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Conflits sud-italiens et royaume normand (1016-1198)

De
462 pages
L'épopée des Normands en Italie du Sud et en Sicile reste un sujet d'étonnement. Comment ces aventuriers venus dès les premières années du XIe siècle pour être mercenaires des princes lombards, ont-ils pu parvenir à imposer leur autorité sur de vastes territoires qui, plus d'un siècle après, formeront le Royaume de Sicile ? Plus qu'une nouvelle histoire des Normands d'Italie, voici un ouvrage sur les politiques et les relations internationales en Italie du Sud au XIe et XIIe siècle.
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CONFLITS SUD-ITALIENS ET ROYAUME NORMAND
(1016-1198)

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06964-0 EAN : 9782296069640

Michel GRENON

CONFLITS SUD-ITALIENS ET ROYAUME NORMAND
(1016-1198)

Préface de Pierre Bouet

L'Harmattan

AUTRES OUVRAGES DE L'AUTEUR Le travail en milieu hostile, P.D.F, 1968. Pour une politique de l'énergie, MARABOUT, 1972. Ce monde affamé d'énergie (préface de Sicco Mansholt), R. Laffont, 1973, traduit en espagnol et en néerlandais. Energy research and development, (avec J.P. HOLLOMON, MIT), Balinger, 1974. Le nouveau pétrole, (préface de Pierre Desprairies), Hachette, 1975. Methods and Models for Assessing Energy Resources, First IIASA Conference on Energy Resources, May 20-21, 1975 - Michel GRENON, Editor, Pergamon Press, 1979 (Originairement publié par IIASA, 1976). Future coal supply for the World Energy Balance, Third IIASA Conference on Energy Resources, 28 novembre-2 décembre 1977. Michel GRENON, Editor. Pergamon Press, 1979 La pomme nucléaire et l'orange solaire, R. Laffont, 1978; traduit en anglais. Conventional and Unconventional World Gas Resources, Fifth IIASA Conference on Energy Resources, 30 juin-4 juillet 1980, Michel GRENON, Editor, Pergamon Press, 1982. Le Plan Bleu- Avenirs du bassin méditerranéen, (avec M. BATISSE, préface de M.K. Tolba). Economica, 1989, traduit en anglais, arabe, croate, espagnol, italien et turc. Energie et environnement en Méditerranée, Economica, 1993. et prospectives en

Méthodes et outils pour les études systémiques Méditerranée. Le Plan Bleu, Octobre 1997

Instability and Conflict in the Middle-East: People, Petroleum and Security Threats, (avec Naji ABI-AAD, préface de Robert Mabro), MacMillan Press Ltd., 1997.

A CATHERINE

A PIERRE ET YVONNE

PREFACE

L'épopée des Normands en Italie du Sud et en Sicile reste encore aujourd'hui un sujet d'étonnement. Comment, en effet, ces aventuriers, venus dès les premières années du xr siècle pour être les mercenaires des princes lombards, ont-ils pu parvenir à imposer leur autorité sur de vastes territoires qui, plus d'un siècle après, formeront le Royaume de Sicile? Cette aventure n'a guère de points communs avec la conquête de l'Angleterre, conduite au milieu du xr siècle par le duc de Normandie. En Angleterre, c'est un homme d'Etat, Guillaume, qui rassembla toutes les forces de sa principauté pour se lancer dans une expédition parfaitement planifiée. En outre, le duc revendiquait le trône d'Angleterre que lui avait promis son parent le roi Edouard le Corifesseur et dont Harold s'était emparé, au mépris de ses serments. Moins d'un an après la mort du roi Edouard, Guillaume le Conquérant réussit, d'une part à éliminer son rival à la bataille d 'Hastings, le 14 octobre 1066, et, d'autre part, à se faire couronner roi d'Angleterre, le 25 décembre de cette même année. Toute différente est la conquête de l'Italie du Sud et de la Sicile. Aucun projet ambitieux de conquête n'a présidé au départ des premiers aventuriers qui ont quitté la Normandie. Entre l'arrivée des premiers mercenaires vers 1016 et la prise de la dernière cité indépendante en 1091, il s'est écoulé près d'un siècle, ce qui montre que cette conquête s'est échelonnée sur trois ou quatre générations de chevaliers. La victoire finale n'est nullement le fruit d'une bataille unique, mais celui d'un grand nombre d'affrontements, de sièges, de coups de main, de raids et de massacres. Les chefs qui finirent par s'imposer n'appartenaient pas à un illustre lignage, mais c'étaient des hommes sortis du rang, en raison de leur audace, de leur habileté politique, de leur intelligence, voire de leur absence de scrupule. Il fallut une longue prise de conscience pour que les descendants d'un petit seigneur de la Manche, Tancrède de Hauteville, aient l'ambition de contester les pouvoirs des empereurs byzantins, des empereurs germaniques et de la papauté. En 1130, Roger II accéda à la dignité royale au terme de 120 années de luttes, alors que Guillaume le Conquérant se fit couronner à l'issue d'une expédition qui ne dura même pas une année.

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L 'histoire des Normands en Italie du Sud et en Méditerranée nous étonne encore aujourd 'hui. Comment expliquer que ces contingents de chevaliers mercenaires aient réussi à s'imposer dans la péninsule italienne, alors que les puissances en place (empire byzantin, empire germanique, papauté, Arabes) y disposaient de forces et de moyens considérables? Comment ont-ils réussi à créer un royaume unifié sous leur autorité, alors qu'à leur arrivée les territoires lombards, déjà en luttes entre eux, les régions sous domination byzantine et la Sicile soumise par les Arabes ne cessaient de se faire la guerre et de s'affirmer dans leurs différences?
Le présent ouvrage de M Michel Grenon répond à la plupart des questions que nous sommes amenés à nous poser à propos de cette surprenante épopée, car l'auteur s'est placé dans une perspective originale, qui a exigé de sa part un travail considérable. Le premier mérite, en effet, de l'ouvrage de M Michel Grenon est de replacer toute l'aventure des Normands dans le contexte politique, mouvant et complexe, du monde méditerranéen des et XIr siècles. L'Italie du Sud était, en effet, un objet de convoitise de la part des empires byzantin et germanique, de la papauté et des Musulmans. Mais loin d'évoquer succintement l 'histoire de ces puissances politiques, M Michel Grenon nous les décrit avec une magistrale précision pour nous en montrer les points forts, les faiblesses et les mutations, lentes ou brutales, qui ont conditionné l'action des conquérants normands. Par ses analyses, M Michel Grenon redonne ainsi à la politique des seigneurs normands une cohérence qu'une présentation sommaire ou détachée des réalités politiques n'aurait pu leur conférer. C'est parce que les Normands ont été des observateurs minutieux du monde dans lequel ils vivaient que leurs entreprises ont été couronnées de succès. En outre, M Michel Grenon a fait le choix judicieux de proposer des hypothèses quand, faute de documents ou d'informations sûres, un fait politique, institutionnel ou militaire apparaissait fortuit et sans sa nécessaire intégration dans la réalité. Grâce à son excellente connaissance des divers acteurs de cette grande histoire et sa grande rigueur scientifique, il arrête sa narration ou ses analyses historiques pour présenter des hypothèses qui tendent de redonner cohérence et densité à certains faits « désincarnés ». Il est difficile de prendre l'auteur en défaut, tant ses présentations sont pertinentes, nuancées et en connexion avec la situation. Le dernier mérite de ce travail est de resituer l'action des Normands au cœur des grands problèmes qui ont marqué l 'histoire européenne au Moyen Age. Sans la présence des Normands en Italie du Sud, comment la papauté auraitelle pu se libérer de la tutelle des laïcs et entreprendre ce vaste mouvement de réforme, qualifiée de « grégorienne », dont les effets se font encore sentir de nos jours? En suivant pas à pas les aventures des Normands, M Michel Grenon nous fait participer aux évènements clés de I 'histoire médiévale, dans lesquels ils ont joué un rôle essentiel: la conquête normande s'est passée, en

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effet, à l'époque où s'est produit le schisme entre Rome et Constantinople, où ont été entreprises les trois premières croisades et où la progression des Turcs s'est effectuée aux dépens de l'empire byzantin et des Arabes du Moyen Orient. Grâce à ses nombreuses et indispensables «digressions» sur ces différentes puissances et à ses rappels judicieusement disposés, l'action des chevaliers normands acquiert toute sa profondeur et s'intègre clairement aux évènements majeurs de l 'histoire médiévale. En voulant écrire non pas tant une nouvelle histoire des Normands d'Italie du Sud, mais un ouvrage sur « Les politiques et les relations internationales en Italie du Sud aux xr et XIr siècles et le rôle des Normands» (sous-titre proposé dans son introduction), M Michel Grenon propose une somme qui s'adresse, non seulement à ceux qui ont envie de connaître l'extraordinaire aventure des Normands en Méditerranée, mais aussi à tous ceux qui connaissent déjà cette aventure et qui sentent le besoin d'en comprendre toute la cohérence et toute la complexité.

Pierre BOUET Directeur honoraire de l'Office Universitaire d'Etudes Normandes de l'Université de Caen Basse-Normandie

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INTRODUCTION

Comparativement à la conquête de l'Angleterre par les Normands au xr siècle, la conquête de l'Italie du Sud et de la Sicile et, en Orient, la création de la principauté normande d'Antioche, sont peu ou mal connus. Longuement et méthodiquement préparée, la conquête anglaise par Guillaume le Conquérant fut une «affaire d'Etat », qui a mobilisé toutes les forces du duché de Normandie. La conquête de l'Italie du Sud puis de la Sicile, commencée quelques décennies avant l'épopée normande outre-manche, fut le fait d'une poignée d'aventuriers, sans préparation, sans objectifs, sans vision, ou prévision, d'un avenir quelconque. Parmi ces aventuriers arrivés presque par hasard en Italie du Sud, deux ont joué un rôle primordial, Richard d'Aversa et Robert de Hauteville, dit Guiscard, qui ont transformé des coups de main et des main-mises sur des territoires épars en deux entités indépendantes, aux destins parallèles pendant les premières décennies. S'appuyant sur une fTatrie abondante, sinon toujours docile, Robert Guiscard réussit à conquérir sur le puissant empire byzantin le sud de la Pouille et la Calabre; il a aidé son plus jeune frère Roger à conquérir la Sicile musulmane; et il a réussi non sans mal, non sans révoltes, à imposer son autorité sur les autres seigneurs Normands. Certains spécialistes n'ont pas hésité à comparer le génie militaire tacticien de Robert Guiscard à celui des plus grands conquérants, d'Alexandre ou Hannibal à Napoléon. A la mort de Robert Guiscard, son œuvre, qui ne reposait que sur lui, aurait pu s'effondrer. Elle fut reprise à temps par son jeune fTèreRoger, le conquérant de la Sicile, puis par le fils de celui-ci, Roger II, qui transforma le comté de Sicile, puis le duché de Guiscard en un royaume. Le rôle de Robert Guiscard et de ses successeurs fut tel qu'on peut hésiter à nommer le royaume ainsi érigé, ainsi imposé, de royaume normand ou bien de royaume Hauteville. ... Cette histoire, commencée en pointillés vers 1016, affirmée en fait à partir de 1042, s'est étendue, si on prend cette deuxième date comme réel point de départ, sur environ cent cinquante ans, pour se terminer tragiquement en 1198 par la mort de la dernière Hauteville régnante, quatre ans après la conquête, violente, du royaume de Sicile par l'empereur Henri VI, le fils et successeur de Frédéric Barberousse. Cette période de quelque cent cinquante ans, qui a vu le règne, ou disons la domination, d'une dizaine de Hauteville, a été particulièrement riche en personnalités de premier plan, et féconde en évènements clés du Moyen Age. Pour se limiter à quelques noms parmi les plus marquants, rappelons que - 29 papes se sont succédés sur le trône de saint Pierre, dont certains considérés parmi les plus grands, comme Léon IX, Grégoire VII, Urbain II, Innocent II, Alexandre III, etc;

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ne retrouva pratiquement jamais par la suite, avec des dynastes comme Henri
III, Henri N et Frédéric Barberousse. Parmi les évènements les plus lourds, citons : - la réforme (dite grégorienne) de l'Eglise romaine, la Querelle du Sacerdoce et de l'Empire (encore appelée Querelle des Investitures), le schisme de 1054 entre les Eglises de Rome et de Constantinople, et les trois premières croisades; - la progression irréversible des Turcs aux dépens de l'empire byzantin en Anatolie, parallèle à la perte de l'Italie du Sud, et les diverses tentatives de reconquête par les Comnènes ; - la progression des Germains vers l'Est, leur politique difficile en Italie du Nord impériale (qu'avait conquise Charlemagne) et leurs démêlés dramatiques avec la papauté. Non seulement la conquête de l'Italie du Sud par les Normands s'est effectuée pendant que se déroulaient ces évènements, mais elle en fut souvent une des composantes essentielles. Car depuis la reconquête de l'Italie par Justinien, qu'avait quasi immédiatement suivie l'invasion lombarde, le contrôle et la possession de l'Italie du Sud étaient devenus un enjeu majeur entre la papauté romaine, l'empire byzantin et l'empire germanique, à mesure que croissait la puissance normande. L'installation des Normands en Italie du Sud s'est d'abord faite contre les Byzantins, qui ne l'ont jamais admise et contre laquelle ils multiplèrent les tentatives de reconquête, ou d'anéantissement, en soutenant, avec l'or de Byzance, la plupart des mouvements de sédition contre la puissance croissante d'un Robert Guiscard et de ses successeurs. Pour l'empire germanique, qui avait hérité de Charlemagne son annexion de l'Italie du Nord et ses prétentions de souveraineté sur l'Italie du Sud, l'espoir d'assujettissement de la région décroissait à mesure que se renforçait la puissance normande. Quant à la papauté, convoitée et menacée alternativement par la noblesse romaine et par les désirs hégémoniques de l'empire germanique, à la recherche d'un «protecteur », elle essaya d'abord de s'opposer à ces Normands envahissants qui attaquaient et pillaient sans états d'âme ses églises et ses monastères, et menaçaient par leurs entreprises hardies le Territoire même de saint Pierre, puis elle les trouva fmalement moins menaçants que ses ennemis traditionnels, et conclut avec les Normands des alliances, parfois fluctuantes. *** C'est essentiellement dans ce contexte de luttes et de conflits pour le contrôle et la possession de l'Italie du Sud entre la papauté, l'Empire d'Orient et l'empire d'Occident que nous avons voulu placer ce travail. Dans cet esprit, cet ouvrage a été divisé en quatre Livres, et un « Entre-livres ».

- 16 empereurs d'Orient ont occupé le trône byzantin, dont l'importante dynastie des trois Comnènes avec Alexis 1er,Jean II et Manuel1 er, qui ont régné sur Byzance de 1081 à 1182 ; - 7 empereurs germaniques ont porté l'empire d'Occident à des sommets qu'il

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Le premier Livre est consacré à la situation en Italie du Sud à l'arrivée des Normands au début du xr siècle, et à une brève rétrospective historique des prétentions plus ou moins légitimes des principaux protagonistes sur la possession de cette Italie du Sud: l'empire byzantin, les Lombards, les empires occidentaux (carolingien puis germanique), la papauté, et l'Islam. Quelques pages ont été également consacrées à Venise, dont le rôle épisodique fut parfois essentiel, et qui tira les marrons du feu normand, si on peut dire, à la suite de la tentative de conquête de Constantinople par Robert Guiscard. Les chapitres de ce premier livre peuvent paraître plus ou moins indépendants. Les spécialistes en sauteront sans doute un ou plusieurs. Mais cependant, des ponts existent entre les divers chapitres, tous axés autour de l'Italie du Sud; au risque d'apparaître parfois comme des redites. ... Le deuxième Livre (1016-1085) est consacré à, ou plutôt, dominé par Robert Guiscard. Que de fois, en le préparant, en l'écrivant, ai-je été tenté de mettre au compte de Robert Guiscard la phrase que Chateaubriand met dans la bouche de Mirabeau: « Ils ne me pardonneront jamais ma supériorité»... Ce livre est donc consacré en grande partie à l'ascension de Robert Guiscard, commençant comme un brigand en Calabre, plus ou moins rejeté (en fait, plutôt plus que moins !) par ses frères qui l'avaient précédé en Italie du Sud et y avaient tracé leur propre chemin. On y verra les premières campagnes catastrophiques de la papauté contre ces brigands norrmands, puis le changement crucial de la politique pontificale avec Nicolas II, à l'origine de l'alliance entre la papauté et les Normands et de la création du duché de Pouille, de Calabre et de Sicile investi à Robert Guiscard. On assistera également à la prise de Bari, mettant fm à la présence byzantine en Italie du Sud, à la prise de Palerme, étape essentielle pour la conquête de la Sicile musulmane, mais aussi, mais surtout aux rejets, aux rébellions renouvelées des barons normands refusant inlassablement de se soumettre à l'autorité d'un Guiscard, se substituant à l'autorité d'un duc de Normandie qu'ils avaient fui. Et pour fmir, on verra Robert Guiscard terminant sa vie à quelques jours de marche de Constantinople, après avoir mis en déroute les deux empereurs d'Orient et d'Occident et sauvé le pape Grégoire VII de l'opprobe, et de la captivité aux mains d'un Henri IV impitoyable. Après la mort de Robert Guiscard, son œuvre, si fortement marquée par son talent et son génie, faillit bien sombrer, entre les mains de ses deux successeurs immédiats, son fils Roger Borsa et son petit fils Guillaume. Non pas qu'ils fussent foncièrement incapables, mais ils n'avaient malheureusement ni le génie politique ni l'esprit guerrier de Guiscard. C'est pendant cette période que Bohémond, le fils issu du premier mariage de Guiscard, frustré de son héritage, s'engagea dans la première croisade où il combattit avec les talents militaires de son père, et fonda la principauté normande d'Antioche qui survécut presque deux siècles. Mais avant que l' œuvre de Guiscard ne sombrât totalement, le flambeau fut repris par son jeune frère, le comte Roger, conquérant de la Sicile,

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et par le fils de celui-ci, Roger II. D'où le titre d'un Entre-livres, le Basculement (1086-1111). Le Livre ill (1112-1166), c'est la royauté normande, d'abord combattue, puis victorieuse. A la mort du Grand Comte de Sicile Roger, son fils et héritier Roger il avait six ans, et son règne commença par une régence apparemment bien menée par sa mère Adélaïde, qui connut cependant une aventure malheureuse en Terre Sainte. Puis le jeune Roger II sut capter l'héritage ducal de Robert Guiscard, à la mort, sans héritier, de son petit-fils le duc Guillaume, coup de force auquel s'opposa le pape Honorius II. A peine avait-il réussi à surmonter cette opposition que, profitant d'un schisme dans l'Eglise pour la succession d'Honorius II, Roger il se fit attribuer une couronne royale. Il dut se battre pendant dix ans pour la faire reconnaître, et son jeune royaume faillit disparaître sous une coalition de tous ses ennemis, le pape Innocent II, l'abbé Bernard de Clairvaux, le basileus byzantin Jean Comnène, la ville de Pise, les barons normands rebelles, et l'empereur germanique Lothaire ill qui envahit les Etats normands jusqu'à Bari et Salerne. Enfin reconnu (bien à contre-cœur !) et investi par le pape Innocent II de son royaume de Sicile, Roger II dut continuer à se défendre contre les prétentions byzantines ou germaniques sur ses territoires. L'époque vit aussi le déroulement de la malheureuse deuxième croisade, dont une conséquence inattendue fut une alliance étroite entre les deux souverains d'Occident et d'Orient, Conrad ill, empereur de Germanie (non

couronné) et Manuel I er Comnène, alliance ouvertementconclue pour abattre le
roi de Sicile Roger II. Ces luttes se poursuivirent sous son fils et successeur

Guillaume I e" bien injustement appelé «Guillaume le Mauvais », qui eut à
s'opposer à une tentative d'invasion byzantine en Pouille, pendant qu'en Germanie s'affirmait le nouvel et ambitieux empereur Frédéric Barberousse, dont les premières déclarations soulignaient sa détermination à faire entrer le royaume de Sicile sous la souveraineté impériale. Le quatrième Livre (1166-1198) est consacré à la fin du royaume normand de

Sicile, après la régence tourmentée et néfaste de la veuve de Guillaume 1er
Marguerite de Navarre, le règne du mystérieux Guillaume II, injustement appelé «Guillaume Le Bon », l'abandon incompréhensible du royaume à son ennemi séculaire, l'empereur germanique, et la conquête impitoyable du royaume de Sicile par l'empereur Henri VI, malgré une résistance courageuse d'un dernier Hauteville. *** La conquête normande de l'Italie du Sud, avons-nous dit, est généralement mal connue, souvent même pas connue du tout! La littérature qui lui a été consacrée au cours des dix siècles qui nous séparent de ses débuts n'est pas négligeable, mais une grande partie, la plus ancienne, est peu accessible. Encore qu'il convienne d'admettre que quelques œuvres majeures ont été traduites au cours des dernières années... en anglais.

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Il faut mentionner en premier lieu les oeuvres contemporaines de la conquête ou du royaume de Sicile, passionnantes mais incomplètes, et souvent partiales, soit très sévères, notamment celles des clercs, qui furent les principales victimes de leurs exactions initiales (et/ou les seuls capables de les écrire) et celles de leurs ennemis, ou au contraire trop élogieuses. Parmi les plus célèbres, écrites en latin, il convient de citer celles d'Aimé du Mont Cassin, de Geoffroi Malaterra et de Guillaume de Pouille, ainsi que celles d'Alexandre de Télèse, de Romuald de Salerne ou d'Hugues Falcand, ce dernier ennemi acharné des Hauteville de Sicile mais apparemment très bien renseigné, ou encore de Pierre d'Eboli ou d'Orderic Vital. A ces divers textes, on peut ajouter les chroniques de Léon Marsicanus dit Léon d'Ostie, ou des chroniques provenant du Vatican, des villes de Bari, d'Amalfi et de Bénevent. En langue grecque, les chroniques de Jean Skylitzès, de Jean Kinnamos et de Nikétas Choniatès sont parmi les plus importantes, sans oublier naturellement L 'Alexiade d'Anne Comnène, la fille de l'empereur Alexis 1er,précieuse pour les tentatives dalmates de Robert Guiscard et de son fils Bohémond de Tarente/Antioche. Enfin, quelques auteurs arabes, comme Ibn Jubayr et Ibn el Athir, ont apporté des renseignements intéressants sur les tentatives Hauteville en Afrique du Nord. Si on saute plusieurs siècles, jusqu'aux XIXe et XXe siècles, un ouvrage fondamental a été publié en 1907 par Ferdinand Chalandon: Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile, abondamment détaillé et fortement documenté, reposant sur une analyse exhaustive des divers documents que nous avons partiellement cités ci-dessus. La plupart des ouvrages relatifs à l'épopée des Normands en Italie du Sud et en Sicile s'en inspirent quasi inévitablement. Parmi les ouvrages plus récents, couvrant toute l'épopée normande, depuis les arrivées plus ou moins légendaires des premiers chevaliers à Salerne ou au Mont Gargano au début du xr siècle jusqu'à la mort de la reine Constance en 1198, il faut signaler l'excellent travail de J.J. Norwich (en anglais, traduit en Italien, mais malheureusement pas en Français à notre connaissance), et les livres de Pierre Aubé Les empires normands d'Orient en grande partie sur l'Italie du Sud et la Sicile, et de Jean-Marie Martin Les Italies normandes, aux points de vue très originaux. A ces ouvrages consacrés à l'épopée normande dans sa totalité, il convient d'ajouter diverses biographies des principaux acteurs, tels Robert Guiscard, par Huguette Taviani-Carozzi, par G.A. Loud (en anglais) ; ou Roger II, par Pierre Aubé, par Hubert Houben (en allemand, traduit en anglais), par Erich Caspar (en allemand, traduit en italien), ou encore, Bohémond d'Antioche, par Jean Flori, etc. *** Comme nous l'avons dit, nous avons essentiellement souhaité replacer la conquête de l'Italie du Sud et de la Sicile, et le développement du royaume normand de Sicile, dans le contexte des luttes engagées pour le contrôle et la souveraineté sur ces régions entre l'empire byzantin, la papauté, les Lombards, 15

l'empire germanique, et les Musulmans de Sicile et d'Afrique du Nord. Pendant les xr et XIr siècles, l'Italie du Sud a connu d'importants bouleversements. Les Normands en ont provoqué certains, ils ont contribué à d'autres, ils ont été mêlés à presque tous. Un mot de prudence cependant. L'importance que nous avons donnée aux luttes des divers protagonistes en Italie du Sud ne doit pas faire croire que cette région était la seule, ni même la principale préoccupation des deux empires ou de la papauté. Comme l'a fait remarquer Fuhrmann par exemple, entre la première campagne de Charlemagne contre les Slaves en 789 et la campagne de Frédéric Barberousse en Pologne en 1157, pas moins de 175 conflits armés ont été recensés sur la frontière orientale de la Germanie, sans compter d'innombrables combats frontaliers de moindre importance. Et, de même, l'empire byzantin, beaucoup plus gravement qu'en Italie du Sud, fut engagé dans de très nombreux conflits, souvent menaçant Constantinople même, dans les Balkans, en Anatolie, en Asie Mineure, etc. De plus, on peut remarquer que si les deux empires d'Orient et d'Occident ont effectivement joué un rôle essentiel en Italie du Sud, ce rôle était loin d'être symétrique. L'empire byzantin était craint, autant qu'admiré. L'empire germanique n'était que craint. Par sa splendeur, par ses richesses, par sa domination artistique et intellecturelle, Constantinople faisait rêver. Rien de tel en Germanie. Quelle ville de l'empire germanique, qui n'avait pas de capitale fixe, pouvait être comparée à la capitale byzantine? Inversement, par sa présence en Italie du Nord impériale et occasionnellement à Rome et dans le Territoire de saint Pierre, l'empire germanique avait l'avantage de la proximité territoriale, et sa frontière avec les régions soumises à l'autorité normande était peu étendue. Finalement, et bien que nous n'ignorions pas les lumières qu'elles peuvent jeter sur les mentalités des combattants en présence, nous avons pris le parti de réduire au minimum les descriptions des innombrables batailles disputées au cours de ces deux siècles normands, descriptions qui occupent - ou encombrent! - certains ouvrages. On y verrait certes pourquoi le génie militaire de Guiscard a pu, par certains spécialistes, être comparé à celui de Napoléon. Ceux qui sont intéressés par ces détails les trouveront abondamment relatés dans d'autres ouvrages, à commencer par ceux des chroniqueurs comme Aimé du Mont Cassin, Geoffroy Malaterra ou Guillaume de Pouille, et bien sûr Anne Comnène qui en était friande, sinon toujours objective!
Selon les ouvrages, les noms arabes sont traduits des façons les plus diverses. Par souci d'homogénéité, nous avons utilisé aussi souvent que possible le Dictionnaire historique de l'islam, de Janine et Dominique SOURDEL (PUF)

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LIVRE I

L'ITALIE DU SUD ET LA SICILE AVANT LES NORMANDS

L'EMPIRE

CHAPITRE I BYZANTIN ET L'ITALIE

DU SUD

Trajan avait mené au début du nèmesiècle les dernières campagnes offensives et conquérantes de l'Empire romain. A partir de Marc-Aurèle, seulement un demisiècle plus tard, une longue et épuisante défensive avait commencé, parfois victorieuse mais jamais définitive, parfois défaite jusqu'au drame (Aurélien, Valens), à la fois contre un ennemi «permanent» et de haute civilisation, la Perse (empire sassanide à partir de 212), et surtout contre des ennemis sans cesse renouvelés, les Barbares, provenant du Nord (les Germains) ou de l'Orient caspien ou caucasien, voire le plus lointain (Alains, Huns, Khazars, etc). Au milieu du nr siècle, l'Empire s'étendait depuis l'Ecosse jusqu'au Sahara, de l'Océan atlantique jusqu'à la Mésopotamie, et de l'Egypte jusqu'au Rhin et au Danube, entourant une Méditerranée entièrement romaine. Un espace immense et qui, après les longues années d'anarchie (235-284), avait vu Dioclétien le diviser pour mieux le défendre, et instituer une « tétrarchie» de deux augustes et deux césars, résidant respectivement au plus près des menaces, à Milan, Trêves, Sirmium (près de l'actuelle Belgrade), et Nicomédie (Dioclétien luimême). Contrairement à ce qu'on a écrit parfois, il ne s'agissait pas d'instituer un empire d'Orient et un empire d'Occident, pas plus sous Dioclétien que sous Théodose ou d'autres, mais de partager entre plusieurs augustes et plusieurs césars la charge de gérer, et surtout de défendre, un seul et unique empire, romain et universel. C'est dans le même esprit de défense, afin d'être plus proche des dangers les plus menaçants à l'est, où se trouvaient notamment les provinces les plus riches (Syrie, Egypte), que Constantin, en 324, l'année même où il vainquit son coauguste Licinius et rétablit l'unité impériale, créa une nouvelle capitale, sur l'ancien site stratégique et bien défendu de Byzance. L'ancienne Rome, qui avait déjà perdu de son importance lors de la tétrarchie, était trop loin des divers champs de bataille; la Nouvelle Rome, baptisée Constantinople du nom de son fondateur, fut inaugurée le 5 mai 330. Au cours des siècles qui suivirent, l'Empire passa par des phases de grandeur et de décadence, par des phases de contraction et de reconquêtes, perdant des provinces, les récupérant pour les reperdre à nouveau, jusqu'à se réduire, aux heures les plus tragiques, au seul territoire de la ville de Constantinople... Certaines provinces furent plus ou moins vite définitivement perdues, notamment lors des migrations barbares en Occident au Ve siècle, puis en conséquence de la conquête arabe en Orient et en Afrique du Nord au Vir siècle. Rome elle-même échappa à l'empire, et s'installa dans une indépendance artificielle et précaire, mais opiniâtre. Quant à l'Italie du Sud, la partie méridionale de cette Italie mère d'où était partie la conquête du monde, négligée parfois sous la contrainte des dangers si proches de la capitale Constantinople, 19

elle ne fut jamais abandonnée. Sept siècles après Constantin, seuls les Normands réussirent à en chasser les Byzantins (qui s'appelaient eux-mêmes toujours les Romains). L'Italie du Sud fut profondément marquée par cette volonté de conservation de Byzance et ces phases prolongées de ré-occupation. Les caractères byzantins de l'Italie du Sud influencèrent à leur tour profondément les Normands qui s'y installèrent, à commencer par leurs deux chefs les plus prestigieux, Robert Guiscard et Roger de Sicile. Ce premier chapitre est consacré à une meilleure compréhension de l'Italie byzantine que trouvèrent les Normands au début du XIe siècle.
I. DE CONSTANTIN A BASILE 1er

De Constantin aux mierations barbares Seuls deux successeurs de Constantin remirent en cause le choix de Constantinople et se choisirent - pour peu de temps dans chaque cas - une autre résidence: Julien l'Apostat (361-363) s'établit à Antioche, et Constant II (641668, de la dynastie des Héraclides) à Syracuse, en Sicile. Aussi important pour l'évolution de l'Empire que le transfert de son siège à Constantinople fut la conversion de Constantin au christianisme. Encore que controversée par les historiens (baptême sur son lit de mort? conversion effective, mais à l'arianisme, une des premières hérésies de la chrétienté ?), cette conversion et plus précisément l'édit de tolérance de 312, déclenchèrent le processus de christianisation de l'Empire, qui se développa rapidement. On le seule religion d'Etat en 391, prohibant simultanément tous les cultes païens. Cette christianisation changea radicalement la nature de l'Empire, mais aussi la stature et le rôle des empereurs, élus de Dieu, de Dieu qui leur confiait l'Empire, source d'une sacralisation croissante. Un empire de plus en plus centralisé, hiérarchisé et bureaucratique. L'empereur tout puissant s'attribuait même le droit d'intervenir dans les problèmes religieux, non seulement disciplinaires mais aussi dogmatiques, ce qu'on a désigné par césaro-papisme, à l'origine de difficultés futures avec les évêques de Rome. Un seul successeur de Constantin, Julien l'Apostat, autant philosophe grec qu'empereur romain - le même qui avait voulu transférer la capitale à Antioche, une des plus grandes villes de l'Empire remit en cause la conversion au christianisme et tenta un retour, éphémère, au paganisme. Beaucoup d'empereurs, de leur côté, animés d'une religiosité indéniable mise parfois au service d'objectifs plus politiques, fluctuèrent entre telle ou telle déviation de l'orthodoxie, telle qu'elle avait été définie en 325 au concile de Nicée et en 381 au concile de Constantinople, premiers conciles œcuméniques fondamentaux de l'Eglise chrétienne. Les diverses hérésies furent à l'origine de querelles dogmatiques vite qualifiées de

considéra achevé par Théodose 1er le Grand, qui établit le christianismecomme

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byzantines et qui grevèrent souvent le développement intérieur de l'Empire,
et y engendrèrent parfois de sanglantes guerres civiles. (document 1). Il est intéressant de constater qu'on trouve dès cette époque les trois piliers qui assureront la pérennité de l'Empire pour plus d'un millénaire, et qu'on retrouvera sans cesse au cours de l'histoire normande. En premier, la diplomatie, s'appuyant sur la bureaucratie efficace de l'Etat et sur des hauts fonctionnaires généralement de grande culture, sur une connaissance approfondie et continûment mise à jour des pays amis et ennemis, fussent-ils les plus lointains, ainsi que sur un service des postes efficient et des agents quasi partout dans le monde connu. En second, l'armée, qu'avait commencé à réformer Dioclétien et que Constantin et ses successeurs continuèrent à adapter aux circonstances changeantes. Et enfin, et surtout pourrait-on dire, la puissance financière, qui permit, en plus des dépenses somptuaires non négligeables de la cour, d'acheter parfois la paix, à défaut de victoire militaire, en payant des tributs (pas toujours honorables...) et, petit à petit, de recruter des mercenaires en nombre croissant, y compris parmi les pires ennemis de la veille, ou du lendemain, tels les Huns et ultérieurement les Turcs. A ces trois piliers de l'empire, il convient naturellement d'ajouter. Constantinople. (document 2). Constantin abandonna le principe de la tétrarchie créé par Dioclétien, mais garda, comme d'autres empereurs par la suite, le principe du partage territorial et de la souveraineté plurielle entre ses fils (un seul empire mais divisé en deux ou plusieurs parties, avec deux ou plusieurs empereurs), pratique apte à engendrer troubles et guerres civiles, assassinats et coups d'Etat. Ce qui ne manqua pas de se produire, jusqu'à Théodose le Grand (379-395), dernier empereur à régner sur un empire romain unifié. A sa mort, Théodose partagea l'Empire entre ses deux fils : Arcadius, l'aîné (17 ans) reçut l'Orient, Honorius (l0 ans), l'Occident. Délaissant Rome, ce dernier s'installa à Ravenne, nouvelle capitale (404), peu accessible au milieu de ses marécages. Ce partage accentua la séparation entre les deux parties de l'Empire qu'avait initiée Dioclétien; elle ne cessa de s'aggraver au cours des siècles. On attribue généralement à cette date de 395 la naissance de ce qu'on appelle (improprement) l'Empire d'Orient, qui survécut plus de dix siècles, de moins en moins Romain (sauf de nom, jalousement gardé), disons de moins en moins latin et occidental, de plus en plus grec et oriental. Quant à l'Empire d'Occident (appellation aussi fausse), il ne survécut même pas un siècle, victime des invasions germaniques successives. Déclenchées en 375 par la destruction du royaume des Ostrogoths en Russie du Sud suite à l'invasion des Huns, ces migrations-invasions s'étendirent sur deux siècles, la dernière étant l'établissement des Lombards en Italie. Les Germains avaient été convertis au christianisme par l'évêque Goth Ulfila (310-380), mais sous sa forme arienne. En voulant s'opposer aux Wisigoths qui ravageaient les terres de l'Empire, l'empereur Valens, qui régnait sur la partie orientale, fut tué à la célèbre bataille 21

d'Andrinople en août 378, et les deux tiers de son année furent anéantis. Le problème des Germains devint le problème majeur en Orient pour plus d'un siècle. Ne pouvant les combattre, Théodose les fédéra, avec une obligation de servir dans l'année impériale, entamant ainsi la germanisation de l'année, dont les postes les plus élevés finirent, à Constantinople même, par être occupés par des Barbares (Goths, puis Isauriens) qui s'y conduisirent vite en maîtres. Chute de Rome et réactions Cherchant un territoire où s'installer de façon permanente, le Wisigoth Alaric gagna l'Italie avec ses troupes. Alaric réussit à prendre Rome en 410, au bout de trois sièges successifs étalés sur deux ans, sièges qui ne suscitèrent aucune réaction d'Honorius installé à Ravenne. Puis après un pillage qui respecta les églises, Alaric se dirigea vers le sud pour passer en Afrique, mais mourut à Cosenza, âgé de 40 ans, et fut enterré dans le lit du fleuve Busento. La nouvelle de la chute et du sac de Rome engendra la stupeur. A Constantinople, Théodose II fit construire une muraille qui porte son nom et qui résista ultérieurement à tous les assauts, à tous les sièges des années les plus diverses, Huns, Arabes, Bulgares, etc, pendant quelque mille ans, muraille formidable à laquelle l'Empire dut indéniablement une bonne part de sa longévité. L'Italie, où tout avait commencé, avait progressivement perdu nombre de ses privilèges. Elle n'était plus guère qu'une province parmi les cent-vingt autres de l'Empire. Elle connut certes le chaos des invasions, mais les empereurs qui régnaient en Orient ne se résolurent jamais à sa perte, et multiplièrent les tentatives pour la récupérer, quand les assauts qu'ils subissaient en Orient même leur en laissaient ou le temps, ou les moyens. Vers 455, et pour la quatrième fois en moins d'un demi-siècle, des Barbares assiégèrent Rome: les Vandales de Genséric. Après avoir franchi en 406 la frontière du Rhin, traversé la Gaule, puis l'Espagne et être passés en Afrique où ils avaient fondé un royaume, les Vandales étaient remontés par la Sicile et Grand (440-461), une des plus grandes figures de l'Eglise médiévale, réussit, selon la légende, à éviter le carnage des habitants et la destruction de la ville, mais ne put s'opposer au pillage et à la prise d'un énorme butin. En 476, Odoacre, général barbare, proclamé roi par ses mercenaires germains, déposa Romulus Augustule, dernier empereur romain de la partie occidentale, et renvoya à Constantinople les insignes impériaux. En 488 enfm, en partie pour se débarasser des Ostrogoths trop remuants établis en Thrace, l'empereur Zénon réussit à convaincre leur roi Théodoric d'aller abattre Odoacre, ce qu'il fit paraît-il de ses propres mains au cours d'un banquet supposé amical. Il se rendit ainsi maître de l'Italie en 493, appelé à gouverner le pays sous la souveraineté de principe de l'Empire. Monarque aux deux cultures, car il avait été élevé comme otage à la cour d'Orient, Théodoric le Grand est considéré comme un des plus grands souverains du Moyen Age. Son règne de 22

l'Italie du Sud, et menacèrent Rome. Par son intervention, le pape Léon 1er le

trente-trois ans fut à la fois pacifique et prospère, à la satisfaction semble-t-il des indigènes, anciens citoyens romains de l'Empire, qui formaient encore la majorité de la population Mais l'Empire toujours appelé romain avait perdu et Rome et l'Italie. Joyau de la Grande Grèce (avec le Sud de l'Italie), disputée par Carthage, la Sicile avait été conquise par Rome dont elle avait constitué la première et la plus ancienne province, et le premier grenier. Protégée partiellement par sa richesse agricole, elle avait souffert moins que d'autres de la crise du monde romain du nr siècle, et avait été également touchée plus tardivement par les incursions, puis les invasions barbares. Mais une fois installés en Afrique et ayant construit une flotte importante, les Vandales de Genséric s'attaquèrent à la Sicile et fmirent par l'annexer. Puis en 476, ils cédèrent l'île à Odoacre, soucieux d'assurer le ravitaillement de Rome grâce au blé sicilien. Après sa conquête de l'Italie en 493, l'Ostrogoth Théodoric s'empara de la Sicile, et y ouvrit, comme en Italie continentale, une période de paix et de prospérité. En quelques décennies, l'Empire avait donc perdu Rome, l'Italie et la Sicile, s'ajoutant à la perte de nombreuses autres provinces. De plus, la division des territoires entre l'Orient et l'Occident, opérée provisoirement pour des raisons de défense, semblait devenir irréversible. Reconquête et nouvelle perte de l'Italie. Justinien (527-565) est considéré comme un des plus grands empereurs de l'histoire byzantine. Défenseur parfois trop zélé de l'Eglise chrétienne, son nom reste attaché à la codification et à la mise à jour du droit romain (nouveau Codex, Digeste ou Pandectes, et Institutes), et à la reconquête des provinces occidentales de l'Empire, perdues et occupées par les Barbares. Et ce, curieusement, sans jamais quitter pratiquement son Palais Sacré de Constantinople. Pour mener à bien son ambitieux projet, il lui fallait d'importantes ressouces financières, et la paix avec la Perse. Les ressources lui furent fournies par une oppression fiscale sans précédent, exercée par son préfet du prétoire haï de la population, Jean de Cappadoce, au point de susciter une révolte populaire, dite Nika, à l'hippodrome en 532 et noyée dans le sang par les deux généraux Bélisaire et Narsès. Ces mêmes ressources financières lui servirent également à obtenir, moyennant tributs au plus grand des rois sassanides, Chosroès 1er, diverses trêves, de plus en plus coûteuses, couronnées en 562 par un traité de paix pour cinquante ans. Un an après la révolte Nika, dès 533, Bélisaire, jeune et brillant général de 30 ans, entreprit une reconquête rapide de l'Afrique contre les Vandales de Gélimer, petit cousin et successeur de Genséric. Conquête rapide, mais incomplète, et suivie d'une longue période de quinze ans de guérillas avec les tribus maures locales.

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L'Afrique apparemment reprise, et après la mort de Théodoric-le-Grand, Justinien put alors se consacrer à son grand rêve, la reconquête de l'Italie, prélude à une reconstitution progressive de l'Empire romain universel dans sa totalité territoriale. La Sicile fut vite reconquise (hiver 535). Six mois après, au printemps 636, Bélisaire débarquait en Italie du Sud à la tête de mercenaires (y compris des Huns !). Il reprit Naples et pénétra triomphalement à Rome le 10 décembre 536. Les Goths organisèrent la résistance sous Vitigès. Ravenne ne fut prise qu'en mai 540, Vitigès capturé et envoyé à Constantinople. Mais dès 542, les Goths se révoltèrent à nouveau, sous la conduite de Totila, redoutable guerrier qui reprit une grande partie de l'Italie, Naples et la Sicile, et même Rome en décembre 546, dépeuplée et pillée. Une nouvelle armée byzantine considérable, de plus de 20.000 hommes, sous la conduite de l'eunuque Narsès, reprit l'offensive, poursuivit Totila qui fut tué dans les Apennins, marcha sur Rome qu'il libéra à nouveau, et anéantit la dernière armée goth au pied du Vésuve en 554. La Méditerranée avait retrouvé sa liberté de navigation. L'empire des Antonins n'était pas intégralement reconstitué, mais son berceau, l'Italie, était redevenu romain. A quel prix! Après vingt ans de campagnes sans pitié, où Rome avait cinq fois changé de mains, le pays était dévasté, ruiné, dramatiquement dépeuplé par la guerre, les massacres, les déportations, les épidémies et les famines allant jusqu'à l'anthropophagie, les ouvrages d'arts réduits à des tas de pierres, les routes impraticables. A Constantinople même, où Justinien mourut peu après à 80 ans passés, isolé et détesté, l'Empire était financièrement, économiquement ruiné, avec une armée triomphante certes, mais considérablement affaiblie, inapte à défendre les nouvelles frontières, à commencer par l'Italie, où ne furent laissées que de maigres troupes. On a souvent reproché à Justinien d'avoir, par sa politique de reconquête, lâché de façon irréaliste la proie proche de l'Orient pour l'ombre lointaine de l'Occident. Il faut reconnaître que l'Empire qu'il laissait n'était plus guère capable de se défendre valablement. Mais à sa décharge, si on peut dire, celui-ci était plus grand et plus prestigieux, et surtout plus riche d'art et de lettres, par Sainte-Sophie notamment, et par une véritable renaissance intellectuelle. Justinien laissait aussi à ses successeurs un rêve qu'ils furent nombreux à caresser, et quelques uns à tenter de faire revivre... Vu la faiblesse défensive de la frontière nord de l'Empire d'Orient, il ne fallut pas longtemps pour que les Slaves, renforcés de Bulgares, envahissent, pillent, puis s'installent jusqu'à l'Adriatique dans la péninsule balkanique, qu'ils plongèrent dans le chaos. En provenance de Scandinavie, demeurés un temps en Pannonie, les Lombards du roi Alboin envahirent l'Italie, trois ans seulement après la mort de Justinien. Une Italie qui avait coûté si cher, et laissée dévastée et quasi sans défense, avec une Rome dépeuplée et détruite. Cette conquête et cette installation lombardes, furent à la fois lentes, brutales et incomplètes, mais elles contribuèrent à 24

façonner la péninsule pour plusieurs siècles, telle que la trouvèrent les Normands en arrivant. Le plus important est que cette conquête lombarde divisa pratiquement l'Italie en deux: une partie lombarde au nord avec Milan et Pavie, choisie comme capitale, augmentée du nord de la Toscane, du Frioul, de Spolète et de Bénévent; et une partie dite romaine (byzantine) incluant l'Istrie, Ravenne, le duché de Rome et le duché de Naples, l'Italie du Sud, et la Sicile. Les régions septentrionales de l'Italie byzantine (Istrie, Ravenne, puis Rome) furent rapidement perdues elles aussi (sauf Venise), et les territoires byzantins se réduisirent à partir du Ville siècle à l'Italie du Sud, ensemble de territoires aux frontières fluctuantes avec les duchés lombards. Territoires parfois réduits comme une peau de chagrin, mais toujours considérés comme partie intégrante de l'Empire. C'est notamment cette Italie du Sud qui devint un enjeu majeur entre Byzance, les Lombards, la papauté, quand celle-ci devint une puissance temporelle, et l'empire germanique. C'est cette même Italie du Sud, si âprement disputée, qui fut finalement conquise par les Normands quelque quatre siècles après cette division due aux Lombards, laissant tous les autres prétendants... en désaccord. Le maintien byzantin en Italie du Sud Justin II, le successeur de Justinien, inaugura ce que nombre d'historiens appellent (peut-être avec quelque pessimisme) une des périodes les plus sombres de l'Empire (565-610). Justin fit une première tentative contre les Lombards dès 575. TI fut battu, et ne put empêcher leur progression dans la plaine du PÔ. Son successeur, Tibère II, répondit à l'appel des Romains en leur envoyant de l'argent, mais ne put dépêcher de troupes, étant de nouveau en guerre avec les Perses. L'empereur Maurice, devant, lui aussi, faire face non seulement aux Perses mais aussi aux Avars dans les Balkans (ces mêmes Avars qui seront ultérieurement écrasés par Charlemagne), renforça l'administration et la défense des territoires italiens en créant l'exarchat de Ravenne, incluant le duché de Rome, et un second exarchat à Carthage. L'exarchat est une création originale, concentrant pouvoir militaire et pouvoir civil aux mains d'un vice-roi tout puissant, l'exarque, préfigurant les futurs thèmes d'Héraclius. L'idée d'un empire romain universel restait donc bien vivante. Après une longue crise politique et sociale, militairement désastreuse face aux Perses et dans les Balkans abandonnés aux Slaves, l'Empire fut sauvé par Héraclius (610-641), fils de l'exarque homonyme de Carthage. C'est à la fois un des plus grands empereurs que connut Byzance, et un des plus importants par ses réformes administratives et militaires (création des thèmes, à compétence à la fois militaire et administrative, qui perdura plusieurs siècles), et par ses victoires, écrasantes et définitives sur la Perse (en 627), par lesquelles il put récupérer notamment Antioche et Jérusalem (et la Sainte-Croix ramenée de Ctésiphon) ainsi que l'Egypte, le grenier à blé de Constantinople, que la Perse de Chosroès II avait récemment conquises entre 613 et 617. Mais le prix de ces 25

victoires, qui rendaient son prestige à l'Empire, était lourd. Et le grand, le victorieux Héraclius assista désemparé au déferlement inattendu des armées arabes qui, en quelques galops irrésistibles, amputèrent l'Empire de ses provinces les plus riches, la Syrie, et l'Afrique du Nord avec l'Egypte. Et contrairement à l'Italie du Sud, ces pertes allaient s'étendre, et être définitives (voir Chapitre IV). C'est donc un empire considérablement réduit en extension qu'Héraclius modifia encore plus en profondeur, en l'hellénisant par l'adoption officielle de la langue grecque, beaucoup plus utilisée que le latin, que seules comprenaient l'armée et l'administration, et qui disparut assez rapidement. Il grécisa même son titre, en remplaçant imperator ou augustus, par basileus, ancien titre royal grec. Encore que les sujets de l'empire n'aient jamais utilisé le terme byzantin, donné ultérieurement par des historiens, mais aient toujours jalousement conservé l'épithète romain, on admet généralement que l' «Empire byzantin », et toujours unique et universel, est né avec cette réforme d'Héraclius, à la fois en continuité et en rupture avec l'empire fondé par Octave. On a fait remarquer que cette dernière victoire a posteriori d'Alexandre et de la Grèce intervenait pratiquement au moment où celle-ci quasiment disparaissait, submergée par les Slaves... En réalité, l'Empire non seulement se grécisait, mais s'orientalisait aussi de plus en plus, pour le meilleur et pour le pire. Pour le pire, comme le montrent les faits suivants. La mort d'Héraclius fut suivie d'une nouvelle période de troubles liée à la tentative de sa femme et nièce, Martine, d'exercer le pouvoir. L'entourage du basileus et l'Eglise s'y opposèrent: Martine eut la langue coupée, et son fils Héraclonas, qu'elle voulait imposer, eut le nez coupé. Ce sont les premiers exemples d'une pratique de mutilation d'origine orientale destinée à empêcher l'accès au trône, l'empereur devant être physiquement entier (d'où l'impossibilité pour les eunuques). Justinien II, le dernier des Héraclides, dit Rhinotmète (au nez coupé) pour avoir subi la même mutilation nasale, ayant réussi après exil à reprendre son trône, on remplaça l'ablation du nez par l'aveuglement, yeux arrachés ou crevés, sort que connurent par la suite de nombreux empereurs, et nombre d'autres dignitaires. La panoplie des mutilations (nez et langues coupées, aveuglements et autres) ne laisse pas de surprendre chez un peuple simultanément si profondément chrétien, et comme l'a dit Henri Berr, permet de constater «quelle barbarie subsistait dans les mœurs »... Les luttes pour le califat musulman entre Mu'âwiya, gouverneur de Syrie, et Ali, gendre de Mahomet, laissèrent à l'empereur Constant II un certain répit, qu'il mit à profit pour une campagne contre les Slaves dans les Balkans. Mais son intérêt se tournait surtout vers l'Italie, qu'il estimait d'autant plus menacée que les Lombards y continuaient leur progression et que les Sarrasins d'Afrique du Nord y commençaient leurs incursions.

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En 662, après quelque vingt ans de règne, Constant II prit une décision révolutionnaire: recentrer l'empire sur l'Occident et y rétablir sa capitale pennanente ! En 663, ayant momentanément laissé sa famille à Constantinople, il débarqua à Tarente, marcha sur Naples, ville grecque, puis sur Rome où le pape Vitalien l'accueillit. Rome, qui n'avait plus vu un empereur depuis plus de deux siècles, n'était à l'époque que l'ombre de sa grandeur passée. Constant II ne s'y installa pas, et après avoir traversé la Calabre, il s'installa fmalement en Sicile et transféra le siège de l'Empire à Syracuse. TIy resta cinq ans, haï d'une Constantinople qui ne voulait pas bouger, et il fut tragiquement assassiné dans son bain (668). Son fils et successeur Constantin IV (668-685) ne donna pas suite à cette idée d'un transfert du siège de la capitale. Au cours de son règne très important pour le nouvel empire byzantin, Constantin IV Pogonète (le Barbu), infligea, pour la première fois en trente ans, une défaite aux années arabes de Mu'awiya, dont tous les assauts pendant quatre ans butèrent sur la muraille de Théodose et dont les navires subirent les effets dévastateurs du feu grégeois. Tentative conclue par un traité de paix de 30 ans (avec paiement annuel par le vaincu de 30.000 pièces d'or). Malheureusement, ce n'était pas la paix pour autant, et Constantin IV ne put s'opposer à l'arrivée massive des Bulgares sur la frontière du Danube et à la constitution d'un royaume slavo-bulgare, qui allait menacer, avec des hauts et des bas, l'empire byzantin pendant plusieurs siècles, plus gravement même que l'empire arabe. Après le premier coup d'Etat d'un usurpateur qui écarta Justinien II en 695 s'ouvrit une période de plus de vingt ans de troubles et de chaos, de terreur parfois, au cours de laquelle se succédèrent cinq empereurs usurpateurs, qui finirent au bout de quelques années le nez coupé pour certains, aveuglés pour les autres, ou envoyés mutilés dans un couvent. Cette période d'anarchie fut interrompue par un retour de Justinien II (705-711), livré à sa folie vengeresse et sanguinaire, et dont cette fois c'est la tête entière qui fut tranchée lors d'un nouveau coup d'Etat. L'ère iconoclaste (723-842). La grande crise iconoclaste, qui s'étendit sur près d'un siècle et demi, mobilisa dangereusement les énergies byzantines sur le front intérieur, où se déchaînèrent bien des passions. Elle fut dans l'ensemble défavorable à la défense de la présence byzantine en Italie, qui se rétrécit dangereusement, et vit successivement la perte de l'exarchat de Ravenne, le détachement politique croissant de Rome et la création d'un territoire pontifical indépendant de Byzance, ainsi que la création d'un empire occidental concurrent, la contraction de l'Italie du Sud sur la Calabre, la Terre d'Otrante et le littoral napolitain, et, le plus grave, le début de la perte de la Sicile conquise par des armées arabes d'Afrique du Nord. Les Lombards conquirent Ravenne en 751 puis menacèrent Rome, que Byzance ne pouvait défendre, mais que put défendre le Franc Pépin le Bref appelé au 27

secours. Pépin et son fils Charlemagne conquirent le royaume lombard, et en donnèrent une partie au pape (l'ex-exarchat de Ravenne avec la Pentapole, et le duché de Rome). En conséquence fut créé un nouvel Etat, dit Pontifical ou encore Patrimoine de saint Pierre, qui échappait à la souveraineté de Constantinople et dont le souverain légitime était saint Pierre, représenté sur la terre par son successeur, l'évêque de Rome. Au césaro-papisme de l'empire romain universel auquel échappait définitivement la ville de Rome, allait s'opposer le «papo-césarisme» d'un empire à vocation non moins universelle, centré sur la ville de Rome. De plus, ce nouvel Etat pontifical allait couper la péninsule italienne en deux, engendrant pour des siècles une Italie du Nord et une Italie du Sud, aux destins progressivement opposés, frein pendant plus d'un millénaire à toute éventuelle réunification, et dont des différences sont encore aujourd'hui perceptibles. Après les vingt années d'anarchie et de chaos de 695 à 717, l'Empire byzantin, une fois de plus, fut sauvé par un chef militaire énergique, le stratège du thème des Anatoliques, d'origine isaurienne, qui prit le nom de Léon III (717-741). A peine couronné à Sainte-Sophie, son premier soin fut de s'opposer victorieusement à un nouveau siège arabe de Constantinople: les murailles tinrent bon, le feu grégeois fit ses ravages sur la flotte ennemie. La guerre devint endémique sur des frontières fluctuantes et se continua sur terre pendant plusieurs générations, mais Constantinople ne fut plus jamais menacée par des armées arabes. En 726, Léon III prit fortement position contre les images, dont la vénération croissante était un des aspects majeurs de la religiosité byzantine. Le pape Grégoire III protesta, le basileus Léon III riposta de façon radicale. Il enleva au Saint-Siège les revenus des riches patrimoines pontificaux d'Italie du Sud et de Sicile, et sépara de Rome les provinces du sud de l'Italie, Sicile et Calabre, originairement du ressort de Rome, pour les rattacher au patriarcat de Constantinople, aux prétentions œcuméniques - et concurrentes - croissantes. Ce fut une arme à deux tranchants, car elle accrut encore la distanciation de Rome et de l'Occident latin vis-à-vis de Byzance et de l'Orient grec. Constantin V Copronyme (741-775), grand militaire qui s'opposa avec succès aux Arabes, et aux Bulgares qui commençaient à assaillir Constantinople, combattit les partisans des images et des icônes d'une façon encore plus impitoyable que son père Léon III, et notamment ceux qui en défendaient l'usage le plus vigoureusement, à savoir les moines, qu'il obligea même parfois à se marier, transformant leurs monastères en bains ou en édifices publics. C'est à cette époque que remonte la forte émigration de moines byzantins, notamment vers l'Italie du Sud, où les retrouvèrent les Normands. A cause de ses combats contre les Arabes et surtout contre les Bulgares, contre lesquels il ne mena pas moins de neuf campagnes (et mourut lors de la dernière), Constantin V ne put s'opposer à la prise de Ravenne en 751 par les Lombards, qui entraîna la fin de l'exarchat fondé par Maurice. Mais Constantin 28

V ne s'y résigna pas pour autant, et à défaut de pouvoir envoyer une année, toute mobilisée en Orient et dans les Balkans, il essaya d'agir par la diplomatie et par des subsides financiers, notamment auprès du pape et des Francs. Léon III avait marié son fils Constantin V à une princesse khazar. Leur fils, Léon N le Khazar ne régna que quatre ans, laissant comme héritier un enfant de dix ans, Constantin VI. Léon N confia la régence à sa femme Irène, originaire d'Athènes, énergique, ambitieuse, et vénérant les images. Elle consacra son règne à en restaurer le culte (concile de Nicée II, 787). Après une tentative de Constantin VI pour régner seul en écartant sa mère, celle-ci le fit aveugler à l'âge de 27 ans, et régna seule en tant que basileus - et non pas basilissa - ce qui ne s'était jamais vu. Outre le rétablissement de la vénération des images, Irène chercha, elle aussi, à récupérer les territoires byzantins en Italie, mais sa politique fut inconsistante. Déjà, alors qu'elle était régente, elle avait envoyé une année en Sicile pour mater la révolte du stratège Helpidius. Puis elle avait caressé une alliance avec les Francs en proposant, en 781, les fiançailles de Constantin VI avec Rothrude, fille du roi franc Charles (Charlemagne) en pleine ascension. Elle avait également tenté une alliance lombarde et envoyé en 788 une expédition qui échoua complètement pour replacer sur le trône lombard Adalgise, fils du roi Didier déchu par Charlemagne Sans compter l'épisode (douteux) du projet de mariage avec Charlemagne, récemment élu empereur. Alors qu'on pouvait s'interroger sur la validité et la pérennité d'un Empire romain sans empereur et gouverné par une femme et une clique d'eunuques, la « résurrection de l'Empire romain» par le geste du pape Léon III à Rome le jour de Noël 800 au profit de Charlemagne apparut aux yeux des Byzantins comme une usurpation sacrilège: de même qu'il n'y avait qu'un Dieu, de même qu'il n'y avait qu'une Eglise chrétienne, il ne pouvait y avoir qu'un empire, romain et universel (encore qu'il y ait eu dans le passé un empire perse, et qu'il y avait au présent un empire arabe...). Un coup d'Etat en 802 mit fin au règne d'Irène: elle laissait un empire ruiné par ses générosités débridées, notamment à l'égard des moines et des monastères. Le premier soin de son successeur, Nicéphore 1er, fut de remettre sur pied les finances (il en était l'ancien chef), ainsi que l'armée et la marine. Il se montra, inversement, intransigeant sur la reconnaissance éventuelle du nouveau prétendu empire et de son roi barbare. Nicéphore fut tué au cours d'une bataille désastreuse contre les Bulgares, dont le chef, Kroum fit une coupe à boire de son crâne. son frère l'empereur d'Occident, et lui abandonna toute l'Italie en dehors de la Vénétie et de la Dalmatie. Mais l'empire d'Occident créé par Charlemagne s'effondra de lui-même, environ 30 ans après la mort de son fondateur. Les quelque cinquante ans qui suivirent la mort de Nicéphore 1er virent la succession de six empereurs, dont certains ne furent pas sans mérite militaire. 29

Le successeur de Nicéphore 1er, Michel 1er Rangabé, reconnut en 812 comme

Certains empereurs, malheureusement, tentèrent de relancer la lutte iconoclaste, réanimant les luttes intérieures. Cette crise s'éteignit en principe avec Théophile (en 842), ou plutôt avec son épouse l'impératrice Théodora, mère et régente de Michel III âgé de trois ans, et qui restaura les icônes lors d'un concile en mars 843. La fm du conflit iconoclaste libéra enfin les énergies des empereurs et des armées vers d'autres buts, notamment vers le rétablissement d'un empire quasiment en décomposition. Fait gravissime pour une puissance aussi étendue, Byzance avait pratiquement perdu sa suprématie maritime et la domination de la Méditerranée, qu'avait reconquise Bélisaire sur les Vandales au vr siècle. L'île de Crète, bastion essentiel en Méditerranée orientale, avait été occupée par des émigrants arabes venus d'Espagne via l'Egypte, et avait été transformée en nid de pirates qui écumaient les mers autrefois byzantines. Sous Michel II (820-829) avait commencé l'invasion de la Sicile par des Arabes aghlabides venus d' Ifriqyia. Alors que les généraux de Michel III (842-867) remportaient des victoires estimables contre les Arabes en Asie mineure, ils n'avaient pu qu'assister impuissants à la perte progressive de la Sicile, dont les villes tombaient l'une après l'autre, Syracuse et Taormina étant les deux dernières encore aux mains de Byzance à la fin du règne. La Sicile se transforma vite comme la Crète en nid de pirates, qui menèrent d'innombrables attaques contre l'Italie du Sud byzantine et lombarde, et même jusqu'à Rome (846) et aux abbayes du MontCassin, de Saint-Vincent-au- Vulturne et de Farfa. Après avoir perdu l'Italie du Nord, l'exarchat de Ravenne, Rome, la Crète, la Sicile, Byzance allait-elle encore perdre ses derniers territoires italiens au sud de la péninsule?
II. LA DYNASTIE MACEDONIENNE

Une fois de plus, Byzance fut sauvée par un usurpateur aussi imprévu que brillant. Michel III surnommé l'Ivrogne (par des historiens), immoral certes mais non dépourvu de courage et de dons, s'était pris d'admiration, puis d'affection, pour un écuyer inculte, doté d'une force extraordinaire, Basile. Le basileus l'avait élevé auprès de lui et l'avait obligé à prendre pour seconde épouse sa propre maîtresse Eudocie. Puis, lors d'une expédition infructueuse pour reconquérir la Crète, Basile avait étranglé de ses mains le favori précédent, Bardas, ce dont Michelle récompensa en le nommant co-empereur. Basile le fit assassiner dans sa chambre à coucher où il reposait ivre après un banquet (septembre 867), et l'ancien écuyer devint, après ces débuts sanguinaires, un des meilleurs et plus grands empereurs de Byzance (867-886)! Un de ses premiers soins fut d'assurer sa succession au trône en nommant coempereurs ses trois fils aînés, Constantin, qu'il chérissait, né de son premier mariage, Léon qu'il n'aimait pas (fils de Michel III?) et Alexandre; le plus

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jeune de ses fils, Etienne, était réservé pour le patriarcat. Avant lui, d'autres empereurs avaient essayé de fonder des dynasties, mettant à leur profit l'absence séculaire de règle d'élection (en principe, le Sénat et le peuple; en pratique, l'autoproclamation cédant aux souhaits de l'armée...). Les tentatives de Théodose le Grand, de Justinien, de Léon III n'avaient guère dépassé deux ou trois générations, ou quelques décennies, et on hésite à parler de dynasties. Héraclius avait mieux réussi, avec six empereurs successifs sur presque un

siècle. Basile 1er, quant à lui, donna naissance à une dynastie qui dura près de
deux siècles (867-1057), deux siècles au cours desquels Byzance retrouva son prestige et sa gloire militaires par une succession de victoires sur ses divers ennemis, complétées par une renaissance intellectuelle et artistique, l'ensemble constituant la plus brillante période d'un Empire byzantin redevenu la première puissance militaire, économique et culturelle de la Chrétienté. Ces deux siècles ne furent pas moins importants pour l'Occident en pleine évolution (empire germanique notamment), pour la papauté (Cluny, et prémisses de la réforme grégorienne) et pour le monde musulman (de moins en moins arabe, de plus en plus éclaté). Rétablissement de Bvzance en Italie du Sud De Sicile où ils s'installaient de plus en plus solidement, les Arabes firent une tentative sur la côte Dalmate en assiégeant Dubrovnik, qui appela Byzance à vigoureusement, et obligea les Arabes à lever le siège. Puis il décida de s'attaquer à la reconquête de l'Italie du Sud, mais conscient de ne pas disposer de forces suffisantes pour combattre sur plusieurs fronts, notamment sur les frontières orientales où il commençait à se battre avec succès, il conclut une alliance avec l'empereur d'Occident - et roi d'Italie - Louis II, petit fils de Louis le Pieux, visant à chasser les Arabes d'Italie du Sud et de Sicile. En Sicile, ce fut un échec, et il ne put empêcher ni la chute de Syracuse (878), ni la prise de Malte, rendant encore plus précaire la position de Byzance en Méditerranée occidentale. Une importante expédition navale sur les côtes nord de la Sicile en 880 ne se traduisit que par la prise d'un butin important, sans incidence territoriale. En Italie du Sud, son allié Louis II reprit Bari, mais la garda pour lui. Révolté contre Louis II, le prince de Bénévent se plaça sous le protectorat de Byzance (873). Peu de temps après, la ville de Bari, menacée par des incursions arabes, en fit autant (876) et se mit sous la protection du gouverneur byzantin de Tarente. Ces changements furent amplifiés par un des plus brillants généraux de Byzance, Nicéphore Phocas, qui reprit successivement toutes les places fortes de Calabre occupées par les Sarrasins, et il réussit à les relier aux possessions byzantines de la Pouille, tout en s'assurant la soumission des populations et des gouverneurs lombards (gastalds) par une politique souple et ouverte. En quelques années, Basile 1er avait réussi à rétablir l'influence de l'Empire en Italie du Sud, que s'empressèrent de reconnaître les dynastes quasi31

son secours. L'année même où il s'emparait du trône, Basile 1er réagit

indépendants de Naples et de Salerne, comme l'avait fait celui de Bénévent. Cette influence se traduisit également au Xe siècle par un développement des églises grecques et des monastères, futurs centres intellectuels importants, que trouvèrent et soutinrent les Normands. Léon VI le Sage, ou le Philosophe (886-912) succéda à son père Basile 1er. Homme de cabinet beaucoup plus que militaire, législateur notable (il fit rédiger et publier les Basiliques et des Novelles), il se maria quatre fois, en lutte aigue avec le patriarcat qui interdisait plus de deux mariages. Mais il eut finalement l'héritier qu'il voulait à tout prix, Constantin VII. Léon VI eut surtout à faire face au péril bulgare dans les Balkans, sous un très grand chef militaire Syméon, qui lui infligea un certain nombre de défaites. Pour plus d'un siècle, c'est la menace bulgare qui pesa le plus lourdement sur l'Empire byzantin. Cette époque vit également apparaître et les Hongrois (qui se fixèrent en Pannonie, la Hongrie actuelle) et les nomades Petchenègues, parfois ennemis, parfois alliés de Byzance. En 902, mettant un point final à 75 ans de leur conquête difficile de la Sicile, les Arabes s'emparèrent de Taormina, la dernière ville byzantine de l'île. C'était un échec pour la politique byzantine. Léon VI connut encore un autre échec: une tentative de reconquête de la Crète en 911 ne put aboutir. En Italie du Sud, la situation était loin d'être claire, et les frontières des territoires contrôlés par les Byzantins étaient en perpétuelle évolution. En 887, un an après l'avènement de Léon VI, le prince lombard de Bénévent remit en cause sa soumission à Byzance, et s'empara de Bari. Mal lui en prit, car un an plus tard, une armée byzantine reconquit la ville, et s'empara de Bénévent où le stratège Symbatikios installa sa résidence. Le duc de Spolète s'en mêla à son tour, et entra à Bénévent. Son ambition était rien moins que reconstituer à son profit un royaume d'Italie, projet auquel s'opposèrent le pape Formose et le basileus Léon VI. De leur côté, les Arabes de Sicile, à partir d'implantations en Calabre et en Campanie, se faisaient de plus en plus menaçants (pillage de Reggio). En vue de consolider les territoires sous contrôle byzantin, Léon VI procéda à leur réorganisation en divisant l'Italie du Sud en deux thèmes, la Longobardie et la Calabre (restes modestes du grand thème de Sicile !). Après la mort de Léon VI et de son frère Alexandre, pendant la minorité de Constantin VII, le pape Jean X, élu en mars 914, prit personnellement la tête d'une armée de coalition de puissances chrétiennes (princes lombards, marquis de Spolète, Toscane, Naples, Gaète, etc) contre le repaire de pirates sarrasins sur le Garigliano. Le stratège byzantin de Bari y participa, et en 915 une flotte byzantine remonta le Garigliano pendant que les troupes alliées commençaient un siège de trois mois, qui se termina par l'incendie du camp arabe et la dispersion des Sarrasins dans les montagnes, où ils furent progressivement

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extenninés. Ainsi disparut une des principales menaces sur la sécurité de l'Italie byzantine. A la mort de Léon VI en 912, l'empire échut à son frère, le libertin Alexandre, qui mourut au bout d'un an. La minorité de Constantin VII Porphyrogénète (né dans la pourpre, en fait dans la salle de porphyre du palais impérial réservée aux accouchements des impératrices), qui n'avait que sept ans, ouvrit une nouvelle période de troubles. Le Bulgare Syméon vint mettre le siège devant Constantinople, dont les murailles une fois de plus tinrent bon, mais la menace fut si sérieuse que Syméon, qui visait le trône impérial, obtint la concession impensable du titre de basileus... des Bulgares, qui lui fut contesté dès qu'il eut tourné le dos. L'Empire byzantin, une fois de plus, était au bord de l'effondrement. Une fois de plus, il fut sauvé par un usurpateur du plus grand talent militaire et diplomatique, Romain Lécapène, et fait exceptionnel pour un usurpateur, il ne coupa pas le nez ni n'aveugla le jeune Constantin, mais au contraire en fit son gendre (919), en inversant il est vrai les positions: Romain empereur (920-944), Constantin VII co-empereur. Syméon, à qui échappait le trône de Byzance qu'il avait espéré conquérir, recommença la guerre, assiégea de nouveau Constantinople, que défendit efficacement Romain Lécapène. Syméon abandonna, et mourut peu après en laissant son pays exsangue, et inoffensif pour plusieurs années. Après avoir écarté la menace bulgare, Romain Lécapène, aidé du brillant général Jean Courcouas, reprit victorieusement les combats en Orient contre des émirs locaux (à Alep, à Mossoul) qui s'étaient progressivement substitués à la puissance unitaire du califat de Bagdad. Ces luttes ne lui pennirent pas d'intervenir en Italie du Sud, de plus en plus livrée à une anarchie contre laquelle les stratèges de Longobardie et de Calabre avaient le plus grand mal à se défendre (attaques des Sarrasins et de corsaires slaves de l'Adriatique, raids des Hongrois, etc), Tarente pillée un jour, reprise le lendemain, des villes de Calabre ou de Campanie contraintes à acheter une paix relative en payant tribut. Ce ne fut qu'après ses victoires en Orient que le nouveau basileus put intervenir, préférant le plus souvent l'activité diplomatique (auprès de la noblesse romaine, du roi Hugues de Provence, etc), notamment contre les princes lombards, aux interventions militaires ou navales. Le stratège de Calabre et de Longobardie, qui avait reçu des renforts, réussit à mater une révolte lombarde en Pouille (Bari) et mena une expédition contre la vallée de Tennini en Sicile, qui n'eut pas de suite. Par contre, une trêve avec l'émir de Sicile eut pour effet de réduire les raids contre la Campanie et la Calabre (Reggio). Par ses actions habiles, Romain Lécapène réussit donc à écarter les dangers qui menaçaient l'Italie byzantine et à la garder intacte, accroissant progressivement son prestige et son influence dans toute l'Italie, y compris à Rome.

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L'aîné de ses fils, successeur désigné, étant mort, ses deux autres fils coempereurs essayèrent de se substituer à lui. Ils arrêtèrent leur père et le déportèrent dans l'île de Prodi. Il y mourut quatre ans après, moine solitaire, après avoir été le sauveur de Byzance et un de ses plus glorieux empereurs. Constantin Vil Porphyrogénète (944-959) se débarassa des deux usurpateurs et les exila à leur tour. Il commença à 40 ans un règne personnel, davantage consacré à l'histoire, dont il raffolait, à la littérature, étant lui-même écrivain, et à la science, qu'aux exploits militaires. Sous son règne, Byzance redevint la grande capitale intellectuelle du monde chrétien. Conauêtes en Orient. Apparition de l'empire 2ermaniaue en Italie du Sud A la mort de Constantin VII en 959, l'empire passa à son fils, Romain II (959963), aussi peu intéressé par le pouvoir que son père, et vivant sous la coupe de son épouse Théophano, fille d'un cabaretier, aussi belle qu'ambitieuse. Par chance, Constantin VII et Romain II purent s'appuyer sur des hommes de la plus grande valeur, à commencer par un des généraux les plus brillants de l'empire, Nicéphore Phocas, petit-fils du vainqueur homonyme en Calabre sous Léon VI. Depuis un siècle et demi, et malgré plusieurs tentatives, Byzance n'avait jamais réussi à reprendre la Crète, la plus importante position stratégique en Méditerranée orientale, devenue un nid de corsaires qui écumaient la Méditerranée et ses côtes. Sous Romain II, Nicéphore Phocas lança une grande expédition en 960 et réussit à reprendre Chandax (Candie) et à purger l'île de ses pirates. Deux ans après, en 962, il ne fut pas moins victorieux en Orient, en reprenant Alep. A la mort prématurée de Romain II en 963, Nicéphore Phocas fut proclamé empereur par acclamation de ses troupes. Pour légaliser sa position, le vieil homme de guerre, qui ne se plaisait qu'à la bataille, épousa la jeune et encore belle impératrice Théophano, mère des deux trop jeunes héritiers Basile et Constantin. Et il poursuivit ses reconquêtes victorieuses en Orient, aidé d'un général non moins brillant que lui, Jean Tzimiscès. Les Bulgares qui avaient repris les hostilités furent battus. Chypre fut reconquise ainsi que la Cilicie, et la célébrissime Antioche, occupée depuis trois siècles par les musulmans, fut rendue à Byzance. En Italie du Sud, dès 965, Nicéphore Phocas réunit en un seul thème les deux thèmes préalablement séparés de Longobardie et de Calabre, et le plaça sous le commandement d'un seul stratège. Puis il les aurait baptisés d' «Italie », pour faire pièce aux prétentions italiennes de l'empereur germanique Otton 1er.Le titre de stratège fut ensuite remplacé, par Basile II, par celui de catépan. En 962, un an avant le couronnement de Nicéphore Phocas, Otton 1er, roi de Germanie, avait été couronné empereur à Rome par le pape Jean XII, et, s'estimant l'héritier de Charlemagne, il en avait repris ses ambitions, relativement ambiguës, concernant l'Italie du Sud. A la tête d'une forte armée, il y était descendu en 966 avec la ferme intention d'en expulser les Byzantins, 34

faisant alliance avec les princes lombards de Capoue et de Bénévent, où il tint sa cour, et où il reçut l'hommage du prince de Salerne. En 968, il tenta de prendre Bari mais n'y réussit pas. Parallèlement, il lança une ambitieuse offensive diplomatique à l'égard de Byzance, proposant le mariage de son fils et successeur désigné avec une princesse porphyrogénète, qui recevrait en dot rien moins que les provinces italiennes byzantines! On doit à l'ambassadeur d'Otton, Liutprand, un savoureux compte-rendu des pourparlers à Constantinople, Otton lui-même y étant considéré, selon la légende, non pas comme un empereur, romain ou pas, mais comme un simple roi barbare et prétentieux Nicéphore Phocas aurait en fait donné son consentement, à la condition qu'Otton renonce à son titre d'empereur, restitue Rome et Ravenne à Byzance, et rompe son alliance avec les princes lombards. Otton entreprit une nouvelle campagne en Italie du Sud, avec son allié le prince de Capoue, célébra Noël en Pouille et remporta quelques victoires sans importance mais ne put s'emparer de Bovino malgré un long siège. Ayant réussi à stabiliser la situation en Italie du Sud au profit de Byzance et vainqueur en Orient, Nicéphore Phocas n'eut guère le temps de célébrer sa grande victoire d'Antioche. Il périt assassiné. On accusa, et on accuse encore, l'impératrice Théophano et son amant, Jean Tzimiscès. Le patriarche s'opposa à leur mariage, Théophano fut exilée, et Jean Tzimiscès dut faire pénitence avant de pouvoir être couronné empereur (969). Comme Romain Lécapène, comme Nicéphore Phocas, Jean Tzimiscès ne mutila ni n'enferma dans un couvent les héritiers légaux de Romain II, Basile et Constantin, et tout en prenant le titre d'empereur, il fut nommé le protecteur des deux jeunes co-empereurs, assurant ainsi une continuité «fictive» de la dynastie macédonienne. Jean Tzimiscès, militaire très brillant, se révéla aussi un excellent homme d'Etat, et introduisit de nombreuses réformes nécessaires. Dans le conflit avec l'empire germanique, il proposa pour Otton II, dans un esprit de conciliation, non pas une princesse porphyrogénète, mais une de ses proches parentes, Théophano, appelée à jouer un rôle important à la cour impériale germanique comme on le verra. Le mariage eut effectivement lieu en avril 972 à Rome. Jean Tzimiscès annexa la Bulgarie à l'empire après une campagne des plus brillantes, et il reprit les combats en Syrie (prise de Damas) et en Terre Sainte, mais s'arrêta - on s'interroge encore pourquoi - devant Jérusalem, ayant néammoins rétabli, continuant l'œuvre de Nicéphore Phocas, l'autorité de Byzance en Asie orientale. Puis, gravement malade, Tzimiscès rentra à Constantinople, non pour le triomphe auquel il avait droit, mais pour y mourir, en janvier 976, vraisemblablement du typhus. L'étranee et tout uuissant Basile II. A la mort de Jean Tzimiscès, les deux héritiers légitimes de Romain II avaient, pour l'aîné Basile, 18 ans, et le second, Constantin, 16 ans. Déjouant des

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tentatives de prise du pouvoir par la famille de l'empereur Tzimiscès défunt, et à l'issue d'une guerre civile de trois ans, Basile réussit à s'affirmer, et commença son règne personnel (de quarante ans), vers 985. D'une volonté de fer, autocrate absolu, Basile II (976-1025), considéré le plus grand empereur de la dynastie macédonienne, qui n'en manque pourtant pas, consacra l'essentiel de sa vie à sa passion militaire. Indifférent aux sentiments des autres, il ne se maria jamais et vécut de plus en plus méfiant et de plus en plus solitaire. Il lutta sans pitié contre tous les ennemis de l'Empire et de l'Etat. De nouveau, la Bulgarie s'était reconstituée sous le règne de Samuel en un empire puissant et menaçant. Les Bulgares infligèrent une première défaite à Basile (987), ce qui suscita une nouvelle guerre civile et de nouvelles menaces sur Constantinople. Basile obtint l'aide du prince russe Vladimir, qui lui envoya sa célèbre drouzhina d'origine Viking, et qui resta à son service, renforcée de nombreux mercenaires normands à la réputation d'invincibilité au combat. En échange de son aide (victoire d'Abydos en 989), Vladimir obtint, exceptionnellement, la main de la porphyrogénète Anne et promit de se convertir, lui et son peuple, au christianisme (conversion qui orienta toute l'histoire ultérieure de la Russie !). Au fil des ans, Samuel continuait à étendre son empire bulgare jusqu'à l'Adriatique et menaçait de plus en plus Byzance. Tout en devant mener simultanément diverses campagnes en Syrie contre les Fatimides, Basile mena plusieurs campagnes contre les Bulgares. Celle qu'il mena personnellement en 1001 fut décisive. La dernière d'une série de victoires en juillet 1014 fut la plus impitoyable et lui valut le surnom de «Bulgaroctone»: 14.000 prisonniers furent aveuglés, sauf un sur cent, seulement éborgné pour pouvoir conduire le lamentable troupeau, et renvoyés à Samuel, qui en mourut en quarante-huit heures. La Bulgarie fut réincorporée à Byzance, qui avait retrouvé ses frontières si longtemps perdues du Danube et de l'Adriatique (et en Asie, celle de l'Euphrate, et l'Arménie). En Italie du Sud, la situation toujours instable menaçait les possessions byzantines: incursions sarrasines, piraterie slave en Adriatique, ambitions germaniques, révoltes lombardes. Basile II réussit habilement à y faire face. Devant la persistance des incursions sarrasines en Italie du Sud, Otton II, empereur depuis 973 et qui s'était déclaré «auguste empereur des Romains », prit la tête d'une grande expédition de plus de 2.000 cavaliers vers le sud de l'Italie. Peut-être s'était-il convaincu que Byzance trop lointaine n'y pouvait faire valablement face, mais plus probablement avait-il l'intention de se substituer à l'empire oriental, reprenant les ambitions de son père et

prédécesseur Otton 1er. De Tarente, il se dirigea vers Crotone, où il fut
littéralement écrasé par une armée sarrasine (défaite de Stilo, août 982), et n'échappa que de peu à la captivité. Il mourut quelques mois plus tard (983). Son fils Otton III (994-1002) après la régence de sa mère, la grecque Théophano, et de sa grand-mère Adélaïde de Bourgogne, rêva, à Rome dont il

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s'était épris, de reconstituer un empire romain universel (le basileus Basile II n'ayant pas d'enfant), mais il mourut à moins de 22 ans. Son successeur Henri II, qui se baptisa pour la première fois «Roi des Romains », revint à une politique internationale moins irréaliste. En 992, Basile II, confirmant son intérêt pour l'Italie du Sud, avait fait un accord avec Venise (théoriquement vassale de l'empire) pour un transport éventuel de troupes en Italie, en échange de concessions commerciales. En 998 il autorisa une expédition du doge Pierre Orséolo en Dalmatie contre les pirates slaves, qui eut lieu avec un grand succès en 1001. Et en 1004, une flotte vénitienne sauva la ville de Bari, assiégée par des Sarrasins de Sicile. En quelques années, une nouvelle puissance était née en Adriatique: Venise, promise à l'avenir le plus prestigieux. En 1009, une révolte éclata à Bari sous deux chefs aristocrates lombards, Mélès et son beau-frère Datto, provoquée par la lourde fiscalité byzantine exigée par des fonctionnaires arrogants et par la relative incapacité de Byzance à défendre les habitants des incursions sarrasines. L'insurrection gagna rapidement toute la Pouille, et Basile ne put envoyer des troupes qu'un an après, en 1010 pour rétablir l'ordre. Mélès dut s'enfuir en Allemagne, où l'empereur Henri II lui aurait donné le titre de duc d'Apulie. Ayant recruté des mercenaires normands (qui font ici leur apparition en Italie du Sud), Mélès ranima l'insurrection en 1017 et infligea plusieurs défaites au catapan Tarnikios en conquérant plusieurs des principales forteresses byzantines. Basile II remplaça fin 1017 Tarnikios par un catapan particulièrement valeureux et énergique, Boïoannès, qui réprima en quelques mois les révoltes locales et infligea à Mélès et ses normands une écrasante et décisive défaite dans la plaine de Canne en octobre 1018. Mélès s'enfuit en Allemagne, où il mourut en 1020; et nous retrouverons les Normands Boïoannès renforça considérablement toute la Pouille par un réseau de villes nouvelles fortifiées, dont la ville de Troia, surplombant la route de Bénévent à Siponto. L'empereur germanique Henri II s'inquiéta de cette expansion de la puissance byzantine, et lança une campagne offensive en 1021, qui ne put s'emparer de Troia malgré un siège de trois mois. Fidèles à eux-mêmes, toujours impressionnés par le plus fort du moment, les princes lombards lui rendirent hommage, pour oublier cet hommage dès qu'il eut le dos tourné pour rentrer en Allemagne, où il mourut peu après. Fort de ses succès en Orient et dans les Balkans, Basile II décida alors de reconquérir la Sicile, à la tête de ses armées, comme toujours. De nombreuses troupes se regroupèrent en Italie du Sud en 1025. Boïoannès lui-même avait ouvert la voie en débarquant avec succès en Sicile et en s'emparant de Messine. Agé de 68 ans, Basile II s'apprêtait à le rejoindre sur l'île quand il fut terrassé par un mal subit. Il expira le 15 décembre 1025 (à peu près au moment où les Normands arrivaient en Italie) On ne peut que rêver: que se serait-il passé, à ,
un an pres.. ? .. .

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Basile II, selon l'historien Ostrogorsky, «fenna l'âge héroïque de Byzance, inauguré par Héraclius quatre siècles plus tôt ». Il laissait l'empire plus grand, plus puissant et plus prestigieux qu'il n'avait jamais été depuis Justinien. Il laissait l'Italie du Sud plus affinnée et mieux défendue, bref, plus byzantine que JamaiS... L'Italie du Sud, perdue, reconquise, reperdue, si elle semble avoir été abandonnée parfois quand Byzance était assaillie sur ses autres fronts, ne le fut jamais en réalité, comme le montrent les quelques vingt tentatives ou initiatives évoquées dans ce chapitre, de Justinien à Basile II. Byzance n'abandonna jamais ni son titre de « romaine» ni l'espoir, ou le rêve, de reconstituer un jour l'empire initial de Constantin. Basile II s'en approcha Ce rêve, certains historiens regrettent que Byzance n'ait pas su l'abandonner, pour se recentrer, se limiter à l'Asie Mineure et aux Balkans qu'elle aurait pu défendre plus facilement. (On peut observer que les mêmes regrets -ou reproches- ont été fonnulés à l'encontre des empereurs gennaniques à l'égard de leurs rêves italiens !) Quoi qu'il en soit, l'histoire des quelque sept siècles brièvement résumée dans ce chapitre nous a montré des périodes de gloire liées à quelques grands empereurs, Justinien, Héraclius, Léon III, fondateurs de dynasties ne dépassant guère, sauf la macédonienne de Basile 1er, la durée de quelques décennies et évoluant rapidement vers de tragiques déclins. Le prestige de Byzance était tel que les décadences en étaient vite connues, et suscitaient toutes les convoitises. L'Empire byzantin était-il «à prendre»? De Théodose le Grand à Basile II, une cinquantaine d'empereurs se sont succédé, par filiation, par mariage, par élection régulière (deux seulement !), et dix-sept (soit environ un sur trois) par usurpation. Dix-sept usurpations furent réussies, au moins autant ont avorté. Un étranger l'a essayé, et a presque réussi, le Bulgare Syméon. Mais l'idée en viendra à d'autres... et notamment à quelques Nonnands, pour être fmalement réalisée par les Vénitiens en 1204, et défmitivement par les Turcs en 1453 !

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LOMBARDS

CHAPITRE II. ET DUCHES TYRRHENIENS

Les principautés lombardes indépendantes de Bénévent, Capoue et Salerne, et les duchés tyrrhéniens de Naples, Gaète et Amalfi, ces derniers théoriquement sous la souveraineté lointaine de Byzance, constituent d'autres composantes majeures de l'Italie du Sud au moment de l'arrivée des Normands. Les principautés lombardes d'Italie du Sud sont les restes méridionaux du royaume lombard créé au milieu du vr siècle par la dernière grande migration germanique, et dont la partie nord fut conquise et annexée par Charlemagne en 774. Ces principautés du sud sont bordées au nord par le duché de Spolète et par le Territoire Pontifical, avec lequel elles entretiennent des relations fluctuantes, et au sud par le catépanat byzantin, avec lequel elles entretiennent des relations le plus souvent conflictuelles. Quant aux duchés tyrrhéniens, survivants romano-byzantins, ils mènent au gré des circonstances, et des visées de leurs voisins, des politiques cherchant à maximiser leur propre indépendance. Occasionnellement, l'une ou l'autre des entités d'Italie du Sud, principauté lombarde ou duché tyrrhénien, fait appel à Byzance pour régler des conflits locaux, ce qui conforte Constantinople dans sa conviction de suzeraineté, jamais abandonnée, sur cette province. L'instabilité politique de l'Italie du Sud favorisa sa conquête par les Normands. Elle compliqua d'autant leur implantation.
I. LES LOMBARDS ET L'ITALIE DU NORD

On doit aux Lombards la dernière des grandes invasions-migrations contre la partie occidentale de l'ancien Empire romain. Selon certains historiens, elle fut aussi la plus dévastatrice (Lucien Musset). Selon d'autres, la plus romanisée des provinces fut envahie par les moins romanisés des Barbares... Venus en principe de la lointaine Scandinavie, implantés un temps sur l'Elbe, on trouve les Lombards installés en Pannonie au début du vr siècle. Cavaliers semi-nomades, ils servent parfois individuellement dans l'armée impériale byzantine sur les fronts de l'est, et y découvrent les vertus d'une organisation militaire rigoureuse. Fédérés en Pannonie et en Norique sous Justinien au milieu du vr siècle, quelque 2.500 guerriers et 3.000 auxiliaires Lombards servirent sous Narsès lors de sa reconquête de l'Italie ostrogothique, et participèrent à la bataille contre Totila, où celui-ci fut tué. Ils n'y furent guère appréciés, à cause de leur sauvagerie et de leur indiscipline, et de leur trop grand goût pour le pillage. Mais apparemment, eux découvrirent -et apprécièrent- l'Italie et ses richesses, tout en contribuant à la dévaster et à la ruiner. Comme les autres Germains, les Lombards étaient ariens, peut-être en réalité au moins aussi païens qu'ariens, et le resteront longtemps. 39

Les Lombards marquèrent profondément l'évolution politique de l'Italie, et influencèrent sensiblement son droit public ainsi que son droit privé. TIsfurent étroitement associés à l'aventure normande au xr siècle. La « lombardisation » de l'Italie. En Pannonie, les Lombards subirent dans la deuxième moitié du vr siècle la pression de nouveaux arrivants, les Avars (que Charlemagne devait détruire un siècle et demi plus tard). Ceci amena les Lombards à abandonner le terrain, provisoirement, dans le cadre d'un traité. Au printemps 568, soit à peine trois ans après la mort de Justinien, le peuple lombard, flanqué d'un ensemble hétéroclite de Saxons, de Bavarois, de Thuringiens, de Gépides, de Bulgares, quittait la Pannonie sous la conduite du roi Alboin et franchissait le limes du Frioul, vulnérabilisé par la guerre gothique de Bélisaire et de Narsès. On a parlé d'un peuple en marche d'un million de personnes, chiffre manifestement très exagéré, à ramener plus vraisemblablement à environ 200.000 à 300.000, dont 100.000 guerriers, déjà impressionnant si on imagine, par les mauvaises routes et chemins de l'époque, une telle caravane de chariots véhiculant femmes, enfants, vieillards et les maigres biens de ces milliers de foyers, long convoi s'étirant physiquement sur des dizaines et des dizaines de kilomètres. Aquilée fut vite conquise. Son patriarche s'enfuit à Grado, initiant un mouvement qui se termina, comme on sait, par la création de Venise. Du Frioul, qu'ils transformèrent aussitôt en duché défensif, les Lombards envahirent presque toute la plaine du Pô, région appauvrie et dévastée par vingt ans de guerre. Ils conquirent vite Milan, capitale en piteux état et qui n'avait plus guère pour elle que son prestige. Dès son entrée début septembre 569, Alboin s'y fit couronner roi, et fit partir de ce jour le calendrier de son règne. On s'est interrogé souvent sur la facilité de cette conquête lombarde, et l'apparente passivité de la Constantinople de Justin II, qui s'apprêtait à dénoncer le traité de paix de 562 de Justinien avec la Perse. Qui aurait pu résister? L'armée impériale, repartie vers d'autres fronts, était notoirement insuffisante sur place. Face à cette invasion qu'elle croyait éphémère, elle se replia sur quelques enclaves fortifiées, Padoue, Mantoue, Crémone, et sur des villes du littoral, ligure notamment, plus faciles à défendre et à ravitailler par mer. Les garnisons urbaines étaient partiellement constituées de Goths, dont on a dit qu'ils se rallièrent souvent aux envahisseurs et leur ouvrirent les portes des villes qu'elles étaient chargées de défendre. Quant à la population, ou plutôt ce qu'il en restait, elle était épuisée, et avant même d'avoir pu récupérer après vingt ans de guerre, elle avait été de nouveau soumise à l'impitoyable pression fiscale et à l'administration tatillonne et corrompue de Constantinople. Mise à part la prise du Frioul et l'envahissement de la plaine du Pô, couronné par la progression rapide jusqu'à Milan, la conquête fut en réalité relativement lente, si on la compare par exemple aux conquêtes arabes moins d'un siècle plus tard. Il fallut trois ans de siège avant de pouvoir entrer à Pavie en 572. Mais 40

pendant que se déroulait ce siège de Pavie, des bandes années se répandaient tous azimuths, au nord vers la Gaule, au sud vers la Toscane et le Latium et, contournant Ravenne et Rome, vers Spolète et vers Bénévent, créant force duchés ici et là. En 572, le roi Alboin fut assassiné à Vérone, vraisemblablement à l'instigation de son épouse. Son successeur, Cleph, le fut aussi deux ans après, en 574, et sa mort ouvrit une période anarchique de dix années d'éclipse de la royauté. Le pouvoir était réparti aux mains de quelque trente-cinq ducs, auto-proclamés pour la plupart, quasi indépendants et se combattant mutuellement: Frioul (le premier en date), Trente, Toscane, Spolète, Bénévent, Parme, Plaisance, etc. Certains ducs ne rechignèrent pas à l'alliance byzantine, ou acceptèrent des subsides de Constantinople. Les Lombards étaient avant tout un peuple de guerriers. Leurs ducs étaient des chefs de guerre, vaguement confédérés pendant la décennie sans royauté, surtout à l' affut de toute occasion de pillage et de butin. On ne sait pas compter le nombre de Romains -et de prêtres- tués pendant les années d'anarchie, le nombre d'églises saccagées, le nombre de villes détruites. L'implantation des Lombards fut essentiellement militaire, par noyaux relativement compacts et isolés, leur permettant de garder plus longtemps que ne l'avaient fait les Ostrogoths de Théodoric leurs modes de vie et leurs traditions. La partie restante de l'aristocratie romaine qui n'avait pas rejoint l'Orient, fut vite décimée ou spoliée de ses biens. Les premiers contacts de ces envahisseurs ariens avec les populations locales catholiques furent rares et souvent brutaux. Mais les Lombards avaient besoin des populations rurales pour cultiver les champs et leur procurer leur nourriture, prélevant pour eux, semblet-il, le tiers des récoltes. La désorganisation des bandes lombardes pendant la décennie d'anarchie ralentit leurs poussées conquérantes (sauf vers le sud-est) et permit à Byzance de récupérer certaines villes. Les conquêtes lombardes reprirent avec le rétablissement de la royauté, en 584, pour mieux répondre, semble-t-il, aux menaces franques. Au début du VIr siècle, l'Italie était pratiquement divisée en deux. Aux Lombards, la plus grande partie du nord, à commencer par le duché de Frioul, marche défensive contre les Avars et les Slaves, et le centre du pays, avec des pointes vers le sud-est. On peut noter qu'ils ne contrôlèrent jamais la totalité de l'Italie. Les Byzantins de leur côté, possédaient encore l'Istrie avec Trieste, Ravenne et son territoire transformé en exarchat par l'empereur Maurice en 584, le duché de Rome et, aussi longtemps qu'ils purent, la route militaire permettant de joindre Ravenne à Rimini et à Rome, la Pentapole avec Rimini et Ancône, la côte ligure avec Gênes qui ne fut conquise qu'en 643, le duché de Naples et la côte de Campanie, le sud de l'Italie avec la Pouille et la Terre d'Otrante, la Calabre et la Sicile

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Les menaces autour du jeune royaume lombard étaient nombreuses. Les Francs mérovingiens étaient désireux de s'étendre en Italie. Byzance ne rêvait que de reprendre les territoires perdus et, à défaut d'envoyer des armées, agissait souvent par son or, distribué à tel ou tel allié au gré des perspectives. De son côté, l'Eglise de Rome était engagée dans sa lutte contre l'arianisme que pratiquaient les Lombards. Et souvent, les pires ennemis du royaume, parce que les plus instables, les plus imprévisibles, étaient les ducs lombards eux-mêmes, tous plus ou moins candidats à la royauté, prêts à toute alliance avantageuse, y compris celle de Byzance, pour arriver à leurs buts. Après la décennie d'anarchie, le nouveau souverain choisi fut Autharis (584590), fils de Cleph, qui prit le nom de Flavius (pour se rattacher à Théodoric, ou pour se doter de lointaines origines romaines ?). Arien, il épousa la fille catholique du duc de Bavière, Théodelinde, de sainte mémoire, qui fit beaucoup pour la propagation de la foi catholique. Autharis s'efforça de reprendre en main son royaume et de rétablir son autorité sur les ducs. Parfois avec eux, parfois contre eux, il étendit le royaume lombard jusqu'à Reggio de Calabre, mais mourut empoisonné en 590. Agilulph, le duc de Turin (591-615) lui succéda en épousant Théodelinde. Ce réputé homme fort et belliqueux, mena en fait une politique pacifique. Entre Autharis et Liutprand, en un peu plus d'un siècle, pas moins de seize rois, légitimes (choisis par l'assemblée des ducs et étant l'un d'entre eux, primus inter pares) ou usurpateurs, se succédèrent sur le trône lombard. Rois des Lombards, et non d'une Lombardie qui n'existait pas encore; rois d'un peuple, et non d'un territoire. Une royauté qui était plus en fait une mosaïque d'Etats (les duchés) qu'un seul Etat. Cependant, à l'opposé de nombreux autres Etats de cette époque, les Lombards avaient une capitale fixe, Pavie, choisie en 626. Il semble également que de tous les envahisseurs, ce furent les Lombards qui abandonnèrent le plus vite leur idiome germanique pour adopter la langue du peuple conquis, en l'occurrence le latin. Période confuse et troublée, période de guerres, période pendant laquelle Francs et Byzantins se disputèrent l'Italie. En 663, comme on l'a dit, on vit même un empereur, Constant II, débarquer en Italie pour s'y installer, y être battu, et choisir Syracuse comme nouvelle capitale de l'Empire. En 680 fut signé le premier traité entre les Lombards et Byzance (Constantin IV), sur la base du statu quo, Constantinople reconnaissant le caractère irréversible du royaume lombard en Italie du Nord. La conversion-hésitation au catholicisme ne fut effective qu'à la fin du VIr siècle. Un des plus grands rois de cette période tourmentée fut Rotharis (636-652), duc de Brescia, qui tenta la conquête de l'Italie byzantine, et s'empara effectivement des principales villes de la Ligurie maritime, dont Gênes en 643. Mais son nom reste attaché à son Edictum (643), premier recueil écrit des règlements et lois lombardes, se substituant à la transmission orale en cours antérieurement, 42

tentative pour remplacer le règne de la loi du plus fort par un état de droit, ce qui en réalité réussit beaucoup mieux au nord qu'au sud, plus longtemps soumis à la loi des bandes ducales. Surtout consacré au droit pénal, partiellement dirigé contre l'esprit indiscipliné des ducs, d'inspiration totalement lombarde, et vraisemblablement l'œuvre de clercs ariens goths, ce recueil fut rédigé en latin. En principe, il s'adressait essenriellement aux Lombards. Les Romains gardaient leur droit (vu les dates, droit Théodosien sans doute, plutôt que droit Justinien), sauf en droit public, et de toute façon, ils jouissaient d'un statut politique inférieur, comme l'interdiction de port d'armes. L'Edictum est souvent considéré comme le plus perfectionné des recueils de lois barbares. Quand ils arrivèrent quelques siècles plus tard en Italie, les Normands se trouvèrent en face de ces lois, avec leurs particularités: les gastalds, représentants du pouvoir royal, et dont les divisions administratives ont pour la plupart survécu jusqu'à nos jours ; le don d'une partie de ses biens par le mari à son épouse le lendemain de la nuit de noces (morgengab) ; la femme toujours sous tutelle (mundium) d'un parent et considérée plus comme un bien négociable que comme une personne, etc. Apol!ée avec Liutprand. effondrement avec Astolf et Didier Catholique convaincu et généreux, législateur de talent, Liutprand (712-744) fut sans doute le plus grand roi lombard. Son dessein fut de régner sur l'ensemble d'une Italie unifiée, de soumettre les ducs, notamment ceux du sud trop enclins à l'indépendance, de combattre contre Byzance et son exarque, de gagner les territoires qu'ils contrôlaient encore, et de placer sous son autorité le duché de Rome et son évêque. Liutprand et son continuateur Astolphe (749-756) faillirent bien réussir. .. C'est sous le règne de Liutprand que l'empereur Byzantin Léon III inaugura la politique iconoclaste, qui eut pour conséquence de tendre, presque jusqu'à la rupture, les relations de la papauté avec sa souveraine théorique, Byzance. En 732, Liutprand s'empara de Ravenne, que les Byzantins reprirent trois ans plus tard. Il conquit la Pentapole, et Sutri dans le Latium, qu'il céda au SaintSiège. Cette cession est souvent considérée comme la première donation territoriale à l'Eglise de Rome, amorce du futur Etat pontifical. En fait, elle fut précédée par une donation de Cumes par le duc de Naples. En fonction des circonstances, le roi Liutprand s'allia avec le pape, mais aussi bien avec l'exarque byzantin Eutychès pour contrecarrer le pape Grégoire II, lui-même allié aux deux ducs lombards de Spolète et de Bénévent, ou encore avec les Francs de Charles Martel pour lutter contre les Musulmans en Provence, jouant parfois les uns contre les autres. En principe, il était de l'intérêt des papes de s'allier avec les duchés de Spolète et de Bénévent, pour diminuer d'autant la puissance du roi lombard. Liutprand s'étant qualifié luimême de protecteur de l'Eglise, n'osa pas, bien qu'installé sous ses murs, attaquer Rome que défendait le pape Grégoire II. Une seconde fois, il campa aux portes de la Ville, lors de sa campagne de mise au pas de Spolète et de 43

Bénévent. Inquiet, le pape Grégoire III fit appel, en vain, à Charles Martel. Son successeur, le pape Zacharie, signa avec Liutprand une trêve de vingt ans, apogée du règne du roi lombard. Son continuateur Astolf reprit son projet de domination sur toute l'Italie. En 751, après avoir conquis Ferrare et Comacchio, Astolf conquit Ravenne, cette fois définitivement. C'en était fini de l'exarchat, et du pouvoir byzantin en Italie du Nord rétabli par les armées de Justinien. Astolf en conclut-il qu'il héritait de ce fait de l'autorité sur le duché de Rome? Seul celui-ci était un obstacle à l'unification quasi-complète de l'Italie, mis à part les quelques territoires byzantins de l'extrême sud. Les relations devinrent tendues au point que le pape Etienne II fit appel au roi des Francs, Pépin le Bref, pour le protéger, pendant que l'empereur byzantin Constantin V demandait au même pape Etienne II d'intervenir auprès d'Astolf pour que celui-ci lui rende Ravenne et ses territoires. On connaît la suite, que nous aurons l'occasion de revoir avec l'empire carolingien et avec la papauté: la rencontre de Pépin et d'Etienne à Ponthion en 754, la première descente de Pépin en Italie l'été 754 et la défaite d'Astolf suivie de la promesse de restitution au pape des territoires byzantins (qu'il n'avait en réalité jamais possédés), puis la nouvelle descente de Pépin en 756 pour contraindre Astolf à tenir ses engagements de remise des ex-territoires byzantins et à lever le siège de Rome qu'il avait entrepris, et finalement la nouvelle défaite d'Astolf. A la mort d'Astolf en décembre 756, le duc de Toscane Didier fut élu roi. Il ne manifesta pas plus d'empressement à remettre au pape les villes promises par Astolf, et faillit bien s'emparer de Rome à l'occasion d'un soi-disant pèlerinage. A l'appel du pape Adrien, qui apparemment ne pouvait plus compter sur la protection de Byzance, Charles (fils de Pépin, et futur Charlemagne) descendit en Italie, assiégea Didier réfugié dans Pavie, se rendit pour Pâques à Rome où il confirma - et étendit semble-t-il - les accords autrefois signés ( ?) par son père Pépin quant à la remise de territoires à la papauté, puis remonta à Pavie pour recevoir la reddition de Didier Guin 774), tandis que le fils de celui-ci, Adelchis, réussit à s'enfuir à Byzance. Didier fut exilé au monastère de Corbie où il mourut, et Charles coiffa la couronne lombarde. Après deux siècles mouvementés, le royaume lombard n'existait plus. Il avait débuté dans la violence, et avait le plus souvent connu des conflits internes entre les ducs et le roi. Ayant frôlé de réaliser l'unité de toute l'Italie, le désir d'abattre un des derniers obstacles et d'imposer son autorité à une papauté en croissante affirmation lui avait été fatal. Le rêve d'une Italie unifiée était brisé pour longtemps. L'Italie du Nord ouvrait une nouvelle page de son histoire. Mais l'aventure lombarde n'était pas fermée, et elle allait se poursuivre dans l'Italie du Sud, avec les duchés de Spolète et surtout de Bénévent, qu'allaient isoler du Nord les Etats pontificaux et qui allaient jouer un rôle essentiel lors de la conquête normande. 44

II. LES LOMBARDS EN ITALIE DU SUD A la fin du VIIr siècle, l'Italie du Sud était en fait un ensemble complexe d'entités politiques en équilibre instable, et qui ne trouva une relative stabilité qu'au Xe siècle. Mal définies et fréquemment modifiées, les frontières des divers Etats variaient au gré des conflits ou suite aux changements de souveraineté. Elles ne s'opposaient pas cependant aux mouvements des hommes ou à l'interpénétration des modes de vie et des cultures. Bari, byzantine, était majoritairement peuplée de Lombards et inversement, Salerne, lombarde, se tournait volontiers vers Byzance. C'est au cours des IXe et Xe siècles qu'on vit se dessiner, sur fond de luttes intestines lombardes, l'échiquier politique que trouveront les Normands, ainsi que le début de la rivalité entre l'empire d'Occident carolingien et l'empire d'Orient byzantin pour la possession de cette Italie du Sud déchirée. Le duché de Bénévent (571-849) Un duché lombard de Bénévent avait été établi dès 571, deux ans seulement après la pénétration des Lombards en Italie. Ancienne cité romaine, Bénévent occupe une position stratégique essentielle au croisement de la via Appia et de la via Appia-Traiana, sensiblement à mi-route de Rome et des ports adrlatiques de Bari et de Brindisi. Son éloignement du centre du pouvoir lombard, centré sur la plaine du Pô et sur Pavie, permit au duché, dès sa création, une relative indépendance, à laquelle les nouveaux dirigeants et quasi tous leurs successeurs demeurèrent profondément attachés. Comme en Italie du Nord, les premiers temps de l'implantation des Lombards ariens furent brutaux et dévastateurs, notamment contre les églises et les monastères (Mont Cassin pillé en 580, abandonné par les moines pour un siècle et demi), et contre tout ce qui pouvait rappeler la présence byzantine. Le duché de Bénévent continua activement à s'étendre, au nord jusqu'à environ 50-60 kilomètres de Rome, et surtout vers le sud, conquis presque en entier sur les Byzantins (embourbés dans leurs querelles iconoclastes), ne laissant guère à ceux-ci, au milieu du VIIr siècle, que la Basse Calabre et la Terre d'Otrante, régions hellénisées, ou re-hellénisées depuis Justinien, mais dorénavant sans communication entre elles. La bande côtière autour de Naples, de Gaète à Amalfi, restait théoriquement sous suzeraineté byzantine. Mais pour combien de temps? Elle était fortement convoitée par les Lombards de Bénévent, qui la surveillaient avec leurs deux places fortes de Salerne au sud et de Capoue au nord. En 758, le nouveau duc de Bénévent était Arichis II, catholique, brillant et cultivé, gendre du roi lombard Didier élu deux ans auparavant. On aura une idée du chemin parcouru par rapport aux premiers guerriers, féroces conquérants, destructeurs acharnés de tous les bâtiments et lieux de culte, en sachant qu'Arichis était un protecteur zélé et généreux du Mont Cassin, reconstruit en 718, ainsi que de nombreuses autres églises. En outre, une décision importante 45

d'Arichis avait été de créer, dans son duché étendu, une deuxième capitale solidement fortifiée, plus au Sud, Salerne, débouché portuaire stratégique sur la mer Tyrrhénienne (peu important à l'ère romaine). Suite à la chute du roi Didier vaincu par Charles, le roi des Francs, Arichis avait transformé son duché en principauté indépendante. Mais cette indépendance s'opposait à l'ambition nouvelle de Charles d'exercer son autorité sur toute l'Italie. Celui-ci s'installa en février 787 à Capoue, et envoya une armée jusqu'à Salerne, où s'était retranché Arichis. Le prince lombard fut obligé de s'incliner et prêta serment de fidélité, livrant son fils Grimoald comme otage aux mains du Franc. C'est là une des origines des nombreuses prétentions ultérieures des Carolingiens, et de leurs successeurs les empereurs germaniques, quant à leur souveraineté sur l'Italie du Sud.... Par le jeu de missi parcourant la région, la domination franque commença à s'établir. Bénévent, c'est-à-dire la plus grande fraction de l'Italie du Sud, allaitelle faire partie du royaume franc d'Italie, et Charles allait-il réussir à unifier sous son autorité quasi toute la péninsule? Mais à peine Charles reparti, Arichis releva la tête, et envoya un autre de ses fils à Constantinople pour essayer de renouer alliance avec l'impératrice Irène. Arichis mourut fin août 787, facilitant le jeu de Charles, qui libèra un Grimoald plus ou moins enrégimenté. Adelperge, fille de Didier et veuve d' Arichis, ne l'entendait pas ainsi. Et Adalgis, le fils de Didier qui avait fui en 774 à Constantinople, pensa son heure arrivée. Se croyant à tort soutenu militairement par Irène, il fit une tentative manquée près de Ravenne, dont Charles vint à bout. Progressivement cependant, la principauté reconquit peu à peu son indépendance. D'autant plus que Charles lui-même, devenu empereur, orienta ses activités vers d'autres régions, et que son successeur, Louis le Pieux, ne s'intéressa pratiquement pas à la lointaine Italie du Sud. En 817, un coup d'Etat contre les héritiers et successeurs d'Arichis amena au pouvoir Sico, et son fils Sicard, gouvernants avides et sans trop de scrupules. Le père et le fils étaient surtout intéressés à agrandir encore leur principauté, notamment en s'attaquant d'abord au duché de Naples plus ou moins indépendant. Pour faire face aux attaques lombardes, Naples fit appel en 835 à des mercenaires arabes, vraisemblablement en provenance de la Sicile, que les Aghlabides d'Ifriqyia étaient en train de conquérir. Encore que ce premier appel aux Sarrasins ne fut pas le seul et eut de durables conséquences, il fut en tout cas efficace, et moins d'un an après, Sicard signait avec Naples un traité, connu comme le Pactum Sicardi, et s'attaquant intelligemment aux principales causes de friction, voire de conflits, commerciaux ou territoriaux, entre les deux parties. Bien que le Pactum Sicardi ait été prévu pour cinq ans, un premier accroc se produisit deux ans après sa signature. Les Lombards voulurent cette fois s'emparer d'Amalfi, qui dépendait de Naples, mais qui était effectivement beaucoup plus proche de Salerne, géographiquement et politiquement. 46