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COMME LA LANGUE ENTRE LES DENTS

De
207 pages
"Hier encore j'étais une femme rwandaise. Mais aujourd'hui, je ne suis plus rien. La guerre a jeté son acide sur mon pays, sur mon couple et même sur ma conscience. Ma vie qui était simple et heureuse, simplement heureuse, la guerre en a fait un casse-tête. Oui, je peux dire que sans la guerre je n'aurais pas d'histoire. Je suis au milieu de mes ennemis comme la langue entre les dents. Mes ennemis sont mes proches, ils ne sont ennemis que parce que la politique en a décidé ainsi ".
Une femme tutsi et son mari hutu pris dans la tourmente rwandaise qui n'en finit pas d'aspirer et de tuer."
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Collection "Mémoires

africaines"

Photo de couverture: la Rusizi, frontière entre le Rwanda et la République Démocratique du Congo cgPatrick May, tous droits de reproduction réservés.

Comme la langue entre les dents

Marie-Aimable Umurerwa est assistante sociale. Depuis septembre 1996, elle est réfugiée politique en Belgique avec son mari et ses enfants.

Patrick May est cofondateur de Prévention Etlmismes, association créée en 1999 et qui a pour but de contribuer à renforcer la démocratie dans les sociétés civiles et à enrayer les logiques de rejet et de haine de l'autre. Prévention Ethnismes agit par diverses actions médiatiques et prépare un film sur quatre situations d'ethnismes accomplis: ex-Yougoslavie, Rwanda, Cambodge et Algérie.
Prévention Ethnismes : patrickmay 1@compuserve.com

Marie-Aimable UMURERW A
en collaboration avec Patrick MAY

COMME LA LANGUE ENTRE LES DENTS
Fratricide et Piège identitaire au Rwanda

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

cg Éditions L'Harmattan 2000 Tous droits de traduction et d'adaptation réservés aux auteurs. ISBN: 2-7384-8694-0

JiBosco,
Ji mes Ji "mes petits
enfants Christian, Céline, Christelle et Céleste,

orphelins ", Marie, Yan et Damien, rescapés du génocide.

Mes remerciements à tous ceux qui m'ont aidée et soutenue pendant ces événements et qui se reconnaîtront dans ce livre.

Itinéraire parcouru par l'auteure d'avril 1994 à juin 1996

PRÉFACE

Au Rwanda, d'avril à juillet 1994, par des approximations historiques, sociales, anthropologiques données pour vérités immuables, le Tutsi fut identifié pour être ensuite tué dans des conditions particulièrement atroces au cours du plus efficace génocide de toute l'histoire de l'humanité. Mais y a-t-il une race tutsi? La génétique moderne récuse la classification raciale. Un groupe humain pur et identifiable d'un point de vue racial n'existe pas à ses yeux. Pourtant, l'on continue à parler de races et à fantasmer sur des races pures. La race pure continue d'exister dans la tête de fanatiques eux-mêmes à la recherche de leur propre pureté ethnique hypothétique et prêts à identifier l'autre sur base de critères arbitraires donnés pour scientifiques. Les Tutsi furent traqués dans la plupart des cas sur la seule foi de leur carte d'identité qui mentionnait leur ethnie. Faute de ce document, ils étaient identifiés à la hâte, sur la base de critères physiques douteux. L'ethnie étant 11

patrilinéaire au Rwanda, c'est dire si nombre de "métis" ont été tués dans la foulée et si nombre d'enfants de père hutu et de mère tutsi furent épargnés, même si certains d'entre eux furent assassinés. Il ne faut jamais oublier non plus que nombre de Hutu dits modérés furent eux aussi la cible des tueurs en 1994. L' objectif d'éradication de la race tutsi était manqué dès le départ, à cause de la procédure même d'identification, liée à son tour à la non-pertinence de la notion de race. Ce paradoxe ne pouvait pas échapper aux tueurs. Il montre clairement que ce ne sont pas les Tutsi en tant que race qui étaient visés, mais en tant que groupe social reconnu sous un label commun. Ce groupe social forme l'un des trois groupes de l'ethnie rwandaise, laquelle est une si l'on s'en tient à la définition du mot ethnie dans le dictionnaire: "groupement humain qui possède une structure familiale, économique et sociale homogène et dont l'unité repose sur une communauté de langue et de culture" (P.L 1995). C'était le cas du Rwanda où Tutsi, Hutu et Twa partageaient les mêmes modes de vie. Ces évidences n'empêchent pas d'éminents spécialistes de l'Afrique et des journalistes occidentaux de revenir lourdement sur ces distinctions raciales, de les utiliser avec obsession, de classer et reclasser les acteurs politiques rwandais selon leur "ethnie" fantasmée, au point que l'ethnisme pourrait apparaître comme une maladie plus occidentale qu'africaine. Il est urgent de se frotter à la vie concrète entre Tutsi et Hutu, avant et pendant le génocide, pour mieux comprendre l'unicité de l'ethnie rwandaise et s'apercevoir que le génocide procède d'une manipulation politique. Le témoignage de Marie-Aimable Umurerwa est à ce titre capital et original. Il nous donne à voir la promiscuité et l'amour entre Hutu et Tutsi, il nous révèle comment, à l'exemple de quelques-uns de nos éminents spécialistes et 12

journalistes, les tueurs ne pouvaient supporter cette promiscuité, et comment ils se sont acharnés à éradiquer et détruire ces liens d'amitié. Ce témoignage nous aide à comprendre que le moteur des génocides n'est pas tant l'éradication de l'autre que la peur de soi-même, la peur de la différence, la peur de sa propre impureté, en un mot, l'apologie d'une pureté ethnique imaginaire fantasmée dans et par la négation de l'autre. Patrick May Prévention Ethnismes

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ÉTRANGÈRE

DANS MA PATRIE

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1. Suis-je une femme rwandaise? Suis-je une femme? Suis-je, seulement? Et mon Rwanda bien-aimé est-il ce petit pays d'Afrique aux saveurs sucrées, entre lacs et marais, en équilibre sur les saisons et qui flanque ce Zaïre brûlant dont je ne connais rien? Y a-t-il sur les mille collines de mon Rwanda des êtres humains, semblables à moi, qui s'acharnent à extraire de la terre du manioc, du thé, des bananes, des patates douces? Et y a-t-il dans ce mouchoir de poche de l'Afrique des Grands Lacs des femmes comme moi, qui ne savent pas pourquoi elles vivent, ni pourquoi elles aiment leur mari, ni pourquoi elles ont tant d'enfants, ni pourquoi la guerre met en péril leur fragile bonheur? Je ne sais rien. Je me console en me disant que je suis citoyenne du monde, mère et, à la rigueur, africaine. Hier encore, oui, j'étais une femme rwandaise. Mais aujourd'hui, je ne suis plus rien. La guerreI a jeté son acide sur mon pays et sur mon couple et même sur ma conscience. Ma vie qui était simple et heureuse, simplement heureuse, la guerre en a fait un casse-tête. Oui, je peux dire que sans la guerre, je n'aurais pas d'histoire. Maintenant j'en ai une. Le paradoxe veut que n'étant plus rien, pas même une femme

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Voir annexe 1 : Antécédents de la guerre de 1990. 17

libre2, je ressemble à toutes les femmes du monde. Comme toutes les femmes du monde, je suis victime de l'intolérance et comme elles, je dois me battre. Moi, ce n'est pas contre les hommes, non pas contre l'ethnisme sexuel que je dois me battre, mais contre l'intolérance et l'envie qui rôdent autour de mon couple et cherchent à le briser. C'est à cause de cette intolérance que j'ai une histoire. Mon histoire commence par un sifflement. C'est à Biryogo, faubourg de Kigali, la pluie s'annonce. Je cherche un taxi, je n'en trouve pas et ceux que je vois sont pleins de gens comme moi, qui rentrent à la maison après une journée banale de travail. Nous sommes en janvier 1994. Un homme est assis devant sa maison, à même le sol. À son vêtement, une ample djellaba blanche, je devine qu'il est musulman. Une canette de thé à côté de lui, un gobelet dans la main. Mes yeux passent par dessus lui sans le voir. Soudain il siffle. Un sifflement de gamin de rue, mais qui sonne comme un ordre. J'avise un instant le bonhomme, il me fixe des yeux. Un regard méchant. Je fais semblant de ne pas comprendre. Non, ce n'est pas moi que hèle cet homme. Du reste je ne le connais pas. Je détourne les yeux, je cherche un taxi. Je ne suis qu'une femme rwandaise entre des millions. Une de ces femmes qui le soir venu veulent tout simplement rentrer chez elles, retrouver leurs enfants, passer une soirée calme. Une soirée à écouter de la musique, à essayer de ne pas croire tout ce qui se raconte sur la guerre civile, imminente d'après les petits scouts que j'encadre bénévolement le samedi. Je ne suis qu'une femme rwandaise qui ne veut pas abandonner le travail, interrompre la scolarité de ses enfants et partir en exil sur des rumeurs.

2

Femme libre : prostituée dans l'imaginaire populaire rwandais.

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Non, je ne veux pas croire que mon joli petit pays aux saveurs sucrées va baigner dans le sang, ni que nous allons nous faire bombarder, ni que des machettes s'abattront sur le joli cou des Tutsi. Moi, je suis tutsi, mais je n'ai pas un joli cou. Je suis plutôt rondelette. Les machettes ne s'intéresseront donc pas à moi. Et puis surtout, j'ai un mari hutu qui m'aime et me protégera. Quant à mes enfants, ils n'ont rien à craindre, puisque d'après le lignage traditionnel, ils sont hutu. Et pourtant, j'ai peur. Je ne sais pas pourquoi, ce coup de sifflet, cet homme qui me dévisage. Un gosse aussi, un peu plus loin, qui regarde la scène minable d'un homme musulman qui siffle une femme comme on siffle son chien. « Et puis zut, après tout. » J'essaie de ne plus penser à tout cela. Je n'ai pas envie d'être surprise par la pluie. Je pense donc à la pluie. Des taxis passent sous mes yeux, tous remplis. Je pense donc aux pluies, aux deux saisons de pluies qui inondent les plantations, la nuit. Je pense aux mille collines de mon pays, aux volcans, aux gorilles qui courent sur les pentes des volcans, aux girafes aussi, celles du parc de l'Akagera, près de la Tanzanie. Elles, elles ont de beaux cous. Je ris de mon humour idiot. Mais je viens de tromper l'attente. Et de tromper l'effroi que provoque en moi le regard insistant de ce musulman. Je pense aussi à des parapluies pour crocodiles, une idée absurde de mon fils et qui m'est revenue comme ça. Pour tromper l'effroi. Je pense encore aux bananes que j'ai achetées à la sortie du centre social à un paysan qui se poste là chaque soir et qui chaque soir, en fourguant ce que je lui achète dans des cornets de papier journal, jette un coup d'œil rapide sur mes jambes. Mes jambes, cela doit être ce qu'il y a de plus réussi en moi. Je pense encore, mais c'est à mon petit tailleur vert à la jupe juste un peu trop courte pour ne pas être provocante, mais assez longue pour n'être pas 19

vulgaire. Il faudra qu'un de ces jours je porte ce tailleur chez le teinturier. Demain. Oui. Demain. « Hé, toi, le musulman veut te parler. » C'est le gamin qui m'apostrophe. Je comprends à son regard que le musulman lui a donné l'ordre de me faire venIr. À contrecœur, je me dirige vers le musulman. Il me semble vieux, il me fixe du regard avec dédain. Je tremble un peu. « Habari ! _ Muzuri ! »3 Long silence. L'homme me dévisage des pieds à la tête, calmement. Il contemple ma coupe soignée, des boucles que je me suis fait faire hier. Le regard du vieil homme passe sur mon corps comme un chalumeau. « Mais que me voulez-vous? - Tu as une carte d'identité? - Vous êtes policier? - C'est moi qui pose les questions. Carte d'identité, un point c'est tout. » Par chance, je l'avais, ma carte d'identité. Le vieux la consulte longuement, ses yeux clignent, ses cils blancs tremblent, son front se plisse comme un accordéon. De ses deux yeux méchants, il va et vient du document à mon visage, de mon visage au document. Puis il jette ma carte à terre. « Va-t-en ! » Je ramasse ma carte d'identité. « Et que je ne te revoie plus jamais dans ce quartier! » Je suis pétrifiée. Je reste immobile.

3 Salutations en swahili, fréquemment utilisées au Rwanda. 20