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Colonisation et inégalités au Sénégal

De
698 pages
L'auteur concentre son étude sur deux régions sénégalaises, le Boundou et le Gadiaga dont il compare les évolutions économiques et sociales, en même temps qu'il analyse les mécanismes de leur marginalisation dans la longue durée. L'arachide, socle de l'économie coloniale, y étant quasiment absente, les deux régions ont été exclues de la politique économique et souffrent encore de ce passé. Il constate à travers cette analyse la pérennité des situations héritées de la colonisation.
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Colonisation et inégalités
Etudesde développement au Sénégal
africaines
Série Histoire
L’auteur concentre son étude sur deux régions sénégalaises dont il
compare les évolutions économiques et sociales, en même temps
qu’il analyse les mécanismes de leur marginalisation dans la longue
durée. Le Boundou et le Gadiaga (Sénégal oriental), précieux pour
l’entreprise coloniale en matière de fi scalité (en numéraire et en Abdou Karim T
service), de disponibilité de la main-d’œuvre libre, de contribution
militaire, de débouchés pour des entreprises commerciales
métropolitaines, se sont retrouvés exclus de la politique économique
parce que l’arachide, socle de l’économie coloniale au Sénégal, CCCCCColonisolonisolonisolonisolonisolonisaaaaaation etion etion etion etion etion et inégalitt inégalitt inégalitt inégalitt inégalitt inégalités és és és és és y est totalement ou pratiquement absente.
de déde déde déde déde déde déde déde déde déde déde déde déde déde déde déde dévvvvvvvvvvvvvvvveloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppemeneloppement au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au Sénégalt au SénégalL’autre nœud des débats de cet ouvrage est la diffi culté des élites
postcoloniales à changer la situation héritée de la colonisation :
diffi culté d’harmoniser les investissements, incapacité à entreprendre
LLLLLLLLLLLLLLe Boundou ee Boundou ee Boundou ee Boundou ee Boundou ee Boundou ee Boundou ee Boundou ee Boundou ee Boundou ee Boundou ee Boundou ee Boundou ee Boundou et le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (t le Gadiaga (18851885188518851885188518851885188518851885188518851885--------------19801980198019801980198019801980198019801980198019801980))))))))))))))une véritable réforme structurelle comme en témoigne le maintien
de l’arachide comme levier de l’économie postcoloniale.
Abdou Karim TANDJIGORA est né à Bélé au Sénégal.
Il est docteur ès sciences économiques de l’université de
Bordeaux. Ses recherches sont au confl uent de l’histoire
coloniale, du postcolonialisme et de la problématique du
sous-développement/développement. Il est l’auteur de
plusieurs articles sur l’histoire économique et sociale du Sénégal.
PrPrPrPrPrPrPrPrPrPrééééééééééffffffffffacacacacacacacacacace d’Hubert Be d’Hubert Be d’Hubert Be d’Hubert Be d’Hubert Be d’Hubert Be d’Hubert Be d’Hubert Be d’Hubert Be d’Hubert B
ISBN : 978-2-343-03105-7
49 €
Colonisation et inégalités
Abdou Karim T
de développement au Sénégal








COLONISATION
ET INÉGALITÉS DE DÉVELOPPEMENT
AU SÉNÉGAL Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection
« Études africaines » fait peau neuve. Elle présentera
toujours les essais généraux qui ont fait son succès, mais se
déclinera désormais également par séries thématiques : droit,
économie, politique, sociologie, etc.
Dernières parutions
AUDIBERT (Martine) et KONDJI KONDJI (Dominique) dir.,
Le développement sanitaire en Afrique francophone. Enjeux et perspectives,
2015.
NGAMKAM (Gaston), Le contrat de transport routier de marchandises
sous la bannière de l’OHADA et à la lumière de la CMR européenne,
2015.
SIMBAGOYE (Athanase), Compétences langagières et apprentissage à
l’université du Burundi, 2015
WEMBOLUA OTSHUDI KENGE (Henri), Réflexions sur la
déclaration universelle des droits de l’homme, valeur, contenu et importance vus
d’Afrique, 2015.
N’GUETTIA KOUASSI (René), L’Afrique : un géant qui refuse de
naître, 2015.
EKANI (Serge Christian), Liberté de saisir et exécution forcée dans
l’espace OHADA, 2015.
KOUAKOU (Jean-Marie) dir., Penser la réconciliation. Pour panser la
Côte d’Ivoire, 2015.
WOUAKO TCHALEU (Joseph), Le racisme colonial, Analyse de la
destructivité humaine, 2015.
TOE (Patrice) et SANON (Vincent-Paul), Gouvernance et institutions
traditionnelles dans les pêcheries de l’Ouest du Burkina Faso, 2015.
OTITA LIKONGO (Marcel), Guerre et viol. Deux faces de fléaux
traumatiques en République Démocratique du Congo, 2015.
Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Abdou Karim TANDJIGORA
Colonisation
et inégalités de développement
au Sénégal
Le Boundou et le Gadiaga
(1885-1980)
L’HARMATTAN ARMATTAN, 2015 © L’H
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03105-7
EAN : 9782343031057



À mon arrière-grand-père
Cheikh Al Hassan Tandjigora (1870-1941),
marabout de Kounghany.
Son maintien en résidence surveillée
pendant plus d’une décennie
fait de lui une victime emblématique
de l’arbitraire colonial
REMERCIEMENTS
Cet ouvrage est tiré de ma thèse de doctorat soutenue à l’Université de
Bordeaux IV-Montesquieu, devenue aujourd’hui, à la faveur de la fusion
avec plusieurs campus, Université de Bordeaux.
Évidemment, ma reconnaissance va tout d’abord à mon maître, mon
directeur de thèse, le professeur Hubert Bonin, de Sciences Po Bordeaux et
de l’UMR GRETHA-Université de Bordeaux, à qui je dois énormément. Il
est simplement ma « bonne rencontre », celle qui, selon Spinoza, augmente
notre puissance d’agir et démultiplie les ressources qui nous permettent
d’aller de l’avant. Je reste encore fasciné par le professeur Hervé Joly de
l’Université de Lyon qui est justement doué dans l’art d’organiser les bonnes
rencontres. Mes remerciements vont aux personnels enseignant et
administratif du GRETHA (Groupe de recherche en économie théorique et
appliquée) qui étaient convaincus que l’historien que j’étais pouvait bien
évoluer dans un département d’économie.
J’exprime ma gratitude à l’Agence universitaire de la francophonie
(AUF) dont l’intérêt et le soutien financier ont été une source permanente
d’encouragement lors de mes recherches.
Ma dette est considérable envers mon autre maître, le professeur
Ousseynou Faye, de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, qui m’a formé à la
recherche et au métier d’historien. Je lui dois beaucoup ! Je témoigne ma
reconnaissance à toute l’équipe du Département histoire pour leur accueil et
leurs conseils.
J’exprime ma profonde gratitude à mes collègues et amis, les docteurs
Cheick Cissé de l’Université Felix Houphouët Boigny de Cocody-Abidjan,
Marie Rodet du School of African and Oriental Studies of London (SOAS),
Leyla Sall de l’Université de Moncton (Canada), Ousmane Traoré de
Wagner College (New York), de Cheikhna Wague de l’Institut des mondes
africains (Paris) dont les contributions ont été nombreuses et variées. À cette
série, j’associe mon cousin Abdrahmane Djiméra du Lycée Léopold Sédar
Senghor de Dakar pour les précieuses corrections sur la dernière mouture du
texte.
Que mes amis, Daouda Diop, Khadidja Sall, Chérif Sy et Sérigne Mor
Gaye, Thierno Diaby, Sanoussi Diarra soient fiers de leurs contributions
diverses et obligeantes.
Je remercie mes parents et mon grand-frère Djibril Tandjigora pour leur
soutien sans faille à tous mes projets. Puisse Dieu les garder encore
longtemps parmi nous ! Je remercie mon épouse et nos deux enfants (El
Hadj Abdoulaye et Ousmane) pour leur affection.
7 Enfin, je remercie tous les informateurs du Boundou et du Gadiaga pour
leur contribution essentielle à la réalisation de ce travail, pour leur hospitalité
et leur affection. Ce travail est aussi le vôtre !


8 PRÉFACE
Hubert Bonin, chercheur en histoire économique à Sciences Po Bordeaux
& à l’UMR GRETHA-Université de Bordeaux [www.hubertbonin.com]

L’auteur de cet ouvrage aura été un bon compagnon de route durant son
parcours de recherche doctorale ! Il est vrai que l’Université de Bordeaux a
entretenu depuis longtemps une tradition de parrainage de chercheurs venus
d’Afrique subsaharienne ou maghrébine : cette flamme aura été renouvelée,
une fois de plus, dans le cadre du partenariat avec Karim Tandjigora.
Pourtant, un « esprit rebelle » aura animé ce dernier tout au long de ses
analyses, conclusions intermédiaires, raisonnements et conclusion finale !
En effet, désireux de déterminer la place de deux régions de l’intérieur
sénégalais dans l’histoire de son pays, pendant et après l’époque coloniale, il
a confirmé – et ce, avec beaucoup de « preuves » scientifiques puisées dans
les archives historiques, la documentation administrative de son pays et des
entretiens – la position « secondaire » imposée aux régions du Boundou et
du Gadiaga par ses tuteurs, qu’ils viennent de Paris ou qu’ils résident à
Dakar. Cependant, K. Tandjigora ne sombre jamais dans le ressentiment,
dans « l’impérialisme primaire » ou la contestation « radicale » ! Sa matrice
d’analyse est implacable, en brassant des données écrites ou chiffrées, mais
elle reste « neutre », sinon objective – car l’objectivité de l’historien est
toujours relative…
Néanmoins, en amont, ne pourrait-on se demander ce que le lecteur
potentiel aurait à se préoccuper du Boundou et du Gadiaga ? N’oublions pas
que l’actualité des années 2010/2015 nous a fait redécouvrir des contrées
bien éloignées des centres d’intérêt de la France présente, à travers le Sud
libyen, le Mali, la Centrafrique, l’Est mauritanien, le Sud algérien, tel ou tel
territoire kenyan, notamment, que l’opinion générale avait oubliées. Seuls
des experts, des amoureux du tourisme exotique, des praticiens de l’action
humanitaire ou religieuse, des universitaires et des représentants de
compagnies commerciales ou techniques y ont entretenu et enrichi le
portefeuille de connaissances et même parfois quelque passion. On s’y bat
ici et là, on y œuvre pour la promotion ou la préservation de telle ou telle
croyance, on y bataille pour la mise en valeur de zones d’agriculture ou
d’élevage, loin des foyers d’actualité essentiels à la vie quotidienne des
Européens… La voie ferrée jadis célèbre entre Dakar, Bamako et
Ouagadougou n’intéresse même plus grand monde, puisque, contrairement aux
lignes de Côte d’Ivoire ou du Bénin, le transport des passagers a été
suspendu et le consortium qui associe des investisseurs canadiens, français et
étatiques qui en a obtenu la concession en 2003, Transrail, n’assure que des
flux de fret !
9 Le Boundou et le Gadiaga ne « nous » procurent même pas les denrées,
les produits miniers, les « richesses » qui permettraient de les insérer dans le
jeu et les mécanismes du négoce international, de la banque du négoce (trade
finance), des salles de marché des produits naturels ou miniers (commodities
markets). Bref, pourquoi lire cet ouvrage ? Une première motivation serait
tout simplement qu’un texte de qualité et original a bénéficié des
portefeuilles de savoir-faire de chercheur et de talents de l’historien que nous
avons vu mûrir et croître pendant quelques années ! Les recherches
présentées ici ont été sérieuses, persévérantes, tenaces même quand
K. Tandjigora a dû relancer à plusieurs reprises ses investigations. Et la
« découverte » (pour le non-spécialiste que je suis) de ces deux régions
sénégalaises constitue réellement un apport solide et convaincant de ce livre.
Le nœud des débats de cet ouvrage est à trouver dans ce propos de
K. Tandjigora, quand il souligne « la difficulté des élites postcoloniales à
changer la situation héritée de la colonisation et à s’aligner sur les chemins
d’un développement réel » : on sent quelques déceptions quant à la capacité
du régime sénégalais mis sur pied après l’indépendance du pays à « faire
bouger les choses ».
Le jeune historien replace par conséquent d’abord le Boundou et le
Gadiaga dans le temps de la puissance coloniale. Or celle-ci ne caresse guère
longtemps des illusions quant au potentiel de développement des richesses
dans des territoires certes « testés » mais peu à peu écartés des aires des
investissements privés ou publics destinés à la fameuse « mise en valeur »
des ressources naturelles ou minières des colonies. On sait la « splendeur »
des territoires riches en gomme arabique puis surtout en arachides, bien
analysée par Yves Péhaut, et la puissance des maisons de négoce,
notamment bordelaises mais aussi parfois anglo-hollandaise (par le biais de
ce qui devient Unilever au tournant des années 1930). Des Français dotés
d’esprit d’entreprise, de sens des affaires et aussi, ne le cachons pas, du goût
du lucre ou plus simplement de l’accumulation du capital individuel ou
collectif, ont participé à cette mise en valeur sous l’emprise de « l’Occident
moderne », du capitalisme considéré inévitablement comme « impérialiste ».
Le Boundou et le Gadiaga y ont été impliqués, souligne K. Tandjigora, en
fournissant de la main-d’œuvre aux régions insérées dans ce mouvement de
l’histoire économique, et, à un niveau modéré, quelque part de leur
production agricole aux villes en croissance plus à l’Ouest, le long de la voie
ferrée, ou au Nord-Ouest, le long du Haut-Sénégal. Cette différenciation de
plus en plus forte entre les régions en essor rapide dans le sillage des
initiatives colonisatrices et les aux mutations lentes est bien soupesée
par le livre. Mais on pourrait attribuer ces inégalités aux responsabilités de la
puissance coloniale, aux entreprises européennes, au rapport inégal
NordSud qui prédomine alors, d’où le poids des espérances placées dans
l’aprèsguerre, comme partout.
10 Or K. Tandjigora ne peut que constater et déplorer que les
investissements gérés par les administrateurs de cercles, les divers fonds de
développement animés par l’AOF et la Métropole, ne peuvent renverser la
tendance historique au « retard » pris par le Boundou et le Gadiaga, ce qui
accentue leur vocation à fournir de la main-d’œuvre, vers l’Ouest sénégalais
et aussi à l’émigration vers la Métropole. Cette « impatience » peut sembler
aujourd’hui quelque peu « convenue » si l’on considère la dépendance
vis-àvis de la puissance coloniale. C’est là le débat qu’on pourrait engager ; en
effet, en Métropole aussi, des contrées ont été « en retard », ont manqué de
ressources naturelles, de talents entrepreneuriaux, de capacités de
financement d’« élites » ; elles ont alimenté les processus migratoires entre
régions et métropoles ou avec la région parisienne.
Cela a été et c’est le jeu « naturel » de l’économie de marché, avec ses
différenciations et ses grilles de développement, par le biais du
positionnement au sein des rapports de force interrégionaux – et la mise en œuvre des
politiques d’« aménagement du territoire » dans les années 1950-1960
exprime des tentatives d’en atténuer les aspérités. Mais l’attachement de
K. Tandjigora à ces deux régions du Boundou et du Gadiaga explique à coup
sûr ces sentiments de regret et d’impatience.
Ces derniers sont malheureusement encore avivés car K. Tandjigora ne
peut que constater, au terme de chapitres bien alimentés en informations et
données et riches d’analyses structurées et fouillées, que l’indépendance
n’aura pas procuré au Boundou et au Gadiaga toutes les réponses ou
solutions attendues d’un régime socialisant et préoccupé de «
développement ». Des organismes financiers ont agi ; des coopératives ont été mises
sur pied ; des investissements publics ont été effectués. Mais le décalage
entre régions plus « modernes » et riches – car on ne peut plus dire
« évoluées » comme au temps de la colonisation – et régions à la croissance
lente s’est maintenu, sinon accru. Et encore, la recherche s’est arrêtée à la fin
des années 1970, car l’érosion des forces de développement et de croissance
de l’ensemble du Sénégal a certainement apporté plus de freins encore !
Cela nous conduit à exprimer notre sentiment personnel, mâtiné de plus
ou moins de démarches dites « scientifique » ou tout au moins
problématisante. En effet, on sait que nombre de régions d’Afrique, subsaharienne,
maghrébine ou australe, vivent une sorte de nouvelles formes de «
décollage », grâce à des solutions « collant au terrain », ne vivant plus
nécessairement des préoccupations d’exportation extracontinentale mais des marchés
régionaux, sénégalais ou frontaliers.
On sait que les Africanistes ont profondément scruté l’émergence des
« nouvelles économies traditionnelles » en Afrique subsaharienne
notamment, loin des modèles d’économies modernes parachutés d’Europe,
grâce aux initiatives des communautés autochtones, au parrainage
d’organisations non gouvernementales, de fonds locaux de développement,
de coopératives, et même d’entreprises africaines impliquées dans le
11 développement d’économies de marché dynamiques – tout cela souvent dans
le cadre de projets dits de « co-développement ».
Or le Boundou, notamment, est particulièrement fertile et donc bien placé
pour ces formes renouvelées de décollage et de maturation, afin de vaincre
l’héritage de l’enclavement historique qui a pu constituer un obstacle jadis.
Encore faut-il le doter des équipements de services publics (eau, routes,
énergie) et d’un réseau de formation professionnelle d’un niveau suffisant.
Il faudra donc à K. Tandjigora un autre ouvrage pour soupeser les
chances et les réalités du développement de ces régions et analyser leurs
avantages comparatifs au sein du système productif subsaharien ou de l’aire
du fleuve Sénégal.
12 SIGLES ET ACRONYMES
AEF : Afrique équatoriale française
AIR : Associations d’intérêt rural
AME : Archives du ministère de l’Économie (Sénégal)
ANOM : Archives nationales d’outre-mer
ANS : Archives nationales du Sénégal
AOF : Afrique occidentale française
BADEA : Banque arabe de développement pour l’Afrique
BDS : Bloc démocratique sénégalais
BIT : Bureau international du travail
BSD : Banque sénégalaise de développement
CEDEAO : Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest
CER : Centre d’expansion rurale
CFA : Communauté financière africaine
CFAO : Compagnie française de l’Afrique occidentale
CRAD : Centres régionaux d’assistance pour le développement du
Sénégal
GIE : Groupement d’intérêt économique
IDA : International Development Association
JOS : Journal officiel du Sénégal
JOAOF : Journal officiel de l’AOF
JORF : Journal officiel de la République française
MAS : Mission d’aménagement du fleuve Sénégal
FED : Fonds européen de développement
FERDES : Fonds d’équipement rural pour le développement économique
et social
MFDC : Mouvement des forces démocratiques Casamançaises
FIDES : Fonds d’investissement pour le développement économique et
social
OAD : Organisation autonome du delta
OAV : Organisation autonome de la vallée
OCA : Office de commercialisation agricole
OMVS : Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal
ONCAD Office national de coopération et d’assistance au développement
ORSTOM : Office de la recherche scientifique dans les territoires
d’outre-mer
SAED : Société aménagement et d’exploitation des terres du delta
SFIO : Section française de l’Internationale ouvrière
SHD : Service historique de la Défense
SIP : Sociétés indigènes de prévoyances
SMDR : Sociétés mutuelles de développement rural
13 SMPR (Sociétés mutuelles de production rurale)
SODEFITEX : Société de développement des fibres textiles
SODEVA : Société de développement et de vulgarisation agricole
SONADIS : Société nationale de distribution
STN : Société des Terres neuves
UEMOA : Union économique monétaire ouest-africaine
USAID : United States Agency for International Development
14 LISTES DES TABLEAUX, GRAPHIQUES
ET CARTES
Liste des tableaux

Tableau 1 : Représentation analytique de la société au Fouta .................... 101
Tableau 2 : Représentation analy la société au Boundou ............... 101
Tableau 3 : Représentation analytique de Gadiaga ................ 101
Tableau 4 : État des pertes éprouvées par les sociétés commerciales
à Bakel et dans le Guidimakha en 1886 ...................................................... 130
Tableau 5 : Effectifs des colonnes mobilisées dans le Haut-Falémé
et la Haute-Gambie ..................................................................................... 131
Tableau 6 : Dépenses (en franc) pour les besoins de la campagne
contre Dramé ................................ 132
Tableau 7 : Évolution de la situation agricole 1909-1917 .......................... 172
Tableau 8 : Éon des précipitations dans la station de Saint-Louis
entre 1864 et 1914 ........................ 175
Tableau 9 : Prix de quelques denrées alimentaires d'importation
dans les boutiques de l'escale de Bakel ....................................................... 191
Tableau 10 : Production agricole du cercle de Bakel en 1918 .................... 197
Tableau 11 : Statistiques comparatives des exportations coloniales
(vers la France) et des besoins métropolitains en tonnes ............................ 207
Tableau 12 : Principales cultures et leurs rendements 1924-1931
(en tonnes) .................................................................................................. 227
Tableau 13 : Quelques statistiques concernant la culture du coton
dans le cercle de Bakel pendant les années 1937 et 1938 (en kilogramme) 252
Tableau 14 : Proportion des principales cultures par cercle
au cours des années 1930 .............. 278
Tableau 15 : Évolution de l'usage de l'outillage agricole
et des aires cultivées au début de la mécanisation ...................................... 280
Tableau 16 : Liste des détenteurs de camion dans le cercle en 1936 .......... 282
Tableau 17 : Évolution de la culture du mil dans le cercle de Bakel,
1930-1939 ................................................................................................... 287
Tableau 18 : Évolution de la dotation en semence d’arachide
sur cercle de Bakel au cours du plan quinquennal ...................................... 288
Tableau 19 : Valeurs des prêts contractés par quelques villages
du cercle de Bakel auprès des SIP en 1934 (en francs) .............................. 292
Tableau 20 : Comparaison des données quinquennales concernant
les exportations d’arachide et les importations de riz du Sénégal
(en tonnes) .................................................................................................. 297
Tableau 21 : Rémunération horaire du travailleur au Sénégal
en CFA (Indice 100 = salaire du manœuvre urbain en 1919) ..................... 321
15 Tableau 22 : Nombre d'employés dans les services du port ....................... 324
Tableau 23 : Sanctions résultant de l’application du Code
de l’indigénat au cours de l’année 1934 dans le cercle de Bakel ................ 361
Tableau 24 : Quelques statistiques sur le recrutement dans la subdivision de
Bakel pour l'année 1940 .............................................................................. 394
Tableau 25 : Les « bons absents » des classes 37, 38, 39 absents du Goye
inférieur (subdivision de Bakel) pendant la campagne de recrutement de
1940 ............................................................................................................ 394
Tableau 26 : Produits demandés par les Alliés à l’AOF, par ordre
d'importance .................................. 408
Tableau 27 : Prix aux 100 kg du riz importé
pour les années 1937 et 1940 ...................................................................... 413
Tableau 28 : Périodicité de ravitaillement des opérations de Bakel
en denrées d'importation pendant la guerre ................................................ 414
Tableau 29 : Fournitures en denrées vivrières à Dakar, au Sénégal
et Mauritanie (en tonnes) .............. 417
Tableau 30 : Répartition des capitaux en CFA pour le premier train
du programme de « mise en valeur » pour l’AOF ...................................... 425
Tableau 31 : Travaux effectués dans les subdivisions de Bakel et de Goudiry
sur les taxes de cercle .................................................................................. 437
Tableau 32 : Liste des puits du département de Bakel et leur année
de forage ....................................... 439
Tableau 33 : Formation initiale des préfets en service
dans les années 1960 ..................... 490
Tableau 34 : Le niveau de formation des préfets ........................................ 491
Tableau 35 : Total annuel du chiffre de l’assistance technique française au
Sénégal de 1961 à 1971 (millions de francs CFA) ..................................... 500
Tableau 36 : Crédits alloués aux coopératives régionales
et état des remboursements ......................................................................... 507
Tableau 37 : Écoles créées ou étendues entre 1960 et 1962 ....................... 513
Tableau 38 : Évolution du domaine de l’enseignement
dans le département de Bakel entre 1960 et 1964. ...................................... 514
Tableau 39 : Infrastructures et effectifs scolaires
au début des années 1970 .............. 514
Tableau 40 : Répartition des classes dans les écoles des zones II et III
d’après les chiffres de l’inspection de l’enseignement
(janvier 1964) .............................................................................................. 516
Tableau 41 : Travaux d’amélioration effectués au cours du quatrième Plan
quadriennal (1973-1977) dans le département de Bakel
et leur coût en millions de francs CFA ....................................................... 520
eTableau 42 : Structures de santé créées au cours du IV Plan et leur coût
en million de francs CFA .............. 520
Tableau 43 : Situation des sept dispensaires du cercle de Bakel au début
du premier Plan quadriennal. ...................................................................... 521
16 Tableau 44 : Situation sanitaire de la région du Sénégal oriental
en 1973-1977 .............................................................................................. 522
Tableau 45 : Liste des puits du département de Bakel
et leur année de forage .................. 528
Tableau 46 : Montant des revenus monétaires de la région au cours
erdu 1 Plan quadriennal (en francs CFA) ..................................................... 536
erTableau 47 : Recettes des taxes régionales au cours du 1 Plan quadriennal
(en francs CFA) ............................ 536
Tableau 48 : Les principales ressources du CRAD du Sénégal oriental
par référence à 1961-1962 (en francs CFA) ............................................... 537
Tableau 49 : Progression de l’emploi du matériel agricole au Boundou
et au Gadiaga (1961-1963) ......................................................................... 544
Tableau 50 : Commercialisation de la viande en 1970 et les objectifs ciblés
avec le projet d’élevage du Boundou .......................................................... 552
Tableau 51 : Commercialisation des produits dérivés de l’élevage
et les perspectives dans le cadre du projet du Boundou .............................. 552

Liste des graphiques

Graphique 1 : Évolution des précipitations pour la station de Saint-Louis
en 1861-1914 .............................................................................................. 175
Graphique 2 : Évolution de la production d'arachide dans le cercle de Bakel
entre 1925 et 1931 (en tonnes) ...... 228
Graphique 3 : Évolution des rôles de l'impôt dans le cercle de Bakel
entre 1931 et 1939 ........................ 364
Graphique 4 : Évolution du montant du budget du cercle de Bakel
entre 1935 et 1939 364
Graphique 5 : Exportation de l'arachide au Sénégal au cours
de la Seconde Guerre ondiale (tonnes) ....................................................... 412
eGraphique 6 : Investissements dans l’agriculture du III Plan
(1969-1973) ................................................................................................ 534
Graphique 7 : Répartition du financement pour l’ensemble
edu III Plan .................................... 535
Graphique 8 :ent pour l’ensemble
edu IV Plan (1973-1977) ............... 535
Graphique 9 : Évolution comparée des différentes cultures au cours
de la période du troisième Plan quadriennal pour le Sénégal oriental
(base = 1000) .............................................................................................. 551
Graphique 10 : Évolution comparée de la culture de l’arachide
et du maïs au cours des troisième et quatrième Plans quadriennaux
pour le Sénégal oriental (base = 1000) ....................................................... 551
Graphique 11 : Schéma analytique du « cercle vicieux
de la marginalisation du Boundou et du Gadiaga ....................................... 612

17 Liste des cartes
Carte 1 : Situation géographique du Boundou et du Gadiaga ....................... 22
Carte 2 : Réseau routier du Sénégal oriental en 1934 ................................. 284
Carte 3 : Évolution de la culture arachidière au Sénégal
entre 1900 et 1950 ...................................................................................... 431
Carte 4 : Comparaison du réseau routier du Sénégal oriental
des années 1930 et 1980 ............... 525
Carte 5 : Le Sénégal oriental et les six autres du Sénégal en 1967 ............. 532
18 TRANSCRIPTION ET PRONONCIATION
DES MOTS SONINKÉS ET PULAARS
Transcription des mots soninkés
L’alphabet soninké est composé de vingt-huit lettres : a b c d e f g h i j k
l m n ñ ŋ o p q r s t u v w x y z
La transcription que nous employons se conforme aux résultats de la
rencontre de Bakel de 1995 sur « l’harmonisation de l’orthographe
soninkée ». L’écriture soninkée emprunte les lettres de l’alphabet latin
augmenté de quelques lettres supplémentaires. Cependant, on note parfois
une différence de prononciation tant au niveau des voyelles qu’au niveau des
consonnes.

Prononciation des voyelles
e se prononce é comme dans thé
Exemple : Kome (captif) ; falle (derrière)
u se prononce ou comme dans trou
Exemple : yidu (haches), a wutu (prends !).
Les autres voyelles (a, i et o) se prononcent de la même manière qu’en
français.
Exemple : barii (parce que), biraadu (vivre), gullo (pierres).
Les voyelles longues sont doublées.
Segee (épaule), jaaree (griot)
galluu (enclos), guuma (un bélier sans corne)
barii(parce que),naanii (vaches)
biraadu (ou biraado), kaanii (maisons)
bitoo (jours), noone (trait)

Prononciation des consonnes
Le c se prononce tch comme dans Thiam (nom de famille) ou « charm »
(amulette) en anglais.
Exemple : kacce (corde), gacce (honte, déshonneur), funnce (graine)
Le g se prononce toujours comme dans guetter, gâteau
Exemple : galle (un enclos), golle (travail), geeji (mer), jegii (infecté)
Le h se prononce
Exemple : hoore (noble), haqqati (heure)
Le j se prononce comme dans média, diététique, médium, médiocre, etc.
Exemple : jootee (souci), jii (eau), jaatee (le compte)
ñ se prononce gn comme dans campagne.
Exemple : ñaxamala (« gens de caste »), ñiiñe (terre).
Le ŋ se prononce ng comme dans camping, shopping, etc.
19 Exemple : jo ŋŋu (serment d’alliance), fiili ŋŋe (bonne chose, bonne
nouvelle).
q se prononce comme kaf en arabe.
Exemple : haqqile (l’esprit) daqqu (la soif)
Le s se prononce comme dans basse (et non comme dans base).
Exemple : si (cheval), koroosi (surveiller), duruusi (mémorisation,
maîtrise).
Le w prononce comme interview.
Exemple : wolomande (chambouler, bouleverser…), mewalle (la
rencontre). Les autres consonnes utilisées par la langue se prononcent comme
en français. Comme les voyelles, les consonnes longues sont doublées.
Exemple : mewalle, haqqile, futte (sueur), sokke (herbe), gunne (brousse,
forêt), jongge (toit en paille) etc.
Transcription des mots pulaars
L’alphabet Pulaar est composé de trente-trois lettres : a b ɓ c d ɗ e f g h i
j k l m mb n nd nj ŋ ƴ ñ o p q r t u v w x y z
Pour la transcription de ces mots, nous avons utilisé l’alphabet adopté par
l’UNESCO en février 1966 à Bamako.
En Pulaar, les voyelles se prononcent toutes de la même sorte qu’en
Soninké. Le e ainsi utilisé pour le son é, le u pour ou. Quant aux autres
voyelles, elles s’énoncent comme en français. Pour ce qui est des consonnes,
des similitudes existent aussi avec le Soninké. Elles se notent d’abord au
niveau des lettres dont la prononciation latine reste invariable (b, d, f, k, l, m,
n, p, r, t, y), ensuite au niveau des lettres spéciales c, ŋ, ñ, employées partout
pour les mêmes sons.
Le c se prononce tch comme dans Thiam.
Exemple : cuusal (bravoure), cellal (la santé)
Le ŋ se prononce ng comme dans shopping.
Exemple : ŋeeri (tendu), ŋat ɗe (mordre).
Le ñ donne gn comme dans pagne.
Exemple : ñeeño (« gens de caste »), ñeele (zébré)
Cependant, le Pulaar comporte des caractères spéciaux qui lui sont
propres. Ce sont les lettres ɓ, ɗ, ƴ, mb, nd, nj, ng.
Le ɓ et le mb sont des variantes du son b. Le premier se prononce en
inspirant (en intériorise le son). Exemple : ceɓɓe (guerriers), ar ɓe (les
arrivants, les étrangers, suivant le contexte).
Le second, mb, se prononce en expirant (en extériorise le son), comme
dans mbiimi (je dis), mboyri (bouillie).
La façon d’articuler est valable aussi pour ɗ et nd. Le premier nécessite
une inspiration. (Exemple : ceɗɗo, gan ɗo (érudit), tandis que le second
extériorise le son (exemple : ndennden (unissons-nous).
20 La même remarque est valable ƴ et nj.
Le ƴ se prononce ji’hi
Exemple : ƴiƴƴam (sang), mo ƴƴere (bonté)
Le nj se prononce n’j
Exemple : njoordi (sec), njo ɗtoroden (attendons nous à)
On rencontre rarement le ng, il se prononce n’g
Exemple : ngallu (fortune, argent), ngaarii (taureau)
Mis à part ces caractères, le Pulaar et le Soninké prononcent de la même
manière les autres lettres.







21 Carte 1 : Situation géographique du Boundou et du Gadiaga
22 INTRODUCTION GÉNÉRALE

Dimension théorique de l’analyse
et approche méthodologique
L’étude que nous entreprenons ici est centrée sur l’analyse de la
problématique de la marginalisation de deux régions sénégalaises dans la longue
durée. Le but est d’analyser l’évolution économique et sociale des régions
qui comptent encore peu au Sénégal, en s’intéressant aux causes de leur
situation, à ses manifestations et ses conséquences socio-économiques, en
partant des cas du Boundou et du Gadiaga. Toutefois, ce livre est de façon
générale une réflexion sur l’histoire coloniale et postcoloniale du Sénégal,
considérée ici à travers un autre prisme.
Parler de l’évolution de ces deux régions revient à toucher aux
mécanismes économiques et sociaux qui ont conduit à leur marginalisation. En
optant pour cette analyse, nous inscrivons ce travail au sein d’une
dynamique enclenchée depuis quelques décennies, se fondant sur de
nouvelles approches différentes de celles de l’histoire traditionnelle qui, au
Sénégal comme ailleurs, se focalise sur des problématiques peu en rapport
avec les problèmes des sociétés. Par ailleurs, depuis quelques décennies, est
révolu le temps des plaidoyers pour la reconnaissance de l’histoire de
l’Afrique, de la fiabilité, de la scientificité ou l’exhaustivité de certaines de
ses sources (l’exemple de la tradition orale).
1L’introduction de la thèse de doctorat de Mamadou Diouf sur le Kayor
témoigne de la présence d’une telle motivation dès le début des années 1970.
À partir de la fin de cette décennie, l’on s’oriente de plus en plus vers des
problématiques se proposant de cerner l’évolution interne des sociétés, les
transformations subies, les problèmes rencontrés, les besoins affichés, etc.
Ainsi, dans cette introduction générale, nous clarifions les différents axes
de problématique autour desquels s’articule cet ouvrage. Puis, après une
revue critique de la littérature savante, nous exposons la méthodologie
adoptée. Quelles sont les grandes orientations de ce travail ? Quelle est la
documentation employée pour son élaboration, et quelles sont ses limites ?

1 e Mamadou Diouf, « Le Kajoor au XIX siècle : la conquête coloniale », Paris, Université de
eParis I, 1980 [thèse de 3 cycle, Histoire].
23 1. Problématique
Le Boundou et le Gadiaga constituent notre champ d’études. Les deux
2régions auraient pu respectivement être appelées le pays soninké et le pays
3haalpulaar , si la forte proportion des groupes sociolinguistiques qui
composent chacune d’elles avait été prise comme référence. Nous nous fions
simplement aux appellations traditionnelles et administratives. Ils forment
dans le découpage administratif colonial le cercle de Bakel, puis le
département de Bakel après les indépendances, et constituent avec les ents de Tambacounda et de Kédougou la région de Tambacounda
(précédemment appelée région du Sénégal Oriental. Amputé de Kédougou
4en 2008 – érigé lui-même en région –, Tambacounda compte désormais les
5départements de Bakel, Goudiry et Tambacounda.
Étudier l’évolution économique et sociale du Boundou et du Gadiaga de
1885 à 1980, en les comparant, n’est pas une entreprise aisée puisqu’elle
nécessite de s’intéresser autant à la période coloniale qu’à la période
postcoloniale. La colonisation, on le sait, décrit une situation de domination
à caractère politique, économique et culturel. Quant à la « postcolonialité »,
écrit Achille Mbembé, c’est « l’ensemble des choses qui sont arrivées à
6l’Africain depuis les indépendances » . Il n’est pas facile de relever sur tout
un siècle toutes les dissimilitudes et les affinités entre ces deux régions, de
surcroît dans deux contextes politiques différents. Mais, il ne s’agit pas de
faire un tour d’horizon beaucoup trop ambitieux, nous choisissons les
moments cruciaux de l’évolution de ces régions, en partant de la mise en
place des outils de domination à leur démantèlement, en passant en revue les
changements économiques majeurs (ou les non-changements) et leur impact
sur les structures économiques et sociales ; car, comme le fait remarquer
Marc Bloch, « elle [l’histoire comparée] ne s’édifiera […] que si, sans
omettre de penser au plan d’ensemble, nous savons procéder, de proche en
proche, par expériences soigneusement triées et analysées dans leurs
7particularités comme dans leurs similitudes » . En somme, il s’agit donc de
mettre le cap sur les tendances essentielles du parcours des deux régions.
S’intéresser à la question coloniale et postcoloniale en centrant le sujet
sur des régions périphériques, c’est disposer d’un angle d’attaque à partir

2 Le soninké est une langue de la famille nigéro-congolaise et du sous-groupe mandé. Le mot
désigne à la fois la langue et le peuple qui la parle.
3 Le pulaar est classé dans le même groupe que le soninké.
4 ° Décret n 2008-1025 du 10 septembre 2008, publié dans le Journal officiel de la République
° du Sénégal, n 6446 du 31 décembre 2008.
5 ° Décret n 2008-747 du 10 juillet 2008 portant création de départements et d'arrondissements,
° Journal officiel, n 6446 du 31 décembre 2008.
6 Achille Mbembé, De la postcolonie : essai sur l’imagination politique dans l’Afrique
contemporaine, Paris Karthala, 2000, p. 92.
7 ère Marc Bloch, « Problèmes d’histoire comparée », Annales d’histoire sociale, 1 année, n°4,
1939, pp. 438-440.
24 duquel les analyses sont susceptibles de produire des résultats différents de
ce qui est connu jusqu’ici.
Domination politique et conception d’instruments
de changement
La finalité de la domination, de quelle que nature qu’elle soit, est sinon
l’exploitation, du moins l’exercice d’une mainmise qui peut être à la fois
politique, économique et culturelle. L’impérialisme français en Afrique,
comme en Asie et en Amérique, entre dans cette logique. La mainmise, aussi
« parfaite » qu’elle puisse paraître à la fin de chacun des processus de
colonisation, n’est pas moins marquée au départ par des rapports difficiles.
La colonisation devient effective au bout d’un processus qui mobilise des
moyens, utilise des passerelles pour soumettre des territoires et des hommes
peu ou prou hostiles. Ce que Marcel Chailley appelle le « grand
quipro8quo » pour l’Afrique occidentale indique, par exemple, la situation et les
conditions générales de l’établissement du contact entre les France et les
États traditionnels. L’histoire des rapports entre le colonisateur français et les
États traditionnels du Sénégal est avant tout une histoire des rapports de
force et celle de l’institution brutale des méthodes administratives,
économiques et sociales exigée par la nature même de la colonisation
française. Les histoires particulières du Boundou et le Gadiaga, comme
celles de tous les États traditionnels, reflètent cette évolution et peuvent
servir d’exemples à l’analyse et à la compréhension du processus de
domination par la France des territoires africains. Auparavant, nous abordons
la question de l’enjeu de l’exercice du pouvoir par les chefferies et les
mécanismes d’aliénation de ce pouvoir par l’autorité coloniale.
L’action politique menée dès le départ dans les pays conquis est à situer
en revanche au-delà du simple « aménagement du territoire » : il s’agit d’un
travail d’approche orienté vers le remplacement des structures politiques,
économiques et sociales traditionnelles par des instruments plus conformes
au modèle d’économie envisagée. En d’autres termes, la colonisation
commence par des gestes politiques (conquête militaire, organisation et
réorganisation administrative), et se poursuit par des actions économiques,
émanant de l’autorité elle-même, d’individus ou des entreprises privées
(implantation et extension du commerce ou de l’industrie, création ou
amélioration d’infrastructures économiques). Ce sont ces dernières que le
gouverneur Gabriel Angoulvant appelle les « initiatives privées », placées
9immédiatement derrière l’œuvre du politique . L’économie semble former,
de ce fait, le soutènement de l’ensemble de l’action coloniale, elle constitue

8 Marcel Chailley, Histoire de l’Afrique occidentale française, Paris, Berger-Levrault, 1968,
pp. 72-75.
9 Courrier d’Haiphong, 19 janvier 1930.
25 10d’ailleurs l’enjeu majeur dans les colonies d’exploitation . C’est pour cette
raison que l’ouvrage consacre un traitement privilégié à l’évolution de
l’économie coloniale, aux mécanismes de son établissement et de son
extension, à ses réalisations et échecs et, enfin, comment toutes ces données
ont implémenté le parcours économique et social au Gadiaga et au Boundou.
Dans les colonies d’exploitation, écrit Arthur Girault, « coloniser c’est,
en effet, mettre en valeur les richesses naturelles […] et créer l’outillage
11économique nécessaire » . La problématique marxiste de la colonisation
clairement perceptible dans le propos de Girault est essentielle à saisir,
12même si nous acceptons avec Jacques Marseille que ce ne doit pas être la
seule voie d’analyse ni de la conquête ni de la politique coloniale. Napoléon
13disait : « Là où est le drapeau, là est la France. » Le goût de l’espace et de
la grandeur se ressent dans le discours de la plupart des colonialistes. La
volonté de puissance politique si elle ne préexiste pas à la volonté de
puissance économique, elle lui est concomitante. Mais, l’approche
économique permet de mieux comprendre les procédés et les modes
opératoires de l’autorité coloniale sur le terrain, de cerner ses objectifs. Rien
n’explique mieux cela que l’introduction et le développement de la culture
de l’arachide, que l’enjeu de la monétarisation de l’impôt personnel et du
durcissement des méthodes de collecte de cette contribution financière.
Les méthodes politiques et administratives ont activé, à leur manière,
l’insertion du Boundou et du Gadiaga à l’économie coloniale. Dans l’analyse
des réformes politico-administratives, le retrait du pouvoir à la chefferie
traditionnelle, le « recyclage » de celle-ci, l’application du travail forcé et
l’institution de l’impôt de capitation constituent les temps forts de notre
argumentaire.
La problématique de la marginalisation d’un ensemble
régional dans la longue durée
Eugène Saulnier assimile le fleuve sur lequel reposait la « prospérité
économique » du Haut-Fleuve Sénégal d’« artère dont les pulsations
14rythment la vie des comptoirs » . Connus plus tard sous l’appellation
15d’« escales du fleuve » , les sites des anciens comptoirs sont restés jusqu’à

10 Arthur Girault, Les colonies françaises avant et après 1815, notions historiques,
eadministratives, juridiques, économiques et financières, 6 édition, Paris, Sirey, 1943, pp. 5-6.
11 Ibidem, p. 23.
12 Jacques Marseille, L’empire colonial et le capitalisme français. Histoire d’un divorce,
ère Paris, Albin Michel, 2005 (1 édition, 1984), p. 29.
13 Jean Femigacci, « L’État colonial français, du discours mythique aux réalités
(1880°1940) », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 1993, volume 32, n 1, pp. 27-35.
14 Eugène Saulnier, La Compagnie du Galam au Sénégal, Paris, Émile Larose, 1921, p. 5.
15 Assane Seck, « Les escales du fleuve Sénégal », Revue de géographie de l’Afrique
Ooccidentale, n 1, mai 1965, pp. 71-118.
26 e 16la fin du XIX siècle les principales places du capitalisme monopolistique .
Le capitalisme monopolistique désigne un contexte économique où le
commerce de la colonie du Sénégal est exclusivement détenu par quelques
17entreprises commerciales privilégiées, comme la Compagnie du Galam .
Cela atteste que le Haut-Fleuve Sénégal est une région aux multiples
potentialités économiques lui ayant permis d’être un centre d’échange
précapitaliste, puis capitaliste avec les compagnies à privilège d’abord,
ensuite, avec les maisons de commerce à la suite de la libération du
18commerce . Cependant, au moment où s’instaure la domination de la France
sur la région, symbolisée par la victoire sur Mamadou Lamine Dramé dans le
Haut-Fleuve, la prépondérance économique de la vallée du Sénégal ne tient
plus qu’à un fil. Les petites villes bordant le fleuve Sénégal, situées dans les
territoires du Walo, du Fouta Toro, du Gadiaga et du Khasso, longtemps
espaces d’échange entre la France et les chefs africains, subissent déjà les
19contrecoups de la crise du principal produit de transaction, la gomme . Cette
crise structurelle est renforcée par de la mise en exploitation du chemin de
fer du Cayor qui renforce l’axe Dakar-Saint-Louis, autour duquel se
20développe progressivement une économie arachidière , puis par la
l’achèvement des travaux du Dakar-Niger en 1923. Les routes, peu
nombreuses au départ, augmentent elles aussi et facilitent l’accès à
l’arrièrepays. L’ensemble de cet équipement en voies de communication nouvelles a
automatiquement remis en cause le monopole des voies naturelles – tel le
fleuve Sénégal – et déplacé, du même coup, un peu plus au sud, le centre
d’intérêt du négoce colonial. En définitive, la conquête des États s’est
accompagnée de deux changements majeurs, d’abord la connaissance et le
début de l’exploitation de l’intérieur des terres, matérialisés par la mise en
place de chemins de fer et de routes, puis, le développement de la culture
arachidière.
Ces combinaisons de circonstance mettent fin à une période de «
prospérité commerciale » de la région du Haut-Fleuve Sénégal, donc celle du
Gadiaga et du Boundou. Mais la crise de la gomme, suivie du délaissement
de la vallée du fleuve comme principal axe de communication, peuvent-ils, à
eux seuls, expliquer le retard économique persistant – absence totale de
structures économiques – et la forte mobilité des populations qui caractéri-

16 Mahamadou Maïga, Le bassin du fleuve Sénégal. De la traite négrière au développement
sous-régional autocentré, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 40.
17 Cf. Eugène Saulnier, La Compagnie du Galam, op.cit.
18 Jean-Yves Weigel, Migration et production domestique des Soninké du Sénégal, "Travaux
Oet Documents" de l’ORSTOM, n 146, Paris, 1986, p. 20.
19 Monique Chastanet, « De la traite à la conquête coloniale dans le Haut-Sénégal : l’État du
OGajaaga de 1818 à 1858 », Cahier du CRA, n 5, 1987, pp. 87-108.
20 Francis Dufour, « Les mécanismes de l’extension de l’agriculture arachidière au Sénégal,
1885-1970 » [manuscrit dactylographié]. Dès 1885, l’on y traite environ 45 000 tonnes
d’arachides.
27 sent cette région ? Si le déplacement de l’axe principal de commerce suffit à
expliquer la marginalisation du Gadiaga, comment comprendre celle du
Boundou, traversé depuis 1923, d’un bout à l’autre, par le Dakar-Niger,
considéré comme le « vecteur du renouveau et de la prospérité » ? C’est à ce
niveau que réside l’une des failles des premières tentatives d’explication du
retard économique des régions considérées. C’est à ce niveau également que
l’on reconnaît l’importance de l’approche comparative, car elle fragilise
systématiquement la thèse de la mise en place du rail comme la source du
problème du milieu soninké lors même que ce rail n’a pas été un levier de
prospérité économique pour le Boundou.
Toutefois, si ce travail s’inscrit dans une perspective comparative,
l’objectif fondamental est d’essayer de comprendre dans la longue durée les
facteurs saillants à l’origine de la régression (de la marginalisation)
économique du Boundou et du Gadiaga et des changements sociaux émanant
de cet état de choses. On n’y arrive pas en se limitant aux seuls changements
du début de la période coloniale. Deux éléments nous semblent essentiels
pour ce faire : la compréhension des logiques coloniale et postcoloniale à
propos de la « mise en valeur » économique, puis la connaissance de
l’évolution économique et sociale des deux régions, faite de permutations, de
1885 à la veille du programme d’ajustement structurel.
21 22Les économistes français, Denis Cogneau et Élise Huillery ont déjà
évoqué la question de l’origine coloniale des inégalités régionales de
développement dans l’ex-AOF. Leurs travaux, du point de vue historique, se
situent manifestement dans une démarche macrohistorique : leur champ
d’études est l’ensemble des colonies du groupe (Afrique occidentale
française). Cet ouvrage, bien que traitant de la problématique de la
marginalisation, aborde également, implicitement, la question des inégalités ;
mais, pour notre part, nous concentrons les questionnements sur deux
régions sénégalaises, une sorte de microhistoire qui nous permet d’effectuer
les gros plans nécessaires à une analyse détaillée. Notre approche tient
compte tant des phénomènes sociaux que des phénomènes économiques et
met en relation l’ère coloniale et l’ère postcoloniale. Les conséquences des
politiques économiques de l’une et l’autre période sont comparées avec un
souci d’identifier les ruptures et de dégager les continuités.
Nous pensons que le retard économique important de ces deux régions et
les conséquences sociales consécutives sont le fruit d’une organisation duale,
stratégique, de l’espace colonial, selon laquelle les colonies ou les régions
d’un même territoire colonial sont à répartir en zones « utiles » et « moins
utiles ». Au Sénégal, c’est une répartition conçue à l’aune des performances

21 Denis Cogneau, Denis Cogneau, L’Afrique des inégalités : où conduit l’histoire, Paris,
Éditions Rue d'Ulm, 2006.
22 Élise Huillery, « Histoire coloniale, développement et inégalités dans l’ancienne Afrique
occidentale française », Paris, EHESS, 2008 [Thèse de doctorat, Économie].
28 de chaque région dans le domaine de la production arachidière ou de sa
position géographique plus ou moins stratégique. La fonction essentielle des
zones moins utiles consiste à aider, par leur force de travail, à
l’accroissement de la production et à l’aboutissement des investissements
publics presque exclusivement destinés aux zones utiles. À cause de cette
vision, les projets prévus pour le Gadiaga ou le Boundou, à travers les
différents programmes de « mise en valeur » coloniale (le projet
d’industrialisation de la culture du coton, le Plan Sarraut, le FIDES), ont été
soit soutenus du bout des doigts, soit sabordés parce que, comme le disait un
administrateur à propos de la culture du coton, « il n’est pas dans l’intérêt de
23la métropole au Sénégal de développer un pôle concurrentiel à l’arachide » .
L’obsession de la répartition en zones est si tenace qu’elle a survécu à la
colonisation. Les autorités postcoloniales se la sont réappropriée, en dépit
des discours prônant une harmonisation ou une « humanisation » de
l’aménagement du territoire. Les différents plans quadriennaux de
développement ont apporté très peu de réponses aux problèmes car ils sont
fondés sur des projets mineurs, inappropriés et, surtout, incapables de porter
un quelconque changement. Par conséquent, il s’agit ici également
d’exprimer le constat de l’échec des gestionnaires de l’indépendance,
notamment au Gadiaga et au Boundou : comme le disait Diaman Bathily sur
un ton ironique, mais non sans raison, « chez nous [au Gadiaga], tous les
24projets sont voués à l’échec ; l’échec semble être le seul objectif ! »
Une liaison étroite s’établit aussi entre la situation socio-économique
préoccupante de ces régions et la vision des autorités coloniales et
postcoloniales selon laquelle aucun développement économique ne paraît
concevable au Sénégal en marge de l’économie arachidière. Ainsi, pendant
toutes les deux périodes, c'est-à-dire le temps partagé (période coloniale) et
le temps propre (période postcoloniale), tous les fonds destinés à
l’agriculture sont systématiquement versés dans la promotion et le
développement de la culture de l’arachide ; nous aurons l’occasion de traiter
amplement de cette question. Toutes les infrastructures sont faites en
fonction de cette même économie et des régions qui y répondent d’une
manière ou d’une autre (zones de production, ports d’évacuation...), alors
que les études menées durant toute la période coloniale, confirmées par les
recherches postcoloniales, concluent que les zones traversées par les fleuves
peuvent prétendre à d’autres vocations que celle de s’obstiner à produire
désespérément l’arachide.
Les régions qui n’entrent pas dans ce schéma préétabli de la production
sont néanmoins contraintes à participer au fonctionnement du système par un
apport en main-d’œuvre. Il n’y a pas d’autres alternatives : la force de travail
doit se mobiliser quand elle ne produit (de l’arachide) pas sur place.

23 ANS, 1R75 (158), Rapport Minot sur l’aménagement de la vallée du Sénégal [s. d.].
24 Diaman Bathily (de Bakel), Bakel, entretien du 14, 17 et 19 mars 2005.
29 Toutefois, même si le Gadiaga et le Boundou n’entrent pas pleinement dans
la dynamique économique coloniale, le « choc économique » reste réel avec
le renforcement de l’agriculture d’autosubsistance d’une agriculture de rente,
aussi faible soit-elle. L’économie domestique, dont l’enjeu majeur est
l’autosubsistance, cohabite désormais avec une nouvelle forme de
production d’essence capitaliste (production agricole doublée d’échange,
avec usage de monnaie) sans appui (sans structure industrielle, sans même
une agriculture de rente solide). Le problème ne vient pas non plus de
l’incertitude de l’économie domestique ou traditionnelle qui disposait d’une
base, avec l’agriculture vivrière, et d’une préoccupation, celle de
l’autosubsistance, mais de sa déstructuration au profit d’une économie dite
marchande, vouée à des préoccupations extralocales. La difficile mise en
route de l’économie nouvelle, puis son échec ont créé les conditions de la
mobilité dans l’ensemble du Haut-Fleuve, notamment en milieu soninké.
L’implication forcée dans les rapports de l’économie de marché contraint
25donc à se conformer aux règles d’action capitalistes : on est producteur ou
contraint d’être au service du producteur. J.-Y. Weigel écrit, avec raison, en
parlant des Soninké du Sénégal, que « leur insertion [dans l’économie
coloniale] ne s’est pas réalisée localement par une transformation de
l’agriculture locale, au contraire du bassin arachidier, mais par la
mobilisa26tion forcée » , parce que, au sein de ce système antithétique, prématurément
sclérosé, le paysan s’impose malgré tout des revenus en espèce, pour les
besoins de l’impôt de capitation, mais également pour des nécessités vitales
27(biens de consommation) , parce que le but de l’agriculture n’est plus la
subsistance mais d’alimenter le marché. Cela ouvre de facto la voie au
salariat et à l’émigration, problématique profondément abordée dans ce
travail, et fait penser aux incertitudes et aux imperfections de l’économie
coloniale.
Pour ce qui est de la période postcoloniale, le questionnement concerne
évidemment les résultats de la politique de développement entreprise à partir
de 1960 et le bilan de l’autogestion sénégalaise dans les régions du Boundou
et du Gadiaga. Quels sont les résultats obtenus par les Plans quadriennaux
élaborés sur la base des études régionales et sectorielles entre 1961 et 1980 ?
Les orientations sont-elles différentes de celles de l’ère coloniale ? Cet
ouvrage pose aussi la plus difficile des questions, si l’on reste fidèle aux
positions « tiers-mondistes » des années 1950-1960, pleines d’espoir dans les
vertus de l’indépendance politique et économique : les autorités politiques de
l’indépendance ont-elles fait mieux que celles de la colonisation ? Nous

25 Max Weber, L’étique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Pocket, 2010 [première
édition : 1964], p. 51.
26 Jean-Yves Weigel, Migration et production domestique…, op.cit., p. 22.
27 e Hubert Bonin, CFAO. Cent ans de compétition, Paris, Économica, 1987 (2 édition :
Publications de la SFHOM, 2008), p. 71.
30 tentons d’y répondre en montrant la filiation qui existe entre l’esprit de
gestion des autorités coloniales et postcoloniales, en essayant de pénétrer le
mystère des fameux Plans quadriennaux, en montrant en quoi, finalement, la
gestion de ceux-ci laisse à désirer dans des régions déjà victimes d’une
marginalisation. Les préjugés concernant les faibles potentiels en ressources
de certaines régions doivent-ils leur valoir une absence d’intérêt, notamment
28dans le cadre d’un système socialiste et républicain ? La similarité de la
situation économique dans les deux périodes considérées (temps partagé et
temps propre) et les comportements sociaux perçus comme leurs effets
induits, ne permettent-ils pas finalement de dire que le schéma de gestion de
l'État moderne au Sénégal serait simplement le rejeton de la politique
coloniale ?
Ainsi émettons-nous l’hypothèse que la marginalisation économique et
sociale du Boundou et du Gadiaga dans l’économie coloniale serait liée à
leur non-connexion au centre directeur de l’économie dominante de chaque
régime politique et leur prétendue faible valeur ajoutée à l’économie
nationale, comparée aux autres régions. En constituant le maillon faible de
chaque temps, les régions n’ont pas non plus attiré des investissements, ce
qui entraîne à rebours une accentuation de leur retard. Ce faible avantage sur
le plan économique depuis la fin des années 1910 serait également lié aux
faibles opportunités qu’ils ont d’intégrer la tendance économique majeure
des différentes époques. La relégation permanente à la périphérie est de sorte
que les peuples de ces régions croient plus au destin individuel, à travers
l’émigration essentiellement, qu’à l’État-providence colonial ou national.
L’émest donc essentiellement l’alternative à une absence de
développement local. D’autres facteurs comme la coercition coloniale ont
contribué à son amplification. Nous étudions dans ce cadre les différents
facteurs de mobilisation de la main-d’œuvre ; ceux-ci sont distants de ceux
29auxquels fait allusion la thèse de François Manchuelle reposant sur l’idée
de « migrations volontaires », une approche néo-classique de l’analyse des
migrations modernes. Ces migrations sont un maillon important de ce qui
peut être perçu comme le cercle vicieux de la marginalisation, c'est-à-dire
une exclusion entraînant de graves problèmes économiques suivis de
migrations de travail, un binôme induisant à son tour des problèmes de
maind’œuvre et une dégradation accentuée de la situation socio-économique
devant laquelle l’État « baisse les bras » tant le défi paraît gigantesque.

28 Léopold Sédar Senghor, « Socialisme africain et développement ou voie africaine du
socialisme », Développement et civilisations, numéro spécial : Sénégal "An 2" par lui-même,
1962, pp. 1-7. Abdoulaye Falla Mbaye, « Projet de Plan-cadre régional, première partie :
situation actuelle des structures de base régionales au 30 juin 1962 », rapport de A. F. Mbaye,
ministère du Plan et de la Coopération, 1962, p. 1.
29 François Manchuelle, Les diasporas des travailleurs soninké. Migrants volontaires, traduit
de l’anglais par Raphaëlle Masseaut, Paris, Karthala, 2004.
31 On a l’impression d’avoir une double comparaison dans ce travail :
comparaison entre situation coloniale et situation postcoloniale et
comparaison entre le Boundou et le Gadiaga sur la période considérée. En
effet, pour le premier élément, il ne s’agit pas tellement d’une comparaison,
car l’objectif est de montrer la filiation qui existe entre les situations
socioéconomiques postcoloniale et coloniale, et le lien « idéologique » qui peut
s’établir entre les modes de gestion des autorités des deux époques.
Toutefois, nous cherchons effectivement à comparer les tendances et les
comportements du Boundou et du Gadiaga vis-à-vis des différentes
situations sociales et économiques qui ont fortement marqué leur histoire de
1885 à 1980.
Pour une histoire sociale plurielle
L’étude des sociétés rurales du Boundou et du Gadiaga sous les ères
coloniale et postcoloniale ne peut être réduite à l’analyse des évolutions
économiques ; les questions sociales sont si importantes qu’elles ont exercé
une influence sur l’histoire économique des deux régions. À l’opposé de nos
travaux antérieurs, qui étaient uniquement centrés sur l’histoire économique
du cercle de Bakel (Boundou et Gadiaga), cette étude tient compte aussi de
la dimension et de la dynamique sociale des régions étudiées. D’ailleurs,
l’histoire économique et l’histoire sociale sont si proches l’une de l’autre, si
complémentaires l’une l’autre, qu’elles peuvent paraître indissociables dans
l’analyse d’un problème : « En Afrique noire, la loi de l’interdépendance des
facteurs joue-t-elle d’une manière si complète qu’il n’y a point de fait
30économique sans fait social : tout est dans le tout. » Catherine
CoqueryVidrovitch abonde dans le même sens dans L’histoire vivante : « L’histoire
économique et l’histoire sociale [ne sont] d’ailleurs dissociables que par un
artifice de présentation, car il est bien évident qu’en histoire, science sociale
par excellence, tout concours à élucider l’évolution et le fonctionnement des
sociétés, objet d’étude privilégié. Tout au plus peut-on dire que l’"histoire
sociale" s’attache d’abord à restituer le jeu interne des relations entre les
groupes (familiaux, politiques ou de classes) tandis que l’étude économique
s’efforce de saisir ce qui, dans le mode de subsistance, les mécanismes de la
population et l’interrelation des échanges, permet de rendre compte de
l’agencement interne d’une société donnée et des rapports de réciprocité ou
31de dépendance qui la relient à ses voisines. » Mais l’auteur ne pouvait pas
prévoir l’émergence de nouveaux phénomènes qui aujourd’hui enrichissent
le champ de l’histoire sociale. Dans sa définition de l’histoire sociale, il est

30 Mamadou Dia, Réflexions sur l’économie de l’Afrique noire, Paris, Présence africaine,
1960, p. 9.
31 Catherine Coquery-Vidrovitch, « L’histoire vivante », Cahiers d’études africaines, 1976,
volume 16, pp. 67-73.
32 impossible d’y trouver une place pour l’émigration, qui est actuellement un
champ d’études âprement disputé par les différentes disciplines des sciences
humaines et dans lequel l’histoire gagne aussi ses lettres de noblesse. Durant
les années 1970, la problématique de l’émigration était nouvelle et dominée
par l’anthropologie, la sociologie et la géographie. Mais la mobilité spatiale
internationale revêt aujourd’hui un enjeu important dans bien de régions
d’Afrique, si bien qu’il faille la circonscrire dans un univers
pluridisciplinaire pour en saisir toutes les subtilités. C’est pourquoi ce qui était hier un
domaine sans intérêt pour l’histoire devient une problématique
incontournable pour l’histoire du temps présent, a fortiori pour l’histoire sociale des
régions touchées par le phénomène. L’émigration en tant qu’objet a
ellemême impérativement besoin de l’histoire pour livrer tous ses secrets : le
contexte historique de la genèse des flux migratoires dans une région
donnée, les causes éventuelles de leur amplification et le choix des
destinations migratoires. Tout au long de ce travail, nous essayons d’étudier
l’émigration dans ces régions sous cet angle. Cette approche permet à
l’histoire d’étudier plus profondément la problématique de l’émigration que
la sociologie, l’anthropologie ou la géographie.
L’importance du phénomène migratoire est telle que, aujourd’hui, on
ressent son poids dans le domaine de la recherche scientifique. Les travaux
portant sur la vallée du fleuve Sénégal, et par extension sur l’ensemble des
pays du Sahel, sont dominés par l’étude du phénomène migratoire. Le
déséquilibre aux dépens des autres faits sociaux est si grand que l’on tend à
32ramener l’histoire sociale à l’histoire de l’émigration . L’émigration est un
phénomène social assez étudié, par conséquent un peu mieux connue dans la
galaxie des changements sociaux procédant de la colonisation. Connaître
l’histoire du Boundou et du Gadiaga, cela s’entend aujourd’hui par
questionner le fait migratoire. Mais la focalisation sur l’histoire de
l’émigration dans le champ de l’histoire sociale présente au moins un
inconvénient, celle de négliger d’autres changements majeurs, et même
d’autres espaces géographiques sahéliens : le phénomène migratoire connait
une envergure différentielle selon les régions ; ceci rend les régions plus
captivantes les unes que les autres dans une perspective d’analyse
approfondie (ancienneté du phénomène, ses causes, son impact sur
l’économie domestique, ses conséquences sur l’organisation sociale
traditionnelle…). La tendance s’est imposée à partir du début des années
1970 à la faveur d’une série d’années difficiles vécues au plan économique.
Une importante réflexion est alors engagée en France autour des conditions

32 Marie Rodet, « Les migrations maliennes à l’époque coloniale, seulement une histoire
d’hommes ? Les migrations ignorées du Haut-Sénégal, 1900-1946, » Vienne, Université de
Vienne, 2006 [thèse de doctorat, Histoire], pp. 18-22. Son « Essai d’histoire sociale
relationnelle du Haut-Sénégal », un sous-titre de sa thèse, ne recouvre guère qu’une analyse
du phénomène migratoire.
33 33de vie et d’accueil des immigrés et surtout des Problèmes posés par
34l’immigration des travailleurs africains en France . Mais, pendant que les
difficultés de l’accueil incitent à une réflexion, le passé des immigrants reste
un grand mystère pour tous ; et certains ont trouvé une explication linéaire
en soutenant que « l’histoire d’un seul [émigré] est l’histoire de tous [les
35émigrés] » . Les chercheurs ont tellement conscience de l’obscurité qui
règne sur les étapes africaines de l’émigration que des études, la plupart dans
le cadre des travaux de l’ORSTOM (Office de la recherche scientifique dans
les territoires d’outre-mer), sont menées avec la particularité de s’intéresser
aux facteurs (exogènes) du départ et aux retombés de l’émigration pour les
36pays d’origine .
Dans ce cas également, on est parti d’un problème pour en arriver à la
source. Cette démarche favorise plus la compréhension du fait (la migration)
que l’accès à l’intelligence des facteurs explicatifs. Pour notre part, il ne
s’agit pas de remonter l’histoire pour comprendre les phénomènes
particuliers qui en dérivent ; il est plutôt question de partir de l’histoire
ellemême, c'est-à-dire des possibles points de départ, pour en connaître les
différentes ramifications. Nous allons donc renverser la tendance par
l’adoption d’une démarche diachronique qui nous permet de suivre pas à pas
l’évolution de la dynamique migratoire. L’enjeu est de questionner le rôle
des différentes catégories de situations (économique, politique et sociale), les
conséquences de leur évolution et l’effet de leur interaction dans le
façonnement de l’histoire des sociétés. Par cette interaction, il est possible de

33 Souleymane Diarra, « Les travailleurs africains noirs en France », Bulletin de l’IFAN, tome
XXX, série B, 3, 1968. Annie Lauran, « Les exilés du fleuve », L’Afrique littéraire et
Oartistique, n 3, 1969, pp. 57-60. Gérard Rémy, « Du fleuve Sénégal aux rives de la Seine.
OVers l’asservissement d’une société ? », Tiers-Monde, tome XVIII, n 69, janvier-mars 1977,
pp. 158-162.
34 « Problèmes posés par l’immigration des travailleurs africains en France », Rapport
présenté au nom du Conseil économique et social par Gérard Esperet, Séance du 23 juin 1964,
JORF (Journal officiel de la République française) du 24 juillet 1964. « Les problèmes posés
par l’immigration des travailleurs noirs en France », colloque organisé par le Centre de la
conjoncture africaine et malgache de la Chambre de commerce et de l’industrie de Marseille
(14 novembre 1964). Compte rendu dans la revue de la Chambre de commerce et de
Ol’industrie de Marseille, n 760.
35 Annie Lauran, op.cit., pp. 158-162.
36 François Manchuelle, Les diaspora des travailleurs soninké, op.cit. Andrew Clark, From
Frontier to Backwater. Economy and Society in the Upper Senegal Valley (West Africa),
1850-1920, New York et Oxford, University Press of America, Inc., Lanham, 1999. Monique
Chastanet, « Les migrations soninké dans la longue durée », Cahiers d’études africaines,
Ovolume 39, n 153, Paris, EHESS, 1999, 169-177. Jean-Yves Weigel, Migration et
production domestique, op.cit. Jean-Yves Weigel, « Mode de migration et système de
eproduction Soninké (Sénégal) », Paris, Université de Paris I, 1979 [thèse de 3 cycle].
Francine Kane et André Lericollais, « L’émigration en pays soninké »,op.cit. Adrian Adams,
Le long voyage des gens du fleuve, Paris, Maspero, 1977, p.13. Adrian Adams, La terre et les
gens du fleuve, Paris, L’Harmattan, 1985. Nicolas Samuel, « Les migrations soninké vers la
eFrance », Paris, Université de Paris I, 1975 [thèse de 3 cycle].
34 mesurer toute la dimension du changement social produit, car l’émigration
qui est un des fruits des diverses évolutions est peut-être l’instrument de
mesure de ces mêmes évolutions.
Après analyse des différents mobiles à l’origine du phénomène
migratoire, ce travail s’intéresse également à l’organisation de l’émigration pour
mieux montrer qu’il n’y a pas de parcours standard dans cette activité,
37contrairement à ce que pense Annie Lauran , mais des profils forts variables
dans le temps et dans l’espace en dépit de l’existence de parcours analogues.
Nous verrons par exemple que les étapes de l’émigration peuvent être
différentes selon les croyances, selon les moyens familiaux, selon le
caractère ou la psychologie du chef de famille, mais aussi selon qu’on soit
simplement au Boundou ou au Gadiaga. L’on identifie donc un caractère
individuel, un caractère culturel ou géographique et des caractères communs
à tous. Ces réalités changent souvent totalement l’histoire des uns de celle
des autres.
Cependant, l’histoire sociale du Boundou et du Gadiaga, ne se limite pas
au schéma d’une région pourvoyeuse de main-d’œuvre, même si le
phénomène migratoire a touché par endroits un nombre important d’actifs. À
ce sujet, des travaux menés en 1975 par Francine Kane et André Lericollais
dans le secteur de Bakel, d’Ololdou et de Sélibaby concluent :
« L’émigration soninkée vers la France prélève un tiers de la population
active dans le pays d’origine et plus de la moitié des effectifs dans les classes
38jeunes. » Cette émigration est estimée en matière de pourcentage, selon la
même source, entre 32 et 40 % de la population active masculine. D’autres
recherches, menées dix ans après par Jean-Yves Weigel, dans la même zone,
hissent le taux à 50 % de la population active, c’est-à-dire, la tranche d’âge
39de 15 à 59 ans . C’est l’examen de la solidarité sociale qui permet en grande
partie de comprendre que « le petit peuple soninké de la haute vallée du
fleuve (…) [fournisse] à lui seul 70 à 80 % des travailleurs noirs en
40France. » Le phénomène migratoire est présent au Boundou aussi, mais
avec une ampleur mesurée. L’émigration est un épiphénomène de l’histoire
coloniale et une des composantes d’une histoire sociale riche en
changements. Les institutions politiques et sociales, dans le contexte de domination
coloniale, constituent analogiquement d’autres fragments de cette histoire
sociale. Il est donc important de déterminer leur évolution, parce qu’elles
représentent l’âme des États traditionnels et le ciment entre les hommes.
C’est sur leur dégénérescence que s’adosse le changement social. Ces
institutions constituent d’une manière générale le support de toutes les
évolutions connues des sociétés africaines.

37 Annie Lauran, « Les exilés du fleuve », op.cit., pp. 57-60.
38 Francine Kane et André Lericollais, op.cit.
39 Jean-Yves Weigel, Migration et production, op.cit., p. 48.
40 O Le Monde, n 8815, 18 mai 1973.
35 Cependant, les effets du changement des structures sociales doivent être
étudiés avec une certaine prudence, car leur étude a parfois débouché sur des
erreurs difficilement réparables surtout à propos du travail (travail,
nontravail, division du travail) et de l’origine sociale des pionniers de
l’émigration. En effet, de la même manière que l’on a soutenu, au cours du
eXIX siècle, que les familles d’origine servile (komo en soninké, maccu ɓe en
41pulaar) sont les seules qui s’adonnent à l’agriculture , l’on a également
défendu l’idée que ces mêmes catégories sociales sont les plus enclines à
eémigrer depuis la libération des esclaves, intervenue à partir du début du XX
siècle. Comme s’il y avait finalement dans ces sociétés une appropriation
exclusive du travail, en tout temps et tout lieu, par l’esclave. Jean-Claude
Guillebaud, traitant de la question de l’émigration des Soninkés du
Haut42Fleuve , conclut, sur la base de statistiques enregistrées uniquement dans les
villages de Tuabou et de Golmi, que la proportion des captifs émigrants vers
la France dépasse largement celles des autres couches de la société
(« nobles », artisans et artistes). Selon lui, 30 % des émigrés soninkés de
Paris sont d’origine noble contre 63 % d’origine captive. L’auteur ignore une
donnée essentielle qui fausse son analyse et ses résultats : les deux villages
sur lesquels porte son enquête disposent de plus importantes proportions de
captifs au Gadiaga. Tuabou est la capitale du royaume, l’effectif important
de captifs dans cette cité est lié à la présence de l’aristocratie qui les y
employait tant dans l’agriculture que dans la guerre. Pour Golmi, nous ne
disposons pas d’information à ce propos ; toutefois, il est admis que c’est le
village du Gadiaga où l’on enregistre le plus important pourcentage de
43captifs (notamment ceux désignés sous l’appellation de jonkurunko ) parmi
44la population. On sait aujourd’hui que la thèse de Guillebaud est fausse et
que les émigrants sont socialement plus hétérogènes qu’on le pense.
Il en est de même de l’exercice du travail dans la société africaine. En
effet, l'opinion européenne n’a pas toujours discerné la différence de
traitement existante entre les esclaves déportés aux Amériques et les captifs
des royaumes traditionnels africains. Ceci a influencé les travaux des
pionniers de la question. Denise Bouche écrit à ce sujet que « ce sont les
captifs qui produisent le peu de récolte disponible, l'homme libre se bornant
45à s'assurer le nécessaire » . Yves Saint-Martin est plus radical, car il nie
toute participation des nobles au travail parce que ceux-ci « considèrent

41 Henri Azan, « Notice sur le Walo », Revue maritime et coloniale, volume 9, Paris,
Challamel Ainé, 1963, pp. 607-655.
42 O Le Monde, n 8815, 18 mai 1973.
43 Diomo Ousmane Diako, Kidira, entretien du 18 décembre 2009.
44 Martin Klein reconnaît dans la préface du livre de François Manchuelle s’être lourdement
trompé en écrivant, quelques années auparavant, que les gens de condition servile sont ceux
qui émigrent le plus dans l’espace soninké, cf. François Manchuelle, op.cit., p. 5.
45 Denise Bouche, Les villages de liberté en Afrique noire française, 1887-1910, Paris, La
Haye, Mouton et Co, 1968, p. 66.
36 46l’activité manuelle comme avilissante » . Toutefois, le mérite de ces idées
est de nous faire réfléchir davantage sur le démantèlement des institutions
traditionnelles et la relation stricte entre le bouleversement de l’organisation
sociale ancienne et les nouveaux faits sociaux que l’on observe de part et
d’autre.
La structure de la société traditionnelle d’un côté comme de l’autre a été
sujette, en dépit des oppositions, à d’importantes modifications dans les tout
premiers moments de la colonisation. Les tensions perpétuelles entre le
commandant de cercle de Bakel et les chefs de cantons du Goye inférieur
sont symptomatiques de ses problèmes de transition dans les pays conquis.
La suppression de l’esclavage et de l’institution du travail obligatoire font
partie de ce changement, l’initiation de la méthode du champ collectif
(appartenant au commandant) et l’application du code de l’indigénat aussi.
Nous précisons que l’indigénat est un pouvoir répressif affecté aux
administrateurs et chefs de poste pour sanctionner, tout particulièrement
chez les indigènes non citoyens français, les actes d’hostilité. Le
manquement à l’impôt en est un ; il est perçu comme un indice d’hostilité et tombe
sous le coup de l’indigénat ; il en est de même du refus de saluer le chef qui
passe, d’enlever son chapeau avant de lui serrer la main… Bref, c’est une
sorte de « caisse noire » disciplinaire à l’entière disposition de
l’administrateur. La peine infligée est uniforme. Elle est de quinze jours de
prison et cent francs d’amende, suivis parfois de châtiments corporels. La
colonisation est-elle finalement une « communication » comme le soutient
47fermement René Maunier ou un « dialogue entre Blancs et Noirs », comme
48l’estime Marcel Chailley ?
On sait que ces termes (communication et dialogue) employés dans un
contexte de la violence coloniale perdent de leur sens. Le parcours colonial
dans son ensemble montre que le défi de réussir l’adhésion de tous au projet
colonial et à l’entreprise de « mise en valeur » n’a pas été gagné. La
communication et le dialogue sont quelques-unes des valeurs peu connues de
la société coloniale. Quand il a fallu changer les rouages de la société
traditionnelle, les institutions politiques (royauté, justice indigène) et
sociales (organisation sociale, hiérarchie sociale et rapports sociaux de base)
sont, pour la majorité des cas, liquidées sans circonspection, dès les
premières lueurs de la colonisation. N’est-ce pas dans ce cadre qu’il faut
circonscrire, par exemple, le combat contre l’esclave dont l’enjeu va au-delà
de simples préoccupations philanthropiques pour concerner des maillons
essentiels susceptibles de faire réussir l’entreprise coloniale : libération,

46 Yves Saint-Martin, Les rapports de situation politique (1874-1891), une source de
l’histoire coloniale du Sénégal, Dakar, Publications de la faculté des lettres et des sciences
humaines, département d’histoire, 1966, p. 45.
47 René Maunier, Sociologie coloniale. Introduction à l’étude du contact des races, Paris,
Domat-Montchrestien, 1932, p. 19.
48 Marcel Chailley, Histoire de l’Afrique occidentale française, op.cit., p. 72.
37 libéralisation et mobilisation de la main-d’œuvre ? Le but, dans ce rapport
aux structures politiques et sociales traditionnelles, est de rendre la société
plus perceptible aux changements fondamentaux envisagés, notamment dans
le domaine économique.
Le Boundou et le Gadiaga, dans les différents niveaux de leur
organisation sociale, présentent des schémas identiques, même si, dans leur
fonctionnement interne, les variantes sont réelles et peuvent aller du
superficiel au fondamental. Les sociétés traditionnelles ont connu deux
niveaux d’organisation sociale dont on retrouve encore aujourd’hui les
vestiges : une organisation politique traditionnelle qui a trait à la manière de
gérer l’État, regroupant les institutions politiques, et une organisation sociale
dans laquelle transparaît la stratification sociale, l’interrelation entre les
différentes composantes sociales (catégories socioprofessionnelles,
statutaires), la dépendance, la soumission (d’une catégorie sociale à une
autre). Cette forme d’organisation est incompatible avec l’action coloniale,
car elle repose sur un système de domination inexorable – plus prononcé
chez les Soninkés du Gadiaga que chez les Haalpulaars du Boundou – qui
favorise une surexploitation d’une catégorie sociale au profit de catégories
dites supérieures, représentées par les hooro et les rim ɓe (catégories sociales
dominantes, respectivement au Gadiaga et au Boundou) ou des catégories
intermédiaires constituées d’hommes libres au sein desquels on compte les
ñaxamalo du Gadiaga et les ñeeñ ɓe du Boundou. Or dans les colonies
d’exploitation, la main-d’œuvre représente la source la plus précieuse de la
« mise en valeur » et de l’exploitation. Une démonstration intéressante sur
cette question est faite par Chikouna Cissé : il a montré comment, à travers
une politique de mobilisation de main-d’œuvre, la « cendrillon de l’AOF (la
Côte d’Ivoire), jusque dans les années 1920, devient à partir des années
491950, le fleuron des possessions françaises en Afrique occidentale » . C’est
le transfert à grande échelle de la main-d’œuvre de l’arrière-pays soudanais
qui va engendrer justement le miracle ivoirien. Parallèlement, c’est la
colonisation, précisément le besoin de disposer d’une main-d'œuvre
suffisante, qui fait disparaître les scories d’un système féodal fondé sur la
surexploitation des groupes sociaux faibles. Mais combien de régions et de
sociétés sont bouleversées socialement à travers leur participation en
maind’œuvre au profit des régions lointaines ? La présente étude cherche de ce
fait la juste mesure entre les avantages de ce nivellement social et les
bouleversements irréversibles immanents à l’action coloniale.
À l’instar de toutes les sociétés africaines ayant connu la domination
coloniale, les sociétés du Boundou et du Gadiaga ont aussi subi de profonds
changements sociaux au sortir de l’ère coloniale. L’œuvre de transformation

49 Cheick Chikouna Cissé, « Migration et mise en valeur de la basse Côte d’Ivoire 1920-1960.
Étude d’une dynamique régionale de la mobilité de la main-d’œuvre », Abidjan, Université
d’Abidjan, 2008 [thèse de doctorat, Histoire].
38 s’est froidement poursuivie avec l’action combinée de l’éducation
occidentale – qui produit une nouvelle classe sociale constituée par les
fonctionnaires – et de l’émigration. Dans quels domaines sont intervenus les
principaux changements sociaux ? Comment ces derniers se présentent-ils ?
De la périphérie économique à la périphérie scientifique
On connaît bien l’ensemble de la région orientale du Sénégal en tant
qu’aire marginale du système économique et politique sénégalais, mais
beaucoup moins en tant qu’espace négligé du champ d’investigation
historique. De nombreuses études sont, consciemment ou inconsciemment,
consacrées à ce que nous appelons ici le « centre colonial », parce que
celuici constitue le poumon économique (bassin arachidier, espace de forte
commercialisation, zones portuaires) et le centre des décisions
administratives (capitale politique ou autres villes importantes). À l’évidence, il serait
absurde et impossible pour nous-même d’occulter ce milieu dans la présente
étude. Les travaux portant sur les espaces susmentionnés n’accordent
souvent que peu d’intérêt à la « périphérie », celle-là même qui fournit la
force de travail nécessaire à l’accomplissement des programmes
économiques et où tout est sacrifié au profit des zones utiles. Le maigre rôle qu’on
lui attribue dans l’économie coloniale et la place qu’on lui fait dans le
système économique postcolonial, en tout cas jusqu’en 1980, a assurément
contribué à élaborer cette autre forme de marginalisation, celle que nous
appelons la marginalisation scientifique, caractérisée par la faiblesse du
nombre de travaux qui leur sont consacrés.
Dans l’ensemble, peu de travaux sont directement consacrés au Gadiaga
et au Boundou durant les périodes coloniale et postcoloniale. Ils sont pour la
plupart du temps noyés dans une sorte de généralisation dans laquelle les
chances de mieux les connaître sont négligeables. Certains travaux les
excluent purement et simplement de leur champ d’investigation, pourtant
annoncé comme portant sur l’ensemble du Sénégal. Les Paysans du Sénégal
de Paul Pélissier n’intègre pas le Sénégal oriental dans « les civilisations
agraires du Cayor à la Casamance » qui se rapportent à l’analyse de la
diversité et de l’évolution de l’agriculture et aux stratégies agricoles
sénégalaises. La raison avancée est que le Sénégal oriental connaît un
souspeuplement et un retard économique. L’auteur se justifie ainsi : « Le
caractère économiquement marginal de la vallée du Fleuve et du Sénégal
oriental ressort avec netteté d’un simple examen d’une carte de la répartition
de la production de l’arachide. Cette carte participe à la définition du
Sénégal utile, plus exactement utilisé qui a le seul fait l’objet de nos
recherches. Quel que soit son avenir, l’immense territoire du Sénégal
oriental pouvait sans difficulté, être en dehors de notre champ d’enquête en
raison de sa densité de population dérisoire, de son économie léthargique, de
la très faible emprise qu’exerce l’homme sur les espaces demeurés libres à la
39 50seule détermination des facteurs naturels. » Les recherches de Pélissier
souffrent finalement d’un sérieux handicap, parce qu’elles prennent le
résultat des travaux portant sur une partie pour celle de l’ensemble. La vallée
du fleuve et le Sénégal oriental représentent à eux seuls la moitié de la
superficie totale du Sénégal au moment des enquêtes de P. Pélissier.
Si en histoire, science sociale par excellence, tout concourt à élucider
51l’évolution et le fonctionnement des sociétés , l’étude de toute société, si
différente qu’elle soit des autres, revêt toujours un intérêt particulier. La
spécificité qui fait l’identité d’une question peut également faire son
l’originalité. Les arguments économiques et démographiques – comme celles
52que P. Pélissier a choisies pour écarter le Sénégal oriental de ses recherches
– ne peuvent pas entraver une recherche parce qu’ils sont fondés sur des
données économiques et démographiques, donc des variables. Le Boundou
et le Gadiaga, pour être de moindre importance du point de vue économique,
ne sont pas moins utiles à étudier car pouvant aussi connaître un essor
économique et/ou une croissance démographique. Ces moments
constitueront-ils alors le point de départ de leur histoire ?
L’oubli dont sont victimes les zones excentrées est encore plus prononcé
dans la région du Sénégal oriental, où les fonctionnaires, toutes générations
confondues, considèrent que c’est par sanction qu’ils y sont nommés, mais
où ils peuvent en revanche se transformer en autocrates. De l’« Affaire
53Zimmermann » (1874) à ce qu’il convient d’appeler l’« Affaire Paul
54Sène » (1986), qui fait appel aux gendarmes pour contraindre les habitants
de Bélé à payer l’impôt, l’on constate toujours les mêmes symptômes d’une
schizophrénie provoquée par l’« enferment » dans un milieu qualifié par des
administrateurs coloniaux de « Limoges sénégalais », de « Far West », de
55« lieu de déportation », de « pays des légendes » .
Dans le cercle des grandes périphéries, la Casamance et la vallée du
fleuve bénéficient aujourd’hui d’un peu plus d’intérêt de la part des autorités

50 Paul Pélissier, Les paysans du Sénégal. Les civilisations agraires du Cayor à la
Casamance, Saint-Irieix, Imprimerie Fabrègue, 1966, pp. 37-38.
51 Catherine Coquery-Vidrovitch, « L’histoire vivante », op.cit.
52 Paul Pélissier, Les Paysans du Sénégal, op.cit. 1966.
53 Après des altercations avec quelques notables du village de Bakel, Zimmermann, le chef de
poste, ordonne aux tirailleurs de mettre le feu aux habitations. L’affaire a fait un scandale et
est remontée au plus haut niveau. (Cf. Daniel Nyambarza, « Mamadou Lamine Dramé… »,
op.cit.)
54 Adama Cissokho, « L’impôt colonial dans le cercle de Bakel : 1895-1939 », Dakar,
Université Cheikh Anta Diop, 2000-2001 [Mémoire de maîtrise, Histoire], p. 2. A. Cissokho
ne comprend pas le sens des « procédés vexatoires des agents administratifs de l’État
postcolonial » dans le cadre de la collecte de l’impôt. Il décide de consacrer tous ses travaux
universitaires à compréhension des enjeux, du fonctionnement et de l’évolution de la fiscalité
dans le cadre du Sénégal colonial où la forme contemporaine de cette contribution tire ses
racines.
55 ANS, 2G33/67, Cercle de Bakel, rapport politique annuel, 1933.
40 politiques nationales et par ricochet des chercheurs du fait de certains atouts
naturels et de la présence d’intellectuels et d’élites locales actives, habiles ou
remuantes. Le Mouvement des forces démocratiques casamançaises
e(MFDC) a beaucoup stimulé le regard sur la Casamance depuis la fin du XX
siècle. Les actions militaires de cette organisation, les interprétations
économiques, sociales, politiques ou culturelles de sa genèse ont motivé de
56nombreuses études tant au Sénégal qu’à l’étranger . Par ailleurs, l’extension
de la culture de l’arachide en Casamance, à la suite de la saturation et de la
57dégradation progressive des terres du bassin a fait l’objet de recherches . La
société casamançaise intéresse aussi les chercheurs du fait de son originalité,
de ses caractéristiques atypiques au sein d’un espace sénégalais fortement
58« wolofisée » . Quant à la vallée du fleuve, les plus importantes parties des
travaux réalisés sont étroitement associées aux programmes de cultures
eexpérimentées depuis le début du XIX siècle et aux politiques de « mise en
valeur » du fleuve Sénégal à travers des structures comme la Mission
d’aménagement du fleuve Sénégal (MAS), la Société d’aménagement et
d’exploitation des terres du Delta (SAED), l’Organisation pour la mise en
59valeur du fleuve Sénégal (OMVS) et l’après-barrage . L’ampleur du
phénomène migratoire vers la France a provoqué des études, françaises pour
la plupart, sur la question, et le Gadiaga occupe une assez bonne place dans
cette problématique à cause de ses taux élevés d’émigrants, les plus
importants du Sénégal après la Seconde Guerre mondiale et surtout après les
60Quatre années de sécheresse dans le Sahel . L’inventaire permet ainsi de
répertorier néanmoins peu d’ouvrages d’articles spécifiquement consacrés au
Gadiaga. Sur le Boundou, il en existe encore beaucoup moins. L’émigration,
qui a stimulé des travaux sur le pays soninké, n’a pas une grande envergure

56 Séverine Awenengo Dalberto, « Les Joola, la Casamance et l’État (1890-2004),
l’identisation joola au Sénégal », Paris Université Paris 7, 2005 [Thèse de doctorat, Histoire].
Jean Claude Marut, « Le problème casamançais est-il soluble dans l’État-Nation ? », in Diop
Momar Coumba (dir.), Le Sénégal contemporain, Paris, Karthala, 2002, pp. 425-458.
Laamɓert Michael, « La marginalisation économique des communautés joolas », in
MomarCoumba Diop (dir.), op.cit, pp. 355-373. Jean Claude Marut, « La question de Casamance :
une analyse géopolitique », Paris, Université de Paris 8, 1999 [thèse de doctorat, Histoire].
Linares Olga, Power, Prayers and Production: The Jola of Casamance, Sénégal, Cambridge,
Cambridge University Press, 1992.
57 Marina Diallo Cô-Trung, La Compagnie des oléagineux tropicaux en Casamance :
autopsie d’une opération de mise en valeur coloniale, Paris, Karthala, 1998.
58 Domination de la langue wolof, la plus parlée au Sénégal, et de la culture du groupe
sociolinguistique du même nom. La culture wolof peut être interprétée comme la plus libérale
du pays, assez ouverte aux influences extérieures, orientales et occidentales.
59 L’après-barrage est utilisé pour désigner les projets envisagés après la construction du
barrage hydro-électrique de Manantali sur le fleuve Sénégal.
60 Pierre Chaperon, « Quatre années de sécheresse dans le Sahel », in La désertification au
sud du Sahara, colloque de Nouakchott, 17-19 décembre 1973, Dakar-Abidjan, Les
Nouvelles Éditions africaines, 1974, pp. 64-69.
41 au Boundou avant les années 1970, et elle est à moitié africaine (Cameroun,
Congo, Côte d’Ivoire surtout).
La faiblesse des travaux sur les deux régions conduit évidemment à se
rappeler leur situation économique peu enviable, car même des chercheurs
confirmés tendent à subordonner l’enjeu de la recherche à la « force
économique » et à la qualité des structures économiques.
La structure de la recherche
La première partie est intitulée Structures traditionnelles et le processus
de mainmise politique et économique de la France sur le Boundou et le
Gadiaga (1885-1913). Elle comprend quatre chapitres qui s’attachent
respectivement à esquisser l’organisation sociale du Boundou et Gadiaga
sous l’ère précoloniale (chapitre I), à mettre en évidence l’identité culturelle
et politique de chacune des deux sociétés au moment de leur contact avec la
colonisation (chapitre II), à analyser le processus de mainmise politique
(chapitre III) et les mécanismes de consolidation du système colonial à la
suite de la conquête (chapitre IV).
La deuxième partie, Les étapes et les épreuves de l’implantation de
l’économie coloniale au Boundou et au Gadiaga (1914-1938), correspond à
la deuxième phase de l’entreprise coloniale dans les deux régions d’étude.
Elle est constituée de quatre chapitres qui examinent les étapes et les
expériences de l’implantation de l’économie coloniale dans les territoires
conquis. L’économie précoloniale, organisée autour de l’agriculture
traditionnelle (chapitre V), est constituée d’un ensemble de valeurs et de
pratiques qui seraient incompatibles avec le projet économique envisagé par
le colonisateur. Toutefois, si l’introduction des cultures commerciales
constitue un tournant dans l’évolution économique du Sénégal, plusieurs
décennies sont nécessaires au Boundou et au Gadiaga pour intégrer la
dynamique économique générale (chapitre VI), car l’action économique au
profit des différentes régions est engagée différemment dès le départ. La
tentative de « mise en valeur » du Sénégal, au lendemain de la Grande
Guerre, et d’harmonisation de l’évolution des différentes régions,
notamment dans le cadre du plan Sarraut, ne supprime pas la dualité de
l’espace économique (chapitre VII). Au niveau régional, les décisions
d’après-guerre instaurent même une évolution à double vitesse entre le
Boundou et le Gadiaga (chapitre VIII) ; la politique d’industrialisation par la
culture cotonnière (chapitre IX) n’y change pas grand-chose, d’autant que
cette dernière s’est soldée par un échec.
La troisième partie, composée de trois chapitres, intitulée Les effets
induits des changements majeurs sur les deux régions d’étude (1920-1938),
évalue les premiers effets économiques et sociaux de l’implantation de
« l’économie moderne » et des réformes administratives coloniales sur le
Boundou et le Gadiaga. La crise de la céréaliculture, liée en grande partie à
42 la progression importante de la culture de l’arachide et à l’amélioration des
circuits routiers et des moyens de transport, a fortement contribué au
développement de certaines branches de l’économie coloniale (échange,
crédit, transport) au niveau local et à la mise en dépendance des populations
vis-à-vis des maisons de commerce (chapitre X). L’autre indice essentiel de
l’évolution des transformations économiques et sociales pendant les années
1920 et 1930 est matérialisé par une importante mobilité de la population et
par l’exercice du travail salarié, à temps plein ou partiel – c’est-à-dire sur
toute l’année ou sur une partie de celle-ci –, sur les chantiers locaux ou
extérieurs ouverts par le pouvoir colonial (chapitre XI). L’analyse des leviers
de cette « prolétarisation » remet en cause toute idée de « migrations
volontaires » dans ces régions sous l’ère coloniale (chapitre XII).
La quatrième partie, avec ses quatre chapitres, s’intitule L’impact de la
guerre et des projets de modernisation économique et sociale au Boundou et
au Gadiaga (1939-1960). Cette partie, qui s’étend du début de la Seconde
Guerre mondiale à l’acquisition de l’indépendance, correspond à l’apogée de
la colonisation. Le déroulement de la politique de recrutement militaire et
civil (pour les chantiers publics ou privés) sans réactions violentes (chapitre
XIII), de même que la réussite de l’effort de guerre économique et
l’application d’un lot de décisions à caractère économique (chapitre XIV)
prouvent le degré de réussite de la colonisation sur le plan politique. Il n’en
est pas de même sur le plan économique et social, car les ponctions en
vivres, et surtout en hommes, n’ont fait qu’accentuer la grave situation
socio-économique des décennies précédentes. Les réformes entreprises dans
ce domaine au lendemain de la guerre, notamment dans le cadre du FIDES,
le FERDES et des « budgets de cercle » ne corrigent pas pour autant la
situation (chapitre XV). Or, avec la détérioration de la situation
socioéconomique, l’émigration est perçue comme la réplique la plus efficace.
Dans la lignée des changements sociaux découlant de la situation coloniale
figurent aussi des mutations liées à l’ascension d’individus issus des
catégories sociales moins éminentes grâce à l’armée et à l’école coloniale
(chapitre XVI).
La cinquième partie, Le Boundou et le Gadiaga à travers la première
expérience politique sénégalaise (1960-1980), regroupe sept chapitres et
analyse l’attitude et la réaction des élites postcoloniale face à l’héritage
socio-économique de la colonisation. Le choix est exprimé dès le départ par
la décision de rompre avec les pratiques coloniales et de mettre en place une
véritable économie du développement alliant l’économique et l’humain ;
aussi pense-t-on que l’idéologie socialiste incarne mieux cette vision
(chapitre XVII). Des réformes ont été envisagées dans ce sens dès la fin des
années 1950, dans le cadre de l’autonomie offerte par la loi-cadre, et mises
en œuvre dès l’obtention de l’indépendance. Il s’agit de réformer
l’administration, une démarche qui entend substituer une administration du
développement à l’administration de contrôle coloniale (chapitre XVIII), de
43 renouveler des structures économiques, afin de soutenir et accompagner le
développement économique longtemps hypothéqué par l’économie de traite
(chapitre XIX) et d’améliorer les conditions de vie des populations à travers
le développement des infrastructures économiques (matériel agricole,
système d’accès à l’eau, routes, industries) et sociales (éducation, formation,
emploi, hygiène et santé) longtemps négligées, notamment dans les régions
périphériques (chapitre XX). Quel est le bilan des réformes entreprises au
niveau du Boundou et du Gadiaga, voire à l’échelle de la région
administrative du Sénégal oriental (chapitre XXI) ? La gravité de la sécheresse et de la
famine subséquente des années 1970 constitue un indicateur de la difficulté
des élites postcoloniales à changer la situation héritée de la colonisation et à
s’aligner sur les chemins d’un développement réel (chapitre XXII).
L’impuissance des populations face à la sécheresse et à la famine du début
des années 1970, de même l’ampleur de l’émigration qui s’ensuit, sont les
preuves concrètes de l’échec des politiques économiques postcoloniales et
l’absence de solutions économiques durables aux problèmes des régions
défavorisées (chapitre XXIII).
Le champ chronologique de ce travail commence en 1885 et s’achève en
1980 ; il couvre donc presque un siècle : c’est un vaste champ temporel dans
lequel un ensemble de questionnements tente de mettre en évidence,
systématiquement, les fonctionnements, les évolutions ainsi que les
principaux facteurs d’évolution des sociétés étudiées. L’année 1885 est un
repère important dans l’histoire de l’ensemble de la région du Haut-Sénégal ;
par conséquent, son intérêt dépasse largement le cadre des entités
géopolitiques qui circonscrivent cette étude. Il est le début d’un vaste mouvement
qui divise pendant trois ans la région entre partisans et opposants du
marabout Mamadou Lamine Dramé. Cette rébellion, une fois maîtrisée, fait
place à d’importants changements politiques et administratifs. Les partisans
et même les adversaires qui ont formé une alliance de circonstance avec les
Français entre 1885 et 1887 sont confondus dans la même défaite. L’œuvre
coloniale se poursuit également sous d’autres formes à partir de cette période
précise. On note la concrétisation de la domination par la signature de traités
par lesquels les chefs « acceptent » inconditionnellement leur subordination
61à la France et l’assujettissement de leurs peuples à ses intérêts . Sur ce pacte
est arrimée la légitimité d’agir de la France en fonction de ses intérêts. Aussi
intervient une réorganisation administrative et territoriale, qui scinde les
territoires en plusieurs cantons, institue l’impôt colonial et accentue le
recours au travail forcé qui est singulièrement considéré comme le
62prolongement de l’esclavage .

61 ANS, 13G8, Traités et conventions 1880-1890, pièce n°122.
62 Oussouby Touré, « Le refus du travail forcé au Sénégal oriental », Cahiers d’études
africaines, volume 24, n°93, pp. 25-38.
44 Si nous arrêtons ce travail à la date de 1980, ce n’est pas à cause de
l’aspect symbolique de cette date qui marque le départ volontaire et résolu
d’un chef d’État historique, L. S. Senghor, sur un continent où le coup d’État
63est souvent le seul moyen d’assurer l’alternance, où la dictature , le règne
64sans partage des partis uniques et la « monarchisation » du pouvoir
constituent une ligne politique fréquente. Le départ volontaire de L.-S.
Senghor du pouvoir tend à voiler les vraies raisons qui ont déterminé sa
décision : son échec sur le plan économique et l’incapacité de ses différents
gouvernements à assurer une meilleure condition de vie à la majorité des
Sénégalais – aux populations rurales en particulier. L’ONCAD (Office
national de coopération et d’assistance au développement) – l’un des
symboles de son engagement en faveur de milieu rural –, créé en 1966 avec
la vocation d’encourager la production, n’a pas apporté les résultats
65escomptés ; il est finalement dissout en 1980. Cette structure de l’État
incarne une politique de diversification de l’agriculture, donc une structure
qui va à contre-courant de la vision économique coloniale. À l’instar de
L’ONCAD, les structures comme la BSD (Banque sénégalaise de
développement), la SODEVA (Société de développement et de vulgarisation
agricole), la SAED (Société nationale d’aménagement et d’exploitation des
terres du Delta) et la SONACOS (Société nationale de commercialisation
des semences), d’autres symboles de la forte implication de l’État dans la
gestion de l’agriculture disparaissent successivement. La politique
d’ajustement structurel, appliquée aussi en 1980, remet justement en
question cet étatisme, puis oblige le pays à réduire drastiquement ses
66 67dépenses et surtout à proposer une libéralisation de son économie . Cela
peut paraître anachronique d’aller jusqu’en 1980 tout en parlant de processus
de décolonisation, mais comme le disait L.-S. Senghor lui-même, « entre
l’indépendance nominale et l’indépendance réelle il faut une génération au
moins », voire plusieurs.
L’historiographie coloniale africaine s’est peu intéressée au cas des
régions dont l’implication dans l’entreprise coloniale est supposée dérisoire.
Cette question de l’implication, estimée à l’aune du rôle joué dans
l’économie coloniale, a créé une dualité socio-économique de l’espace
colonial dont on retrouve le prolongement sur le plan de l’intérêt porté aux

63 Didier Bigo, Pouvoir et obéissance en Centrafrique, Paris, Karthala, 1989.
64 « Biens mal acquis… profitent trop souvent », Document de travail du CCFD (Comité
catholique contre la faim et pour le développement), Paris, mars 2007.
65 Nicolas Gasswell, « Autopsie de l’ONCAD : politique arachidière au Sénégal 1966-1980 »,
Politique africaine, n°14, 1984.
66 Tarik Daou (dir.), La libéralisation et la politique agricole au Sénégal, CREPOS, Karthala,
ENDA, 2008, p. 132.
67 Camillia Toulmin et Bara Guèye, Transformations de l’agriculture ouest-africaine et rôle
des exploitations familiales. Programme zones arides, Institute for Environment and
Development, Dossier n°123, Londres, décembre 2003, p. 26.
45 différentes régions du point de vue de la recherche scientifique : l’historicité
de certaines questions liées au parcours des régions « moins utiles » n’est pas
établie. La méconnaissance induite par cette considération produit un hiatus
dans l’historiographie coloniale et postcoloniale ; pourtant l’analyse de leur
situation permet d’avoir une vision panoramique de l’histoire du Sénégal, car
le passé de ces « Sénégal d’à côté » est complémentaire de celles des régions
auxquelles on prête les fonctions essentielles.
2. Revue critique de la littérature
et de la documentation
Nous procédons d’abord à une analyse de la littérature savante employée
en vue de l’acquisition d’une connaissance générale sur la thématique
abordée. Cet exercice procède, dans un premier temps, au décryptage de
l’apport de quelques ouvrages et articles portant directement sur la zone
géographique choisie, dans un second temps, à la critique globale de la
littérature abordant plus ou moins directement la question de la
marginalisation, problématique centrale de ce travail. Par ailleurs, il est question
également d’analyser les différentes sources écrites utilisées, les sources
imprimées et les sources d’archives ; ceci revient à aborder les apports et les
limites de chacune d’elles.
Généralités
Les travaux d’Abdoulaye Bathily nous ont été d’une grande utilité dans
el’élaboration de cet ouvrage. Bien qu’il arrête ses recherches à la fin du XIX
e esiècle, son analyse de l’histoire générale du Gadiaga du VIII au XIX siècle
est celle qui nous permet de mieux comprendre l’évolution politique et
sociale du royaume soninké du Gadiaga que nous tenons à poursuivre
68jusqu’à l’ère coloniale. Dans son ouvrage intitulé Les portes de l’or , il
décrit comment l’aristocratie a pu se maintenir au pouvoir pendant plus d’un
millénaire et assister impuissante à son éclipse brutale face à la présence
française. Pour lui, le Gadiaga déjà affaibli par la traite atlantique, les
guerres intestines et les mutations géopolitiques, a reçu le coup de grâce de
l’impérialisme français qui l’a asservi et provoqué la fuite de ses fils :
69« Quand tombe le mimosa, les tourterelles prennent leur envol. » Monique
Chastanet, dans « L’État soninké du Gadiaga » évoque la tradition
commerciale du Gadiaga, l’importance du commerce français dans ce pays,
puis la place de cette activité dans la désintégration du pouvoir des chefs

68 Abdoulaye Bathily, Les portes de l’or : Le royaume de Galam (Sénégal), de l’ère
musulmane au temps des négriers, Paris, L’Harmattan, 1989.
69 Ibidem, p. 705.
46 70africains et le démantèlement des institutions politiques . L’article
d’Abdoulaye Bathily intitulé « La conquête française du Haut-Fleuve »,
portant aussi sur cette période charnière entre le développement du
commerce français et la conquête militaire des États, complète celui de
M. Chastanet. Il revient sur les conditions de l’expansion française,
notamment le processus par lequel le colonisateur a établi sa domination
71dans le Haut-Sénégal . En somme, ces deux auteurs ont mis en exergue le
processus de fragilisation des États traditionnels par les autorités françaises
du Haut-Fleuve Sénégal. De cette phase est née l’assimilation des pouvoirs
locaux par le pouvoir colonial.
Dans les années 1990, le Gadiaga a fait l’objet de recherches d’une tout
autre nature. Elles sont réalisées par M. Chastanet et portent sur les crises de
72subsistances en milieu soninké et les différentes stratégies employées pour
73les surmonter . Cette problématique innovatrice sur la question de
l’alimentation dans les pays sahéliens, l’a conduite également à s’intéresser
au savoir-faire qui se constitue autour de la cueillette des plantes sauvages
74(comme jaaje) et de leur transformation une problématique à laquelle nous
nous intéressons un tant soit peu dans le contexte des crises de subsistance.
L’auteur a produit quelques articles s’inscrivant dans ce registre et se
75complétant l’un l’autre .
Les plus importants travaux sur le Gadiaga renvoient à l’analyse du
phénomène migratoire. Depuis les années 1970, une dizaine d’articles et
ouvrages est parue sur la question, cherchant à comprendre les causes et les
enjeux de l’émigration et son impact sur les sociétés soninkées.
Quelquesunes seulement portent spécifiquement sur le Gadiaga, souvent c’est
l’ensemble de l’émigration soninkée de la Haute-Vallée qui est concerné,
c'est-à-dire les vagues partant à la fois du Haïré, du Gadiaga, du Guidimaxa
et du Kamméra. L’ouvrage de François Manchuelle, le plus récent et le plus
dense aussi, étudie les migrations soninkées dans la longue durée. Son
objectif est de démanteler la thèse selon laquelle il y aurait un rapport entre
l’émigration et la colonisation. Il traite de l’émigration soninkée en la

70 Monique Chastanet, « De la Traite à la conquête coloniale dans le Haut-Sénégal… », op.cit.
71 Abdoulaye Bathily, « La conquête française du Haut-Fleuve (Sénégal), 1818-1887 »,
Bulletin de l’IFAN, tome XXXIV, série B, n°1, 1972, pp. 67-112.
72 Monique Chastanet, « Les crises de subsistances dans les villages soninke du cercle de
Bakel, de 1858 à 1945. Problèmes et perspectives de recherches », Cahiers d’études
africaines, 89-90, XXIII, 1-2, 1983, pp. 5-36.
73 Monique Chastanet, « En pays Soninké (Sénégal) les plantes de cueillette, alimentation
d’appoint ou de substitution », in Jean-Pierre Alaux (dir.), Les ressources génétiques
végétales, atouts au développement ?, Paris, ORSTOM, 1987, pp. 129-149.
74 Monique Chastanet, « La cueillette des plantes alimentaires… », op.cit., pp. 254-287.
75 Monique Chastanet, « Les crises de subsistance dans les villages soninke », op.cit. Monique
Chastanet, « Stratégie Stratégies de survie et politique coloniale pendant la famine de 1903
dans la vallée du Sénégal », Communication à la table ronde "Sécheresse, famine et États en
Afrique", Paris, Centre d’études africaines, décembre 1982.
47 décrivant comme un phénomène culturel, démarche que lui-même critique
76au tout début de son ouvrage . Ce qui est discutable est que F. Manchuelle
ne trouve aucune raison à ces migrations, mise à part la tentation des
Soninkés de se rendre dans les régions dont la situation économique leur
permet de travailler, de mieux gagner leur vie, par le biais du commerce ou
77de l’emploi. D’autres travaux ont, par contre, révélé un rapport entre
l’émigration et la colonisation, même si nous regrettons que des facteurs
essentiels de la mobilité soient omis ou pas suffisamment mis en évidence.
On n’évalue pas assez l’impact de la fiscalité coloniale dans ces travaux,
tandis que la responsabilité du travail forcé, du code de l’indigénat et du
recrutement militaire dans les flux migratoires n’est pas soulevée. En
d’autres termes, ces travaux manquent de profondeur historique dans leur
démarche. C’est cette lacune que tente de corriger Migration et production
domestique des Soninké du Sénégal, de J.-Y. Weigel, quand il aborde
notamment l’effet de l’impôt personnel et de sa monétarisation sur les
78mouvements de la population . Mais il ne met pas en évidence les
mécanismes par lesquels l’impôt se mue en facteur d’émigration ; l’analyse
du contexte socio-économique du prélèvement, l’intransigeance de certains
chefs dans la collecte, l’augmentation constante du taux de l’assiette fiscale
n’apparaissent pas dans son ouvrage.
Par ailleurs, nous jugeons opportun d’employer assez souvent le terme
« fiscalité coloniale » plutôt qu’« impôt colonial », car celui-ci ne renvoie
qu’à l’aspect financier de la question. En traitant la question sous ce prisme,
il est possible de voir, par exemple, comment l’autoritarisme des chefs de
canton du Boundou conduit-il à des déplacements de populations, comment
des punitions infligées publiquement à des chefs de famille augmentent-elles
les candidats à l’émigration ? Parler de la fiscalité coloniale, c’est évoquer le
poids financier de l’impôt et les enjeux de cette institution ? L’auteur
n’aborde pas du tout l’impact social d’autres formes de coercition coloniale
sur les décisions de migrer, nous pensons notamment au travail forcé et au
recrutement militaire dont les conséquences sont décisives dans la genèse et
le développement du phénomène migratoire. Notre livre permet donc de
mettre en évidence un certain nombre de pratiques propres à la politique
administrative coloniale, de montrer d’éventuelles interactions entre ces
pratiques et leur contribution à la genèse et à l’accentuation du phénomène
migratoire.

76 François Manchuelle, Les diasporas des travailleurs Soninké, op.cit., p. 4.
77 Adrian Adams, Le long voyage des gens du fleuve, op.cit.Samir Amin et Daryll Forde,
Modern Migrations in Western Africa, Londres, Oxford University Press, 1974.
78 Jean-Yves Weigel, Migration et production domestique des Soninké du Sénégal, "Travaux
O et Documents" de l’ORSTOM, n 146, Paris, 1986, pp. 21 et suivantes.
48 Deux ouvrages seulement ont été écrits sur le pays haalpulaar, Le
Boun79dou d’André Rançon et Pragmatismin in the Age of Jihad : The
Précolo80nial State of Bundu de Michael A. Gomez. Rançon traite de l’évolution
politique et sociale précoloniale du Boundou de Malick Sy, fondateur du
eroyaume, à la conquête française de la fin du XIX siècle. Son ouvrage repose
sur les sources orales, mais ne procède pas à une critique de celles-ci. En
cela, il porte toutes les caractéristiques de la science historique de son temps
e(XIX siècle). En revanche, l’intérêt de son travail repose dans ce qu’il
prépare à une meilleure compréhension de la stratégie politique des
souverains du Boundou qui font et défont les alliances en fonction de leurs
intérêts. M. Gomez analyse profondément ce « pragmatisme » en
l’expliquant par des raisons économiques, c'est-à-dire que la garantie des
avantages commerciaux et de la production agricole priment sur tout. On
entrevoit également ce réalisme, voire cet opportunisme, dans les rapports
entretenus par la chefferie et l’autorité coloniale pendant toute la durée de la
période coloniale ; il se traduit dès le départ par la simplicité de la mise en
place de l’administration coloniale au Boundou. Cette acceptation sans
entrave du pouvoir colonial fait de la chefferie un allié de taille de l’autorité
coloniale qui, de son côté, ferme les yeux devant la prolongation des
pratiques précoloniales de l’ancienne famille royale. Les travaux
d’A. Rançon et de M. Gomez portent tous sur une période antérieure à la
nôtre, mais dans la perspective d’une analyse approfondie des structures
sociales, ils nous ont été d’une grande utilité. Dans ce domaine particulier,
ils complètent parfaitement nos propres sources.
Critique des travaux au sujet de la problématique
de la marginalisation
La situation économique de la région du Haut-Sénégal est souvent liée au
econtexte économique de la fin du XIX siècle, marqué à la fois par la crise de
la gomme, par le délaissement du fleuve (principale voie de communication,
de pénétration et de commerce) et par l’établissement du chemin de fer
autour duquel se développe la culture de l’arachide. Ces changements, bien
que fatals à l’économie des deux régions, brouillent la visibilité sur les
raisons effectives de leur marginalisation économique globale sur la longue
durée. Cette tendance est toutefois aisée à comprendre parce que, d’une part,
ces circonstances ont effectivement mis fin à la période de « prospérité
agricole et commerciale », et que, d’autre part, l’on ne dispose pas vraiment
de travaux historiques portant sur ces régions, circonscrits dans le contexte

79 André Rançon, Le Bondou. Étude de géographie et d’histoire soudaniennes de 1681 à nos
jours, Bordeaux, Imprimerie G. Gounouilhou, 1894.
80 Michael A. Gomez, Pragmatism in the Age of Jihad. The Precolonial State of Bundu,
Cambridge, Cambridge University Press, 1992.
49 colonial ou postcolonial, permettant d’appréhender la complexité de leurs
évolutions.
C’est dans ce contexte bien particulier de régression économique de la fin
edu XIX siècle qu’Adrian Adams inscrit l’origine des migrations massives
enregistrées en milieu soninké. Pour cet auteur, les migrations sont
indissociables du changement économique brusque intervenu à cette époque
et matérialisé par le déclin des établissements commerciaux à la suite du
déplacement de l’axe du commerce colonial : « La décision d’établir une
liaison directe Dakar-Niger, en rapport avec le développement de Dakar aux
dépens de Saint-Louis, rendit définitive la mise en écart économique du
81fleuve désormais périphérique par rapport aux terres arachidières. » Dans
un article intitulé Bakel sous les cendres de l’oubli, Ibrahima Diaman
Bathily, conclut que « le commerce [est] mort à Bakel comme dans toute la
vallée du fleuve Sénégal, tué par la suppression des convois organisés de
nombreux chalands, la suppression des bateaux, le travail intense […].
Alors, les commerçants ont fermé boutique pour s’installer aux escales du D.
N. [Dakar-Niger]. Les administrateurs, craignant l’isolement, la nostalgie et
l’incurie les ont suivis. Les enfants du pays désireux d’exercer pleinement
82leur activité ont également subi l’attraction » .
Pape Syr Diagne et André Lericollais abordent le problème économique
de cette région dans le même sens, en l’associant, comme les auteurs
précédents, à la délocalisation de l’activité économique un peu plus au sud, à
la faveur de la création du rail et du développement de la culture de
l’arachide : « À l’époque coloniale, l’activité économique se déplace vers le
Sud sous l’effet du développement de la culture de l’arachide et de la
83construction du chemin de fer. » Dans sa thèse de doctorat d’État, intitulé
84Guerriers, tributaires et marchands , A. Bathily reconnaît l’impact de ce
dernier élément sur l’économie du Gadiaga et de l’ensemble de l’axe du
fleuve Sénégal. Il pousse plus loin la réflexion en rappelant les conséquences
des changements liés à la progression de la domination politique et
commerciale française sur le Haut-Sénégal-Niger (Soudan français). À la
faveur de cette progression, des villes comme Kayes et Médine ont pris le
relais de Bakel. Toutefois, « cette baisse de l’activité économique coloniale
[de manière générale] se traduisit par le marasme de toute la haute vallée,
celle-ci fut transformée en pourvoyeuse de main-d’œuvre pour les nouveaux

81 Adrian Adams, Le long voyage des gens du fleuve, Paris, Maspero, 1977, p. 47.
82 Ibrahima Diaman Bathily, « Bakel dans les cendres de l’oubli », annoté par Abdoulaye
O Bathily, Dakar, Bulletin de l’IFAN, série B, tome XXXI, n 1, janvier 1969, pp. 95-99.
83 Pape Syr Diagne et André Lericollais, « La vallée du Sénégal », in Paul Pélissier (dir.),
Atlas du Sénégal, Éditions Jeune Afrique, 1980, pp. 58-60.
84 Abdoulaye Bathily, « Guerriers, tributaires et marchands : le Gadiaga (ou Galam), "pays de
l’or". Le développement et la régression d’une formation économique et sociale sénégalaise
(C. 8-19 siècles) », Dakar, Université de Dakar, 1985 [thèse de doctorat d’État es lettre,
Histoire], p. 705.
50 pôles de croissance de l’économie coloniale ». Les auteurs sont unanimes sur
le fait que le changement économique intervenu a pour conséquence sociale
majeure le déclenchement de mouvements migratoires.
En revanche, ces mouvements migratoires constituent pour Jean-Yves
Weigel le point de départ du problème et non le point d’achèvement : il
aborde la question de façon plutôt originale en allant, du point de vue de la
démarche, à contre-courant des travaux précédemment cités. Les départs
massifs provoqués par des bouleversements sociaux comme l’abolition de
l’esclavage auraient, selon lui, progressivement entraîné cette région dans
une dynamique régressive. Son ouvrage intitulé Migration et production
domestique des Soninké du Sénégal est le seul qui perçoit dans la régression
économique la conséquence des flux migratoires. Ce faisant, l’émigration
n’est non pas la conséquence du changement économique intervenu mais la
cause : « Cette mobilisation forcée, puis spontanée s’est accompagnée d’un
déclin de l’économie régionale dû principalement à l’absence de plus en plus
pesante de la force de travail à la suite de l’élargissement des flux
migratoires, et de la désorganisation du système productif, à la suite de la
libération des esclaves, enfin à l’abandon de spéculations non
concurren85tielles (arachides, coton). » Il analyse donc le problème sous l’angle de la
carence de main-d’œuvre au niveau local. C’est une démarche qui inspire
l’idée qu’il y a effectivement un cercle vicieux de la marginalisation donnant
du mal à démêler causes et conséquences de la situation économique de ces
régions.
Au cours des années 1980, plusieurs articles sont publiés sur la vallée du
fleuve par les chercheurs de l’ORSTOM (IRD). Réalisés entre autres par A.
Lericollais, J-Y. Weigel, P. Bonnefond, J. Caneill et P. Lavigne-Delville, ils
sont essentiellement centrés sur la problématique des aménagements
agricoles depuis les indépendances. Ils nous ont permis d’accéder à une
lisibilité certaine des problèmes rencontrés par les différentes politiques de
« mise en valeur » postcoloniales de la vallée. La caractéristique commune à
ces articles est d’avoir montré les limites de ces différents projets, mais
également de celles des organismes créés pour les gérer. La SAED (Société
d’Aménagement d’Exploitation des Terres du Delta), bien plus efficace que
l’OAV (Organisation autonome de la vallée), est restée largement en deçà
86des objectifs fixés, à cause des problèmes humains, matériels, financiers et
87de l’impact de la sécheresse des années 1970.

85 Jean-Yves Weigel, Migration et production domestique, op.cit., p. 22.
86 Philippe Bonnefond et Jacques Caneill, « Système de cultures irriguées et unités de
production paysannes sur la rive gauche du fleuve Sénégal », in Philippe Bonnefond (dir.), La
vallée du fleuve Sénégal et ses aménagements, Paris, OSRTOM, décembre 1981, pp. 15-36.
87 Xavier Le Roy, « Agriculture irriguée et inégalités sociales dans la vallée du fleuve
Sénégal », Communication au séminaire PCSI, "Coordination hydraulique et justice sociale",
Montpellier, 25-26 novembre 2004.
51 En effet, la problématique de ces travaux, circonscrite sur des périodes
plus récentes que celles de A. Adams, A. Bathily, P.S. Diagne, A. Lericollais
et J.-Y. Weigel prouvent que la question de la régression économique de la
vallée du fleuve est plus complexe que l’explication fondée sur le binôme
constitué par le délaissement de l’axe fluvial et le déplacement du centre de
gravité de l’économie à la faveur de la création du rail. Ces données sont
certes pertinentes pour expliquer le coup d’arrêt donné à la phase de
« prospérité économique », mais ne peuvent être tenues pour responsables du
maintien dans la longue durée de la marginalisation socio-économique des
régions étudiées. Les travaux d’A. Bathily s’arrêtent au seuil de la période
coloniale, les autres sont réalisés soit par des sociologues, soit par des
géographes dont la démarche manque de profondeur historique.
C’est pour cette raison que nous inscrivons cet ouvrage dans la
perspective d’une analyse complète et systématique de tous les faits historiques
importants susceptibles d’aider à la compréhension de l’histoire économique
et sociale du Boundou et du Gadiaga ; une histoire de leur marginalisation
dans la longue durée, d’où une question clé : quelles sont les différentes
visions et pratiques qui ont favorisé leur relégation à la périphérie tant
pendant la période coloniale que sous les élites postcoloniales ? Nous
procédons aussi à la comparaison des différences d’évolution entre deux
régions, tout en essayant de comprendre les raisons des changements et des
non-changements de part et d’autre. Il est intéressant de produire des
recherches sur les territoires coloniaux, comme c’est le cas depuis plusieurs
années, mais les comparaisons dans ce domaine sont plutôt rares. Ceci
amène parfois à tout confondre. Or tous les territoires ou toutes les régions,
bien qu’ils aient été sous l’empire d’une même puissance, n’ont pas toujours
connu la même évolution. Ces destins différents durant la période coloniale
pourraient également nourrir leur parcours postcolonial.
On dénombre finalement peu de travaux d’autorité sur les deux régions
étudiées : la marginalisation économique et sociale engendre une «
marginalisation scientifique », c'est-à-dire une forme de négligence chronique du
point de vue de la recherche, aussi ancienne que celle dont elle procède.
L’apport des publications existantes est notable pour ce qui relève de la
compréhension de la période précoloniale, mais négligeable pour ce qui
concerne les périodes coloniale et postcoloniale, qui suscitent seulement
quelques travaux sur le Gadiaga ; il s’agit essentiellement d’articles publiés
sur les questions migratoires. Des séquences importantes de l’histoire
contemporaine des deux régions restent un mystère dans la plupart des cas ;
cela confère aux sources, notamment aux sources écrites, les plus
nombreuses et les plus régulières de la période concernée, un rôle éminemment
important. La complémentarité entre ces dernières et la littérature existante
permet de saisir les différentes évolutions enregistrées par les régions
considérées et surtout les raisons historiques de leur situation économique et
les effets sociaux subséquents.
52 Les sources écrites
Le sujet choisi constitue un diagnostic de la situation dynamique de deux
régions de la conquête coloniale à la décolonisation. Ce diagnostic, pour être
établi, requiert une analyse quantitative et qualitative des activités
marquantes de cette période. En d’autres termes, pour rendre compte de la
complexité du rapport entre les décisions politiques, les transformations
économiques, les changements sociaux et les évolutions de comportement
dans les sociétés étudiées, il est indispensable de passer en revue tous les
documents concernant la vie politique et administrative, l’activité
économique, la politique sociale des autorités politiques de 1885 à 1980.
Cela revient à dépouiller le maximum de dossiers intéressants directement le
cercle de Bakel (devenu département de Bakel à partir des années 1960),
unité administrative regroupant jusqu’à ce jour le Gadiaga et le Boundou.
Les rapports administratifs, les dossiers de commerce, les documents
concernant les programmes économiques et sociaux ont été
systématiquement exploités. Nous nous sommes également intéressés aux dossiers
généraux, comme les actes administratifs (arrêtés, décisions, circulaires,
etc.). Pour la même préoccupation, les publications du gouvernement local
de l’AOF ou de la métropole ont également été utilisées. Leur exploitation
s’est d’ailleurs avérée intéressante.
Pour la période postcoloniale, les dossiers concernant la planification
économique au ministère de l’Économie et des Finances sont également
utilisés. Ces documents comportent des projets nationaux, des projets
régionaux et des bilans semestriels d’exécution des programmes. C’est une
nomenclature intéressante pour le chercheur qui tente de suivre l’évolution
de la situation économique et sociale. Les documents portant sur les projets
donnent une bonne visibilité sur les programmes prévus pour une région
donnée et le bilan permet de voir ce qui est réellement effectué. Beaucoup de
données manquent à cause d’un problème de classement et surtout à cause
de l’ignorance de la valeur de telles sources. Les documents concernant les
bilans ont-ils été volontairement retirés ? Les documents « perdus »
concernent le premier plan, le deuxième et une partie du troisième.
Les différents séjours aux Archives nationales du Sénégal (ANS) ont
ainsi permis de consulter un nombre élevé de dossiers en rapport avec la
circonscription administrative de Bakel, avec la colonie et la République du
Sénégal. Les dossiers consultés aux Archives nationales d’outre-mer
(ANOM) d’Aix-en-Provence ont complété certains aspects de ce travail et
permis, grâce à des correspondances inédites entre les représentants du
commerce et les autorités coloniales, d’avoir une autre lecture du
mouvement de Dramé. Les recherches effectuées au Service historique de la
Défense (SHD) à Vincennes (Paris) sont consacrées à la navigation sur le
eSénégal et aux groupes de marins africains à la fin du XIX siècle.
53 Au Sénégal, les premières étapes de l’enquête documentaire ont porté sur
88la consultation des rapports de mission , des monographies et des notices
89historiques dressées par des administrateurs ou des militaires en mission .
On les retrouve aussi dans les répertoires Sénégal et dépendances de
l’ANOM. Les monographies et des notices portent parfois la trace des
traditions orales des régions étudiées. La Notice historique du pays du
90Boundou du capitaine Roux, commandant de cercle de Bakel, refait toute
l’histoire politique du Boundou, du règne de Malick Sy, le fondateur, à celui
de Boubacar Saada Sy (un des plus proches alliés de la France dans la
91région). La Monographie du cercle de Bakel établie par l’administrateur
Brunot est un condensé de l’histoire politique, économique et sociale du
cercle de Bakel des origines à 1911. Cette étude est complétée par celle de
Riembau, son successeur, intitulée Formation historique et ethnique des
92provinces du cercle de Bakel . Nous avons ici les premiers « textes écrits »
sur le Boundou et le Gadiaga. Ils se réfèrent donc beaucoup aux « textes
oraux » et se sont avérés comme des sources précieuses pour ce travail.
Des récits de voyage et d’autres publications anciennes sont également
exploités. Les récits produits sur la Sénégambie se sont généralement
intéressés au Boundou et au Gadiaga. Leur localisation entre le Sénégal et la
Gambie – une position importante du point de vue des relations
commerciales – leur a valu un intérêt particulier. Aussi le Voyage dans l’intérieur de
93l’Afrique de Mungo Park et l’ouvrage du même titre de Gaspard Théodore
94Mollien , constituent-ils des sources importantes pour la période considérée.
Ils évoquent l’organisation politique des États, les rapports avec les pays
voisins, les mœurs, le milieu physique, la situation de l’agriculture, le
commerce, l’esclavage. En somme, ces récits de voyage abondent
d’informations diverses sur tous les pays traversés. Par ailleurs, les ouvrages

88 ANS, 1G101, Mission du capitaine Dorr dans le Boundou, 1888 ; 1G 151, Mission de
l’inspecteur Picanon au Sénégal, 1890 ; 1G 241, Rapport de voyage du « Bafing » sur le
Sénégal, 1898 ; 1G 261, Rapport de voyage de Cromie, consul d’Angleterre dans le
HautSénégal-Niger, 1904 ; 1G 266, Mission agronomique de M. Freitas, 1909 ; 1G 269, Mission
géologique de Hubert au Sénégal, 1911 ; 1G 275, Mission Legrand, 1916.
89 ANS, 1G 135, Notice historique du Boundou par le capitaine Roux, 1893 ; 1G 156, Notices
historiques et géographiques sur la région du Sahel par le capitaine Latirgue ; 1G 297,
Rapport de William Ponty sur la situation politique au Haut-Sénégal et au Moyen-Niger,
1903.
90 ANS, 1G78, « Notice historique du pays du Boundou jusqu’à la fin du règne de Boubacar
Saada (1885) », par le capitaine Roux, commandant de cercle de Bakel.
91 ANS, 10D5/004, « Monographie du cercle de Bakel », par Brunot, 1911.
92 ANS, 10D5/004, M. Riembau, « Formation historique et ethnique des provinces du cercle
de Bakel », 1911.
93Mungo Park, Voyage dans l’intérieur de l’Afrique, Paris, La Découverte, 1980.
94 Hubert Deschamps, L’Afrique occidentale en 1818 vue par Gaspard Théodore Mollien,
Paris, Calmann-Lévy, 1967.
54 95 96 97de Louis Léon Faidherbe , de Prosper Cultru , de Félix Brigaud et de
ceux qui ont directement travaillé sur les sociétés du Haut-Sénégal, comme
98 99Jules-Hubert Saint-Père et Rançon , donnent des informations variées sur
les sociétés concernées. L’ouvrage de Saint-Père, bien que portant sur Les
Sarakollés du Guidimakha, est extensible à d’autres sociétés soninkées dont
celle du Gadiaga, parce qu’on y trouve des caractères communs à l’ensemble
des pays soninkés. Celui du docteur Rançon s’est beaucoup inspiré du travail
du capitaine Roux. Des informations complémentaires sont cependant
apportées, elles portent surtout sur le déroulement du commerce précolonial,
sur les conséquences politiques de la guerre sainte menée par El Hadji
Oumar.
À propos des sources écrites, les documents d’archives sont toutefois les
plus utilisés. La masse d’informations contenues dans les dossiers du 1G est
complétée par les données recueillies dans d’autres sous-séries, notamment
la sous-série 2B (ANS) regroupant les correspondances départ du
gouverneur au ministre et la 10D1 portant en partie sur les traités et conventions
entre la France et les royaumes du Haut-Sénégal. Cette première étape
procure des renseignements importants sur la période et les événements
précédant la mise en place effective de l’administration coloniale. Ensuite,
pour étudier la phase d’application de l’autorité coloniale, nous avons eu
recours aux rapports périodiques allant de 1902 à 1959. Ils sont
systématiquement dépouillés. Ce sont des dossiers relativement peu volumineux,
allant de deux à une centaine de folios. Ensuite, en fonction des questions
traitées, de leur complexité, d’autres types d’informations et données sont
engagées dans le travail. Cette démarche explique l’importance et la variété
des dossiers consultés : Justice (série M), Santé (H), Enseignement (sous la
mention J jusqu’en 1920, puis O à partir de cette date), Travaux publics (P),
Politique et administration générale (G), Travail, main-d’œuvre et esclavage
(K), Affaires économiques (Q), Affaires agricoles (R), Finances (T), etc. En
passant de l’ère coloniale à la période de l’indépendance, on passe également
de l’abondance de documents à leur inexplicable rareté.
Les rapports administratifs des différents services de la République sont
encore inaccessibles, soit parce qu’ils ne sont pas mis à la disposition de la
direction des archives, soit parce qu’ils ne sont pas organisés en versements,
mais « déversés », autrement dit, déposés sans traitement ; dans cet état, ils
sont inexploitables. La seule exception concerne les documents de la

95 Louis-Léon Faidherbe, Vocabulaire d’environ 1500 mots français avec leurs
correspondants en ouolof de Saint-Louis, en poular (haalpular) du Fouta, en soninké (sarakhollé) de
Bakel, Paris, AUPELF, CNRS, INLCO, 1976.
96 e Prosper Cultru, Histoire du Sénégal du XV siècle à 1870, Grenoble, Université des langues
et des lettres, 1983.
97 Félix Brigaud, Histoire traditionnelle du Sénégal, Amsterdam, Swets et Zeitlinger, 1970.
98 Jules-Hubert Saint-Père, Les Sarakollés du Guidimakha, Paris, Émile Larose, 1925.
99 André Rançon, op.cit.
55 Présidence du Conseil, à travers lesquels nous avons recueilli beaucoup
d’informations sur les structures de l’État chargées d’accompagner la
politique de développement économique et social formulée dans les projets
des Plans quadriennaux. Néanmoins, plus de cinq cents dossiers ont été
dépouillés en intégralité, toutes périodes confondues. Toutes les
consultations n’ont pas été fructueuses et certaines informations recueillies n’ont
finalement pas servi ce travail.
Les sources écrites sont d’une richesse inestimable en informations. Dans
le cadre de l’analyse d’une situation économique et sociale, elles sont
irremplaçables pour la datation ou pour l’évaluation des faits. Ainsi, pour
toute étude concernant la période coloniale et postcoloniale, impliquant
l’analyse des données économiques en particulier, le recours à ce type de
sources est tout simplement indispensable. Toutefois, c’est en les croisant
avec d’autres sources, comme les sources orales, qu’elles permettent une
analyse plus pertinente des faits et de serrer de plus près la vérité scientifique
recherchée. Sans cette confrontation, le chercheur sur l’histoire de l’Afrique
part avec une vision unilatérale des faits, celle produite par la puissance
coloniale, administration coloniale ou secteur privé colonial, qui ne prend
pas toujours en compte l’opinion des masses. Par ailleurs, quelques lacunes
sont discernées dans les sources d’archive. Elles sont peu orientées vers
l’investigation sociale, avec pratiquement aucune approche sociologique,
alors que cette vision aurait pu faciliter l’élaboration de travaux
scientifiques, spécifiquement consacrés à l’organisation sociale, aux rapports
sociaux, à la famille, aux savoirs et aux savoir-faire locaux, à l’histoire des
pratiques. Les premiers travaux scientifiques postcoloniaux consacrés
100 101presque entièrement ou partiellement à ces questions sont
exclusivement fondés sur des sources orales, et rarement sur les monographies
dressées par les administrateurs invoquant succinctement les questions
sociales. Pour toutes ces raisons, on ne peut pas se passer des sources orales
en vue d’une analyse approfondie des questions sociales. Par contre, dans le
domaine de l’éducation, des inspections autour de l’école coranique ont été
conduites par des instituteurs indigènes ou des fonctionnaires coloniaux dont
les rapports étaient destinés à évaluer ou à réformer les méthodes
102d’enseignement . En ajoutant à ces rapports les travaux de Marty sur

100 Yaya Wane, Les Haalpulars du Fouta Tooro (Sénégal). Stratification et structure
familiale, CNRS, Dakar, IFAN, novembre 1966. Oumar Ba, « Les peuls du Fouta Toro à
travers leurs traditions nationales orale et écrite », Paris, Université de Paris
PanthéonSorbonne, 1972 [Thèse de doctorat d’histoire]. Mamadou Diwara, La graine de la parole,
Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 1990.
101 Oumar Kane, La première hégémonie peule. Le Fuuta Toro de Koli te ŋella à almami
Abdul, Paris, Dakar, Karthala, Presses universitaires de Dakar, 2004.
102 ANS, J86, Rapport de Paul Marty sur les écoles coraniques [s. d.]. ANS, J86, Rapport
d’inspection de Souleymane Seck sur les écoles coraniques [s. d.]. ANS, O664 (31), Enquête
préliminaire sur le village de Dembakané, par Amadou Moctar Mbow, chef du bureau
d’éducation de base du Sénégal, mars 1954. ANS, O664 (31), Enquête préliminaire sur le
56 l’Islam au Sénégal, on peut s’assurer que l’éducation traditionnelle est l’une
103des questions de société les mieux étudiées sous l’ère coloniale .
Sur certaines questions, les archives sont pauvres en données
quantitatives. Il est impossible, par exemple, de procéder à une évaluation
quantitative du phénomène migratoire en partance du cercle de Bakel. Cela a
limité notre intérêt pour cette question à la seule étude qualitative. En clair,
nous avons privilégié l’analyse des causes de l’accroissement du
phénomène, les destinations et l’organisation familiale de l’émigration. Les rares
chiffres utilisés sur cette question sont tirés des tableaux du recensement ou
des rôles d’impôts. Il n’est pas rare cependant de relever des discontinuités
mêmes pour ces activités essentiellement fondées sur des données concrètes.
Les effets des bouleversements politiques, par exemple, se ressentent sur la
régularité des statistiques. Dans les rapports de cercle, le compte rendu des
activités commerciales et agricoles est résumé en période de conflit ; les
dossiers volumineux laissent place à des documents synthétisés et pauvres en
chiffres. Ce constat est frappant en observant les rapports périodiques des
administrateurs de Bakel dans les intervalles 1914-1918 et 1939-1945 et de
Goudiry pendant la mobilisation de 1939-1945. En ces périodes
particulières, les sources d’archive présentent à peu près les mêmes problèmes que
les sources orales, en l’occurrence la carence de données chiffrées.
Les problèmes posés par les sources d’archives
Les difficultés dans la phase de collecte des sources sont nombreuses et
diverses. La collecte des documents d’archives a été satisfaisante dans
l’ensemble. Néanmoins, des problèmes résident dans l’inaccessibilité de
certains dossiers déclarés perdus et le non-classement des documents
administratifs à partir de 1960. Il est, pour le moment, plus difficile de
travailler sur la période postcoloniale que sur la période coloniale, pour aussi
incompréhensible que cela puisse paraître. Il est important donc de relever
les obstacles rencontrés dans le traitement des questions relevant de la
période postcoloniale. La collecte de l’information nécessaire à la
connaissance de la politique économique nationale et régionale et des
évolutions périodiques enregistrées dans ce domaine est malaisée. Par
conséquent, l’écriture de l’histoire du Sénégal postcolonial est aujourd’hui
une tâche hardie d’autant que les matériaux dont dispose l’historien ne sont
pas toujours les meilleurs possible, notamment dans le contexte d’une
recherche assez spécifique. Comparativement aux sources coloniales
comportant une variété de rapports périodiques, d’études, de monographies,

village de Sénoudébou (Boundou), par Amadou Moctar Mbow, chef du bureau d’éducation de
base du Sénégal, avril 1954.
103 Paul Marty, Études sur l’Islam au Sénégal, Paris, Ernest Leroux, 1917. ANS, J86, Rapport
de Paul Marty sur les écoles coraniques, op.cit.
57 le chercheur ne dispose plus souvent, pour la période postcoloniale, que de
documents généraux, surtout non ponctuels. Il s’agit souvent de rapports sur
les prévisions budgétaires et les investissements des plans quadriennaux, les
rapports de synthèse préliminaires des mêmes et les bulletins
d’information sur l’exécution des travaux.
Autant la quantité et la variété des documents coloniaux nous ont permis
de suivre pas à pas l’évolution de l’entreprise coloniale dans le Boundou et
le Gadiaga autant la rareté des documents nous prive de ce privilège pour la
période postcoloniale. Les politiques régionales de développement
économique et social depuis 1958 (date marquant le début de l’autonomie
interne) sont moins bien connues tant dans leur évolution que dans leur
impact. La carence de documents est encore plus évidente pour les régions
enclavées comme le Sénégal oriental. Les rapports périodiques administratifs
dont nous regrettons l’indisponibilité existent en réalité, mais n’ont jamais
été classés. Babacar N’Diaye, ancien directeur des Archives nationales du
Sénégal, nous confie que les documents ont été « déversés » au lieu d’être
versés à la Direction des archives. Le défaut de classement de documents si
précieux ne nous permet pas de donner à notre analyse régionale toute la
profondeur qu’elle aurait pu avoir. Il sera plutôt question de traiter le
problème en ayant à l’idée qu’il s’agit des premières étapes d’un champ de
recherche si intéressant et si vaste. Les documents des archives du ministère
de l’Économie du Sénégal constituent les sources essentielles pour cette
partie. Sont également associés à l’élaboration de ce travail, les rapports de
synthèse établis par les gouverneurs de région ou par des élèves de l’ENAS,
l’École nationale d'administration du Sénégal. Ces derniers documents sont
établis pour relever des spécificités régionales et locales, mais ne sont
d’aucune manière exhaustifs. Autrement dit, bien qu’intéressants, ils restent
concis et insuffisants puisque établis tous les quatre ans, avant la mise en
exécution d’un Plan quadriennal, et portent sur une ou deux dizaines de
pages.
La richesse des sources écrites en données quantitatives permet
d’observer les évolutions enregistrées sur une bonne partie du champ
temporel couvert par ce travail ; cependant, du point de vue de l’histoire
sociale nos sources écrites sont moins intéressantes, et confèrent ainsi aux
sources orales un rôle éminemment significatif.
3. Sources orales, méthodologie et problèmes
Certes, cette recherche repose sur une exploitation croisée des sources
orales et écrites, mais le souci de marquer au mieux les évolutions – et de
montrer la démarche adoptée dans certains cas – a exigé de nous une plus
ample utilisation de ces dernières. Le degré de précision des sources orales
s’affaiblit d’ailleurs en remontant le temps. Dans l’ensemble, la
prédomi58 nance avérée des sources écrites dans cet ouvrage n’est qu’une mise en
évidence des problèmes longtemps évoqués des sources orales en termes de
données statistiques et de repères chronologiques. Ces dernières ont
généralement tendance à être considérées comme le talon d’Achille des
104sources orales. Un « chronophile » comme Yves Person disait à propos du
rapport entre ces sources et la chronologie : « S’il y a un point où la tradition
orale paraît particulièrement faillible, et où effectivement elle a permis
d’incroyables erreurs chez beaucoup de ses utilisateurs, c’est la chronologie.
De là vient, selon nous, l’essentiel du mépris où les historiens la tiennent,
car, enfin, qu’est l’histoire sinon l’étude de l’évolution des sociétés
humaines dans le temps ? – Pas d’histoire sans chronologie. – Il faut donc
105commencer par là, sous peine de construire notre palais sur du sable. » Il
arrive que les historiens accordent la priorité aux sources écrites dans une
démarche incarnant une évolution ou tendant à situer les faits dans leur
106contexte exact . Sans être positiviste, nous pouvons dire, sur observation,
que les sources écrites offrent plus de possibilités d’accès à des statistiques
régulières, mais aussi à des dates fiables pour la « contextualisation » des
faits. Néanmoins, sans les sources orales certaines questions de ce travail
manqueraient sûrement de réponse, notamment les aspects sociaux de la
problématique, mais également certaines questions d’ordre économique à
propos desquelles les sources écrites offrent des informations lacunaires.
Nous avons personnellement rencontré (dans le cadre des témoignages
rétrospectifs) des informateurs à la mémoire vive, datant aisément chacun
des faits relatés ; nous les considérons d’ailleurs comme une catégorie
particulière intéressante d’informateurs. D’importantes informations
théoriques peuvent être puisées des sources orales ; elles sont intéressantes et
consistantes sur les questions sociales, sur l’émigration, sur les rapports
divers avec l’administration coloniale (méthodes coloniales, fiscalité, travail
forcé, gestion des crises de subsistances…), ou encore sur le fonctionnement
des structures mises en place par l’État du Sénégal dans le cadre de sa
politique de développement. Peut-être insiste-t-on donc un peu trop sur le
rôle de la chronologie au risque d’altérer la valeur réelle de cette source ou
de reléguer au second plan sa dimension cognitive. Tout compte fait, les
sources orales n’ont pas fonction de servir ici de sources complémentaires,
quels que soient les problèmes qu’on leur connaît, mais plutôt, comme le dit

104 Joseph Ki-Zerbo, Histoire générale de l’Afrique noire d’hier à demain, Paris, Hatier, 1978,
p. 17. Il qualifie de « chronophiles » les historiens qui croient à l’impossibilité de faire de
l’histoire sans chronologie.
105 Yves Person, « Tradition orale et chronologie », Cahiers d’études africaines, volume 2,
n°7, 1962, p. 462.
106 Chastanet Monique, « Crises et régulation en pays Soninké (Sénégal) depuis le milieu du
eXIX siècle », Cahiers des sciences humaines, 27 (1-2), 1991, pp. 132-133.
59 107Bernard Salvaing, « des sources historiques à part entière » , même si la
force de ce travail repose sur les sources écrites.
Présentation du terrain d’enquête
Notre terrain d’enquête principal correspond aussi à celui qui nous sert
d’analyseur dans ce travail, c'est-à-dire les pays du Boundou et du Gadiaga.
Le Boundou est vaste et plus peuplé que le Gadiaga. Mais, dans son
ensemble, la zone étudiée est constituée d’un peu plus de deux cents villages
et hameaux, dont les plus importants se situent généralement dans les
108Goyes , exception faite des localités comme Kidira, Goudiry et Kothiary.
Chacune des deux régions dispose d’un groupe sociolinguistique majoritaire
qui fait écran des minorités éparpillées dans le pays.
Que les informateurs aient été rencontrés dans les villages, à Dakar ou à
Paris, ils ont tous – ou presque tous – en commun d’appartenir à la région
étudiée. Ces enquêtes ont été réalisées entre 2000 et 2010, à la fois pour les
besoins de notre thèse de doctorat et des travaux académiques antérieurs
(mémoires de master I et II). Les informations obtenues ont ainsi nécessité
quatre séjours sur le terrain et plusieurs rencontres organisées à Paris entre
2005 et 2010. Dans le cadre de la collecte des informations, l’occupation du
terrain a été délibérément déséquilibrée : nous avons rencontré plus
d’informateurs au Boundou qu’au Gadiaga. Ce choix repose sur deux raisons
essentielles : il n’y a qu’un nombre négligeable de travaux sur le Boundou, à
la différence du Gadiaga, où le chercheur a accès, en dehors des sources
écrites, à quelques ouvrages et articles. Ces travaux sur le Gadiaga
permettent d’accéder directement à une quantité variée de sources orales (à
109travers notamment les publications d’A. Bathily ). La seconde raison se
trouve dans la relative facilité d’accéder à des informateurs soninkés en
France. Pour ces deux raisons, les enquêtes ont été intensifiées plus au
Boundou qu’au Gadiaga sur le terrain. Ainsi, dans la première région,
certains informateurs ont été rencontrés par deux ou trois fois en fonction
d’abord de leur disponibilité, de l’intérêt des questions abordées avec eux et
de la masse d’informations qu’ils sont en mesure de transmettre.
Au Boundou, la majorité des entretiens a été réalisée sur place. Étant
donnée l’impossibilité matérielle de parcourir tout le pays, le choix des
villages s’est effectué sur la base d’un certain nombre de critères : la place

107 Bernard Salvaing, Préface de Monique Chastanet et Jean-Pierre Chrétien (dir.), Entre la
parole et l’écrit. Contribution à l’histoire de l’Afrique, Paris, Karthala, 2008, pp. 7-15.
108 Le Gadiaga comporte deux provinces : le Goye supérieur, ayant pour centre Yaféra, et le
Goye inférieur dont le chef-lieu est Tuabou (résidence du Tounka du Gadiaga, puis du chef de
canton).
109 Abdoulaye Bathily, « Guerriers, tributaires et marchands », op.cit. Abdoulaye Bathily, Les
portes de l’or, op.cit. Abdoulaye Bathily, « Notice socio-historique sur l’ancien royaume
soninké du Gadiaga », Bulletin de l’IFAN, XXI, 1969, pp. 31-104.
60 occupée par la localité dans l’histoire de la région (Bélé, Mamandaw, Saré,
Sénoudébou, Gabou), la présence de traditionnistes confirmés (Saré, Wouro Himmadou), la présence relativement importante
d’anciens combattants (Kidira), la nature de villages dominés par un groupe
statutaire ou socioprofessionnel (Gourel Diawbé, Sinthiou Fissa, Diboli
Foulbé). À Paris, des personnes originaires de Dialiguel et de Ndjimbé, de
Kidira et de Séling ont également été interrogées.
Pour ce qui concerne les sources orales sur le Gadiaga, la plus importante
partie de la collecte s’est faite en dehors de la région. Sur le terrain, nous
nous sommes rendu à Tuabou, le village des tunkalemmu (aristocrates), à
Bakel, l’ancien chef-lieu de cercle, un des plus vieux centres commerciaux
110du Haut-Fleuve, localité des Njaayganko . Nous avons effectué un séjour à
Kounghany, l’un des villages les plus anciens du Goye, majoritairement
habité par des moodinu (marabouts), et à Bemma, village de liberté, occupé
par des descendants d’esclaves libérés par l’administration coloniale.
111L’ouvrage de Mamadou Diawara a exigé de repenser notre méthode de
collecte en variant autant que possible les informateurs. Selon lui, certaines
couches de la société disposent d’informations riches qui ne ressortent point
dans les récits officiels des « gens de la bouche » (que nous appelons dans ce
travail « gens de la parole »). Les gens de la bouche sont les artistes et les
artisans. En Afrique, la transmission du passé leur est officiellement
réservée. Pour M. Diawara, même si les autres couches sociales n’ont pas
vocation à mobiliser la masse d’informations sur le passé, il n’en demeure
pas moins vrai qu’elles disposent d’significatives sur ce passé
commun. Il met en évidence la richesse et le caractère privé des informations
112détenues par les personnes de condition servile . C’est pour cette raison
que nous avons jugé utile de diversifier les informateurs. Au-delà de la
diversification des couches sociales, il a été question également d’interroger
les hommes et les femmes de tous les âges.
La méthode d’enquête employée
Que l’on soit étranger ou natif du pays étudié, l’œuvre de collecte de
sources orales débute nécessairement par un travail d’approche centré sur le
repérage des personnes ressources susceptibles de se soumettre à notre
enquête méthodologique. Les premiers pas sur le terrain sont de ce fait
souvent guidés (par les hôtes ou la famille) vers des personnes censées
disposer d’un savoir oral sur le passé de la région, de la localité ou des
familles les composant. Cette phase, où l’historien cherche tout d’abord ses

110 e Des familles N’Diaye originaires du Djolof, installées à Bakel depuis le XIX siècle (cf.
Riembau, « Formation historique et ethnique des provinces du cercle de Bakel », op.cit.)
111 Mamadou Diawara, op.cit.
112 Ibidem, p. 40.
61 113propres repères, est décisive et compliquée en même temps . Les
traditionnistes confirmées ou les « gens de la parole » sont souvent
considérés comme ceux qui maîtrisent le mieux l’histoire officielle. Au sein
des deux sociétés étudiées, sont concernés de part et d’autre, les awlu ɓe
(sing. Gawlo) et les gesere ɓe (sing. gesere), principalement, pour le milieu
haalpulaar, les jaaru (sing. jaare) et les geseru (sing. gesere) équivalent
soninké d’awlu ɓe et de gesere ɓe. Cependant, dès lors que le sujet abordé
exige des informations spécifiques, ce qui oblige à sortir du cadre des
traditions formalisées, ces personnes ne sont point les seules, ni toujours les
mieux placées pour nous indiquer.
De même, certaines périodes sont plus facilement accessibles que
d’autres par les sources orales. Pour les périodes récentes ou relativement
récentes, la masse d’informations disponibles auprès des informateurs est
plus importante que celle de la période précoloniale. Pour cette dernière, les
sources orales sont de moins en moins disponibles du fait de la désaffection
de plus en plus prononcée des traditions orales, qui pourtant demeurent au
114cœur de la culture . Mais, en marge des problèmes de transmission, les
sources orales des périodes lointaines perdent aussi en authenticité en
115rapport avec les « pertes de mémoire et [les] additions explicatives » et/ou
116à cause « du poids du présent social » . En d’autres termes, les
témoignages sur le passé s’altèrent à la fois sous le poids de la transmission et
probablement avec le vécu personnel des différents maillons de la chaîne de
transmission. Pour la période qui nous intéresse dans ce travail, le chercheur
a l’avantage de disposer d’un éventail relativement large de témoins
capables de lui fournir une gamme variée d’informations. Il convient
toutefois de disposer d’une méthode qui favorise le recoupement des
diverses informations afin de discerner le vrai du faux, car, comme la
période précoloniale, les périodes récentes ne manquent pas de témoignages
dénués d’authenticité.
En abordant la phase de collecte des sources orales, il a été question de
procéder d’une part à des enquêtes ciblées qui privilégient certaines
personnes par rapport à d’autres, et, d’autre part, à des enquêtes aléatoires.
Les enquêtes ciblées consistent à rencontrer les acteurs et les témoins directs
d’une situation tandis que la seconde méthode consiste à approcher toutes les
personnes susceptibles de donner des informations sur la période coloniale
ou postcoloniale avec ou sans questionnaire préétabli.

113 Mamadou Diawara, op.cit., p. 158.
114 Jean-Pierre Chrétien, « Pour une historiographie des traditions orales », in Monique
Chastanet et Jean-Pierre Chrétien (dir.), op.cit., p. 25.
115 Jan Vansina, « De la tradition orale. Essai de méthode historique », Tervuren, Belgique
O Annales, série in 8°, Sciences humaines, n 36, 1961, p. 39.
116 Caude-Hèlène Perrot (dir.), Sources orales de l’histoire de l’Afrique, Paris, Publication du
centre régional de publication de Paris, CNRS, 1989, p. 12. m
62 Les enquêtes ciblées ont été réalisées dans le cadre du traitement des
questions en rapport avec le recrutement militaire, le travail forcé, la culture
de l’arachide, les crises alimentaires, le chemin de fer, l’émigration,
l’administration. Avec les anciens combattants, par exemple, nous avons
abordé les méthodes, les conditions et le contexte du recrutement… En
traitant de la question des famines et des crises alimentaires, nous avons
généralement interrogé les témoins sur leur expérience personnelle, sur leur
propre stratégie de lutte pour l’acquisition de la subsistance. La situation
économique et politico-administrative d’après-guerre a figuré aussi parmi les
sujets discutés. Les questions ayant trait aux méthodes administratives
semblent plus abordables du point de vue de la disponibilité des sources.
Mais le sont-elles réellement ? Au Boundou, il a été impossible d’interroger
les anciens chefs, les laamotoo ɓe (sing. laamotoo ɗo) dont les méthodes
117administratives étaient contestées . Laamotoo ɓe signifie littéralement ceux
qui dirigent ; les chefs de cantons des deux Boundou sont choisis parmi cette
catégorie qui a également fourni les almamy avant la mise en place de
l’administration coloniale. Le mot est employé pour désigner l’ensemble des
membres de l’aristocratie politique, hommes et femmes. Laamotoo ɓe ne doit
pas être confondu avec le mot laam ɓe (sing. laam ɗo), qui désigne ceux qui
gouvernent effectivement. La différence entre les deux termes repose donc
sur l’expérience du trône : un roi est un laam ɗo, son successeur, non encore
intronisé ne l’est pas. C’est dans le même ordre qu’on ne peut pas employer,
en principe, laam ɗo pour les femmes, car les règles de transmission du
pouvoir au Boundou les excluent des fonctions politiques.
Le système est patriarcal, c’est-à-dire que la succession s’effectue de père
en fils. Face à la réticence des laamotoo ɓe à répondre à nos questions, nous
avons interrogé les catégories sociales qui leur étaient particulièrement
proches. C’est le cas des awlu ɓe (griots) rencontrés à Sénoudébou,
accompagnateurs privilégiés des almamy et des chefs de cantons. C’est le
cas aussi des watulaa ɓe (sing. batula), la force de répression des chefs de
cantons, exécuteurs des sentences et des punitions prononcées par ces
derniers. La plupart des watulaa ɓe sont des maccu ɓe (esclaves).
Concernant le travail forcé, les entretiens ont été organisés soit autour des
acteurs de cette contrainte administrative, soit autour d’un membre de leur
famille. Aussi l’enjeu des enquêtes ciblées et thématiques consiste-t-il à
recueillir le témoignage des sources proches d’une situation. Ceux-ci, les
acteurs notamment, sont capables de livrer des témoignages subtils liés à
l’activité pratiquée. C’est d’ailleurs ceux-là que Yves Maussen et Thomas
Gomart considèrent comme des témoins au vrai sens du mot, quand ils
écrivent : « Il s’agit pour le témoin de rendre compte de sa propre

117 Major W. Gray et Dochard, Voyage dans l’Afrique occidentale pendant les années 1818,
1819, 1820 et 1821 depuis la rivière de la Gambie jusqu’au Niger en traversant les États de
Woolli, Bondoo, Galam, Kasson, Karta et Firdou, Paris, Avril de Gastel, 1926, p. 16.
63 expérience. Dans cette mesure, il n’existe que dans et par sa fonction : en
dehors de l’acte de témoigner, en dehors de la réactualisation d’un passé plus
ou moins défini, il n’y a en effet pas de témoin, mais seulement des
observateurs, fortuits ou expérimentés. C’est-à-dire qu’il n’y a pas, stricto
sensu, de témoin qui se constitue par le fait même de l’expérience de ce dont
il va témoigner, mais seulement par le témoignage qu’il en porte. Le fait de
l’avoir vécue en est une condition. La capacité d’en rendre compte en est une
118autre. »
Ceux que nous appelons les sources proches d’une situation, les acteurs et
les témoins directs, sont a priori les mieux placés pour rendre compte d’un
événement. Cependant, les faits ne sont pas toujours rendus au détail près.
On fait souvent l’économie des phases gênantes ou troublantes d’où un biais
dans l’analyse. C’est à ce niveau-là que les personnes non directement
concernées par un fait peuvent procurer des informations essentielles. Seules
celles-ci sont à mesure de dévoiler et de disséquer les détails indésirables qui
parsèment la vie de beaucoup de personnes, en rapport avec leurs activités.
Dans les sociétés étudiées, un natif peut incidemment conserver au fil des
années toute une « base de données » de petits secrets sur des familles ou des
personnes. La production de ces secrets n’est conditionnée par aucune
circonstance particulière ; c’est pour cette raison qu’ils sont parfois connus
de tous, jeunes et vieux. Mais la divulgation en public n’est réservée qu’à
une catégorie de gens entretenant préalablement des rapports particuliers
avec le concerné. Ceux-ci sont souvent des amis (seyliraa ɓe en pulaar,
menja ŋŋu en soninké), des compagnons d’âge (gijiraa ɓe / joota), des cousins
à plaisanterie (dindiraa ɓe / kallungooro). La production requiert toutefois
quelques précautions, toujours nécessaires, pour éviter les incidents. La
réaction plus ou moins vigoureuse par rapport à la révélation du secret
dépend aussi beaucoup de la manière de le divulguer, même si tout se passe
dans le cadre de rapports privilégiés. Les précautions les plus classiques
consistent à dévoiler le secret dans les règles de l’art, sur un ton plaisantin.
Les secrets sont toujours codifiés et le code se limite souvent à une parole
brève : un nom de village, d’animal, d’une chose, une interjection, un
jurement, etc. Cette parole a un rapport plus ou moins direct avec la situation
effectivement vécue par la personne. Pour lever le code, et permettre aux
autres de saisir le contenu du secret – c’est l’objectif premier de la scène –,
celui qui s’attaque au secret promet ou donne une contrepartie. Cette
contrepartie conférant de facto l’autorisation de révéler le secret est appelée
to ŋe chez les Soninkés comme chez les Haalpulaars. En revanche, sans la
compensation, personne n’a selon la coutume le droit de dévoiler les secrets
en public, même de façon amicale, au risque de provoquer des tensions. La
scène peut se dérouler ainsi : interpeller une personne dont on connaît

118 Yves Mausen et Thomas Gomart, « Témoins et témoignages », Hypothèses 1999, Travaux
de l’École doctorale d’histoire, Paris, Publications de la Sorbonne, 2000, p. 71.
64 parfaitement le nom, en disant juste : Kidira (nom de village) ! Cette sorte
d’interpellation attire l’attention de tout le monde parce que chacun se doute
de l’existence d’un secret bien amusant derrière ce nom. Dès que les
conditions sont réunies, suivant les règles que nous venons d’indiquer, celui
qui interpelle commence à dérouler le secret en disant par exemple : en
1942, il a été recruté avec dix personnes, dans le cadre du travail forcé, pour
un chantier situé à Kidira, il a voulu s’échapper en fuyant vers le village
voisin, il a été rattrapé, battu, et contraint faire de double du nombre de
journées de travail initialement prévu. Toute l’histoire se trouve ainsi
synthétisée en un seul mot : Kidira ! Ce secret peut se transmettre sur
plusieurs générations, car les fils ou les petits-fils peuvent également hériter
ce nom et être appelés ainsi à leur tour par leurs camarades d’âge sans que
l’histoire ne sorte de son contexte initial : c’est-à-dire qu’on évoque
l’histoire en partant toujours de la personne actrice de la mésaventure.
L’intérêt de ce « jeu » pour le chercheur issu de ce milieu est justement de
disposer d’une banque de petits secrets, acquis grâce à la culture de la
plaisanterie autour du vécu des personnes. Savoir ce qu’est le travail forcé,
comment il se déroulait, qui l’on choisissait, quels étaient les risques
encourus par les fugitifs, constitue l’intérêt de rencontrer également
les témoins distants d’une situation. C’est pour cette raison que nous avons
intégré dans notre démarche les enquêtes aléatoires.
La méthode des enquêtes ciblées n’est donc pas exhaustive, car, comme
le souligne Claude-Hélène Perrot, « rien n’est plus intéressant qu’une
119histoire vue par les autres » . Ainsi, des personnes n’ayant aucune
expérience directe des thématiques abordées peuvent également disposer
d’informations à transmettre. Leurs témoignages ont d’ailleurs permis
d’accéder à des anecdotes dont l’apport a été parfois décisif pour ce travail.
Le postulat de départ est que tout individu ayant vécu dans le champ
temporel ici délimité est potentiel connaisseur de la période et représente une
source capable de contribuer à la connaissance de l’histoire de cette région,
ne serait-ce qu’en faisant la narration de son parcours personnel (récit de
vie). Dans le meilleur des cas, il fournit des informations sur des événements
dont il n’a pas été acteur mais qu’il maîtrise pour en avoir entendu parler à
maintes reprises.
Le tout premier critère auquel il a fallu tenir compte dans la méthode
aléatoire est celui de l’âge, étant donné que tout le monde n’est pas connu.
Les plus âgés sont privilégiés. Cette démarche met inconsciemment en
évidence la fameuse phrase d’Amadou Hampaté Ba assimilant le vieillard à
une bibliothèque : « Un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle. »
Mais, on sait depuis un certain temps, avec la maturité de l’emploi des
sources orales, que tout vieillard africain n’est pas « savant » non plus. Cette

119 e e Claude-Hélène Perrot, Les anyi ndenye et le pouvoir aux XVIII et XIX siècles, Abidjan et
Paris, CEDA Abidjan et Publications de la Sorbonne, 1982, p. 19.
65 idée est partagée par J.-P. Chrétien quand il écrit inversement qu’« il n’existe
pas une divinité à la bouche d’or, nommée “Oral Tradition”, mais très
concrètement des narrateurs, des transmetteurs, qui n’ont pas toujours été
120des vieillards » . Ceci est plus que vérifié pour les traditions orales
formalisées (traditions historiques notamment), qui sont des informations
transmises d’une génération à une autre. On accède à celles-ci dans certaines
sociétés que de façon héréditaire, réglementée et contrôlée, et le privilège
revient au jaare/gawlo, au gasere/gesere et autres types de ñaxamalo/ñeeñ ɓe
attachés à des familles éminentes. Les récits sont dans ce cas transmis
suivant un apprentissage formalisé. Certes, des types d’informations sont
accessibles à tous, mais leur maîtrise requiert de la passion et du temps.
Pour ce qui est cependant de notre période, « le vieux » peut être une
mine à exploiter pour le chercheur. La réalisation de ce travail a nécessité
plus de témoignages rétrospectifs que de récits formalisés. L’usage des
traditions historiques, par exemple, est rendu obligatoire par le traitement
des questions relatives à la conquête des États, à la rébellion de Dramé, ou
des faits qui relèvent entièrement de la période précoloniale (traite négrière,
esclavage, organisation politique et sociale des États). En revanche, le
traitement de certains points de ce travail a nécessité que nous fabriquions
nos propres sources orales.
Les enquêtes ont été généralement réalisées de façon individuelle, les
quelques fois où nous avons procédé à des enquêtes groupées, l’initiative est
venue des informateurs eux-mêmes. Ces dernières ont eu lieu à Saaré (cinq
personnes), à Bemma (trois) Bélé (deux), à Gourel Diawbé (deux), à Kidira
(deux). Dans les deux premiers villages, la rencontre s’est tenue au domicile
du chef de village. À Saaré, il s’agissait de recueillir les traditions des
faddu ɓe (l’un des premiers peuples du Boundou) et des informations sur
l’ère précoloniale du pays. À Bemma, la discussion a été réorientée vers les
questions administratives à la suite du refus catégorique de nos
interlocuteurs d’aborder la question de l’esclavage et du statut social. Les entretiens
individuels se sont tenus au lieu de résidence des informateurs (domicile,
foyers de travailleurs).
Les entretiens ont été menés en pulaar, soninké, en bambara ou en
français. Grâce donc à notre « plurilinguisme » et à notre connaissance des
deux sociétés, nous nous sommes adapté à tous les informateurs, y compris à
ceux qui se servent de plusieurs langues dans les discussions. On rencontre
généralement ce mode d’expression « zébré » chez les personnes ne
maîtrisant parfaitement aucune langue ou chez les étrangers ne parlant pas
suffisamment bien la langue de la région ou du village d’accueil. Le cas est
fréquent à Kidira (frontière sénégalo-malienne) où les informateurs
confondent le pulaar et le bambara, le soninké et le pulaar ou encore le
bambara et le soninké dans la même conversation, juste par accoutumance. Il

120 Jean-Pierre Chrétien, « Pour une historiographie des traditions orales », op.cit.
66 arrive aussi que des informateurs maîtrisant mieux ces langues que nous
traduisent en soninké les termes qui nous échappent dans les autres langues :
121ce fut le cas à Bemma avec Djiby Dicko et à Wouro Himmadou, avec
122Seydou Soumaré . À l’inverse, si nécessaire, nous avons reformulé nos
questions dans une autre langue pour être sûr d’être compris.
Mises à part les méthodes classiques de collecte de l’information, ce
travail est beaucoup redevable aux procédés informels de rassemblement de
données : observation et discussions (provoquées ou orientées).
L’observation est un outil essentiel de la connaissance. Avoir un contact plus
ou moins long avec un milieu confère à l’individu un savoir important sur les
composantes sociales de ce milieu. L’observation n’est donc pas un domaine
réservé, rares sont en effet les chercheurs (mêmes étrangers) qui procèdent à
des collectes de témoignages sans observer au préalable la société sur
laquelle ils travaillent. Les périodes de rassemblement des données sont
également celles de l’observation des attitudes, des comportements et des
pratiques.
Cette démarche, mise en valeur d’ailleurs par les chercheurs
occidentaux, permet de mieux orienter les questions, de saisir les subtilités d’un
témoignage et de comprendre tout le sens des réponses. L’efficacité de la
méthode est telle qu’anthropologues et ethnologues, généralement, ont
parfois une connaissance approfondie d’un milieu en y résidant longtemps.
Cette méthode ouvre un angle d’observation plus étendu et une connaissance
plus ou moins approfondie suivant le statut de leur famille d’accueil. Pour
les natifs, il s’agit d’une observation qui découle d’une participation
intégrale à la vie économique, sociale, culturelle et religieuse, qui permet
naturellement un examen d’une tout autre définition de la société. Les
nombreux va-et-vient entre le Gadiaga d’où nous sommes originaire et le
Boundou où nous avons grandi a permis l’acquisition d’un héritage culturel
hybride qui découle de la participation à la vie des deux sociétés et à
l’observation des règles et procédés. Cet héritage culturel a beaucoup
contribué à la compréhension des situations, des comportements et des
attitudes parfois changeantes ; il est également permis de prendre de la
distance par rapport à certains témoignages ou d’enrichir d’autres en
invoquant des hypothèses.
Enfin, la provocation des discussions ou l’élargissement de celles-ci à
d’autres points, en rapport avec cette étude, est un autre procédé employé.
Cette méthode est surtout appliquée à l’analyse du phénomène migratoire
(les raisons, l’organisation, le parcours migratoire…), à l’étude de la
structuration et des relations sociales. Les renseignements ne sont ni

121 Cette informateur (Bemma, 27 février 2006) a traduit deux mots : dooma qui désigne
féticheur en Bambara ; le mot jiri (arbre) que nous connaissons sous l’appellation de yiri.
122 Seydou Soumaré (Wouro Himmadou, 27 novembre et 13 décembre 2004), nous a traduit le
mot konu, qui signifie canon, dont il est probablement la corruption.
67 enregistrés ni notés, mais mémorisés grâce à des procédés
mnémotechniques. Sur la question spécifique de l’émigration, cette méthode est plus
fructueuse que les enquêtes organisées.
Les problèmes liés à la collecte
des sources orales aujourd’hui
Si le problème de la collecte des documents d’archives est aujourd’hui
beaucoup redevable à la disponibilité et à l’organisation de la
documentation, celui des sources orales est essentiellement lié à l’évolution du temps et
du regard porté sur les rapports sociaux traditionnels.
Les problèmes généraux
Pour ce qui est des sources orales, une partie non négligeable de nos
informations est collectée à Paris, souvent dans le cadre de discussions
inopinées avec des Soninkés originaires du Gadiaga. Le recours à la méthode
de discussion témoigne des difficultés rencontrées dans le cadre des
entretiens organisés. En effet, le choix n’est pas fortuit : c’est une réaction
par rapport à une situation réellement gênante pour la poursuite de ce travail.
Les études, hormis le cadre de la formation religieuse, jouissent, jusqu’à
un certain temps, de peu d’égard au Gadiaga particulièrement : peu de
parents acceptent l’idée d’une formation intellectuelle occidentale pour leurs
enfants ; et, si tant est que cet obstacle est franchi, peu de jeunes dépassent le
cap de « l’école du village ». L’insensibilité au savoir occidental et l’absence
123de vrais symboles, comme le disait l’un de nos informateurs , dans les
instances de décisions du pays, suffisent à considérer les études occidentales
comme « une perte de temps ». Sur un terrain où cette conception est encore
vivace, le chercheur étranger est mieux loti que son homologue soninké, de
surcroît originaire du pays. Contrairement à ce que nous pensions au départ,
la collecte des sources orales est plus compliquée en milieu soninké qu’en
milieu pulaar. En France, l’obligation que nous avions toujours de passer par
un membre de la famille pour accéder aux informateurs soninkés n’a pas non
plus facilité l’accès à l’information.
Notre installation à Paris a permis d’accélérer le travail de collecte des
sources orales. Nous avons néanmoins dû cacher nos activités académiques
en nous rendant dans les foyers de travailleurs. Nous étions également dans
l’obligation de donner un « sens familial » à nos visites et de nous faire
passer pour un « fanatique » de la culture soninkée. Cette méthode est celle
qui fonctionne le mieux pour un chercheur soninké qui étudie une société

123 Diaman Bathily (de Bakel), Bakel, entretien du 14, 17 et 19 mars 2005. Catherine
Quiminal, Gens d’ici, gens d’ailleurs. Migrations soninké et transformations villageoises,
Breteuil-sur-Iton, 1991, p. 25. Cet auteur a fait le même constat avec les Soninkés du Mali.
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