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CONFESSION (1857)

De
352 pages
Ce texte de 1857 met en scène un homme traqué, obligé d'écrire à l'intention du tzar une autobiographie édulcorée, sorte de plaidoyer destiné à attirer sur soi la clémence de sa Majesté Impériale. Rien à voir donc avec le théoricien de l'Etat et l'Anarchie, figure décisive des revendications libertaires ; s'élabore plutôt devant nous le portrait complexe d'un politicien déchu, flattant l'ennemi tout en s'efforçant de respecter la vérité.
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CONFESSION
(1857)

Collection Les Introuvables dirigée par Thierry Paquot et Sylvie Carnet

La collection Les Introuvables désigne son projet à travers son titre même. Les grands absents du Catalogue Général de la Librairie retrouvent ici vitalité et existence. Disparus des éventaires depuis des années, bien des ouvrages font défaut au lecteur sans qu'on puisse expliquer toujours rationnel1ement leur éclipse. Oeuvres littéraires, historiques, culturelles, qui se désignent par leur solidité théorique, leur qualité stylistique, ou se présentent parfois comme des objets de curiosité pour l'amateur, toutes peuvent susciter une intéressante réédition. L'Harmattan propose au public un fac-similé de textes anciens réduisant de ce fait l'écart entre le lecteur contemporain et le lecteur d'autrefois comme réunis par une mise en page, une typographie, une approche au caractère désuet et quelque peu nostalgique.

LORRAIN J., L'école des vieilles femmes, 1995. Le livre d'or de la comtesse Diane, 1993. NOIR Pascal, Jean Lorrain: La Dame aux Lèvres rouges, 2001. OLLIVIER E., Thiers à l'Académie et dans l'histoire, 1995. OLLIVIER E., Principes et conduites, 1997. Physiologie de J'homme de loi, 1997. PLUCHONNEAU A., Physiologie du franc-maçon, 1998. PROUDHON P.-J., Théorie de la propriété, 1997. QUINET E., Mes vacances en Espagne, 1998. ROBERT H., Des habitations des classes ouvrières, 1998. ROBERT G., Delrez et Cadoux, 1997. ROUSSEAU J., Physiologie de la portière, 1998. STENDHAL, Racine et Shakespeare. Etudes sur le romantisme, 1993. VOLTAIRE, Facéties, 1998. TOZI P., L'art du chant, 1995. VEXLIARD A., Introduction à la sociologie du vagabondage, 1997. ZOLA E., Les quatre évangiles, 3 Tomes, 1994.

Michel BAKOUNINE

CONFESSION
(1857)
Traduit du russe par Paulette BRUPBACHER

Avec une Introduction Et des Annotations

de Fritz BRUPBACHER de Max NETTLA U

PREFACE DE FRANCK L 'HU/LL/ER

Réédition de l'ouvrage paru en 1932 édition) aux éditions RIEDER(6ème

L'Harmattan
5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

2001 ISBN: 2-7475-1648-2

@ L'Harmattan,

Le rebelle russe de la Sainte Alliance

I En mai 1851, le tsar tout-puissant Nicolas 1ertient enfin dans ses filets le célèbre révolutionnaire Bakounine. Livré secrètement par l'Autriche aux autorités impériales russes, Bakounine rejoint en silence l'un des cachots humides de la forteresse Pierre-et-Paul. Une porte se ferme sur un homme révolté. C'est le dernier acte, hautement symbolique, d'une révolution avortée. Le "Printemps des peuples" que Bakounine a vécu intensément tour à tour à Paris, Prague et Dresde, a fait place à une période noire pour la liberté. Partout en Europe, le sabre a repris ses droits, la réaction relève la tête et triomphe; les peuples pansent leurs plaies encore fraîches des combats de la veille. Un autre révolutionnaire, Marx, expulsé du continent, s'est exilé à Londres deux ans plus tôt. A Paris, siège de la Révolution de 1848, Louis-Napoléon Bonaparte, dit "Napoléon le petit" par Hugo, fomente un coup d'Etat au nez et à la barbe de l'Assemblée constituante. La Sainte-Alliance, conclue en 1815 entre les trois couronnes autrichienne, prussienne et russe, a tremblé sous la crainte d'un renversement démocratique mais sans jamais céder à la vague révolutionnaire. Les divers régimes monarchiques et autocratiques encore debout ont obtenu un sursis jusqu'à la prochaine explosion.

Dans l'immédiat, les grandes cours européennes sortent renforcées de cette victoire politique remportée sur le progrès et l'Histoire. Elles ont contenu l'ouragan d'une révolte populaire en partie grâce à la veulerie des classes bourgeoises. La Révolution française survit comme un souvenir lointain pour la bourgeoisie. Si elle a entraîné à nouveau les couches populaires dans une lutte à mort pour la conquête définitive du pouvoir politique, elle a dû faire marche arrière lorsque ses troupes commencèrent à la déborder dangereusement sur son aile gauche. En de nombreuses villes européennes, le drapeau rouge n'a pas tardé à se lever comme symbole de la lutte des opprimés. Le jeune prolétariat accède alors aux idées politiques et conquiert son autonomie sur son allié d'hier, la bourgeoisie. Il ne compte pas s'arrêter en chemin et continue avec ses faibles moyens une bataille pour une société plus juste et plus égalitaire. Cet élan populaire se brise sur l'obstacle dressé en travers de son chemin par les tenants de l'ordre bourgeois. L'alliancetemporaire des deux classes sociales modernes est violemment sacrifiée au profit d'une conception platement bourgeoise de la société. Et le divorce est consommé lors de la sanglante et sauvage répression du soulèvement populaire de Juin 48. La bourgeoisie s'en remet alors aux forces réactionnaires et anachroniques seules candidates à un retour énergique à l'ordre ancien. C'est ainsi qu'à Paris le pouvoir échoit entre les mains d'un obscur petit-neveu de Napoléon. A la tête d'une camarilla militaire il balaye d'un revers de main les restes du régime parlementaire et restaure une parodie de l'Empire, dont les fastes dissimulent à peine un goût prononcé pour l'ordre et la discipline de caserne. Loin du fracas révolutionnaire, la Russie sommeille encore dans un décor hérité de Pierre Le Grand. Les fondations de l'Empire reposent sur l'échine courbée du serf à demi II

conscient. La seule et unique tentative de secouer le géant endormi a été soigneusement réprimée en 1825. Fait symptomatique, elle provenait d'un groupe social restreint et limité à un cercle de jeunes officiers libéraux. Les décembristes étaient alors déterminés à sortir la Russie du Moyen Age par le haut, en opérant à la tête du pouvoir sans prendre en compte la base de l'édifice. S'ils n'eurent pas le temps de passer aux actes, leur conspiration laissa certainement des traces dans l'esprit de la jeunesse sortie des flancs de l'aristocratie terrienne. Né en 1814, Bakounine a grandi dans un environnement où le souvenir des décembristes est entretenu à mots couverts et transmis aux plus jeunes. Il évolue ainsi dans un milieu libéral, à l'abri du besoin, mais avec la carrière des armes comme seule perspective d'avenir. 11 se plie aux exigences paternelles en intégrant une école militaire destinée aux jeunes officiers. Mais, à l'étroit dans son uniforme d'élève officier d'artillerie, Bakounine ne rêve que philosophie et métaphysique. La liberté a un prix dont il comprend la valeur à mesure qu'on lui en défend l'accès. Il ne se résigne pas à sa situation et se pose une foule de questions sur le sens d'une telle existence tenue à l'écart du monde des idées. On l'imagine alors en élève officier atypique plongé dans la lecture des quelques ouvrages disponibles en Russie. Il emploie son temps à se cultiver pour échapper à son état et ouvrir d'autres horizons à son "âme" éprise d'absolu. PQis à l'âge de vingt et un ans, il profite d'une permission pour quitter l'armée définitivement. Après un bref retour dans la demeure familiale, il prend volontairement le chemin de la capitale, Saint Petersbourg, où il compte vivre de cours de mathématiques et parfaire son éducation philosophique. Il vient alors de rompre avec son milieu familial et, partant, avec ses origines sociales. III

Par cette double rupture il renonce aux privilèges de la noblesse et entreprend de nouer des liens avec la modernité. Hors des sentiers battus, il emprunte une voie périlleuse mais à même de satisfaire ses exigences intellectuelles et morales. Socialement, il rejoint la cohorte des jeunes gens déclassés qui survivent à peine en donnant quelques cours ici ou là et s'enflamment l'esprit à la lecture de Fichte, Kant ou Hegel. Durant cinq années il mène une existence bohème au contact des maîtres à penser de la timide et toute nouvelle intelligentsia russe. La Russie de Nicolas 1erreste un carcan étouffant pour un esprit libre de toute contrainte et assoiffé d'idées. Aussi est-ce en Europe que Bakounine décide de partir en 1840 avec l'aide financière et le soutien d'Alexandre Herzen. Il lui importe de respirer l'air vivifiant de l'Université berlinoise où il s'inscrit au cours de philosophie. Il quitte la Russie en jeune philosophe exalté et la retrouve onze ans plus tard en détenu politique déchu de ses droits et plusieurs fois condamné à mort. Dans l'intervalle, Bakounine est devenu un "dangereux" révolutionnaire.

II

L'arrestation de Bakounine est consécutive à l'échec du soulèvement de Dresde, en 1849. D'après les rares témoins de l'époque, dont Wagner qui lui consacre quelques pages inattendues dans ses Mémoires, Bakounine représente alors la figure achevée du révolutionnaire. Il a voué son existence à l'accomplissement d'une cause politique dont le programme tient finalement en peu de mots. Bakounine lutte pour la réalisation de la liberté sur terre après la destruction totale de la société IV

moderne. Au milieu du XIXèmesiècle, cela suffit pour faire de Bakounine un dangereux conspirateur aux yeux du pouvoir en place en Europe. Au-delà de la solide réputation d'anarchiste qui semble perdurer jusqu'à nos jours, il est particulièrement difficile de saisir exactement les idées de Bakounine. A l'instar de ses compagnons d'armes, rebelles en butte au pouvoir établi, Bakounine a rarement écrit pour être lu par un large public. Ses Œuvres, pour autant qu'on puisse les appeler ainsi, sont à l'image de l'époque. Elles suivent l'itinéraire politique et géographique d'un esprit bouillonnant et contestataire q~i a fait de l'exil un mode de vie. Bakounine essaime donc ses écrits aux quatre coins de l'Europe, en diverses langues, et en direction d'un public restreint. C'est une littérature de presse et de propagande qui répond aux problèmes du moment. Après coup, on peut leur faire dire ce que l'on souhaite en fonction de l'image collée au personnage. Le seul moment où Bakounine est contraint de s'installer à une table pour écrire et rendre compte d'une expérience politique n'est autre qu'en prison. Il faut reconnaître au moins une qualité à Nicolas rer: celle d'avoir forcé Bakounine à s'expliquer par écrit. C'est peut-être le seul service rendu par le tsar aux idées révolutionnaires, avec celui de laisser la vie sauve à son prisonnier. Sans le vouloir, Nicolas 1ernous permet ainsi de faire connaissance avec une part importante, sinon primordiale, des idées de Bakounine lors de son incarcération. Quelque temps après son enfermement, il est

demandé à Bakouninede confesserses péchésau tsar comme un fils à son père. Il doit coucher par écrit le déroulement de sa
chute spirituelle et morale, le parcours d'une déchéance politique volontairement subie par un jeune sujet du tsar. Bakounine se prête au jeu dans une certaine mesure car il en va de son existence. Il raconte au fil des pages une suite d'événements entrecoupée de quelques rares exposés théoriques. D'où un texte v

particulièrement précieux pour l'histoire des idées et des hommes qui ont engagé leur vie au service d'une cause sur les barricades de 48. Nous avons affaire à un document authentique qui relate l'itinéraire d'un intellectuel russe, de surcroît exilé, dont la pensée est constitutive de l'effervescence politique d'une époque. A mi-chemin entre la Russie tsariste et l'Europe moderne, sur fond d'éveil romantique des nationalités, nous assistons à la naissance d'une pensée en acte, forgée au contact des événements et sans cesse tournée contre l'oppression. On entre dans le texte de Bakounine comme par effraction dans la cellule d'un condamné. Il faut donc rappeler les circonstances particulières de la rédaction de cet écrit volé à son auteur. La Confession n'aurait jamais dû sortir du domaine privé car elle porte en elle les signes honteux d'une soumission au tsar. Fritz Brupbacher tente d'en expliquer les raisons dans sa présentation. Bakounine n'écrit pas alors pour de fidèles disciples dont il faut susciter l'enthousiasme voire l'admiration. Il rédige à la hâte une supplique destinée à adoucir la peine carcérale. Plongé dans une situation bien concrète, il n'a pas le choix et se livre malgré lui au jeu des courbettes littéraires face au prince. Le lion s'incline et compromet son honneur et sa fierté de révolutionnaire auprès du tsar, son bourreau. Rappelons qu'il est confronté au grand gendarme de l'Europe, "Nicolas la trique", celui qui prête main forte à toutes les opérations de répression en Europe centrale. Le seul qui n'a pas tremblé en 1848, solidement installé à la tête d'un vaste Empire honni et détesté de tous les démocrates, particulièrement des Polonais. Et, le système pénal russe est à l'image d'un tel pays et nous renvoie aux représentations médiévales du souverain qui décide arbitrairement des châtiments imposés aux criminels. Seul maître de la loi, le tsar possède tous les droits sur son prestigieux captif. VI

Et, si Bakounine ignore les motifs de son incarcération, faute de jugement, l'exercice de la confession a pour tâche d'aboutir à un aveu. Il s'agit pour le tsar de faire avouer le "criminel suppliant", afin qu'il comprenne et finalement accepte son emprisonnement. Comme dans le cauchemar des interrogatoires staliniens, Bakounine doit chercher au fond de lui-même une justification de la peine d'emprisonnement, et construire de toutes pièces une culpabilité sur mesure. Dans le langage archaïque du tsar, on parlera de péchés dont il faut sonder la profondeur. Et, au passage, le tsar compte bien récolter quelques informations supplémentaires sur les compagnons d'arme de son prisonnier. Bakounine s'exécute et rédige en un mois la Confession. Il n'oublie pas les protocoles en usage à l'époque et flatte régulièrement la grandeur de son puissant geôlier. Cette comédie. peut surprendre mais se comprend aisément si l'on considère la situation de Bakounine. D'ailleurs le tsar n'est pas satisfait et recommande le bagne pour l'anarchiste. Oublié dans la forteresse, atteint du scorbut, Bakounine devra quand même purger une peine assez longue avant d'être envoyé en liberté surveillée au fin fond de la Sibérie. Nous reste un texte au contenu fortement politique. Bakounine n'est pas un prisonnier ordinaire. C'est un intellectuel avant la lettre dont les armes sont purement idéologiques. Il incarne à lui seul une pensée subversive dont des générations entières de militants ont pu se réclamer. Il a commis un délit d'opinion sévèrement puni par l'emprisonnement en des conditions atroces et par la déportation. Il inaugure à sa façon une longue lignée d'opposants politiques qui, emprisonnés, torturés ou simplement supprimés, rejaillissent à chaque nouvelle étape franchie par l'oppression dans le monde.

VII

III

Au moment de son incarcération, Bakounine est connu auprès de quelques fidèles seulement pour ses idées radicales. Par ailleurs, il a fréquenté tout ce que l'Europe compte de révolutionnaires petits et grands. De la même génération que Marx et Engels, il a suivi un parcours intellectuel similaire qui l'a conduit de la philosophie hégélienne à la remise en question de la société moderne. La philosophie représente alors un passage obligé pour les membres de la petite bourgeoisie contestataire. Et l'on se réunit pour discuter dans l'arrière salle des tavernes allemandes enfumées, en cercles ou en clubs. En France, perdure la tradition des banquets républicains où se côtoient les diverses branches de l'opposition à la Monarchie de Juillet. Cette époque voit fleurir d'innombrables sociétés secrètes aux noms les plus fantaisistes. L'avant-veille de 1848 est marquée par cette conspiration de la révolte. Lorsque la Révolution éclate, on assiste à une éclosion de jeunes pousses révolutionnaires prêtes à embrasser la cause du peuple. Bakounine rejoint Paris et se jette corps et âme dans le mouvement révolutionnaire. Le récit de cette aventure conserve un peu de la saveur de l'engagement initial. En quelques pages, Bakounine nous communique sa fougue et son admiration pour la plèbe armée. Nul doute que le tsar soit resté quant à lui bêtement indifférent à ces descriptions passionnées. Pour lui ce n'est qu"une preuve supplémentaire de la culpabilité de son prisonnier... Bakounine se tourne ensuite vers l'Europe centrale où le réveil des peuples commence à inquiéter sérieusement les monarchies régnantes. Toutes les pièces savamment agencées de
VIII

l'édifice de la Sainte-Alliance sont en train de se disloquer. Une mosaïque de minorités nationales enchevêtrées entre en mouvement. Bakounine se découvre alors une passion slavophile, en accord avec les grandes doctrines russes de son temps. Déçu par l'Occident corrompu et décadent, il oriente désormais son récit sur une voie curieuse et inhabituelle: la défense des peuples slaves d'Europe centrale. Il délaisse le champ de bataille français pour aller soutenir la lutte pour l'émancipation slave en Posnanie, une province polonaise située à la frontière russe. Ce choix peut nous surprendre tant il diffère de l'image de l'anarchiste russe. Bakounine semble avoir trouvé sa voie dans la défense ardente du panslavisme. Il prône la réunification de tous les Slaves européens au sein d'une même entité géographique rattachée à la Russie. Et cette fois, il se rapproche du tsar dont le souci est de conserver une influence directe sur les populations slaves hors des frontières russes. Mais il faut se rappeler que la Révolution de 1848 réactive la vieille idée du panslavisme chez la plupart des émigrés russes. Et Bakounine n'échappe pas à cette influence qui tourne résolument le dos à l'Occident dont les modèles politiques semblent inadaptés au contexte russe. Trop vaste est la Russie pour la démocratie aurait déclaré Herzen. Alors essayons de lui tailler un système politique différent et mieux adapté aux réalités sociales d'un peuple rural lui répond Bakounine. On voit alors Bakounine prendre parti en faveur des Slaves dont il se croit un représentant éclairé. Il s'imagine prendre la tête d'une éventuelle révolte slave contre l'Occident. Ce choix s'éclaire par la situation des minorités slaves au cœur de l'Europe centrale. Ballottées d'un Etat à l'autre, elles s'adaptent tant bien que mal et végètent dans une condition fort éloignée malheureusement des préoccupations directes de Bakounine. Seule la Pologne semble en mesure d'organiser par le biais de ses élites éclairées une opposition IX

ferme et résolue au pouvoir russe. Son sort attire la sympathie des révolutionnaires de ] 848, à l'exception de Bakounine. Une nation constituée ne l'intéresse pas autant que des bribes de populations opprimées. Or, dans un contexte d'éveil des nationalités, cette question du panslavisme fait couler de l'encre dans la presse politique d'extrême gauche. Dans la Nouvelle Gazette Rhénane, Engels se charge de répondre aux conceptions panslavistes défendues par Bakounine dans son vigoureux Appel aux Slaves publié quelques semaines plus tôt sous la forme d'une brochure. La lecture de ce texte a dû faire bondir Engels qui rédige un long article pour en illustrer, selon lui, toute la "sentimentalité et le romantisme", autrement dit sa profonde ineptie sur le plan politique. A lire le texte d'Engels, on pourrait penser qu'il épingle les élucubrations platoniques d'un Chateaubriand égaré en pleine Europe centrale. Mais c'est à "un patriote russe, Michel Bakounine, membre du Congrès des Slaves qui s'est tenu à Prague" et de surcroît "notre ami" que les critiques d'Engels s'adressent. Son reproche essentiel porte sur l'absence totale d'appréciation historique de la question slave. Engels ne supporte pas l'emploi emphatique de mots creux tels que "Justice", "humanité" ou "liberté" pour qualifier une situation hors de son contexte historique. Pour lui, la libération des Slaves reste un vœu pieux tant que ceux-ci sont inféodés à d'autres nations. Engels pense qu'il est ridicule, par ailleurs, d'appeler à la constitution d'une fédération slave sur un territoire où "pour vingt-quatre Tchèques il y a dix-sept Allemands". A l'heure de la constitution de grandes nations marchandes, la Hongrie et l'Allemagne se taillent la meilleure part du lion en Europe centrale et pour Engels, il est impossible de faire marche arrière. Il ne reconnaît donc pas aux Slaves un rôle moteur dans l'Histoire et rappelle qu'ils sont enrôlés dans la plupart des bataillons autrichiens lancés contre la Révolution hongroise. Au x

passage, il écorne le folklore slave dont la résurgence le fait bondir à l'heure du développement industriel de l'Europe: "rubans tricolores, costumes surannés, foires slaves à l'ancienne, restauration complète de l'époque et des mœurs dans les forêts primitives", un attirail qu'il compare volontiers aux "mesquineries chauvines" allemandes. D'ailleurs, Engels établit un parallèle intéressant avec le cours futur de l'Histoire: "Que dirait-on si, sous prétexte que la majorité de la population qui s'y trouve est germanique, le programme du Parti démocrate en Allemagne s'ouvrait sur la revendication de l'Alsace, de la Lorraine et de la Belgique qui font partie de la France à tous égards ?" On l'aura compris, la formulation d'un patriotisme slave par Bakounine semble anachronique et désespérément réactionnaire pour Engels. Une leçon salutaire pour l'avenir!

IV Bakounine appartient à une époque où les grandes idées du mouvement ouvrier sont en gestation. On exploite le champ des possibles, et chacun tente d'explorer de nouvelles voies vers une probable libération sociale. Malgré ses égarements, Bakounine a posé les premiers jalons du populisme russe. Sans lui, il n'y aurait pas eu de nouvelles vocations militantes en Russie, et même ailleurs tant son influence reste grande tout au long du XIXèmesiècle. C'est pourquoi il n'est pas juste de lui opposer le marxisme comme le fait Brupbacher dans sa XI

présentation. L'opposition entre Marx et Bakounine au sein de la première Internationale, pour virulente qu'elle ait été, a permis des avancées sur le terrain des idées. Ni Marx ni Bakounine n'étaient frileux à l'égard de la polémique, même la plus acharnée, car elle était une des conditions de la formation d'une pensée révolutionnaire. Le texte de Bakounine nous aide à le

comprendre.

.

Le tsar a utilisé la Confession de Bakounine comme un rapport de police, seule littérature qui parle à son entendement, sachons la lire et l'apprécier comme le témoignage d'un prisonnier politique de grande envergure.
Franck L'HUILLIER
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Ouvrages à consulter: Karl Marx, Les luttes de classe en France (1848-1850), Paris, La Table Ronde, 2001. Karl Marx, Friedrich Engels, « Le panslavisme démocratique », in La nouvelle gazette rhénane, 15 février 1849, Paris, Éditions sociales. Max Nettlau, Histoire de l'anarchie, Paris, Artefact, 1986. Boris NicolaIevski, Karl Marx, Paris, Gallimard, 1937. Ni Dieu, ni Maître. Anthologie de l'anarchisme, Textes réunis par Daniel Guérin, Paris, La découverte, 1999. Franco Venturi, Le peuple et la révolution. Histoire du populisme russe au X~me siècle, Paris, Gallimard, 1972.

XII

INTRODUCTION

I

ICHEL Bakounine, pour la plupart de nos contemporains, est un inconnu. Si un certain nombre de gens le connaissent encore de nom, cela leur suffit pour le haïr et pour le calomnier; quelquesuns, pourtant, l'~iment avec ferveur. Jadis, Bakounine fut vraiment un très grand nom. Alors qu'on chercherait en vain celui de Karl Marx dans l'édition, parue en 1866, du grand dictionnaire encyclopédique de Brockhaus, ce même ouvrage, dès 1864, consacre à Bakounine, contemporain de Marx, presque toute une page, qui se termine en ces termes: « Bakounine a une personnalité captivante, de brillantes facultés intellectuelles jointes à une rare énergie, mais aussi à une passion fanatique. » Mais aujourd'hui le nom de Karl Marx est sur toutes les lèvres et celui de Bakounine est pour ainsi dire disparu et oublié. Cela" n'est pas un hasard. Bakounine est un de ceux qui ont participé à la révolution bourgeoise de 1848-49;mais les bourgeois,depuis lors, ont oublié qu'ils furent, il y a beau temps, des

M

9

CONFESSION
révolutionnaires; ils ont donc oublié leurs héros; ils ont donc oublié Bakounine. Qui, mais Karl Marx, lui aussi, a été quarantehuitard,et il n'enest pas moins l'un des hommes les plus célèbres de nos jours. Plus d'une personne dira: « Si Marx: n'avait été qu'un révolutionnaire bourgeois, il serait certes oublié. Mais ce qui survit de Karl Marx, ce n'est pas l'homme de 48, c'est le théoricien de la révolution prolétarienne. » A quoi nous répondrons que Bakounine a été, lui aussi, après 1860 et 1870, l'un des esprits dominants de l'Association Internationale des Travailleurs et, lorsque Marx l'en eut expulsé, cette expulsion entraîna la mort de l'Internationale. Marx fut obligé de tuer la première Internationale pour empêcher qu'elle ne tombât aux mains des bakounistes. Telle était, en effet, la situation en 1872. A l'heure actuelle, seules l'Espagne et l'Amérique du Sud comptent un assez grand nombre de disciples de Bakounine, alors que dans tous les pays du monde les marxistes sont aussi nombreux que les grains de sable de la mer. Lorsque Bakounine fut expulsé de la première Internationale, les Fédérations nationales de Belgique, de Hollande, d'Espagne et d'Angleterre le sùivirent, de même que des minorités considérables appartenant à d'autres pays. Bakounine était alors une puissance dans le mouvement révolutionnaire prolétarien. Aujourd'hui, chez les prolétaires, le même Bakou10

INTRODUCTION
nine et, avec lui, l'anarchisme sont à peu près complètement tombés dans l'oubli. Le souvenir de Bakounine a dispaI'u dans la mesure où ont disparu dans le prolétariat certaines tendances psychologiques. Disons-le dès maintenant: à mesure que s'est développée la grande industrie, a disparu dans le prolétariat l'aspiration à la liberté, à la personnalité; les tendances libertaires et anarchistes du bakouninisme sont allées s'effaçant et, en même temps, le souvenir de Bakounine. Ncn seulement le désir de la liberté a disparu, mais une véritable haine a été vouée à tous ceux qui continuaient à vouloir la liberté de l'individu; cette haine s'est par conséquent tournée contre Bakounine et contre ses doctrines. Et c'est la même haine qui a engendré les calomnies répandues contre sa personne. La grande industrie ayant tué la volonté d'être libre, l'esclavage a engendré chez le prolétaire la volonté de puissance, non point seulement la volonté d'exercer le pouvoir politique aux dépens de la bourgeoisie, mais la volonté de puissance en elle-même, d'une puissance imposée à tout ce qui a figure humaine. Tout individu dominé par la volonté de puissance, plus particulièrement le prolétaire politiquement actif, en arrive à considérer comme son, ennemi mortel quiconque garde la volonté d'être libre; cela d'autant plus qu'une discipline extrêmement rigoureuse est devenue vraiment nécessaire dans la lutte soutenue par le prolétariàt contre ses ennemis.

-

11

CONFESSION
A la phase anti-autoritaire du socialisme a succédé un socialisme autoritaire qui, sous cette forme, a vaincu en Russie la féodalité et la société bourgeoise. Quiconque aspire à la liberté devient un contre-révolutionnaire et mérite la haine et la calomnie. Bakounine étant l'anti-autoritaire par excellence, il mérite par excellence la calomnie et la haine. Ainsi, calomnié par le prolétariat contemporain, oublié par une bourgeoisie qui a cessé d'être révolutionnaire, Bakounine doit se contenter d'être aimé par ceux qui, encore qu'à distance et après bien des périples effectués à travers la psychologie des différentes classes, pressentent la venue d'un temps où le luxe de la liberté recommencera d'être considéré comme l'un des plus grands biens de l'humanité. Nous avons vu pourquoi Bakounine est inconnu, pourquoi il est haï et calomnié et pourquoi, cependant, quelques amis l'aiment avec ferveur. Il s'agit maintenant de le présenter à ceux qui l'ignorent ou qui ne connaissent de lui que la figure mensongère inventée par la calomnie.

II
On ne perd pas grand' chose à ne rien savoir de la vie de Karl Marx, on perd presque tout quand on ignore celle de Bakounine. Tout d'abord, cette vie elle-même est un roman; un 12

INTRODUCTION
roman qui, grâce avant tout à Max Nettlau, ensuite à Kornilow et, en troisième lieu, à Polonsky, a fait l'objet de recherches infatigables. L'existence de Bakounine a inspiré plus d'un écrivain; Tourguénieff et Dostoïewsky l'ont utilisée dans leurs romans, tandis que Ricarda Huch, grande romancière allemande, a écrit un Bakounine; enfin, Lucien Descaves et Maurice Donnay l'ont mis à la scène. Pour quiconque n'est pas emprisonné dans une cuirasse doctrinaire, pour quiconque n'a pas, une fois pour toutes, décidé d'appartenir à une orthodoxie militante, ou bien n'est pas empêché par la situation particulière à sa classe, la personna.lité de Bakounine est extrêmement séduisante. C' est-à -dire pour un très petit nombre. Son plus grand charme, c'est d'être une figure précapitaliste, une sorte de sauvage avec beaucoup, beaucoup de culture. Féodal en révolte contre le despotisme féoda.l, bourgeois et prolétarien, c'est l'homme le moins américain que l'on puisse imaginer, c'est le moins fordien et, partant, le moins stalinien des hommes, et si nous autres, Européens d'aujourd'hui, nous pouvons nous enthousiasmer pour Bakounine, cet enthousiasme est plus fait de nostalgie que de notre capacité de vivre le bakounisme. Et plus nous serons des Européens déjà modernes et rationalisés, plus nous nous sentirons. attirés vers ce païen sauvage, vers cette force naturelle indomptée. J'imagine assez bien que ceux qui le haïssent le plus sont ceux-là mêmes qui ne sont pas en13~

CONFESSION
core sûrs de soi; qui ont encore peur du diable en eux mêmes et chez leurs camarades. Aussi Bakounine redeviendra-t-il actuelle jour où l'homme commencera à trouver insupportables le despotisme bourgeois et le

despotisme prolétarien.

'

III
Bakounine, dans la confession à laquelle ces pages doivent servir d'introduction, rapporte bien des événements de sa vie. Le père de Bakounine, noble de Russie dans l'aisance, riche de cinq cents serfs et de dix enfants, administrait lui-même ses terres, auxquelles il avait adjoint une fabrique de cotonnades qui, d'ailleurs, ne rapportait pas grand'chose. Né en 1814, Bakounine avait par conséquent onze ans lorsque la noblesse russe fit contre le tsar sa dernière fronde, la révolte des décabristes. Sa rnèreétait parente des Mouravieff, rebelles dont l'un fut pendu, trois autres condamnés aux travaux forcés à perpétuité, deux, enfin, aux travaux forcés à temps et à la déportation dàns les colonies pénitentiaires. Un autre membre de la famille, moins glorieux, était ce Mouravieff qui s'est rendu célèbre comme bourreau de la Pologne. Lorsque Michel eut atteint l'âge de quatorze ans, son père l'envoya à l'école d'artillerie de Pétersbourg
:1i4

INTRODUCTION
afin qu'il pût un jour gagner sa vie comme officier, considération sur laquelle le père de Bakounine insista dans une lettre en termes exprès, disant que l'on

n'était pas riche.

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A dix-huit ans, Michel Bakounine devint officier d'artillerie, sans enthousiasme. Bien plus, il se sentait isolé et fourvoyé, il aspirait à quitter la vie militaire, il rêvait de science. Officier en vérité fort peu militaire, intellectualisé à l'excès, il se vit envoyé dans une petite garnison pour s'être promené en civil à une heure où l'uniforme était de rigueur. Au lieu de s'occuper des questions relatives au service, ce qu'il voulait savoir, c'était le but de son existence et quelle fonction lui était dévolue dans la grande machinerie de l'univers. Aussi le jour où il eut obtenu un congé, il ne réintégra plus l'armée et prit la résolution de devenir professeur de philosophie, au grand effroi de son père. Pour le jeune Bakounine, d'ailleurs, un professeur de philosophie était quelque chose de fort peu professoral, mais un homme qui cherche la pierre philosophale, - et qui la trouve. Cette pierre philosophale, ilIa chercha pendant cinq ans, avec un grand nombre de camarades, discutant jour et nuit de Kant, de Fichte, de Hegel, se détachant toujours davantage de la société officielle et de ses idéaux, comme on peut le voir dans une lettre où il écrivait à sa sœur: « En quoi l'existence de cette société me concerne-t-elle? Elle peut disparaître, je ne remuerai pas le petit doigt pour la sauver; » 15

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Toutes ses lettres de cette époque vibrent d'une invincible aspiration vers la liberté, unie au besoin intense d'une intime communion avec d'autres hommes animés des mêmes idées. Du point de vue philosophique, à la fin de cette période, Bakounine est hégelien. Il attend, du devenir « dialectique })de l'esprit, et sa propre rédem.ption et celle du monde. Quant à la manière dont cette libération devait se réaliser effectivem.ent, il crut pouvoir l'apprendre dans le pays même du maître. Aussi, en 1840, à l'âge de vingt-six ans, il sc rendait en Allemagne grâce à l'aide financière de ses amis Herzen et Granowski. IV En Russie, seuls quelques jeunes gens isolés commençaient alors à chercher un nouvel idéal en contradiction avec ce que tsar, noblesse et kouptsi (grands commerçants) reconnaissaient comme légitime dans la pensée et dans l'action. Dans l'Allemagne de 1840, Bakounine allait trouver une nombreuse classe bourgeoise en opposition avec la féodalité, les princes et la noblesse; plus d'un philosophe, par conséquent, était révolutionnaire et l'école hégelienne avait en particulier donné naissance à une aile gauche. Bakounine fut entraîné par le mouvement démocra16

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tique allemand et se lia d'amitié avec Herwegh et avec d'autres démocrates. Le gouvernement russe ayant commencé à s'occuper de lui, il quitta l'Allemagne avec Herwegh et se rendit à Zurich. Dans cette ville, il fit la connaissance du tailleur communiste Weitling, qui fit sur lui une grande impression. Lors de l'arrestation de Weitling, on découvrit également dans les papiers de ce dernier le nom de Bakounine, qui dut alors quitter la Suisse et se rendre à Bruxelles, puis à Paris, où il vécut de 1844 à 1848. Le gouvernement suisse, ou plus exactement le gouvernement zuricois l'ayant dénoncé au tsar comme révolutionnaire, Bakounine fut condamné, en 1843, à la perte de tous ses biens et à la déportation en Sibérie. A son arrivée à Paris, Bakounine était déjà révolutionnaire en politique. Pour la réalisation de son idéal philosophique, il comptait sur la force destructrice de la classe politiquement et économiquement opprimée. La misère engendrée par les classes dominantes devait, croyait-il et comme le pensait d'ailleurs toute la gauche hégelienne, créer chez les opprimés un état d'esprit tel qu'il ne leur resterait nécessairement pas d'autre issue que de faire explosion et d'anéantir ainsi la société tout entière. Et voilà pourquoi Bakounine était, de tout son cœur, du côté des opprimés. Illes aimait parce qu'ils représentaient, à ses yeux, une force de destruction. Illes aimait dans la mesure où eux-mêmes haïssaient la classe dominante.

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A Paris, Bakounine fit la connaissance de Considérant, Lamennais, Flocon, Louis Blanc, George Sand et de beaucoup d'autres personnages, mais celui qu'il fréquenta le plus, c'est Proudhon, qu'il aimait beaucoup. Marx fait également pa.rtie des relations parisiennes de Bakounine. En dépit de toutes ces relations, il se sentait isolé dans Paris. En outre, sa situation financière y était des plus misérables, comme d'ailleurs durant presque toute sa vie. Il lisait beaucoup, surtout de l'histoire, des mathématiques, des ouvrages de statistique et d'économie, et il vécut bientôt très seul. Révolutionnaire, il n'avait pas de camarades d'idées parmi ses propres compatriotes, d'ailleurs extrêmement rares, vivant à l'étranger. Les émigrés de tous les autres pays étaient, à cet égard, plus favorisés que Bakounine. S'ils ne se sentaient pas d'armées derrière eux, ils avaient du moins quelques bataillons. Bakounine était alors le seul Russe révolutionnaire, le premier Russe qui arborât le drapeau rouge. C'est ce qu'il fit publiquement le 29 novembre 1847 dans un discours prononcé devant les Polonais qui l'avaient invité à la fête commémorative de leur insurrection de 1831. Ce discours, imprimé en allemand sous le titre de Russland wie es wirklich ist (La Russie telle qu'elle est) fit une impression' foudroyante dans les milieux russes officiels de Paris; l'ambassadeur de Russie demanda l'expulsion immédiate de Bakounine du territoire français. L'ambassade, en outre, fit 18

INTRODUCTION
répandre le bruit que Bakounine était un agent provocateur du gouvernement russe, poursuivi et condamné pour vol dans son pays. Les hommes croyant volontiers à la bassesse, ces bruits ont rencontré plus d'écho que l'œuvre même de Bakounine; ils ne cessèrent de le poursuivre tout au long de son existence. Cette calomnie, accueillie avec complaisance par tous ses adversaires, a continué son chemin jusqu'à l'époque la plus récente. De Paris, Bakounine regagna Bruxelles. Il y retrouva Marx et son m.ilieu. Aucun rapprochement n'eut lieu entre Marx et Bakounine. Le programme de Marx était Manifeste communiste» et la seule classe en laquelle le ({ il crût, le prolétariat. Le programme de Bakounine était son discours aux Polonais. Il luttait pour la libération de tous les opprim.és, mais avant tout pour la liberté des peuples slaves. Engels, d'ailleurs, dans une lettre du 16 septembre 1846, avait écrit à son ami Karl Marx que Bakounine était fortement soupçonné d'être un mouchard. Une lettre de Bakounine à Herwegh nous montre, d'autre part, que l'amour de Bakounine pour Marx n'était pas non plu$ très intense. En 48, à la nouvelle de la révolution de février, Bakounine accourut à Paris.

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Le 23 février 1848, la révolution'" avait éclaté à Paris, et dès le 24, la France était en république. « Ce mouvement avait été organisé par les libéraux au profit de la République, dont ils avaient peur, et au dernier moment, le suffrage universel fut établi par les républicains, à l'avantage du socialisme, qui leur inspirait une grande terreur ». Le chemin de fer ne conduisit pas Bakounine audelà de la frontière belge; de là, il se rendit, en trois jours et à pied, à Paris, où il arriva le 26 février, et où il prit naturellement parti pour l'extrême-gauche, pour les socialistes, lesquels devaient être mitraillés en juin par les libéraux et les républicains réunis, qui les craignaient comme le feu. Lorsque Bakounine arriva à Paris, les barricades étaient encore dressées. Pas de bourgeois dans les rues: la peur les avait paralysés. Partout des ouvriers en armes. La révolution avait enivré tout le monde. Y compris Bakounine, naturellement. A deux heures du matin, son fusil au côté, il s'endormait sur sa paillasse, dans la caserne des Montagnards; à quatre heures, il était debout, courant de réunion en réunion, de club en club. C'était une « fête sans fin». Il parlait de tout, avec tous. Son ami Herzen écrit que Bakounine prêchait alors le coinmunisme, l'égalité des salaires, le nivellement égalitaire, la libération de tous les Slaves, la des20

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truction de tous les Etats à l'autrichienne, la révolùtion en permanence, la guerre jusqu'à l'anéantissement de tous les ennemis. Le « président des barricades », Caussidière, qui tentait de faire naître « l'ordre du désordre », aurait dit de Bakounine: « Le premier jour de la révolution, c'est littéralement un trésor; le second jour, il faudrait simplement le fusiller! « En qualité de bourgeois peu soucieux de la révolution sociale, Caussidière avait raison de parler ainsi. D'autres affirment que Bakounine a dirigé la fameuse démonstration ouvrière du 17 mars 1848, visant la caste privilégiée des anciens gardes nationaux. Il a lui-même raconté qu'au début tout le monde vivait dans la fièvre et que, si quelqu'un s'était avisé d'affirmer que le bon Dieu 'venait d'être chassé du ciel et que la République y avait été proclamée, on l'aurait cru sur parole... Bakounine eut tôt fait de se rendre compte que la Révolution était en danger et, sitôt son premier ravissement passé, il jugea que sa présence était nécessaire à la frontière russe, afin de soulever les Slaves contre le tsar. Se trouvant, Comme toujours, dans la plus grande pénurie, il sollicita du gouvernement provisoire un prêt de deux mille francs. Son intention était d'aller en Posnanie, où il eût établi son centre d'action. Le gouvernement provisoire lui accorda la somme demandée, et lui délivra deux passeports, l'un à son vrai nom, l'autre à un . nom d'emprunt. Au début d'avril, il se rendit, par Strasbourg, à Francfort, où siégeait le pré-parlement allemand;

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Bakounine fit la connaissance de Jacob de Willich et de quelques autres démocrates. Puis, par Cologne, il se rendit à Berlin. Une lettre de lui, écrite de Cologne le 17 février 1848, nous a été conservée. Il règne ici, dit~il en substance, un calme« philistin ». Le manque absolu de centralisation se fait lourdement sentir dans la révolution allemande. Le pouvoir, ajoute-t-il, a maintenant passé des rois à la bourgeoisie, laquelle a peur de la République, cette dernière devant nécessairement poser la question sociale. La seule chose vivante en Allemagne, c'est le prolétariat, qui s'agite, et la classe paysanne. Bakounine pense que la révolution démocratique se produira dans un délai de deux à trois mois. Partout, les bourgeois s'arment contre le peuple. D'autre part, dans la Confession il raconte qu'il devenait de plus en plus triste à mesure qu'il se rapprochait du Nord. A Berlin, il fut aussitôt forcé de partir. Il renonça à son voyage en Posnanie, où le mOuvement révolutionnaire avait été écrasé. A Breslau, il se vit en butte à la méfiance des Polonais, nouvelle conséquence des honteuses calomnies l'épandues à son sujet par l'arnbassadeur russe de Paris. Tristement, il attendait son heure. ABreslau, il fréquenta le club démocratique allemand. Lorsque, au début de juin 1848, un congrès slave fut convoqué à Prague, Bakounine se hâta naturellement d'y accourir. Mais il convient, tout d'abord, de situer ce congrès dans la suite des événements: Du 13 au 15 mars 1848, l'érneute éclate à Vienne. La

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garde nationale et les étudiants sont maîtres de la ville. Le 15 mai 1848, deuxième émeute à Vienne. L'empereur 5'enfuit à Innsbruck. Dès la révolution parisienne de février, les différentes nationalités réunies par leur commune soumission aux Habsbourg veulent retrouver leur indépendance: les Allemands réclament leur réunion à l'Allemagne; les Italiens exigent de retourner à l'Italie; les Magyars cherchent à s'isoler; tous, enfin, aspirent à la liberté. Le congrès slave de Prague avait été convoqué par le parti du Tchèque Palacki. Ce devait être une sorte de pré-parlement, analogue à celui de Francfort. Y participaient des représentants des nationalités tchèque, morave, slovaque, ruthène, polonaise, croate et serbe. Les Tchèques, dès le début de la Révolution autrichienne, avaient formé un gouvernement provisoire dirigé par Palacki. Le rêve de ce dernier était de réaliser une restauration de l'Autriche et des Hahsbourg sous la tutelle des Tchèques. Au lieu de la domination allemande exercée jusque-là sur les Tchèques, ceux-ci eussent au contraire dominé les Allemands. Palacki entretenait des relations à demi officielles avec l'empereur, réfugié à Innsbruck. Il voulait guérir par les Tchèques la maladie des Habsbourgs. Le même Palacki présidait le congrès slave. Bakounine lui opposa, ainsi qu'aux autres panslavistes réactionnaires, sa fédération slave démocratique et s'appliqua à éveiller la défiance des conservateurs contre les 23