Conflits d'autorités durant la guerre d'Algérie

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Cinquante ans après le début de la guerre d'Algérie, les archives n'ont pas encore dévoilé leurs arcanes. Les fonds d'archives soumis à dérogation, et les documents d'époque conservés par quelques acteurs de la politique algérienne de la France, permettent au chercheur d'analyser de façon plus approfondie les motivations et les actions des hautes autorités politiques, judiciaires et militaires (Michel Debré, Maurice Patin, Paul Ely,…). On regrettera que tout ne puisse être publié, certaines affaires restant interdites.
Publié le : vendredi 1 octobre 2004
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EAN13 : 9782296377332
Nombre de pages : 285
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Conflits d'autorités durant la guerre d'Algérie

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus

A. BENDJELID, J.C. BRULE, J. FONTAINE, (sous la dir.), Aménageurs et aménagés en Algérie: Héritages des années Boumediene et Chadli, 2004. Jean-Claude ALLAIN (Textes réunis par), Représentations du Maroc et regards croisés franco-marocains, 2004. Ali KAZANCIGIL (dir.), La Turquie au tournant du siècle, 2004. Ibtissem BEN DRIDI, La norme virginale en Tunisie, 2004. Clément STEUER, Susini et l'O.A.S., 2004. Arnel BOUBEKEUR, Le voile de la mariée. Jeunes musulmanes, voile et projet matrimonial en France, 2004. Mohamed SOUALI, L'institutionnalisation du système de l'enseignement au Maroc. Evaluation d'une politique éducative, 2004. Camille RISLER, La politique culturelle de la France en Algérie (1830-1962),2004. Maxime AIT KAKI, De la question berbère au dilemme kabyle. Décompositions et recompositions identitaires en Afrique du Nord à l'aube du XXIe siècle, 2004. Mourad FAHER, Approche critique des représentations de l'Islam contemporain,2003. Taoufik SOUAMI, Aménageurs de villes et territoires d'habitants: un siècle dans le Sud algérien, 2003 Paul SEBAG, Une histoire des révolutions du royaume de Tunis au XVII! siècle, 2003. Pierre-Alain CLAISSE, Les Gnawa marocains de tradition loyaliste, 2003 Patrick KESSEL, Le peuple algérien et la guerre, 2003. Philippe CARDELLA, Notes de voyage à Chypre -Opuscule, 2003.

Cécile MERCIER, Les pieds-noirs et l'exode de 1962 à travers la presse française, 2003. Faïza JIBLINE, Proverbes et locutions proverbiales en usage à Marrakech, arabe-français, 2003.

Maurice FAIVRE

Conflits d'autorités durant la guerre d'Algérie
Nouveaux inédits

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16

L'Hannattan ItaIia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

Ouvrages du même auteur

Les nations armées, de la guerre des peuples à la guerre des étoiles, Economica, 1988 Un village de harkis, du Babor au pays drouais, L'Harmattan, 1994 Les combattants musulmans de la guerre d'Algérie, des soldats sacrifiés, L'Harmattan, 1995 Le général Paul Ely et la politique de défense de la France, 1956-1961. L'Algérie, l'OTAN, la Bombe, Economica, 1998 Les archives inédites de la politique algérienne, L'Harmattan 2000 Ouvrages collectifs: Mémoire et vérité des combattants d'AFN, L'Harmattan,2001 Le livre blanc de ['armée française, Contretemps,2002 La France en Algérie, les réalisations, l'héritage, CDCAFN, 2003

<QL'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-7304-4 EAN : 9782747573047

Avertissement
Les documents consultés pour ce travail de recherche sont conservés dans plusieurs fonds d'archives: II les archives de Michel Debré et de Paul Delouvrier, des généraux Ely et Gambiez, 21 les archives de Maurice Patin, président de la Commission de Sauvegarde du droit et des libertés individuels, chargée de constater les atteintes portées aux droits de l'homme lors de la guerre d'Algérie, 31 d'autres archives de source privée, communiquées personnellement. Les premières sont soumises, par la Direction des Archives de France, à l'obligation de ne pas porter atteinte à la sûreté de l'Etat, à la Défense nationale, à la vie privée et à la sécurité des personnes. J'ai toujours respecté cette obligation dans les ouvrages que j'ai publiés, y compris pour les documents de source privée. En revanche, les archives de Maurice Patin sont soumises à une règle plus contraignante: tout en m'encourageant à poursuivre mes recherches historiques, la Direction des archives m'impose de "n'utiliser les informations recueillies dans le cadre de vos travaux historiques et, en raison de la teneur des documents appartenant à ce fonds, qui font apparaître les suites, judiciaires ou administratives, données à des accusations de sévices, de respecter absolument l'anonymat des intéressés, qu'il s'agisse de ceux qui auraient subi des
sévices ou des personnes mises en cause
n.

Je suis donc contraint de garder par devers moi les données des archives sur les "affaires graves" suivies par la Commission de Sauvegarde du droit et des libertés, qui souvent contredisent la version qu'en donnent les médias, les avocats et les historiens. La solution consistant à masquer l'identité des personnes par des initiales aléatoires rend en effet le texte incompréhensible pour le lecteur non initié. Je conserve cependant les textes rédigés sur ces affaires, espérant qu'un jour le secret sera levé, ce qui pennettra de rétablir une partie de la vérité historique aux yeux des générations futures. Au cas où un lecteur voudrait en savoir davantage, il pourra s'en entretenir avec moi.

5

Conflits d'autorités SOMMAIRE
Préface Introduction
page 7 Il 13 15 21 25 31

- L'accès aux sources
Le contexte de 1830 à 1954 - Etat de droit et Etat de guen-e - Ten-orisme et torture - Les disparus

I. L'évolution de Michel Debré
- Debré et la politique algérienne - Debré et la Justice - Debré et l'armée En guise de conclusion

partielle

37 39 51 75 89
93 95 97 101 107 113 119 123 127 131 141 145 153 155

II. La conscience de Maurice Patin - La Commission de Sauvegarde - Le précédent de la Commision Béteille, un bilan mitigé - La Commission Patin, de sa création à sa disparition - Fonctionnement et réforme de la Justice - Relations avec les autorités - Relations avec les avocats - Les abus de la répression - Les services de sécurité et de police - Les internements administratifs et les prisons - Dossier France métropolitaine - Les affaires graves et leur médiatisation Des juristes dans la guerre III. Personnalités militaires - Ely (157) - Crépin (167) - Olié (173) - Allard et Salan (179) Gambiez (183) - Guirec-Doniol (191) - Valentin (195) - Schoen (199) - Buis (209) - ParIange (211) - J.Servier (215) - Fournier-Foch (225) -Weygand (227) - R.Laure (229) - Leguay (235) - Capodano (237)- Villard (241) - d'Humières (245) - G.Copin (251) Militaires en politique. Annexes. Introduction aux archives par la Conservatrice P.Gilet. Inventaire des archives de M.Debré et de la Commission Le parcours d'obstacles du chercheur Extraits inédits du rapport Béteille Index des noms cités. Abréviations

253 257 259 261 265 271 277 283

6

Contre

la récriture de l'Histoire en guise de Préface d'actualité

(1)

Lentement, mais selon toutes apparences caractéristique de placer sous un jour

sûrement, une certaine Elle a pour tant l'oeuvre

vision de la Guerre d'Algérie, s'impose en France. défavorable,

française dans ce pays, que l'activité de notre Armée durant ce conflit qui se déroula de 1954 à 1962. Tout au long de l'année 2003, dite année de l'Algérie, les médias audiovisuels ont diffusé un nombre important de films. Presque tous allaient dans un sens diffamatoire et ils ont répandu dans l'opinion une version extrêmement partiale du conflit et de la situation politique et sociale dans l'Algérie de l'époque. La presse écrite n'a pas été en reste, à part quelques exceptions. Dans sa majorité, elle a plutôt conforté la vision unilatérale, anticolonialiste et antimilitariste des choses. Dans l'Université également, que l'on pouvait espérer à l'abri des passions partisanes, les historiens les plus hostiles à la politique française en Algérie tiennent souvent le haut du pavé et contribuent à enraciner des analyses du conflit algérien ne mettant en lumière que le FLN, même si certaines critiques persistent malgré tout à l'égard de cette organisation qui n'eut rien d'angélique.

(1) Ce texte correspond aux orientations de ce livre, auquel il me semble qu'il peut servir de préface. Il a été écrit par Jean Monneret, auteur de La Phase finale de la Guerre d'Algérie et de Mourir à Alger (L'Harmattan. 2003 et 2004).

7

Il est caractéristique également que le massacre des harkis par le FLN fasse l'objet d'une sous-estimation choquante et injustifiée dans des articles ou des livres signés par quelques universitaires renommés. Il est tout aussi caractéristique que plus personne ou presque

n'évoque le massacre de Mélouza en 1957. Ne parlons pas de l'enlèvement de 3.018 Européens après le 19 mars 1962, qui est délibérément ignoré. Les quelques allusions qui furent faites à ce problème, au moment du 40ème anniversaire des Accords d'Evian, ne compensent pas la désinformation massive et le matraquage unilatéral que le citoyen moyen subit, depuis une dizaine d'années, à propos de la Guerre d'Algérie. Au total, le FLN est ainsi dicrètement blanchi de ses plus graves forfaits. A l'opposé, les historiens qui s'efforcent d'écrire l'Histoire

objectivement, en s'appuyant sur des archives et en tentant d'éclairer les aspects occultés de cette Guerre se heurtent éditeurs aux moyens limités. Leurs apparitions à la télévision sont rarissimes et leurs occasions d'écrire dans les grands journaux des plus réduites. L'accès aux grands hebdomadaires et revues est tout aussi barré. Dans ces conditions, c'est une vue partielle, biaisée, fausse et, pour l'essentiel, conforme à la propagande et à l'idéologie du FLN organisation dont on semble oublier qu'elle utilisait le terrorisme - qui à de multiples obstacles. Ils sont contraints de publier leurs ouvrages chez des

8

devient dominante antidémocratique

en France.

C'est là une chose

patfaitement

et dangereuse. Elle risque en effet, de nuire aux qui vivent en France. vouloir

rapports entre les différentes communautés

Comment les nouveaux venus sur notre sol, pourraient-ils des aspects aussi sombres que racistes.

s'intégrer à une société dont le passé récent et ancien, est présenté sous

L'essentiel, à nos yeux, est que conformément à nos traditions de liberté de pensée et d'expression, toutes les analyses, toutes les études, tous les livres consacrés à la Guerre d'Algérie bénéficient d'une considération et d'une promotion équilibrée. Rien ne saurait davantage contribuer à éclairer l'opinion publique que le travail que nous livre aujourd'hui le général Faivre. Jean Monneret, historien

9

INTRODUCTION

Ceci n'est pas le Livre noir du terrorisme, ni le Livre blanc de la pacification.Tout n'est pas noir ou blanc dans la réalité de la guerre d'Algérie, et comme l'a dit le Président Chirac après la publication du témoignage d'Aussaresses : "des atrocités ont été commises par les deux camps ". J'ai hésité à donner à ce livre qui n'est ni blanc ni noir, la couleur sombre d'un "cahier gris". Mais ayant déjà publié des archives inédites de la politique algérienne, il m'a paru plus confonne au cheminement de mes recherches de conserver ce caractère "inédit". On ne trouvera pas dans ces pages une histoire exhaustive{l) de la guerre d'Algérie. Les lecteurs qui s'intéressent à ce conflit en connaissent les évènements majeurs: révolte de la Toussaint, massacre du 20 août 1955, bataille d'Alger, barrages frontaliers, soulèvements du 13 mai, des barricades, du putsch et de l'OAS, négociations d'Evian et indépendance. être historici sé. Tout cependant n'a pas été dit, et certains se Mais l'histoire se construit patiemment, par demandent si ce conflit n'est pas encore trop passionnel pour pouvoir accumulation de documents qu'il faut confronter aux témoignages des acteurs. La prolifération de ces derniers, 40 ans après les faits, impose en effet de les traiter selon la méthode de la critique historique, qui est aussi celle des services de renseignement.
(I) S'agissant des violences de la conquête, de la montée du nationalisme et de la répression de mai 1945, on se reportera aux chapitres que j'ai rédigés dans Mémoire et Vérité des combattants d'AFN (L'Harmattan 2000).

Il

Ayant

dans

mes

premiers

inédits

analysé

la

politique

du

gouvernement et du commandement, j'ai voulu rechercher ce que furent les réactions de certains responsables politiques, judiciaires et militaires qui ont exercé des responsabilités éminentes dans ce conflit. Certains, comme Michel Debré ou les généraux Salan et Ely, ont écrit des mémoires qui retiennent d'abord ce qui leur est favorable ou ce qui justifie leur action. D'autres sont restés discrets et ne se sont exprimés qu'à l'intérieur des structures auxquelles ils appartenaient: c'est le cas de Maurice Patin(2), Président de la Commission de Sauvegarde des droits et des libertés individuels, des généraux Crépin, Gambiez et Olié. Il était donc intéressant d'analyser leurs archives du moment, alors qu'empêtrés dans l'action, ils se prononçaient au jour le jour et dans leur milieu, celui de leur temps. Les contradictions sont évidentes entre les uns et les autres, chacun détenant sa part de vérité, conditionnée par sa formation, son expérience passée, son environnement et les responsabilités de son niveau.

(2) Président de la Chambre criminelle de la Cour de Cassation, Maurice Patin préside la Commission de Sauvegarde du 20 août 1958 à la fin de l'année 1962 (voir partie fi).

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L'accès aux sources.
Comme l'indique l'avertissement, je suis autorisé à poursuivre mes travaux historiques, mais dans un cadre très contraignant, ce qui n'est pas sans poser un problème de déontologie. Plusieurs des affaires ou évènements évoqués par le Premier ministre, la Commission de Sauvegarde ou les autorités militaires, ont fait l'objet de publications détaillées et souvent indiscrètes de la part des avocats et des complices du FLN. Ils ont été largement diffusés par des articles de presse ou des émissions de télévision. Les uns plaident pour la défense de leurs clients sans souci de vérité historique. Les autres sont motivés par des convictions idéologiques qui en font des observateurs partiels et souvent partiaux(l). Quand ils ne sont pas orientés par des préjugés politiques ou par la pensée unique, les journalistes ne rapportent que l'aspect superficiel des évènements. Il m'est donc imposé de respecter l'anonymat des personnes dont les affaires n'ont pas été rendues publiques. Mais de nombreuses personnes ayant subi des sévices ne sont plus anonymes, leur nom même et les sévices subis ont fait l'objet de campagnes de presse et sont passés dans le domaine public. C'est donc une obligation ambigüe que de respecter un anonymat qui a été violé par d'autres. Le respect de la vie privée m'impose certes d'éviter les critiques ad hominem et de ne pas porter de jugement de valeur sur telle ou telle personne. Or les jugements cités sont ceux de Michel Debré, Edmond Michelet, Maurice Patin et des généraux tels qu'Ely et Crépin. Ils engagent la responsabilité de leur auteur et ne peuvent donner lieu qu'à des débats historiques, sans entraîner de suites judiciaires ou administratives. Chaque fois que j'aborde des affaires d'une certaine sensibilité, je me contente donc de présenter ce qui est médiatisé. Ma responsabilité d'historien est de livrer au lecteur des éléments de compréhension, sans prendre parti, et en m'efforçant de suivre le jugement de Psichari : "l'honnêteté des soldats n'est pas l'honnêteté de tout le monde. Elle est une candide bonne foi, une sincérité naïve...Elle est une honnêteté comme celle de l'enfant, hardie avec placidité. Une honnêteté qui n'a peur de rien, même pas de la vérité "(2) . Ceci est d'autant plus vrai que souvent les jugements exprimés sont contradictoires et posent davantage de questions qu'ils n'apportent de certitudes. Des désaccords permanents ou épisodiques apparaissent entre Debré et de Gaulle, Debré et Michelet, Debré et certains avocats et militaires - entre Patin et les avocats du FLN - entre Delouvrier et Crépin - entre de Gaulle et Olié - entre Allard et Bollardière. Un même
tl) Ainsi Pierre Vidal-Naquet déclare-t-il au colloque de Nancy en 1998 : « Je ne suis pas un historien de l'Algérie, je ne suis même pas un historien de la guerre d'Algérie, ou si je le suis, c'est d'une façon très partielle et si j'ose dire française ». Les cahiers de confluence. L'Harmattan 2000. p.169. (2) Ernest Psichari. Les voix qui crient dans le désert. 13

évènement peut donc susciter des interprétations opposées, entre lesquelles la vérité n'est pas évidente. D'autre part, le travail fastidieux de recherche dans des archives surabondantes ne permet pas de tout lire. Des lacunes subsistent, entre lesquelles d'autres chercheurs proposeront de nouvelles interprétations. Les archives de Michel Debré, de Maurice Patin et des officiers cités en 3ème partie sont analysées plus loin. Elles se situent dans le contexte des années 1950-60, quand leurs auteurs vivaient avec leurs personnalités propres, et en accomplissant leur mission du moment. Il apparaît donc nécessaire, avant d'analyser leurs archives, de rappeler ce qu'étaient les situations politiques, juridiques et militaires et les préoccupations des acteurs. Il convient en effet de situer les évènements dans leur contexte historique(3), et de ne pas apprécier les faits passés avec les idées dominantes du 21ème siècle. Ni la philosophie des droits de l'homme, ni l'antiracisme n'inspiraient les colonisateurs du 19ème siècle. Audelà des campagnes de presse(4) qui focalisent l'histoire de la guerre d'Algérie sur la pratique de la torture ou l'illégalité de la justice, il apparaît que le déroulement de la guerre et l'évolution de la justice répressive doivent être remis dans le cadre de leurs causes et de leurs conséquences. L'Etat de droit est-il compatible avec l'Etat de guerre, quels sont les liens entre le terrorisme et la torture, quelles ont été les conséquences de la guerre sur les populations, telles sont les trois questions qu'il convient de poser d'entrée de jeu.

(3)

Les paragraphes qui suivent reprennent des idées exprimées dans divers articles

et colloques: la France en Algérie, les réalisations, l'héritage (CDCAFN 2003) Terrorisme et torture, in Liberté politique (oct.2002) - Etat de droit et Etat de guerre (colloque Droit en Algérie - novembre 2002) - Les disparus de 1962 (Haut Conseil des Rapatriés - juillet 2003). Tout n'est donc pas inédit dans cet ouvrage. (4) Daniel Rivet, lors du colloque de Jussieu de novembre 2002, estime que "la lecture du Monde installe le lecteur dans le malaise. Une fixation s'y opére sur la torture, les viols, les sévices exercés par la seule armée française...Les autres dimensions de la guerre sont occultées". Jean-Claude Guillebaud confirme que "pressé de dénoncer la torture française, on oublie systématiquement l'extraordinaire sauvagerie de l'autre camp "(Sud Ouest dimanche. 17 juin 2001. 14

LE CONTEXTE

DE 1830 à 1954

Se mettre dans le contexte de 1954, c'est se souvenir que l'Algérie est alors constituée de trois département sous administration française, conformément à une politique de colonisation débutant en 1830 et comportant expansion territoriale, développement économique et éducation culturelle de masses que l'on considère comme arrièrées par rapport aux normes occidentales de progrès. Pour tous les hommes politiques, parmi lesquels Mendès-France et Mitterrand, l'Algérie c'est la France, et les nationalistes sont des rebelles, des hors-la-loi qu'il faut mettre hors d'état de nuire. Ils sont d'ailleurs très minoritaires, il convient de les écarter de la majorité qui reste attachée à la France. Selon Germaine Tillion en effet, il n'y avait pas d'animosité entre les communautés d'origine européenne et algérienne (FSE-FSNA), et l'on aurait pu règler le problème sans violence. Il ne fait pas de doute cependant que le souvenir du soulèvement de mai 1945, et du slogan nationaliste la valise ou le cercueil ont provoqué des peurs dans la communauté européenne. Se replacer dans le contexte, c'est d'abord rappeler ce qu'ont été les espoirs français de colonisation au XIXème siècle, à partir du moment où la France décide de faire la conquête de la régence d'Alger. Le déclin de la régence d'Alger Etat à la souveraineté illusoire, la régence de 1830 est décrite par Charles-André Julien comme une colonie d'exploitation qui paie tribut au Sultan de Constantinople. Elle est dirigée par une minorité de Turcs, avec le concours de notables indigènes. Sur le plan intérieur, c'est en fait une dictature militaire, aux mains des Janissaires qui ont pris l'ascendant sur la taïffa des corsaires. Ils élisent le dey et reçoivent des bakchich de la part des caïds, lesquels pressurent les tribus pour faire rentrer l'impôt. La justice est expéditive, elle distribue bastonnades, amputations et décollations, elle razzie les tribus récalcitrantes. Mais l'unification du territoire par la force n'est pas totale. Alliés à des tribus exemptées d'impôts et à de grandes familles, écrit Mohamed Harbi(4) , les Turcs géraient le pays comme un butin. 200 tribus sur 516 échappaient à l'autorité de l'Etat... En 1830, les habitants de l'Algérie ne se pensaient pas en tant qu'Algériens. Chacun d'eux se rattache à une communauté: la famille, la profession, la tribu, la confrérie, ou bien le groupe linguistique. Le peuple n'existe pas en droit. Vénérant l'ancêtre de la tribu, les djemaa sont attachées au terroir et non à une nation unitaire. La population est morcelée, ethniquement et religieusement: le fonds kabyle est plus ou moins arabisé, partagé entre nomades ou sédentaires, citadins ou montagnards; les chaouia, les m'zabites, les
(5) M.Harbi. La guerre commence en Algérie. Complexe. 1981. p. 100.

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kouloughlis, les maures constituent des minorités spécifiques; les Juifs ont un statut de dhimmi ( protégé). Chaque communauté protège son identité par l'endogamie. Quant à la pratique religieuse, elle est toute relative, et la charia n'a pas cours en Kabylie. L'enseignement exclusivement coranique exclut toute ouverture à la modernité, l'état sanitaire est déplorable, la moitié du pays est en friche (6), les routes inexistantes et les ports à l'abandon. L'incurie administrative, les rivalités de clans, et le déclin de la piraterie ont affaibli l'Etat. Non soutenu par le sentiment national, le pays est donc colonisable. Pourquoi la conquête? Faux prétexte, le coup d'éventail donné à un consul affairiste et tortueux, repose en réalité sur une légende, celle d'une créance du Directoire pour des achats de blé, qui selon Guy Pervillé avaient été payés aux intennédiaires juifs. La décision de la conquête résulte d'une imbrication de motifs de politique intérieure et extérieure: - la survie d'un ministre ultra, - la relance en 1821 de la piraterie, imposant des tributs aux Etats européens et le droit de visite des bateaux, - le pillage et la confiscation du comptoir de la Calle. Le premier ministre Polignac définit de façon claire les buts de l'expédition: destruction de l'esclavage, de la piraterie et des tributs...sécurité de la navigation, rendre le rivage de cette mer à la production, à la civilisation, au commerce, à la libre fréquentation de toutes les nations. Ainsi défini, l'objectif stratégique de liberté de circulation en Méditerranée répond à la politique du Congrès de Vienne, qui " a condamné la course et l'esclavage" et provoqué les expéditions de 1816 et 1819 contre Alger. La destruction de la flotte ottomane à Navarin en 1827 élimine ensuite toute menace contre l'expédition maritime de la France. "Inexpiable, écrit Daniel Rivet, la guerre l'est immédiatement. Dès l'été 1830 les collaborateurs de l'Etat français sont brûlés vifs ou ont les yeux arrachés...La sauvagerte des indigènes rejaillit sur l'occupant par effet de contagion mimétique". "Mais il faut le dire, précise Mohammed Harbi, les crimes de guerre dont est jalonné le chemin (de l'Algérie) vers l'indépendance ne sont pas le résultat d'une idéologie visant à l'extinction totale d'un peuple". Il n'y a pas de génocide!
(6) Cette expression de André Prenant doit être nuancée. Certaines régions sont plus riches que d'autres (Blida). L'élevage est important dans le Tell, les arbres fruitiers développés en Kabylie. Dans le Constantinois, réputé riche, seulement le sixième des terres est ensemencé. Des exportations de céréales ont été possibles dans les années grasses. Mais de 1785 à 1819, la famine menace à cinq reprises. Selon Xavier Yacono, qui dément les légendes anticolonialistes, le déclin est inexorable en 1830.

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Alger prise, on hésite à poursuivre. La non-décision de LouisPhilippe conduit à l'occupation partielle et à la reconnaissance par Desmichel (1834) et Bugeaud (1837) de l'émir Abd el Kader. La conquête reprise par Bugeaud en 1841 se traduit par des combats extrêmement violents de part et d'autre. L'armée d'Abd el Kader est vaincue par une armée supérieurement équipée. Elle l'est aussi parce que les Algériens manquent de cohésion. Les chefs de famille prépondérantes dérogent au principe du djihad, collaborent avec la France oU...se réfugient dans l'expectative. Il y eut dès la conquête un "parti français" favorable à la colonisation (7) . Un agha déclare à Bugeaud :"Dieu est pour tous, il nous a donné pour Sultan le roi des Français. Notre religion nous ordonne de lui obéir, puisque le Seigneur a voulu que son bras fût plus fort que le nôtre". De ce parti français va naître l'armée d'Mrique, qui met en valeur la tradition guerrière des Arabes, revendiquée par le bey Ahmed et décrite par Saint-Arnaud: cette nation vit un fusil à la main et un cheval entre les jambes. Cette armée fonde une paix française de 70 ans, que le professeur de médersa Belhadj célèbre en 1933 : «Les Musulmans d'Algérie n'ont jamais dans le passé eu plus de paix, plus de sécurité dans leurs personnes et dans leurs biens, plus de liberté de penser et d'agir, enfin plus de bien-être matériel et moral, que depuis
que leurs destinées sont entre les mains de la France »(8) .

Les politiques successives. Le régime militaire, de 1840 à 1870, a pour but d'unifier le pays qu'il baptise Algérie. Cette action s'accompagne d'une exploration scientifique conduite par des militaires érudits (Carette, Rinn, Coppolano...etc...) et du lancement d'une colonisation de peuplement. Avec opiniâtreté, celle-ci met en valeur le pays, mais elle a beau passer de 100.000 colons en 1845 à 600.000 en 1900, elle reste minoritaire par rapport à une démographie musulmane galopante. Une deuxième politique est celle de l'association ou du protectorat, reconduction de la trêve de Desmichel, préconisée plus tard par Abd el Kader, et que Napoléon III baptise royaume arabe. On la verra réapparaître sous la forme de l'Algérie algérienne en 1960. Plus ambitieuse est l'assimilation poursuivie par la IIIème République, célébrée par Victor Hugo: Un peuple éclairé va trouver un peuple dans la nuit. et illustrée par la volonté civilisatrice de Jules Ferry, qui déclare le 28 juillet 1885 : "Les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures". Léon Blum affirme encore le 9 juillet 1925 "le droit et le devoir des races supérieures d'attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture, et de
(7) M.Harbi. op.cil. p.75, 78 et 104. Son'a! n07, 1987 - Daniel Rivet: Le Maghreb à l'épreuve de la colonisation. Hachette 2002. pp.113-114 (8) P.Goinard. Algérie, l'oeuvre française. Gandini. 2001. p.352.

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les appeler au progrès (9). Comme nous le verrons, c'est à cette conception que se réfère encore Michel Debré en 1956. Cette politique repose sur deux conditions: - que la législation soit identique au sud et au nord de la Méditerranée, - que les individus acceptent les mêmes devoirs et adhèrent aux mêmes valeurs. Or ces conditions ne peuvent être réalisées que progressivement, elles ne le seront jamais complètement. Les départements algériens relèvent en effet d'institutions particulières: un gouverneur, des délégations financières, des communes mixtes, la justice des cadis; un statut de droit local, et le régime d'exception de l'indigénat. Une élite musulmane (Jeunes Algériens, notables, officiers, instituteurs) aspire à cette assimilation. Mais il n'y a pas de relations féminines. Seuls les Français, les Juifs en 1871, et à partir de la loi de 1889, les étrangers, seront assimilés. Mais la masse de la population, jusqu'aux années 1920, y reste étrangère. Ils croient aux fantômes, aux revenants et aux démons...Leur scolarisation est nulle. Les écoles modernes sont absentes. Et du reste les Algériens les fuient encore Entre des populations attachées au passé ...et une élite qui regarde vers la France, la coupure est inévitable... Les mentalités étaient conditionnées par le succès de l'islam depuis le Vllème siècle; cela confortait les Algériens dans la croyance à la supériorité du messagé coranique (7). Pour l'élite religieuse des oulémas, il y a incompatibilité entre la loi française et la loi coranique
(10)

Toutes ces raisons font qu'il n'y aura pas de fusion entre deux peuples qui vivent juxtaposés, sans apartheid, mais qui ignorent la culture de l'autre. De timides réfonnes, de Jules Ferry à Clemenceau, Violette et Catroux, seront autant d'occasions manquées. A mi-chemin entre l'assimilation et l'association, Soustelle et Lacoste prônent l'intégration économique et sociale de l'Algérie à la France, dans le respect de l'originalité algérienne. Ce sera la dernière étape avant une Algérie algérienne qui n'est plus française. A la perte de prestige de la France (1940 et Dien Bien Phu), s'ajoutent l'explosion démographique, source d'appauvrissement des masses, la propagande marxiste et anticoloniale, les pressions internationales et l'influence grandissante des médias. L'intégration était un beau rêve, dont il reste sans doute les relations humaines qui dépassèrent le stade des rapports d'individu à individu,
(9) Cité par Jean Sevillia dans Historiquement co"ect. Perrin. 2003. p.396, qui précise que le mot race, à l'époque, désigne un peuple dans la continuité de ses générations. Il n'a donc pas la nuance péjorative qu'on lui donne aujourd'hui. (10) Entretien de Patrick Pommier avec Jean-Pierre Peroncel-Hugoz. L'Islam a pu mettre au service de sa foi ses nouveaux moyens démographiques et pétroliers, les deux dus aux découvertes occidentales.(mars 2003) 18

et qui eurent valeur de civilisation (11).Ayant rappelé le contexte historique de la colonisation, il convient maintenant d'examiner les problèmes de droit posés à l'Etat français par le déclenchement de la rébellion, problèmes que l'on verra évoquer par Michel Debré et Maurice Patin.
(11) Gouverneur de la France d'outre-mer Delavignette. 1962, cité par J.Frémeaux. L'Algérie en guerre. Economica. 2002.

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ETAT DE DROIT ET ETAT DE GUERRE
Des" évènements" à la guerre. Ce que l'on a appellé les évènements de la Toussaint 1954 sont apparus tout d'abord comme un simple problème de maintien de l'ordre, qui relevait de la police et de la justice agissant dans le cadre de l'Etat de droit. Mais l'attaque d'une vingtaine de villes et de villages du Constantinois, le 20 août 1955, marque le début d'une vraie guerre Ses horribles massacres entraînent de sévères représailles et la naissance du contre-terrorisme.

Soustelle ne s'y trompe pas:

« c'est la guerre, il faut la faire»,

déclare-t-il. Un an plus tard Robert Lacoste affirme « nous sommes en guerre, nous avons le devoir d'arrêter Ben Bella ». C'est ensuite un Comité de guerre que préside le ministre de la défense André Morice, le 26 juillet 1957 à Constantine. Il faut en finir avec cette guerre, estime de Gaulle le 13 février 1959. La loi du 18 octobre 1999 n'a donc fait qu'entériner juridiquement un état de guerre tacitement reconnu. Contrairement à une vision irénique, les militaires engagés sur le terrain étaient confrontés à des actes de guerre, et avaient reçu l'ordre du gouvernement d'éliminer la minorité rébelle. Dans cette guerre civile, la pire de toutes, une organisation clandestine s'imposait par la terreur, d'abord contre les civils musulmans (300 égorgements par mois et des centaines de mutilations faciales durant l'année 1956), puis contre les Européens (50 tués par mois en 1957), sans aucun souci des droits de l'homme.. Pour ceux qui auraient oublié l'Algérie, les attentats du Il septembre 2001 sont venus rappeler que le terrorisme est une forme de guerre qui ne respecte pas les lois de la guerre (jus belli et in bello). Quels moyens de lutte adopter? Les militaires étaient demandeurs d'une justice plus efficace et plus rapide. Une solution radicale aurait été d'appliquer au territoire algérien les règles de la loi martiale, et de le considérer comme un théâtre d'opération soumis à l'autorité militaire. Cela n'a pas été. Le gouvernement a mis en oeuvre des juridictions moins rigoureuses: état d'urgence, pouvoirs spéciaux, responsabilités collectives des tribus, et a institué l'unité d'action civilo-militaire dans les territoires les plus troublés (initialement Aurès et Kabylie). Si les pouvoirs de police ont ensuite été attribués aux militaires à Alger, c'est parce que

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l'administration, et la police de Paul Teitgen en particulier, ne contrôlaient plus la situation. La même confusion des pouvoirs fut appliquée dans les secteurs menacés. Des responsabilités politiques ont ainsi été confiées à l'armée, et maintenues par le général de Gaulle dans les régions troublées. En 1962, les préfets de police d'Alger et d'Oran étaient encore subordonnés aux commandants de Corps d'armée. Il n'y avait là rien d'illégal, ces subordinations étaient conformes au jus belli. On ne peut pas dire que le pouvoir politique avait abdiqué face au pouvoir mili taire. Les excès de la répression. La dureté de la lutte anti-terroriste devait entraîner des excès qui ont été dénoncés par le Directeur de la Süreté Mairey, avant d'être reconnus par le capitaine Estoup, le général Massu et plus récemment le général Aussaresses. Il n'est pas question de les nier, mais de noter que les Présidents Béteille et Patin ont observé que la torture n'était pas généralisée, qu'il s'agissait de cas isolés et que des poursuites avaient été engagées contre les auteurs de sévices. Plus graves furent sans doute les exécutions sommaires, qui n'ont diminué qu'en 1960, Les réformes de la Justice proposées par Gerthoffer étaient parfaitement étudiées. Il n'en sera pas de même des juridictions d'exception mises en place de façon unilatérale et dans la précipitation en 1961-1962, dont certaines furent condamnées par le Conseil d'Etat. On oublie généralement de parler de la Justice appliquée par l'ALN, et des supplices infligés aux soit-disant traîtres et aux harkis en 1962, dont le but n'était pas d'obtenir du renseignement, mais de les faire mourir deux fois. Selon la théorie de Michel Foucault et de René Girard, il fallait rendre infâme la victime; selon Mohamed Harbi, éliminer l'impur pour contraindre le peuple à se ranger du côté de la révolution. Le ministre le plus attentif au respect du droit dans la guerre d'Algérie était sans nul doute Michel Debré, qui lisait attentivement les rapports de Maurice Patin et les traduisait en directives pour le Garde des Sceaux. Les archives de Michel Debré et de Maurice Patin permettent d'éclairer les comportements d'un homme politique et d'un juriste, éminents tous les deux, confrontés à la guerre révolutionnaire.

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La thèse de l'illégalité. Ainsi présenté, ce point de vue sur l'Etat de droit et l'Etat de guerre constitue en quelque sorte l'antithèse de la thèse de Raphaëlle Branche (fondée sur des témoignages archi-connus) et de Sylvie Thénault (cette dernière mieux argumentée). Grossièrement résumée, leur thèse nie l'état de guerre et affinne que le maintien de l'ordre aurait dû être rétabli par les moyens légaux de l'Etat de droit. Le gouvernement aurait ainsi abdiqué devant l'armée, laquelle s'est employée à "terroriser" (dixit Branche) un peuple algérien unanime dans le combat pour la Révolution (12). L'ouverture des archives de la Commission de Sauvegarde ouvre un nouveau champ de recherche. Comme l'écrit l'archiviste Patricia Gillet en concluant sa présentation des dossiers de la Commission: "Sans cette exploitation exigeante ( de ces dossiers),toute tentative d'élucider la question de la torture en Algérie risque bien de rester lettre morte". Le professeur Mandouze reconnaît d'ailleurs que" le contre-terrorisme s'est nourri du terrorisme...qui est la cause originelle de tout, même s'il faut reconnaître que le soulèvement de 1954 était lui-même une réponse ponctuelle à la violence séculaire subie par les Algériens. Tout cela admis, il s'ensuit que le conflit une fois déclenché, les deux camps se sont rendus coup sur coup et que les horreurs ont été
partagées "(13) .

Ces données ont été occultées lors du colloque Droit et Justice d'octobre 2002, dirigé par le Président Troche, lequel n'a pas jugé bon de donner la parole à l'auteur, ni de répondre à sa lettre.

(12) Mohamed Harbi lui-même n'adhère pas à cette thèse et démontre que le nationalisme algérien, qui n'a trouvé son unité qu'après 1962, s'est imposé par la guerre civile (la Croix du 15 mars 2002) (13) Mandouze. Mémoire d'outre-siècle. tome I, p. 351. Dans la revue Némésis de Perpignan (automne 2003), Guy Pervillé récuse la thèse de "la torture épiphénomène du colonialisme...de même que la théorie de Frantz Fanon qui faisait de la violence coloniale la première violence, cause première de celle des colonisés. En réalité, la torture et d'autresformes de violence et de cruauté étaient couramment pratiquées dans la répression des révoltes en Algérie et au Maghreb depuis de nombreux siècles n.(op.cil. p.218-264) De nombreux exemples de cette violence sont connus, tels que la journée du tri pratiquée par les Almoravides pour éliminer les tièdes, ou les cruautés inouïes que le maître (des esclaves) exerçait sur les chrétiens (rapporté par Cervantès dans Les bagnes d'Alger. 1580).

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La thèse de la Résistance contre la Gestapo Cette thèse, qui est couramment soutenue par les combattants du FLN et leurs complices en métropole, a été contredite par un éminent "ancien résistant", dont on évoquera plus loin les difficiles débats avec Michel Debré. Il s'agit d'Edmond Michelet, venu du christianisme social, qui sera ministre de la Justice en 1959, et qui écrit dès 1957, au moment où se développent les campagnes de presse contre l'armée française: On conçoit la colère que peuvent éprouver les résistants français fidèles à leur idéal d'hier quand l'assimilation abusive des mots entraîne les résistants algériens à traiter de «collaborateurs» ceux dont le seul tort, après tout, est de croire encore en la parole de la France. Il y a, disons-le-leur, des rapprochements de termes qui ont un tel caractère insultant qu'ils interdisent toute possibilité de dialogue. L'armée française en Algérie n'est pas une armée hitlérienne. C'est une armée qui cherche, sans l'avoir encore trouvée peut-être, la technique la plus humaine de réponse à une guerre de caractère insurrectionnel. Même si, pour les besoins de sa cause, le FLN fait état de pratiques inadmissibles commises par certains éléments de cette armée, la différence fondamentale qui existe et qu'il faut souligner entre ces éléments et les «Waffen SS», c'est que ces derniers faisaient partie d'un système alors que ceux-là ne constituent qu'un accident. Trop souvent renouvelé, j'en veux bien convenir. Qu'il convient de faire cesser et de sanctionner,j'en conviens encore, mais qui n'en demeure pas moins un accident. C'est trop vrai et trop important pour que je ne l'affirme pas une fois de plus. (Contre la guerre civile. Plon, 1957) Ces considérations nous amènent à examiner le problème du lien entre le terrorisme et la torture.

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TERRORISME

ET TORTURE

L'emploi de la torture pendant la guerre d'Algérie a été dénoncée dès 1955 par des intellectuels, qui pour la plupart étaient proches des nationalistes algériens. Elle a été reconnue par des responsables de la police ( Wuillaume, Mairey) et de l'armée (Estoup, Massu, Rélie de Saint-Marc, Aussaresses). Les faits ne sont donc pas niables, mais ils ne sont pas toujours replacés dans leur contexte historique. Le but de ce chapitre est de rappeler ce qu'a été la montée des violences de 1954 à 1962 en soulignant que la torture est indissolublement liée au terrorisme (14) : - dans un premier temps, le FLN s'impose par la terreur dans la population musulmane - le terrorisme prend ensuite un caractère raciste contre les Européens - le gouvernement réagit (état d'urgence - pouvoirs spéciaux ordre public confié à l'armée - action des services spécialisés) - par la violence, l'armée élimine le terrorisme, puis les bandes rebelles - les populations apeurées se rallient à l'un des camps ou se révoltent (contre-terrorisme, fraternisation, manifestations de rues, OAS) - les rebelles d'Algérie, défaits par les opérations militaires, se réfugient en Tunisie et au Maroc - la terreur du FLN se poursuit par le supplice de centaines de soit-disant traîtres (1959-60), puis de milliers d'anciens supplétifs (1962) Il faut se replacer dans le contexte historique de 1955-56. La guerre, et particulièrement la guerre révolutionnaire, est incompatible avec l'Etat de droit. Comme l'a reconnu Maurice Patin, la légalité est très difficilement applicable. La recherche historique confinne ces données: 1 Contre les musulmans, le FLN s'impose par la terreur. De 1955 à 1956, on passe de 4 à 16 égorgés par jour. Le FLN na pas besoin de torturer. Il installe la terreur dans les villages. Le 13 avril 1956, Amirouche tue les partisans du sénateur Ourabah au cours de la nuit rouge de la Soummam (490 morts estimés -150 réels).
(14) Affirmation de Pierre Messmer et Germaine Tillion. Albert Camus condamne un terrorisme qui s'exerce dans les rues d'Alger, et qui un jour peut frapper ma mère. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice (le Monde du 14 décembre 1957). Aucune cause ne justifie la mort de l'innocent, affirmait-il en janvier 1956 lors de son appel pour une trêve civile.

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Des centaines de mutilations faciales (nez, lèvres et oreilles) sont constatées par la faculté de médecine. Le 28 mai 1957, la wilaya 3 et les kabyles de Melouza tuent 300 Arabes des Beni lIman, qui s'étaient ralliés au dissident Belounis. D'autres massacres ont lieu en Oranie. Au total, 16.000 musulmans seront ainsi éliminés. 2 Contre les Européens, le terrorisme prend un caractère raciste. Les premiers engins explosifs sont mis en oeuvre à Philippeville par le FLN en juin 1955. Le 20 août 1955, Zirout Youssef fait attaquer une vingtaine de villages du Constantinois. Il s'agit d'entraîner une répression des forces de l'ordre contre le peuple, qui ne croit pas à la révolution{15}. Des tueries horribles sont perpétrées à la mine d'El Halia et à Ain Abid (famille Mello). Soustelle renonce à ses projets de négociation. La répression est brutale (1.200 morts, et non 12.000), Les Européens sont pris de peur, certains déclenchent le contre-terrorisme. De 5 Européens tués chaque mois en 1955 (20 août non compris), on passe à 50 en 1956, et 90 en décembre (à l'échelle de la France, cela ferait 3.000 à 5.400 victimes par mois). Le mot d'ordre FLN est de tuer un Européen, n'importe quel Européen. Grâce aux artificiers communistes, Yacef Saadi déclenche les attentats par bombe à Alger, dans les bars et dans les autobus, puis dans les stades et dans les lampadaires: 7 bombes en septembre et novembre 1956, 10 au printemps 1957. Du 14 au 19 février, le 3ème RPC de Bigeard découvre 67 bombes dans 3 caches différentes Selon le maire d'Alger Jacques Chevalier, il y a eu en 14 mois 751 attentats, 314 morts, 917 blessés, dont de nombreux enfants qui doivent être amputés. 3. Le FLN ne torture pas, il supplicie les soit-disant traîtres, qui doivent mourir deux fois. Les djounoud suspects de trahison (bleuïte) sont brûlés à mort dans les wilayas 3 et 4. En 1962, 60 à 80.000 harkis sont massacrés, certains sont enterrés vivants, empalés, ébouillantés, écorchés vifs. Dans les années 90, le GIA se rend coupable des mêmes horreurs (enfants embrochés selon Yasmina Khadra dans le Monde du 13 mars 2001)

(15) Selon Jacques Julliard (Nouvel Observateur du 10 mai 2001) : "après l£l Toussaint de 1954, incapable de provoquer un soulèvement généralisé, le FLN a eu recours à la terreur et aux atrocités" . 26

4. Les ripostes françaises Elles consistent à instituer des régimes juridiques adaptés (voir paragraphe Etat de droit), à élargir le pouvoir des militaires, puis à légaliser la répression en mettant en place une justice proche du terrain. L'armée engage toutes ses forces dans la guerre. Par des actions brutales et rapides, elle élimine le terrorisme. Elle protège et regroupe les populations menacées, et conduit une action humanitaire de grande ampleur (voir le témoignage du colonel d'Humières en troisième partie). Recrutant des milliers de combattants réguliers et de supplétifs, elle conduit un plan d'opérations qui détruit 90% des bandes rebelles (143.000 rebelles tués pour 15.000 soldats Français tués au combat et 9.000 morts par accident ou maladie). La population européenne rejette toute concession et certains se livrent à la violence. La population musulmane se réfugie dans l'attentisme avant de rallier le camp du vainqueur politique. Critiques et justifications Des campagnes médiatiques contre la torture ont été lancées dans les anneés 50 et reprises en juin 2000 par le Monde et l'Humanité. La soutenance d'une thèse contestable attire l'affluence des admirateurs du FLN.: méconnaissance des techniques du renseignement, ignorance de l'action sociale de l'armée, assimilation de la guerre révolutionnaire au droit humanitaire de l'an 2.000, témoignages peu nombreux et orientés, interprétations abusives, non consultation de témoins à décharge, telles sont les critiques que l'historien militaire peut faire à cette thèse. Les aumoniers militaires sont intervenus dans le débat. Aumonier de la 10ème DP, le P.Delarue, a justifié les interrogatoires musclés au nom du principe du moindre mal. Très argumentée, sa justification se limitait au cas des poseurs de bombes. Le P.Peninou, aumonier du 8ème RCP, et le cardinal Feltin (oct. 1960) interdisent la torture dans tous les cas. Le P.Peninou refuse l'amalgame: tous les soldats d'Algérie ne sont pas des tortionnaires, mais il ne sait pas ce qu'il aurait fait à la place du P.Delarue. Le P. Casta, aumonier de la 25ème DP, et le P. de la Morandais (l'Honneur est sauf, le Seuil 1990) ont des positions identiques Les officiers des Services spéciaux opposent la conception utilitaire de la torture, qui vise exclusivement la recherche du renseignement, à la conception expiatoire du FLN, qui consiste à éliminer le suspect pour faire des exemples et dissuader toute tentative de trahison et de délation. La relance de la campagne médiatique en 2.000 a révolté la masse des anciens combattants d'Algérie, appelés et militaires de carrière, qui refusent la généralisation et condamnent les agissements inadmissibles du général Aussaresses. Ils se demandent si cette campagne n'est pas manipulée en vue de faire oublier à la fois les violences du passé 27

stalinien et de l'épuration, la trahison des complices du FLN et la sale guerre d'Algérie actuelle. La production de photos truquées et de témoignages douteux, selon les procédés des régimes totalitaires, parait confirmer cette interprétation. Dans un article récent (16),l'ingénieur général René Mayer, qui fut un libéral d'Algérie avant d'être Directeur du Plan de Constantine, écrit: Si chaque matin, en ouvrant le journal ou la radio, les Parisiens apprenaient q'une bombe a explosé au Métro St Michel et une autre à l'entrée du lycée Fénelon, tuant des enfants qui se rendaient de bonne heure à leur école, si on leur disait qu'en banlieue on a découvert les cadavres de toute une famille, le père émasculé et égorgé, la mère violée et éventrée, les enfants découpés en rondelles, leurs morceaux alignés, comme sur un étal de boucher, sur la table de la salle à manger, quelles seraient leurs réactions? N'exigeraient-ils pas de leurs gouvernants que les coupables soient sévèrement châtiés? Ces gouvernants n'exigeraient-ils pas à leur tour des forces de l'ordre qu'elles gagnent, par tous les moyens, la bataille de Paris? Ces forces ne seraient-elles alors entraînées dans des dérapages? Qui en seraient les principaux responsables: les militaires qui tourneraient la manivelle des magnétos, ou l'intellectuel français qui à l'intention des centres de formation au terrorisme, aurait théorisé le bon usage de la terreur et aurait professé que plus un attentat est horrible, plus il est efficace (17) ? "L'anamnèse historique est indispensable It, affirme le philosophe Gérard Leclerc(18) . Ce ne sera pas l'affaire d'une simple campagne de presse. Les historiens allemands ont mis cinquante ans avant de pouvoir juger de la responsabilité de leur peuple dans les crimes du IIIème Reich". Cette reconnaissance par les historiens devrait concerner les militaires et les policiers coupables de violences abusives, et les responsables politiques qui les ont encouragés, sans oublier ceux qui ont permis l'abandon et le massacre des harkis; ni ceux qui ont approuvé la violence révolutionnaire et conduit l'Algérie au totalitarisme et à l'obscurantisme. C'est dire que cette reconnaissance, comme le souhaite Jacques Julliard (15),doit être faite des deux côtés de la Méditerranée, afin de préparer la réconciliation des deux peuples.

(16) Le Casoar d'avril 200 1 (17) d'après Frantz Fanon, psychiatre et professeur au lycée de Tunis. Cette phrase figurait dans certains manuels du FLN. (18) Editorial de France catholique. 18 mai 2001. 28

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