Congo belge

De
Publié par

A la sortie de la 2è guerre mondiale, pour la première fois, des plans de développement gigantesques peuvent être mis en oeuvre et réalisés au Congo sous colonie belge. C'est le moment choisi par l'ONU et les deux grands Blocs pour attaquer frontalement la gestion du Congo. L'Etat belge n'est pas de taille à contrer pareille attaque ; il abdique et préfère laisser la place aux partis politiques congolais naissants. En 1960, la colonie du Congo belge n'existait que depuis un demi-siècle et était la plus prospère économiquement et la mieux gérée socialement de l'Afrique noire.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
Lecture(s) : 218
Tags :
EAN13 : 9782296215078
Nombre de pages : 279
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

CONGO BELGE
La colonie assassinée

<9 L'Harmattan,
5-7, rue de l'Ecole

2008 polytechnique,

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan I@wanadoo.ft

ISBN: 978-2-296-07341-8 EAN:9782296073418

André-Bernard ERGO

CONGO BELGE
La colonie assassinée

L'Harmattan

Du même auteur, aux éditions

l 'Harmattan

Des Bâtisseurs aux contempteurs du Congo belge. L'odyssée coloniale. (2005) L'héritage de la Congolie. Naissance d'une nation en Afrique centrale. (2007)

N'oublions jamais que la seule justification de notre action coloniale, c'est le bien que nous faisons aux populations indigènes.
Jean JADOT ingénieur

Tu vois, petit Jean, tu peux devenir un grand botaniste, tu peux connaître les arbres et les plantes, les animaux et les insectes de la forêt, et ne pas savoir ce qu'est la forêt, ne pas connaître son haleine, son âme. Ernst Wiechert L'Enfant élu

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir Si tu peux conserver ton courage et ta tête Quand tous les autres les perdront Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire Seront à jamais tes ese/aves soumis. Et ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire Tu seras un homme, mon fils. R. Kipling

Préface
Au tenne de son existence, en 1960, la colonie du Congo belge aura existé pendant 52 ans après avoir succédé à 23 années de régime Léopoldien. Trois quart de siècle de présence belge; trois générations de Congolais pour passer de l'âge du fer à celui de l'atome. Il aura fallu 250 générations aux populations «civilisées» pour parcourir ce chemin là, soit 80 fois plus de temps. Quatre vingt fois plus, c'est la superficie du Congo par rapport à celle du petit pays qui entreprend ce travail gigantesque, hors mesure, impossible. Impossible? Petit pays étonnant quand même, qui découvre le Congo 48 ans après sa propre indépendance (l'âge de la République démocratique du Congo aujourd'hui) et qui, parti de presque rien, est devenu, pendant ce court laps de temps, une des plus grandes puissances économiques du monde, en moins de 3 générations d'hommes; mais quels hommes! Des hommes qui, dans ces contrées inconnues et souvent hostiles par le fait de certains habitants et de la nature, vont être les seuls, panni tous les peuples colonisateurs, à parler la langue du pays car la communication est difficile. La langue? Les langues, plus de 200 qu'il va falloir découvrir, maîtriser, écrire, élaguer, apprendre avant de pouvoir instruire, car J'écriture est inconnue, le calcul, la roue et tout ce qu'ils autorisent également. Et pourtant les populations qu'on y rencontre sont structurées, les tâches y sont partagées, les artisans fabriquent des objets qu'on échange par le troc, une autorité, basée sur la force, existe qu'on respecte et à laquelle on obéit. Les Belges vont changer le moins possible cet ordre des choses sinon pour réduire ce qui y semble excessif ou contraire à l'ordre naturel; ils vont décider d'introduire le droit coutumier dans le droit. Ces jeunes hommes, venus d'un autre monde, qui connaissent ce qui existe derrière les horizons, vont patiemment, durant 23 longues années, mettre des limites à ce monde, remonter rivière après rivière, gravir colline après colline, traverser des marécages, des forêts, des zones désertiques en y laissant souvent la santé pour les plus chanceux, la vie pour les autres et écrire définitivement un nom

sur cette contrée qu'on surnommait encore Hic Leones, le domaine des lions, dans les meilleurs atlas de l'époque. Fin du dix neuvième siècle, celui de la mécanique. Mécanique qui épouse le Congo avec, très vite, la construction d'un chemin de fer à travers les Monts de Cristal. Y arriverontils jamais? Jamais, qui pour ces hommes garde sa signification première et n'a pas une acception négative. Ils y arriveront à force de souffrances acceptées puis surmontées! Ils supprimeront le portage et dans la foulée l'esclavage venu de l'Est. Guerre coloniale pour certains théoriciens intellectuels embourgeoisés, aux idées systématiques, qui croient brûler leurs excès de graisse en usant de la diatribe; libération des chaînes et retour parfois difficile voire impossible à la vie tribale, pour d'autres qui pourront encore regarder vers l'avenir. Paternalisme, pour beaucoup qui jugent sans participer et qui pensent que le passage obligé du poste à la factorerie, de celleci à l'usine, de l'usine à l'éducation à l'hygiène et à la santé relèvent plus de la charité forcée que de l'élémentaire justice. Les Belges n'ont comme richesses que leur savoir-faire et leur instinct de liberté; n'ont-ils pas été, pendant des siècles, suffisamment ballottés d'un maître à l'autre que pour abhorrer toute idée de domination et d'exploitation à leur égard comme à celui des autres? Curieusement, l'apparition des premières critiques assassines coïncide avec la découverte qualitative et quantitative des richesses minières du Katanga et de l'Est du Congo. Tout est encore possible, les Belges ne sont là que depuis 7 ans; leur autorité est encore fragile et non aoûtée. Une diplomatie du complot s'installe qui n'arrêtera jamais, qui est mal connue, qu'on paraît oublier et qu'on tait parce qu'elle est souvent le fait de pays dont l'amitié nous semble acquise, parfois même de compatriotes en recherche de sensationnel qui n'hésitent pas à transférer leurs vues de l'esprit, du séminaire où elles auraient dû rester, au forum où elles n'avaient que faire. Narcissisme intellectuel. Un beau sujet pour la thèse d'envol d'un jeune historien qui ne craindrait pas de prendre le risque de se brûler le bout des ailes. Si l'on entend par colonialisme, la soif de domination politique, le désir de perpétuer des privilèges ou d'exploiter la faiblesse d'autres peuples; il est clair, car son attitude et ses 8

réalisations le prouvent, que la Belgique ne fut pas moins anticolonialiste que les nations de l'ONU qui prétendaient l'être. Au contraire, chez celles qui, durant sa présence au Congo, l'attaquent de manière virulente, existent bien souvent de larges minorités de population qui végètent dans des conditions de misère économique aiguë, qui sont dépourvues des soins médicaux élémentaires et qui sont soumises à un régime d'exploitation et de travail serviles. Aucun de ces pays, ni l'ONU d'ailleurs, ne sont venus aujourd'hui à due résipiscence. Ce constat peut paraître dur. Mais serait-ce faire preuve d'honnêteté historique pour ne pas dire scientifique si on omettait de souligner le flou ou l'emphase de certains propos ou de certaines attitudes au regard de la réalité des situations effectives? La réalité c'est que la construction du Congo fut difficile et que l'attention et l'effort durent être permanents et soutenus. La première guerre mondiale frappa aux portes de la colonie cinq années après sa création. Celle-ci commençait un développement prometteur lorsque le raz de marée du crash boursier américain décima plus de la moitié de ses entreprises et ralentit le développement des autres; elle avait 22 ans. Dix années plus tard la seconde guerre mondiale exige d'elle des efforts hors mesure l'obligeant à dévaluer sa monnaie, à orienter son développement agricole dans des directions sans rapport avec le bien être des population rurales, l'obligeant également à chercher une autre clientèle pour ses produits miniers. Il reste quinze courtes années avant l'indépendance; années qui vont être mises à profit pour corriger les effets de la seconde guerre et créer toutes les infrastructures indispensables à l'élévation du niveau intellectuel et social des populations. Le travail fut si important qu'il est illusoire de croire que ce sont les expatriés seuls qui l'ont réalisé. Les Congolais en ont pris une très large part, même s'ils n'en furent jamais les initiateurs. Nouvelle source de reproches: l'absence de cadres, d'élites universitaires formées, pourquoi pas, dans les universités belges! Comme c'est facile d'écrire cela, sur une page blanche, assis devant un bureau. Les Belges avaient choisi d'élever progressivement la masse à la connaissance, les élites devant émerger d'elles-mêmes d'une masse suffisamment 9

intelligente que pour pouvoir les juger et les contrôler. La fonnation des élites devait se faire sur place, dans l'espace des contraintes qui conditionnaient le travail de tous les jours. Il est évident que les deux guerres et le crash boursier ont ralenti l'apparition des universités locales mais il est tout aussi évident que celles-ci ont été créées officiellement en 1953, 45 ans après le début de la colonisation, ce qui est si rapide qu'aucune autre colonie au monde n'a fait aussi vite, et d'autre part, que les Belges du Congo avaient montré leur détennination à avoir un enseignement supérieur sur place, à Élisabethville, encore plus tôt, dès 1944. L'idée de l'indépendance genne longtemps avant la naissance des partis politiques. On craint un moment de voir la transposition au Congo de la politique belge des partis. On voit apparaître dans des rapports confidentiels (JOC 1956) des considérations et des questionnements de nature politique. On sent, derrière les leaders congolais, la présence de conseillers blancs; on constate impuissant, derrière l'ivresse verbale des uns et l'attitude résignée des autres, le Congo qui bascule vers l'inconnu. Les idéalistes de la métropole vont se complaire dans la stratégie du «lâchez tout », l'ONU jubile et l'indépendance arrivera au tenne de la période la plus riche et la plus vivante de l'histoire de la colonie juste avant celle programmée de développements importants qui ne verront jamais le jour. Les peuples du Congo vont apprendre, très vite, qu'il existe des grandes indépendances plus pesantes à porter que des petites contraintes.

10

1 En Afrique centrale sur les pas de Joseph Conrad
On attribue, chez certains auteurs, l'idée de la reprise de l'État Indépendant du Congo par la Belgique, aux actions menées par les détracteurs anglo-saxons. L'idée de cette reprise est bien plus ancienne et nettement antérieure à toutes ces actions. Dès le testament du roi en 1889 et dès la révision de l'article premier de la Constitution belge en 1893, le principe de la reprise du Congo était admis et il avait d'ailleurs été porté une première fois devant le Parlement en 1895, lequel créa une commission de 16 membres pour en discuter et négocier le traité de cession qui devait être signé par les deux états. En 1901, la question était revenue à l'ordre du jour et le 20 août 1908, après une lente évol ution de la population belge à ce sujet, la Chambre approuva le traité de reprise par 83 voix contre 54 et 9 abstentions. Trois semaines plus tard, le Sénat en fit autant par 53 voix pour, 24 contre et Il abstentions. Ceux qui prêtaient foi aux propos des détracteurs avaient voté contre la reprise. On pourrait être tenté de croire que les convoitises et les manœuvres des Puissances vis-à-vis du Congo allaient être terminées dès l'instant où la Belgique reprendrait l'État Indépendant du Congo de Léopold II. Ce serait une grave erreur ! L'intégrité du Congo, dès 1908, a été peut être plus menacée encore que ne le fut celle de l'État Indépendant, même si l'histoire est particulièrement discrète sur les convoitises de certains de nos alliés d'hier ou d'aujourd'hui. On s'est largement étendu dans d'autres publications sur le livre pamphlétaire de Conan Doyle qui paraît, faut-il le souligner, en 1909 et sur l'attitude de la Grande Bretagne qui tarde à reconnaître la colonie du Congo belge. Ce qu'on sait moins, c'est qu'au cours de l'année 1909, Morel parcourut la France et la Suisse pour ameuter l'opinion contre l'œuvre coloniale des Belges, sans se rendre compte, qu'il prouvait de cette manière, qu'il n'était pour rien dans la reprise du Congo dont il prétendait avoir été un des éléments déterminants. Ce qu'on sait

moins aussi, c'est qu'en 1911, au cours d'une cérémonie publique couverte par les médias de l'époque, Conan Doyle remit à Morel, un important chèque de 4 000 guinées, pour qu'il puisse continuer ses actions contre la Belgique. On a également évoqué les tractations de la diplomatie allemande de van Kinderlen Wachter et de van Jagow cherchant dans les autres nations d'Europe des complices pour réaliser, en Afrique, leurs rêves pangermaniques. On peut également mentionner, avec le baron Pierre van Zuylen, des faits moins connus, comme l'accord entre l'Allemagne et l'Angleterre pour imposer à la Belgique en 1910 une solution de force dans les litiges provoqués par ces deux puissances aux frontières du Kivu et comment le major Olsen dut mettre en place d'importants effectifs de la Force publique pour défendre, s'il le fallait par les armes, l'intégrité du territoire congolais. On peut rappeler l'attitude de la France qui, en 1911, fut prête à abandonner à l'Allemagne son «droit de préférence» sur le Congo belge, pour assurer son protectorat au Maroc, et comment l'Angleterre donna son approbation moyennant une part du « gâteau» congolais, notamment le Katanga... qui s'avance directement dans la Rhodésie; attitude qui amènera le vice gouverneur Wangermée à choisir le site d'Élisabethville, pour sa position stratégique, en place de Kambove comme chef lieu du district du Katanga. On croit trop facilement que certains états ont, par vocation, la mission d'être nos amis et nos protecteurs contre d'autres états qui seraient, également par nature, nos ennemis jurés. La réalité politique est nettement plus perverse; Palmerston, l'éminent homme d'état britannique n'affirmait-il pas: « L'Angleterre n'a ni amis, ni ennemis éternels; elle a des intérêts éternels et son devoir est de les servir!» L'Allemand von Jagow tenait également des propos sans équivoque au début du vingtième siècle affirmant que... les petits pays étaient destinés à disparaître ou à graviter dans l'orbite des grandes puissances. La Belgique était avertie qu'elle aurait à lutter successivement contre tous ses voisins pour protéger l'intégrité du territoire congolais, mais comme la lutte est une loi de l'existence, il n'y a pas lieu d'en gémir ou de s'en indigner; c'est un fait. Cette lutte courageusement acceptée et prise en charge fait la noblesse et la grandeur d'un peuple digne de ses destinées. 12

L'histoire des lâchetés et des calomnies est récurrente tout au long de la durée de la colonie elle est le fait de journalistes à la recherche de sensationnel; d'hommes d'état comme le premier ministre Chamberlain qui, en 1937-1938, pour tenter d'apaiser les convoitises d'Hitler en Europe, lui propose... des territoires du bassin du Congo, sur lesquels l'Angleterre n'a aucune autorité; de savants même, comme le prix Nobel Russel qui fait la démonstration qu'on peut être à la fois génie dans un domaine et béatement ignare dans d'autres (on reviendra sur ce cas); de pays du bloc communiste dont l'objectif est de déstabiliser le système colonial parce qu'il est, à leurs yeux, un élément pilier de l'économie capitaliste. Tous les motifs sont bons. Toute une argumentation est montée autour des livres de Conrad et de son séjour de six mois au Congo en 1890 et sur le voyage en 1889 dans ce même pays du pasteur, politicien, avocat américain Georges Washington Williams qui rêvait de mettre au travail au Congo des Américains d'origine africaine. L'aventure congolaise de Joseph Conrad est aisée à retracer et débute par une lettre de recommandation adressée au capitaine Albert Thys, administrateur délégué de la C.C.C.I et de ses filiales, par G.C. De Baerdemaecker, courtier maritime à Gand. La lettre est datée du 24 septembre 1889. « Je m'autorise de nos relations du temps de la Compagnie Gantoise pour vous demander si vous pourriez employer au service soit de l'État, soit de la Compagnie du Commerce ou de l'une de ses branches, un capitaine anglais nommé Korzeniowsky, qui se trouve à Londres et qui voudrait prendre
du service au Congo.

Ce Monsieur m'est très chaudement recommandé par des amis de Londres. Outre qu'il est passé maître dans sa profession et possède les meilleurs certificats, son instruction générale est nettement supérieure à celle qu'ont habituellement les marins, et c'est un parfait gentleman. ... » Albert Thys qui n'est pas présent à la réception de la lettre, écrit un élément de réponse au crayon au dos de celle-ci, pour son secrétaire: « lui dire que j'ai été absent, que je viens de rentrer et que si son capitaine est encore libre je suis prêt à le voir et, s'il nous convient, à l'engager. Il s'agit bien entendu d'un capitaine de steamer et il devrait parler un peufrançais ». 13

Korzeniowski viendra à Bruxelles pour rencontrer Thys et le 7 mai 1890, il signera son engagement comme capitaine de steamer pour la Société du Haut Congo (la SAB), pour une durée de trois années, aux appointements mensuels de 250 francs. Teodor, Jozef, Konrad Korzeniowski (et non Korzeniowsky comme dans la lettre) est né en 1857 à Berditcheff près de Jitomir en Ukraine et lorsque on l'engage pour l'État Indépendant du Congo, il a déjà une quinzaine d'années d'expérience en mer, mais il n'est pas encore le grand écrivain et romancier Joseph Conrad qu'il deviendra plus tard et jusque à sa mort, à Bishopbourne près de Canterbury en 1924.

Joseph Conrad en 1882 .

Joseph Conrad en 1921.

En fait, sa vocation littéraire ne s'est pas révélée au cours de son séjour au Congo, mais selon son témoignage formel, à l'occasion de sa rencontre avec le personnage d'Almayer sur la côte orientale de Bornéo. Il n'en est pas moins vrai qu'il a été très marqué par sa courte aventure congolaise et que celle-ci a considérablement élargi sa vision des choses, sa profonde humanité et sa puissance créatrice, comme l'écrivait José Gers de l'Académie de Marine. En 1890, la présence européenne dans le bassin du Congo est relativement récente et remonte à une bonne dizaine d'années. L'État Indépendant du Congo n'a que cinq ans. On en est encore à la période des explorations et Le Marinel, Gillain, Hodister, Dhanis, Roget, MHz et Thomson sont toujours en reconnaissance dans certaines régions méconnues du pays. Joseph Conrad profitera d'un bateau qui doit partir le 20 mai de Bordeaux, à destination de 14

Matadi, avec pour chargement les premiers rails et les premières traverses du chemin de fer Matadi-Léopoldville dont le chantier a été mis en activité au début du mois de mars. Le voyage à bord de « La ville de Maceio » est une formalité pour un marin de son expérience; il se lie d'amitié avec un agent de sa compagnie nommé Harou et le 13 juin, ils atteindront le poste de Matadi après avoir fait une courte halte à Borna, pour y déposer les passagers pour le Mayumbe ainsi que le courrier d'Europe. Borna est une petite localité active qui comporte des centres administratifs, des factoreries, des missions, un camp indigène. Des photographies d'époque sont les témoins impartiaux de ce qu'à pu voir Joseph Conrad.

Le bâtiment tout neuf de la direction des finances (I890).

Une factorerie encore construite en bois.

15

La curiosité inoubliable du coin, construit dans un baobab, le pavillon du consul italien de Borna.

Matadi est toute autre, il y règne une activité fébrile depuis que les travaux du chemin de fer ont débuté. Mais c'est aussi le point de départ de toutes les caravanes qui montent vers le Haut Congo et le point d'arrivée de celles qui descendent avec l'ivoire, le copal et les autres produits.

Le camp indigène de Borna aux cases alignées

16

Il faut bien se rendre compte de ce qu'est l'État Indépendant du Congo à l'époque. Il y a un peu moins de 700 expatriés de 20 nations différentes, dont plus des deux tiers n'ont jamais quitté le Bas Congo. Parmi eux, 40% de Belges. Ceux qui ont parcouru la route des caravanes sont les militaires explorateurs, les militaires chefs de poste et de district, quelques missionnaires, les capitaines de steamer et très peu d'agents commerciaux. Il n'existe d'ailleurs qu'une seule compagnie, la C.C.C.I qui, en 1890, n'a encore créé que 4 filiales, la Compagnie des Magasins généraux en 1887, la Société anonyme belge pour le Commerce du Haut Congo en 1887, la compagnie du chemin de fer du Congo dont on vient de parler et qui a vu le jour en 1889 comme la Compagnie des produits du Congo. Ces quelques compagnies ont un unique administrateur délégué, le capitaine Thys, celui-là même qui a engagé Joseph Conrad quelques jours auparavant. Pour préparer son départ vers le Haut Congo, Conrad restera une quinzaine de jours à Matadi où il sera peu dépaysé puisqu'il y trouva plusieurs anglophones. Il y est néanmoins frappé par le nombre de décès qu'on observe dans les travailleurs du chemin de fer. Matadi c'est l'Europe en marche en Afrique centrale! Lorsqu'il quitte Matadi le 28 juin pour rejoindre Léopold-ville par la route des caravanes, Conrad comprend très vite qu'il plonge dans une autre Afrique.

La route des caravanes, un sentier tortueux.

17

La route des caravanes est tout au plus un sentier tortueux qui monte à l'assaut des collines, qui traverse des marécages, des rivières, qui disparaît parfois dans des vallées profondes et sombres pour réapparaître plus loin, parmi les hautes herbes d'un bout de savane. Tout au long de la route, on croise des centaines de porteurs avec leur charge de trente kilogrammes, pressés d'atteindre l'étape où ils pourront prendre du repos. Parfois une croix, un tertre ou un tas de pierres anonymes qui mar-quent la place où est mort et enterré un des porteurs. Tout ce qui est arrivé dans le Haut Congo, bateaux, armement, outils, nourriture etc. est venu par ce chemin et de cette manière.

Croquis de la route des caravanes, dessiné par Comad 18

Conrad est impressionné, il dessine même sur un bout de papier, le croquis du chemin parcouru, étape par étape en marquant le nom des villages traversé ou des lieux d'étapes et en pointant le terrible mont Palabala qu'il faut gravir peu de temps après le départ de Matadi. En 1890, c'est environ 40 000 charges qui monteront à Léopoldville par ce sentier ce qui correspond au travail permanent de 7 000 porteurs. Lorsqu'on croise sur cette route, une colonne descendante avec un tipoi, on sait qu'il s'agit d'un Européen malade qui descend vers Matadi, où un hôpital vient d'être mis en construction. Une des missions du médecin de Léopoldville est de prendre la décision de faire descendre les Européens malades vers Matadi. Une des responsabilités du médecin de Matadi est de prendre la décision du retour vers l'Europe du malade, au regard de la sévérité de la maladie et de l'impossibilité de la guérir sur place. En 1890, 180 tonnes d'ivoire, 123 tonnes de caoutchouc et 1,7 tonnes de copal (soit 10 200 charges) descendront vers Matadi par la route des caravanes. À l'étape, les passagers logent dans des maisons en

Maison pour passagers sur la route des caravanes.

pisé, recouvertes d'herbes ou de feuilles. Conrad a dû connaître ce genre d'épreuve mais il n'en parle pas, comme si la fatigue accumulée avait fait disparaître ces images de sa mémoire. Trente cinq jours de calvaire pédestre avant d'arriver au Stanley Pool et à Léopoldville, qui à l'époque, est un petit poste habité par quelques expatriés et quelques centaines de Congolais.
19

Premier poste du Haut Congo, au départ du bief navigable du fleuve, on y trouve naturellement la base d'attache de la flottille (une douzaine de bateaux), des hangars pour stocker les marchan-dises et de quoi loger les Européens de passage vers l'inté-rieur du pays.

Arrivée d'une caravane au Stanley Pool.

Lorsque Conrad arrive à Léopoldville, le chef de poste est l'officier Rom, qui a déjà fait deux termes au Bas Congo et qui est muté vers les hautes terres en raison de l'effervescence arabe. Comme il y a assez bien de passage, les voyageurs prennent leurs repas en commun dans une espèce de mess qui est le lieu où les nouvelles du haut et celles du bas se croisent et se diffusent.

La salle à manger commune de Léopoldville en 1890. 20

Le port de Léopoldville, à l'époque, est constitué d'un discret débarcadère en bois où viennent accoster les petits steamers qui circulent sur le fleuve et parmi ceux-ci, « Le Roi des Belges» bateau sur lequel est affecté le capitaine Conrad et qui se trouve, à ce moment, sous le commandement du capitaine Koch. Mis à l'eau en 1888, le « Roi des Belges» est un bateau

Le port de Léopoldville vers 1890.

de 25 tonnes, d'une vingtaine de mètres de long, propulsé par une roue située à l'arrière.

Le bateau « Le Roi des Belges» sur le slipway à Léopoldville

Dans tous les bateaux de l'époque, le combustible utilisé est le bois, dont des réserves sont faites le long du fleuve, à des en21

droits bien précis, où 25 travailleurs permanents préparent les stères. Les bateaux ne naviguent que le jour (de 6 à 17 heures) et chargent le bois à l'arrêt du soir et parfois la nuit. S'ils manquent de bois en dehors des zones d'arrêt prévues, les quelques travailleurs qu'ils transportent en permanence sont chargés d'en récolter. Il n'existe pas de carte de navigation et le fleuve n'est pas balisé. Un des travaux des capitaines de bateau est de créer cette carte en repérant les bancs de sable; les obstacles naturels, rochers affleurant ou snags, ces troncs d'arbre fixés dans la vase et dont le sommet est immergé; les chenaux les plus faciles et les plus rapides entre les îles; les sites déterminants sur les berges etc. toutes des carac-téristiques visibles uniquement le jour et exigeant une naviga-tion à vue. Ces détails sont très importants pour bien comprendre de quelle manière s'est effectué le seul voyage aller-retour de Léopoldville à Stanleyville pendant lequel Conrad était présent sur ce bateau. C'est le 4 août que le bateau quittera Léopoldville avec, à son bord, le directeur de la SAB Camille Delcommune accompagné de quelques agents de la compagnie. La navigation sur rivière étant très différente de la navigation au long cours, il est prévu que Conrad soit l'adjoint du capitaine Koch durant tout le voyage avant d'obtenir lui-même un commandement. Tout le personnel présent à bord (chauffeur, pilote et aide mécanicien) est originaire de la région des Bangala On n'a pas beaucoup d'informations sur ce voyage dont il a été fait mention cependant dans les journaux contemporains pour la rapidité avec laquelle il fut effectué. Il existe néanmoins des doutes sur les dates avancées. Le bateau aurait atteint le confluent de l'Ubangi le 26 août (soit après 22 jours de navigation) et les Stanley PalIs le premier septembre, c'est-àdire six jours plus tard. Le rapport des distances au temps infirme les dates données, même si la distance totale a réellement été couverte en 28 jours. Il est vrai que l'Ubangi charrie des grosses eaux car c'est l'époque de la saison des pluies dans l'hémisphère nord; d'autre part, avant le confluent, la largeur du fleuve est nettement inférieure à ce qu'elle est avant et surtout après. Cela induit de forts courants que le petit steamer doit vaincre. 22

On ne va pas s'arrêter à ce détail pour s'attacher à ce que fut probablement le voyage de Conrad. Il faut dire que tous les bateaux (y compris ceux des missions protestantes, le Peace et le Henri Reed) étaient obligés, par la loi, de naviguer sous pavillon de l'EIC et de transporter le courrier, ce qui les forçait à s'arrêter dans les postes importants. Les premiers arrêts inévitables furent probablement Kwamouth, au confluent du Kwa, qui donne accès à l'immense région du Kasai.

Coquilhatville.

Maison en bois du début de la création du poste.

Le second est le poste de Bolobo auquel est joint la toute récente mission protestante de Grenfell, et le troisième est Lukolela, poste forestier et importante réserve de bois. Il y a peu d'expatriés dans ces postes, et il faudra atteindre Coquilhatville pour rencontrer une communauté de quelques Européens. Le mode de vie dans ce poste s'apparente à celui rencontré à Léopoldville; les repas sont pris en commun dans un mess autour duquel tourne toute la vie sociale. Il est fort probable que Conrad ait connu ce lieu, soit à la montée, soit à la descente. Le prochain arrêt obligatoire est celui du poste de NouvelleAnvers, situé sur le fleuve en bordure d'immenses marécages et de la forêt primaire inondée. Il est encore important à l'époque, même s'il perdra plus tard beaucoup de cette importance Lorsqu'on quitte Nouvelle Anvers, on entre dans le fleuve majes-tueux, plus lent, constellé d'îles petites et grandes que séparent des chenaux. 23

Mess de Coquilhatville vers 1890. Bâtiment en pisé, peint au kaolin.

Poste de Nouvelle Anvers; un débarcadère,

quelques maisons en pisé.

L'île Sumba, l'île Ukaturaka, l'île Esumba avant d'arriver à la mission protestante d'Upoto. Dans le lent déroulement du voyage, toutes ces îles apparaissent nimbées d'opale, vaporeuses au loin, tantôt bordées de plages de sable jaune où dorment de grands crocodiles, tantôt débordantes de verdure où perchent, immobiles, des colonies d'oiseaux blancs. Le soir, avant d'arriver à l'étape, le fleuve s'habille des reflets du ciel rose et les îles se distinguent en profils vaporeux. Des nuées de perroquets gris quittent la forêt, viennent chercher la fraîcheur du fleuve et chanter très longtemps l'arrivée brusque de la pénombre. Quand l'attention est captive du 24

spectacle, tout l'art de navigation réside dans le choix du bon che-nal et dans l'évitement des bancs de sable. Conrad ne peut pas avoir manqué ce spectacle comme il ne peut pas avoir manqué la tribu des Upotos qui ne s'habillaient, à l'époque, que les jours de fête.

Village Upoto. Les huttes servent de palissades; on y cultive des plantes vivrières dans la cour intérieure et des champs de bananiers aux alentours.

Les femmes qui portent autour du cou de grands colliers de perles blanches à plusieurs rangs portent également autour des poignets des bracelets de mêmes perles ainsi qu'une frange large et serrée autour du front. Elles sont complètement nues.

25

Leur seul habillement est, autour des hanches, une ficelle colorée en rouge ou une lanière de peau, ornement de protection contre les maléfices. Les hommes ajoutent par devant un chiffon que l'usage harmonise avec leur peau. Ils se font frotter d'huile de palme et de n'gula ce qui leur donne un ton rouge mat et profond.

Bumba étant un lieu de transit on y trouve surtout des magasins contigus avec les habitations de Européens.

L'étape suivante du «Roi des Belges» est le confluent de l'Itimbiri où un poste important a été construit, car c'est de cet endroit que partent la plupart des expéditions vers les Ueles et le nord de l'État Indépendant du Congo.

Le village congolais de Bumba est construit en lignes parallèles. 26

Au moment où Conrad double ce poste, les officiers explorateurs Roget et Milz sont partis à la reconnaissance de l'Itimbiri et une expédition conduite par Stanley y est passée quelque temps auparavant pour aller au secours d'Emin Pacha. La région n'est pas encore tout à fait pacifiée; elle ne le sera d'ailleurs que quinze années plus tard. Le poste de Bumba est le plus élevé en latitude, sur le fleuve. A partir du confluent de l'Itimbiri, on redescend vers une autre station importante d'un point de vue stratégique et militaire, Basoko, au confluent de l'Aruwimi.

Maison du chef de poste d' Isangi.

Basoko. Quartier indigène près des premières fortifications.

Au passage de Conrad, le poste n'est pas encore fortifié mais les travaux sont déjà entamés. Depuis qu'en 1886, les Arabisés 27

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.