Congo, la transition escamotée

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Après le Bénin, le Congo est le second pays d'Afrique francophone à organiser une conférence nationale souveraine dont le but essentiel était de changer de fond en combles les institutions jusque-là dominées par un parti unique marxiste-léniniste dirigé par des militaires. Ce pari fut tenu. Au bout de trois mois de travaux, le pays est entré dans la période dite de transition. Trois institutions (à savoir : présidence de la République, Conseil Supérieur de la République et Gouvernement) furent chargées de conduire la jeune nation vers un régime à démocratie multipartite. La tâche la plus rude et aussi la plus délicate assignée par la Conférence Nationale Souveraine à ce gouvernement, fut incontestablement la mise en oeuvre des décisions et actes pris au cours de ces assises historiques. Devant cette tâche ardue, les trois institutions n'ont pas parlé le même langage et il en a résulté une grande cacophonie qui s'est soldée par un escamotage pur et simple de la Transition. Le refus par la France d'accorder au Congo la fameuse prime à la démocratie, est venue accentuer ce " sabotage ". Acteur et observateur privilégié de cette période de l'histoire immédiate du Congo, Guy Menga apporte ici un témoignage et un éclairage qui peuvent aider à comprendre la suite des événements intervenus dans ce pays après la Conférence nationale.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296274747
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Collection"

Points de vue"

GUY MENGA

CONGO:
,

LA TRANSITION ESCAMOTEE

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L t auteur
Guy Menga, journaliste et écrivain, est l'auteur de plusieurs romans et pièces de théâtre dont la célèbre "Marmite de Koka-Mbala". Ancien directeur de Radio Congo, il a vécu 20 ans d'exil (1971-1991) en France. Revenu au Congo à la faveur de la Conférence Nationale, il a été ministre du gouvernement de Transition d'André Milongo de juin 1991 à janvier 1992. Parutions

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L'Oracle, O.R.T.F., Paris, 1969, - La marmite de Koka-Mbala, O.R.T.F., Paris, 1969 (Réédité avec l'Oracle, CLE, Yaoundé, 1976), - La palabre stérile, CLE, Yaoundé, 1969/1970,

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Les aventures de Moni-Mambou, CLE, Yaoundé, 1971, Les nouvelles aventures de Moni-Mambou, CLE, Yaoundé,

1972,

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Le Cicerone de la Médina, O.R.T.F., in JO lwuvelles de ..., Paris, 1973, - Les aventures de Moni-Mambou, 3, CLE, Yaoundé, 1974, - Les indiscrétions du vagabond, Ed. Naaman, Sherbrooke, Québec, 1974, - Kotawali, N.E.A., Dakar, 1977,

- L'affairedu Silure,N.E.A.lEDICEF, Paris, 1981,

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Case de Gaulle, Karthala, Paris,I986.

Plwto de couverture de gauche à droite:

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Mgr Ernest Kombo
Le Président Denis Sassou Nguesso Le Premier Ministre André Milongo
@ L'Harmattan,

1993 ISBN: 2-7384-1742-6

A V ANT-PROPOS

Dans sa dernière adresse à la nation en août 1992, le président de la République, Denis Sassou N guesso déclarait, d'entrée de jeu, à propos de la Transition qui venait de s'achever au Congo: "Lors de la Conférence Nationale, je me suis solennellement engagé à rendre irréversible le processus démocratique dans notre pays. Tel fut le discours, mais telle fut aussi la réalité, car jamais, durant la Transition, je ne me suis départi de cette ligne de conduite, en dépit de sombres romans lancés de temps à autre par l'imaginaire malsain de certains frères encore sous l'emprise de la rancœur et de l'esprit de revanche". C'est vrai, il faut rendre justice à Denis Sassou Nguesso d'avoir joué le jeu durant cette période. Un jeu très subtil qui a permis de sauver l'essentiel à savoir: éviter tout affrontement fratricide entre Congolais, ce qui aurait eu pour conséquence de nuire à la marche paisible de la Transition. Le président de la République a raison de revendiquer sa part de paix dans cette entreprise délicate que la Conférence Nationale Souveraine leur confia, à lui et aux deux autres: le président du Conseil Supérieur de la République et le Premier ministre. Cependant certains des actes qu'il a posés pendant cette Transition, certaines déclarations qu'il a faites, auraient tendance à faire croire que tout ne fut pas que "sombres romans" dans les reproches que lui adressèrent certains compatriotes. En voulant se dérober, il a, inconsciemment ou non participé à l'escamotage de cette Transition qu'il qualifie par ailleurs, avec une fierté légitime, de "belle victoire pour la République du Congo". -5-

Clôturant la cinquième session extraordinaire du Conseil Supérieur de la République, Monseigneur Ernest Kombo, président dudit Conseil, dressa à son tour le bilan de la Transition en rappelant d'abord qu'une crise réelle paralysait le Congo avant la Conférence Nationale; "Ce fut une crise totale, généralisée et profonde. Pour la résoudre, il y eut une conférence que le peuple a v 0 u lu souveraine, tellement les maux étaient radicaux et multiformes. Elle avait pour rôle d'instaurer le dialogue démocratique, la concertation, en vue de redéfinir les valeurs fondamentales de la nation, la discipline au travail et cultiver la religion de la paix, de l'amour, de l'unité nationale et de l'excellence".

Le mérite de l'évêque d'Owando pendant cette période fut d'avoir compris dès la fin de la Conférence Nationale que la nouvelle option du peuple congolais était irréversible. D'avoir compris en conséquence qu'il lui incombait, à lui d'abord, en sa qualité d'ancien président de ladite conférence, aux autres chargés de gérer la Transition avec lui ensuite de veiller jalousement sur cette option; en aucun cas le Congo ne pardonnerait à celui de ses enfants qui la remettrait en cause. On admirera également sa grande dextérité dans la conduite de certains débats qui furent parfois scabreux et franchement déroutants au sein du Conseil Supérieur de la République. On pourrait aussi lui décerner la mention honorable pour le souci constamment exprimé par lui d'anéantir à jamais le monopartisme et les forces de régression. Pourtant, par sa naïveté face à certaines situations, par un entêtement qui exaspéra plus d'un citoyen congolais croyant, par ses réflexions et ses sentences moralisatrices, par ses attaques et ses propos acerbes adressés à chaque session du C.S.R. à l'exécutif et à son chef, Mgr Kombo s'est aliéné un grand nombre de ses concitoyens qui ont fini par voir en lui un jongleur plutôt qu'un panenaire sûr et rassurant dans la conduite de la Transition. Par ses -6-

nombreuses maladresses ou ses prises de position embarrassantes, le président du Conseil Supérieur de la République a failli mettre en péril le vaisseau Transition dont il a fini par être le pilote principal au terme du voyage.
Troisième copilote de la Transition, le Premier ministre, André Milongo, a lui aussi donné son appréciation sur cette éprouvante période. Il reconnaît qu'en dépit des erreurs qui n'ont pas manqué d'émailler son parcours, la Transition a été une réussite car elle a fait aboutir la mission définie par la Conférence Nationale: organiser les échéances électorales et mettre en place les institutions définitives de la République; amorcer le redressement économique et financier du pays par l'assainissement des finances publiques et la ~estructuration de la fonction publique et des entreprises d'Etat. Sur cette mission, André Milongo affirme: "Aujourd'hui le bilan du travail accompli est clair et sans ambiguïté".

Il estime donc que la mission confiée au gouvernement de Transition a été accomplie et s'offre le luxe d'ironiser en prenant le peuple congolais à témoin:
"Parfois j'entends des élus issus des institutions de la Transition parler d'échec de celle-ci. Ils me font penser à des cosmonautes à bord d'un satellite lancé par une fusée et qui diraient que le lancement a été un échec. Comment se trouveraientils là-haut, gravitant autour de la terre, si la fusée avait explosé au sol? La fusée de la Transition n'a pas explosé! Elle est arrivée à bon port et a lancé le satellite grâce à l'habileté des techniciens qui en étaient chargés" ...

L'explosion a été évitée pat la volonté et l'habileté du Premier ministre. Point n'est besoin d'être un de ses proches ou d'appartenir à son église pour reconnaître que cela est exact. Tout le monde est unanime à reconnaître que

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le vaisseau Transition a atteint son port grâce à Milongo qui, dans sa détermination à défendre à tout prix les acquis de la Conférence Nationale Souveraine, a sacrifié sur l'autel de la nation son amour-propre et sa fierté, acceptant jusqu'à l'humiliation publique. C'est cela qui lui a valu tant d'admiration de la part des jeunes surtout qui ont été séduits par un tel comportement si rare de nos jours. Mais c'est cela aussi qui a constitué le point faible de sa politique. Ses adversaires en ont profité pour l'accuser d'avoir manqué de fermeté dans la conduite de la Transition surtout face aux avanies du Conseil Supérieur de la République et aux défis du haut commandement de l'armée. Peut-être Milongo aurait-il atténué le "sabotage" de la Transition s'il avait pu ajouter un kilo de poigne à son habileté et à sa "force tranquille". Les Congolais, hommes et femmes, jeunes et vieux (mais jeunes surtout) ont fait de leur mieux pour aider la Transition à progresser vers la ligne d'arrivée. Dans l'ensemble, ce peuple qu'il ne faut pas hésiter à qualifier de "peuple conscient et mûr", a dopné des preuves de son aspiration à la démocratie et à l'Etat de droit en s'opposant aux différentes tentatives de renversement du gouvernement et en supportant les conséquences de l'appauvrissement de leur pays. A ce peuple si vaillant et si fier, le nouveau président de la République M. Pascal Lissouba, rendra un hommage appuyé en ces termes, le 31 août 1992, jour de son investiture: "Par la splendide leçon de démocratie que le Peuple congolais vient de donner à la face du monde, le poète qui disait "Congo moke ezali Congo monene" -Le petit Congo est en fait un grand Congo- était loin de penser à une telle exactitude de son propos. Jugez chers compatriotes, contre vents et marées, en dépit des dispositions draconiennes de l'Acte Fondamental qui ne donnait aucune possibilité de rallonge à la période de transition, notre pe u pie toujours fort et généreux a tant voulu sa -8-

démocratie qu'il lui a cédé sa propre sécurité morale et son propre confort. Comment expliquer autrement trois à cinq mois d'attente de salaires dans le calme et la sérénité si ce n'est la volonté inébranlable d'un peuple mûr de n'offrir à personne le moindre prétexte pour donner un coup d'arrêt au processus démocratique". Hors de nos frontières, en matière de conférence nationale et de Transition, le "modèle congolais" n'a laissé personne dans l'indifférence. En effet, notre pays a fait l'objet d'une admiration réelle que ce soit en Afrique ou en dehors du continent noir. Mais il a eu ses détracteurs aussi. En petit nombre, il est vrai, cependant suffisamment opiniâtres et bien servis par les médias pour attirer sur eux l'attention de nombreux observateurs étrangers. Comment expliquer une telle agressivité? Il semble qu'une certaine peur ait guidé l'action de ces détracteurs. La peur de voir ce "modèle congolais" faire tâche d'huile. Alors ils sont employés à dénigrer le Congo et sa conférence ~ationale dans laquelle ils ont décelé les signes d'un coup d'Etat Civil à ce qu'il paraît. Ils ont mis en branle les médias à leur dévotion pour mettre en garde ceux des pays subsahariens qui n'avaient pas encore exécuté la danse du "nouvel espoir africain" sur l'air de la "Conférence Natiorulie Souveraine", tube sorti des mêmes studios 'que la célèbre chanson "Indépendance Cha-Cha" des années 60. Ils ont tant et si bien fait qu'ils ont failli réduire à néant l'espoir de tout un peuple. Ils n'ont réussi qu'une chose: celle de contribuer à affaiblir l'ardeur des pilotes de la Transition. Quatorze mois après, avec moins de panache que prévu, le Congo tout entier, un peu lassé mais heureux, assistait à la naissance sans douleur de la Démocratie et des premiers bébés conçus au lendemain de la Conférence Nationale Souveraine.

Mission accomplie!

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CHAPITRE I GRAND'MESSE POLITIQUE POUR UN PRÉLAT

"Légaliste et juste, çn dépit d'une certaine naïveté politique, l'Evêque qui a présidé à cette conférence, est parvenu à prévenir les dérapages, en affirmant régulièrement que toute souveraine que cette conférence était, elle ne pouvait se transformer en un tribunal, ni humilier, mais plutôt panser les plaies du passé"... (Agence Congolaise d'Information du 12 juin 92).

En fait, Mgr Ernest Kombo qui célébrera, du 25 février au 10 juin 1991, au Palais des Congrès de Brazzaville, la grand'messe politique intitulée "Conférence Nationale Souveraine" n'apparaîtra à l'autel que bien plus tard. Auparavant, c'est un présidium provisoire (la culture politique importée de l'Est marque encore de son sceau le paysage politique congolais en ce début de démocratisation) mené tambour battant par le Premier ministre du Parti Congolais du Travail (PCT), Louis-Sylvain Goma qui conduira les débats préliminaires. Des débats dont l'ampleur gigantesque, la solennité, le cachet quelque peu austère et un tantinet inquisiteur et surtout le sérieux indéniable, constituent non seulement une preuve d'historicité et traduisent la gravité du moment, mais expriment également une angoisse réelle liée à la peur d'échouer. Car tout peut arriver au cours de ces assises. Le train de l'espérance .lancé sur le fameux Congo-Océan pouvant dérailler à tout moment. Surtout que M. Sassou Nguesso qui a inauguré ces travaux ne l'a pas fait de gaieté de cœur et qu'il a pris soin de prévenir les conférenciers dans son discours d'ouverture:

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"Ayons à l'esprit le jugement de l'histoire, le poids mortel de l'échec, sans oublier la fierté légitime devant l'œuvre réussie". Cette conférence affiche tous les aspects d'un saut dans l'inconnu d'autant qu'elle s'ouvre dans l'improvisation la plus totale. Qui aurait pu en assumer la préparation véritable ? Le comité préparatoire hâtivement mis sur pied a fait ce qu'il a pu : organiser l'essentiel. Une véritable aventure! Une aventure qui commence à l'Hôtel de Ville de Brazzaville. C'est là que sont délivrés à partir du dimanche 24 février 1991, les badges qui donneront accès au Palais des Congrès.

L'organisation laisse à désirer. A moins que le désordre absolu qui y accueille les délégués des partis et des associations n'ait été prévu à dessein par le pouvoir monopartiste encore en place pour tester la solidité des nerfs. A noter que tout le monde est logé à la même enseigne. Les personnalités admises à participer à la conférence avec le titre peu révérencieux de "Individualité", se voient appliquer le même traitement que la représentante des femmes commerçantes ou des paysans du Congo! Déjà finis, les privilèges? Augustin Poignet et Joachim Yhombi Opango, tous deux anciens chefs de l'Etat, transpirent comme des phoques dans la touffeur de la salle d'attente qui rappelle le marché de Moungali. Sinda Martial et son inséparable épouse y ont l'air égaré. Dans un coin, Moudileno-Massengo flanqué d'Ekondi-Akala, son fidèle compagnon de lutte, éponge sans cesse sa calvitie très avancée. Bernard Kolelas, fait la moue, les sourcils froncés d'indignation. Dehors, on ronge son frein en devisant sur l'issue éventuelle de cette conférence. Dans la foule, on remarque des militantes inconditionnelles du PCT, renfrognées et rouspéteuses, le pagne solidement arrimé aux reins, prêtes à défendre les acquis que leur a procurés le régime en déroute. Et puis, les jeunes. Beaucoup de jeunes (plus de garçons que de filles comme toujours) décidés à en découdre avec les barons du pouvoir monopartiste. Pour le
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moment cependant, on ne pense pas à ça. Il faut d'abord ce fameux "sésame ouvre-toi" appelé "Badge". Cris, bousculades, cohue, jurons... Angoisse! La tension ne tombera que lorsque le flash de l'unique photographe mis à la disposition des délégués, vous aura ébloui le visage inondé de sueur. Encore quelques dix bonnes minutes de patience et vous pourrez épingler sur votre veston, votre corsage ou votre chemisette, le petit rectangle en plastique transparent qui retient le morceau de carton blanc où sont consignés vos nom, prénom et parti ou association. Le tout vous aura pris plus de vingt-quatre heures, attente et queue comprises. Un vrai roi, ce messie nommé Démocratie! On fouille aussi les généraux! Boulevard des Armées. Ici a surgi, au milieu d'une forêt d'eucalyptus, un imposant immeuble, œuvre des architectes chinois: le Palais des Congrès. Il en existe ailleurs du même style, au Zaïre et au Cameroun pour ne citer que l'Afrique Centrale. Merveilleux fruit de la coopération sinoafricaine. Rien à y redire sinon bravo! Tout simplement. D'autant que rares sont les anciennes mères-patries à avoir fait pareil geste pour aider à améliorer l'environnement urbain ou à effacer la laideur de l'architecture coloniale de nos capitales. Certes, non loin de ce majestueux édifice, un pont en béton armé -don de la France au Congo à l'occasion du centaire de Brazzaville- enjambe la voie ferrée du Congo-Océan, mais cet ouvrage d'art a si peu fière allure à côté du bijou offert par la Chine, que les autorités congolaises en parlent peu à leurs visiteurs. Il est rare d'ailleurs d'entendre vanter ici les réalisations françaises dans ce domaine. L'unique fois où je me suis assis en face de Sassou Nguesso au palais du Plateau (j'accompagnais le Pt:emier ministre André Milongo), j'ai entendu le chef de l'Etat Congolais évoquer d'une voix grincheuse et avec une moue désabusée, la coopération franco-congolaise en ces termes:
"La France promet beaucoup, mais ne fait pas grand-chose. Voyez par exemple la

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corniche. Ils avaient promis de la construire en entier. Or, juste un tronçon a été bitumé" L..

Quoiqu'il en soit, en 1991 Brazzaville demeure encore fière de son titre vétuste de capitale de la France libre. Et dans l'esprit de beaucoup d'Anciens de cette ville, De Gaulle trône toujours à la place d'honneur. Le square que le président Fulbert Youlou lui a attribué en 1960 en face du lycée de la Libération, n'a-t-il pas survécu aux turbulences marxistes-léninistes que le pays a traversées un quart de siècle durant? On aime bien la France et les Français au Congo! Pour combien de temps encore? Cela dépendra plus des Français que des Congolais. Les jeunes Brazzavillois qui entendent parfois parler des effets de la glorieuse période gaullienne, ironisent en disant, sourire aux lèvres, que la capitale congolaise fait de plus en plus figure de femme délaissée dans le contexte de la coopération franco-africaine. Et d'affirmer non sans véhémence:
"Si notre ville ne s'était débrouillée autrement, elle entretiendrait encore aujourd'hui, dans ses quartiers du centreville, de nombreuses masures frappées de la lèpre de la décolonisation. La preuve: Sainte-Anne du Congo commencée dans les années 40, demeure inachevée. Tout à côté, la statue de Félix Éboué pourtant mise là pour perpétuer le souvenir du ralliement des peuples d'Afrique équatoriale à la France combattante, suinte de rouille, à l'entrée du stade qui porte son nom. Un stade qui tombe à son tour en ruines après avoir brillé de mille feux sous le gaullisme triomphant". Désabusés, ces jeunes le sont sans aucun doute. Pour eux, quelque chose s'est détraqué dans les relations entre Brazzaville et Paris depuis la fin de la Conférence Nationale Souveraine. Et ce constat les pousse à durcir davantage leurs propos: "Vivement la rupture du cordon ombilical - 14-

qui, de façon sentimentale, lie encore notre pays à une puissance qui, elle, place désormais les rapports sur le seul plan de ses intérêts matériels. Nous avons, nous jeunes, l'impression de continuer à vivre sous le régime des fameuses compagnies concessionnaires! Cela ne saurait durer. La France seule ne peut plus aider tous les pays en développement. Cela est vrai et a été clamé haul et fort el nous la comprenons. La France à elle seule a beaucoup fait. nous devons le reconnaître. Aux pays naguère suspendus à son aide de regarder vers d'autres horizons dorénavant. Mais alors il faudrait qu'on ne nous parle plus de "pré-carré" ou de "zone d'influence plus que leurs langues nationales. Même s'il yale pétrole qui, paraît-il, est source de guerre et de misère partout où il jaillit dans le tiersmonde. Les Congolais de l'an 2000 doivent pouvoir mieux vivre des ressources de leur pays que n'ont pu le faire leurs parents. C'est à cette condition seulement que nous accepterons de conclure de nouveaux accords de coopération avec les pays du Nord". (Propos recueillis par l'auteur).

Ce sont là des points de vue et des impressions recueillis à chaud un beau matin à l'entrée du Palais des Congrès par l'ancien exilé volontaire qu'est l'auteur. Un exilé qui revient vingt ans après dans son pays pour prendre part à une Conférence Nationale que les Congolais ont voulue souveraine non pas par mimétisme, mais parce que depuis toujours, ils veulent agir comme bon leur semble. En toute indépendance et sans la tutelle de qui que ce soit! Les Congolais acceptent de débattre de tout sauf de leur liberté et de leur souveraineté. Boulevard des Armées, sous le soleil et la pluie, les militaires assurent la fouille. Ils sont partie prenante, car eux aussi en ont ras le bol du monopartisme et des chefs
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sans envergure ni éducation qu'on leur impose d'en haut. Eux aussi souhaitent que les choses changent au sein de leur corps. Alors, ils assurent avec une grande détermination qui leur vaudra de l'admiration, la sécurité des délégués. Pas moins de huit barrages jusqu'à l'entrée du Palais. Presque autant sinon plus dans les couloirs et au seuil des immenses portes capitonnées qui s'ouvrent sur la grande salle des débats. Kalachnikof en bandoulière ou pistolet à la ceinture, filles et garçons en tenue de combat, tâtent la poitrine, les hanches et les jambes de ces messieurs et dames qui ont pris le grand risque de s'aventurer en ces lieux dont le décor exprime encore la toute-puissance militaro-idéologique du PCT. Chacun se prête de bon cœur à cet exercice quelque peu fastidieux. Les Congolais ont d'ailleurs l'habitude de ces formalités contraignantes. Aussi n'est-il pas étonnant de voir les colonels et les généraux accepter volontiers de lever les bras et d'écarter les jambes devant les troufions. Un bel exemple de civisme. Un délégué commente non sans une pointe d'ironie dans sa voix grasseyante :
"Si par la suite, les décisions de la Conférence Nationale sont respectées avec le même scrupule et la même bonne volonté par nos militaires, alors il est permis d'espérer que la démocratie est promise à un avenir radieux au Congo" !

On en rit un bon coup sous les flashs de la meute des photographes qui ont pris d'assaut le grand hall. Ici, la concurrence joue. Pas à l'Hôtel de Ville. Bizarre 1... Grande salle du palais. Un peu trop climatisée pour certains délégués. Les leaders du Parti Congolais du Travail (PCT), Marien Ngouabi le Fondateur et Denis Sassou Nguesso le Continuateur, y imposent leur présence par la photo. En noir et blanc pour le premier, assassiné puis immortalisé au niveau de son parti en 1977. La conférence jettera-t-elle un peu de lumière sur cette ténébreuse affaire? On verra le moment venu. En couleur pour Sassou Nguesso surnommé par les siens "l'homme des masses et des actions concrètes". Des portraits géants dans d'immenses - 16 -

cadres en bois doré. Dans l'ensemble du palais, halls, salles d'attente, salons et bureaux confondus, on n'en dénombre pas moins de soixante, ceux de Sassou Nguesso étant les plus nombreux. On imagine sans peine ce qui se faisait et se disait en ces lieux à l'époque du culte de la personnalité. D'ailleurs, pour le moment, le protocole garde les habitudes de ce temps mémorable. L'aboyeur annonce au micro l'entrée en salle du président du présidium provisoire et l'on se lève en applaudissant. Les non initiés et les réfractaires rouspètent. Au fil des jours cependant, ces manières du monopartisme iront s'atténuant. A la fin de la conférence seul ne demeurera au mur de la grande salle qu'un portrait: celui du général Sassou Nguesso, président de la République, chef de l'État. Il aura perdu au passage l'essentiel de ses prérogatives. La déesse Démocratie aura fait passer par là son vent destructeur d'idoles autocratiques. La crédibilité congolaise en jeu

Lundi 25 février 1991 : ouverture de la Conférence Nationale. Avec une heure et demie de retard sur l'horaire officiel. L'Agence Congolaise d'Information explique: "La cérémonie d'ouverture de la conférence a eu lieu à 17 h 45 au Palais des Congrès, soit une heure et demie de retard dû à des problèmes de protocole. Pendant que se déroulait cette cérémonie, plusieurs délégués attendaient à l'Hôtel de Ville de Brazzaville, leur laissez-passer. Les mesures de sécurité sont strictes"... (A.C.!. du 26 février 1991). C'est vrai, l'attente a été longue. Cependant invités du corps diplomatique et délégués venus de toutes les régions du pays, ont fait montre d'une patience à toute épreuve. Très tôt d'ailleurs, depuis les tracasseries orchestrées au niveau de l'obtention du laissez-passer, la plupart des conférenciers ont compris que des forces malfaisantes - 17-

cherchent par tous les moyens à saboter la tenue de ces assises. Il faut à tout prix éviter de tomber dans ce piège. ,Après près de deux heures d'attente donc, le chef de l'Etat arrive enfin. Ambiance lourde. Quelques applaudissements qui s'estompent très vite. Pas à l'aise du tout dans son complet bleu, l'homme d'Oyo. Son sourire rappelle celui d'un léopard frustré par les facéties d'une proie insaisissable. Le leader du PCT se meut et agit à la manière d'un automate. Il lit d'une voix monocorde son discours. Il n'y croit vraiment pas et ne convainc personne. Il s'acquitte malgré lui d'une obligation rudement protocolaire. Par omission ou à dessein, il n'a pas prononcé la formule consacrée: "Je déclare ouverts les travaux"... Il quitte la scène dès que sa gorge sans doute serrée, a lâché le dernier mot de son discours: merci! Merci à qui et pourquoi? Il a compris sans doute à sa manière. Certains parmi les conférenciers aussi. Notamment quand il a dit, vers la fin de son discours: "... En effet, sont présents ici des hommes et des femmes qui ont eu }l assumer les plus hautes charges de l'Etat, les plu s hautes responsabilités politiques, administratives et techniques. C'est vous dire combien ceux qui nous observent nous jugeront sans la moindre indulgence. C'est vous dire que notre crédibilité est en jeu tant en Afrique qu'à l'égard des démocrates du monde entier, des institutions financières internationales, des bailleurs de fonds étrangers, sans le concours desquels nos grandes ambitions de croissance risquent de demeurer de vaines utopies". Mise en garde et menaces à peine voilées. Est-ce raisonnable de s'adresser ainsi à des conférenciers venus résolument remettre les pendules à l'heure? Certes, la crédibilité du Congo est enjeu. Mais est-ce une raison pour inciter les hommes et les femmes de ce pays à vendre leur âme "à ceux qui nous observent et nous jugeront sans la

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moindre indulgence" ? N'est-ce pas maladroit de chercher à insinuer que si l'on ne ménage pas les bailleurs de fonds qui achètent à vil prix nos matières premières, on le regrettera et l'on verra s'envoler en fumée "nos grandes ambitions de croissance" ? A qui donc pense Denis Sassou Nguesso en ce jour solennel d'ouverture de la Conférence Nationale? Certainement pas aux fils de ce pays. L'homme fait un clin d'œil à ceux dont il défend les intérêts. C'est manifeste. Le discours fini, le Général-Président rentre au palais qui deviendra un cénacle pour lui et ses proches durant le déroulement de la conférence. Quand il reparaîtra ici, la salle aura totalement changé de physionomie et le drapeau qu'il remettra aux Forces Armées Congolaises qui ont cessé d'être Armée Populaire Nationale (APN) arborera les couleurs de la première république: vert, jaune, rouge. L'hymne national, la Congolaise, aura également reconquis ses droits. Le tout par la volonté des trois quarts des délégués. Une majorité plus qu'écrasante. Le Congo commencera alors d'écrire la première page de la période de transition. Il ne restera à Sassou Nguesso dont les pouvoirs ont été réduits à leur plus simple expression qu'à mijoter toutes sortes de coups fourrés pour perturber la marche de la fameuse Transition. Son entreprise diabolique ne manquera ni de cerveau ni de bras pour le soutenir et l'appuyer. En janvier 1992, pt;.emière alerte sérieuse: Milongo échappe à un coup d'Etat militaire. Le Conseil Supérieur de la République en niera l'existence après le rapport d'une commission d'enquête parlementaire qui a travaillé dans la hâte et l'embrouillamini le plus total. De nombreux conseillers déclareront cependant la Démocratie en danger au Congo. La Transition ne sera plus celle rêvée par l'imaginaire collectif. On peut déjà parler d'escamotage la concernant. Un décret avec des pages vides Ouverte le 25 février, la Conférence Nationale ne reprendra ses travaux que le samedi 2 mars 1991. Entre
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temps, il Y a eu plusieurs blocages dont celui imputé au décret signé avec des pages blanches par le président de la République. De nombreux conférenciers y ont vu une malice du PCT et ont demandé à ce qu'il soit retiré par le gouvernement. Seul le document de la commission préparatoire doit désormais être pris en compte. La procédure prendra encore du temps et ce n'est que le lundi 4 mars 1991 que le présidium provisoire reconvoque les délégués pour examiner le projet du règlement intérieur de la conférence. La séance plénière sera d'ailleurs ajournée jusqu'au lendemain, les travaux de la commission chargée de rédiger le règlement intérieur n'étant pas terminés. En ce qui concerne la participation, soixante-sept partis politique et cent trente quatre associations ont été retenus contre soixante-quatorze et cent-huit proposés par la commission préparatoire. Le nombre des organisations de masse du Parti Congolais du Travail ainsi que celui des individualités invitées à ce forum par la Présidence de la République, a été également réduit. Celui de cette dernière catégorie a été ramené de cinquante-deux à trente-trois alors que celui des délégués de l'Assemblée Nationale Populaire est passé de vingt à cinq. L'Armée Populaire Nationale a réussi à faire maintenir sa participation à vingt délégués! Au total, mille cent délégués. A noter que ceux de l'armée, du gouvernement, des représentations diplomatiques congolaises et des régions du pays n'auront qu'un rôle consultatif au sein de la conférence. Hors des murs du Palais des Congrès, certaines des personnalités qui participent à ce forum national, livrent leurs impressions à la presstE. Pour Théophile Obenga, ancien ministre des Affaires Etrangères du CMP (Comité Militaire du Parti) et écrivain, "la conférence nationale doit faire le bilan de toutes les actions afin de dégager l'avenir". Il anticipe ainsi sur les mauvaises langues qui parleront de "déballage à la Conférence Nationale Souveraine du Congo". Henri Lopes, ancien Premier ministre Congolais, Directeur adjoint de l'UNESCO chargé de la culture, abonde dans le même sens quand il déclare que "la - 20-

conférence nationale constitue un moment de débat sans restriction, sans sélection, afin que l'on parle de tout le passé et du présent pour envisager l'avenir" .

L'avenir, tout le monde n'a que ce mot à la bouche. Mais il va de soi que tous ne lui donnent pas le même contenu. Il n'est que de voir les intrigues qui se nouent et se dénouent déjà avant même que ne commencent véritablement les travaux. Nombreux sont ceux qui sont venus ici pour demander des comptes à ceux qui ont mis le pays par terre. A ceux qui ont tué, pillé et assassiné pour le plaisir et par haine tribale. La majorité des jeunes posera souvent aux adultes la terrible question: pourquoi? Ceux qui ont mis fin au mariage d'intérêt pour lequel ils s'étaient jurés solidarité et fidélité, chercheront à régler son compte à un mari polygame, volage et traître qui a fini par les répudier comme des prostitués pestiférés. Même les croyants auront des griefs à exprimer et un constat sévère à établir. Personne n'est venu ici pour entendre ou écouter tout simplement. Encore moins pour assister passivement. Ca promet d'être un grand moment. Ce sera un grand moment dont on entendra parler jusqu'aux confins de la planète. Ça ne plaira pas à ceux qui ne pensent qu'intérêts et portefeuille. Qu'importe. C'était déjà ainsi à l'époque des indépendances. Vive la Conférence Nationale Souveraine!

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