Consommation et exclusion en Grande-Bretagne

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Si à la fin du XIXème siècle seules les classes aisées ont accès aux biens de consommation, le règne de l'abondance se généralise dans les années 1960. Cependant, de nombreuses formes d'exclusion continuent à sévir, au premier rang desquelles le chômage de masse des années 30 à 80. Le statut de consommateur bouleverse les rapports sociaux et les conceptions de la citoyenneté. Les partis politiques doivent également en prendre acte. Un ouvrage au confluent de l'histoire sociale et culturelle, mais aussi de l'histoire des institutions politiques contemporaines.
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782296173477
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de

Gilbert MILLA T

Consommation et exclusion en Grande-Bretagne
XIXe -XXe siècles

L'Harmattan

Sommaire
Gilbert Millat (Université Charles de Gaulle - Lille 3)
Introd uction. . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . P 9

Françoise Orazi (Université Lyon 2) La consommation des femmes au XIXe siècle: histoire d'une
exc I us ion? . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . P 29

Philippe Vervaecke (Université Charles de Gaulle - Lille 3) Consommation et exclusion en milieu politique: le cas de la Primrose League, 1883-1918 p 53 Trevor Harris (Université François Rabelais - Tours)
Consommation patriotique: empire et unité nationale

- Le cas du
p 83

Empire Marke fing Board

Gilbert Millat (Université Charles de Gaulle - Lille 3) Prisonniers en liberté: chômeurs et consommation dans l'entredeux - guerres. . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . P 1 05

Jeremy Tranmer (Université de Nancy 2) Le magazine Marxism Today face aux gouvernements Thatcher: une nouvelle approche de la consommation ? p 129 Emmanuelle Avril ( Université de Paris 3 ) New Labour et ses consommateurs: une marque victime de son
succès. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . . . . . . P 153

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Introduction Si nous l'avions publié dans le contexte historiographique des années 1980, cet ouvrage se serait probablement intitulé Abondance et pauvreté. Autant dire que son titre procède de l'évolution récente des réflexions sur un phénomène, la consommation, auquel les sciences sociales s'intéressent depuis peu, même si dès 1776, dans The Wealth of Nations, Adam Smith notait, en conclusion d'un réquisitoire contre le mercantilisme: « La consommation est la seule fin et le seul but de toute production. Il faut se préoccuper de l'intérêt du producteur, seulement dans la mesure où cela peut être nécessaire pour promouvoir celui du consommateur. Cette maxime est si totalement évidente qu'il serait absurde de tenter de la
prouver» 1.

Rappelons qu'à la fin du XVIIIe siècle, il s'agissait pour Smith de combattre le système mercantiliste, notamment coupable à ses yeux de postuler un

IAdam Smith, Recherche sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations, Livres III et IV, Traduction coordonnée par Philippe Jaudel, Paris: Economica, 2002, Livre IV-Chapitre 8, p. 684 ; pour mémoire, le texte original: « Consumption is the sole end and purpose of all production; and the interest of the producer ought to be attended to, only so far as it may be necessary for promoting that of the consumer. The maxim is so perfectly self-evident, that it would be absurd to attempt to prove it ».

fonctionnement de l'économie contraire au précepte qu'il énonce. Dans le même passage, il indique en effet: «Mais le système mercantile sacrifie presque constamment l'intérêt du consommateur à celui du producteur. Ce système semble estimer que la production, et non la consommation, est la fin et l'objet ultimes de toute activité et de tout commerce »2. On ne saurait entreprendre ici une recension des métamorphoses du concept de consommation de la fin du XVIIIe siècle à nos jours. Plus modestement, observons ce qu'il advient à la fin du XXe siècle de la tension, sinon de l'affrontement, entre production et consommation qui soustend la réflexion des sociologues, des historiens et des économistes3. Au dire de John Benson, les études sur les
2 Ibidem, p. 684 ; soit, sous la plume d'A. Smith: « But in the mercantile system, the interest of the consumer is almost constantly sacrificed to that of the producer; and it seems to consider production, and not consumption, as the ultimate end and object of all industry and commerce» . 3 Parmi les ouvrages publiés outre-Manche dans les années 1990, citons : Nicholas Deakin and Anthony Wright, Consuming Public Services, London: Routledge, 1990 ; Mike Featherstone, Consumer Culture and Post-Modernism, London: Sage, 1991 ; Martyn J. Lee, Consumer Culture Reborn: Cultural Politics ofConsumption, London: Routledge, 1993 ; Peter Gurney, Co-operative Culture and the Politics of Consumption in England, c 1870-1930, Manchester: Manchester University Press, 1996 ; Frank Mort, Cultures of Consumption: Masculinities and Social Space in Late Twentieth-century Britain, London: Routledge, 1996 ; Don Slater, Consumer Culture and Modernity, London: Polity Press, 1997 ; Geoffrey Crossick and Serge Jaumain (Eds), Cathedrals of Consumption - The European Departement Store, 1850-1939, Aldershot: Ashgate, 1999 ; pour la décennie suivante, mentionnons: Maggie Andrews and Mary M. Talbot (Eds), All the World and Her Husband: Women in Twentieth-Century Consumer Culture, London, Continuum International Publishing Group, 2000 ; Sarah Sceats, Food, Consumption and Body in Contemporary Women's Fiction, Cambridge: Cambridge University Press, 2000 ; Ina Zweiniger-Bargielowska, Austerity in Britain: Rationing, Controls and Consumption, 1939-1955, Oxford: Oxford 10

niveaux et la qualité de la vie fleurissent à partir des années 19804. L'auteur observe, non sans malice, que dès 1939 le Royaume-Uni était présenté comme «a consumption economy» par E. Hulton5. En 1968, D. E. Allen qualifie l'économie britannique de «modern, mass-consumption economy», tandis que deux ans plus tard, E. P. Thompson évoque, à propos de la Grande-Bretagne, «a consumer capitalist society »6. Selon, Ben Fine, Michael Heasman et Judith Wright, à partir du milieu des années 1980, on constate une «explosion d'intérêt fOur la consommation dans toutes les sciences sociales» . Plus d'un historien observe alors que l'on s'est davantage penché sur la question des revenus que sur celle de leur utilisation. A trop s'attarder sur les moyens, on aurait négligé l'étude des fins8. D'autre part, on s'accorde à relier cette ruée sur la consommation à l'entrée en scène des paradigmes postmodernes. Ainsi, dans son ouvrage remarqué Consumerism in 20th-Century Britain, Matthew Hilton évoque ce qu'il
University Press, 2000 ; Martin J. Daunton and Matthew Hilton (eds),
The Politics of Consumption: Material Culture and Citizenship in Europe and America, London: Berg, 2001 ; Conrad Lodziak, The Myth of Consumerism, London: Pluto Press, 2002 ; David B. Clarke, Consumer Society and the Postmodern City, London: Routledge, 2003. 4 John Benson, The Rise of Consumer Society in Britain 1880-1980, London: Longman, 1994, pp. 1-7. 5 « Spend at Christmas! », Picture Post, 9 December 1939. 6 John Benson, op.cit., p. 1. 7 Ben Fine, Michael Heasman and Judith Wright, Consumption in the Age of Affluence - The World of Food, London, Routledge, 1996, 146 ; ces auteurs ajoutent: « it is striking how little economics has been touched by these characteristic changes within other disciplines », ibidem, p. 146 ; ce regain d'intérêt pour la consommation est également souligné, parmi d'autres auteurs, par Ben Fine, The World of
Consumption

-

The

material

and

Cultural

Revisited,

London,

Routledge, 2002, p. 1. 8 C'est notamment la thèse que soutiennent Peter Sinclair, Cillian Ryan et Michael Walker dans « Continuity, Change and Consumption: British Economic Trends, 1945-95 », Contemporary British History, Vol. 10, No.4, 1996, p. 46.. Il

qualifie de « early postmodern scholarship ». Et de citer les travaux de Michel de Certeau et de Jean Baudrillard9. Dans cette optique, il importerait de dépasser la vision des marxistes et des néo-libéraux un consommateur entièrement manipulé par la publicité et les médias capitalistes, selon les premiers, un agent économique entièrement libre de ses choix sur le marché, d'après les seconds. On observera qu'en 1902, dans le cadre de l'affrontement historique entre partisans et adversaires d'un retour au protectionnisme, le fonctionnaire du Trésor libreéchangiste Edward Hamilton, ancien secrétaire particulier de Gladstone note: « Lorsque la Grande-Bretagne était protectionniste, les producteurs étaient plus puissants que les consommateurs. De nos jours, les consommateurs sont les plus puissants et le resteront »10. Les approches post-modemes soulignent les éléments de diversité à l' œuvre dans la consommation de masse et la capacité des consommateurs à s'approprier les biens de consommation de façon individuelle, voire créative. De même, ces réflexions mettent-elles en exergue la logique sémiologique selon laquelle le consommateur, défini comme un bricoleur, joue avec les signes et l'imagerie de la société de consommation et les adapte sans cesse à ses besoins et à son identité.

Matthew Hilton, Consumerism in 20th-Century Britain -The Search for a Historical Movement, Cambridge: Cambridge University Press, 2003, p. 8 ; Michel de Certeau, L'invention du quotidien. J Arts de faire, Paris: Union Générale d'Editeurs, 1980 ; Jean Baudrillard, Le système des objets, Paris: Gallimard, 1978, et La société de consommation, Paris: Gallimard, 1986. 10 « In the days of Protection, producers were more powerful than consumers. Nowadays consumers are the more powerful and will remain so » ; cité par Anthony Howe, Free Trade and Liberal England 1846-1946, Oxford: Clarendon, 1997, p. 230. 12

9

Le concept d'exclusion ne renvoie pas au même arrière-plan culturel et politique de part et d'autre de la Manche. Au sein de la République Française, il formule la négation des prérogatives de la citoyenneté11. En français, l'exclusion est synonyme de précarité et éventuellement qualifiée de «sociale ». Ainsi, dans le cadre de la loi de lutte contre les exclusions sociales (sic), l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale fut-il créé en 1998. En anglais, généralement accompagné d'un qualificatif, le substantif désigne plutôt la mise à l'écart de certains membres d'une communauté12. H. Glennerster voit dans ce vocable une importation récente: « L'exclusion était un terme d'origine française et il désignait, en France, ceux qui ne bénéficiaient pas de la protection du système de sécurité sociale. Le vocable avait fini par englober ceux que la pauvreté, le handicap, les préjugés ou toute autre forme d'isolement avaient exclus des activités normales de la vie en société. Dans le passé, la « pauvreté» avait été considérée comme relevant exclusivement de la
Il Un concept qui ne revêt pas non plus la même signification de part et d'autre de la Manche; tandis que la Révolution française marque l'avènement de la citoyenneté républicaine, les Britanniques demeurent les sujets d'un monarque constitutionnel. 12Comme, par exemple,dans James Hinton, Women, Social Leadership, University Press, 2002, p. 235, ou ({A vision for housing, and the grim reality », Guardian, http://society.guardian.co.uk/communities/story consulté le 22 septembre 2005 ; outre-Atlantique, le concept de ({ political exclusion' est notamment à l'oeuvre dans Leonard C. Feldman, Citizens Without Shelter: Homelessness, Democracy, and Political Exclusion, Ithaca and London: Cornell University Press, 2004 ; Ie substantif s'émancipe cependant le cas échéant, ainsi dans John Hills and Kitty Stewart (eds), A More Equal Society? New Labour, Poverty, Inequality and Exclusion, Bristol: Policy Press, 2005 ; sous la plume de K. Kumar, il est flanqué de deux qualificatifs ({social» et ({cultural », voir Krishan Kumar, The Making of English National Identity, Cambridge: Cambridge University Press, 2003, p. 227. 13
And the Second World War

-

Continuities

of Class, Oxford:

Oxford

responsabilité du Department of Social Security. Désormais, l'exclusion serait l'affaire de tous» 13. Cet auteur écrit notamment au sujet du New Labour et de l'arrivée de Tony Blair aux affaires en 1997 : «le gouvernement créa un département interministériel responsable vis-à-vis du Premier ministre et du Conseil des ministres en ce qui concerne les questions d'exclusion» 14. De surcroît, certains chercheurs constatent la disparition de toute référence à la pauvreté dans le discours du New Labour où le concept de « social exclusion» se taillerait la part du lionls. Cette préoccupation devait s'inscrire dans la durée. Aussi, pour aborder une période très récente, ne s' étonnera-t-on pas de la nomination au poste de Minister for Social Exclusion de Hilary Armstrong, à l'occasion du remaniement ministériel du printemps 200616. Dans son édition du 31 mai suivant, sous la plume de David Brindle, The Guardian rappelait que cette innovation était censée manifester, selon les propres termes du discours de Tony Blair «a renewed drive to address the most socially excluded from our society ». Et d'ajouter immédiatement
13« Social exclusion was a term originally coined in France to mean those excludedfrom the protection of the French social-security system. Its meaning had grown to mean those excluded from the normal activities of society by virtue of poverty, disability, prejudice, physical or other isolation. In the past 'poverty' had been seen as the exclusive responsibility of the Department of Social Security. Social exclusion was to be everyone's business », Howard Glennerster, British Social Policy since 1945, London: Blackwell, 2000, p. 210. 14 « the Government.../...set up a cross-departmental unit reporting to the Prime Minister and Cabinet on 'social exclusion' » ; Ibidem, p. 210. 15Voir Emma Bell, « Excluding the Excluded: New Labour's Penchant for Punishment », Observatoire de la société britannique - La GrandeBretagne entre modèle américain et social libéralisme, N° 1, janvier 2006, p 192. 16Voir http://www.guardian.co.ukJuk news/story/0 1768445..00.html, en date du vendredi 5 mai 2006. 14

que l'avenir du Social Exclusion Unit (SED) faisait l'objet de sévères dissensions au sein de l' exécutif17. De fait, moins de deux semaines plus tard, la suppression du SED, créé neuf ans auparavant, était annoncée. Cette institution se voyait remplacée par une structure réduite procédant directement des services du Premier ministre. Sa mission consisterait, selon Patrick Wintour du Guardian, à s'efforcer de persuader les ministères de concentrer leur action sur les Britanniques les plus durement frappés d'exclusion18. Dernièrement, dans un discours prononcé à la Joseph Rowntree Foundation à York, le Premier ministre préconisait: « a radical overhaul of public services to reach the small minority of 'deeply excluded' families and individuals untouched by the government's antipoverty drive» 19

.

Mesurée à l'aune des déclarations officielles, la lutte contre l'exclusion n'a donc rien perdu de son actualité. Nous constatons donc la coïncidence entre la multiplication et le renouvellement des recherches sur la consommation et l'émergence du concept d'exclusion. Ce dernier sera mis en oeuvre dans une acception plurielle dans le cadre de notre publication. En effet, dans les textes qui composent l'ouvrage les auteurs abordent la problématique consommation et exclusion sous l'angle social et culturel, mais aussi dans une perspective politique. Nos six chapitres sont organisés selon l'ordre chronologique. Tandis que la première étude nous transporte dans les dernières décennies
17
18

http://society.guardian.co.uk/comment/story/0~~1785988~00.htm1.

Articledu 13juin 2006 intitulé, «New taskforceto focus on

alleviation of social exclusion », voir http://www.guardian.co.uk/guardianpolitics/story/O~~ 1796143~00.html. 19 Voir « More help needed for the disadvantaged, says Blair », The Guardian du 5 septembre 2006, http://politics.guardian.co.uk/homeaffairs/story/0~~1865416~00.htm1. 15

du XIXe siècle, la dernière propose un éclairage neuf et critique sur l'évolution du parti travailliste sous la houlette de Tony Blair et des artisans du New Labour. Les spécialistes d'histoire sociale se sont beaucoup penchés sur la condition des pauvres dans la société victorienne. Soit ils étaient soumis au régime carcéral des workhouses à partir de la tristement célèbre loi de 1834, soit ils bénéficiaient de l'assistance dispensée par des institutions charitables ou, à titre privé, par certains philanthropes. Dans ce contexte, le terme d'exclusion évoque inévitablement la misère des classes laborieuses. Cependant, la question de l'exclusion au XIXe siècle ne saurait se résumer à l'étude de la pauvreté. Telle est I'hypothèse que pose Françoise Orazi dans son étude consacrée au rapport à la consommation des ressortissantes de la bourgeoisie victorienne. Tout autant que le nombre de serviteurs placés sous leurs ordres, l'un des signes d'appartenance de ces femmes à la middle class tient à leur exclusion de la sphère de la production. Ce statut n'est évidemment pas synonyme d'oisiveté, en particulier dans les strates inférieures de la classe moyenne. Au demeurant, même dans les ménages privilégiés, la gestion quotidienne de la sphère privée comporte une multitude de tâches à l'exécution desquelles il lui incombe de veiller. Son omniprésence au sein de la domestic sphere est censée constituer l'apanage de la gent féminine. En outre, Françoise Orazi rappelle fort opportunément qu'une majorité de domestiques sont des femmes. L'accroissement constant du niveau de vie des classes moyennes, implique une présence des maîtresses de maison dans la public sphere. En effet, on ne saurait tenir son rang sans fréquenter assidûment les cathédrales de la consommation dont les centres urbains s'enorgueillissent au fil des dernières décennies du XIXe siècle. Dès lors, les femmes s'émancipent des normes qui restreignaient leurs mouvements et renforçaient la ségrégation des sexes. 16

Conjugué à un nouveau discours sur la féminité, notamment à l'oeuvre dans la presse, ce statut de consommatrice leur confère une liberté inédite. En revanche, cette évolution des mœurs interpelle une bourgeoisie victorienne déjà en proie à maintes interrogations morales notamment suscitées par la révolution industrielle. Comment concilier rentabilité et moralité, individualisme et message chrétien, réussite économique et mauvaise conscience2o ? Ces apories hantent les penseurs libéraux. Elles caractérisent plus généralement un siècle en proie à des bouleversements économiques et sociaux sans précédents. D'autre part, le statut juridique des femmes mariées les installait dans la dépendance de leurs époux: ici surgit une nouvelle contradiction entre les nouvelles fonctions sociales des femmes et leur statut de sujétion. De même, on pouvait se demander si ces responsabilités accrues n'appelaient pas de nouveaux droits politiques. Autrement dit, pouvait-on durablement cantonner ces consommatrices dans une définition étriquée de la citoyenneté? Telles sont les interrogations que soulève ce premier chapitre. Observons, enfin, qu'à l'image des contributions suivantes, le texte de Françoise Orazi atteste de la fécondité d'un regard critique sur l'histoire de la consommation. Non seulement ce champ se situe au confluent de diverses disciplines susceptibles d'en proposer de multiples éclairages, mais son étude renouvelle nombre de problématiques. Ainsi Philippe Vervaecke est-il en mesure de nous proposer une lecture originale de l'histoire de la Primrose League. Cette organisation politique qui prônait la défense de la couronne, de l'empire et de la religion, eut pour vocation de fournir un ancrage populaire et féminin au parti conservateur à partir des années 1880. L'auteur s'interroge
20 S'agissant des tentatives laborieuses pour « moraliser le marché », voir la très riche réflexion de G. R. Searle, Morality and the Market in Victorian Britain, Oxford: Oxford University Press, 1998. 17

sur les répercussions du développement de la consommation sur les pratiques et les discours relatifs à ce domaine de la sociabilité victorienne. A ses yeux, l'évolution de la consommation féminine, dont Françoise Orazi traite dans son texte, conduit à une interrogation sur la définition de la citoyenneté masculine confrontée à l'intrusion de valeurs féminines au cœur même d'une sphère réputée spécifiquement masculine. En outre, on voit resurgir l'opposition entre dissipation patricienne et frugalité plébéienne, déjà à l'œuvre dans les réflexions d'un Bernard de Mandeville à l'orée du XVIIIe siècle. Au-delà du boycott du sucre dans le cadre des campagnes organisées par les avocates de l'abolition de l'esclavage, Philippe Vervaecke étudie l'enracinement identitaire et social de cette organisation partisane, mais aussi les stratégies de mobilisation imaginées par ses dirigeants. Il incombe à ces derniers de rappeler sans cesse la visée principalement politique du mouvement. Comme l'indique l'auteur, il « s'est fait l'apôtre de modes de consommation patriotiques et moraux dont l'objectif était, d'une part, de favoriser une meilleure inclusion des producteurs britanniques ou coloniaux sur le marché intérieur et, d'autre part, de favoriser auprès du petit peuple Tory le sens de l'épargne et de la tempérance». Quelles relations entretenir avec les commerçants qu'il s'agit de gagner à la cause de la League en s'interdisant tout ostracisme? Tel fut l'un des principaux défis que ce mouvement dut relever. Au demeurant, une proportion significative des représentants de cette profession trouve aisément sa place au sein de l'organisation, soit en raison de sympathies conservatrices, soit du fait de leur dépendance des modes de consommation féminine. L'auteur considère que les manifestations festives et les rétributions symboliques caractéristiques de la League en font un objet de consommation à part entière. Il met de surcroît en lumière l'articulation entre les activités de cette organisation et l'un des débats qui occupent le devant la scène politique à la fin du XIXe siècle, à savoir 18

l'affrontement entre libre-échangistes et protectionnistes. Aux tenants d'un patriotisme économique, voire d'une xénophobie, aux dimensions du Royaume-Uni et de son empire, s'opposent les inconditionnels du credo libéral antiimpérialiste. Dans le cadre d'une réflexion qui procède de l'histoire politique et de I'histoire culturelle, Trevor Harris s'interroge sur l'entreprise de propagande impériale que représenta l'éphémère Empire Marketing Board entre 1926 et 1933. Dans ce chapitre, le concept d'exclusion s'applique à l'identité nationale dont le gouvernement du RoyaumeUni tente de redéfinir les contours afin de resserrer les liens entre la métropole et les pays membres de l'empire. Ce qui impliquait notamment que les pratiques de consommation se soumettent à des impératifs politiques. Au moyen de thèmes publicitaires tels que le progrès et le patriotisme, il s'agit de modifier le comportement des consommateurs britanniques. Sur le plan politique, le désaccord entre travaillistes et conservateurs est total. Les premiers demeurent d'ardents libre-échangistes, tandis que les
seconds voient dans le protectionnisme - entendu au sens de la préférence impériale - un remède à la crise et au chômage

de masse persistant. Sur le plan économique, l'exaltation du lien impérial s'inscrit dans un contexte de dégradation constante des échanges extérieurs de la première puissance mondiale et de fermeture progressive des marchés. En effet, l'entre-deux-guerres correspond à la montée en puissance de régimes politiques acquis au protectionnisme, voire à l'autarcie, à l'image des nazis21. Comme le note Trevor Harris, la solution finalement retenue par les conservateurs, au pouvoir de 1924 à 1929, représente un compromis entre protectionnisme et libre21 Sur ce point voir notamment Harold James, The End ofGlobalization - Lessons from the Great Depression, Harvard: Harvard University Press, 2002, pp. 101-167.

19

échangisme. Par ailleurs, l'originalité du projet consiste à promouvoir les intérêts des producteurs ainsi que ceux des consommateurs. Il revient à ces derniers de soutenir la cause de l'empire en choisissant les produits britanniques ou en provenance de l'empire de préférence à ceux qui proviennent d'autres pays. La morale patriotique devait donc prendre le pas sur la simple optimisation du rapport qualité prix. Choisir un produit de l'empire devenait, pour ainsi dire, un geste citoyen. Cette tentative de mobilisation nationale au service d'une «bonne» cause rappelle évidemment la propagande relative à la conscription lors de la Grande Guerre et anticipe sur les manifestations d'unité nationale qui abondent lors de la Seconde Guerre mondiale. Dans cette optique, un critère qualitatif supplémentaire confère à l'acte d'achat une dimension citoyenne. Il s'agit donc clairement d'une démarche analogue à celle que prônent actuellement les zélotes de la consommation éthique. Observons que la modification du comportement des ménagères est une priorité. Les menées de l'Empire Marketing Board se heurtent à 1'hostilité des agriculteurs britanniques qui y voient l'apologie de la concurrence déloyale. De surcroît, elles ne contribuent guère à surmonter la brouille persistante avec certains dominions relativement au montant des droits de douanes perçus par le Royaume-Uni sur les produits importés des pays membres de l'empire. D'ailleurs les marchandages aussi musclés que laborieux auxquels se résume la conférence d'Ottawa en 1932 n'aboutissent nullement à faire de l'empire une zone de libre-échange22. Sans doute le fiasco de l'entreprise de formatage patriotique des consommateurs britanniques tient-il également à l'incapacité de ses dirigeants d'apporter des
Le retour du Royaume-Uni au protectionnisme sera effectif aux termes de l'[mport Duties Act de février 1932 qui clôt la parenthèse libre-échangiste ouverte en 1846 avec l'abrogation des lois sur l'importation des céréales. 20
22

preuves tangibles et convaincantes de son efficacité. On les voit fustiger le « collectivisme matérialiste continental» à laquelle l'identité britannique serait foncièrement étrangère. Cependant, ce que Trevor Harris qualifie de «vision paternaliste d'un empire que l'on pouvait encore mettre au service de la cohésion sociale », un empire source de bienfaits d'ordre biologique, patriotique et esthétique, ne paraît guère plus glorieux. Sans doute la promotion de l'identité nationale au moyen de l'image fixe et animée participe-t-elle de l'essor de l'interventionnisme étatique caractéristique du XXe siècle. Ce basculement s'accélère après 1945 lorsque John Maynard Keynes détrône pour quelques décennies Richard Cobden, la figure tutélaire du libre-échangisme. Il devient de ce fait l'oracle de la politique macroéconomique jusqu'au retour en force des paradigmes du libéralisme sous le règne de Margaret Thatcher. L'une des obsessions avouées de celle-ci sera de libérer citoyens et consommateurs britanniques de l'emprise de l'État. Bien entendu ses détracteurs ne cesseront de dénoncer les méfaits d'une nouvelle entreprise de propagande. Al' orée du XXIe siècle, le débat sur la responsabilité sociale et morale du consommateur, mais aussi sur les limites de sa liberté, n'a rien perdu de son actualité. Les chapitres quatre et cinq sont dévolus à une double réflexion sur les rapports entre classe ouvrière et consommation. Dans les années 1920 et 1930 auxquelles le texte de Gilbert Millat est consacré, on peut considérer schématiquement que deux cas de figure extrêmes coexistent. D'une part, les ouvriers qui conservent leur emploi tout au long de la période voient leur niveau de vie augmenter en raison de la baisse des prix. Cette augmentation est en particulier remarquable dans le sud de l'Angleterre où s'installent les nouvelles industries telles que l'automobile ou l'électro-ménager. Au contraire, les ressortissants du nord de l'Angleterre, où les industries 21

traditionnelles telles que les chantiers navals ou les charbonnages subissent la crise de plein fouet, sont les plus durement atteints par le chômage. En dépit de la montée en puissance des dispositifs d'indemnisation, les conditions de vie de ces derniers se dégradent durablement dès lors qu'ils ne disposent plus de revenus réguliers conséquents. L'ostracisme dont ils souffrent s'assimile à la privation d'une liberté, celle de consommer. Au grand désarroi d'intellectuels de gauche comme le romancier George Orwell, non seulement ces bras inutiles ne militent guère pour une révolution qui s'attaquerait aux fondements de l'exploitation capitaliste du travail, mais ils s'efforcent principalement de s'adapter à leur déchéance relative. Rappelons que le fiasco de la grève générale de 1926 avait sonné le glas de l' « action directe» (direct action), cette version britannique de l' anarcho-syndicalisme. La confédération des syndicats, le Trades Union Congress n'avait soutenu qu'avec réticence les revendications des mineurs dirigés par les extrémistes de la Miners' Federation of Great Britain23. Désormais les conflits sociaux se règleront à nouveau sur le terrain syndical, par la négociation avec le patronat. De surcroît, le National Unemployed Workers' Movement d'inspiration communiste ne rassemblait qu'une minorité de sans-emplois. Dans ces conditions, la lutte pour l'emploi et pour la défense du pouvoir d'achat constituent des priorités. A travers l'étude du statut de consommateur des chômeurs de l'entre-deux -guerres, Gilbert Millat s'efforce tout d'abord de cerner les manifestations quotidiennes de cette forme d'exclusion, au-delà des stéréotypes qu'ont
23

S'agissant, par exemple, d'Arthur Cook, le secrétaire du syndicat des

mineurs, on peut se reporter à Gilbert Millat, « Le lion et la licorne Conflits sociaux dans les charbonnages britanniques de l' entre-deuxguerres: le regard des dessinateurs de presse» dans Gilbert Millat (dir.) Images de conflits, conflits d'images - Approches iconographiques de la civilisation britannique, Rennes: Presses Universitaires de Rennes, 2002, pp. 53-99. 22

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