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COLONIE (DE LA) A LA DIPLOMATIE

De
304 pages
C'est d'une carrière professionnelle peu banale et pour le moins variée dont il s'agit ici. S'étalant sur 40 années - à partir de 1955- elle s'est déroulée un peu partout dans le monde dans une époque de sensationnels bouleversements politiques et économiques. Jan Hollants Van Loocke a assumé des responsabilités dans le secteur public comme dans le secteur privé ; des " affaires du monde " il est passé au " monde des affaires ".
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Collection « Mémoires du xxe siècle»

Couverture 1 : Planisphère par Gerardus Mercator et Henricus Hondius in Novus Atlas 1647-62 (Jan Jansson)

Jan HOLLANTS

V AN LOOCKE

,DE LA COLONIE A LA DIPLOMATIE
Une carrière en toutes latitudes
Préface de Xavier Mabille

L'Harmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue St-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

L'AUTEUR

Jan Hollants Van Loocke est né à Anvers le 6 septembre 1930, licencié en Sciences politiques et administratives de l'Institut Universitaire des Territoires d'Outre-Mer à Anvers. Officier de réserve - Force aérienne (1953-1954). 1955 1962 1967 : Service territorial au Congo Belge. Coopération au développement à Bruxelles et au Congo. Chef de la Mission belge de Coopération au Développement à Kinshasa. Conseiller à l'Ambassade de Belgique à Tokyo. Conseiller à l'Ambassade de Belgique à Mexico. Ministre-Conseiller pour les Affaires Économiques à l'Ambassade de Belgique à Paris. Administrateur-Directeur général- adjoint et ensuite Administrateur-Directeur général des Relations Économiques extérieures au Ministère des Affaires Étrangères à Bruxelles. Ambassadeur de Belgique à New Delhi. Ambassadeur de Belgique à Pékin. Directeur Général de la Politique au Ministère des Affaires Étrangères à Bruxelles. Conseiller général aux Relations internationales à Fabrimetal. Commissaire général «Europalia- Turquie».
@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-6240-5

1968-1970 : 1971-1973 : 1974-1977: 1978-1981 :

1982-1984 : 1985-1987 : 1988-1990 : 1991-1995 : 1996 :

PRÉFACE

Ce n'est qu'une métaphore, on le sait, mais la tentation est trop forte pour ne pas y céder. Jan Hollants Van Loocke a bien des traits du personnage belge le plus célèbre du siècle, le seul en qui Charles de Gaulle admettait de se reconnaître un rival international: Tintin. On retrouve plus d'une fois en lui - lui aussi sans cesse itinérant - le même dosage subtil de candeur, d'audace tranquille, d'intelligence de la diversité du monde, peut-être aussi d'inconscience du risque - ou bien est-ce tout au contraire, le sens de son exacte mesure? Mais il ne s'agit pas ici d'un personnage de bande dessinée. Rien, dans les pages que l'on va lire, n'est romanesque, ni romancé. Cet exact contemporain du roi Baudouin, à un jour près, nous rend compte d'une vie professionnelle de quarante ans qui l'a mené de la fonction d'administrateur territorial au Congo belge en 1955 (à cette date, l'indépendance du Congo - effective le 30 juin 1960 - n'est encore à l'ordre du jour pour personne) à celle de conseiller aux relations internationales de Fabrimetal, l'organisation professionnelle de l'industrie des fabrications métalliques (le « liber amicorum » que Fabrimetal a tenu à lui consacrer en 1995 a été très judicieusement intitulé «Ouverture sur le monde» et, en néerlandais « Over de grenzen », c'est-à-dire «par-delà les frontières »). Entre ce point de départ et ce point d'arrivée, la trajectoire de Jan Hollants Van Loocke s'est située pour l'essentiel dans la haute administration et dans la diplomatie. Son expérience en a fait l'homme le plus averti des relations internationales et un parfait connaisseur de nombreux États sur chaque continent. Mais en même temps quelqu'un 5

de bien conscient des limites que les contacts internationaux officiels (qui « ont principalement lieu» - écrit-il - « avec les dirigeants, une élite ou tout au plus une classe moyenne») mettent aux possibilités de compréhension profonde des autres. C'est un témoin de l'évolution du monde, depuis la décolonisation jusqu'à l'émergence de certains États sur la scène internationale et aux termes nouveaux dans lesquels se posent des problèmes planétaires de relations et de stratégies. Parmi d'autres - mais il faudrait tout citer - les pages sur le Mexique, sur le Japon, sur la problématique actuelle de rOT AN et ses perspectives retiendront le lecteur. Les passages relatifs à l'accession du Congo à l'indépendance et à la mise en place de ce qu'on n'appelait pas encore cohabitation - Joseph Kasa-Vubu, président de la République, Patrice Lumumba, premier ministre - constituent une contribution directe importante à la mémoire de ce moment historique. Jan Hollants Van Loocke est aussi un témoin de l'évolution de la Belgique. A le lire - et même en partant d'une expérience totalement «sédentaire », diamétralement opposée à la sienne - on se convainc qu'il n'a pu si bien connaître la Belgique que parce qu'il s'en est éloigné, souvent et longtemps. La distance géographique lui a permis de multiplier les points de vue. Personne en Belgique n'est totalement situé nulle part (ceci n'étant une citation ni de Magritte ni de Michaux...), on n'y échappe pas au destin d'être catholique ou non, d'être flamand ou francophone et d'être catalogué comme tel. Mais il est exceptionnel qu'on fasse une telle carrière administrative et diplomatique sans être affilié à un parti politique. Et il est rare aujourd'hui qu'un Flamand soit comme mon ami Jan grand-père d'une descendance francophone, ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs d'avoir aussi une descendance flamande. Des points de vue qu'il a été amené à occuper, Jan Hollants Van Loocke a pu aussi évaluer l'impact de l'évolution institutionnelle qui a transformé la Belgique en État fédéral, avec les risques qu'elle comportait pour l'action de la représentation extérieure du pays. 6

Ce pays dont il se dit fier d'avoir pu le représenter et d'avoir pu défendre ses intérêts, il lui arrive «aussi d'avoir l'impression qu'il existait davantage, vu de l'étranger, que lorsqu'on l'observe aujourd'hui de l'intérieur ». C'est peutêtre là seulement que l'on peut s'interroger sur la pertinence de son propos ou du moins sur son actualité. Depuis l'été 1996, en effet, les médias internationaux ne se sont pas fait faute d'accumuler, à propos de la Belgique, les pires contresens et de pratiquer les amalgames les plus hâtifs entre des situations et des événements totalement différents. Jan Hollants Van Loocke a été mêlé à quelques épisodes diplomatiques très délicats et qui demeurent controversés. Il les évoque ici, avec beaucoup de franchise et de pudeur à la fois. Il a laissé le temps cicatriser ses propres blessures et ne fait rien pour en raviver d'autres. Ce mélange subtil de franchise et de pudeur est pour beaucoup dans la qualité de ce témoignage sur tous les chemins du monde qu'il nous laisse ici, après lui, toute latitude de parcourir. Xavier MABILLE Président directeur général du Centre de Recherche et d'Information Socio-Politiques - CRISP

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Pour Tom, Ilse, Ka ri, Sofie, Laura, Clara et Katya

Remerciements à Catherine Dewulf, Jules Gérard-Libois, Liesbeth et Tony Bollants Van Loocke, Nadine Keseman, Xavier Mabille, Gwenn Sonck, Marie Claire Taillieu, Frans Vanderplaetse, Mia Van Ghendt, Jean Van Lierde et Benoît Verhaegen. Tous ont aidé à éviter que l'auteur ne s'égare « sous toutes les latitudes ».

PRÉTEXTE

Au cours de l'été 1996, deux de mes sept petits-enfants, alors âgés de 14 et de 12 ans, en vacances chez «Papy de Chine» c'est-à-dire chez moi en Provence, me demandèrent de leur «raconter une histoire» inspirée d'une de mes aventures à l'étranger. Sans doute m'imaginaient-ils en quelque Batman redresseur de torts et auteur d'exploits extraordinaires. J'avoue que je ne sus trop que répondre pensant probablement que mes hauts faits supposés ne satisferaient guère la curiosité légèrement affabulante de leur âge. Pareille curiosité quelque peu infantile émane d'ailleurs parfois d'adultes surtout émoustillés par l'exotisme, vrai 0 u faux, de ma vie professionnelle. Je m'étais juré de ne jamais écrire de Mémoires. Il y avait à cela plusieurs bonnes raisons dont la plus simple est que je n'ai conservé aucun document ou n'ai jamais tenu un journal personnel. En bon grand-père cela me chiffonnait cependant de ne pas avoir assouvi la curiosité légitime de mes petits-enfants. Pour vérifier si mes quarante ans de vie professionnelle se prêteraient à des souvenirs davantage racontés que reconstituant méticuleusement une longue suite d'événements, je pris la plume en septembre 1996. Il était également important de me convaincre que cet exercice m'amuserait suffisamment moi-même et qu'il serait compatible avec d'astreignants travaux de jardin. Replongeant dans de lointaines années africaines qui renvoient au début de l'année 1955, je pris goût à l'exercice et décidai de poursuivre. Ces notes-souvenirs n'ont donc qu'un objectif très limité. Toute réflexion apparaissant dans le texte est très circonscrite et uniquement inspirée par une expérience personnelle. Rien de plus donc que les réactions subjectives d'un témoin. 11

L'itinéraire raconté ici, est évoqué comme il a été vécu, c'està-dire très librement. C'est le second sens à donner au soustitre « Une carrière en toutes latitudes ».

"12

NÈGRE-BLANC Congo belge 1955-1958
Je rappelle d'emblée, sans la moindre honte, ni le moindre complexe, que j'ai été «colonial ». Issu de l'Université coloniale d'Anvers - rebaptisée «Institut universitaire des territoires d'outre-mer» par euphémisme ou fausse pudeur -, je débarquai à Léopoldville (devenu Kinshasa) le 24 février 1955. Je faisais partie de « la Territoriale» c'est-à-dire l'administration qui, de l'agent territorial de la base au Gouverneur général au sommet, administrait ce qui est devenu plus tard le Zaïre. Ces quelque 2 000 territoriaux constituaient un corps d'élite, n'en déplaise à certains esprits chagrins que cette terminologie dérange. Rassurons-les en précisant que comme dans toute entreprise humaine, il y avait parmi eux, des forts et des faibles, des brillants et des ratés. Les territoriaux étaient essentiellement des hommes de terrain polyvalents. C'est d'ailleurs bien ce qui m'avait personnellement attiré. Compétents en tout et spécialistes en rien, ils étaient les « colonisateurs» au sens positif - parce qu'il y en a un - du terme. Répartis entre 125 territoires dont la taille moyenne représentait deux tiers de la Belgique, présents aussi au niveau du district, de la province et du gouvernement général, ils constituaient l'ossature du pouvoir belge au Congo. La territoriale assurait la tutelle des populations congolaises. Tutelle dans le sens dynamique de respect, de protection et de formation et non de privation de liberté. Elle veillait au bien-être des « indigènes». Encore un de ces mots devenus affreusement inconvenants aux yeux de quelques contempteurs. Les territoriaux touchaient à tout: justice, travaux publics, hygiène, économie locale, impôts, recensements divers, etc. Métier merveilleux que celui de ces professionnels, avant la lettre, des relations humaines et de la communi13

cation. Et ce, pour un débutant de 24 ans, à une échelle que l'on imagine mal en Europe. A ce moment, plus de cinq ans nous séparent encore de l'Indépendance du 30 juin 1960. Peu ou rien ne permettait début 1955, de prévoir cette issue. Mon bon ami, Jef Van Bilsen, ne proposa qu'en décembre 1955 un «Plan de trente ans» pour l'émancipation politique de la colonie. Il faisait figure d'avant-garde et, pour beaucoup, de dangereux illuminé. Personnellement je fus assez sensible à sa vision des choses. Son amitié avec ma famille depuis la Résistance durant la guerre et mes contacts avec lui quand je l'eus comme professeur à Anvers, n'ont été que l'amorce de relations amicales beaucoup plus suivies et même d'une complicité certaine, jusqu'en 1996, année de sa disparition. Que même le progressisme de Jef n'ait pas empêché de surestimer largement le temps qui restait au Congo pour se « dé-belgiciser », invite à plus de circonspection avant de porter un jugement sur ce que des hommes généreux et sincères ont estimé devoir faire, dire ou penser à un moment donné. Fonctionnaire en campagne quelque part en Afrique, ne sachant que très partiellement ce qui se tramait ou non en Belgique à propos de sa colonie, je découvris, de manière tout à fait empirique, la problématique de la décolonisation. Mon début de carrière fut original parce que, contrairement à la règle et à mes vœux personnels, on ne m'envoya jamais «en brousse ». Je fus d'emblée affecté à la «Population noire» c'est-à-dire l'administration des quartiers indigènes de la capitale. Ce fut une initiative du mari d'une de mes tantes, journaliste à Radio Congo belge et sans doute bien introduit. Il avait cru bien faire en intervenant dans ce sens. Je n'avais pas été consulté mais n'ai, après coup, rien regretté. Il ne s'agissait au départ que de trois mois de stage à Léo avant un départ au BasCongo, à Thysville je crois. Ce provisoire dura cependant jusqu'à l'Indépendance et même après, dans d'autres rôles. Détail qui mérite d'être relevé parce qu'il explique en partie que je devins inévitablement et malgré moi, un familier des milieux congolais citadins au lieu de d'abord m'initier, comme mes collègues, à l'Afrique dite profonde, à la mentalité bantoue telle qu'elle existait quasi inaltérée, en milieu 14

coutumier. C'est un reproche que j'ai dû entendre souvent. Je ne pouvais vraiment connaître la psychologie congolaise et donc être un bon territorial, me disait-on. Très vite cependant, je compris que ces lacunes au niveau de l'âme bantoue seraient comblées par une connaissance de l'esprit tout aussi bantou, prévalant à Léopoldville. C'est là que mûrissaient les espoirs et les ambitions en matière d'émancipation politique. Un début de fissuration qui était évidemment beaucoup moins perceptible en zone rurale. Après trois mois d'apprentissage à Léopoldville-ouest, chez M. Paulus, un ancien dont je garde un excellent souvenir, je fus « lâché» et désigné comme responsable de la Zone St.-Jean. Elle comptait 30000 habitants. J'y ai passé environ deux ans. Dès le départ, il m'apparut que ma tâche ne pouvait être conçue comme celle d'un super-employé communal, recevant ou inspectant de telle à telle heure, les jours ouvrables. Au contraire et davantage à la manière d'une autorité élue - mais sans arrière-pensées électoralistes -, je devais rencontrer la population quand elle était chez elle, à la maison. J'entrepris donc de faire des tournées le soir et le week-end pour établir des contacts informels, nonadministratifs, avec les habitants. En mai 1955, le jeune Roi Baudouin - aussi jeune que moi à un seul jour près - rendait une visite officielle au Congo belge. J'aurais pu écrire à « sa colonie» tant il est vrai que la Cour portait un intérêt particulier à ce morceau d'Afrique qui, cinquante ans auparavant, était encore la propriété personnelle de Léopold II. Au programme du séjour à Léopoldville figurait un passage en voiture dans la cité indigène - que les Européens appelaient curieusement « le Belge» - et plus précisément devant mon «bureau ». Quelques mètres carrés entre des murs en pisé et sous une tôle ondulée rouillée, avenue de Kalembelembe. Je me souviens avoir porté exceptionnellement ce jour-là, l'uniforme et le casque colonial blancs tout en étant discrètement posté derrière la rangée d'habitants formant la haie sur le passage du souverain. Baudouin 1er défila lentement en voiture ouverte, répondant avec gentillesse, d'un signe de la main, aux acclamations de la foule. Son képi blanc, trop massif et peu élégant, « empotait» quelque peu la spontanéité du geste tout en l'attendrissant. Les Congolais l'avaient bap15

tisé Bwana kitoko ce qui, dans leur esprit, se rapprochait plutôt de «beau gosse» que de «beau seigneur» ou « beau roi », comme le garantissaient quelques thuriféraires de serVice. Je garde le souvenir de cet événement comme d'une première occasion où je me rendis compte qu'il y avait quelque chose de surfait dans ce qu'il convenait d'appeler l'attachement profond des Congolais à la Belgique et à son roi. Sans qu'elles n'éprouvent la moindre antipathie ou indifférence, l'exubérance innée des foules africaines ne m' en paraissait pas moins être, dans ce cas, davantage une attitude de curiosité amusée à l'égard d'une personnalité-vedette, qu'un témoignage manifeste d'allégeance consciente à un chef populaire ou à un grand bienfaiteur. N'oublions pas, en outre, qu'en milieu africain traditionnel, l'ascendant réel ne s'acquiert qu'avec l'âge. La principale raison pour laquelle ceci est resté gravé dans ma mémoire est que mon impression contrastait avec tout ce qui, à cette occasion, se disait officiellement ou s'écrivait dans la presse. Il n'y était question que de liens indissolubles entre le Congo et la Belgique et autres fanfaronnades de circonstance. Elles nourrissaient une autosatisfaction belge qui, à son tour, tant à Bruxelles que dans les hautes sphères kinoises (de Léopoldville), entretenait l'illusion que l'émancipation politique du Congo n'était vraiment pas à l'ordre du jour. Une grave erreur d'appréciation de la part de ceux qui prenaient leurs désirs pour des réalités. Lorsque je m'aventurai prudemment à faire part de mes impressions de néophyte, je fus aussitôt rabroué, sans pour autant changer d'avis.

*
Théoriquement, un processus d'émancipation progressive était déjà à l'étude depuis le lendemain de la guerre. Dans le cas particulier de centres urbains comme Léopoldville, un Statut des Villes avait été mis sur le métier en 1948. C'était une loi-cadre qui ne prit forme qu'en mars 1957. Le 1erjanvier 1958, les cités noire et blanche qui composaient le district de Léopoldville deviendraient une seule et même ville. 16

Jusqu'à mon «congé statutaire» de six mois, à partir de fin février 1958 et après un terme de trois ans de service, je fus le témoin privilégié de l'éclosion politique congolaise qui débouchera, sans cependant déjà clairement les annoncer, sur des revendications plus précises et plus agressives dès la fin de cette année 1958. De l'éclosion à l'éclatement, deux étapes vécues successivement et que mes souvenirs distinguent tout aussi nettement. Six mois après mon arrivée à St. Jean et inspiré par mes

conversations hors-service avec les habitants, je conçus l'idée
de créer un syndicat d'initiative local. Mon seul but était d'ainsi stimuler un apport plus spontané des Congolais à la vie communale. Il s'agissait également de les préparer indirectement à se prendre en charge politiquement et de les habituer à mener à bonne fin des réalisations non imposées ou dictées par l'autorité belge. Le syndicat d'initiative vit le jour et se donna un président en mon absence et dans la plus pure tradition africaine, c'est-à-dire sur base d'un consensus né d'interminables palabres. Ce fut Jean Bolikango, personnalité qui dirigeait aussi la fédération des Bangala (Province de l'Equateur). Pour lancer ce syndicat et lui mettre le pied à l'étrier, je suggérai qu'une campagne soit entreprise pour doter tous les aveugles de la zone d'une canne blanche. Objectif volontairement simple et modeste mais suffisamment original pour un début. Pour récolter les fonds nécessaires, on imagina une exposition-vente de crèches de Noël fabriquées par des habitants. Elle se tint au centre culturel des Frères des Écoles chrétiennes, installé dans ma zone non loin des quartiers européens. L'initiative attira de nombreux visiteurs dont des Blancs plus susceptibles d'acheter. Je me souviens avoir contribué personnellement à cette opération en fabriquant moi-même une ou deux crèches conçues à partir de noix de coco. J'avoue qu'il ne m'est, à ce moment-là, pas venu à l'esprit que, pour ce faire, je les vidais de leur substance. .. blanche. Plus tard, le syndicat lança une campagne plus ambitieuse en vue d'inciter les habitants à se raccorder au réseau d'eau potable et prit d'autres initiatives similaires. La formule avait sans doute son petit côté amateur pour ne pas dire boy-scout - ce qui dans mon esprit n'est pas néces-

sairement négatif

-

concrète en donnant la parole et en laissant l'action aux ci17

mais offrait l'avantage d'être simple et

toyens eux-mêmes. C'est ainsi que le comprirent et l'apprécièrent mes supérieurs. Ils me demandèrent d'aider à créer un syndicat d'initiative dans chaque zone de la cité indigène. Je me rappelle également des cours du soir destinés à initier aux institutions démocratiques. A cet effet, je conçus et réalisai des brochures ronéotypées expliquant par des schémas et dessins, la séparation des pouvoirs et autres notions abstraites. Les thèmes abordés étaient le droit public, les finances publiques, l'économie politique, la législation sociale et la déontologie. Les manuels étaient des sortes de bandes dessinées didactiques pour adultes et, à mes yeux, ils conduisaient plutôt à s'entretenir avec l'élite congolaise qu'à l'endoctriner. Les cours-conférences se donnaient dans le cadre des conseils de zone, préfigurant les conseils communaux prévus par le Statut des Villes. Ces conseils de zone méritent qu'on s' y attarde un instant. Les textes régissant l'administration de la ville avaient mis en place un comité urbain et un conseil de cité. Organes consultatifs, l'un blanc, l'autre noir, à l'échelon du district de Léopoldville. Ils étaient composés de personnalités désignées par l'autorité. En août 1953, le chef de la Population noire, Jean Cordy, lança de manière tout à fait empirique l'idée de «conseils de zone ». Léopoldville-ouest, où j'ai acquis plus tard les premiers rudiments de mon métier, avait été le banc d'essai à partir duquel la formule fut ensuite progressivement étendue aux onze zones de la cité. Cette initiative vaut la peine d'être rappelée parce qu'elle était prise sans recourir à aucun texte ou procédure formelle approuvée par la hiérarchie coloniale. Elle vit le jour uniquement parce que des hommes de terrain estimaient, déjà en 1953, que quelque chose devait être entrepris pour associer les habitants à la gestion communale. Une note du 13 septembre 1956 de l'administrateur de territoire, chef du service de la Population noire, que j'ai retrouvée, décrit succinctement cette expérience. Elle est signée J.P. Simon, le successeur de J. Cordy, et révèle que les membres de ces conseils avaient été librement désignés par les habitants eux-mêmes. Chaque rue choisissait 1,2 ou 3 délégués selon l'importance de celle-ci. Le choix s'opérait sous la houlette d'un chef de rue (capita ya balabala) et suivant un mode librement déterminé par les 18

intéressés. Ce fut très rarement un vote secret ou écrit mais généralement une longue palabre africaine menant toujours à un consensus. Chaque chef de rue venait ensuite présenter le ou les élus, accompagné(s) de deux témoins, au territorial responsable de la zone. Une pré-démocratie apprise sur le tas. La note en question cite, dans l'ordre d'importance, les facteurs pris en considération par les habitants pour le choix de leurs représentants: 1 -l'âge, la maturité, l'expérience (éléments coutumiers), 2 - la hiérarchie sociale (président d'association, infirmier.. .), 3 - l'envergure, la réputation (gros commerçant, même illettré), 4 -le fait d'être employé à la Colonie, 5 - le brio avec lequel un habitant avait discuté lors des débats. Cette digression me paraît intéressante pour illustrer que les territoriaux n'étaient sans doute pas les «négriers» que certains imaginent. Ils savaient anticiper et aller au-delà de ce que la politique coloniale ou les instructions stricto sensu permettaient, à un moment où aucune pression congolaise ne s'exerçait dans ce sens. Les syndicats d'initiative, créés dès 1955, complétaient ce dispositif informel. Ils lui apportaient un assaisonnement moins administratif.

*
On me confia, dès fin 1956, de plus en plus de missions à l'échelle de l'ensemble de la cité indigène. Toutes ciblées et extrêmement variées. Elles étaient avant tout prétextes à relations humaines au sens le plus large. C'était une manière de tâter le pouls de la cité et je pense que c'était aussi ce que souhaitaient mes supérieurs. Je suis ainsi probablement le seul à avoir systématiquement parcouru à pied absolument toutes les avenues, rues et ruelles de la cité indigène (1 500 ha, 300000 habitants). L'objectif officiel de cette mission était d'établir une carte et un relevé détaillé de tous les travaux à réaliser en matière d'entretien des routes, d'évacuation des eaux, etc. Arpentant «le Belge» en dehors des heures de service, je ne me privai pas de nouer des liens 19

plus personnalisés avec ceux qui jouaient un rôle dans la vie politique naissante. La grande majorité d'entre eux se retrouveront, au moment de l'indépendance, aux postes de commande de la politique nationale. Parmi eux, Joseph KasaVubu, futur premier président de la république et JosephDésiré Mobutu duquel j'étais beaucoup plus proche. Il était en ce temps-là et après avoir quitté l'armée (la «Force Publique »), journaliste à L'Avenir (ex-L'Avenir colonial belge). Un titre prémonitoire. Je ne connaissais pas encore Patrice Lumumba, futur premier ministre, qui ne vécut à Léopoldville qu'à partir de mi-1957. J'ai le souvenir de deux autres missions originales justifiant mes parcours et contacts à travers les quartiers indigènes. La première consistait en l'organisation de festivités pour commémorer le 75" anniversaire de Léopoldville qui vit le jour en 1881. Les syndicats d'initiative vinrent à point pour m'aider, quoiqu'il s'agît ici plutôt d'une idée émanant de l'administration de la ville que d'un véritable souhait de la part de Congolais peu concernés par cette évocation d'un passé lointain et ignoré. Dans ma mémoire réapparaissent une dizaine d'imposants arcs de triomphe, tous différents, érigés dans la cité pour cet anniversaire. J'en étais l'unique concepteur, dessinateur et réalisateur. Il s'agissait généralement de charpentes tubulaires atteignant une douzaine de mètres de hauteur, assemblées par un spécialiste en échafaudage et ensuite habillées et décorées par mes soins. Les ouvriers africains ayant à peu près tous le vertige, j'eus à fixer moi-même drapeaux et autres ornements comme un équilibriste au sommet d'une échelle de pompiers coulissante mais trop courte. Les badauds s'amusèrent de voir que le Blanc savait aussi mettre la main à la pâte et faire autre chose que donner des instructions. Les plus politisés comprenaient peut-être également que tout pouvoir ne donne pas nécessairement le vertige. La seconde mission hors normes était plus singulière. En automne 1957, les hautes autorités coloniales imaginèrent de distraire la population indigène de la capitale, sans aucun doute pour la désintéresser de la politique et plus particulièrement pour écarter des velléités indépendantistes. C'est ainsi que, suivant la tradition romaine du panem et circenses, naquit l'opération «Spectacles populaires ». On ne lésina pas 20

sur les moyens. On fit appel à Jacques Huisman du Théâtre national de Bruxelles qui envoya une équipe de spécialistes à Léo. Je leur fus adjoint comme représentant de la Population noire mais surtout comme agent de liaison susceptible d'établir les contacts nécessaires en milieu africain. Ce rôle de bonne à tout faire n'était pas tenu en très haute estime par certains de mes collègues. Peut-être jalousaient-ils un peu la liberté dont je bénéficiais. Les Spectacles populaires itinérants devinrent une des équipées les plus folles et les plus mémorables. Sans trop me poser de questions sur la totale ineptie des motivations officielles que je ne percevais que trop, je me lançai à fond dans cette aventure. En fait, dans ce vrai cirque. L'équipe venue de Bruxelles était formidable. Compétente et dynamique, elle ne se prit jamais trop au sérieux. Je ris encore en pensant aux journées et surtout aux nuits passées ensemble à auditionner et à recruter des artistes locaux. A monter et démonter des tréteaux, à déménager, comme de véritables forains, des tonnes de matériel venu de Belgique: son, lumière, etc. Je ne peux m'empêcher de citer ces quatre compagnons d'aventure qui, en vrais artistes, ont su exploiter en un tour de main tout le sens africain de la fête, les rythmes bantous endiablés, la bonne humeur exubérante et contagieuse d'acteurs nés: Fred Engelen, homme de théâtre, chef d'équipe; Marc Liebrecht, musicien; Jo Dua, metteur en scène et Walter Tillemans, jeune technicien son et lumière. Les trois premiers déjà éminentes personnalités de la vie culturelle flamande et internationale. Seul le quatrième est aujourd'hui encore en vie. Il dirige actuellement le Nieuw Ensemble Raamtheater à Anvers. Les Spectacles populaires connurent un succès de foule considérable. Une foule plus que probablement totalement étrangère à la réflexion menée dans certains milieux congolais restreints à propos de l'émancipation politique du pays. C'est pourquoi j'oublie volontiers l'objectif particulièrement naïf des hauts initiateurs de ce projet pour ne retenir que la rafraîchissante évasion qu'il m'a procurée. Rappelons que l'ensemble de ces activités - parfois profondes, parfois folkloriques - était avant tout pour moi l'occasion de rencontrer des Congolais et plus spécialement leur élite, dans un contexte qui ne me présentait pas uniquement comme agent de l'autorité coloniale. La Sûreté d'État
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au Congo sympathisait avec moi tout en me tenant à l'œil. J'y comptais, sans la moindre duplicité de ma part, des amis et des dénigreurs. Ces derniers plutôt en haut de la hiérarchie. A ce propos, il ne faut pas perdre de vue que, contrairement aux Européens n'appartenant pas au service public et fréquentant à titres divers les milieux congolais, je le faisais moi-même en tant que fonctionnaire. Je circulais en jeep ouverte et généralement en uniforme - short et chemise kaki avec épaulettes - et n'ai jamais tenté de gagner les sympathies ou de favoriser les contacts en cachant ce que je représentais, c'est-à-dire l'État. Le fait d'être néanmoins très souvent admis, même si parfois simplement toléré, par cette élite dont le discours n'était pas toujours pro-belge, rendait ma position non pas inconfortable mais, je pense, intéressante et utile. Ce n'était pas toujours bien vu en milieu blanc et certains me cataloguaient péremptoirement comme élément subversif. Ce n'était heureusement pas le cas de la part de mes supérieurs plus directs notamment J. Cordy et J.-P. Simon. Sans doute étaient-ils aussi plus proches des réalités congolaises.

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J'ouvre ici une parenthèse relative à certaines sectes religieuses. La plus connue parmi elles était le Kimbanguisme né au début des années 20 au Bas-Congo. Son fondateur, Simon Kimbangu, mourut en 1951 emprisonné loin de chez lui, à Elisabethville (Lubumbashi). La majorité de la population à Léopoldville étant des Bakongo, il n'est pas étonnant que cette secte y connut un certain succès. Peu après l'arrestation du «prophète », les meneurs de la secte étaient d'ailleurs plus nombreux dans la capitale qu'au Bas-Congo. Simon Kimbangu prétendait fonder une Église pour les Noirs. Ses cadres étaient souvent recrutés parmi les catéchistes. Le rituel kimbanguiste s'inspirait des cérémonies catholiques et protestantes. Le mouvement tirait d'ailleurs parti d'une certaine rivalité entre les missionnaires des deux cultes. A la Population noire, des collègues territoriaux étaient des spécialistes en matière de sectes. Nous avions tous pour instruction permanente d'ouvrir l'œil dans ce domaine. Les principaux meneurs et adeptes étaient connus et répertoriés. 22

Je fus plusieurs fois témoin de «messes» kimbanguistes célébrées la nuit. Une sorte de liturgie vaudou avec transes et force de bougies et images pieuses généralement chrétiennes. Le mouvement était considéré comme subversif et avait été, en certaines occasions, anti-Blancs. Puisqu'il était en outre mukongo (préfixe mu pour le singulier, ba pour le pluriel), il ne pouvait que renforcer les sentiments nationalistes très développés au sein de cette ethnie particulièrement homogène. L'ABAKO, mouvement culturel devenu en 1958 le parti politique dirigé par Joseph Kasa- Vubu qui depuis longtemps réclamait l'indépendance des Bakongo, ne soutenait jamais ouvertement la secte. Il n'en profitait pas moins de l'animosité envers les Belges que cette dernière et le parti politique avaient en commun. J'évoque le Kimbanguisme parce qu'il m'avait semblé, dès le début de mon séjour à Léopoldville, qu'en déployant trop de zèle à débusquer les adhérents à ce mouvement religieux on risquait de se laisser absorber par ce qui aurait pu devenir une sorte de chasse aux sorcières alors que la prise de conscience politique était plus digne d'intérêt mais aussi plus sournoise. Dans le plus classique esprit paternaliste - c' est-àdire sans réelle mauvaise foi mais à partir de simplifications rassurantes - cette évolution politique était cependant systématiquement ignorée en haut lieu. On y restait plus ou moins sincèrement convaincu que l'on ferait le bonheur des Congolais malgré eux. La grande sagesse des chefs coutumiers de l'immense intérieur du pays était invoquée à tout propos pour détourner l'attention de ce qui germait dans le microcosme léopoldvillois. Étant moi-même citadin «je ne pouvais pas comprendre» pensaient et disaient des collègues broussards.

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Outre les conseils de cité et de zone déjà mentionnés et à un niveau plus individuel, on parlait de Congolais «évolués ». Autre terme aux consonances affreusement colonialistes aujourd'hui. Certains avaient accédé à « l'immatriculation» (116 pour l'ensemble du pays) ou étaient détenteurs de la « carte du mérite civique» (884 bénéficiaires). Des titres-hochets que le colonisateur distribuait 23

avec parcimonie. Ils étaient censés « laver plus blanc ». Même si tout cela doit être replacé dans son contexte d'il y a plus de quarante ans, ces concessions de la part de l'autorité coloniale me paraissaient, déjà en 1955, totalement obsolètes. En 1956-1957, à Léopoldville, il n'était en tout cas plus permis de penser que cela suffirait pour « mener» le pays à sa complète autonomie, au moment et aux conditions établies unilatéralement par notre pays. Étant sur place, le nez sur ces situations, je ne réalisais pas que cette insouciance officielle était tout aussi répandue à Bruxelles et que l'opinion belge n'était guère préoccupée de l'avenir de la colonie. Ce n'est que plus tard, en congé en Belgique en 1958 et ensuite en rencontrant au Congo des hommes politiques et des journalistes belges, que je m'en rendis mieux compte. Comme souvent on passa alors dès 1959, sans coup férir, de l'ignorance sans excuses à la critique sans nuances. Pour expliquer en partie cette bonne conscience coloniale, il faut cependant préciser que le discours politique de quelques têtes pensantes congolaises était en ce temps-là singulièrement modéré et accommodant. Il n'était, en 1958, pas encore vraiment question d'indépendance. Beaucoup de Congolais envisageaient même une sorte de cohabitation ou au moins une coopération privilégiée avec la Belgique. On aurait même dit que l'on cherchait parfois à nous apprivoiser. A part les revendications nationalistes plus anciennes des Bakongo, c'est en juillet 1956 que l'ambition politique congolaise s'exprima de manière plus formelle. Elle le fit sous forme d'un manifeste paru dans Conscience Africaine. Il y était question d'émancipation progressive mais totale du pays. Patrice Lumumba parlait déjà, lui aussi, dans le même sens à Stanleyville (Kisangani), mais cela ne transpirait guère à Léo. Je connaissais bien Joseph Ileo, fonctionnaire de l'Office des cités africaines, rédacteur en chef de la revue, ainsi que les principaux associés à son club de réflexion. Parmi eux, Joseph Ngalula était devenu un ami. Sans mettre en doute leur capacité de concevoir un projet d'émancipation politique ni la spontanéité de leur démarche, il me paraissait toutefois clair qu'ils avaient été aidés à formuler leur pensée. Cela n'a, en soi, rien d'anormal ni de répréhensible mais devient important quand on sait que cha24

que mot de pareil document est décortiqué, calibré et interprété par ses lecteurs et, entre autres, par les autorités responsables et leurs juristes. Le manifeste était d'inspiration chrétienne - l'université Lovanium n'était pas loin - et le Plan de trente ans de Jef Van Bilsen l'avait indiscutablement influencé. Il s'y référait d'ailleurs. Ce qui «belgicisait» en partie le texte de Conscience Africaine était le soin apporté à ménager la Belgique et à lui expliquer combien une émancipation de sa colonie l'honorerait. On pouvait ainsi le trouver plus rassurant qu'inquiétant. L'ABAKO, déjà réputée nationaliste mukongo, ne pouvait demeurer en reste et se voir dépasser par d'autres en matière de revendication politique. Ainsi parut, fin août, un contremanifeste renchérissant sur celui de Conscience Africaine. Il le faisait essentiellement sur deux points: un Congo fédéral dans son esprit, à partir d'entités ethniques homogènes - et une émancipation immédiate. Son impact fut cependant moins grand que celui du manifeste du 1er juillet. Peut-être parce que les thèses anti-coloniales de l'ABAKO étaient déjà bien connues. C'est pourquoi le contre-manifeste parut être plus une réaction qu'une initiative originale. On ne lui connaissait pas d'inspirateur ou d'aide-rédacteur européen. Tout fonctionnaire territorial que j'étais, je n'en avais pas moins d'excellents contacts avec des conseillers belges des milieux politiques congolais. Il s'agissait ici, non de ceux qui intervenaient en Belgique et que je ne connaissais pas, mais de permanents à Léopoldville, représentant syndicats et instituts belges divers. Inévitablement de droite ou de gauche. Nous ne pouvions d'ailleurs pas ne pas nous rencontrer considérant que nous partagions, en tout ou en partie, les mêmes contacts africains. A un moment donné, nous sommes toujours en 1956, la concurrence belgo-belge s'emballa et dégénéra en conflits ouverts. Le programme de laïcisation de l'enseignement lancé contre le réseau scolaire des missionnaires par Auguste Buisseret, ministre libéral des Colonies depuis 1954, importa et étala au grand jour au Congo nos très démocratiques querelles nationales. Rappelons que notre pays connut en ces années-là une guerre scolaire virulente. Il y eut des excès de part et d'autre. J'ai vu autant de missionnaires aveuglément rétro que d'apôtres laïcs redoutablement intolérants. 25

Joseph Ileo et Joseph Ngalula étaient catholiques, Patrice Lumumba s'avéra libéral et Cyrille Adoula ou Alphonse Nguvulu restaient socialistes. Seuls Joseph Kasa- Vubu, Daniel Kanza et les leurs, étaient avant tout bakongo. Cette brèche, ouverte par nous-mêmes dans le monolithe colonial, fut très vite comprise par l'élite congolaise comme un signe de vulnérabilité et de faillibilité. Le pouvoir blanc s'effritait et devenait ouvertement critiquable. Constat qui ne pouvait que mener à des revendications moins complexées ou circonvenantes comme l'étaient encore les propositions de Conscience Africaine. Loin de moi l'idée de suggérer que l'accession du Congo à l'indépendance aurait pu être plus progressive et dès lors mieux préparée si nous n'avions pas conseillé, orienté certains intellectuels congolais. Ce jeu de relations et d'influences idéologiques est universel et dans la logique des choses. La société congolaise n'était pas plus aseptisée que d'autres. Ce que les nouveaux contempteurs du colonialisme devraient cependant mieux réaliser, c'est que bon nombre de ces conseillers ou progressistes belges n'envisageaient même pas, à ce moment-là, la complète indépendance du Congo dans un avenir prévisible. Auguste Buisseret en personne, grand libérateur du joug clérical missionnaire et préconisant

le dialogue direct depuis Bruxelles avec les dirigeants noirs,
tenait lui-même encore un discours d'une haute teneur paternaliste. Les rapports avec tel ou tel groupement congolais n'étaient pas non plus toujours dénués de démagogie de la part de certains Blancs. En un mot, je voyais trop souvent dans ces élans de sympathie devenant plus manifeste et plus active à l'égard de l'élite congolaise, plutôt un transfert ou un prolongement de nos préoccupations métropolitaines que l'expression d'une véritable nouvelle politique belge, suffisamment éclairée, à l'égard du Congo. Les temps ont-ils d'ailleurs changé?

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C'est sur cette toile de fond que je fus chargé de l'organisation matérielle des premières élections jamais tenues dans la colonie. Elles avaient lieu au niveau de la commune urbaine. On les appelait d'ailleurs encore prudemment 26

«consultation populaire », en évitant ainsi de suggérer que l'on franchissait le pas vers la démocratie et/ou l'indépendance. Les premières véritables élections communales n'auront lieu qu'en décembre 1959. La consultation se déroula le 8 décembre 1957 à Léopoldville, en application du décret du 26 mars 1957 (Statut des Villes). On en fit autant à Jadotville (Likasi) et Elisabethville, une semaine plus tard. Le rapport de 182 pages que j'ai établi après cette opération est un des rares documents dont j'ai gardé un exemplaire. Je le fis d'ailleurs relier tant cette expérience fut pour moi inoubliable. Le Statut des Villes avait fixé le cadre et des ordonnances devaient définir les modalités d'exécution. Des consultations, menées depuis 1956 au sein du conseil de cité, avaient abouti à des règles concernant notamment les cond'itions à remplir pour présenter sa candidature ou pour participer à la consultation. Le Statut des Villes n'avait lui, pas pris le risque de s'engager d'emblée dans de véritables élections dont les résultats lieraient les autorités. La possibilité était ainsi maintenue, soit de faire agréer les résultats par le pouvoir, soit de compléter le groupe d'élus par des notables désignés par cette même autorité ou encore, d'imposer des bourgmestres non-élus. C'est au fil des consultations du conseil de cité que l'on se rendit heureusement compte qu'il fallait jouer le jeu. L'on devait en quelque sorte poursuivre et parachever ce qui avait été lancé avec les conseils de zone en 1953. Ce fut donc une fois de plus à la base de la hiérarchie coloniale que se manifestaient plus de lucidité et plus de courage. L'organisation matérielle, dont on m'avait nommé maître d' œuvre avec carte blanche, était un réel défi. Tout devait être créé pratiquement à partir de rien, en quelques semaines. Les ordonnances d'exécution dataient du 29 septembre et la consultation populaire devait avoir lieu le 8 décembre suivant. La participation à la consultation n'était pas obligatoire mais il était clair que l'on mesurerait, à Bruxelles et au sommet du gouvernement général, le degré de maturité politique des Congolais au taux de participation au scrutin. L'information devint donc, parallèlement aux multiples dispositions pratiques (bulletins, isoloirs, bureaux, etc.), la priorité numéro un. J'imaginai une vaste campagne en trois phases. Trois vagues successives d'un flot d'informations attei27

gnant de manière optimale le public concerné. Ces trois étapes se répartissaient comme suit: une information générale et vulgarisée sur le Statut des Villes, des renseignements pratiques axés sur le thème: «Je suis candidat conseiller» et enfin, des données. techniques sous le titre: «Je participe à la consultation ». Tout cela fut développé au cours de conférences données le soir, souvent en pleine rue, par les chefs de zone, à l'aide de dépliants, d'affiches, de photos et même d'un film tourné pour l'occasion. Le tout en français, lingala et kikongo. L'ensemble de ce matériel didactique fut conçu, réalisé et diffusé en moins de dix semaines. Je mis même les fameux Spectacles populaires à contribution en incluant dans leurs programmes des saynètes expliquant de façon ludique, pourquoi et comment voter le 8 décembre. Je garde de cette extraordinaire aventure le merveilleux souvenir de coopérations et de dévouements exceptionnels. Mes collègues chefs de zone - tous mes aînés - jouèrent le jeu à fond. De même pour les responsables photo-cinéma du service d'information du gouvernement général, les imprimeurs privés travaillant jour et nuit, les services des travaux publics aménageant des bureaux de vote, et bien d'autres. Ce sont de ces rares expériences humaines où toute considération personnelle s'évapore et où seuls comptent l'objectif à atteindre et la solidarité qui rend tout possible. Pour le déroulement même du scrutin, rien ne fut laissé au hasard. Aucun risque ne fut pris. Pour aider à mieux identifier les candidats, notamment par les illettrés, chaque bulletin était de couleur différente et portait non seulement un numéro de liste mais aussi un sigle-symbole distinct choisi par le candidat ainsi qu'une photographie de ce dernier. On imagine la somme de travail représentée par la récolte de toutes ces données, leur mise au point ou simple vérification, avant l'emploi. Je me souviens avoir préparé et remis personnellement le «paquetage» électoral à chaque responsable d'un bureau de vote, tard dans la soirée, la veille du scrutin: bulletins soigneusement comptés et vérifiés, règlements, formulaires et même une boîte d'allumettes pour éviter que l'on me dise que l'on n'avait pu fondre la cire destinée à sceller les urnes. Petite déformation de perfectionniste. Les bureaux électoraux étaient ouverts de 7 h 30 à midi. Dès l'ouverture, il était clair que la participation serait plus que satisfaisante. 28

L'après-midi, les chiffres officiels apprenaient que près de 88 % des électeurs avaient participé à la consultation. Tout se déroula dans un calme parfait sans complication majeure. On ne m'en voudra pas si je retiens de ce bref mais intense intermède de ma vie professionnelle, plutôt l'exploit technique que sa signification politique. On continue, de nos jours, à considérer des élections de type occidental ou prétendument démocratiques comme la panacée remédiant à tous les problèmes de société. Isoler en 1957 un électeur africain en l'invitant à exprimer un choix individuel alors que la veille il ne concevait que la concertation traditionnelle en groupe, menant au consensus, ne constitue pas un gage évident de démocratie. Ce qui naturellement manquait avant tout, c'était des programmes, des plates-formes, des idées de la part des candidats et conduisant à des choix suffisamment réfléchis, faits sur base de ces propositions. En l'absence de propositions ou de projets, évidemment difficiles à concevoir à ce stade de l'émancipation, l'électeur coupé de son environnement naturel devait inévitablement se laisser guider par l'appartenance tribale, seule valeur dont il était sûr, ou l'illusion que créaient certains, de jours meilleurs lorsque des Noirs remplaceraient les Blancs. Le succès relativement important remporté par l'ABAKO, à la fois tribal et mieux organisé ainsi que plus net dans ses options nationalistes, le confirma. Quarante ans plus tard, au moment où j'écris ces lignes, des élections au (ex-) Zaïre sont présentées comme l'indispensable remède à ses maux. N'est-ce pas trop perdre de vue que pour mener à une véritable démocratie, celles-ci doivent pouvoir dégager des choix individuels suffisamment conscients et socio-économiquement pertinents? Il faut certes espérer que des élections mettent au moins fin à tout régime despotique. En guise d'alternative et par manque de réelle maturation politique, elles pourraient cependant, n'aboutir qu'à un renforcement ou à une institutionalisation de clivages ethniques. On n'a d'ailleurs guère fait beaucoup mieux en Bosnie. Au lendemain de la consultation populaire, un observateur européen, sans doute intéressé mais moins au fait des réalités congolaises, s'adressa à moi souhaitant me faire partager sa satisfaction du résultat obtenu en ce qui concerne la partici29

pation au scrutin. Il y voyait une belle démonstration de la prise de conscience politique des indigènes. Je lui répondis que l'électeur s'était rendu aux urnes comme il se serait rendu au dispensaire pour une vaccination. Dans les deux cas, il suivait les conseils-directives donnés par le chef blanc, imaginait que c'était sans doute pour son bien mais ignorait tout du remède appliqué. Le long rapport consacré à la consultation, et dont j'ai déjà fait état, contenait dans sa version originale quelques phrases invitant à une certaine réflexion à cet égard ou au moins à un peu de dégrisement. On me suggéra de les laisser tomber, ce que je ne pouvais qu'accepter puisque le texte était en définitive signé par un supérieur. Sans doute protégeait-on ainsi de moins dérangeantes certitudes. Il me semble que ce réflexe n'a rien perdu de son actualité.

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