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Clio au XVIIIe siècle

De
253 pages
L'historiographie antérieure à la Révolution a longtemps eu mauvaise presse : peu fiable en ses sources, servile dans son rapport au pouvoir, marquée par le sceau de l'anachronisme. Ce procès a été revu en appel depuis quelques décennies : l'exigence et la dignité des impératifs de l'époque sont enfin reconnues. Cet ouvrage prend place dans cette réhabilitation, relisant d'un oeil neuf les grands noms (Voltaire, Montesquieu) mais également la masse des historiens ordinaires. C'est tout un pan de l'activité intellectuelle du temps des Lumières qui renaît ainsi...
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Au terme de ce travail pour réunir nos études dans un recueil, c’est pour nous une obligation agréable d’exprimer notre gratitude à tous ceux qui l’ont rendu possible : la patience des bibliothécaires de la Bibliothèque de Genève où la plupart des recherches ont été effectuées, la serviabilité toujours souriante dans l’Institut et musée Voltaire, Madame Catherine Walser, bibliothécaire, Messieurs Charles Wirz et François Jacob, l’ancien et le nouveau directeur, la gentillesse de Madame Marie-Claire Moutinot à corriger un français tudesque, le courage de notre ancienne secrétaire, Madame Rosmarie Meyer, qui à l’époque de la dactylographie transformait les manuscrits en textes lisibles, les encouragements de Bronislaw Baczko, et l’amitié indéfectible de Henri Duranton, historiographe et éditeur qui ne ménageait ni conseils, ni secours pour l’impression de ce recueil. Last not least, il faut mentionner la constance de notre épouse, Heidi Gembicki-Achtnich qui, durant deux décennies, a supporté un ménage à trois. Nous leur savons gré, à toutes et à tous, de leur collaboration tout en assumant la paternité de cette nouvelle incursion dans le domaine de « Clio ».

Introduction
« Habent sua fata libelli 1 » Le lecteur non averti se demandera peut-être : « Pourquoi encore un livre sur Voltaire ? voire sur Voltaire historien ». Si cet aspect a déjà fait l’objet de plusieurs monographies 2, comment donc justifier la parution de ce recueil d’études ? Réunissant des travaux de circonstance (conférences, colloques et congrès) des trois dernières décennies, il retrace aussi le parcours d’un chercheur, historien du dimanche selon la belle formule de Philippe Ariès. Sa ville natale de Hambourg, de tradition anglophile, ne faisait guère présager un penchant pour la culture française. Ce fut un pédagogue, Ferdinand Böschen, au collège, à Francfort sur le Main qui sut semer le bon grain, en mettant simplement le français au service de la communication orale. L’étudiant en histoire et langues romanes eut droit à un deuxième coup de chance. A la recherche d’un sujet d’examen en propédeutique, le candidat à l’Université de Francfort se vit attribuer le titre suivant, « Geschichtsphilosophische Momente bei Voltaire », une tournure propre à la philosophie de Theodor W. Adorno. Après nos études, nous aurions voulu nous lancer dans un doctorat sur les derniers historiographes du roi 3 (de Voltaire à Grandidier). L’institution s’avérant inexistante, une autre problématique m’attira, une aubaine pour l’historien grâce à une documentation exceptionnelle. C’est pourquoi l’« antiphilosophe » JacobNicolas Moreau 4 [texte N° 3] fut retenu. L’anti-philosophie, guère tenue en odeur de sainteté par les « soixante-huitards », a de nos jours la cote 5, les Lumières ayant
1 - Terentianus Maurus, De literis, v. 258s. 2 - J.H. Brumfitt, Voltaire historian, London / Oxford, 1958 ; F. Diaz, Voltaire storico, [Torino], 1958 ; Ludovico Gatto, Medioevo voltairiano, Roma 1972. 3 - F. Fossier, « La charge d’historiographe du seizième au dix-neuvième siècle », Revue historique, 258 (1977), 73-92, et, du même, « A propos du titre d’historiographe sous l’Ancien Régime », Revue d’histoire moderne et contemporaine, XXXII (juill.-sept. 1985), 361417. Voir aussi Les historiographes en Europe de la fin du Moyen Age à la Révolution, Ch. Grell, éd., Paris, PUPS, 2006. 4 - D. Gembicki, Histoire et politique à la fin de l’ancien régime. Jacob-Nicolas Moreau (1717-1803), Paris, Nizet, 1979. 5 - Voir Didier Masseau, Les ennemis des philosophes : l’antiphilosophie au temps des Lumières, Paris, A. Michel, 2000. A l’instar de la France, l’Europe entière est traversée par un mouvement de pendule, notamment les pays catholiques. Voilà une réception ambivalente. A

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visiblement perdu leur statut de paradigme. Notre longue collaboration avec Sven Stelling-Michaud (1905-1986) fut inaugurée par un mémorable entretien. Professeur d’histoire moderne et des « systèmes historiques » (histoire de l’histoire), bien avant de diriger ma thèse, il lança avec son enthousiasme coutumier : « Mais vous devez faire une centaine de pages sur Voltaire historien. » Voilà le mot fatidique, resté longtemps vœu pieux. Il est vrai que Voltaire eut la portion congrue dans la biographie intellectuelle de Moreau, acteur lointain dans l’affaire des « Cacouacs ». Seulement, mon ancien patron, lui aussi, n’incarnait-il pas un paradoxe dans la vie universitaire ? Depuis longtemps, l’histoire de l’histoire était à cheval entre deux disciplines académiques : considérée, en France et dans le monde francophone, comme chasse gardée des « littéraires », par opposition au monde germanique et anglo-saxon où elle était l’apanage des historiens. C’est souvent le lot de la Suisse de jouer un rôle d’intermédiaire 1 et effectivement, Sven Stelling-Michaud 2, quoique titulaire de la chaire d’histoire moderne à Genève, fit sienne l’approche d’outre-Rhin dans une université de langue française. Il est patent que, de nos jours, le champ voltairien est plus intensément labouré que jadis. Ainsi, on assiste à un renouveau des études voltairiennes, qui se manifeste dans différents domaines : bibliographie, biographie collective, inventaires. Presque simultanément avec Montesquieu, deux sociétés 3 se réclament depuis peu de son héritage, comme pour refléter la double citoyenneté de l’auteur de Candide, Paris et Ferney. En fin de compte, ce n’est que justice rendue au « philosophe militant » 4, un siècle après Rousseau 5 (1905), un quart de siècle après Diderot 6. Il fallut du temps pour que le vœu de notre maître soit exaucé. C’est lui qui, chargé par la Voltaire-Foundation à Oxford de préparer l’édition critique des Annales de l’empire, y associa son assistant. En parallèle, Louis Trenard, professeur à Lille, à son tour chargé de l’Essai sur les mœurs, recruta deux collaborateurs pour
Prague, au couvent de Prémontrés de Strahov, Voltaire est diabolisé (des fresques monumentales à la bibliothèque, exécutées par Franz Anton Maulbertsch) alors que les bénédictins en Bohème font une étude systématique de Kant. 1 - Voir Fritz Ernst, Die Schweiz als geistige Mittlerin von Muralt bis Jacob Burckhardt, Zürich, 1932. 2 - Voir les mélanges, Pour une Histoire Qualitative. Etudes offertes à Sven Stelling-Michaud, Genève, 1975, qui reflètent la panoplie de ses intérêts comme chercheur. 3 - Voir les revues Cahiers Voltaire, Ferney-Voltaire, I (2001) et Revue Voltaire, Paris, I (2001). 4 - Voir P. Gay, Voltaire’s politics : the poet as a realist, Princeton, 1959. 5 - Le « citoyen de Genève » est représenté par une deuxième revue : Etudes Jean-Jacques Rousseau, Montmorency 1 (1987). 6 - Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, I (1986).

Introduction

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le moyen âge, Henri Duranton (Bron) pour couvrir l’aire française et le soussigné pour l’aire germanique. A l’époque, l’équipe d’Oxford favorisait les travaux sur l’histoire universelle 1, laissant ceux pour les Annales [textes N° 14] nécessairement en retrait. Bien sûr, cet ouvrage mineur n’a pas démérité pour cela. Au contraire, son intérêt est double pour nous, psychologique et historiographique. Une fois échappé de Prusse, l’historien s’impose un pensum qui équivaut à une thérapie par le travail 2. De surcroît, son histoire allemande documente sa vision de l’Allemagne, notamment du moyen âge. Quant au défi existentiel, il constitue un fil rouge dans sa carrière, des Annales à Candide. Mis au courant d’une édition pirate, faite à partir du manuscrit du futur Essai, l’auteur est atterré. Ce texte défiguré, en outre publié sous son nom, est une menace. L’Abrégé de l’histoire universelle constitue un imbroglio complexe, dont notre ami Henri Duranton a essayé de démêler l’écheveau 3 . Si Voltaire sait mettre de la patience et de l’obstination c’est qu’il raisonne en termes d’auteur. En fin de compte, l’auteur du Siècle de Louis XIV s’accorde trois ans pour peaufiner le texte définitif et il se donne le temps pour trouver l’imprimeur à la hauteur de cette tâche, les frères Cramer. Et pour désamorcer la critique, il s’avise d’un stratagème en mettant un ensemble de cinq volumes sur le marché (Essai sur l’histoire générale et les mœurs, [Genève, Cramer], 1753). Coup de théâtre avec la nouvelle équipe d’Oxford qui s’ingénie, paraît-il, à appliquer les lois de la « globalisation »: un manuscrit, ayant sommeillé durant vingt ans dans un tiroir, et récemment mis à jour, passe à la trappe, les Annales sont arrêtés net. Entrer ici dans les détails serait par trop fastidieux pour le lecteur. Pour juger cette façon de faire, donnons plutôt la parole à Voltaire. D’un côté, Voltaire sait traiter un érudit local avec affabilité tout en marquant gentiment des différences d’interprétation :
1 - Le fruit de cette collaboration, quarante-sept chapitres annotés, figurera dans l’édition critique, dirigée par Catherine Volpilhac-Auger. 2 - A cet égard, on pourrait le mettre en parallèle avec Jules Michelet qui, auteur libre, subordonna pour des raisons matérielles sa vie à son Chef-d’œuvre. Voir Roland Barthes, Michelet par lui-même, Paris, Seuil, 1988 [11965], 18. 3-H. Duranton, « Le manuscrit et les édtions corrigées de l’Essai sur les mœurs de Voltaire, » in : Die Nachlassedition / La Publication des manuscrits inédits, [éd.] L. Hay / W. Woesler, Bern 1979, 54-62 ; « La genèse de l’Essai sur les mœurs : Voltaire, Frédéric II et quelques autres, » in : Voltaire und Deutschland, [éd.] P. Brockmeier, e.a. Stuttgart 1979, 257-68 ; « Quatre en une ou les surprises de la contrefaçon : les avatars d’une édition de l’Histoire universelle de Voltaire, » in : Les Presses grises : la contrefaçon du livre (XVIe-XIXe siècles), [éd.] F. Moureau, Paris 1988, 231-140 ; « Un usage singulier des gazettes : la stratégie voltairienne lors de la parution de l’Abrégé de l’histoire universelle, » in : La Diffusion et la lecture de journaux de langue française sous l’Ancien Régime, Amsterdam / Marsen 1988, 3138 ; « Un cas d’école : la parution de l’Abrégé d’histoire universelle (1753-1754), » in : Revue Voltaire 4 (2004), 57-80.

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Je ne reçus qu’hier monsieur, les deux dissertations dont vous avez bien voulu m’honorer. Je les ay lues avec beaucoup de plaisir ; et je ne perds pas un moment pour vous en faire mes remerciements. Je vois que non seulement vous avec baucoup lu, mais que vous avez bien lu, et que vous réfléchissez encor mieux.

Et, après avoir longuement exposé ses « observations », Voltaire conclut sa lettre avec courtoisie :
C’est en respectant vos lumières que je vous fais ces observations, et c’est avec bien de l’estime que j’ay l’honneur d’être monsieur votre très humble et très obéissant serviteur Voltaire 1.

D’un autre côté, les relations de Voltaire avec les « libraires » sont parfois difficiles, à l’image d’un auteur aussi exigeant que chatouilleux et, à l’occasion, cassant. A un âge avancé et malade, il touche un billet réprobateur à son éditeur, Gabriel Cramer :
On dit que tous ces mélanges fourmillent de pièces qui sont volées à leurs auteurs. Voilà votre édition nécessairement décriée. Encor une fois que vous coûtait il de me consulter ? Voyez à quoi vous me réduisez. Il faut absolument nous voir, remédier à touttes ces misères ou brùler tout ce fatras. Ah vous étiez né pour être un brave citoien, un homme très aimable, et point du tout pour être un libraire 2.

A une autre occasion, excédé par son libraire Lambert qui a imprimé un livre sans autorisation, il écrit au « philosophe » Saurin : « Il n’y a guère de libraire qui ne méritât le pilori 3. » Du reste, cette apostrophe est digne des scènes tirées du théâtre de Voltaire et illustrées par Moreau le jeune. Mal lui en prend de penser à ses « libraires » : des éditions pirate — spécialité des imprimeurs hollandais — travail bâclé, ingratitude, brigandage, « charlatanisme », « friponerie », vexations et cupidité. Voltaire, « navré de douleur », ne mande-t-il pas à Condorcet :
Cramer est heureux ; il a gagné quatre cent mille francs avec mon seul nom, tandis que les gredins de la Littérature pensent que j’ai vendu mes ouvrages à Cramer. Ce genevois dans Genêve fruitur diis iratis. Mais je ne veux pas être la victime de son bonheur. Je ne veux l’être de personne […]. Mais que Pankouke ne me regarde comme un homme qu’on puisse offenser impunément 4.

A première vue, pareil comportement viscéral ferait penser à un cas de neu1 - Voltaire à Pierre Jean Grosley, 22-I-1758, Voltaire, Correspondence and related documents, def. ed., Th. Besterman, éd., 135 vol., Genève, Toronto, Oxford, 1968-1977, D7599. 2 - (ca. 1773), D18444. 3 - Voltaire à Saurin, 27-12-1758, D8007. 4 - Voltaire à Condorcet, 1-3-1776, D19962.

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rasthénie… Il faut savoir que notre auteur allie une productivité prodigieuse à la plus haute exigence à l’égard de l’imprimeur. Pour cela, il entre dans les annales de la typographie, étant le seul auteur français à occuper deux volumes dans le Catalogue général des livres imprimés de la Bibliothèque Nationale, Auteurs 1. La bibliographie matérielle de ses écrits reste toujours un casse-tête. Les textes réunis dans ce recueil convergent vers un centre commun : c’est Voltaire historien au travail sur fond de l’historiographie contemporaine. Longtemps, on a isolé l’ouvrage littéraire de son contexte naturel, ce qui risque d’en réduire la compréhension. Friedrich Meinecke proposa jadis, dans un ouvrage pionnier (Die Entstehung des Historismus, München 1936) une « promenade aux sommets » (Gratwanderung). De nos jours, il convient de mettre en lumière les « vallées » peuplées par des bataillons d’amateurs du passé. On imagine bien que Voltaire ne fut pas tendre à leur égard. Polémique oblige au XVIIIe siècle, ses confrères ne manquèrent de le lui rendre [textes N° 11 et 12]. Adeptes d’une science « prépositiviste », ils s’affairaient à manipuler les « faits historiques » (récolte, analyse et établissement des faits). Leurs travaux historiques passent au public grâce à de sempiternels mémoires 2, une spécialité des académies. Ce courant que l’on peut qualifier de « traditionnaliste », alors largement prédominant sur le marché du livre, fait en quelque sorte le lit de la « philosophie ». Pour s’en convaincre, il suffit de consulter la bibliographie de Fevret de Fontette. Le robin lança une pique à Voltaire., car le classer sous « Arouet » le renvoyait à ses origines roturières 3. Soit dit entre parenthèse, dans ce domaine on constate une ironie de l’histoire. Le courant « traditionaliste », essoufflé grâce aux assauts des Lumières, subit une défaite, somme toute provisoire qui va lui procurer, avec l’arrivée du positivisme, au XIXe siècle, une sorte de revanche 4, principalement par le fait de l’inertie des recherches juridico-historiques dont le genre remonte à la fin du moyen âge, et à l’humanisme 5.
1 - T. CCXIV, L’œuvre imprimé de Voltaire à la Bibliothèque Nationale, réd. p. H. Frémont e. a, 2 vol., Paris, Bibl. Nat., 1978. 2 - Voir H. Duranton, « Les problèmes de l’écriture historique », Correspondance littéraire du président Bouhier, No 1, Lettres de Denis-François Secousse (1738-1746), Centre de StEtienne, 1974, 97-103 et du même, « La recherche historique à l’Académie des Inscriptions: L’exemple de l’Histoire de France », Historische Forschung im 18. Jahrhundert. Organisation, Zielsetzung, Ergebnisse, K. Hammer e.a., éd., Bonn, 1976 [1977], 207-235. 3 - Jacques Lelong, Bibliothèque historique de la France, nouv. éd. Fevret de Fontette, 5 vol., Paris 1768-1778, V, 385. 4 - Par ailleurs, l’existence d’une école positiviste au milieu du XIXe siècle est mise en doute par Ch.-O. Carbonell, Histoire et historiens, une mutation idéologique des historiens français 1865-1885, Toulouse, 1976, 401-408. 5 - Voir G. Huppert, The Idea of perfect history. Historical erudition and historical philoso-

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De nos jours on constate un phénomène inverse, à savoir l’interpénétration de genres. Assez longtemps, on a pu observer une dichotomie : d’une part, l’école des Annales avec les recherches scientifiques / universitaires, d’autre part, le courant appelé par Lucien Febvre histoire historisante mais aussi le roman historique, bref l’histoire très populaire des « ducs et pairs ». Les tenants des deux tendances se regardaient longtemps en chiens de fayence. Jacques Le Goff aura fini par récupérer la biographie historique 1 comme entreprise scientifique. Notre recueil s’ouvre par un regard sur le petit monde historien des Lumières. Les chartes médiévales, à la fois documents vétustes et droit alors en vigueur, constituant un point de mire [textes N° 1 et 2], un capucin atypique [N° 4], le courant « traditionaliste », représentant le gros des bataillons d’historiens [N° 2 et 3]. Un coup de projecteur sur un « phare » des Lumières, Montesquieu. Sociologue avant la lettre, il est obsédé par l’idée de décadence [N° 6] ; quant à sa démarche en tant que médiéviste, néologisme du XIXe siècle, elle est exemplaire [N° 7]. La part du lion revient à Voltaire « médiéviste » : par exemple l’image du Moyen âge [N° 8] la technique de l’historien [N° 9], la stratégie anti-chrétienne [N° 10], l’Essai sous les feux de la critique [N° 11 et 12], l’intérêt du Philosophe tant pour la Réforme [N° 13] que pour l’empire germanique [N° 14]. Tous les textes déjà publiés ont été repris tels quels, à une exception près 2 [N° 4]. Au risque de quelques redites, il nous a paru préférable, au lieu de retrancher, élaguer ou uniformiser ces contributions, de les laisser témoigner de l’authenticité et de l’ambiance des conférences. Il y a peu d’auteurs dont on puisse dire : il fut autant enfant de son temps qu’il l’a marqué de son sceau. Cette formule s’applique à Voltaire en général comme à l’historien en particulier. Pour revenir à sa passion pour l’histoire, elle se manifeste au collège déjà. Preuve en est un prix d’histoire, décerné en 1710 3. Poète dévoré par l’ambition de briller dans tous les genres, il réussit dans l’épopée, la Henriade, bientôt accompagnée d’un petit écrit historique, Essay upon the civil wars (1727), sa première incursion dans le territoire de Clio. Il se trouve que sa passion personnelle s’est conjuguée avec un phénomène de marché. Le lecteur de l’époque, tant en France qu’en Europe, est littéralement subjugué par l’histoire, reléguant belles-lettres et religion 4 au second plan. Voltaire, subodorant le goût de

phy in Renaissance France, Chicago / Londres 1970 ; B. J. Shapiro, A Culture of Fact : England 1550-1720, Ithaca 2000. 1 - Jacques Le Goff, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996. 2 - Il importait de rétablir les deuxièmes épreuves omises dans la première édition. 3 - E.C. Davila, L’Histoire des guerres civiles en France, voir R. Pomeau, éd., Voltaire en son temps, 5 vol., Oxford 1985-1994, I, 47, CN, III, no 460, 60. 4 - F. Furet, « La ‘librairie’ du royaume au XVIIIe siècle », L’atelier de l’historien, Paris, Flammarion, 1982, 129-162 (11965).

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ses lecteurs, se forge une réputation d’historien avec l’Histoire de Charles XII 1. Au juste, l’ouvrage est encore à cheval entre l’histoire et le roman. C’est que l’historien à ses commencements se moule dans la tradition existante. Fort de ce succès, le résident de Cirey, animé aussi par les échanges intellectuels avec Madame du Châtelet et Frédéric, prince héritier de Prusse, vise plus haut. Le but qu’il vise, c’est l’histoire de la civilisation, terme alors inconnu 2. Son caractère spontané — ne sait-il pas terminer une tragédie en douze (Les Guebres) 3, voire vingt-deux jours (Zaïre) 4 — se soumet à un travail astreignant et de longue haleine. En résumé, deux chefs-d’œuvre : Le siècle de Louis XIV (Berlin 1752) et son histoire universelle, le premier étant affiné treize ans durant, tandis que la seconde, régulièrement mise à jour 5 de 1756 à 1771, peut être considérée comme l’œuvre de sa vie. Le succès constant de ces deux ouvrages aidant, Voltaire n’hésitait point à « construire » un grand ensemble. Ultérieurement, les deux parties existantes, une sorte de corps de logis, auront été liées, plus, arrondies en amont et en aval, ce qui nous vaut La philosophie de l’histoire (1765) et le Précis de l’histoire de Louis XV (1757). Pareille stratégie éditoriale n’est pas inhabituelle au XVIIIe siècle ; en effet, son confrère anglais, le philosophe David Hume (1711-1776), incité par son succès initial, The History of Britain, (le règne de Jacques Ier et Charles Ier, 1754) aura remonté l’histoire anglaise par tranches dynastiques (6 vol., 1769). Michelet (17981874), vivant chichement du produit de sa plume après avoir démissionné du Collège de France, aura pu terminer son Histoire de France en 1869, un ensemble de 23 volumes. Mais les grands chantiers n’empêchent point Voltaire de faire des interventions, par exemple pour se gausser de la thèse parlementaire : Histoire du parlement de Paris, (1769). L’origine des Annales de l’empire (2 vol., Bâle 175354) est différente. Rédigées lors de sa pérégrination en Allemagne, suite à la fuite de Berlin, son rôle est double, biographique et historiographique. Il est caracté1 - Voir Histoire de Charles XII, éd. crit. G. v. Proschwitz, Oxford, 1996, W4. 2 - Lucien Febvre, « Civilisation : évolution d’un mot et d’un groupe d’idées » (11930), rééd. dans Pour une histoire ‘à part entière’, Paris, S.E.V.P.E.N., 1960, 481-528 ; ; J. Starobinski, « Le mot civilisation », Le temps de la réflexion 4 (1983), 13-51. 3 - M. 33, 231. 4 - Voltaire et son temps, IV, 379 ; I, 287. 5 - Additions à l’Essay sur l’Histoire générale et sur l’esprit et les mœurs des nations depuis Charlemagne jusqu’à nos jours, tirées de l’édition augmentée de 1761-1763, imprimée en VIII vol., pour servir de supplément à l’édition de 1756 en VII vol., [Genève, Cramer] 1763, in8o, 467p. Cette collection d’adjonctions inaugure un genre dans lequel Voltaire n’a pas fait d’émules. Il est vrai que les lecteurs, pour lire ces petits textes de façon continue, devaient mémoriser la première édition de l’Essai. C’est un fait que ces adjonctions changent le caractère et la visée de l’Essai. Voir K. O’Brien, Narratives of Enlightenment. Cosmopolitan History from Voltaire to Gibbon, Cambridge U.P. (11997) 1999, 21-55, ici 43-53.

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ristique que cet ouvrage se trouve à mi-chemin entre un Voltaire humilié à Berlin et Candide ; c’est en fait la preuve d’une belle obstination. Dans les Annales, le bel-esprit français lance un défi aux « publicistes » d’outre-Rhin, révolté par leur conception à restreindre l’histoire allemande au droit public, mais il y développe aussi sa vision du moyen âge [N° 8]. En l’espèce, c’est la première publication authentique d’un récit chronologique de Voltaire concernant le medium aevum. Aussi longtemps que l’historien s’inspire du romancier (à ce propos, il évoque le pinceau du peintre et l’art du tableau), il reste fidèle à la tradition en respectant le genre. Aussi accepte-t-il sans broncher la convention que le travail propre à l’historien est celui de l’artiste. Il s’ensuit que l’historien, pour être inspiré, a besoin d’une muse, traditionnellement appelée « Clio ». Voilà une idée séculaire, chère à l’antiquité et à l’humanisme selon laquelle la muse est garante de deux qualités essentielles à l’historien : le style et la vérité. Voilà une idée largement acceptée en France, au XIXe siècle encore. Il en est tout autrement dans l’empire germanique, où elle est successivement abandonnée par les universités allemandes, du temps de Voltaire déjà. Arrivé au faîte de sa gloire en 1756, Voltaire commence insensiblement une mue. Ses grands ouvrages étant sur le marché, il se contente de les polir, au besoin de les mettre à jour. A l’occasion il exploite ses propres écrits historiques à la manière d’une carrière. Son but, c’est d’étoffer ce qu’il prépare. Conscient du nerf de l’époque, qui se veut « siècle des dictionnaires » 1, Voltaire, toujours historien, change de registre. Puisque le public est envoûté par les almanachs, il sait lui concocter des mets appétissants aux ingrédients variés : anecdote, récit, conte, dialogue, et réflexion. En tant qu’auteur du Dictionnaire philosophique et des Questions sur l’Encyclopédie, il ne se gêne nullement pour intervertir les genres 2. Ce choix d’un genre hybride rappelle Jules Michelet et Georges Duby. Le premier qui, à la fin de sa vie, a rédigé La mer, un ouvrage à cheval entre histoire et imagination (roman), alors que le second continue la tradition avec Les dames du XIIIe siècle. Et, encore une fois, volte-face de Voltaire. Le genre hybride n’est pas son dernier mot. C’est un an avant sa mort qu’il termine une réflexion dans un domaine qui lui est cher, l’Histoire du christianisme. Il est significatif que cet ouvrage s’achève par un appel à la tolérance 3. La boucle est bouclée. C’est une dernière preuve de la hantise du religieux, un fil rouge dans sa vie. Dans son obsession, au soir de sa vie, on peut comparer Voltaire à d’autres historiens de métier. Le prussien Leopold von Ranke (1795-1866) s’est attelé sur le tard à une histoire universelle 4. Quant
1 - Dom A. Calmet, Dictionnaire de la Bible, Genève, 1730, I, 1-2, cité dans Dictionnaire philosophique, W35 (1994) I, 3, introd. 2 - Voir le numéro spécial de la Revue Voltaire, no 6, 2006. 3 - Voir M. 31, 43-116. 4 - Voir L. von Ranke, Weltgeschichte, 1880-1888 ; elle s’arrête au XVe siècle.

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à Fernand Braudel (1902-1985), longtemps chef de file de l’école des Annales, il fit une réflexion sur la longue durée et les invariances : Identité de la France. Espace et Histoire, (Paris 1986). Si on considère la production littéraire de Voltaire globalement, dans l’édition de Kehl, on constate le poids particulier de l’histoire dans son œuvre. La section, intitulée par les éditeurs « métaphysique, morale et théologie », où les Questions sur l’Encyclopédie, fondues dans les articles du Dictionnaire philosophique, est à la première place (18 volumes), mais l’histoire (11) y devance théâtre (9), littérature (8) et poésie (6). Au vrai, la part du lion revient à la correspondance 1 active et passive, dont la deuxième édition, assurée par Theodor Besterman qui comporte 56 volumes et quelque 21 000 lettres. Voilà le constat : le rôle joué dans l’œuvre de Voltaire par l’histoire est double : sa vie durant, c’est une passion jamais démentie. Plus encore, grâce au caractère spontané de l’écrivain, son attitude en tant qu’adepte de Clio est étonnante : il est à la hauteur de travaux exigeants et de longue haleine, comme il est prêt à se munir de patience et d’endurance. Bref, il s’incline devant sa muse, laissant le temps au temps. Pour les lectures, il peut, à défaut de bibliothèque publique, puiser dans sa propre bibliothèque qui est bien garnie. Nombreux sont les livres qu’il se fait prêter. En ce qui concerne les conversations, il est significatif que la postérité n’ait pas jugé nécessaire, à l’instar du travail d’Eckermann et de Biedermann exécuté pour Goethe 2, de préparer une anthologie du « philosophe ». Ce qui en dit long sur l’estime accordé à ses paroles. Néanmoins, ces très nombreuses conversations constituent une donnée difficilement contrôlable par la postérité. Prenons par exemple un passage tirée de son histoire universelle. Au chapitre LXXII, consacré au concile de Constance, nous lisons qu’« on y compta […] sept cent dix-huit courtisanes » 3. Ce détail, anodin en soi, jette une lumière sur ses sources. Son informateur protestant habituel, Lenfant 4, signalé expressément par un détracteur, le jésuite Nonnotte 5, n’en dit rien. Le chiffre qui figure dans l’Essai, ne peut pas provenir d’un ouvrage de la bibliothèque de Voltaire 6. Fait paradoxal : évidemment sans avoir vu ou consulté cet

1 - Correspondence and related documents, Th. Besterman, éd., Genève, Oxford, 1968-1977. 2 - Goethe, Conversations avec Eckermann, Paris, Gallimard, 1988 (all. 11836-1848). 3 - Essai sur les mœurs, R. Pomeau, éd., 2 vol., Paris, Garnier, 1963, chap. LXXII, I, 692. 4 - Lenfant, Histoire du concile de Constance, 2 vol., Amsterdam, 1714-16, met « plus de 700 femmes ». 5 - Œuvres complètes, Besançon, 1818, en 3 volumes ; les Erreurs figurent dans les deux premiers volumes, I, 148. Voir aussi les textes no 11, 12 et O. Ferret, « Notes sur Nonnotte », Revue Voltaire 7 (2007), 155-67. 6 - Le chiffre repris par V. remonte à une source contemporaine : Laurentii Byzinii Cancellarii… origo et Diarium Belli Hussiti, publiée dans Reliquiae Manuscriptorum,

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ouvrage, Voltaire apporte le bon chiffre. Très probablement, il s’agit d’une bribe de conversation à laquelle Voltaire a assisté à Berlin ou à Potsdam. Enfin, pour préparer ses ouvrages d’histoire moderne, Voltaire sait à l’occasion mettre à profit des témoins oculaires 1. Par ailleurs, le meilleur allié de notre historien est dans un certain sens sa mémoire d’éléphant 2. Le travail de l’historien est fait d’abnégation, voilà en résumé l’expérience de l’historien romantique Augustin Thierry. Nous savons que Voltaire eut très tôt des détracteurs. Un de leurs poncifs consiste à dire que Voltaire s’amuse à faire « de l’esprit ». Au XIXe siècle, Emile Faguet surenchérit pour déprécier la pensée du Philosophe grâce à une boutade : Voltaire, c’est « un chaos d’idées claires » 3. Voltaire n’est pas tout à fait innocent de ce que l’on écrit de lui. Il a beau être passé maître dans l’art de déclencher une polémique, de provoquer des scandales 4, il sait choyer sa propre légende de légèreté et de facilité. En ce qui concerne sa documentation historique, son attitude contredit la tradition et surprend. En effet, l’historien préfère occulter ses sources 5. Contrairement à un préjugé tenace, sa documentation pour l’histoire universelle est tout à fait honorable, conformément au genre, celle pour le Siècle 6 remarquable. Comment comprendre ce refus de Voltaire d’étaler les sources utilisées pour ses ouvrages historiques ? Pour expliquer ce phénomène, on pourrait, sans être complet, invoquer au moins trois raisons. Faut-il rappeler que l’honnête homme s’interdit d’évoquer ce que l’on appelle alors la « besogne », c’est-à-dire les désagréments liés à sa profession, à moins de les présenter sur un ton badin. C’est respecter les normes de la conversation où certains sujets tels que la profession, la maladie, la mort sont en principe bannis. Voltaire est un représentant du « bon goût » 7, pratiqué dans les
Leipzig, 1724, reprise par I. de Beausobre, Histoire de la guerre des Hussites de Lenfant, Lausanne, Genève, 1745, ouvrage manquant dans la bibliothèque de Voltaire. 1 - Histoire de Charles XII, op. cit., W4, Introduction, 11-36 ; M.S. Rivière, « Voltaire’s use of eyewitnesses’ reports in Le Siècle de Louis XIV », New Zealand Journal of French Studies 9, no 2 (1988), 5-26. 2 - Voir R. Pomeau, EM, I, xxv, introduction ; O.R. Taylor, « Voltaire et la Sainte Barthélemy », Revue d’histoire littéraire de la France, 73 (sept.-oct. 1973), 829-838, ici 829. 3 - E. Faguet, Dix-huitième Siècle. Etudes littéraires, Paris, Lecène-Oudin, 1890, 219. 4 - Voir Voltaire et ses combats. Actes du congrès international Oxford-Paris 1994, U. Kölving e.a., éd., 2 vol., Oxford, 1997. 5 - C. Volpilhac-Auger, « De la typographie à l’écriture de l’histoire : quelques notes en marge de l’Essai sur les mœurs, » in : Les notes de Voltaire, Une écriture polyphonique. Etudes présentées par N. Cronk, C. Mervaud, SVEC, 2003 : 03, 324-332. 6 - J. Quignard, « Un établissement de texte : Le Siècle de Louis XIV de Voltaire », Les Lettres Romanes 5 (1er nov. 1951), 305-338. 7 - Raymond Naves, Le goût de Voltaire, Paris, Garnier, 1938.

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salons. Aux yeux de la génération suivante, cette vertu devient une tare. Désormais, les romantiques visent au profond, à la métaphysique 1. Tout à coup, style badin et légèreté sont considérés comme désuets. D’emblée, l’ironie voltairienne immortalisée par Houdon devient aussi une tare. On l’a vu, Voltaire est à l’aise dans la société de son temps. S’il y évolue comme un poisson dans l’eau, l’ironie 2 y joue son rôle. Elle lui permet une liberté d’expression très particulière : camouflage, distanciation et persiflage. A l’opposé de Rousseau, son moi est toujours contrôlé, même dans l’élan lyrique. Le recours à l’ironie lui offre un certain mode d’expression indispensable ; c’est un moyen pour contourner toute sorte de censure, pour faire fi des limites de la bienséance, sinon pour exprimer l’indicible. Sa maîtrise du style, dans la correspondance par exemple, est extraordinaire : à partir de la même anecdote, il sait broder une demi-douzaine d’histoires, que chaque destinataire lit avec satisfaction comme un message individuel. A cet égard, Voltaire a un seul égal, deux siècles après, Thomas Mann. L’écrivain est aussi, on l’a déjà constaté, un tenant du « goût classique ». La perception esthétique lui impose également des limites qui sont celles de son époque. Ce qu’il faut dire à la défense du « goût classique », c’est que limite esthétique ne rime pas forcément avec myopie. Prenons un exemple pris dans l’architecture classique. Le somptueux Hôtel Soubise à Paris, aujourd’hui Archives Nationales et musée, érigé en 1705 par l’architecte Delamair, a une anomalie. Une tourelle de l’ancien Hôtel Clisson a été conservée, témoin de l’époque féodale. De nos jours, l’architecte, gêné dans sa construction par un rocher préexistant, se trouve en face de l’alternative suivante : il peut, au nom de la sacro-sainte symétrie dynamiter l’obstacle (solution américaine), ou bien faire un effort et l’intégrer dans la structure moderne (Eero Saarinen). A l’âge classique, l’architecte bénéficiait d’une certaine marge qui eut, cependant, tendance à se rétrécir comme une peau de chagrin dès que des questions de prestige risquèrent d’intervenir. La façade de la cathédrale de Genève en ruine, il fallut intervenir d’urgence. L’alternative : restaurer ou faire du neuf. Et la commission se décida alors en faveur d’un péristyle conforme au Panthéon. La Rome protestante aura son symbole tout comme Zurich, où, à la même époque, l’église de Sankt Peter fut pourvue de la plus grande horloge du monde… On aurait grand tort de dire que l’intérêt porté par Voltaire au moyen âge le distingue de ses confrères. Au contraire, cet intérêt est partagé par un groupe de chercheurs associés à l’Académie des institutions et belles-lettres, en premier chef autour du philologue La Curne de Sainte Palaye, lui-même influencé par l’auteur
1 - Voir A.W. Schlegel, Vorlesungen über Schöne Litteratur und Kunst [1801-1804], 3 vol., Stuttgart, 1884, I, 76, II, 389, III, 81. 2 - Voir « Débat. Voltaire philosophe ? (II), » in : Cahiers Voltaire 4 (2005), 175-182.

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du dictionnaire, Charles Du Cange (1610-1688). On dirait un réseau. Fait typique et peu connu, les gouvernements de Louis XV présentent la plus grande densité d’historiens professionnels. Pour désigner ce courant, un spécialiste a créé un néologisme, « médiévisme » 1. Méfiant à l’égard de leur idéologie, proche des parlementaires, Voltaire prend connaissance de leurs publications et partage leur curiosité. Il est patent que Voltaire s’est peu empressé de visiter des cathédrales anciennes, se contentant d’études livresques 2. Voyageant en Allemagne, l’architecture romane et gothique manque d’attrait pour lui, il ignore tout simplement des lieux de mémoire, tels que Magdebourg, Halberstadt, Naumburg, Mayence, Spire et Strasbourg. A l’inverse, il tombe sous le charme des résidences, appelées « courettes » : Clèves, Bückeburg, Lippe, Gotha, Wabern, Schwetzingen. Il papillonne d’un château à l’autre, sachant qu’un accueil chaleureux est fait au héraut de la civilisation française. Bref, une société où il est comme chez lui. Il faut également mentionner que ses hôtes comme, du reste, les élites de l’époque, ont du mal à s’accommoder de villes à caractère « féodal », préférant le modèle du damier (Karlsruhe, Washington) à des plans irréguliers et à des ruelles sinueuses. Au nom de la « modernité », ils constatent tant un manque de confort et d’hygiène qu’un urbanisme désuet. Leurs résidences ne sont-elles pas un îlot de « modernité », une première avance comparable aux grands boulevards tardivement construits à Bordeaux ? Historien en mue perpétuelle, mais aussi écrivain à scandales, Voltaire n’est pas à un paradoxe près. Il s’affiche anticolonialiste militant, cependant sa fortune provient de la spéculation, précisément de la traite des noirs. C’est un bourgeois vivant noblement comme seigneur de Ferney et Tournay. C’est un Parisien exilé mais qui continue à défendre le style parisien. Au-delà de l’élément esthétique, il faut signaler que, dans son for intérieur, il est hanté par la religion, ce que, de nos jours, les spécialistes nomment le religieux 3. Au fond, on trouve une inquiétude métaphysique 4, qui va croissant avec l’âge. Ce qui explique aussi son comportement viscéral, par exemple son malaise le jour de la Saint-Bathélemy.
1 - L. Gossman, Medievalism and the Ideologies of the Enlightenment. The World and Work of La Curne de Sainte-Palaye, Baltimore 1968. 2-Voir B. de Montfaucon, Les monuments de la monarchie françoise, 5 vol., Paris 1729-1733; G. Brice, Nouvelle description de Paris, 4 vol., 8e éd., Paris 1725. Pour Brice, voir CN, I, no 247, 512s. alors que le premier ouvrage manque dans sa bibliothèque. 3 - P. Legendre, Le Désir politique de Dieu. Etude sur les montages de l’Etat et du droit, Paris, Fayard, 1988, 19-23. 4 - F. Furet, « Civilisation et barbarie selon Gibbon », L’atelier de l’historien, Paris, Flammarion, 1982, 185-196 (11976) ; J. Deprun, La Philosophie de l’inquiétude en France au XVIIIe siècle, Paris, J. Vrin, 1979 ; B. Baczko, Job, mon ami. Promesses du bonheur et fatalité du mal, Paris, Gallimard, 1997, 17-89.

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Vouloir cerner tous les mobiles qui ont incité Voltaire à se lancer dans ces dix siècles qui séparent l’antiquité des temps modernes est une tâche peu aisée. On pourrait invoquer plusieurs facteurs, tel que l’anthropologie 1 et la politique. Le discours anthropologique, nourri de relations de voyage et de missions, est très en vogue aux Lumières, au point que le discours philosophique du XVIIIe siècle s’en imprègne. Pour se convaincre de la part de l’anthropologie dans les lectures de Voltaire, il suffit de se référer au catalogue de sa bibliothèque. Voilà une curiosité dont les germes furent plantés par les Jésuites au collège Louis-le-Grand, par une pédagogie moderne, « éclairée » au sens propre. C’est également un élément de la « modernité ». Pour les penseurs des Lumières, anthropologie et politique se touchent, un fait illustré par le combat de Voltaire contre « l’infâme ». Son utopie est un Etat juste, indépendant nécessairement de l’Eglise et une Eglise dénuée de puissance. On voit ainsi, à quel point sa vision de l’homme et celle de l’Etat 2 sont imbriquées, même indissociables. A partir de l’affaire Calas, la voix de Voltaire prend une dimension universelle, c’est une conscience publique, comparable à Victor Hugo et à Jean-Paul Sartre dans leur temps. Désormais, son engagement suscite d’immenses espoirs et une haine monstrueuse ; incidemment Sabatier de Castres va jusqu’à le traiter de « grand lama » 3. Combattant toujours corps à corps avec l’injustice, Voltaire lutte à coups de plume, son for intérieur demeurant abrité. A ce propos, un regard sur les portraits les plus significatifs de Voltaire est instructif. Larguillière 4 et Lemoyne 5 le rendent avec un frêle visage, habité par un sourire narquois, Houdon 6 immortalise le vieillard décharné dont le regard est tout ironie. Que ce soit le jeune courtisan ou l’écrivain au moment de l’apothéose, les artistes ont insisté sur les traits saillants du personnage. Reste une question légitime : en définitive, raillerie et l’ironie [texte N° 10], ne servent-elles pas de carapace pour mieux mettre en retrait son « moi » ? Là où le protestant Jean-Jacques Rousseau est prêt à faire des confessions, Voltaire
1 - M. Duchet, Anthropologie et Histoire au siècle des lumières, Paris, Maspéro, 1971. W. Krauss, Zur Anthropologie des 18. Jahrhunderts : die Frühgeschichte der Menschheit im Blickpunkt der Aufklärung, H. Kortum e.a., éd., Frankfurt etc., 1987. 2 - Voir R. Pomeau, Politique de Voltaire, Paris, A. Colin, 1970. 3 - [Abbbé Sabatier de Castres], Les trois siècles littéraires, 4 vol., Amsterdam 1774 [11772], art. Voltaire, IV, 201-247, ici 203. 4 - Voir le cat. Nicolas de Larguillière 1656-1746. Peintre du grand siècle, Musée JacquemartAndré, Paris, Phileas Fogg, 2003, no 54 (portrait de Versailles, daté 1724-1725). 5 - Voir L. Réau, Une dynastie de sculpteurs au XVIIIe siècle. Les Lemoyne. Catalogue critique, Paris, Les Beaux Arts, 1927, no 114, pl. 91. 6 - Voir le cat. Houdon, sculpteur des Lumières 1741-1828, expos. Mus. nat. du Château de Versailles, Paris, éd. RMNS, 2004, no 26 : Voltaire assis, Paris, Comédie-Française.

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se dérobe, son « moi » en dernier ressort étant jugulé par la raison. Bref, pour l’auteur de l’Essai et de Candide, la clarté est un programme à condition de laisser opérer la magie du verbe, de séduire le lecteur par l’alchimie du style. Il est fort à parier que la croisade contre « l’infâme » rencontrera un regain d’intérêt à une époque qui, en dépit de la disparition du « rideau de fer », éprouve des assauts d’un caractère nouveau, appelés fondamentalisme et communautarisme. De ce fait, la relecture des œuvres de Voltaire, y inclus ses ouvrages historiques, pourrait s’avérer un bon antidote. On ne fait que constater que le « philosophe » est d’actualité : son histoire universelle, œuvre de sa vie et rédigée par un maître de la forme brève, parvient, en dosant le message, à transmettre le credo des Lumières.

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Clio. Illustration extraite de C. Ripa, Iconologie, Paris, 1643, 2 vol. (Reprint Paris, 1989). II, 72

Le renouveau des études sur les communes médiévales au XVIIIe siècle
Tout au long du XVIIIe siècle les recherches sur l’histoire de France se trouvent confrontées au problème essentiellement politique de la nature et des origines de la constitution de l’ancienne monarchie 1. C’est seulement après la mort de Louis XIV que de nouveaux systèmes cohérents 2 ont pu voir le jour, qui donnaient une explication d’ensemble de l’histoire de France. Aussi est-ce en général en fonction du système adopté que l’image des villes médiévales et des communes apparaît au XVIIIe siècle. Si les historiens des XVIe et XVIIe siècles ont, généralement, prêté peu d’importance au phénomène de la ville médiévale, il n’en est pas de même des jurisconsultes et des lexicographes. A l’instar d’Etienne Pasquier qui consacra un chapitre aux « Droits de Jurée et Bourgeoisie du Roy » 3 les jurisconsultes ne manqueront pas d’accorder une place de choix aux affranchissements lorsqu’ils se mettent à rédiger comme Brussel et La Thaumassière un traité sur les fiefs. A la suite d’Etienne Pasquier, Charles Loyseau dénonce l’absurdité de l’emploi du mot de bourgeoisie parce que « la bourgeoisie n’a lieu proprement qu’ès Republiques populaires comme l’a dit expressément Aristote » 4. Du Cange, en revanche, s’efforça de réunir les différentes acceptions des mots tels que « communes », « bourgeois », « bourgeoisie ». Il arriva ainsi à établir une liste respectable des villes que les chartes médiévales qualifient de communes. En 1712, l’ouvrage de Louis Le Gendre – qui est l’amorce d’une histoire de la civilisation française – insista longuement sur l’essor des villes médiévales. L’explication en est nourrie d’une certaine vision mercantiliste de l’histoire. L’apogée du commerce et des arts dérive de la liberté des professions et de l’affranchissement des villes 5.
1-Cf. Elie Carcassonne, Montesquieu et le Problème de la Constitution française au XVIIIe siècle, Paris 1926. 2 - Cf. Jacques Barzun, The French Race. Theories of its origin and their social and political implication prior to the Revolution, New York 1932, qui fait voir les rapports étroits qui relient l’historiographie française du XVIe au XVIIIe siècle. Voir aussi Henri Duranton, « Nos ancêtres, les Gaulois. Genèse et avatars d’un cliché historique », Cahiers d’Histoire, Lyon 1969, t. 14, n° 4, p. 339-370. 3 - Les Recherches de la France, Paris 1617, livre 4, chap. V. 4 - Traité des seigneuries, Paris 1614, 4ème éd., chap XIV, p. 156. 5 - Moeurs et coutumes des François dans les différens tems de la monarchie, Paris 1713, p. 156-163.

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Le Renouveau des études

En revanche le Père Gabriel Daniel, l’historiographe de Louis XIV, vise avant tout l’aspect politique dans l’établissement des communes. C’est essentiellement en vue de rétablir l’ordre que Louis le Gros « imagina avec eux [les évêques] une nouvelle Police pour la levée des Troupes, et une nouvelle forme de Justice dans les Villes, pour empêcher l’impunité des crimes. » L’énumération des différents privilèges accordés aux villes est suivie d’une remarque générale. L’esprit d’indépendance engendra parfois même « la sédition ; mais le Roy châtia les mutins, il se fit obéir » 1. Cette interprétation officielle sera reprise dans la deuxième moitié du siècle par l’abbé Paul-François Velly, qui l’enrichira à l’aide des conclusions de Le Gendre sur les mœurs 2. Quant au comte Henri de Boulainvilliers, son amertume, née de la mise à l’écart de la noblesse par Louis XIV, trouve une cible fort indiquée dans les « roturiers-esclaves ». L’affranchissement des serfs entraîna fatalement des révoltes et des soulèvements contre les seigneurs et, indirectement, par la formation de la nouvelle propriété, provoqua « l’étude de la Jurisprudence ou plutôt de la chicane », comme dit Boulainvilliers avec une pointe dirigée contre la caste dominante des parlementaires 3. Cette thèse nobiliaire, « germaniste », a provoqué une riposte « romaniste » favorable à la monarchie. Ainsi l’abbé Jean-Baptiste Dubos situe la véritable conquête de la Gaule au moment où « les nouveaux seigneurs s’emparèrent des Droits du Prince, mais ajoute-t-il, ils usurpèrent encore les Droits du Peuple qu’ils dépouillèrent en beaucoup d’endroits de ses libertés et de ses privilèges ». Aussi Dubos établit-il une continuité des villes impériales – avec sénat et justices municipales – aux villes mérovingiennes et aux communes du XIIe siècle. Sa description des différents privilèges accordés aux communes s’achève par la réflexion suivante : « Qui ne sait les suites heureuses de l’établissement des communes 4 ? » Mais le comte de Boulainvilliers sera réfuté par un noble d’une veine plus polémique et bien plus frondeuse que l’abbé Dubos. Le marquis René-Louis d’Argenson préconise une réforme municipale en s’appuyant sur une argumentation histo1 - Histoire de France depuis l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules, Paris, 1713, 3 vol., t. II, col. 1168-1170. 2 - Histoire de France depuis l’établissement de la monarchie jusqu’au règne de Louis XIV, continuée par Villaret et Garnier, Paris 1767, nouv. éd., 22 vol., t. III, p. 90-96. 3 - Histoire de l’ancien Gouvernement de la France, avec quatorze lettres historiques sur les parlements ou états généraux, La Haye-Amsterdam 1727, 3 vol., t. I, p 323 et p. 344. Henri Devyver a consacré un chapitre au « racisme de Henry de Boulainvilliers » dans son ouvrage Le sang épuré. Les préjugés de race chez les gentilshommes français de l’Ancien Régime (1560-1720), Bruxelles 1973, p. 353-390. 4 - Histoire critique de l’établissement de la monarchie françoise dans les Gaules, Amsterdam, 1735, t. III, p. 502-507.

sur les communes médiévales au XVIIIe siècle

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rique qui souligne justement l’importance de l’affranchissement des communes. Quant à l’œuvre de Louis VII, le marquis la caractérise en ces termes : « On ne dira pas que ce fut par un grand trait de Politique que ce Prince fit faire ce pas à la Démocratie sur l’Aristocratie; mais la Monarchie sut elle-même ce qui lui étoit bon sans l’avoir réduit en principe […] : l’on verra en effet quels succès suivirent cet affranchissement tant pour l’autorité Royale que pour la richesse de l’Etat » 1. II énumère ensuite les institutions municipales et souligne l’essor économique et démographique, de même que celui des arts et du commerce. La publication du célèbre ouvrage de l’abbé Gabriel Bonnot de Mably intitulé Observations sur l’histoire de France est presque contemporaine des Considérations du marquis d’Argenson. Les deux auteurs s’attaquèrent à la thèse « germaniste » de Boulainvilliers. Mably parvint à assimiler le système beaucoup plus nuancé de Montesquieu. Pour Mably, comme pour d’Argenson, l’établissement des communes constitue une étape importante d’une réflexion historique sur le Tiers Etat. Le chapitre VII du troisième livre des Observations est intitulé « De l’établissement des communes et du progrès des communes ». A partir de Dubos, les différents éléments de ce « discours » historique nous sont déjà familiers mais l’originalité de Mably consiste à relier les deux thèmes principaux de la liberté et de la « révolution dans les esprits ». « Dès que quelques Villes eurent traité de leur liberté, dit Mably, il se fit une révolution générale dans les esprits. Les Bourgeois sortirent subitement de cette stupidité où la misère de leur situation les avoit jettés. On auroit dit que quelques-uns distinguoient déjà les droits de la souveraineté des rapines de la tyrannie » 2. Cette « révolution dans les esprits » est une prise de conscience par les « bourgeois » de leur propre existence. Dans les chapitres des « Remarques et preuves » qui font écho au corps de l’ouvrage, Mably a expressément réfuté la thèse romaniste de Dubos. Il en dénote l’absurdité en relevant, d’une part, l’origine germanique des mots qui désignent les offices dans les communes et, d’autre part, le fait que celles-ci furent des créations de Louis-le-Gros, sur lesquelles les seigneurs continuèrent à réclamer la « souveraineté » 3. Une génération plus tard, au moment de la convocation des Etats généraux, parut un ouvrage qui portait la marque des idées physiocratiques et rousseauistes comme de celles du marquis d’Argenson. En quête des origines du Tiers Etat, Paul-Philippe Gudin de la Brenellerie passe en revue tous les systèmes courants de son siècle, écarte les différentes explications comme abusives et en offre une nouvelle, d’ordre économique. Dans son analyse des causes et des effets – il énumère
1 - Considérations sur le gouvernement ancien et présent de la France, Amsterdam, 1764, p. 141-142. Le manuscrit de ce texte était déjà connu en 1737. 2 - Observations sur l’histoire de France, Genève, 2 vol., 1765, t. I, p. 101. Sous la Restauration, le ministre François Guizot en a publié une édition revue (Paris, 1823, 4 vol.). 3 - Ibid., t. I, p. 307-308.