//img.uscri.be/pth/30c10cf7a9ab06815eef028fb23a1762eb8d0d02
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,60 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Combattre l'ennemi par tous les moyens (1942-1944)

De
208 pages
Voici le troisième tome de l’œuvre considérable à laquelle Roger Arvois a consacré des années de travail, et qui n’est pas seulement un témoignage sur l’action des maquisards de Champagne, mais aussi un message adressé à ceux qui se font les gardiens de la mémoire. Il y a chez Roger Arvois, une authenticité qu’on ne saurait contester. Il n’écrit pas seulement sa propre histoire, mais nous conte, souvent avec émotion, ce que fut le combat collectif des hommes qui luttèrent à ses côtés.
Voir plus Voir moins

COMBATTRE L'ENNEMI PAR TOUS LES MOYENS
1942-1944

j,

Du même auteur:

Des bagnes de Vichy aux maquis de Champagne (19421944) , Les années terribles, Tome 1, 1992. Malgré milice et Gestapo (1942-1944), Les années terribles, Tome 2,1993.

ROGER ARVOIS

COMBATTRE L'ENNEMI PAR TOUS LES MOYENS
1942-1944

LES ANNÉES TERRIBLES TOMEIII

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Hannattan, 1993 ISBN: 2-7384 - 2086-9

AU SUJET DE BOUSQUET

Au moment de mettre sous presse ce troisième tome des "Années Terribles", nous apprenons que BOUSQUET vient d'être abattu. Le procès d'assises n'aura pas lieu et la lumière ne sera pas faite sur les agissements de ce collaborateur zélé du nazisme. En tant que patriote et en tant que victime, je le déplore profondément. TIfaut espérer qu'un procès à titre posthume fera la lumière sur ses agissements criminels sans occulter ses débuts. En effet, il convient de faire savoir aux jeunes générations que c'est en qualité de préfet de la Marne qu'il fit ses débuts de collabo en pourchassant les patriotes et résistants de ce département. Son zèle au service de Vichy et des nazis lui valut d'être nommé Préfet régional. Pourvoyeur acharné des camps d'otages et des prisons, il allait, grâce à cette action, devenir Directeur général de la Police de Vichy et collaborer encore plus étroitement avec les bourreaux nazis. Ce furent alors les rafles et les odieuses mesures racistes où le comble de l'horreur fut atteint en s'en prenant aux enfants. TIfaut qu'un procès ait lieu afin que nul n'ignore le rôle de cet assassin.
Roger ARVOIS

A Jean MOULIN, notre UNIFICATEUR

En cette année du cinquantenaire du Conseil national de la Résistance et alors que certains ne reculent devant aucune calomnie aussi basse et vilaine soit-elle, je ne peux faire moins que de dédier ce livre à la mémoire de Jean MOULIN, Héros national, qui réalisa, à la demande du Général de Gaulle, l'Unification de la Résistance.

Roger ARVOIS

-_/

AU.

~~:
'IERP4e AoRANS

SAMEDI 1ER JUILLET 1944

Sans aucun doute, ce jour calme et sans opération spectaculaire devrait être marqué d'une pierre blanche. il aura pour la survie de notre maquis et la suite des opérations une importance majeure, décisive. Comme chaque jour, dès que j'ai un oeil ouvert, il faut que je me lève. Les lueurs de l'aube sont à peine perceptibles. Je suis seul dans le camp. Toilette rapide, culture physique et je m'installe avec mes notes, mon journal et le carnet de marche. Aujourd'hui, je commence par mon journal. C'est à lui que je me confie. Il m'aide à faire le point, m'oblige à réfléchir, à analyser. C'est en l'écrivant que les idées me viennent, se précisent, s'élaborent... Je suis assez satisfait de moi (quel prétentieux !). Évadé depuis un peu plus d'un mois seulement, me voici maintenant au cœur de l'aclion. C'est la plus extraordinaire, la plus magnifique récompense. Etre à la tête d'un maquis, n'est-ce pas merveilleux? Et je suis entouré d'une équipe formidable. Ils m'ont accordé leur confiance. Totale. Entière. Mais aussi leur amitié, leur attachement. Hier, quand j'ai rapporté à René et à André la chasse qui s'organisait pour me prendre, j'étais beaucoup plus bouleversé que je ne l'ai laissé paraître. J'ai le sentiment, je sens que j'ai retrouvé des compagnons de lutte. Nous allons constituer une équipe soudée par l'amitié autant que par la fraternité. Car ces sentiments, je les éprouve tout autant pour Lucien, Mimile, Henri, 11

Maurice et tous les autres sans exception. Je suis bien entouré. Là encore, quel privilège! Je me sens l'homme le plus favorisé qui soit. C'est vrai, non? Souvenez-vous... au cours de l'évasion, pendant, après. Les noms, tous ces noms l, Les HOLLARD, les IVANOFF de Ligny-en-Barrois, Yves, mon frère d'évasion. Tous ceux qui se sont succédés, anonymes, jusqu'à Vitry. Raymond CARLIER, ce type formidable, même pas inscrit à la Résistance. Il va risquer sa peau pour moi sans une hésitation. Charles FOURNY, le garde-champêtre qui prend avec sa famille les mêmes risques! Marcel BRUGNOTqui lui emboîte le pas ... Il va falloir aller les voir. J'aurai encore besoin d'eux, de leur intégrité de Patriotes français. Je prends mon carnet de marche et note: Vendredi 30.06.1944 : récupération d'armes: 7 fusils, 300 cartouches. Je prépare ensuite la réunion de chaque jour, puis celle avec FAURE.

J'élabore un projet de discussion: a) L'expédition d'hier soir (René et André). Critique. b) Ordre du jour pour la réunion avec FAURE et ROYER:
11

Compte rendu de l'activité de la semaine

2/ Conclusions 3/ Menaces sur le maquis. Discussion - Propositions et décisions.
Je n'ai pas le temps d'aller plus loin. - Alors, tu n'as pas faim? Magne-toi! On t'attend! - Tiens, c'est Henri ! qui continue: - Si tu crois que c'est comme ça que tu vas grossir! - Pourquoi je devrais grossir? - Parce que, tiens! Tu nous fais honte! Voilà. T'es tout maigre. Au fait, vous le connaissez déjà un peu, Henri DEBARLE. C'est un cabochard, un r9uspéteur, un risque-tout, mais il est tellement brave, ce choléra! Ecoutez André:

1 Pour tous ces noms voir les Tomes l et n. 12

" Vers la fin mars 44, le 23, je crois, nous avions décidé, avec René HANCE, de déménager notre stock de fusils et cartouches d'Aulnay. Ça commençait à sentir le roussi. Une impression. J'attelai donc un cheval au tombereau de mon beau-père et nous avons chargé fusils et bidons de lait contenant les cartouches, pour les transporter dans les bois du Poirier Mathieu à Morains où nous les avons cachés dans une tranchée sous la mousse. Il y avait déjà là, pas loin, la mitraillette Sten qui avait servi à nos démonstrations... De retour à la ferme, le cheval dételé, au moment de passer à table, des cris nous parviennent. Ma femme nous dit: - Sauvez-vous, les Allemands sont chez Marcel GODGET. Vite fait, nous passons derrière et, par la route d'Ecury, gagnons avec René le bois des Remises, distant de 300 mètres. Ouf! Nous soufflons, cachés à l'orée. Nous avions encore dans nos oreilles les cris entendus. C'était la Gestapo qui matraquait, à coups de nerf de boeuf, Marcel GODGET, dans le hangar, sur son tas de foin, pour lui faire avouer où était FAYON, le chef. Celui-ci n'était pas loin... dans la salle à manger de Marcel, avec sa femme. En un éclair, ces derniers ouvrirent la porte du couloir pour arriver, traversant la route, chez Madame Lucienne PARROT qui les aiguilla vers sa grange pour gagner les derrières. Mais, dans la grange où nous devions, le dimanche suivant, monter un spectacle pour les prisonniers, tout était bouché. Il leur fallut passer sous les bâches et par-dessus les balles de paille obstruant les portes, pour pouvoir enfin sortir et s'éloigner. Les Allemands ne s'étaient pas aperçus de leur fuite. Ce n'est qu'après qu'ils ont réagi. Ils sont venus chez mes parents demander à ma femme (qui avait notre fils dans les bras) si quelqu'un était passé par là. Réponse négative. Elle tremblait de peur. Ils sont repartis. GODGET hurlait toujours.

De notre bois, nous vîmes arriver un premier visiteur. Je reconnus Marcel VALLOIS et lui fis signe, heureux de nous retrouver. L'âme en peine, nous commentions les événements
quand arrivèrent en courant deux silhouettes familières: FAYON et sa femme. Nouvel appel, et nous voici réunis à cinq dans le bois, atterrés de ce qui venait de ce passer. FAYON voulait prendre les armes et aller délivrer GODGET. Nous l'en avons dissuadé, pensant aux représailles dans le village. Nous avions pourtant tout à notre portée mais c'était trop risqué. GODGET fut donc emmené dans sa propre camionnette, avec son commis (un réfractaire au STO, Henri DEBARLE) à Bannes où un autre détachement de la Gestapo arrêtait le groupe de Bannes. C'est là qu'Henri DEBARLE put voir sur le carnet de la Gestapo le nom d'André LOPPIN. 13

N'ayant plus de place dans les voitures, les agents de la Gestapo libérèrent Henri qui revint à Morains et nous fit prévenir que mon nom était sur la liste".

Voilà, ça c'est le DEBARLE qui me précède au réfectoire et me chouchoute comme une nounou. - Tu bouffes pas assez! ... Tu passerais entre un mur et une affiche sans la décoller ... - Dis-donc, Henri, tu me fatigues! Il prend les autres à témoin: - Vous avez vu notre chef? Il est maigre comme un épantiau ! L'était encore dans ses papiers à faire des plans! On me fait place. D'autorité, Henri s'installe à côté de moi. Car en plus, il est bavard et curieux... Avec sa bouille ronde et joviale, il est toujours à l'affût d'un tuyau. C'est sûr: il va essayer de me soutirer quelque chose. Je n'ai pas le temps d'avaler deux bouchées que c'est parti: - D'après ta tactique, Roger, on va bientôt aller buter des Chleuhs? - Ça se pourrait ... - Ça se pourrait oui ou non? - Lâche-moi un peu ... je mange ... Demande à René. " Brebis qui bêle perd sa goulée". - Moi, je m'en fous. Je veux savoir. Le Lucien, y m'a dit: "c'est pas encore pour demain". Il croit qu'il a mieux compris que moi. D'après moi, c'était pas assez clair, tes explications sur ce point. Sur ce point-là, seulement. Pour le reste, j'ai tout pigé. Il faut se magner pour les Chleuhs. Les Américains vont foncer! - Tiens, pour te faire plaisir, j'éclaircirai ce point-là ce soir. Tu m'y feras penser. Bon, son coup est loupé. Sa mine se renfrogne. Mais mon attention est bien vite détournée par René et André qui me rapportent quelques nouvelles ramenées de Fère, hier soir. Il n'est question, à Fère, que des coups du maquis de ces derniers jours. L'opinion se divise quant aux conséquences. Un nombre non négligeable pense que les Allemands vont prendre des otages. - Avez-vous su qui a parlé d'otages? Du moins qui en a parlé au début? - Oui! ça sort de la Mairie, des membres de la commission et leur entourage. C'est tout à fait net! Ensuite, ça s'est propagé, relayé par leurs amis et relations. 14

Pour le fameux avis te concernant, la source est la même. Beaucoup ont peur. Certains disent qu'il faut attendre sans bouger l'arrivée des Alliés. - Ça ressemble fort à une manipulation. - On fait peur aux gens pour qu'ils fassent pression sur nous. C'est classique. On reprend à l'échelle locale le système utilisé à l'échelon national, depuis les premiers attentats de 41. - Il va falloir riposter de même. Dix Fritz pour un otage! Plus si c'est possible! Mais là, avec une nuance d'importance: on descendra aussi des agents français! Cependant, René et André tiennent à me rassurer: - Tu sais, c'est quand même pas la panique! Mais t'as raison, faut pas laisser faire ou alors on aurait vite des problèmes... Après la distribution des tâches (remettre les annes en état ainsi que les cartouches), nous nous réunissons. Je donne connaissance de l'ordre du jour pour la réunion avec ROYER et FAURE. Quels points veulent-ils y adjoindre? Je donne aussi lecture d'une lettre que je me propose d'envoyer au Maire après mise au point. Richard énumère une série d'actions à entreprendre pour contrecarrer les entreprises de l'ennemi à notre égard ou vis-à-vis de la population. fi est d'accord pour devancer l'adversaire. Surtout ne pas attendre qu'ils fassent sur Fère comme ils ont fait à Bannes, Pierre Morains, Morains, Vertus, Congy, Courjeonnet, etc... Tous ces points devront recevoir l'aval de ROYER et FAURE. Surtout, nous convenons d'entrer en action dimanche soir au plus tard. fi faut absolument les prendre de vitesse, à contre-pied. L'essentiel semblant prêt, je lève la séance. André en profite pour mettre ses comptes à jour. René court visiter le coin à sangliers. Tout le monde en réclame. Moi, j'ai envie de faire un tour dans les champs. Au moment de partir, William, notre Canadien, arrive. Il m'interpelle par gestes très expressifs. D'abord, il mime le sanglier qui grogne en allant de droite et de gauche. Puis, se saisissant d'un mousqueton il me présente l'image d'un chasseur à l'affût. Celui-ci attend puis épaule et tire. Le sanglier est tué vraisemblablement car William s'approche de la direction dans laquelle il a tiré, sort un couteau de sa poche, manipule le sanglier. Puis, finalement, met un genou à terre et se redresse. Enfin, chargé lourdement, il marche pour rentrer. fi s'approche de la table et laisse glisser la bête sur celle-ci. Bon. William veut aller à la chasse. fi doit être un peu fou. Ou alors, il essaye de me dire que notre façon de chasser à la grenade . n'est pas la bonne? 15

J'hésite entre les deux. William fait semblant d'éteindre les lumières. Tout le monde dort. Il reprend son arme et repart comme un chien sur une piste. Voilà, j'ai compris: il veut aller à l'affût. En pleine nuit. Dans un coin qu'il ne connaît pas. Où il peut tomber sur des Fritz. Ça, pas question! Des brosses à dents, je veux bien. Mais un flingue pour aller à la chasse, non! Il voit bien que je réfléchis. Il fait semblant d'implorer. Et puis quoi encore? Je lui fais comprendre que c'est impossible. - Boches, boches... pan ... pan William mort. Pas bon... not '" good... dangerous.. . A grand peine, je lui fais comprendre qu'il doit attendre et je le laisse.

Je décide d'aller reprendre le finage 1 puis d'approcher de Fère.
Tout en pédalant, l'envie d'y descendre m'envahit. Je suis presque sûr d'y pénétrer sans problème. Le plus difficile serait d'en sortir. Non, le mieux pour l'instant, le plus prudent en tout cas, c'est d'y aller de nuit, par les jardins, par la rivière. Je connais tous les passages par coeur. Par le faubourg de Connantre, en partant de chez Charles FOURNY, je prendrai le sentier le long de la rivière et arriverai en bas de la brasserie. . . Dans tout ce secteur, j'ai aujourd'hui plein d'amis. Je pourrai trouver un refuge sûr dans au moins une maison sur deux. Faudra quand même éviter celle de mes parents qui doit être surveillée plus que jamais. J'arrive bientôt à la lisière des bois. Je continue. Je veux voir au moins le clocher ou la malterie ou bien encore les hautes cheminées de l'usine de bonneterie. Je ne verrai pas tout. La montée de la Croix de Fer m'en cache une partie. Ça ne fait rien. Il est toujours là, mon grand village. Demi-tour maintenant. L'heure a tourné. Je reviendrai bientôt, je le jure. Et surtout, prenez garde, n'y touchez pas car, alors, gare ! Et ces vermines prêtes à livrer des otages qu'ils ont déjà choisis, c'est sûr 1...Pas possible autrement. Cette idée me hante à nouveau. Mon père et ma mère en tête de liste, c'est certain. Puis tous les autres! Dans ma mémoire, le souvenir des fusillades de Châteaubriant resurgit comme si c'était hier. Je sens le sang me monter au visage. La colère me fait grincer les dents.

1 Limite entre communes. 16

Ah ! Les salauds, les traîtres et faux-jetons, jouant les personnalités honorables! Celles qui distribuent les oracles, la façon de penser convenablement. Pétris d'hypocrisie, marionnettes du vieux félon! Que vous vous appeliez Lucien, Paul, Léon, etc... vous ne valez guère mieux. Vous vous arrogez tous les droits. Lâches, vous osez montrer du doigt les Patriotes. En quatre années, vous avez dégringolé jusqu'à l'abjection. Pas pour sauver votre peau qui, jusqu'à ce jour, n'est même pas menacée. Mais à partir de cet instant, j'en fais le sennent, tout va changer pour vous. Valets zélés ou simplement consentants, vous allez payer comme lui. S'il le faut, avant lui. Et votre chef de file, s'il signe l'arrêt, on le descendra comme HEUILLON.J'irai moi-même. En certaines situations, la justice doit être expéditive. Nous sommes dans de telles circonstances! J'agirai sans la moindre hésitation. Je ne leur laisserai pas mettre leurs projets à exécution. Sans m'en rendre compte, me voilà de retour au camp. FAURE vient d'arriver et se dirige vers moi: - Alors, Roger, tu nous as fait peur. Personne ne savait où tu étais? Ah ! c'est vrai, j'ai été faire un petit tour. Comment vas-tu? Et ta famille? - Bien, bien, la tienne aussi. J'ai vu ta mère ce matin. Elle est très inquiète, surtout quand il s'agit de ses gosses. Tu la connais! - Oui, je la comprends. Mais Georges n'est pas là ? - Non, je suis seul. il a quitté Fère. Je crois qu'il est à Ecury, chez COUTIER. J'ai essayé de le faire prévenir. Peut-être nous rejoindra-t-il. Si vous voulez, on commence tout de suite. Je fais un bref compte rendu de la semaine écoulée. Avec le ratage de la ligne électrique. Je termine sur les dernières informations reçues. Elles sont alannantes. Il sait lui aussi qu'il est visé, que sa famille est menacée. Pourtant sa réaction est calme, posée, réfléchie. Ses conclusions rejoignent les nôtres. ~ Il faut réagir. Vite et bien. Ne pas se tromper de cible. La félonie doit être jugulée, écrasée. Il est d'avis qu'il faut frapper un grand coup. Dans les tout premiers jours. Il a vu Raymond CATOIRE, LURQUlN et d'autres. Avec des nuances, il est leur interprète. - Tous sont prêts à nous apporter leur concours. Voilà! Qu'envisagezvous ? Quels sont vps plans? Peut-être ai-je des nouvelles que vous n'avez pas? Ecoutez-moi: depuis quelques jours, deux individus rôdent dans Fère. Personne ne semble les 17

connaître. On ne sait pas encore où ils logent. L'un a été entendu, parlant d'assurances, à l'Hôtel de France. Celui-là est souvent par la route de Connantre. Il peut, de là, surveiller tes parents. Il disparaît vers 4 ou 5 heures de l'après-midi. On a passé le mot à tout le monde: signalerl'heure et les endroitsoù il a été vu. L'autre se trimbale avec une petite mallette. Paraît que ce sont des échantillons de boissons ou d'apéritifs sans alcool. Il est souvent dans les cafés. Une fois, ils ont été vus ensemble à la gare de
Connantre. Ça serait la Gestapo ou la milice. D'autre part, chez nos collabos, nombreuses allées et venues. De la rue de Châlons à la rue de Sézanne, en passant par la place, ce n'est que va-et-vient. Au même moment, les bruits ont commencé à se répandre. A l'origine, au moins, deux sources sûres: la rue de Châlons et la route d'Euvy. D'après Charles, la réunion à la mairie se serait tenue mardi. Ça a commencé presque aussitôt. Au milieu des causettes, au Familistère, chez le boulanger et dans les cafés comme de bien entendu. Pour l' "avis" te concernant, c'est vrai. La confirmation m'est venue de la gendarmerie, par la bande. Il est à la Mairie aussi. Quelqu'un l'a vu. C'est le même. Il aurait été apporté. Pour les gendarmes, on leur aurait signifié, en clair, qu'il allait falloir "qu'ils se remuent le cul". Depuis, paraît que ça manque d'ambiance. Voilà, à peu près, les propos tenus avant la mise sur pied de notre plan de riposte, baptisé sur le champ "contre-attaque". Nous sommes tous sur la même longueur d'onde. Richard nous rappelle qu'il est l'heure du déjeuner. - Il faut y aller si on ne veut pas se faire rappeler à l'ordre. Les cuistots se sont encore mis en frais. Le sourire nous revient. On a l'impression d'avoir déblayé le terrain. Cet après-midi, on va faire du concret. Henri me signale qu'il y a des recrues. Une dizaine en tout. Tous des jeunes. Il va falloir les prendre au plus tôt. Mais Henri nous réserve une surprise: Madame GUYOT, l'épouse du marchand de vins lui a remis une bonbonne à notre intention. Il vient de la faire apporter et nous propose de trinquer. Proposition adoptée dans le plus grand enthousiasme! Nos aviateurs ne seront pas les derniers à tendre leur verre. On choque donc nos verres à nos futurs succès, à la victoire sur le nazisme, à la condamnation des traîtres. Madame GUYOT est membre d'un petit état-major qu'Henri F AURE a constitué à Fère et qui va nous rendre d'immenses services. Les GUYOT, comme chacun sait ou ne sait pas en dehors du canton, sont dans le négoce de vins de père en fils depuis 18

longtemps. TIsont donc une bonne cave. L'idée que les Allemands puissent y faire une descente les révolte. Aussi, après leur arrivée à Fère, Madame GUYOT a fait déplacer quelques barriques et caisses de bouteilles et enjoint au Père FAURE de murer le fond de la cave. Celui-ci s'est exécuté dans le plus grand secret. Son mari lui-même n'a pas été mis au courant. Or, voici que peu après celui-ci appelle Henri et exige qu'un caveau soit réalisé. Madame GUYOT ne doit pas en être informée! Les deux cachettes ne seront ouvertes qu'à la Libération! En attendant, Madame GUYOT fait des prélèvements secrets sur les arrivages pour les envoyer au maquis en recommandant à Henri de n'en pas parler à son marl. Or, celui-ci en fait autant de son côté! Henri FAURE s'en réjouit beaucoup. Nous également! Après le repas, nous allons fignoler notre fameux plan. Nous ne pouvions guère, à l'époque, imaginer quel serait son retentissement ! Après bien des années, ses répercussions sont toujours présentes dans nos mémoires. Peut-être vous interrogez-vous sur l'intérêt de nos discussions, de nos réunions? Bien sûr, leur récit n'est pas palpitant. Pourtant, c'était ainsi. Et c'était bien qu'il en fut ainsi. Le temps pris par nos opérations de combat proprement dit n'excédait guère quelques heures par jour: trois ou quatre le plus souvent. Sur 24 heures: 1/6ème. Malgré l'aide précieuse apportée par les gars de Fère, nous avions une multitude de charges à assumer. Néanmoins, je vais résumer et dévoiler l'essentiel du plan "contre-attaque". Pour ceux qui auront la patience de nous suivre jusqu'au bout, le bilan en sera dressé. Ils pourront alors porter un jugement impartial sur ces pages. Elles auront le mérite de refléter ce que fut la Résistance dans nos campagnes. Notre groupe n'ayant pas mieux fait que des dizaines de milliers d'autres. Actions sans panache, le plus souvent ignorées, maintenant enfouies. Et pourtant, combien de cimetières sans tombes de Résistants? Ou alors, une autre mort. Je dirais presque une deuxième mort. Vous vous rappelez mon cousin ARVOIS de Sézanne ? Celui qui fut torturé puis jeté par la Gestapo dans les escaliers de la prison de Châlons alors que je m'y trouvais! Ou qui préféra se donner la mort plutôt que de se mettre à table? Le mystère n'a jamais été éclairci. Quoi qu'il en soit, il fut arrêté en tant que Résistant. Il appartenait à Libé-Nord. Eh bien, son nom figure sur le monument aux morts de Sézanne, mais avec la mention "victime civile" !

19

Plan CONTRE-ATTAQUE

11 A l'unanimité, il est décidé que la culpabilité du Maire ne pouvant faire de doute quant aux accusations dont il est l'objet, il subira le châtiment réservé aux traîtres. Il sera le premier objectif pour le cas où les Allemands useraient de représailles à l'égard de la population du canton. Le maquis exécutera la sentence dans les heures qui suivront. Marcel prendra les décisions et mesures nécessaires pour que la lettre ci-jointe lui soit remise au plus tard le lundi 3 juillet 1944. Le texte en sera reproduit en dix exemplaires pour être diffusé parmi la population.
Maquis de Fère-Champenoise Quelque part dans les bois, le 30 juin 1944.

Monsieur le Président, Les charges retenues contre vous par la Résistance de FèreChampenoise sont nombreuses. Nommé par le régime félon de Vichy, vous avez rempli vos fonctions avec zèle. Vos activités en matière de trafics de denrées contingentées ont pris une extension considérable. Votre "collaboration" avec les autorités d'occupation est sans réserve et relève de la haute trahison. En conséquence, nous vous informons des dispositions prises à votre égard:
1) Pour le cas où dans le canton de Fère-Champenoise des arrestations ou prises d'otages seraient effectuées, vous serez immédiatement passé par les armes. 2) Cette décision est applicable dès sa signification et pour le temps restant à courir jusqu'à la Libération. 3) Toutes les forces armées de la Résistance sont requises pour l'exécution de cette décision qu'elles appliqueront par tous moyens à leur convenance.

Le Responsable Militaire de la Région de Fère-Champenoise "Marcel"
20