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COMME UN FEU BRULANT

De
246 pages
A Jaworzno, en Pologne, un enfant heureux au sein de sa famille aborde la vie avec confiance. Mais en 1942, Jaworzno est déclaré judenrein et la famille se réfugie à Sosnowiec. Pris dans la rafle, le petit garçon arrivera le 24 juin 1943 à Auschwitz. Choisi à la rampe avec dix autres enfants par le docteur Dohmen, il deviendra objet d'expérimentations médicales au camp de Sachsenhausen.
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COMME UN FEU BRÛLANT

Collection Mémoires

du XX"ème siècle

Dernières parutions

Laure Schindler-Levine, L'impossible au revoir. L'enjànce de l'un des derniers«(maillonsde la chaîne)), 1933-1945 André Caussat, Gutka. Du ghetto de Varsovie à la liberté retrouvée. Préface d'André IZaspi Willy Berler, Itinérairedans lesténèbres.Monowit~ Auschwit~ Gross-Rosen, Buchenwald. Récit présenté par Ruth Fivaz-Silbermann. Préface de Maxime Steinberg Jean-Varoujean Yves Ternon Gureghian, Le Golgothade l'Arménie mineure. Le destin
de

de mon père. Témoignage sur le premier génocide du )(Xe siècle. Préface

SAÜL

OREN-HoRNFELD

Comme un feu brIDant
Expérimentations médicales au camp de Sachsenhausen
témoignage

Préface de Thierry

FeraI

L'Harmattan

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris
L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.I. Via Bava 10124 Torino ~ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8004-7

Préface

« On ne saurait garantir qu'elle était belle étant donné le caractère contradictoire de ce qu'ont dit d'elle les internés survivan ts la couleur de ses cheveux elle-même varie selon les déclarations on ne trouva aucune photo dans le fichier il paraît que c'était une déportée originaire de Pologne. »
SARAH KIRSCH 1

En

1979,

alors que faisait

rage la mythomanie

négationniste

des

Faurisson et consorts, une déclaration des historiens français2 convenait: (( Un témoignage, un document peuvent tOUjours être suspectés. La critique des textes est une des règlesfondamentales de notre profession. )) Mais ses signataires spécifiaient aussitô! que s'il (( est naturel que [l'on] se pose des questions [.. .], il n'est pourtant pas possible de suspecter un ensemble gigantesque de témoignages concordants )). En tout état de cause, c'est le croisement documentaire, et Jamais l'unicité, qui atteste l'événement. En effet, que penserait-on de la méthode - néanmoins régulièrement utilisée par quelques publicistes Pitoyables pour promouvoir une re-lecture falsificatrice de l'Histoire qui consisterait à revendiquer comme une donnée à valeur universelle la relation exceptionnelle par un Juif allemand de son traitement relativement bienveillant par les autorités naifes, tel par exemple l'avocat Horst Berkowitz (1898-1983) qui, en tant que (( héros de la Première Guerre )), fut libéré peu après son internement à

1 Extrait de S. Kirsch, «Légende entourant Lilia », trad. A. M. Baranowski, Allemagne d'aujourd'hui 142/1997, p. 108 sq. 2 ln L. Poliakov, Brève histoiredugénocidena~, Paris, Hachette, 1979, p. 55-60.

Buchenwald

au lendemain

de la (( Nuit

de cristal))

(9-10

novembre

1938), et autorisé dans une certaine limite et sous certaines contraintes à reprendre sa profession1 ? Toutefois, que la matérialité de la furie généticienne2 et esclavagiste3 du régime hitlérien soit scientifiquement établie ne signifie pas pour autant qu'il ne soit pas Justifié de discuter la pertinence et

la validité d'un témoignageconcentrationnairet-. L'ouvrage récent de Binjamin Willkomirski, Fragments d'une jeunesse, dans lequel
l'auteur évoque magistralement sa déportation - une déportation en vérité Jamais vécue - en est la preuve extrême.

Problématique
Comme

du témoignage

concentrationnaire
de la première Période

on le sait, les récits concentrationnaires

- de la fin de la guerre à la fin des années cinquante - ont été
ma.joritairement élaborés à chaud, sous le coup du légitime ressentiment suscitépar l'injustice, l'horreur omniprésente, la souffrance et l'angoisse de la mort. A ce titre, il est compréhensible que l'on puisse les soupçonner d'avoir été faussés par l'émotivité et le subjectivisme. La capacité de distanciation et d'objectivité d'un Eugen Kogon, d'un David Rousset, ou encore d'un Georges Wellers - des intellectuels humanistes de haute volée- n'est pas donnée au premier venu. Et pour peu que l'épreuve personnelle (Die Prüfung, selon le terme consacrépar Willi Bredel en 1935) qui en constitue le fondement se soit délayée par processus de défoulement en vérités absolues et généralisations abusives, ces (( souvenirs)) ont ouvert nolens valens la voie à un révisionnisme pervers dont un certain nombre de polémistes d'extrême-droite et d'apologistes du nai!sme n'ont cessé depuis Paul Rassinier singulièrement un ancien résistant français déporté à Buchenwald et
Dora - d'extraire

leur venin.

1

Cf. U. Beer, Horst Berkowitz: ein JüdischesAnwaltsleben, Essen, Juristischer

Sachbuchverlag, 1979. 2 Cf. les travaux de B. Massin in La recherche 227/1990, p. 1562-1568; L'information psychiatrique 8/1996, p. 811-822; L'Histoire 217/1998, p. 52-59, etc. 3 Voir de J. Billig, L'hitlérisme et le système concentrationnaire, PUF, 1967, ainsi que Les
camps de concentration dans l'économie du Reich hitlérien, Paris, PUF, 1973.

4 Cf. à ce titre les chapitres 15 et 17 in B. Bettelheim, Survivre, Paris, R. Laffont, 1979. II

Les récits de la deuxième Période - les années soixante, soixante-dix - échappent généralement au précédent travers. Ils sont en eifet nés au terme d'un douloureux travail de deui~ processus analYtique par lequel l'individu studio digère son expérience tragique et en transmet la substantialité sine ira et afin que les générations ultérieures en conservent voire un

la mémoire et en tirent les conséquences pour l'avenir. Malheureusement, ils sont régulièrement marqués par un sectarisme moralisateur militantisme dogmatique - les représentants de l'un comme de l'autre sont célèbres, et l'on doit à cet endroit rendre hommage à la pudeur et au tact

de Saül Friedlander - qui, en prétendant Jônder l'identité de la postérité à

partir des stigmates de l'hitlérisme, édictent des principes - religieux, civiques ou politiques - conduisant souvent à un eifet contraire à celui initialement et honnêtement recherché.Comme l'a excellemment fait ressortir Vincent Engel: «(Les préjugés et les certitudes avaient mené notre monde à la politique na~e [. . .l Il ne faut pas qu'ils anéantissent le nécessaire travail de réflexion que ['..l notre société [doit] mener sur la
Shoah. )) Et d'insister courageusement, «(au risque defâcher nos aînés )) : si les «(témoignages bruts doivent être lus et compris )), il faut à toute Jôrce éviter qu'ils ne soient pétrifiés en marryrologe, qu'ils ne dégénèrent en «(ce

qu'il faut bien maintenant appeler un bavardage nuisible )), à terme
rebutant et banalisateur, et laisser à laJeunesse le soin d'en tirer elle-même la leçon qui s'impose dans sa construction du monde de demain1. Mais alors comment obvier aux risques inhérents à la transmission est clair que se cantonner dans le silence - comme le dès lors qu'il

souhaitent certains dont on doit respecter la volonté et à ses séides une indéniable victoire posthume?

- assurerait à Hitler

De fait, reléguer le passé

aux oubliettes, n'est-ce pas d'une certaine manière dénier que ce qui fut possible un Jour le sera tOUJours, ici et ailleurs, et conséquemment faillir à sa responsabilité Pédagogique et morale envers le lendemain? on d'un docteur Rieux son savoir médica~ se tairait et abandonnerait les actions humaines. vigilance permanente
1

Que dirait-

qui, à peine son diagnostic de peste établi grâce à Oran? Les épidémies sont des moyens de

tOUjours dues aux opportunités nouvelles ofIèrtes aux germes anciens par Priver les hommes - se priveret de reconnaissance que «(les Pièges sont partout,
?, Bruxelles, Les Eperonniers, 1992, p. 22-24.

V. Engel,

Pourquoi parler d'Auschwitz

III

[que] si nous les nions, nous n'en serons pas moins happés par leurs crocs d'acier' )), c'est dfjà glisser dans une implicite et insidieuse acceptation du Pire. Non, témoigner tout n'est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes et en relève de l'imPératif catégorique. Comment oublier ici les dans allemande brocardés par Horvath

Pangloss de la Social-démocratie

La nuit italienne

(1930) et ausst~ las ~ la dénégation - cette

(( intoxication par l'espoir )), selon l'expression de Manès Sperber- de la mqjorité des Juifs face à ce contexte invraisemblable dans lequel les préci(( Une totale inadaptation à une situation pitait la Solution finale: dont on n'arrivait même pas à comprendre de quoi il s'agissait [...] Conseils JUifs [...] utilitaire [...] pensaient qu'en étant utiles aux Allemands, eux, ne fonctionnaient arriveraient à sauver ce qui pouvait Les ils

l'être. Ils agissaient selon une logique que selon

alors que les Allemands, une logique d'extermination2 )).

Toutefois, refuser l'instrumentalisation de la cécitépublique Justifie-t-il que l'on en passe par une médiation esthétisante telle qu'initiée par le feuilleton Sherman américain Holocauste, sur les homosexuels et qui tend tOUjours plus à s'imposer Bent, la pièce de Martin du de Dachau, internés en application depuis le tournant des années quatre-vingt?

$ 175 élargi à l'extrême en 1935 et désignés à la vindicte de leurs codétenus par un (( triangle rose )), laisse passablement petplexe quant à son efficience réelle à faire évoluer les mentalités et à casser la ténacité des partis pns. Et sans vouloir polémiquer autour du roman par ailleurs très émouvant Être sans destin d'Imre Kertés~ lequel (( ne veut ni témoigner ni penser son expérience mats recréer le monde des camps, au fil d'une

reconstitution immédiate dont la fiction pouvait seule supporter le poids de douleurJ )), on ne manquera néanmoins pas de s'interroger sur la façon tout de l'humour Juif, est susceptible (( Là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemd'appréhender une telle conclusion: dont un Jeune esprit, ignorant

1 M. Rachline, Le bonheurna~ ou la mort des autres, Paris, LDP, 1972, p. 11. 2 S. FriedHinder,« Le peuple de l'obéissance )), in Impact 10-11/1979, p. 58 sq. 3 1. Kertész, Être sans destin (parution hongroise en 1975), Arles, Actes Sud, 1998, quatrième de couverture. 4 Voir notamment à ce propos B. Beuchot, « Humour et transmission », in Synapse 153/1999, p. 58-60.

IV

blait au bonheur. Tout le monde me pose des questions à propos vicissitudes, des horreurs: ce sentiment-là pourtant qui restera le plus mémorable. Oui,

des

en ce qui me concerne, c'est peut-être c'est de cela, du

bonheur des camps de concentration, que Je devrais parler la prochaine fois, quand on me posera des questions. Si Jamais on m'en pose. Et si Je ne l'ai pas moi-même oublié )).1 Nous voici bien loin - beaucoup trop loin? - d'une NellY Sachs, d'un Paul Celan ou d'un Peter Weiss, chez lesquels AuschwitZ apparaît non pas comme un enfer exotique, produit deforces obscures qui nous échapperaient, une émergence épisodique de IOrcus occidentale, mais très prosaïquement manichéisme, au cœur de la civilisation directe de notre comme l'émanation

de notre totale incapacité à penser le monde en d'autres

catégories que celles du Bien et du Ma4 à imposer des structures politiques démocratiques authentiques et capables de contenir (( la formidable agressisi nequeo superos, Acheronta movebo3.)) Quand cesserons-nous, ainsi que l'exige Habermas, de nous comporter avec le na~sme (( comme s'il s'agissait là d'un rite incompréhensible propre à une tribu singulière4 )) ? Quand accepterons-nous enfin (( la responsabilité historique de cette forme d'existence qui rendit possible AuschwitiJ tel Heinar Kipphardt, reconnaître Ado!! de faire corps avec elle5 )) pour, Eichmann, ce fonctionnaire (( notre frère6 )) ? Car, en fin irréprochable, ce technicien hors pair, comme de compte, ainsi que l'a suggéré le grand p!)lchiatre Lucien Bonnafé avec la pertinence qui lui est coutumière, cesfous Zélés (( ont personnifié ce qu'il y avait dans le crâne de leurs contemporains avec une intensité tout à fait
spectaculaire [

vité

de notre

archaïsme

p!)lchologique2)):

(( Flectere

. .l

Mais

au moment

où ils se cassent la gueule,

ça bascule

et ils sont déclarés fous. Le !)Indrome du bouc émissaire s'illustre là de façon étonnante, avec l'image du bouc qui est envqyé dans le désert chargé de nos péchés, chargé des péchés de ceux qui l'envoient dans le désert.

1 1. Kertész, Être sans destin, Arles, Actes Sud, 1998, p. 361. 2 Cf. G. Mendel, De Faust à Ubu, La Tour-d'Aigues, L'Aube, 1996, chap. 6. 3 « Si je ne parviens pas à influencer les Dieux célestes, je mettrai en mouvement forces infernales », Virgile, Énéide, VII, 312. 4 J. Habermas, Morale et communication, Paris, Ed. du Cerf, 1988, p. 43.

les

5 J. Habermas, 6 H. Kipphardt,

in Historikerstreit, Munich, Piper, 1987, p. 243-245. Bruder Eichmann, Reinbek, RoRoRo, 1983.

v

Quiconque a mis sa propre folie dans la tête du bouc [...J est ainsi
délesté1 )).

Et le cinéma? faveur

s'écriera-t-on. Certes, mais quelle que puisse être la audience (ce qui a priori j'ouerait en à s'informer et à

louable intention - et l'indéniable

de la mémoire ou tout du moins de l'incitation

réfléchir) - dont un film peut se prévaloir, est-il concevable de transformer l'univers concentrationnaire en spectacle? L'image et le son, le jeU des acteurs, les techniques de fiction, la pro/ection dans la salle obscure d'un reflet du réel hors-soi et dans lefait préservateur du moi idéal2, sont-ils à même de si bien restituer la réalité de ce microcosme paroxystique des rapports sociaux de l'Europe des années trente-quarante de Shlomo Ysakhar - relisons à cet

égard Dnzer
Habanim

Shtetel

brent

(1938) de Mordekhaï Gebirtig ou Em
Ta;'chta/3 - qu'ils nous une solidarité et une résistance aux forces

Smeha

(1943)

inciteraient à instrumentaliser

d'aliénation, d'exclusion et d'oppression impulsées de nos j'ours par les (( nouvelles idéologies ))4 ? On ne peut bien sûr que le souhaiter, mais cela supposerait que la production (comme pour Shoah départisse, ainsi que le revendiquait tout (( lucullisme )), et on est encore loin du compte. S ans entrer dans le débat conduit par René Zazz{}5 de savoir quel eifet produit à terme lefilm - ou tout du moins ce que l'on désigne communément par ce vocable-, reste qu'il pro/ette dans un univers irréel où, sur un décor de barbelés, de de C. Lanzmann) se (( culinarisme )), de Brecht, de tout

miradors, de cheminées de crématoires, se confrontent, selon le mot de Primo Levi, des (( antagonistes paifaits )), à ceciprès que (( la peifection n'est pas dans les histoires qu'on vit, elle est dans celles qu'on raconte [. . .J. Existe-t-il des Allemands paifaits ? ou desJuifs paifaits ? Ce sont des abstractions['..J Dans le monde rée4 les hommes armés existent, ils construisent AuschwitiJ et les honnêtes et les désarmés aplanissent leur
1

L. Bonnafé,«

Psychiatrie

en résistance

», in Chimères 24/1995,

p. 27.

2 On se reportera avec grand profit aux considérations

du docteur Anne Henry, in

Médecine et na~sme, Paris, L'Harmattan, 1998, p. 91 sq. 3 Le poète M. Gebirtig vivait à Cracovie, S. Y. Tajchtal était rabbin à Budapest; tous deux ont été assassinés par les nazis. 4 Cf. F. Duparc, L'image sur le divan, Paris, L'Harmattan, 1995, ainsi que dans Psychiatrie française, numéro spécial de septembre 1998, p. 49-65. 5 V oir à ce propos le commentaire de L. Richard, D'une apocalYPse l'autre, Paris, UGE à 10/18,1976, p. 358 sq. VI

voie,. c'est pourquoi ['..l chaque homme doit répondre d'Auschwitv et qu'après Auschwitz il n'est plus permis d'être sans armes1)). Or l'ambiguïté meyeure du film n'est-ellepas de réussirpeu ou prou à faire ainsi que le redoutait Walter Benjamin à propos de la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) - (( de la misère elle-même, en la traitant selon la perfection technique à la mode, un objet de plaisir )), et plus gravement encore - critique de Siegfried Kracauer- d'oPérer une esthétisation qui, (( en emPêchant de saisir les implications de la réalité présentée, paralYse tout engagemenp )) ?

Plus qu'un témoignage,
mon point

un reportage...
aux pages que l'on va lire et qui, de Plus que dans la

Ceci posé, venons-en maintenant découverte d'un

de vue, méritent une attention particulière. récit concentrationnaire

-

dont,

en dépit des réserves

précédemment formulées, convictions ou fantasmes3, moelle familier plus exactement

l'utilité socio-historique reste incontestable pour que l'on sache en extraire la substantifique

peu que l'on ait le souci de ne pas l'absolutiser en fonction de ses propres -, c'est ici dans un véritable reportage que s'engage le lecteur. Ou dans une succession de reportages, selon un procédé dfjà au Journaliste Juif pragois Egon E1Win Kisch, l'ami de Max Werfe4 Jaroslav Hasek, (( qui excellait dans

Brod, Franz Kafka, Franz

l'art de traduire avec son ironie, sa poésie, tout ce qui le révoltait et le faisait souffrir )). Tout en préservant une unité de fond, de forme et de sens où la description ne sacrifie Jamais la composante historique, économique et sociale, le texte de Saül
Chaque fragment pourrait

Oren-Hornfeld
et intervient

procède du montage.
tour à tour de façon

être autonome

1

P. Levi, Le {Ystème périodique, Paris, Albin Michel,

1987, p. 256-265.

parce qu'il émane d'un communiste si l'on est au PC, d'un prêtre si l'on est catholique, etc. On sait par exemple que tant la RDA pour justifier historiquement sa stratégie marxiste-léniniste, que la RFA d'Adenauer-Erhardt pour légitimer la politique conduite par la Démocratie chrétienne se sont livrées à ce type de manipulation ainsi que je l'ai exemplifié pour la littérature d'exil dans mon Défi de la mémoire, Mazet-saint- V oy, Tarmeye, 1991, p. 113-135. 4 J. M. Palmier, « L'homme aux mains d'or: portrait d'Egon Erwin Kisch », in E. E. Kisch, Histoire de septghettos, Grenoble, PUG, 1992, p. 7. VII

2 Cf. L. Richard, op. cit., p. 335 sq. 3 C'est-à-dire qu'on lui prête foi uniquement

thérapeutique comme ((
ment

régénération

d'un

signifiant

))

(J. Lacan)

déconstmire les mystifications la culture dominante.

et illusions auxquelles

efficace à nous voue insolemà dimension de mais, pard'f!JPothèses

Par cette véritable autopsie

épique, l'auteur, non seulement nous fait découvrir la face grimaçante cette forme totale manisantes
fantasmatiques,

de mépris de l'homme que fut le nai/sme, remodeler la société à partir
s'arrogent

delà, nous incite à résister aux passions qui prétendent
et pour cefaire

collectives, aux doctrines déshule droit de décider de la vie et de

la mort. En nous guidant à travers le labyrinthe de (( la profondeur des camps)) (D. Rousse!) où se croisent tous les réprouvés du Reich et des tem.toires occuPéset où seJouent les scénarios lesplus invraisemblables, en nous faisant partager des sensations, des visions, des sentiments, des
opinions, pour il nous imprègne le présent d'un vécu qui, par sa résonance, nous implique et nous rappelle fort salutairement, comme l'enseignait mon

maître, Henri Arvon, que (( la volonté de créer un monde humain prend nécessairement sa source dans l'amour [et que) ce sentiment se renforce
conscience que leur destinée n'est pas une fatalité à subir, mais une dignité à conquérir' )). Dzsons-Ie tout net: tenter de résumer le propos de Comme brûlant un feu - ainsi qu'il est commun de lefaire dans une préface - serait une dans la mesure même où les hommes prennent

offense à sa signification

profonde. Car un tel livre ne se résumepas: il se
et cruauté que recèle Dohmen, dont' les Loin sirènes

médite, séquence après séquence. Il est une plongée dans les infinies ressources en égoïsme, médiocrité, lâcheté, opportunisme l'âme humaine, et qui éclatent au grand Jour dès lors que le climat sy

prête. Dans une telle perspective, le cas du docteur Arnold expériences sur l'hépatite à Sachsenhausen, d'être un monstre, sacrifié comme tant d'autres professionnels d'un biopouvoir qui, de longue date, habitait réactivé par un environnement particulier

l'auteur eut à subir, avec dix compagnons sélectionnés à Auschwit~ se révèle paradigmatique. de l'époque aux ce médecin réputé a, à la faveur

des circonstances,

l'espace social2, et dont il

n'est rien de moins certain qu'il ne nous habite pas tOUjours et puisse, et par une habile manipulation

1

H. Arvon,

La philosophie

du travail,

Paris,

PUF, 1973,

p. 101.

2 Cf. Médecine et na:dsme, Paris, L'Harmattan,

1998.

VIII

idéologique, nous conduire aUJourd'hui encore à cautionner une politique mortifère. Nous le savons depuis Plaute, et les cinglantes leçons infligées par

l'Histoire ne cessent de nous le rappeler - au moment même oùJ"écris (fin avril 1999), la terreur règne à une heure d'avion de Paris: Homo homini lupus! Toutefois - et c'est la touchante leçon de Saül OrenHornfild retenue du camp et dont la prégnance éthique exigerait une extension à tous nos actes quotidiens -, il n'existe aucun déterminisme si chacun a la volonté de faire sien ce précepte: (( Il ne faut Jamais cesser d'alimenter la vie tant qu'elle subsiste, même si l'on est convaincu qu'il ny a plus d'issue. Ne Jamais prendre comme définitifs des indices d'une issue fatale. Sachons respecter la vie, même si nous la croyons impossible. )) Nous sommes là au cœur de la résistance à l'obscurantisme, celle qui refuse à tout instant de trouver dans la vie in omni genere un quelconque point de rupture et affirme le rtjjet de toute résignation face au diabolique en promouvant une (( apologie des singularités dans la culture des solidarités1 )).

Ainsi, difficile désormais de ne pas en convenir - Kafka nous avait avertis: les rapports sociaux inhérents à la modernité productiviste, technicienne et normalisatrice du XX siècleportent en germe de terribles dérives. L'épuration ethnique, le !)Istèmeconcentrationnaire, la déportation en sont le produit. Comme l'ont mis en lumière les sociologuesGeneviève Decrop (Des camps au génocide, PUG) et Wolfgang Sofsky (L'organisation de la terreur, Calmann-U1!)l), il s'agit fort banalement d'inventions humaines fonctionnant grâce à des dispositifs et des gestes quotidiens, et ceci à la faveur d'un contexte complexe de régression p!)lchologique et idéologique massive. Si les camps ont été pensés, c'est qu~'fs sont pensables, et c'est cela même qui doit interpeller notre propre pensée. Poserfranchement la question: Pourquoi Auschwitz ?, comme l'a fait Gunnar Heinsohn (Rowohlt Verlag, 1955), conduit irrémédiablement à admettre que l'en-soi concentrationnaire découle du pour-soi
d'une communauté humaine dès lors qu'elle est obsédée par des fantasmes (( de vie ou de mort )), par l'angoisse de la dégénérescence et la quête d'une
1

L. Bonnafé,

op. cit., p. 16.

IX

régénérationt

porteuses

d'ostracisme,

de délire biologiste, d'élimination. aucune société moderne et prétendue contre Auschwitz2.

Alors

ne nous voilons pas la face:

démocratique ne peut faire l'économie d'éduquer

Pour qui a le souci de l'apprentissage du vivre-ensemble et de se (( regard de Pannwiti! )), Comme prémunir contre les chimères du un feu brûlant s'avère un document précieux. Authentique plaidqyer Pédagogique pour la tolérance, il possède tous les atouts pour nous convaincre que, si le cerveau humain peut paifaitement précipiter l'univers dans les abysses de la fOlie homicide, nous restons tOUjours libres d'(( imaginer Stjyphe heureux)) et de nous révolter pour qu'il en soit ainsi: (( Sur ce point, tout a été dit et il est décent de se garder du pathétique. On ne s'étonnera cependant Jamais assez de ce que tout le monde vive comme si personne ne savaif4. )) Remercions donc la collection (( Mémoires du XX siècle )) de nous confronter, avec l'édifiant travail de SaülOren-Hornfeld, à un des thèmes les plus pressants de la réflexion humaine.

Thierry FERAL
Historien du national-socialisme
(( Allemagne Directeur de la collection d'hier et d 'aUJourd 'hui )), à L'Harmattan

1

Cf. T. Feral, Culture et dégénérescence enAllemagne, Paris, L'Harmattan,

1999.

2 Voir J. F. Forges, Éduquer contre Auschwitz - Histoire et mémoire, Paris, ESF, 1997. 3 Cf. P. Levi, Si c'est un homme (1947), ainsi que le documentaire de D. Danquart, ù regard du docteur Pannwit~ réalisé en 1991 et qui démontre combien notre perception des autres est toujours marquée par le taxinomisme. 4 A. Camus, ù mythe de Si.!JPhe, coll. Idées-NRF, 1964, p. 29-30. X

] e reviens vers vous, je n'ai pas oublié Les cris ont cessé, les mains sont tombées. Les regards se sont éteints, les lieux se sont vidés, mais en moi tout cela demeure encore, « Comme un feu brûlant contenu dans mes os » (Jérémie XX, 9)

A la mémoire des membres de ma famille qui ont péri dans la Shoah: mes jeunes parents, Abraham-Yitzhak et Golda-MaIka, qui m'ont appris à aimer Dieu et à respecter mes semblables; mes frères, Yakov, Yossef-Eliezer belle enfance; et Yehouda-Yoël, avec qui j'ai partagé une la plupart des descendants de mes grands-parents.

A Mady, nos enfants et petits enfants, qui illuminent En reconnaissance ma vie sauvée par miracle. à tous ceux qui m'ont secouru.

Avant-propos

Mon but est de présenter une facette de cet événement unique qu'est la Shoah à travers mon passé, mes souvenirs et ma façon de voir les choses après plus de cinquante ans. Je vais tenter ici de parler de ce que nous avons vécu, moi, ma famille, mon entourage et les personnes rencontrées sur mon chemin de misère durant cette période. Je vais essayer de montrer la détresse et le courage des victimes face au comportement immoral de nos persécuteurs, ainsi que la grandeur d'âme de certains hommes et femmes, qui nous ont aidés à survivre dans ces situations terribles. Mon récit s'appuie sur des notes prises depuis mon arrivée en France et au long des années, aussi bien que sur ce qui m'est resté en mémoire. Je voulais préserver l'authenticité des souvenirs, tels que je les ai vécus à mon adolescence, en respectant l'expression et l'esprit qui en découlent. Après avoir été séparé de ma famille, j'ai partagé ma vie avec des compagnons rencontrés au hasard des circonstances, j'ai connu plusieurs mondes, plusieurs pays et diverses situations, et c'est avec ces lambeaux-là que j'ai reconstruit ma vie. Ainsi, j'ai appris à connaître la grande famille des hommes droits et bons grâce auxquels l'espoir reste possible malgré la Shoah. De cela aussi je voulais porter témoignage.

CHAPITRE

1

AVANT

LE DELUGE

La famille de mon enfance

Jaworzno1 était à l'époque une petite ville minière de Pologne, sur la route de l<.atowice à l<.rakow (Cracovie), entourée de forêts et de collines avec, au centre, la grande place du marché, limitée en grande partie par les maisons et les boutiques juives. Avant la Première Guerre mondiale, on disait que lorsqu'un coq chantait dans notre région, on l'entendait dans trois pays: l'Empire austro-hongrois, auquel appartenait Jaworzno, la Russie, qui occupait Sosnowiec, et l'Allemagne, dont I<.atowice faisait partie. Après la victoire des Alliés à la fin de la Première Guerre mondiale, le nouvel Etat polonais indépendant récupéra les territoires précédemment occupés par ces trois pays et des nouvelles frontières furent établies. Les Juifs, ayant vécu en marge de l'histoire des nations (tout en priant pour elles et leurs dirigeants, rois, princes et leurs familles), n'étaient pas affectés par ces mouvements de frontières. Néanmoins, certaines différences, plus apparentes que réelles, influencées par la situation d'avant-guerre, demeuraient. On était classé comme «Polonais» (Russe) ou comme «Galicien» (Autrichien) sui1

Cf. carte de la région de J aworzno, en annexe à la fin du livre.

vant la façon de s'habiller, la manière de prononcer l'hébreu ou le yiddish, mais ces nuances n'empêchaient pas de se reconnaître et de se parler. Mes grands-parents, Yacov et Léa, étaient originaires d'Opatow (Apte en yiddish). Mon grand-père mourut jeune, laissant ma grand-mère avec quatre filles et deux fils, dont mon père Abraham. L'aînée resta à Apte et deux filles suivirent leurs maris dans la région des Carpates. Le reste de la famille quitta Apte et s'installa à Jaworzno. Ma grand-mère et ses enfants Mordekhaï et Balcia allaient y vivre dans une modeste maison de la rue Jagelonska, sur la route de l<atowice à l<rakow. Je ne sais pratiquement rien de mon grand-père maternel, Shaoul, si ce n'est une phrase qu'on lui prêtait: « Le Messie viendra pour tout le monde sauf pour les sots. » Grand-mère Chifra était originaire de Chrzanow, modèle du chleleft. Une partie de sa nombreuse descendance, dont ma mère Golda-MaIka, vivait à Jaworzno près d'elle. Mes parents se marièrent vers 1925. Ils eurent d'abord trois garçons: Yacov, né en 1927, moi, en 1929 et Moché-David, en 1930. A la naissance de mon quatrième frère, Yossef-Eliezer, j'ai vu entrer la sage-femme dans la pièce où était couchée ma mère, pendant que mon père récitait des psaumes dans une pièce voisine. Je me tenais près de lui et écoutais à la fois ses murmures et les plaintes de ma mère. Au premier cri du nouveau-né, la porte s'ouvrit pour unir la famille agrandie par des cris de joie. C'était en 1934 ou 1935.

Le ehtetel est la petite ville dans les pays de l'Europe de l'Est et le lieu d'habitation principal des Juifs jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale. Dans le ehtetel s'est cristallisé un mode de vie riche et original qui a été immortalisé dans la littérature yiddish et hébraïque moderne. Voir à ce sujet Marc-Alain Ouaknin, Ouvertureshassidiques,Ouverture, 1990, p. 47, 48. Sur Chrzanow, qui était d'une grande richesse sur le plan de l'esprit et des institutions, voir: Chrzanow, The Lift and the Destruction of a Jewish Shtetl, Solomon Gross, USA.
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Nous habitions alors dans la rue qui montait du grand marché vers le petit marché, Maly Rynek, dans une jolie maison où mes parents tenaient une épicerie. C'est dans le jardin de cette maison que toute la famille s'était réunie avec grand-mère Chifra pour une photo de famille, prise en grande cérémonie, par un photographe polonais. Mon père racontait quelques souvenirs d'Apte: lors de la Première Guerre mondiale, les Russes furent repoussés par les Allemands, et les Juifs avaient retenu que le comportement de ces derniers était plus correct que celui des Russes. Il racontait aussi: un crieur de journaux, pendant cette même guerre, voulant attirer des acheteurs, criait à tue-tête: « Cent mille Russes prisonniers! » et il ajoutait à voie basse: « Faux, archifaux. » Et encore: un soldat russe avait sauvé la vie du Tsar. Le Tsar lui dit : Comment voudrais-tu être récompensé? Mon colonel me fait des misères, je demande Grâce de me changer de régiment, dit le soldat. à Votre
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Espèce d'idiot, sois toi-même colonel! lui dit le Tsar
qu'une

Cette histoire significative n'était peut-être genre étant fort prisé des Hassidim2.

fable, ce

Quand ma mère nous parlait du temps de sa jeunesse, passée sous l'Empire austro-hongrois, elle évoquait ses voyages à Vienne et nous décrivait ses be~rke (quartiers). Elle prenait le train rapide pour Vienne à la gare de Trzebinia, ville proche de Jaworzno. Tous les Juifs de la génération de ma mère parlaient avec vénération de l'empereur François-Joseph 1er d'Autriche,

Mon père, qui savait le russe, citait la réponse du Tsar: «Ty durak, budz sam Polkownik ». 2 Sur le hassidisme, voir: A. Mandel, Des Juifs hassidiquesdu XVIIt siècleà nos jours, Hachette littérature, 1974; Marc-Alain Ouaknin, Ouvertureshassidiques, Ouvertures 1990 ; Yitzhak Alfassi, Ha-Hassidout. 5
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qui avait été clément à leur égard et leur avait assuré l'égalité des droits. Pendant un certain temps, mon père fut employé à examiner les animaux après leur abattage, à observer l'état de certaines parties de la bête, pour décider si elle était saine. Des ouvriers non juifs l'avaient connu dans l'exercice de cette fonction. Le Shabbat, alors que mon père était revêtu du caftan de soie et se dirigeait, accompagné de ses enfants, vers la synagogue, ces ouvriers ne manquaient jamais de s'écarter pour le laisser passer et de s'écrier: «Docteur!» Cela nous faisait rire aux éclats. Après la mort de grand-mère Léa, en 1935, Mordekhaï alla vivre chez sa sœur Brakha à Zywiec et Balcia venait souvent chez nous. Elle était très vive. Elle aimait beaucoup mon frère Yacov. Elle avait l'habitude de chanter une chanson mi-polonaise, mi-yiddish, pleine d'un optimisme mélancolique:
« Un peu de chance Un peu de bonheur Dé.jà tout est bien

Il ny a plus de cris... ))

Mon chtetel La place du marché était au cœur du chtetel. C'était le lieu par excellence des rencontres. On entrait dans les boutiques autant pour bavarder que pour acheter. Pour les enfants, le marché hebdomadaire était un vrai spectacle, mais ils ne pouvaient que regarder avec envie les fruits exotiques tels que les bananes et les oranges, qui coûtaient très cher. A la maison, on ne connaissait pas le goût des bananes, et on n'achetait des oranges que pour en donner le jus à un enfant malade et la pulpe aux autres. La pharmacie sur la place du marché était remarquable de propreté: les pharmaciens portaient des blouses blanches, les vitrines en verre épais et le sol en carrelage étaient astiqués
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