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Clientélisme et domination politique en Espagne

De
216 pages
En contrôlant les élections, les caciques, par la pratique du clientélisme, assuraient la fiction du bon fonctionnement du système politique de la Restauration espagnole (1875-1923). Obstacle à la modernisation politique et à l'apprentissage démocratique, cette pratique alimenta l'antiparlementarisme et cette violence caractérisant l'histoire politique de l'Espagne contemporaine. A travers notamment l'exceptionnelle correspondance privée de Pablo Turull, industriel et banquier, cacique de Sabadell (province de Barcelone), on comprend les ressorts de cette forme de domination politique.
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CLIENTELISME ET DOMINATION POLITIQUE EN ESPAGNE

Recherches et Documents - Espagne Collection dirigée par D. Rolland et J. Chassin
La collection Recherches et Documents-Espagne publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques, des documents et des recueils de documents.

Déjà parus GALAN llia, Actualité de la pensée de Sem Tob, 2006. SOMMIER Béatrice, Aimer en Andalousie du franquisme à nos jours. Une ethnologie des relations hommeslfemmes, 2006. MOLERO Valérie, Magie et sorcellerie au Espagne au siècle des Lumières (J 700 - 1820), 2006. CARRIÈRE-PRIGNITZ G., DUCHÉ-GA VET V., LANDEROUIN Y. (coord.), Les Pyrénées, une frontière?, 2005. DOMINGUES Caroline, Identité régionale et médias: qui influence qui? L'exemple de la Galice, 2005. ZURLO Yves, Ceuta et Melilla. Histoire, représentations et devenir de deux enclaves espagnoles, 2004. FOZ Braulio, Vie de Pedro Saputo, Roman d'apprentissage, 2004. MARGUET Christine, Le roman d'aventures et d'amour en Espagne, XVf -XVIf siècles, 2004. COPETE Marie-Lucie et CAPLAN Raul, Identités périphériques,2004. FERNANDEZ SEBASTIAN Javier et CHASSIN Joëlle (coord.), L'avènement de l'opinion publique, Europe et Amérique, XVIIIe-XIXe siècles, 2004. FLEPP Catherine, La poésie de jeunesse de Rafael Alberti, 2004. BALUTET Nicolas, La montée du militarisme en Espagne, d'une dictature à l'autre (1923-1939),2004. LAGARDE A.-M., Les Basques: société traditionnelle et
symétrie des sexes, 2003. FERNANDEZ A., Au nom du sexe, 2003. ITHURRALDE M., Le Pays Basque, la Catalogne et l'Europe, 2002.

GINARDD., Les Baléares sous le régimefranquiste, 2002.

Manuel MARIN

CLIENTELISME

ET DOMINATION EN ESPAGNE

POLITIQUE

Catalogne, fin du X/xe siècle

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www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01522-0 EAN: 9782296015227

INTRODUCTION

«J'ai l'impression de rêver, mais sachez, Monsieur, que je suis bien éveillé1. »

Le pronunciamiento que fit le général Martinez Campos en décembre 1874 restaura la dynastie des Bourbons. Les classes dirigeantes espagnoles accueillirent avec soulagement la Restauration qui mettait un terme à 1'« expérience» démocratique du Sexenio révolutionnaire (1868-1874). Cette période d'instabilité politique, de guerres coloniales et civiles (cantonalisme et carlisme) fut profondément ressentie par les élites comme une menace pour l'ordre établi. Antonio Cânovas deI Castillo, l'artisan de la Restauration, supprima les conquêtes démocratiques de 1868, et plus particulièrement le suffrage universel et la souveraineté nationale. La Constitution de 1876 qu'il inspira rétablissait la tradition espagnole de la souveraineté «partagée» entre le monarque et le parlement, elle restreignait les libertés fondamentales et annulait la séparation entre l'Etat et l'Eglise. La loi électorale de 1878 réinstaurait le suffrage censitaire qui limita le corps électoral à 5 % de la population. Cânovas, par crainte de la «tyrannie du nombre», écarta des urnes ces «masses misérables et mendiantes» dont le vote «ne pouvait qu'entraîner le triomphe du communisme et la ruine de la propriété2 ». Il mit en place un système politique bipartite, inspiré du modèle britannique, qui prévoyait 1'« alternance pacifique» au pouvoir - turno pacifico - des deux partis monarchistes (conservateur/libéral). Les forces politiques qui n'acceptaient pas les règles du jeu dynastique - carlistes, républicains, régionalistes, anarchistes et socialistes étaient exclues du système politique. De plus, les mécanismes
Cet ouvrage est dédié à la mémoire d'Alain Milhou (q.e.p.d.). I Lettre de José Monné, 9 mai 1885, Co"espondance privée de Pablo Turull, 06.01.01. Archives Turull, Archives Historiques de Sabadell (dorénavant AT. ARS.) 2 Propos de Canovas, cités par Carlos Dardé, « El sistema politico y las elecciones », dans Javier Tusell et Florentino Portero (edit.), Antonio Canovas y el sistema de la Restauracion, Madrid, Bibioteca nueva, 1998, p. 126.

artificiels de l'alternance permettaient d'éviter le danger du pronunciamiento des militaires qui, au cours du XIXe siècle, s'étaient érigés comme les arbitres de la vie politique espagnole. Pour sortir d'une crise politique, et à l'inverse d'une démocratie parlementaire, le monarque confiait la formation d'un nouveau gouvernement au chef du parti de l'opposition dynastique. Le roi signait ensuite le décret de dissolution du parlement et le gouvernement organisait - « fabriquait» - des élections législatives qui, grâce à la ftaude électorale, allaient lui donner une confortable majorité parlementaire. La machine électorale que contrôlaient les caciques fonctionnait parfaitement, comme le prouve la stricte régularité des alternances, en moyenne tous les deux ans 1.Le ministre de l'Intérieur - de Gobernacion - était chargé de la fabrication des élections qui devaient confirmer le choix du monarque. Il élaborait l'encasillado, c'est-à-dire une liste (matérialisée par de petites cases représentant chacune une circonscription) où figuraient les candidats ministériels et ceux de l'opposition «acceptée» qui allaient, selon toute probabilité, être «élus» grâce aux méthodes classiques de fraude et de manipulation du scrutin utilisées par les caciques. La préparation de l' encasillado s'avérait complexe, car le ministre de l'Intérieur devait intégrer dans ses projections électorales une multitude de variables liées aux champs politiques national et locae. Il devait assurer une forte majorité à son parti, tout en accordant un nombre significatif de députés à l'opposition dynastique pour qu'elle pût jouer son rôle - de figuration - dans le système. Quelques sièges étaient réservés à l'opposition républicaine « docile », principalement les possibilistes de Castelar, afm de favoriser son intégration dans le système canoviste et l'écarter de la tentation insurrectionnelle3. Une fois l'encasillado terminé, le gouverneur civil de la province entrait dans le jeu pour relayer au niveau des circonscriptions les consignes ministérielles. Il s'agissait de la phase la plus délicate du

1

Miguel Martinez Cuadrado, La burguesia conservadora (1874-1931), Madrid, Alianza

Editorial, édition de 1991, p. 72. 2 Javier Tusell, Oligarquia y caciquismo en Andalucia (1890-1923), Barcelona, Editorial Planeta, 1976, p. 29-34. 3 Un bon exemple de candidat républicainpossibiliste protégé par l'encasillado dans l'article de : Elites locales y representaci6n Rosa Ana Gutiérrez Llorret, « Restauraci6n y republicanismo politica en Alicante (1875-1895) », Espacio, Tiempo y Forma, Serie V, Historia contemporânea, t. 3, 1990, p. 119-129.

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processus: la conclusion d'un pacte - « pacte avec la réalitél » - avec les caciques, ces notables locaux qui contrôlaient un territoire2. Le gouverneur civil « convoquait» les caciques afin de les « sonder» sur leurs dispositions à l'égard du pouvoir en place et s'assurait de leur collaboration en échange de la satisfaction des besoins de leur clientèle. Dans chaque région, ville ou village, il y avait un ou plusieurs caciques, le plus souvent un pour chaque parti dynastique, qui, à l'image de leur parti au niveau national, alternaient (plus ou moins pacifiquement) au pouvoir, sans compter la « concurrence}) des petits caciques qui aspiraient à devenir grands et pouvaient « enrayer» la machine caciquile pour satisfaire leurs ambitions personnelles. Dans les districts « disponibles», c'est-à-dire mis à disposition du pouvoir par les caciques, le gouvernement faisait «élire» les candidats de son choix, souvent des candidats «paruchutés»

-

cuneros - qui s'abstenaient

de faire campagne et représentaient

au

parlement une circonscription où ils n'avaient jamais mis les pieds. Lorsqu'un seul grand cacique contrôlait tous les ressorts du pouvoir local, il pouvait se mettre au service du plus offrant, généralement le candidat ministériel, le plus apte à lui assurer la satisfaction de ses intérêts personnels. Certains caciques, solidement implantés dans leur « fief» - districts mostrencos - dont l'appartenance leur était « reconnue», pouvaient se permettre de défier le pouvoir central en maintenant leur propre candidature ou en soutenant un candidat d'opposition, avec l'espoir d'être largement récompensés lors de la prochaine alternance. Ces caciques devaient être assez puissants et fortunés - ou penser l'être - pour pouvoir compenser avec leur fortune
I Javier TuseIl, op. cil., p. 31. 2 « Cacique» est un mot d'origine indienne qui signifiait « roi », « chef tribal », comme le consigna Christophe Colomb dans les carnets de son premier voyage en 1492. Utilisé par les conquistadores pour appeler un chef indigène, le mot se répandit rapidement dans toute l'Espagne, il apparaît dans le Tesoro de la Lengua de Covarrubias en 1611. 11acquit en castillan un sens générique pour désigner un despote local qui exerçait un pouvoir tyrannique (Diccionario de autoridades de 1726). Au cours du XIX., ce vocable prit sa véritable signification politique, principalement à partir des années 40, lorsque le Régime libéral confia la préparation des élections aux notables, à « ces personnes importantes d'un village qui exerçaient une influence excessive sur la vie politique et l'administration », selon la définition de « cacique» que donnait le Diccionario de la lengua castellana de la Real Academia Espanola, 12èm. édition de 1884. Dans Juan Pro Ruiz, « La politica en tiempos dei Desastre », in Juan Pan. Montojo (coord.), Mtis se perdi6 en Cuba. Espana, 1898 y la crisis de fin de siglo, Madrid, Alianza editorial, 1998, p. 173-174. Voir également Javier Femàndez Sebastian et Juan Francisco Fuentes (dirs.), Diccionario politico y social del siglo XX espanol, Madrid, Alianza Editorial, 2002, p. 112-115.

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personnelle et leur réseau d'influence la privation des subsides de l'Etat qu'impliquait leur opposition au parti au pouvoir. Quelques caciquest allèrent même jusqu'à se ruiner dans « l'exercice de leurs fonctions» et dans leur quête de prestige, mais les discours sur I'honneur et la mise en avant du dévouement «désintéressé» ne servaient qu'à occulter une mauvaise perception du politique et des échanges ou une réelle incompétence. Le caciquisme était avant tout une source de profits autant matériels que symboliques qui servait à consolider des positions de pouvoir, le prestige et la fortune, indissociables comme nous le verrons. En cas de conflit ou lorsque la domination du cacique n'était pas suffisamment forte pour contrôler les élections, le gouverneur civil intervenait directement auprès des maires pour imposer l'élection de son candidat. Il disposait à cet effet de tout un arsenal de dispositions, légales ou extralégales, qui lui permettait de convaincre les maires les plus « récalcitrants» : de la simple menace verbale à la suspension des municipalités, voire même l'emprisonnement et la condamnation pénale des édiles hostiles. Avec la loi de décembre 1876, modifiant la loi municipale de 1870 qui prévoyait l'élection du maire par le conseil municipal, le régime pouvait destituer le maire et en désigner un autre dans les villes de plus de 6000 habitants2.Romero Robledo, ministre de l'Intérieur et grand « faiseur» d'élections de la Restauration, destitua près de 3 000 municipalités pour« préparer» les élections de 18763. Les caciques devenaient la pièce essentielle du bon fonctionnement « fictif» du système dynastique. Ils avaient pour fonction de contrôler la machine électorale et de veiller au bon déroulement des élections, bafouant la légalité lorsque l'opposition, et surtout les républicains, menaçait l'issue du scrutin: « Si on respecte la loi, les fédéralistes gagneront ces élections4», comme l'écrivait cet agent électoral. En étroite concertation avec le gouvernement qui leur déléguait cette fonction de «basse politique», les caciques contrôlaient les différences phases du processus électoral. Avant le scrutin, les juges municipaux qu'ils avaient désignés manipulaient les listes électorales: radiation des « mauvais» électeurs et inscription de « faux électeurs ».
J Rafael Zurita Aldeguer, Notables, politicos y clientes. La politica conservadora en Alicante (1875-/898), Alicante, Instituto de Cultura « Juan Oil-Albert »,1996, p. 143-157. 2 Miguel Artola, Partidos y programas politicos /808-/936, tome I, Madrid, Aguilar, 1974, p. 87. 3/bid.,p.120. 4 Lettre de MarraI du 26 avri11885. AT. AHS.

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Ils constituaient soigneusement les bureaux de vote avec la désignation d'un président et de scrutateurs « amis ». Pendant le scrutin, ils organisaient la fraude électorale: achat de votes, « ronde» de faux électeurs et « vote des morts », bourrage ou destruction de l'ume - pucherazo -, et bien d'autres procédés « picaresques» pour confisquer l'expression du vote. Les méthodes pouvaient s'avérer plus brutales, avec la coercition physique et l'intimidation des électeurs par des malfrats à la solde du cacique - partida de la porra -. Mais, comme nous le verrons, la fraude devenait inutile quand la domination caciquile était bien assurée, car le vote d'échange et la violence symbolique suffisaient. à orienter le vote qui, vidé de sa fonction élective, ne servait plus qu'à « légitimer la servitude» I. Après le scrutin, les « amis» du cacique manipulaient le dépouillement des votes et falsifiaient les résultats, et le président du bureau dressait le procès-verbal des élections en suivant les recommandations du cacique. Puis, contrôle ultime, le juge du Tribunal de première instance que le cacique avait fait nommer était chargé de la proclamation des résultats. Les caciques assuraient ainsi « proprement» la victoire électorale du parti au pouvoir, car pour Cânovas, qui attachait plus d'importance au respect des formes qu'à la représentativité, « l'important était de sauvegarder les apparences de la légalité (des élections "propres"); les véritables moyens utilisés pour obtenir les résultats étaient des procédés vulgaires qu'un honnête homme devait taire2». Le cacique assurait la gestion de la machine électorale pour l'Etat qui, lui reconnaissant sa fonction d'intermédiaire, lui permettait de capter les biens publics - matériels ou symboliques - à des fins personnelles ou pour les répartir entre ses clients selon la nature du service rendu - ou investissement dans le jeu -, la satisfaction des services rendus - la réciprocité - étant la condition essentielle de la permanence de sa domination. Le caciquisme imposa ses règles aux champs politiques locaux et conditionna, en le colonisant, l'évolution d'un Etat libéral espagnol en construction qui devait compter sur le soutien des pouvoirs locaux pour s'imposer et relayer son action

I

2 José Maria Jover Zamora, « La época de la Restauraci6n », dans Manuel Tuii6n de Lara, Historia de Espana, T.vIII, Barcelona, Labor, p. 298 (traduction personnelle). 11

Philippe Braud, Le comportement

électoral en France, Paris, Pur, 1973, p. 229.

jusque dans les contrées les plus reculées du pays!. Soulignons ainsi le retard structurel de la société espagnole qui constitue l'un des principaux facteurs explicatifs du caciquisme : prédominance du secteur primaire (65 % de la population active en 1900), importance de l'analphabétisme (près de 70 % à la fin du siècle) et la très faible urbanisation du pays (seulement 7% de la population habitait dans les villes de plus de 100 000 habitants2). Intégré dans les pratiques politiques de l'époque, quasi institutionnalisé par l'administration et la justice, et toléré par une législation électorale conciliante, le caciquisme espagnol fut la «béquille orthopédique» du régime, pour reprendre cette belle expression de Joaquin Costa qui entreprit au début du XXe siècle une analyse méthodique de cette forme espagnole de clientélisme et de domination politique3. Dans son enquête sur le caciquisme, Costa avait fait une critique implacable du caciquisme que reprendront les régénérationnistes de 1898. Animé par des principes éthiques - ce qui n'enlevait rien à la qualité de sa démarche, mais faussait ses conclusions -, Costa donnait une interprétation manichéenne de ce phénomène qui débouchait sur sa condamnation morale et contribua à imposer « une série de lieux communs populistes» 4 qui a fortement influencé l'historiographie espagnole. Quoi qu'il en soit, la critique systématique que firent Costa et les régénérationnistes de la falsification des élections contribua au discrédit de l'élection comme
Rappelons les difficultés de communication dans cette Espagne rurale avec des réseaux routier et ferré très déficients, et l'isolement de 4011 des 9266 municipalités espagnoles (près de 19 % de la population) en 1911, dans Juan Pablo Fusi, « La organizaci6n territorial dei estado », dans Juan Pablo Fusi (dir.), Espana. Autonomias, Madrid, Espasa Calpe, 1989, p. 21. Rafael Zuriata Aldeguer, Notables. politicos y clientes. La politica conservadora en Alicante (/875-1898), Alicante, Instituto de Cultura « Juan GiI-Albert », 1996, p. 56 et 61. 2José Alvarez Junco, «Redes locales, lealtades tradicionales y nuevas identidades colectivas en la Espada del siglo XIX », Antonio Robles Egea (comp.) : Politica en penumbra. Patronazgo y clientelismo politicos en la Espana contemporanea, Madrid, Siglo XXI, 1996. p. 72. Sur les effets de l'urbanisation sur les comportements électoraux: Forner S., Garcia M., Gutiérrez A. et electoral urbano en Espada, 1910-1923 », Zurita R., «Modernizaci6n social y comportamiento Salvador Forner (coord.), Democracia. elecciones y modernizacion en Europa. Siglo XIX y XX', Madrid, Câtedra, 1997, p. 241-294. 3 Joaquin Costa, Oligarquia y Caciquismo como la forma actual de gobierno en Espana: urgencia y modo de cambiarla, 2 vols, Zaragoza, Guam editorial, 1982 (première édition, Imprenta de los Hijos de M. G. Hernândez, en 1902). Egalement Valenti Almirall, Espana tal como es, Barcelona, Antbropos Editorial dei hombre, 1983 (première édition, en français, en 1887). . 4 Manuel Suârez Cortina dans son introduction à La Restauracion entre el liberalismo y la democracia, Madrid, Alianza Editorial, 1997, p. 13 (traduction personnelle).
I

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mode de légitimation du pouvoir et renforça la tradition antiparlementariste espagnole, livrant des arguments aux anti-démocrates dans leur rejet du système représentatif' . Il convient ainsi de rappeler combien les enjeux symboliques que représente, encore aujourd'hui, l'interprétation du caciquisme sont forts. Car la perception et l'analyse de ses causes et de ses effets sur la modernisation politique et les institutions reflètent autant une vision particulière de l'histoire de l'Espagne qu'une certaine conception de la démocratie2. Reproduisant les représentations du peuple - violent et dominé par les basses passions, donc incompétent pour exercer le suffrage3 - que les monarchistes avaient forgées pour légitimer leurs pratiques anti-démocratiques, l'historiographie conservatrice a présenté le caciquisme comme une nécessité historique, compte tenu du faible niveau de développement socio-économique du pays et de l'immaturité du peuple. La recherche du Consensus qui caractérisait le caciquisme - en fait, un consensus entre les élites puisqu'il excluait la majeure partie de la population - aurait permis d'éviter cette violence qui a marqué l'histoire espagnole et de « pacifier» la société en écartant du jeu politique les militaires et les masses jugées inaptes. Selon nous, le système dynastique, si éloigné dans les faits de ce

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Jacques Maurice et Carlos Serrano, Joaquin Costa: Crisis de la Restauracion y populismo

(1875-1911), Madrid, Siglo XXI, 1977. Carlos Serrano, Le tour du peuple. Crise nationale. mouvements populaires et populisme en Espagne (1890-1910), Madrid, Casa de Velâzquez, 1987, p. 278. 2 Une synthèse sur l'historiographie du caciquisme dans Pedro Carasa Soto, « La Restauraci6n borb6nica », dans Angel Bahamonde (coord.), Historia de Espana. Siglo ll. Madrid, Câtedra, 2000, p. 22-28. Lorsqu'il était au pouvoir en Espagne (1996-2004), le Parti populaire, en quête d'une mémoire « présentable» de la droite espagnole, a promu l'œuvre de Cânovas, financé les travaux de la Fundaci6n Cânovas et la célébration du Centenaire de sa mort en 1997. Un courant historiographique espagnol (de grande qualité) a activement participé à cette recherche de légitimité historique de la monarchie constitutionnelle actuelle: « une nouvelle Restauration ». Il est d'ailleurs intéressant de comparer la construction de l'image de Juan Carlos à celle d'Alphonse XII, « Roi-soldat» et « Roi-voyageur », pièce maitresse du « civi/isme canoviste» qui avait « pacifié» l'Espagne. De même, Carlos Seco Serrano présente la Régente Maria Cristina comme « une des meilleurs monarques constitutionnelles d'Europe» et reconnait que le « centralisme à outrance» de Cânovas fut sa plus grande erreur, dans Historia dei conservadurismo espafiol, Madrid, Ediciones Temas de hoy, 2000, p. 252-253. 3 Parmi les représentations du peuple, relevons: « ignare », « inculte », « alcoolique », toujours disposé à vendre son vote pour deux sous ou un verre de mauvais vin, la vénalité et l'alcoolisme étant des preuves supplémentaires de sa « sauvagerie ». Pour les monarchistes, le suffrage universel constituait un réel danger « car le peuple espagnol n'est pas éduqué pour l'exercer» et allait livrer le pays aux « démagogues» républicains et « le soumettre à l'empire de la brutalité », (La Dinastia, 2 juin 1889 et 15 novembre 1889).

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« dialogue civilisé et consensuel» 1 que Seco prête à Cânovas, a abouti

à la consolidation du pouvoir des élites dirigeantes et a freiné la modernisation de la vie politique2, l'exclusion du peuple du système politique dynastique constituant un obstacle à la formation de la citoyenneté et à l'apprentissage démocratique. Depuis quelques années, dans le sillage de Tusell, Valera Ortega et Romero, de jeunes historiens espagnols ont « révisé» l'historiographie du caciquisme et enrichi son interprétation3, un phénomène qui est lié à la diffusion des travaux des anthropologues étrangers sur le clientélisme4. Cette démarche comparatiste a ouvert de nouveaux champs d'investigation: construction du cacicat et transmission du pouvoir politique, analyse des rapports de réciprocité, fonctionnement des réseaux clientélaires et relations entre l'État et les pouvoirs locaux5. Cette «révision» est également liée à la consultation des archives privées qui ont apporté une diversification des sources sur le caciquisme, car les historiens avaient jusqu'alors puisé dans les fonds institutionnels qui privilégiaient l'observation des rapports entre l'État central et les caciques. Les recherches sur le caciquisme andalou6 ont souligné les relations étroites, encore trop peu étudiées, entre les caciques et le monde des affaires que je tenterai d'aborder. Les caciques, lorsqu'ils n'étaient pas eux-mêmes de puissants industriels, devenaient les agents d'influence privilégiés de grands groupes financiers étrangers, établissant un lien entre le monde économique et financier et les pouvoirs publics. Bien souvent, cette modification de la fonction du cacique induit une « professionnalisation» et ses activités et ses intérêts particuliers I

Teresa Camero Arhat, "PoHtica sin democracia en Espana: 1874-1923", Revista de Occidente, 83, 1988, p. 43-58 et "Elite gobernante dinâstica e igualdad poHtica en Espana, 1989-1914", Historia Contemporanea, 98 (1992), p. 35-73. 3 Voir les travaux de Javier Moreno Luron, Maria Sierra, Rafael Zurita, Maria Antonia Peiia Guerrero. 4 Ernest Gellner y otros, Patronos y clientes, Madrid, Jucar universidad, 1985 (première édition anglaise en 1977). Julian Pitt-Rivers, Un pueblo de la sierra: Grazalema, Madrid, Alianza Editorial, édition de 1994. 5 Le recueil de travaux réunis par Antonio Robles et les numéros monographiques de Historia Social et de Trocadero nous permettent d'apprécier toute la diversité des méthodes et des approches proposées dans le cadre de cette rénovation. Antonio Robles Egea (comp.), Politica en penumbra. Patronazgo y clientelismo politicos en la Espana contempordnea, Siglo XXI, Madrid, 1996. Numéro monographique « Clientelas, caciquismo y poder en la Restauraci6n », Historia Social, 36, 2000. Trocadero, Revista de historia moderna y contemporanea, 5, 1993, Facultad de Filosofl8 y Letras de la Universidad de Cadiz. 6 Trocadero, op. cit.

2

Carlos Seco Sarrano,op. cit., p. 250.

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politiques ou financiers - dépassaient alors le cadre de son cacicat. La construction du cacicat montre l'intervention directe des autorités politiques pour consolider le caciquisme, sa permanence étant autant liée à une situation héritée qu'à une véritable volonté politiquel. L'aspect électoral du caciquisme, certainement sa manifestation externe la plus spectaculaire, ne constitue qu'une des multifles
facettes d'une réalité quotidienne, d'une «forme de civilisation»

.A

partir du cas concret que nous allons observer, le cacicat de Pablo Turull (1837-1892) dans la circonscription de Terrassa (province de Barcelone) entre 1876 et 1887, nous tenterons de montrer comment le caciquisme fut un système de domination arbitraire et globale dont le fonctionnement obéissait aux règles d'une économie de biens symboliques3. Comme dans toute autre forme de clientélisme, la transaction électorale était vidée de toute identification idéologique et allégeance partisane, et reposait sur un échange de biens et de services régi par les règles de la réciprocité et soumis à une obligation morale, à un nouveau code de l'honneur, mêlant tradition et modernité, qui fixait les règles du jeu caciquil. Le caciquisme imposait une mise en forme symbolique du monde social. Dans sa «vision du monde», devenue principe d'organisation politique, le classement, l'assignation des positions et la distribution du pouvoir étaient déterminés par l'importance du capital économique, social et symbolique. Un « double cens»4 qui permettait aux seules élites locales de confisquer la vie politique, les réquisits légaux du droit de vote ne constituant pas en soi des conditions suffisantes d'accès au champ politique. Une nette frontière était ainsi tracée entre les «gens importants» et les « gens de peu », entre ceux qui «comptaient» et ceux qui n'avaient rien à échanger et étaient exclus du jeu caciquil : « Toute la municipalité et les juges municipaux, les propriétaires et toutes les autres personnes honnêtes, nous sommes tous avec M. Turull; les
I Maria Sierra, Maria Antonia Pefia et Pablo Diaz abordent le problème de la transmission du patrimoine caciquil. 2 José Maria Jover Zamora, La civilizacion espanola a mediados del siglo XIX, Madrid, Espasa Calpe (Colecci6n Austral), 1991, p.359. 3 Alain Garrigou, « Clientélisme et vote sous la République», dans J.L. Briquet et F. Sawicki, Le clientélisme politique dans les sociétés contemporaines, Paris, PUF, 1998, p. 39-74. Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980, et Raisons pratiques. Paris, Seuil, 1994. 4 Daniel Gaxie, Le Cens caché, Paris, Le Seuil, 1978, p. 200.

n.r-

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gens de peu qui ne comptent pas voteront peut-être pour le candidat républicainl ». La tradition monarchique et le respect des apparences permirent d'assurer le fonctionnement et la consolidation des institutions dynastiques, mais la fiction électorale privait les caciques de la légitimité issue des urnes, les obligeant à se mettre en quête de nouvelles sources de légitimité afin d'asseoir durablement leur domination politique. Lors de la phase de re-construction du cacicat (1876-1879), le patrimoine - économique, social et symbolique qu'un cacique comme Turull reçut en héritage lui suffit pour être reconnu par les élites locales et l'Etat comme « représentant naturel» de la circonscription,fonction que lui avait léguée son père, selon une conception patrimoniale du pouvoir alors dominante2.Ce pouvoir lui était « délégué» par les élites locales qui ne manquaientjamais de le lui rappeler, et les industriels du textile tentaient constamment d'orienter son action vers la défense de leurs intérêts propres, liés à la protection du marché espagnol3.Un pouvoir qui, de plus, était soumis aux intérêts partisans du gouvernement. Afin de s'affranchir de ces entraves à sa liberté d'action et à la permanence de sa domination, Turull tenta de consolider sa légitimité en recueillant, à défaut des suffrages réels, la reconnaissance et l'acceptation de ceux sur qui il exerçait son autorité. En conséquence, toutes les actions du cacique visaient à renforcer son crédit auprès de ses «administrés», selon l'expression si révélatrice utilisée par ses amis, crédit que Benveniste a ainsi défini: «Credo [...] c'est littéralement «placer le *kred», c'est-à-dire la «puissance magique» en un être dont on attend protection, par suite « croire» en lui. »4.Il chercha à satisfaire, autant que possible, toutes sortes de sollicitations, aussi nombreuses que diverses et parfois même inconsidérées, qui lui étaient adressées, répondant à des attentes personnelles ou collectives qui exprimaient autant une perception dévoyée des institutions monarchiques qu'une représentation du cacique idéal. Le cacique s'efforça toujours de coller à cette image que se faisaient ses clients d'un «bon cacique»
Lettre de Ribatellada, San Cugat, 17 avri1I879. AT. AHS. 2Pedro Carasa Soto, «Castilla y Le6n », José Valera Ortega (00.), El poder de la injluencia. Geografia del caciquismo en Espana (1875-1923), Madrid, Marcial Pons Historia, 2001, p. 194. 3 Nous n'aborderons que partiellement cet aspect qui a été amplement étudié par Gabriele Ranzato, La aventura de una ciudad industrial, Barcelona, Ediciones Peninsula, 1987. 4 Emile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Edition de Minuit, 1969, tome l, p. 121.
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incarnant toutes les vertus idéales en cette fin de siècle: bon, généreux, juste, ami de ses amis, homme d'honneur, père et défenseur de «ceux qui souffrent». Le caciquisme se caractérise aussi par sa faculté d'adapter son offre à la demande et aux évolutions du marché électoral. Compte tenu de la particularité de la circonscription industrielle de TerrassaI, la pratique clientélaire de Pablo Turull différait de celle des caciques des zones strictement rurales dans la mesure où la distribution de biens privés ou publics, plus particulièrement des emplois, ne constituait pas le fondement des échanges clientélaires, l'industrie textile générant des ressources qui, malgré une répartition inégale, étaient supérieures à l'offre restreinte et arbitraire d'un Etat famélique. L'action du cacique, «père des habitants de la circonscription», s'orienta ainsi vers la satisfaction des demandes de protection, expression de cet insupportable sentiment d'insécurité face à un Etat prédateur qui ne se manifestait dans la vie des gens que par une administration incompétente et partisane, une justice arbitraire et corrompue, des impôts inégalement répartis et un impôt du sang que ne payaient que les plus démunis. Toutes les lettres que nous reproduisons exprimaient cette perception négative d'un Etat-ogre, profondément enracinée dans les mentalités des Espagnols. Cette recherche repose sur l'étude exhaustive de l'importante correspondance personnelle de Pablo Turull reçue entre 1877 et 18872. Grâce à des litiges successoraux, cette correspondance a échappé aux expurgations d'héritiers soucieux de construire la mémoire «sans tâches» d'une grande famille, comme ces archives d'un autre grand cacique catalan, Antonio Sedo, député et maître de la Colonie industrielle d'Esparraguera, dont les héritiers n'ont conservé que les
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Le taux d'analphabétisme de l'électorat de Sabadell était de 30 % en 1892, très inférieur à

celui de l'ensemble de la population espagnole qui se situait aux alentours de 70 % en 1887. Jusqu'en 1887, date de la création de la circonscription de Sabadell, la circonscription de Terrassa était composée de deux grands centres textiles (Terrassa, Il 045 habitants en 1884, et Sabadell, 18 248 habitants), et des petites villes suivantes: San Pedro de Terrassa (2 982 habitants), Olesa de Montserrat (2 648), San Cugat dei Vallès (2 553), Santa Perpetua (I 797), Ripollet (1 543), Palausolitar (917), Polina (436), San Quirico de Terrassa (728), SardaDola (712), Barbara (662), Viladecaballs (1531), UlIastrell (622). Nous reprenons les chiffres officiels de l'époque dans un document écrit par Turull (Sans date, 1885). AT. ARS. 2 Correspondencia particular de Pablo Turull, 06.01.01. Archivo Turull, Archivo Hist6rico de Sabadell (Dorénavant AT.ARS). Nous n'avons retrouvé que très peu de lettres pour les années postérieures à 1887 et jusqu'à la mort de Turull en 1892, ce que nous expliquons par la mort en 1886 de Verdrell, son comptable et secrétaire particulier qui était chargé du suivi de sa correspondance.

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lettres de ses amis illustres - Cânovas et Romero Robledo - et les témoignages d'affection et de reconnaissance des électeurs et des ouvriers envers le fondateur de la lignéel. A la différence des archives de la famille 8ed6, celles de Turull renferment principalement les lettres des « gens importants », ces notables des villes et des villages de sa circonscription, des contribuables qui satisfaisaient aux conditions du cens2 et qui constituaient sa clientèle. Les lettres des « gens de peu », qui n'étaient pas des électeurs, sont bien plus rares, non qu'elles aient été expurgées comme dans les Archives 8ed6, mais à cause de l'analphabétisme ou de l'investissement financier que représentait une lettre à cette époque pour les plus démunis: coût du papier, affranchissement postal et rémunération de l'écrivain public. De plus, la fonction du cacique érigeait une distance - une frontière magique - entre lui et les plus pauvres qui avaient le plus souvent recours à un intermédiaire - un notable - pour s'adresser à lui. Nous avons traduit du castillan toutes les citations en tentant de respecter le niveau de discours utilisé par les correspondants, sans toutefois pouvoir rendre les maladresses dues à l'absence de ponctuation, à une orthographe et à une syntaxe souvent défaillantes. Le discours du correspondant constitue un indicateur privilégié de sa position dans le jeu social et de ses liens avec le cacique. La familiarité, la déférence, l'humour, et bien d'autres sentiments, sont toujours utilisés pour formuler les sollicitations et les suppliques. La charge émotive et parfois la souffrance que contiennent beaucoup de ces lettres peuvent provoquer ce « sentiment d'effraction» que l'on éprouve en entrant dans la vie des gens qui ne sont pas passés à la postérité. La lettre a été considérée comme objet d'observation, sa matérialité est porteuse d'une multitude de signes de reconnaissance sociale: format et qualité du papier, en-tête, plis. De même, l'utilisation de l'espace et des blancs de la marge constitue autant de
1 Manuel Marin, « Les archives Sed6 ou la construction de la mémoire d'une famille catalane », Bulletin d'Histoire contemporaine de l'Espagne, 32-33, décembre 20oo-décembre 2003, p. 199216. 2 Le cens était fixé à 25 pesetas au titre de la contribution foncière annuelle et à 50 ptas. pour les commerçants et les industriels (article 15 de la loi électorale de 1878). En 1879 à Sabadell, sur 1 152 électeurs, il y avait 30 capacitaires, 80 % des 905 électeurs-propriétaires payaient moins de 100 ptas. d'impôts fonciers par an, car la propriété d'une maison suffisait pour devenir électeur. 36 % des électeurs-industriels payaient moins de 100 ptas., généralement des petits fabricants qui ne possédaient qu'un métier à tisser. Seulement 3 % des électeurs payaient plus de 500 ptas. d'impôts fonciers par an. « Censo electoral de Sabadell », Boletin Oficial de la Provincia de Barcelona, 14 janvier 1879.

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signes de distinction et de maîtrise de l' écriture1. Il est difficile de faire une typologie des pratiques d'écriture tant elles sont différenciées. La forme des lettres par « la conformité aux normes mais aussi l'affranchissement plus ou moins grand vis-à-vis du stéréotype permettent aux membres des différents groupes de se reconnaître entre eux comme de se distinguer des autres »2. La coulée de la plume et sa régularité, la disposition du texte, l'espacement entre les mots et les lignes, la signature et bien entendu une bonne orthographe constituent autant d'indicateurs de compétence. Il faut ainsi distinguer un « savoir dessiner des lettres» d'un « savoir écrire des textes »3. Une calligraphie traditionnelle peut traduire une écriture mal assurée ou une position sociale inférieure4. Les correspondants mal lettrés se reconnaissent par une mauvaise maîtrise de l'écriture et de ses codes. Il en est de même pour le non-respect des normes épistolaires comme l'imitation du langage parlé. Ces lettres sont de véritables transcriptions phonétiques dues à un apprentissage défaillant de l'écriture. Les analphabètes avaient recours à un ami ou à un écrivain public qui respectait les formes conventionnelles et usait d'une belle calligraphie, surtout destinée à afficher sa compétence visà-vis du client qui avait des critères «populaires» de ce que devait être une belle lettre. Relevons que, parmi les milliers de lettres dépouillées, nous n'en avons retrouvé que quelques-unes écrites en catalan, ce qui constitue un indice révélateur de l'ampleur de la « castillanisation » des élites catalanes à cette époque et d'une uniformisation linguistique qui reléguait le catalan au statut de langue «illégitime », donc «non autorisée» 5 - dialecte - pour s'adresser au cacique. Quant à l'absence quasi totale de référence à la Catalogne dans cette volumineuse correspondance, il convient de rappeler brièvement que l'année 1885 marque un moment charnière dans le processus de prise de conscience de la particularité des intérêts économiques de la Catalogne par la
Cécile Dauphin, « Les manuels épistolaires au XIX" siècle », dans Roger Chartier (dir.), La correspondance, Les usages de la lettre au XIX" siècle, Paris, Fayard, 1991, p. 239-240. 2 Cécile Dauphin, op. cit.. p. 241. 3 Cécile Dauphin, Pierrette Lebrun-Pezerat et Danièle Poublan, « L'enquête postale de 1847 », Roger Chartier (dir.), La correspondance. Les usages de la lettre au XIX' siècle, Paris, Fayard, 1991, p. 68.
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S Sur cette notion de langue « ilIégitime », Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p. 97-162. 19

Roger Chartier(dir.),La correspondance,op. cit., p. 384 .

bourgeoisie industrielle catalane. L'échec des négociations avec le gouvernement de Cânovas sur un Modus vivendi avec la GrandeBretagne discrédita profondément en Catalogne le système dynastique et ses représentants catalans, comme nous le montre, au niveau local, la grave crise de légitimité que traversa le cacique Turull. Les industriels, qui l'avaient soutenu jusqu'alors, dénoncèrent son incapacité à défendre leurs intérêts face au gouvernement central, sans toutefois condamner les pratiques politiques dévoyées et la nature anti-démocratique du régime politique. L'évolution graduelle de la bourgeoisie industrielle catalane vers le catalanisme, sa rupture défInitive avec les partis dynastiques et la constitution de ses propres instruments de lutte politique à la fIn du siècle constituent des thèmes que nous ne pourrons pas aborder ici1. La classe ouvrière est l'autre grande absente de ce travail. Privés du droit de vote en 1878, les ouvriers, qui n'avaient rien à «échanger », étaient donc exclus du système clientélaire. Ce n'est qu'après le rétablissement du suffi'age universel en 1890 que la classe ouvrière put intervenir dans le jeu électoral. Les lettres nous dépeignent un monde «enchanté» où les seuls ouvriers reconnus étaient les «bons ouvriers », des « travailleurs sérieux» et de « bons pères de famille2 », toujours respectueux et obéissants envers leurs patrons. L'irruption intempestive et «inconvenante» de la classe ouvrière en de rares occasions, comme les conflits sociaux, altérait cet univers «illusoire» du cacique et de ses amis pour qui le jeu politique était réservé aux seuls « hommes respectables» et où les élections s'apparentaient à des joutes chevaleresques, même si elles ressemblaient plus à un «jeu de tricheurs ».

1 Borja de Riquer, La Lliga regionalista, la burgesia catalana Barcelona, Edicions 62,1976. 2 Lettre de Ribatellada, San Cugat, 13 mai 1881. AT. AHS.

i el nacionalisme

(1898-1904),

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Chapitre 1 LA CONSTRUCTION DU CAC/CAT

1. UNE DOMINATION ÉCONOMIQUE
Le contrôle de l'économie locale

En 1869, Pablo Turull, le hereu (l'héritier), hérita à la mort de son père Pedro Turull, «le riche Catalan », d'un patrimoine économique\ social et symbolique considérable qui constituait la source primitive du pouvoir caciquil. Grand industriel du textile, il contrôlait une part significative du marché d'approvisionnement de la laine (nationale ou importée) et était trésorier de la Caisse d'Epargne de Sabadell qu'avait fondée son père, un poste-clé puisque son accord était nécessaire pour l'obtention des prêts bancaires que sollicitaient les industriels locaux. Turull était également un des principaux actionnaires de la Banque de Sabadell et de la Banque de Terrassa et un des membres les plus influents du Gremio de Fabricantes de Sabadell (Association des fabricants de Sabadell) avant que sa rivalité en 1885 avec son président Juan Sallarès n'affaiblît sa position au sein de cette institution patronale. Grand propriétaire foncier, son importance dans le monde rural de la circonscription lui valut la présidence de l'Association locale des agriculteurs. Le contrôle qu'il exerçait sur les principales institutions locales constituait une des clés de voûte de son dispositif de domination sur les industriels locaux et devenait un puissant instrument de lutte politique contre ses adversaires libéraux, partisans de l'ancien député Joaquin Planas y Borell, comme le lui rappelait un de ses amis: «pour tuer moralement Planas [...] il faut évincer ses amis de la direction du Gremio et de la banque2. »
I Sur la fortune des Turull : Andreu Castell, Sabadell, Informe de l'oposicio, T.2, Sabadell, Edicions Riutors, 1977, p. 11.4-11.8. Gabriele Ranzato, La aventura de una ciudad industrial, Barcelona, Ediciones Peninsula, 1987, p. 149-180. Borja de Riquer, « Burgesos, politics i cacics a la Catalunya de la Restauraci6 », L'Avenç, 85, Barcelona, 1985, p. 17. 2 Lettre de Juan Soler, Sabadell, 18 juin 1884, AT. AHS.

Ses activités dans la haute fmance catalane (Société catalane générale de crédit, Compagnie des chemins de fer et des mines de San Juan de las Abadesas et Canal d'Aragon et de Catalogne) le mettaient directement en contact avec des personnalités importantes du monde politique et financier catalan, comme Manuel Girona et Manuel Duran i Bas, le chef des conservateurs catalans, qui était son avocatl. TurulI entretenait également des relations d'affaires avec le frère de José Maria Planas y Casals, président de la Diputacion provincial de Barcelone et du Comité conservateur de Barcelone. Nous reviendrons sur ses liens avec Felix Macià Bonaplata, le député libéral de Puigcerdà qui était son ami, débiteur et «compère» financier et parlementaire, des relations qui illustrent la collusion entre la politique et la haute finance en Catalogne. Des prêts personnels En 1869, à la mort du père, près d'un tiers des fabricants de Sabadell devait de l'argent à la Maison Turu1l2,ce qui nous donne une idée de l'importance du capital hérité en termes de fidélité et d'obligation. Sa correspondance nous montre l'ampleur de ses activités de « banquier parallèle» malgré ses fonctions de trésorier de la Caisse d'Epargne de Sabadell. Une part significative de sa correspondance concerne les prêts: demandes de prêt ou de nouveaux délais de paiement, mais aussi de nombreuses lettres pour le remercier d'avoir accepté de différer l'encaissement des lettres de change qui prouvent combien il pouvait se montrer bienveillant à l'égard de ses débiteurs, ou plus précisément de certains de ses débiteurs, la sollicitude de Turull étant fonction de leur position sociale et de leur influence politique. Ces prêts, à un taux non usuraire de 6% par an, avec disponibilité immédiate de liquidités, étaient destinés à suppléer les banques dont les garanties hypothécaires exigées étaient
Lettres de Pedro Turull à Manuel Duran i Bas, 13 et 20 novembre 1886, AT. AHS. 2 Gabriele Ranzato, La aventura de una ciudad industrial, p 161. De nombreux documents montrent la dépendance économique de la famille Planas y Borell, ses adversaires libéraux, à l'égard de Turull, une dépendance qui remontait au temps de leurs pères qui étaient amis. Comme le fait Ranzato, il est intéressant de se demander pourquoi Turull ne prit jamais des sanctions financières à l'encontre de ses adversaires politiques en se montrant plus exigeant sur le remboursement de leur dette et en les acculant à la faillite. Cependant, de telles mesures envers un adversaire politique, jugées brutales, auraient été perçues comme une transgression du « code d'honneur» de la bourgeoisie industrielle qu'incarnait Turull en tant que défenseur de la tradition.
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excessives. Turull reprit et développa la tradition familiale de prêts à des notables locaux, même si elle allait à l'encontre de toute logique économique. Car la pratique du prêt était un instrument privilégié de conversion de l'argent en capital symbolique et constituait l'un des fondements de son réseau clientélaire. Ses investissements boursiers (sociétés minières, de crédit et de chemins de fer) offraient, malgré les fluctuations boursières, une rentabilité financière supérieure aux prêts personnels, puisque le recouvrement des dettes s'avérait le plus souvent difficile et parfois même aléatoire, compte tenu des risques de faillite des débiteurs surendettés. Quelques cas nous montrent comment Turull, homme d'affaires averti, alimenta la «spirale du surendettement» de débiteurs qu'il savait insolvables pour accroître leur dépendance à son égard. Le contrôle qu'il exerçait sur la justice locale lui permettait cependant de limiter ses risques financiers car, en cas de faillite, il pouvait récupérer une grande partie des biens des faillis. Ainsi, lors de la faillite de l'industriel Puigmarti, le juge du Tribunal de première instance de Sabadell nomma le liquidateur judiciaire recommandé par Tomas Viladot, le juge municipal que Turull avait fait nommer: « le juge voulait nommer José Planas liquidateur judiciaire mais, comme celui-ci était favorable à la banque, Viladot s'y est opposé et en a proposé un autre'. » La rumeur qui courut à Sabadell en février 1885 nous permet de saisir l'importance de son emprise financière sur l'industrie locale. Turull avait décidé de provoquer la faillite de l'industriel Puigmarti, un de ses principaux débiteurs, «pour l'exemple et pour que tous se souviennent de l'affaire de Puigmarti [...], pour que cet individu sans vergogne et de mauvaise foi soit puni comme il le mérite2 ». Comme l'écrivait son secrétaire, le cacique, de par son autorité, se voyait investi de la fonction de régulateur du marché local et devait mettre un terme aux agissements d'un « sans vergogne» (personne dépourvue de point d'honneur). Turull paraissait bien décidé à mettre un terme aux comportements de beaucoup d'industriels qui profitaient de ses séjours à Madrid pour ne pas rembourser leurs dettes: «Je suis toujours enrhumé et avec les mauvaises nouvelles que vous me donnez [la grève à Sabadell], en plus de tous ces gens qui ne payent pas leurs dettes, vous pouvez imaginer que mon moral est au plus
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Lettre d'Eusebio
Lettre d'Eusebio

Verdrell, 23 mai 1885, AT. ARS.
Verdrell, 28 février 1885, AT. ARS.

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