaire. » Il
leur est demandé de s’unir et de « reconstituer dès à présent, pour le salut des
hommes, l’Internationale de la pensée. » Le texte ainsi composé est envoyé à
diverses personnalités qui sont priées de le signer. Raymond Lefebvre et
Henri Barbusse se chargent de prendre contact avec plusieurs intellectuels.
Raymond Lefebvre rencontre Anatole France qui lui promet sa participation.
Cette nouvelle ne peut que réjouir Henri Barbusse qui écrit à Raymond
Lefebvre :
« Je suis ravi de votre lettre, l’adhésion si complète et si effective d’un
homme de l’importance et du rayonnement de France est un appoint
considérable. Votre éloquente conviction et votre habile argumentation
1enlèveront bientôt sans doute d’autres suffrages essentiels . »
Par contre, la visite de Raymond Lefebvre à Romain Rolland, en
Suisse, le 11 août 1917, s’avère infructueuse. Romain Rolland ne peut
admettre qu’Henri Barbusse accorde autant d’importance à des personnalités
littéraires ou politiques, somme toute très conventionnelles et sans passé
2internationaliste . Il refuse de donner son nom quand il constate qu’Henri
Barbusse a « la prétention de faire entrer » Maeterlinck dans le comité
directeur de la revue. Romain Rolland ne peut oublier que Maeterlinck n’a
pas su se garder de la haine chauvine contre l’Allemagne.
De son côté, Henri Barbusse sollicite plusieurs personnalités comme
Tristan Bernard, Charles Richet et rend visite à Anatole France qui lui
confirme son adhésion.
Les efforts déployés par Raymond Lefebvre et Henri Barbusse peuvent
difficilement se poursuivre alors que la guerre continue. Raymond Lefebvre
considère d’ailleurs qu’il est nécessaire d’attendre la fin des hostilités pour
mener à bien la réalisation d’un tel projet. Au début de l’année 1919 paraît
pour la première fois, dans Le Populaire du 17 janvier, le texte du manifeste
composé par Henri Barbusse. Il est signé par Henri Barbusse, Raymond
Lefebvre, Paul Vaillant Couturier, Georges Vidal, Henri Torres, Henri
Béraud, Henri Regnault, A. Mercereau, Noël Garnier, Fontanille, Jean
d’Espouy, A. Le Troquer. Raymond Lefebvre, pour donner plus de poids à
cette initiative, lance un vibrant appel, le l9 février 1919, dans Le Populaire,
pour l’organisation de « l’intelligence mondiale » au service de
l’internationalisme. Il réitère son appel le 22 mars 1919 dans ce même
journal. Le 10 mai 1919, Henri Barbusse informe officiellement l’opinion de
l’existence d’un groupe international d’intellectuels, dans un article publié
par l’Humanité. Henri Barbusse donne au groupe le nom de Clarté, d’après

1
Lettre d’Henri Barbusse à Raymond Lefebvre, 16 février 1917, Collection privée
de Jean Maitron.
2
Romain Rolland, Journal des années de guerre, 1914-1919, Paris, Michel, 1952, p.
1272-1273 (note du 11 août 1917).
16

le titre de son roman paru en 1919 et s’adresse aux écrivains, aux artistes et
les appelle à travailler à l’affranchissement des hommes. Ils doivent œuvrer
pour « le progrès intégralement démocratique » sous la bannière « de l’idée
républicaine dans toute sa profondeur et douceur humaines et dans toute son
ampleur mondiale. » Ils doivent, par l’éducation des esprits et des
consciences, construire l’internationale de la pensée parallèle à
l’internationale des peuples. Henri Barbusse les invite à prendre en exemple
Anatole France, « le maître le plus admiré et le plus vénéré des lettres
françaises. »
Après la publication de cet appel, un comité d’initiative est mis sur pied
avec comme membres : Anatole France, Henri Barbusse, Georges Duhamel,
Victor Cyril, Paul Vaillant Couturier et Magdeleine Marx. L’appel d’Henri
Barbusse est favorablement accueilli par le public. Diverses personnalités
viennent apporter leur appui. Les buts généreux et abstraits du groupe Clarté
permettent de rassembler un large éventail d’intellectuels et de politiciens.
Parmi les inscriptions reçues en juin 1919, on trouve les noms suivants : le
pacifiste et libéral Charles Richet, l’économiste réformiste Charles Gide, le
socialiste Léon Blum, le publiciste Henri Béraud, le représentant du
naturalisme Antoine, des romanciers tels que Victor Margueritte, Joseph
Henri Rosny aîné, Henri Bataille, Pierre Hamp, Paul Fort, André Salmon, le
mathématicien Emile Borel, le géographe E. Vidal, ainsi que quelques amis
de Romain Rolland comme le poète Pierre Jean Jouve et nombre d’écrivains
et artistes encore mal connus, Charles Henri Hirsch, Jules Ohry, Saint
Georges de Bouhelier, Ernest Charles, Marcel Berger, Alfred Dominique,
1Edmond Sée, Maurice Magre, Paul Colin, Noël Garnier.
Les nombreux contacts pris à l’étranger permettent la création d’un
comité directeur international qui compte dans ses rangs : Henri Barbusse,
Georges Brandès, Paul Colin, Victor Cyril, Georges Duhamel, Georges
Eekhoud, Anatole France, Noël Garnier, Charles Gide, Thomas Hardy,
Henri Jacques, Vicente Blasco-Ibanez, Andréas Latzko, Laurent Tailhade,
Raymond Lefebvre, Magdeleine Marx, E. D. Morel, Edmond Picard, Charles
Richet, Jules Romains, René Schickelé, Séverine, Upton Sinclair, Steinlen,
2Paul Vaillant Couturier, H. G. Wells, Israël Zangwill, Stephen Zweig.

Les désaccords entre clartéistes et rollandistes

Témoin des efforts d’Henri Barbusse, Romain Rolland ne peut cacher
son irritation. Il n’apprécie pas la composition hétéroclite du groupe Clarté
et de son comité directeur. Déjà sollicité au cours de l’année 1917 par
Raymond Lefebvre, Romain Rolland avait refusé de donner son nom au

1
Marcel Fourrier, « De Clarté à La Guerre civile », Clarté, n° 79, 1925.
2 Ibid.
17

projet Clarté en apprenant la présence de Maeterlinck au sentiment
nationaliste pour le moins contestable. Pourtant, il aspire, comme Henri
Barbusse, à voir une internationale de l’esprit humain se réaliser. Henri
Barbusse, pour sa part, ne peut se priver de la participation du plus illustre
des pacifistes. Il va s’efforcer d’obtenir son concours. Le 13 juin 1919, il
rend visite à Romain Rolland pour le convaincre de s’associer à Clarté mais
sa démarche n’aboutit pas. Ce dernier ne peut admettre le large éclectisme
du groupe composé d’écrivains, d’artistes, de journalistes, de comédiens
« nullement qualifiés pour représenter les idées démocratiques et
1internationales » et conteste l’autorité littéraire et culturelle de tels
participants. Enfin, il ne peut supporter la présence d’Anatole France et le
chauvinisme dont il a fait preuve au cours de la guerre. Les amis de Romain
Rolland qui ont déjà adhéré à Clarté (Charles Vildrac, Georges
Chennevrière, F. Crucy, Léon Werth, Albert Doyen, Léon Bazalgette, Paul
Signac) partagent ses sentiments lorsqu’ils constatent l’afflux de
2personnalités douteuses. Ils forment, sous les conseils de Romain Rolland,
un noyau oppositionnel pour veiller du dedans à la pureté intellectuelle du
3groupe et élaborent un programme minimum en vue de le soumettre au
comité directeur. Le 14 juin 1919, Romain Rolland qui reçoit la visite de ses
amis Doyen et Chennevrière réitère ses critiques à l’égard de Clarté.
Quelques jours plus tard, le 18 juin 1919, le groupe rollandiste envoie sa
démission, constatant que les exigences de son programme n’ont pas été
4satisfaites.
Le 23 juin 1919, dans sa lettre adressée à Henri Barbusse, Romain
Rolland réaffirme son intransigeance morale vis-à-vis de certains membres
et s’étonne qu’Henri Barbusse cite son nom parmi les membres de son
5comité directeur. Se déclarant partisan d’un cénacle d’hommes de lettres de
qualité, d’une élite intellectuelle, il lance à l’adresse d’Henri Barbusse :
« Ce n’est pas avec des tout-Paris qu’on peut édifier la Cité future.
Excusez-moi donc, cher Henri Barbusse, si je me tiens à l’écart d’un groupe
dont j’admire le parrain et dont tant de membres me sont sympathiques, mais
dont je ne saurais approuver les premières démarches et l’esprit d’excessif
6éclectisme . »

1
Romain Rolland, Journal des années de guerre, 1914-1919, Paris, Michel, 1952, p.
1824-1825.
2
Romain Rolland, Journal…, op. cit., p. 1826.
3 Je n’ai pas trouvé trace de ce programme.
4
Romain Rolland, Journal des années de guerre, 1914-1919, Paris, Michel, 1952, p.
1830.
5
Romain Rolland, Journal…, op. cit., p. 1831-1832.
6 Ibid.
18

Le désaccord semble important ; chacun reste sur ses positions
respectives. Alors qu’Henri Barbusse met l’accent sur la nécessité d’un
recrutement massif d’intellectuels, Romain Rolland ne veut travailler
qu’avec des personnalités de premier ordre dont la foi internationaliste est
sans faille. Romain Rolland, d’ailleurs, élabore avec ses amis un programme
d’action spécifique. Il publie, le 26 juin 1919, dans l’Humanité, « La
déclaration de l’indépendance de l’esprit », manifeste qui recueille
l’adhésion de nombreux écrivains et savants de tous pays.
Malgré tout, les pourparlers entre Romain Rolland et les dirigeants de
Clarté ne cessent pas. Romain Rolland revoit Henri Barbusse au début de
juillet 1919. Victor Cyril se rend au domicile de Romain Rolland quelques
jours après. Les efforts déployés par Henri Barbusse et ses amis pour obtenir
l’appui de Romain Rolland restent vains. De son côté, Romain Rolland, pour
qu’on n’exploite pas son abstention envers Clarté, se charge d’expliquer sa
position dans une lettre du 7 novembre 1919 adressée à la revue belge
Lumière, dans laquelle il déclare :
« Il est exact que je ne fais pas partie du groupe Clarté. Mais pour rien
au monde, je ne voudrais qu’on exploitât mon abstention contre Clarté.
Personnellement, je considère comme mon premier devoir de rester en
dehors de tous les partis, pour mieux garder et défendre l’indépendance de
l’esprit, qui ne doit avoir qu’un maître : la Vérité. Mais ma sympathie n’en
est pas moins, tout entière, avec ceux qui combattent pour la liberté des
peuples et pour le progrès social. Au premier rang de ces bons combattants
est le groupe Clarté avec son grand et courageux chef : Henri Barbusse.
1Aidez-les dans leurs généreux efforts ! »
Romain Rolland adresse une lettre semblable à la revue allemande Das
2Forum, dirigée par Wilhem Herzog. Si rollandistes et clartéistes ne
parviennent pas à s’entendre, les relations entre les deux groupes ne sont pas
pour autant rompues. Un climat de respect mutuel les rapproche. A la fin de
l’année 1919, ils auront l’occasion de se retrouver pour discuter d’un projet
de congrès international des intellectuels.

Les premières interventions politiques de Clarté

Malgré la non-participation du groupe rollandiste, Clarté poursuit sa
marche en avant. Au cours de l’été 1919, Henri Barbusse et ses amis vont
intervenir sur le terrain politique. Les événements internationaux forcent leur
attention et les obligent à traduire leur aspiration humaniste et
internationaliste dans un langage plus concret et plus engagé. La politique
démocratique du président Wilson, la signature du traité de Versailles,

1
Clarté, n° 8, 10 janvier 1920.
2 Ibid.
19

l’intervention alliée en Russie, la dégradation de la situation économique en
France les poussent à prendre position, ce qui ne va pas sans quelques
remous au sein du comité directeur. Passionnément attachés à défendre un
idéal de paix et de fraternité, ils tiennent tout d’abord à exprimer leur entière
sympathie à l’égard du président Wilson et de la conception qu’il se fait de
la justice et de la démocratie. C’est ainsi qu’en mai 1919, une délégation de
Clarté conduite par le professeur Richet rend visite au président américain.
Charles Richet, pour présenter le groupe Clarté, s’exprime en ces termes :
« Le groupe Clarté comprend tout ce qu’il y a de vraiment libéral et
progressif dans les milieux intellectuels français. Il est né d’un mouvement
profond, irrésistible des élites pensantes. Il vise à la diffusion d’un idéal
1largement démocratique et par conséquent largement réformateur . »
Devant les conditions très dures du traité de Versailles qui tendent à
l’écrasement de l’Etat allemand et de son peuple, ils rédigent une
déclaration, le 22 juillet 1919, intitulée « Contre la paix injuste », et publiée
dans l’Humanité. Elle est signée par Anatole France, Henri Barbusse, Victor
Cyril, Georges Duhamel, Henri Jacques, Raymond Lefebvre, Magdeleine
Marx, Séverine, Laurent Taihade et Paul Vaillant Couturier. Dans ce
document, les responsables clartéistes prêchent « l’amour logique de l’intérêt
général », condamnent le traité impérialiste de Versailles qui « consacre les
guerres futures », défendent les « 14 points wilsoniens » et les principes de
justice et de vérité : « Ce n’est que dans l’internationalisme que s’accomplira
un jour l’unification des masses. »
Mais, Charles Gide, pour sa part de tendance très modérée, refuse de
s’aligner sur cette déclaration. Il s’en explique à Victor Cyril :
« Je ne peux pas vraiment signer ce manifeste, je ne puis pas déclarer
qu’un traité qui a pour résultat directement ou indirectement de délivrer
l’Alsace-Lorraine, la Pologne, les Tchèques, les Italiens du Trentin, les
Arméniens, les Juifs, et même, quoique sans y viser d’élargir les libertés de
l’Irlande, des indigènes d’Algérie et de Syrie, etc… puisse être qualifié de
« conservation des servitudes barbares du passé. » Victor Cyril supprimera
d’ailleurs la phrase incriminée dans la rédaction définitive de la
2protestation .
Ces premières publications ne laissent pas indifférents les milieux
intellectuels de droite. Plusieurs groupes nationalistes comme « Le parti de
l’intelligence » et « La guilde de Saint Luc » mènent une campagne de
dénigrement contre Clarté. Henri Barbusse et Raymond Lefebvre réagiront
aussitôt contre ces attaques en publiant plusieurs articles dans Le Populaire
et l’Humanité. Poursuivant son action critique, Clarté, le 24 août 1919, fait
paraître une protestation, sous forme d’affiche, contre l’intervention des

1
Marcel Fourrier, « De Clarté à La Guerre civile », Clarté, n° 79, 1925.
2 Ibid.
20

alliés en Russie. Les services de police l’ayant interdite, Anatole France et
Henri Barbusse, le 28 août, protestent par une lettre envoyée au ministère de
l’Intérieur. La lettre ainsi que l’affiche sont publiées dans Le Populaire, le 7
1septembre 1919. Dans cette protestation, Clarté s’adresse « aux travailleurs
manuels et intellectuels » en ces termes :
« Travailleurs, vous qui êtes à la fois l’élite utile et la force, le jour est
venu où vous devez guider votre idéal sur la raison et vos actes sur l’idéal.
La cause de la justice et de l’égalité exige la destruction de la vieille
barbarie sociale qui a enfanté jusqu’ici tous les maux, toutes les ruines, tous
les massacres. »
Elle proclame la toute puissance de la raison, qui doit préparer la
naissance d’un ordre nouveau où « ce qui est trop haut sera abaissé, où ce
qui est trop bas sera élevé, où le travail sera pour tous une obligation et le
bonheur un droit, où il n’y aura nulle part des étrangers, et qui sera vraiment
l’ordre et vraiment la paix. » Elle dénonce « la coalition féroce et hypocrite
dirigée par la réaction et la grande finance internationale contre la
République des Soviets. » Elle prend la défense de la révolution russe « au
nom de la solidarité internationale des pauvres. »
Ce texte pourtant très modéré est désapprouvé par plusieurs membres
de Clarté parmi lesquels Charles Gide et Charles Richet. Charles Gide refuse
sa signature sous le prétexte suivant :
« En ce moment, s’il y avait un appel à adresser au peuple, ce serait
pour le presser de se remettre au travail : toutes les autres questions sont sans
2importance à côté . »
Charles Richet, chargé de faire connaître son point de vue, répond qu’il
n’a aucun conseil à donner et ajoute :
« Ce qui m’importe surtout, c’est que Clarté ne pactise pas avec les
bolcheviks qui sont, à n’en pas douter, les ennemis de toute intelligence,
témoin Gorki qu’ils ont tué ! Ce sont les derniers des êtres. »
Et lorsque le texte de l’affiche est publié, il déclare :
« Je n’accepte aucune solidarité avec ce que je considère comme
immonde et féroce, il faudra bien qu’on me laisse dire ce que je pense de ces
3bandits tels que Lénine, Bela Kun et Trotsky et la tourbe bolcheviste . »
Malgré de tels propos, ces deux personnalités demeurent membres du
comité directeur de Clarté.


1
L’affiche est signée par Anatole France, Henri Barbusse, Victor Cyril, Georges
Duhamel, Henri Jacques, Laurent Tailhade, Raymond Lefebvre, Magdeleine Marx,
Séverine, Paul Vaillant Couturier. Elle porte le titre « Contre l’intervention en
Russie ». Elle est aussi publiée le 8 septembre 1919 dans La Vérité.
2
Marcel Fourrier, « De Clarté à La Guerre civile », Clarté, n° 79, 1925.
3 Ibid.
21

Les statuts de Clarté et son organisation matérielle

Ces premières difficultés ne vont pas jusqu’à entraver l’activité de
Clarté. Décidés à se montrer plus efficaces encore, Henri Barbusse et ses
amis dotent leur mouvement d’une organisation structurée. A partir de
septembre 1918, ils donnent à leur association une forme définitive et fixent
d’une manière rigoureuse ses statuts. Une première réunion constitutive a
lieu en effet le 4 septembre 1919, à Paris, dans la salle des Jeunesses
e républicaines du III arrondissement, rue du Petit-Thouars. Les organisateurs
Victor Cyril, Noël Garnier, Roland Gagey y font approuver les statuts de
Clarté. Le 18 septembre, une seconde réunion se tient également à Paris
dans la salle des fêtes de la Bellevilloise. Magdeleine Marx, Victor Cyril,
Noël Garnier, Paul Vaillant Couturier et A. Franck y prennent la parole et
expose le programme de Clarté. Le 23 septembre 1919, une troisième
réunion est organisée, toujours à Paris, dans la salle des « Sociétés
savantes », à laquelle participent le docteur Jaworsky, Victor Cyril, Paul
Vaillant Couturier, Magdeleine Marx. Une dernière réunion aura lieu le 7
1octobre 1919, à nouveau à la Bellevilloise. Pour des raisons pratiques, Henri
Barbusse et ses amis fixent le siège social de Clarté dans les locaux mêmes
du Populaire, c’est-à-dire 12, rue Feydeau, à Paris. Henri Barbusse est en
effet directeur littéraire de ce journal et Raymond Lefebvre en est rédacteur.
Les statuts de Clarté sont rédigés par le comité d’initiative. Il donne à Clarté
le titre de « Ligue de solidarité intellectuelle pour le triomphe de la cause
internationale. » Il précise que les membres du comité directeur international
sont irrévocables et inamovibles. En cas de démission ou de décès, il est
pourvu à leur remplacement par cooptation. Un bureau composé de six
membres, un secrétaire général, trois secrétaires, un trésorier, un trésorier
2adjoint , est chargé d’exécuter les décisions du comité international. Il est
prévu la création de sections locales, nationales et internationales de Clarté
dotées de leurs institutions propres qui sont subordonnées au comité
directeur international. Un comité de groupe pourra décider de la subdivision
des sections de Clarté dans le cadre régional ou national. Le comité directeur
international est seul habilité à dissoudre toute section de pays dont l’action
aura été contraire à l’esprit et au règlement des présents statuts. Une
assemblée nationale des membres participants de Clarté aura lieu, chaque
année, en janvier. Un congrès national et international se tiendra
3respectivement en mai et novembre annuellement . La participation
financière de chaque membre est répartie comme suit : - chaque membre

1
« Les réunions de Clarté », Clarté, n° 1, 11 octobre 1919.
2 Les membres du bureau sont : Henri Barbusse, Victor Cyril, Noël Garnier,
Raymond Lefebvre, Magdeleine Marx, Paul Vaillant Couturier.
3 En réalité, ces diverses réunions générales ne seront jamais organisées.
22

actif et donateur paie une cotisation qui s’élève entre 5 et 20 francs – chaque
membre bienfaiteur verse une cotisation de 100 francs tandis que les
1membres fondateurs de chaque pays versent une cotisation de 1000 francs ,
- 1/5 de chaque cotisation servira pour la propagande générale du
mouvement Clarté.
Très vite, les premiers groupes Clarté se constituent en France et à
l’étranger. En France, les groupes Clarté prennent naissance à Paris et dans
er esa banlieue. Le premier groupe s’installe dans le I et le IV arrondissement
et établit sa permanence au 49, rue de Bretagne. Le deuxième groupe se
e econstitue dans le VI et le XIV arrondissement. Le troisième groupe qui
e ecouvre le VII et le XV arrondissement compte jusqu’à 200 adhérents. Le
e quatrième groupe s’établit dans le XII arrondissement, le cinquième groupe
e e e dans le XVII , le XVIII et le XIX arrondissement.
Clichy, Villejuif, Drancy et Montreuil possèdent aussi leur groupe
Clarté respectif. Plusieurs régions de France voient s’implanter de telles
organisations : la vallée de la Vasselle avec Rouen, le Loir et Cher avec
Roanne, Vendôme, le Nord avec Lille, Roubaix et Harnes, la Champagne et
l’Est avec Reims, Bar-le-Duc, Troyes, Nancy, Metz et Strasbourg, la vallée
du Rhône et le Dauphiné avec Lyon, Vienne, Grenoble et Roman, le Sud
méditerranéen avec Nice, Marseille, Nîmes, Montpellier, Toulouse, enfin, le
Sud aquitain avec Bordeaux, Cahors, Saint Girons, Saint Gaudens. Il faut
noter que les secteurs les plus dynamiques, d’après les commentaires de
Clarté, sont Paris et sa banlieue, Rouen, Lyon, Grenoble, Marseille et
2Nancy.
Selon Marcel Fourrier, la situation générale des groupes Clarté apparaît
comme relativement modeste :
« Au plus beau jour des groupes Clarté, il y eut en France une trentaine
de sections locales dont dix à Paris et en banlieue et les autres en
3province . »
A l’étranger, grâce au dévouement et à l’attention redoublée de Victor
Cyril, gestionnaire compétent, les groupes Clarté se développent rapidement.
Un des premiers pays à répondre favorablement à l’appel du comité
d’initiative est la Belgique avec Paul Colin, rédacteur en chef de L’Art libre.
Sous son impulsion, plusieurs groupes voient le jour à Bruxelles, Alost,
Gand, Malines, Ostende, Liège. Le groupe de Bruxelles est dirigé par
Edmond Picard, Georges Eekhoud, Henri van de Velde et Paul Colin.
En Angleterre, les groupes Clarté, grâce à E. D. Morel, démocrate
pacifiste, fondateur et dirigeant de l’« Union of democratic control »,

1
Clarté, n° 1, 11 octobre 1919.
2 Ces informations sont tirées du journal Clarté et de ses rubriques
« Convocations ».
3 Marcel Fourrier, « De Clarté à La Guerre civile », Clarté, n° 79, 1925.
23

s’impose rapidement. Son comité directeur est élu en novembre 1919 et
compte dans ses rangs : H. G. Wells, G. B. Shaw, Israël Zangwill, E. D.
Morel, Bertrand Russell, Robert Dell, Siegfried Sassoon, Robert Williams,
Frank Hodges et Douglas Goldring qui assume la fonction de secrétaire.
D’autres personnalités rejoignent le groupe en avril 1920 comme Aldous
Huxley, O. Sitwell, Miles Malleson, D. F. Brundrit, C. P. Blacker.
En Suisse, grâce à Jean Debrit, le groupe Clarté prend forme. Il possède
trois sections : française, allemande et italienne. En Autriche, le groupe
Clarté comprend des intellectuels comme Stephen Zweig, Andréas Latzko,
Rainer Maria Rilke. En Hollande, le groupe fondé en 1919, a comme
animatrice Henriette Roland-Holst. En Tchécoslovaquie, de nombreux
intellectuels apportent leur appui à Henri Barbusse et à son organisation
internationale avec Stanilas K. Neumann, Ivon Olbracht, B. Vrbensky. « Le
Conseil des Travailleurs Intellectuels » fondé en janvier 1919 et présidé par
Stanilas K. Neumann adhère officiellement à Clarté en septembre1919. A
Brno, l’écrivain B. Benesova met sur pied un groupe Clarté. De nombreux
collaborateurs dont Jaro Bilek-Pospisil présentent plusieurs analyses sur
l’évolution politique de la Tchécoslovaquie d’août 1920 à juillet 1921 dans
les colonnes du journal d’Henri Barbusse. Dans les pays scandinaves,
plusieurs intellectuels répondent favorablement au projet d’Henri Barbusse.
L’Italie compte plusieurs groupes Clarté : à Milan, dirigé par Virglio
Brocchi, à Turin avec Gugliemo Lucidi qui met en place une succursale des
éditions Clarté, à Gênes, Padoue, Messine, Florence. En Espagne, un seul
groupe Clarté est créé avec comme responsable Quintiliano Saldana. Au
Portugal, un groupe Clarté existe à Coindre. D’autres groupes s’installent en
Grèce, en Argentine, au Brésil, au Venezuela, au Chili, au Mexique et à
Cuba.
Aux Etats-Unis, au printemps 1920, un groupe Clarté prend naissance
avec comme personnalités Upton Sinclair, Scott Nearing, Max Eastman
rédacteur en chef de la revue Liberator. Ces derniers font paraître plusieurs
études dans Clarté. De son côté, Francis Tréat, jeune Américaine séjournant
à Paris, se charge de publier plusieurs traductions d’œuvres de poètes
américains comme Carl Sandburg, Frank Hall, Ralph Chaplin, Randolph
Bourne. Quelques groupes surgissent en Orient : en Égypte, en Palestine, en
Arménie et en Turquie avec Nazim Hikmet comme adhérent.
En Allemagne, les groupes Clarté sont d’une réelle importance. Ses
premiers initiateurs sont René Schickelé, directeur en chef de la revue Die
weissen Blätter, Carl Edschmid, Kurt Hiller, Karl Tiedt, Paul Zech, Wilhem
Herzog rédacteur en chef de la revue Forum, Yvan Goll, Heinrich Mann et
Joachim Friedenthal. A Berlin, les clartéistes se groupent autour de Félix
Stössinger et de sa revue Die freie Welt. A Dresde, un groupe clartéiste se
réunit autour de la revue Die Menschen. Clarté et les groupes allemands
entretiennent d’excellentes relations. De nombreux articles consacrés à la
24

situation politique, économique, sociale et culturelle de l’Allemagne sont
1régulièrement publiés par Clarté dans son journal.
Si, au départ, les différents groupes Clarté, à l’étranger, prennent une
certaine ampleur, il ne faut pas en exagérer l’importance. Marcel Fourrier
rapporte que Victor Cyril, très enthousiaste au départ, rêvant d’une
organisation internationale impressionnante, va très vite déchanter. D’après
Marcel Fourrier, « le mouvement Clarté compte au total, France comprise,
25000 adhérents au plus fort de son activité . »
Parallèlement à la création de sections nationales et internationales, les
responsables du comité directeur se dotent d’un journal qui porte le nom de
Clarté et le sous-titre de « Bulletin français de l’Internationale de la
pensée. » C’est un bimensuel de 4 pages dont le prix s’élève à 15 centimes.
Son premier numéro paraît le 11 octobre 1919. A partir du 29 mai 1920, le
journal deviendra hebdomadaire.
Sa gestion est assurée par une société anonyme disposant au départ
d’un capital de 50000 francs. Son trésorier et son gérant est Roland Gagey.
Une liste de souscription des actions est ouverte. Une partie des ressources
financières est constituée par les cotisations que sont tenus de verser les
membres de Clarté. Une section d’édition et de librairie de Clarté est mise
également sur pied. Elle assure la publication et la vente de tous les ouvrages
3pacifistes et internationalistes.
La vente des numéros de Clarté se fait sous des formes variées. Les
abonnés représentent une clientèle fidèle et sûre. Clarté en comptera 4500 en
1920. Le tirage, d’après les informations de Clarté, connaîtra au début un
essor certain. En avril 1920, il s’élèvera à 40000 exemplaires. La répartition
géographique des centres de distribution peut se définir sommairement en
fonction de l’implantation des groupes Clarté dont la rédaction nous
entretient assez régulièrement. Le succès du journal est aussi lié à la
propagande active menée par les collaborateurs du mouvement Clarté qui
sillonnent la France tels Paul Vaillant Couturier, Raymond Lefebvre pour
faire connaître le mouvement et son idéologie. Le journal est distribué à
l’étranger dans les principales villes européennes comme Bruxelles, Liège,
Anvers, La Haye, Amsterdam, Genève, Berne, Bâle, Rome, Naples, Milan,
Berlin, Vienne, Bucarest, mais aussi à Moscou, à New York, dans les jeunes
Etats comme à Constantinople, dans les colonies comme au Caire, à
Alexandrie, à Alger, Oran, Constantine, Tunis.
A partir de cette organisation générale ainsi définie, Clarté semble
s’affirmer à la fois comme journal et comme mouvement international. En

1
Clarté, rubrique « Convocations ».
2 Marcel Fourrier, « De Clarté à La Guerre civile », Clarté, n° 79, 1925.
3
Elle représente un apport de fonds dont on ignore le montant ; aucun article n’est
consacré ou ne fait allusion à son fonctionnement.
25

réalité, si des groupes français et étrangers de Clarté parviennent à
s’implanter, ils vont très vite connaître une existence pour le moins fragile et
éphémère, et disparaître peu de temps après leur naissance. Par contre, grâce
aux efforts déployés par les amis d’Henri Barbusse, le journal va réussir à
s’implanter durablement et occupera une place marquante dans la vie
politique et culturelle de l’époque. C’est donc, à partir des différentes
publications du journal, qu’il sera possible de caractériser la démarche
particulière d’Henri Barbusse et de ses collaborateurs.





26