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Constantinople

De
320 pages
Ce livre est le fruit de recherches et de documentation sur les Mille Ans d'une société attachante, tumultueuse et passionnée. Il s'agit d'un livre d'Histoire inconnu du plus grand nombre qui remet en pleine lumière l'existence d'une grande métropole européenne édifiée jadis sur les rives du Bosphore, fille de Rome et petite-fille de la Grèce, un Empire dont Constantinople fut à la fois la volonté, le coeur et l'âme.
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CONSTANTINOPLE
La perle du Bosphore

www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo. fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00174-2 EAN : 9782296001749

Jean CASTRILLO

CONST ANTINOPLE
La perle du Bosphore

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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A MES AMIS JOCELYNE LEBEAU JEAN-FRANCOIS SIMON

A MES MAITRES AUGUSTE BAILLY LOUIS BREHIER GILBERT DAGRON CHARLES DIEHL ALAIN DUCELLIER

A MON INSPIRATEUR ET INITIATEUR MICHEL ROSTOVSEF

PREFACE J'ai toujours été un dévoreur de livres et la magie des mots me possédera jusqu'à ma fm. J'aurai pu devenir poète, romancier, dramaturge si j'en avais eu la volonté. Elle m'a toujours manquée par incapacité personnelle et par paresse. J'ai beaucoup écrit dans tous les sens et cela fut toujours inutile. Seule, mon insatiable curiosité de connaître, de savoir, m'aura servi de moteur tout au long de mon existence et c'est elle qui m'a certainement aidé à vivre au milieu d'un monde dont j'ai subi le matérialisme sans m'y fondre jamais. J'ai d'ailleurs toujours vivement apprécié ce qui paraissait aux yeux de beaucoup parfaitement inutile, étant moi-même un être bien souvent incapable de servir à quelque chose qui soit considéré comme un progrès ou un profit. Autant dire que je suis la parfaite antithèse du modernisme, du négatif de sa photographie. J'ai donc décidé, à soixante-seize ans, de composer une œuvre parfaitement inutile qui ne servirait à rien sinon à être publiée par un éditeur possédant un mental semblable au mien. En somme, lui et moi, deux électrons libres, invisibles aux yeux des mortels. Une sorte de bouteille jetée à la mer avec un message enfoncé à l'intérieur qui ne serait adressé qu'au hasard. Voilà ce que représente le manuscrit que je viens d'achever. Pour bien faire comprendre ma démarche, je me référerai à Stéphane Mallarmé qui, toute sa vie durant, courut après un Grand Œuvre qui ne vit jamais le jour. Celui-là reste un de mes maîtres à penser, peut-être le plus cher, car je garde de lui l'image touchante et digne d'affection d'un alchimiste authentique, acharné à produire la pierre philosophale et ne gardant, dans son creuset, qu'une impalpable poussière uniquement estimée de quelques préparateurs initiés qui ne la délivrent qu'aux patients avertis. Voilà pourquoi j'ai toujours porté une attention particulière, qui ne s'est jamais démentie tout au long de ma vie et dès mon plus jeune âge, aux sociétés disparues, aux civilisations anciennes. Coureur acharné du 10 000 mètres de mon association sportive, ailier droit véloce de l'équipe de foot du lycée, je sacrifiais juvénilement sur l'autel des apparences sociales mais j'étais surtout l'adepte secret des salles antiques du musée du Louvre vers lesquelles je me précipitais les jeudis "où il n'y avait pas sport". Avec les Grecs, les Romains et, en remontant plus haut dans le temps, les Perses, les Assyriens, les Sumériens, les Egyptiens, j'étais chez moi, je me sentais à mon aise. Leur histoire était la mienne. Il y avait aussi, dans le Dictionnaire Larousse de ma grand-mère, toutes ces pages historiques dans lesquelles je piochais inlassablement de A jusqu'à Z, planqué dans un coin de la cuisine, le jour de grande lessive, lorsque ronronnait sur le feu, pour monter dans le champignon et retomber sur le linge, l'eau bouillante au parfum javellisé. Parmi

toutes ces aventures d'un autre âge, j'avais repéré celle de l'Empire romain d'Orient, cursivement indiquée d'ailleurs et dont émergeait, tel un mystérieux palimpseste, une longue liste de souverains qui commençait par Constantin, fondateur de Constantinople et se terminait, mille ans plus tard, par un autre Constantin, Xlème du nom, disparu au combat mené contre les assiégeants ottomans sous les murs de la capitale impériale, bientôt saccagée par l'Islam après avoir été pillée auparavant par les chrétiens occidentaux. De cette kyrielle de noms, portés par des personnages totalement obscurs pour un gamin de l'école primaire, émergeaient quelques potentats affublés de qualificatifs énigmatiques issus du grec: les Constantin Pogonat, Copronyme ou Porphyrogénète, Justinien Rhinotmetos, Nicéphore le Logothète, Léon le Khazar etc., etc. Je me souviens aussi d'un rapide échouage dans le monde mystérieux de Byzance avec la connaissance d'un couple de légende. Cela se passait lorsque j'avais douze ans dans une villa des bords de Marne chez des amis de mes parents qui possédaient une bibliothèque étonnante à mes yeux alors que les adultes discouraient dans le jardin après un repas dominical copieusement arrosé. Je plongeais dans les rangées de livres sagement alignés sur les étagères avec d'innombrables reliures romantiques enveloppant dans leurs ciselures raffinées l'essentiel des œuvres du XIXèmesiècle; leurs propriétaires en étant des amateurs avisés. On y trouvait également toutes sortes de littératures baroques aussi échevelées et imaginatives les unes que les autres n'ayant pu séduire que des esthètes décadents comme il s'en trouvait souvent chez les rentiers oisifs de la Belle Epoque. Ce fut dans un exemplaire richement enluminé de couleurs comparables à celles que l'on voit s'étaler sur les mosaïques de certains sanctuaires romans, miraculeusement préservés, que je fis connaissance avec l'empereur Justinien et son épouse Théodora dont un romancier vaguement historien relatait la vie somptueusement tumultueuse. Plus tard, je les ai retrouvés, campés magistralement, tous deux, dans leur magnificence hiératique et protocolaire, entourés de leurs suites souveraines dans un sanctuaire de la ville de Ravenne. Cet homme et cette femme, surgis de la nuit des temps, ont laissé dans mon cœur une empreinte indélébile. Ils furent toujours pour moi étonnamment présents, plus vivants que mes vivants de l'heure. Le dernier fait que je dois souligner, car il est essentiel pour éclairer ma démarche, fut ma rencontre avec le "Byzance" d'Auguste Bailly (Editions Arthème Fayard). C'était dans les derniers jours de juin 40. Paris, récemment occupé par les troupes allemandes, était 8

vidé de la plupart de ses habitants et mes parents s'étaient enfuis comme tant d'autres; j'étais rentré le premier d'une étonnante pérégrination qui m'avait conduit jusqu'à Cholet et ce fut dans une note parue dans la revue Comoedia que j'avais lu la publicité faite à ce livre. Je courus chez Arthème Fayard qui se trouvait en contrebas de la ligne du chemin de fer de Sceaux. Le magasin de vente fonctionnait et je repartis chez moi avec ce précieux livre broché qui m'enseigna, en un tour de main remarquable, les mille années d'une Histoire passionnante pourtant ignorée du plus grand nombre: depuis qu'en 1453 les Turcs osmanlis y mirent un point final en ensevelissant la mémoire de Constantinople sous les édifices d'Istanbul. Durant la période cruciale de l'Occupation, le Byzance d'Auguste Bailly m'aida à subsister et, comme par hasard, j'acquis également la Vie de Stéphane Mallarmé par Henri Mondor, le célèbre chirurgien. L'alchimie byzantine et la magie du verbe mallarméen furent mes deux anges gardiens dans les vicissitudes de la guerre: combats, captivité, prisons et, plus tard, les meilleurs antidotes contre les poisons de la banalité routinière de ma vie professionnelle. Et maintenant que je suis entré dans le crépuscule de mon temps, c'est dans une civilisation étouffée depuis cinq siècles que je me retrouve à mon aise. N'étant pas historien, il ne s'agit donc pas pour moi de faire de l'Histoire. Ce n'est pas ma vocation. Il importe, pour l'amateur éclairé que je suis, de témoigner d'une société qui, à bien des égards, est la mienne en pensée comme en actes. Me serais-je trompé de siècle? Ai-je été parachuté dans le XXèmeuniquement pour en arriver au début du XXlème à achever ma démarche? Mais pour qui? Il s'est trouvé, un jour, qu'une amie très chère a eu la chance de se retrouver à Istanbul et de visiter Sainte-Sophie devenue musée après avoir été mosquée. Elle n'a rien reconnu de ce qui fut mille ans d'Histoire. C'est donc beaucoup grâce à elle, sans qu'elle puisse le savoir, que j'ai été poussé à témoigner en faveur d'une grande civilisation millénaire qui fut une réalité historique enrichissante pour la mémoire humaine. Qu'il me soit donc permis dans cette préface d'esquisser rapidement l'Histoire du millénaire byzantin pour que le lecteur non informé sache dans quel cadre la société byzantine qui fait l'objet de ce livre a évolué au cours des siècles. L'Empire romain, maître de l'Europe connue de l'Antiquité, c'est-à-dire de tout le pourtour du bassin méditerranéen, est l'héritier incontestable et incontesté des principes civilisateurs indo-européens et de la spiritualité grecque, depuis le principat d'Auguste jusqu'au début de ce que nous appelons communément l'ère chrétienne. Certes, cet empire a déjà traversé de grandes crises intérieures et subi de fortes pressions venues de l'extérieur de ses frontières. Cependant au début du IVème siècle, 9

l'empereur Constantin ouvre une nouvelle période de l'histoire et de la société romaines en instaurant le christianisme comme religion d'Etat. Cette transformation profonde de la spiritualité religieuse antique constitue en fait une véritable révolution: les dieux disparaissent, un Dieu unique prend leur place. Constantin marque le coup en faisant surgir de terre une seconde capitale. L'antique colonie grecque de Byzance devient la ville nouvelle de Constantinople, sorte de double de Rome sur les rives du Bosphore dont la position géographique permet de dominer la menace que fait peser en Orient l'ennemi séculaire de l'Empire romain: le Perse sassanide. Le génie visionnaire qui anime l'empereur Constantin a compris qu'à son époque une unité totale politique est impensable et que Rome et Constantinople forment deux organisations administratives différentes; la première dirigeant la partie occidentale de l'Empire, la seconde sa partie orientale. Jusqu'au milieu du Iyème siècle, malgré le déclin politique de Rome et une montée en puissance de la nouvelle capitale du Bosphore, l'Empire est bicéphale avec des articulations organiques qui se complètent. C'est lorsque Théodose le Grand procède dans son testament à la séparation des deux parties de l'Empire que la divergence de leurs destinées devient une réalité politique en 395 au décès du dernier souverain unitaire de l'Empire romain. D'ailleurs, dès la moitié du Iyème siècle, Constantinople est la capitale de fait d'un État unique qui comprend la partie est des Balkans, avec le Danube comme frontière septentrionale, les îles de la Méditerranée Orientale, l'Asie Mineure, la Syrie, la Palestine et l'Egypte. Alors que l'Empire romain occidental va crouler sous le poids des invasions germaniques et que Rome, elle-même, succombe en 476, l'Empire romain d'Orient lutte victorieusement contre les Ostrogoths, les Wisigoths et les Yandales. Résistance d'autant plus remarquable que le christianisme devenu religion d'État est en proie à diverses hérésies religieuses, arianisme, nestorianisme, monophysisme, condamnées par différents conciles. C'est surtout en Égypte et en Syrie que les populations supportent mal la domination d'une capitale lointaine et deviennent les pôles de cristallisation de séparatismes larvés. Il est vrai que les souverains d'alors ont la chance de tenir en main une société dont les structures économiques et sociales ont été mieux préservées qu'en Occident. Ce qui va permettre au dernier grand empereur authentiquement romain, d'assurer d'une manière à peu près satisfaisante, de 527 à 565, l'unité intérieure de la société byzantine et de reconquérir une partie des provinces occidentales perdues. Justinien réoccupe la partie occidentale des provinces balkaniques et reprend aux Yandales et aux Ostrogoths l'Afrique du 10

Nord et l'Italie. Les troupes byzantines s'installent également dans l'Espagne méridionale. Ces grands succès furent remarquablement opérés malgré une terrible épidémie de peste ainsi que de grands tremblements de terre qui éprouvèrent particulièrement la Syrie et sa capitale, Antioche, qui ne devait jamais se relever tout à fait de ses ruines. Nos lecteurs verront, en parcourant ce livre, combien la société byzantine devait rester considérablement imprégnée de l'œuvre culturel1e, religieuse et juridique de ce grand personnage que fut Justinien, aidé, il est vrai, par une pléiade d'excellents généraux, de très grands juristes, d'éminents hommes d'Eglise et surtout par la parfaite collaboratrice que fut, pour le souverain, l'impératrice Théodora sa femme. D'ailleurs, l'éclat de ce règne fut grandement facilité par une situation à peu près stable sur les frontières orientales de l'Empire où les troupes byzantines contenaient les Perses sassanides au-delà de l'Euphrate. A la fin du règne de Justinien, les premières années du Vllèmesiècle voient la situation s'assombrir. L'expansion slave en Europe Centrale fait pression sur les frontières balkaniques puis s'organise en masse de manœuvres, encadrées par un peuple turc, les Avars, qui ont installé leurs camps en Pannonie (puszta hongroise actuelle). C'est une époque de grands troubles intérieurs, principalement en Orient où les populations autochtones se rebellent contre le pouvoir central. Au moment où l'exarque byzantin de Carthage en Afrique du Nord, Héraclius, prend le pouvoir à Constantinople, Slaves et Avars déferlent dans la péninsule balkanique jusqu'au Péloponnèse et en Orient, les Perses s'emparent de la Syrie et de la Palestine, puis de l'Égypte. Héraclius, avec l'aide de l'Eglise orthodoxe qui lui apporte de grandes ressources, remet sur pied une forte armée et reconquiert, avec elle, l'Arménie, la Mésopotamie et l'Egypte, puis met les Perses à genoux en 628. Mais six ans après, les Arabes, conduits par le calife Omar, s'attaquent à la Syrie et s'en emparent. Ce sera ensuite le tour de la Palestine. Certes, les armées byzantines résistent tant qu'elles peuvent mais les indigènes coopèrent avec l'envahisseur musulman qui continue sa progression sous les successeurs d'Héraclius. Il atteint l'Asie Mineure et l'Afrique à la fm du Vllème siècle et le début du VIllème voit les sectateurs de Mahomet prendre Carthage en 698 et l'Espagne wisigothique tombe après l'Afrique du Nord. En Europe, les Slaves sont maîtres de la péninsule Balkanique après s'être libérés du joug avar et une nouvelle ethnie turque, les Bulgares, fait son apparition au-delà du Danube dans la plaine de Sofia. Malgré tout, en 678, s'est tenue une bataille décisive sous les murs de Constantinople que les Arabes perdent, tant le courage de la grande métropole puissamment fortifiée fut héroïque. Le verrou byzantin tient le coup et Il

interdit ainsi aux musulmans de pénétrer dans les Balkans. (Quelques années plus tard, les Francs de Charles Martel en feront autant à Poitiers ). Bien entendu, on peut dire que cette époque troublée qui dure tout le VIIèmesiècle met un terme à la "romanité" de l'Empire. Les structures géopolitiques sont profondément modifiées ainsi que la gestion administrative et militaire. On peut également dire que l'idéologie sociale, elle aussi, n'est plus romaine. C'est réellement l'Empire byzantin qui commence avec les empereurs isauriens dont le premier, Léon III (717-741), a été le maître d'œuvre de la résistance hellénique durant le siège de la capitale. S'appuyant et parachevant la reconversion des provinces dans le cadre de l'administration des thèmes militaires, Léon l'Isaurien fait de Byzance un Etat dont les forces vives s'appuient sur le bastion de l'Anatolie en Asie Mineure. Une dynastie à la main de fer instaure l'indiscutable "dominante hellénique" sur les provinces sauvegardées et sa prise de position contre le culte des Images dans l'Eglise orthodoxe, exprime surtout sa volonté d'assurer une unité spirituelle sans faille. Ce pouvoir, quasi dictatorial, permet, en 717, de faire échec une nouvelle fois à l'offensive musulmane sur Constantinople et, en 740, l'armée byzantine inflige à un grand rezzou arabe une retentissante défaite à Akroïnon en Asie Mineure. Sous le successeur de Léon III, Constantin V (741-775), s'achève le recentrage décisif de l'Empire byzantin sur les Balkans et l'Asie Mineure. Grand homme de guerre et habile tacticien, ce souverain défend l'empire durant tout son règne avec un acharnement qui ne se démentit jamais jusqu'à sa mort. Les Bulgares, notamment, subirent une lourde défaite à Anchiale sur les bords de la mer Noire dont ils eurent du mal à se relever. Constantin V qui faisait preuve d'une profonde lucidité comprit aussi que le destin de Byzance ne se tenait plus en Occident. Si l'on voulait sauver Constantinople pour de longs siècles, il fallait quitter l'Italie, intenable. Les dernières troupes grecques évacuèrent l'exarchat de Ravenne sur l'Adriatique en 751 et, c'est au Franc Pépin le Bref, fils de Charles Martel, que le pape Etienne II demandera du secours contre les envahisseurs lombards, sectateurs de l'hérésie arienne. Le début du VIIIèmesiècle va voir la montée en puissance de l'Empire carolingien en Occident et celle du califat abbasside de Bagdad en Orient et Byzance parait faire piètre figure. Les successeurs immédiats de Constantin V compromettent, en partie, l' œuvre de ce grand souverain. Les pirates arabes, venus d'Afrique et d'Andalousie, ravagent les côtes dalmates et s'emparent de la Crète; les émirs de Tunisie entament la conquête de la Sicile et 12

l'on voit même un ultime rezzou arabe s'emparer d'Ammorium, en Phrygie, au cœur de l'Anatolie. Si l'on ajoute que, dès 812, Byzance se vit obligée de reconnaître au Carolingien Charlemagne le titre impérial et que le khan bulgare Kroum ravagea la banlieue de Constantinople, on pourrait penser que l'Empire court encore à sa chute mais ce n'est qu'une apparence. En réalité, ces dures années du IXèmesiècle sont aussi celles où les forces vives de l'Empire, le petit et le moyen paysannat, connaissent leur apogée et lui assurent des ressources suffisantes pour organiser la contre-attaque qui est à la fois militaire et spirituelle. En 863, une nouvelle et grande victoire byzantine marqua la fin de l'offensive arabe en Anatolie. Et les saints Cyrille et Méthode entreprennent la conversion des Slaves au christianisme orthodoxe. Nous assistons alors à un grand retour de l'équilibre euro-asiatique de Byzance. C'est à la dynastie macédonienne, qui va régner près de deux siècles, que sera donné de refaire de l'Empire romain d'Orient la première puissance européenne puisque celui créé par Charlemagne en

Occident est, quant à lui, en train de se décomposer. Basile 1eT, son
fondateur, n'est qu'un roturier d'origine arménienne qui, après avoir assassiné l'empereur régnant, va devenir "basileus des Romains" et montrer une étonnante capacité de décision ainsi qu'une non moins stupéfiante lucidité politique. En Occident, il purge l'Adriatique du péril musulman et rétablit l'influence byzantine sur les côtes dalmates.

Les Arabes prennent Syracuse en Sicile mais Basile 1eT, en 876,
s'empare de Bari et reprend pied en Italie du Sud. Durant ses règne, le "Macédonien" grignota inlassablement la frontière abbasside en Orient et élimina, aux confins du haut Tigre, hérétiques pauliciens, ancêtres lointains de nos cathares 19 ans de du califat l'Etat des albigeois,

alliés de l'émir de Mélitène (Malatya). Sousles successeursde Basile1eT,
il sera donné à trois hommes de guerre, co souverains avec ceux de la dynastie macédonienne et pour ainsi dire de véritables dictateurs, de mener à bien les reconquêtes byzantines. Le Xèmesiècle est réellement le "Siècle d'Or byzantin" ; celui où sa civilisation rayonna sur toute l'Europe et entretint des relations intenses sur le plan commercial avec l'Orient, l'Inde et l'Extrême-Orient. Le premier, l'amiral Romain Lécapène (920-944) délivre Byzance en 926 de la terrible menace bulgare et mène une énergique politique navale. C'est sous la dictature de Romain Lécapène qu'un grand général arménien, Jean Corcouas, élargit les frontières byzantines en Syrie du Nord. Après lui, Nicéphore Phocas et Jean Tzimiskès seront les principaux acteurs de la "reconquête byzantine" qui rend successivement à l'Empire la Crète, Chypre, la Cilicie, Antioche, Damas et la Palestine du Nord. Il est aussi donné à 13

Tzimiskès de battre les Russes qui s'étaient répandus dans le territoire bulgare sous la direction du prince de Kiev, Sviatoslav. Les Byzantins en profitèrent pour annexer le royaume bulgare et récupérer la frontière du Danube. Cette grande œuvre byzantine atteint son apogée sous le règne de Basile II de la dynastie macédonienne qui s'avère digne des "dictateurs" précédents. Son règne couvre la période qui s'étend de 963 à 1025. Il est d'abord donné au jeune prince de mater de graves révoltes aristocratiques, puis d'affronter un dangereux soulèvement, dans les Balkans, des populations bulgares, macédoniennes et valaques. L'empereur mettra 32 ans pour y parvenir, mais cette lutte à mort se traduira par l'anéantissement total de la puissance bulgare et le retour à la "paix byzantine" des territoires occupés par les Serbes, les Croates, les Slovènes, les Roumains et l'actuelle Bulgarie jusqu'à la fin du XIIème siècle. Mais Basile, qui demeurera dans l'Histoire le "Bulgaroctone", le "tueur de Bulgares", fait également, durant tout son règne, rayonner l'influence de l'Empire romain hellénique aussi bien en Syrie qu'au Caucase. En Occident, les troupes byzantines remportent une série de victoires en Italie du Sud et entreprennent même un début de reconquête de la Sicile. Ce gigantesque effort militaire, cette apogée glorieuse de la société byzantine, cet unique exemple d'un empire unitaire, le seul alors de la chrétienté européenne, sont maintenus durant la majeure partie du XIème siècle alors que l'Occident n'est pas encore sorti de l'émiettement féodal. Certes, dès la mort de Basile II, il existe bien certains signes d'essoufflement. La Sicile n'est pas reconquise, Byzance piétine en Syrie et l'annexion de l'Arménie met en contact direct les Byzantins avec les Turcs seldjoukides qui sont entrés à Bagdad en 1025. Mais l'élan de prospérité est tel à Constantinople, carrefour incontournable de l'Occident avec l'Orient, qu'il naît une nouvelle classe sociale, une véritable bourgeoisie byzantine avide de paix pour s'affermir et accroître sa prospérité commerciale L'aristocratie foncière, quant à elle, accapare de plus en plus de terres dont la production est rentable. La grande perdante est la moyenne paysannerie sur laquelle reposait la grandeur militaire de l'Empire depuis la contre-offensive victorieuse du danger musulman et sur laquelle était également assise la fiscalité de l'Etat. Basile, le Bulgaroctone, ne s'était jamais marié. La couronne impériale sera alors portée successivement par son frère puis, par les deux nièces, trois personnages pittoresques mais assez falots, l'essentiel du pouvoir étant disputé entre les lettrés bourgeois et les grandes familles aristocratiques. Alors que le Xlème siècle, dans ses deux premiers tiers, avait vu se perpétuer la grandeur et la richesse 14

byzantine, son dernier tiers subit une ruine brutale. En 1071, les Turcs seldjoukides, de plus en plus entreprenants, battent et font prisonnier l'empereur Romain Diogène en Arménie, à Manzikert, et Bari, la dernière place grecque en Italie, tombe aux mains du Normand Robert Guiscard. Dix ans plus tard, monte sur le trône de Byzance un chef militaire, Alexis Comnème, issu d'une grande famille féodale, mais qui a le sens de l'État. Les Turcs seldjoukides, qui ont envahi l'Asie Mineure, fondent un sultanat dont la capitale est Iconium. Les Byzantins réussissent à les contenir et leur diplomatie manœuvre habilement entre les musulmans et les Croisés Occidentaux venus délivrer la Terre Sainte. En Europe, Alexis Comnène, s'appuyant sur la République de Venise devenue puissance maritime, repousse les attaques normandes en Albanie et en Epire. En 1092, Alexis Comnène écrase les Turcs petchenègues qui menaçaient de submerger les Balkans. Il faut reconnaître que le mouvement des croisades qui commence sous son règne va permettre aux grands seigneurs occidentaux de se tailler des principautés en Syrie comme en Palestine dans les territoires qui avaient appartenu à Byzance. Dès la seconde croisade en 1147, Byzance trouve des ennemis acharnés qui sont la République de Venise et l'Empire romain germanique. En effet, l'empereur Manuel Comnène s'efforce d'enrayer l'expansion de la Sérénissime république sur les côtes dalmates en arrachant à la Hongrie, la Croatie et la Bosnie. Il s'aliène également les souverains allemands en tentant de reprendre pied en Italie. D'ailleurs, à peine soumis, les sujets serbes se révoltent et, en 1176, le sultan de Konya (Iconium) inflige aux Byzantins le désastre de Myriokephalon. L'Empire romain d'Orient, à la fin du XlIème siècle, court de défaites en défaites. Les Turcs déferlent en Asie Mineure, les Normands sont sur les côtes dalmates. A peine soumis, les Serbes et les Bulgares se révoltent. En 1204, la quatrième croisade, qui a des prétentions politiques, des appétits économiques à l'encontre de l'Empire ainsi qu'une incompréhension religieuse déjà ancienne, au lieu d'aller en Egypte, se dirige sur Constantinople qu'elle prend et qu'elle pille. La ville est mise à sac et les trésors qu'elle contenait sont envoyés à tous les coins de l'Occident. Les Latins installent dans la capitale de l'Empire un Etat féodal qui sera toujours très faible mais durant les 50 années que les Occidentaux passeront à Constantinople, ils ruineront toutes les valeurs artistiques qu'elle contenait en laissant tout à l'abandon. La vraie puissance, c'est Venise qui se rend maîtresse des voies maritimes en mer Egée. Certes, les Grecs ne s'avouent pas vaincus. Trois pôles de résistance s'organisent durant la première moitié du Xlllème siècle. En Asie Mineure, la famille aristocratique des Laskaris, repliée dans la 15

ville de Nicée, tient tête aux Turcs installés dans l'Anatolie centrale et méridionale et les survivants de la dynastie Comnème, réfugiés dans le port de la Mer Noire, Trébizonde, maintiennent une principauté qui subsistera jusqu'au Xyème siècle. Enfin, un autre grand seigneur byzantin, Ange Doukas, résiste dans ses nids d'aigle d'Epire (Albanie), face aux Serbes et aux Francs. En 1261, le souverain de Nicée qui a ravi auparavant la couronne impériale aux Lascaris, Michel Paléologue, reprend Constantinople aux Croisés Francs et se montre un souverain remarquable, le dernier des très grands souverains grecs. Bien entendu, il sera incapable de restituer à Byzance sa grandeur passée et son éclat à Constantinople. Mais il consolide son Etat qui a pour centre la mer Egée. Ce qui lui permet de contenir le nouvel État bulgare et de soumettre l'Epire ; mais, surtout, il montre une activité diplomatique intense en s'alliant avec les Hongrois contre les Serbes, en dressant les Mongols de la Horde d'Or, installés en Ukraine et sur la Volga, contre les Bulgares, ceux de l'Iran contre les Turcs seldjoukides et l'Égypte mameluk contre les Mongols de Perse. Michel Paléologue entame des pourparlers avec la papauté pour rentrer en communion avec les Latins et détache le Vatican des intérêts du roi de Naples Charles d'Anjou, frère de saint Louis, qui s'était lancé dans une politique conquérante dans les Balkans. Les Grecs réussissent ainsi à le battre en Albanie et prendront une part non négligeable à l'insurrection des Siciliens contre les Angevins dont les Etats volent en éclat. Mais après la mort du dernier grand homme d'État byzantin, à la dimension internationale, en 1282, l'Empire n'est plus qu'un petit royaume grec. Dès 1300, les Turcs osmanlis sont quasiment maîtres de l'Asie Mineure et l'expansion serbe atteint Thessalonique et le golfe de Corinthe sous le tzar Étienne Douchan (1331-1355). En fait ce sont toutes les structures internes de Byzance qui croulent. Au cours du XIyème siècle, des mercenaires catalans, les Almugavars, appelés par un souverain grec pour contenir les Turcs, ne touchant pas leur solde, se révoltent et s'en vont piller la Thrace, la Macédoine et la Thessalie. Pendant ce temps, un prince paléologue dispute le pouvoir à son grand-père régnant et, ce qui reste de l'Empire, est en proie à une guerre civile qui profite aux Serbes comme aux Bulgares. Quant aux Turcs, après avoir pris Nicée en 1331, ils passent en Europe en 1354

et, en 1362 le sultan Murad 1cr entre dans Andrinople, où à 200
kilomètres de Constantinople, il établit le centre de son pouvoir. Réduit à sa capitale, à sa banlieue et à quelques places de Thrace et de Macédoine, dont Thessalonique est la seule notable, l'Empire n'a de véritable action qu'en Grèce où il s'emploie à éliminer la dissidence 16

épirote et les vestiges de la domination latine. Mais là encore, en Morée, il y a un Etat byzantin à peu près indépendant dont les souverains règnent à Mistra. En fait, c'est l'agonie de Constantinople qui commence. Le Turc est aux portes. Le sultan, Bajazet, menace même directement la capitale et Constantinople ne sera sauvée que par l'invasion de la Turquie d'Asie par un autre Turc, Tamerlan, qui détruit l'armée ottomane et fait prisonnier le sultan. Mais ce répit n'était que "le mieux" constaté avant la mort et le 29 mai 1453, Constantin Dragasès ne put opposer qu'une résistance désespérée au sultan Mehmet II El Fathi (le Conquérant). Au cours de l'ultime assaut, ce prince courageux mourut les armes à la main. La prise de Mistra, en 1460, et celle de Trébizonde, l'année suivante, enlevèrent aux Grecs tout pouvoir souverain comme allaient le perdre leurs frères balkaniques, bulgares, serbes, bosniaques, albanais; seules les provinces roumaines gardent encore un semblant d'autonomie. Les lecteurs de ce livre excuseront l'auteur d'avoir déroulé en quelques pages mille ans d'Histoire bien souvent ignorée de l'Occident et trop souvent décriée par ses propres historiens. Mais l'Europe Occidentale catholique du haut Moyen-âge comme les peuples qu'elle abrite ne peut se comprendre parfaitement que si l'Empire romain hellénique, ou d'Orient, est évoqué. C'est parce que, à l'Est de leurs limites, s'est dressée, durant des siècles, la résistance aux invasions islamiques que les nations européennes occidentales purent s'édifier; l'entrée en Europe Centrale leur étant interdite. C'est aussi grâce, en grande partie, à la civilisation byzantine que la culture de l'Antiquité fut préservée et que se déploya la Renaissance italienne et avec elle l'aube des temps modernes. Il nous est donc permis, et c'est peut-être un devoir que nous allons remplir, d'entrer dans la vie de Byzance pour mieux nous connaître nous-mêmes. PARIS le 14 JUIN 2001

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CONSTANTINOPLE "LA PERLE DU BOSPHORE" AYANT PROPOS Comme son nom l'indique, Constantinople veut dire en grec "la ville de Constantin" : CONSTANTINOPOLIS. C'est cet empereur romain qui décida de donner au vaste complexe politique et géographique dont il était le maître une seconde capitale, Rome restant la première. Pourquoi cet acte fondateur? Constantin s'est converti au christianisme et il consacra la foi chrétienne comme religion d'État tout en laissant à ses sujets le droit de célébrer les anciens cultes. Exceptionnellement intelligent et fin politique, Constantin s'est également montré un visionnaire de génie. Il a, en effet, joué le christianisme gagnant parce que les territoires africains et moyen-orientaux de l'Empire romain étaient, à son époque, les plus riches et les plus peuplés, l'Afrique du Nord, l'Egypte, l'Asie Mineure, la Syrie-Palestine en majorité christianisées et, à part Rome, les grandes métropoles étaient Carthage, Alexandrie, Antioche. Certes, il existe déjà au Iyème siècle de nombreuses communautés chrétiennes en Occident et Rome reste la YILLECAPITALE par excellence mais le christianisme est loin d'être répandu en Europe comme en Asie. Il reste cantonné dans les villes et à Rome même, les grandes familles patriciennes très allergiques à la nouvelle religion imposée par le pouvoir et les campagnes de la partie occidentale de l'Empire romain sont en très grande majorité entièrement paganisées. D'ailleurs, le mot latin "paganus" qui deviendra plus tard en français "paysan" garde en fait la trace profonde des anciennes croyances puisqu'il signifia également "païen". D'ailleurs, lorsque l'élite patricienne se réclame ouvertement des dieux "anciens" elle le fait plus par conviction philosophique que par conviction religieuse. Quant à Constantin, il a vraiment conscience qu'il ouvre une nouvelle ère de l'Empire romain universel, cette fois-ci voulue par Dieu et non par "les" dieux. Dans sa pensée, cela mérite la fondation d'une nouvelle capitale non pour remplacer Rome mais pour lui servir de trait d'union entre l'Orient et l'Occident. C'est donc en novembre 324 que Constantin décide de fonder sa ville sur l'emplacement d'une ville grecque, port marchand de moyenne importance dont les habitants commerçaient depuis longtemps avec les peuples bordant le pourtour de la Mer Noire ainsi qu'avec l'intérieur de la péninsule des Balkans. Constantin débaptise Byzance en tant que nouveau fondateur et lui dessine un vaste et

ambitieux périmètre. Dès 325, la plupart des grands travaux publics sont lancés. L'on procède à une gigantesque mobilisation d'architectes et d'ouvriers sur tout le territoire de l'empire. On lève des impôts exceptionnels et l'on rafle dans les bâtiments publics et les temples païens les statues et les trésors qui y sont accumulés. Tout cela pour orner la ville nouvelle. Ainsi Constantinople va coûter très cher à tous les citoyens romains mais l'empereur veut, avec opiniâtreté, une capitale d'une ampleur exceptionnelle qui aura pour vocation première de souder étroitement l'Occident à l'Orient et pour destin géopolitique d'opérer la fusion de la romanité et de l'hellénisme. En cela son fondateur ne se trompe pas. Constantinople va rester jusqu'au milieu du Moyen-âge la plus grande métropole du monde occidental. Seule, Bagdad, capitale des califes abbassides, pourra rivaliser avec elle au Moyen-Orient. La superficie, projetée en 324, est trois fois celle de la Byzance grecque. Les architectes édifient, en premier, les fortifications puis les édifices publics et, en dernier lieu, les maisons patriciennes. Tout cela dura dix ans, mais les douze premiers mois furent ceux où l'on bâtit d'une manière frénétique. En une année, l'on achève les murailles terrestres et maritimes, le Palais impérial, les grandes avenues bordées de portiques, la loge impériale à l'Hippodrome, le Forum, certains sanctuaires dont l'église des Saints Apôtres et probablement les fondations de Sainte Sophie. Après la dédicace du Il mai 330, date officielle d'ailleurs sujette à caution, l'on peut dire que, pour l'essentiel, tout est en place: l'ensemble du Grand Palais (Chalcé, Daphné et peut-être la Magnaure), le Sénat, l'Hippodrome dans sa totalité, les bains de Zeuxippe et tout un décor de statues enlevées des temples ou des édifices publics des autres villes de l'empire. Le fils du fondateur, Constance II, parachève l'embellissement de la ville en complétant son décor. On sait que Sainte Sophie fut inaugurée à la fin de son règne en 360. Toutes les traditions nous rapportent, qu'en dépit des très grands efforts déployés par le fondateur: exonérations d'impôts, privilèges de toutes sortes, il s'en fallait de beaucoup, trente ans après sa mort, que l'ensemble du périmètre de la nouvelle métropole fut convenablement peuplé. Il est vrai que Constance, puis son neveu Julien, et ensuite le général Valens, devenu empereur, ne crurent pas tellement à l'avenir de la "Nouvelle Rome" comme l'on commençait à nommer Constantinople. Constance y réside fort peu durant son règne car il a fait d'Antioche de Syrie son quartier général face aux Perses, ennemis tutélaires de Rome en Orient. Il partira ensuite à Sirmium, dans les Balkans, après l'assassinat de son frère Constant qui intriguait contre lui et enfin à Rome lors de l'usurpation de Magnence qui s'était fait proclamé 20

empereur en Gaule. Ce n'est donc pratiquement qu'à la fin de son règne, en 359, qu'il réintègre Constantinople pour y mourir deux ans après. On l'ensevelit à côté de son père dans la basilique des Saints Apôtres qui allait devenir le "Saint-Denis" des empereurs byzantins. On peut dire que c'est durant les trois dernières années de son règne que Constance, qui se méfie de l'Occident et de Rome qui ont soutenu contre lui Maxence puis Julien, reporte toute son attention sur Constantinople et la rend, administrativement, l'égale de Rome. Après la frénésie de bâtir de son père, c'est celle du peuplement. En trois ans, patriciens et hauts fonctionnaires viennent habiter, sur ordre exprès, les grandes résidences privées et publiques et le peuple, attiré par des privilèges et des exemptions de toutes sortes, remplit les habitations de divers quartiers. Durant le court règne de Julien puis sous celui de Valens, il ne se construit rien d'important et le peuplement urbain est freiné. Julien est plus favorable au paganisme qu'au christianisme et se méfie de Constantinople. En outre, il est particulièrement absorbé par la lutte contre les Perses. Seule une nouvelle installation portuaire portera son nom. Quant à Valens, il est, lui aussi, très préoccupé par les questions militaires notamment par la pression des populations gothiques sur la frontière du Bas Danube. Il mène cependant à bonne fin un aménagement vital pour la population de Constantinople, celui des adductions d'eau. En effet, un texte de l'époque dit: "Constantin, ta ville était ceinturée d'or mais mourait de soif. Cela désormais n'est plus". Ainsi, l'on édifie sous Valens de nombreuses fontaines municipales et l'on mène à bonne fin la construction de l'aqueduc qui alimentera désormais les édifices publics et les maisons patriciennes. Pour le peuple de la "Nouvelle Rome", l'eau que lui apporte Valens est plus précieuse que l'or et les statues dont Constance et avant lui son père avait été prodigue. C'est sous le successeur de Valens, lui aussi un militaire, l'empereur Théodose, que le visage de Constantinople se complète et se perfectionne; il restera quasiment intact avec simplement quelques modifications et agrandissements jusqu'au sac de la capitale par les Croisés et leur totale incurie durant leur occupation. Dès lors, une dégradation irréversible commencera pour s'achever à la chute de la ville en 1453 face aux Turcs Ottomans. Les sultans transformeront alors Constantinople à leur manière et Istanbul remplacera la "Perle du Bosphore". Après un demi-siècle d'existence, lorsque Valens était encore vivant, on aurait pu douter du destin de la "Nouvelle Rome" installée sur les rives du Bosphore. Constance II, Julien et Valens ne l'avaient pas définitivement consacrée dans les faits. Or, Théodose est un prestigieux soldat, un remarquable administrateur et un chrétien convaincu, tout à fait hostile au paganisme qui perd avec lui ce qui lui 21

restait de prérogative lorsque le nouveau souverain fait son entrée dans la capitale le 24 novembre 380 où il est accueilli par une foule en délire car il vient de la libérer de la peur des Goths. Il consacre définitivement Constantinople à l'orthodoxie chrétienne en condamnant à la fois le paganisme et l'hérésie arienne qui avait troublé tous les règnes précédents. A sa mort, en janvier 395, Théodose laisse un empire où Constantinople, devenue la capitale de l'Orient romano-hellénique, d'une partie de la péninsule balkanique et des îles de la mer Egée, est réellement l'équivalent de Rome. C'est alors que Constantinople est devenue vraiment impériale à partir de Théodose et encore plus sous ses successeurs immédiats qui vont voir l'Occident submergé par les invasions dites "barbares", Rome pillée puis dépeuplée et, pour finir, la maj esté impériale supprimée en Occident. Yers la fin du yème siècle, Constantinople sera véritablement unique capitale de l'Empire "romain" . C'est sous Théodose que la muraille constantinienne contient vraiment un urbanisme total mais, c'est sous son fils Arcadius et son petit-fils Théodose II que la ville explose réellement. La population grandit en vagues ininterrompues, déborde au-delà des murs. Aux précédentes initiatives impériales se juxtapose maintenant une multitude d'initiatives privées qui investissent pécuniairement dans de multiples constructions de villas, de maisons et d'immeubles. Durant tout le Vème siècle, l'on construit trois nouveaux forums avec leurs colonnades et leurs statues, emplacements publiques calqués sur ceux de Rome et répliques du forum constantinien. On édifie une nouvelle et grande enceinte avec de multiples tours de garde ainsi que des bains et des greniers à blé. Les fondations princières civiles ou religieuses prolifèrent et les initiatives privées modèlent désormais les quartiers de la ville. Bien entendu, l'accroissement démesuré de la population constitue de nouveaux faubourgs dans la banlieue européenne, hors les murs, ainsi que sur la rive asiatique du Bosphore. En 150 ans, Constantinople s'est accomplie.

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LA PERSONNALITE DE CONSTANTINOPLE Qu'est ce que Constantinople? Comment la défmir ?

La ville pensée et voulue par Constantin est devenue, comme il l'avait souhaité, une métropole prestigieuse en moins d'un siècle, la CAPITALE par excellence, celle dont la grandeur et les richesses vont éblouir et attirer, compte tenu de la déchéance de Rome pillée puis dévastée par les Barbares, l'ensemble du monde connu. La puissance politique qu'elle incarne, la foi religieuse dont elle est imprégnée, son rayonnement culturel et artistique priment du yème au XIIIèmesiècle. Quand les Croisés du monde occidental pénétreront à Constantinople en avril 1203, ce sera pour la saccager et la piller honteusement et les Grecs qui la récupérèrent après cinquante-sept ans d'occupation franque ne furent jamais capables de la rénover. Une lente décadence commença alors pour "la Perle de l'Orient" qui devait durer pendant plus de deux siècles au cours desquels dans cette ville incomparable, la vitalité artistique, intellectuelle et commerciale allait de pair avec un amoindrissement politique irrémédiable. Lorsque le sultan turc Mahomet II commandeur des Croyants l'emporte d'assaut en 1453, il trouve une ville presque dépeuplée, les bâtiments publics à l'abandon ou bien en ruines et la plupart de ses inestimables trésors quasiment disparus. Il bâtit alors une nouvelle métropole, Istanbul, capitale des Turcs ottomans alors que, de la ville ancienne, il ne restera quasiment rien, sinon quelques grandes épaves dont la plus émouvante est Sainte Sophie. Encore faut-il, pour imaginer la splendeur de la basilique faire appel à des connaissances historiques, que peu de touristes qui la visitent ont acquis. Tâchons donc de la ressusciter pour l'aimer car elle en fut digne. Nous avons déjà souligné que Constantinople, depuis sa fondation au Iyème siècle jusqu'au début du XIIIèmefut, sans conteste, la Grande Métropole par excellence de l'Europe comme du MoyenOrient. Ceinte de puissantes murailles, inexpugnables jusqu'à l'emploi de l'artillerie au Xyème siècle par les Turcs, la ville verra tour à tour tenter de la prendre sans succès les Huns, les Avars, les Arabes, les Bulgares, les Russes et bien d'autres peuples attirés vers elle comme par un "aimant" tant est grande sa réputation et prodigieuses ses richesses. D'ailleurs, nombre d'étrangers s'y pressent, au cours des siècles, pour y faire fortune commerçante ou bien carrière dans ses administrations ou dans ses armées. Constantinople est donc, pendant de longs siècles, l'intermédiaire obligée entre l'Occident et l'Orient, une sorte de "New York" du Moyen-âge mais une "New York" impériale et religieuse, garante de la foi orthodoxe et de la civilisation

romano-hellénique aux yeux de ceux qui viennent y chercher un refuge et une protection contre les "barbares" de toutes sortes car l'empereur et le patriarche sont les deux pôles essentiels de ce que l'on a coutume d'appeler "l'Empire romain d'Orient" A ses débuts, au IVème siècle, de Constantin à Yalens la "Nouvelle Rome", bien qu'auréolée du prestige de son fondateur, n'est pas encore l'égale de Rome et d'autres villes sont aussi conséquentes, sinon plus. Elle est même, aux yeux de certains, considérée comme une sorte de parvenue car Antioche en Syrie, Alexandrie en Egypte et Carthage en Afrique du Nord jouissent d'une grande réputation et, depuis le triomphe du christianisme, elles sont le siège de patriarcats apostoliques qui sont égaux voire supérieurs à celui, tout récent, de Constantinople. N'oublions pas non plus que, et il convient d'insister là-dessus, l'actuelle Turquie d'Asie et l'Afrique du Nord sont riches en villes côtières remarquables et leurs campagnes sont depuis longtemps mises en valeur par les Grecs et les Romains. Il en est de même pour Alexandrie et la vallée du Nil. Les grandes invasions barbares du yème siècle, en causant l'effondrement de l'empire romain d'Occident, le pillage de Rome et la ruine de la quasi-totalité des centres urbains en Gaule comme en Espagne, donnent à la "Nouvelle Rome" une sorte de légitimité successorale et les empereurs qui y résident restent désormais les seuls successeurs légitimes des Césars. Elle devient donc, dans la seconde moitié du Vèmesiècle, une grande capitale politique et religieuse, une vaste métropole commerçante et le siège d'une intense activité intellectuelle et artistique. Elle accroît, au fil des ans, son hégémonie sur la péninsule des Balkans, sur l'Asie Mineure, jusqu'en Arménie et au Caucase, sur le pourtour de la mer Noire, la Syrie Palestie, l'Egypte et toutes les îles de la Méditerranée Orientale. On verra même sous le règne du grand souverain que fut Justinien, dans la première partie du Vème siècle, Constantinople redevenir, pour un temps, la suzeraine de la Méditerranée Occidentale puisque les troupes byzantines auront reconquis l'Afrique du Nord, l'Italie et repris pied en Espagne. Rome lui devra donc sa libération et lui sera assujettie politiquement, ce qui causera des démêlés avec les papes. Il n'empêche que, durant ce laps de temps, l'Orient romano-hellénique imprègne profondément sur le plan artistique, non seulement l'Italie, mais également la France mérovingienne puis carolingienne, l'Espagne wisigothique, l'Irlande celtique ainsi que l'Angleterre. Cette profonde imprégnation sera à la base du futur art roman occidental. Nous avons déjà dit que la plus grande expansion de capitale s'est produite dans un laps de temps assez court, du début du règne de

Théodose 1er en 408 jusqu'à la mort de Justinien en 565. On pense, à
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juste, titre, que, sous le règne de ce dernier, Constantinople compte près d'un million d'habitants, atteignant ainsi un chiffre comparable à celui de Rome à son apogée au IIIemesiècle après J.C. Et quand on sait qu'une ville comme Paris, à la même époque, est encore confinée dans l'île de la Cité et dans les abords immédiats de la Seine sur sa rive gauche avec une population dépassant à peine la vingtaine de mille, on mesure l'écart prodigieux qui existait alors entre l'Occident et l'Orient où des cités comme Antioche, Alexandrie ou Carthage sont voisines ou atteignent le chiffre de cinq cent mille. Constantinople, à l'abri des formidables murailles, est d'ailleurs la seule métropole d'Europe comme de l'Orient en mesure d'abriter, en toute sécurité, une population considérable. Nous pouvons donc affirmer sans grand risque d'erreur, que, jusqu'à la prise de la ville par les Croisés en 1204, elle compta une moyenne de cinq cent mille habitants et ne commença réellement à décroître qu'après cette date, pendant que Gênes et Venise lui ravissaient son hégémonie commerciale et que les Turcs grignotaient ses provinces d'Asie Mineure pour finalement prendre pied en Europe et s'y maintenir. Au fur et à mesure que le dépeuplement s'accentuait, il en était de même pour la pauvreté. Les monuments et les habitations n'étaient plus entretenus et finissaient par tomber en ruine. Des quartiers entiers étaient presque déserts avant l'assaut final des Turcs. Quand le sultan Mahomet II et ses janissaires forcèrent la muraille, Constantinople n'était plus que l'ombre d'elle-même et les nouveaux occupants n'éprouvèrent aucune difficulté pour édifier une nouvelle métropole totalement orientale et musulmane dont le nombre d'habitants devait rapidement remonter. Cette nouvelle population portait, les hommes le turban et les femmes le voile. La Croix disparut, remplacée par le Croissant, et les églises furent détruites ou transformées en mosquées. Comme notre propos sera de faire renaître, pour nos lecteurs, la grande métropole chrétienne qui dura mille ans sur les rives du Bosphore, il nous faut donc nous demander quels sont les êtres de chair et de sang qui l'habitent au long des siècles et quel est leur esprit. De tout temps, Constantinople est largement cosmopolite comme le sont toujours les grands ports. Bien, entendu, le fond de la population est Grec et parle le grec. Certaines familles se flatteront longtemps, à tort ou à raison, d'être des "Byzantins" bien avant que les Romains ne soumettent leur cité. D'autres, et elles sont les plus nombreuses, dans les premiers siècles appartiennent à l'aristocratie gravitant autour des empereurs et occupant des fonctions diverses au Palais Sacré. Nombreux sont, à la Haute Epoque, les Romains et les Italiens qui viennent dans la capitale animer l'administration urbaine ainsi que d'autres sujets de l'Empire 25

venus de toutes ses provinces. Tous parlent le grec mais les classes supérieures comprendront et écriront le latin jusqu'au VIIèmesiècle et, dans l'armée, les commandements seront encore, bien après cette époque, exprimés en latin par respect pour une antique tradition. La population citadine est et restera très frondeuse, souvent contestataire à l'égard du pouvoir établi. Mais elle est fière d'être"romaine", d'habiter la "Romania" et se considère comme "le peuple des Romains"par rapport au reste du monde n'appartenant pas à l'Empire qu'elle qualifie de "barbare". Les Byzantins pensent, en effet, que leur civilisation, héritière de la Grèce et de Rome, est la seule souveraine et que la vocation de l'Empire est de régner sur la terre comme le dieu des chrétiens règne au ciel. D'ailleurs, pour la mentalité citadine, l'Empire c'est Constantinople et les "politikoi" méprisent les "thématikoi", les premiers étant les habitants de la"polis"(la ville). Les seconds, les provinciaux, habitant le "théma" (le Thème) ou gouvernorat de province. Cet orgueil s'accentuera d'ailleurs lorsque Constantinople ne supportera plus la concurrence de villes aussi, ou plus prestigieuses, qu'elle, par exemple Antioche et Alexandrie tombées aux mains des Arabes au VI Ième siècle. Ainsi Constantinople garde jusqu'à la conquête ottomane une personnalité foncièrement hellénique qui ne fera que s'accentuer au cours des temps. Mais, répétons-le, c'est également une grande métropole cosmopolite où se côtoient tous les peuples, où l'on entend toutes les langues. De tout temps, parmi les immigrés étrangers, les Arméniens sont les plus nombreux car ils fuient sans cesse les persécutions des Perses, des Arabes et des Turcs. Ces Arméniens, absolument chrétiens, sont les plus proches de la mentalité byzantine et, c'est à ce titre qu'ils s'hellénisent parfaitement et occupent bien souvent des grands postes de cour ou de hautes fonctions militaires. Certains deviendront même empereur. Au cours des IXèmeet Xèmesiècles, après de grandes périodes de troubles dues aux invasions arabes en Asie Mineure et slaves dans les Balkans, une nouvelle période de prospérité et de grandeur militaire et politique voit un nouvel afflux de population à Constantinople et dans sa banlieue sur les deux rives du Bosphore. Nombreux sont également les étrangers commerçants ou mercenaires dans l'armée grecque. Les Slaves des Balkans, sujets de l'Empire, côtoient les Bulgares et les Russes. Au XIèmesiècle vient le tour des Géorgiens, clercs, moines et nobles. C'est également à cette époque que des Occidentaux scandinaves et anglo-saxons servent dans les troupes palatines et l'on verra même des chevaliers, d'origine normande, guerroyer pour le compte de Byzance aux confins arméniens. Enfin, des Italiens de Gênes et de Venise créent des 26

colonies commerciales dans les faubourgs de Péra et de Galata. Dans les derniers temps, il y aura même des Castillans et des Aragonais, mercenaires autant que bandits. Bien entendu, il y eut de tout temps dans la capitale une colonie juive, souvent persécutée mais toujours vivace, ainsi que des Arabes et des Turcs, captifs, esclaves ou marchands. Constantinople est donc, pendant mille ans, la capitale émérite d'un prestigieux empire dont les quartiers populaires ou patriciens, ont un caractère suffisamment attachant pour que nombres de citadins y passent le plus clair de leur existence tant était puissante dans les esprits et dans les cœurs la conscience de se trouver au centre de ce qu'il y avait dans l'univers.

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LE CADRE DE VIE A CONSTANTINOPLE Les fortifications On ne peut décrire Constantinople d'une manière satisfaisante si l'on ne parle pas en premier des puissantes murailles qui l'entourent de toutes parts car, c'est grâce à elles que, durant mille ans elle resta inviolée, exception faite de l'occupation des Croisés entrés dans la ville avec la complicité des Byzantins eux mêmes. Les Turcs ottomans ne s'y attaquèrent vraiment que lorsqu'ils furent dotés d'une puissante artillerie de siège. Ainsi l'aube des temps modernes coïncide avec le bruit de la poudre à canon et, par voie de conséquence, avec la transformation des systèmes de fortifications. Byzance, l'antique cité grecque qui précéda Constantinople, était elle-même fortifiée et l'empereur Septime Sévère détruisit de fond en comble les murailles après un long siège de trente-deux mois; preuve que le site n'était déjà pas facile à enlever d'assaut. Lorsque Constantin crée SA VILLE, il en édifie tout d'abord les remparts protecteurs avant de la faire habiter et sa volonté ne se montre pas utopique, puisque en définitive, le flot des nouveaux habitants finit en un siècle par déborder largement les fortifications constantiniennes. Après la construction des nouvelles murailles théodosiennes, celle de Constantin finira par disparaître au cours des siècles. Il n'en restera que "la Porte D'or Antique", celle par où les premiers empereurs entraient dans la ville lors des grandes cérémonies civiles et religieuses. Elle fut remplacée, dans le nouveau complexe fortifié, par la Chrysoporta, majestueuse entrée ménagée à l'extrémité ouest de la ville où passèrent désormais les cortèges officiels. Pour pallier les invasions barbares qui submergeaient l'Occident, tout particulièrement les razzias hunniques désolant les provinces proches de la capitale, l'enceinte, édifiée par les conseillers de l'empereur Théodose II, se révéla être un ouvrage exceptionnel puisqu'il permit à la ville de se protéger durant dix siècles et de résister efficacement avec une garnison souvent réduite à l'extrême. Les travaux commencèrent en 412 et le gros œuvre fut achevé dix ans plus tard, en 422. Cette double muraille, précédée d'un fossé profond, flanquée d'innombrables tours, s'étend sur près de six kilomètres du côté terrestre, de la mer de Marmara; au Sud-Ouest jusqu'à la pointe de la Corne d'Or, au Nord-Est. Du côté de la Propontide, en mer de Marmara, au pied de l'Acropole, du cœur de la ville et des palais impériaux sans oublier Sainte Sophie et les bâtiments patriarcaux, c'est la muraille renforcée de la ville de Constantin qui subsiste jusqu'à la pointe de la péninsule urbaine, face au Bosphore et à sa rive asiatique. Il subsiste, même à cet endroit, des

pans de murs qui remontent à Septime Sévère. Cette portion de muraille maritime qui borde la Propontide jusqu'à l'entrée du Bosphore et à la pointe Sud de la Corne d'Or s'étend, elle aussi, sur six kilomètres. Le grand complexe fortifié de la capitale sera parachevé en deux temps. Théodose II, par crainte des pirates vandales qui écument la Méditerranée, prolonge la muraille maritime de Constantin jusqu'à l'aboutissement de la muraille terrestre nouvellement édifiée (439) Quant au rivage de la Corne d'Or, qui fait face au faubourg des Sykes (Pera et Galata), ce sera l'empereur Héraclius qui le dotera de fortifications au VIèmesiècle. Lorsque les empereurs abandonneront le Grand Palais quasiment désaffecté après les déprédations des Croisés et menaçant ruines dans nombre de ses édifices, ils éliront pour domicile le palais des Blachemes à l'extrême pointe nord-est de la Corne d'Or, lui-même adossé à la muraille et la renforçant. Le site de la ville L'Empire d'Orient ou Empire byzantin n'est autre que l'Empire romain, détruit par les invasions en Occident et perpétué en Orient autour de la Nouvelle Rome, nom officiel de Constantinople jusqu'à la fin du Moyen-âge. La civilisation qui s'y développe durant mille ans est, en effet, la synthèse de la tradition latine, de l'hellénisme, du christianisme et aussi de la culture renaissante de la Perse sassanide. Au moment où l'Occident subissait une régression politique, sociale, intellectuelle et artistique, la grandeur de Byzance fut de sauvegarder les apports de la civilisation antique qu'elle transmit aux temps modernes: la littérature grecque, génératrice de l'humanisme, le droit romain, fondement du droit public européen. Elle servait, en même temps, de rempart à l'Occident en arrêtant les nouvelles invasions asiatiques et elle étendait, en particulier chez les Slaves, le domaine de l'Europe civilisée par sa propagande religieuse. L'empereur Constantin, avec une prescience extraordinaire, comprit que SA VILLE allait remplir une grande mission, justement parce qu'elle était placée en un endroit qui commande la voie allant de l'Europe continentale à l'Océan Indien qui emprunte la vallée du Danube pour conduire à celle de l'Euphrate. Constantinople fut donc édifiée sur la presqu'île effilée située entre la Corne d'Or et la Propontide. Elle domine le rivage par des pentes abruptes et son sol est coupé de dépressions et de hauteurs qui atteignent jusqu'à 110 m d'altitude. L'historien Procope qui vécut en ces lieux au VIèmesiècle dit de la capitale :" La mer couronne la ville, ne laissant à la terre qu'un petit espace qui sert à fermer la couronne." Nous avons donc affaire, essentiellement, à un grand port, magnifique estuaire de sept kilomètres de long aux côtes sinueuses qui 30

fournissent des abris naturels, et dont la profondeur atteint 42 mètres. Sur sa rive gauche était bâti, à la période de l'histoire qui nous intéresse, le faubourg des Sykes (Galata et Pera). Sur la côte asiatique au-delà du Bosphore s'étalait le faubourg de Chrysopolis (Scutari) et, plus au sud, Chalcédoine était englobée dans son orbite (Khadi-Keuï). D'ailleurs, toute la rive d'Asie Mineure formait comme la grande banlieue de la capitale avec des villes alors prospères telles que Pruse (Brousse), Nicomédie (Ismid) et Nicée (Iznik). Au milieu de la Propontide, la péninsule rocheuse de Cyzique et l'île de Proconnèse réputée pour ses carrières de marbre surveillaient les allées et venues des navires. Le port de Gallipoli occupait à l'Ouest de la Propontide l'isthme de la Chersonèse de Thrace sur la rive européenne et en face, sur la rive asiatique se tenait Abydos où la douane impériale contrôlait facilement les cargaisons des navires se rendant en Méditerranée où remontant vers la Mer Noire. A cet endroit le détroit des Dardanelles n'a pas plus de 130 mètres de large. Ce passage long de 70 kilomètres ouvrait la route de la Méditerranée. Quant au Bosphore étroit couloir de 30 kilomètres et large en son milieu de 550 mètres, il était bordé de nombreuses villas et résidences patriciennes jusqu'à l'entrée de la mer Noire. A la différence de l'Ancienne Rome, la position géographique de Constantinople ne la destinait nullement à devenir le siège d'un empire méditerranéen mais Constantin avait compris que SA VILLE était destinée à régner à la fois sur mer et sur terre réalisant ainsi la liaison entre l'Europe et l'Asie. Nous avons déjà dit de Constantinople qu'elle était construite comme un amphithéâtre. Elle comprenait d'abord les parties basses (côte de la Propontide et rives de la Corne d'or) de tout temps particulièrement peuplées, du fait des multiples ports, des docks, des magasins de commerce maritime. Quant aux parties hautes, Sept collines comme à Rome, elles étaient coupées par des dépressions. Les habitants ne pouvaient asseoir leurs maisons que sur des terrains plats, d'où l'aménagement d'innombrables terrasses, les pentes ayant été remblayées avec des murs de soutènement étayés eux-mêmes par des arcades. Les murs de remblais pouvaient atteindre 14 mètres d'épaisseur, par exemple au-dessus de là Corne d'Or. C'est ainsi qu'entre le Forum Tauri et la mer, on a retrouvé de grandes terrasses échelonnées en hauteur et communiquant par des escaliers. Beaucoup d'édifices étaient construits sur des citernes. Les fouilles montrent que les fondations des murs atteignaient la couche dévonienne humide du sol. Une tradition ancienne datant du VIème siècle nous dit que la ville était bâtie sur pilotis. Ainsi sur les deux collines dominant le Bosphore et la pointe de la Corne d'Or, se trouvait le cœur de la ville constantinienne avec le Grand Palais 31

impérial, ses dépendances, celui de la Magnaure où siégeait le Sénat, la basilique de Sainte Sophie, les bâtiments patriarcaux enfin un certain nombre de bâtiments publics sur l'antique acropole de Byzance la grecque où la tradition nous dit que s'élevaient de nombreux sanctuaires païens qui furent soit détruits soit réemployés. Le grand Hippodrome, voisin des édifices impériaux, était bâti sur la même colline qu'eux. Il dominait à la fois les quartiers portuaires et la mer. Le plan au sol était celui d'une ville hellénistique avec de grandes lignes directrices entre lesquelles s'ouvraient des rues moins larges, des rues étroites et des places. Dans la ville constantinienne, tous les quartiers furent toujours abondamment peuplés. Ceux compris entre la muraille de Constantin et l'enceinte théodosienne possédaient, eux aussi, une grande densité d'habitats et de population sauf dans la partie centrale bordant la dépression du Lycos, petite rivière coulant à ciel ouvert sur la première partie de son parcours en ville. On pense que ses eaux, captées de la muraille de Constantin à l'une des grandes places de la capitale, servaient à alimenter les fontaines publiques et les bains. De part et d'autre du Lycos et de sa dépression, les habitations étaient plus clairsemées et n'appartenaient pas vraiment aux régions administratives. Peut-être y avait-il là quelques grandes résidences patriciennes qui disparurent après l'occupation croisée. Ce site important, en étendue, fut le premier à être résolument déserté au cours des derniers siècles. D'ailleurs, le quartier de Livadia qui occupait ce site, du fait de sa tranquillité, abrita au cours des siècles de nombreuses fondations monastiques dont le sanctuaire de Lips, édifié au Xème siècle restauré par une impératrice au Xlllème sur l'emplacement duquel on a découvert, en 1929, des sépultures princières. En revanche, le quartier des Blachernes, situé au Nord de la Ville, au fond de la Corne d'Or, relativement peu peuplé durant les premiers siècles, vit, à partir du Vllèmesiècle, sa population s'accroître, d'autant qu'au Xllèmela cour impériale déserta définitivement le Grand Palais, trop vaste et devenu difficile à entretenir, pour occuper une résidence, certes somptueuse, mais à la mesure du temps, ensemble palatial fortifié à l'intérieur même des murailles urbaines. Bien entendu, et cela de tout temps, la répartition des habitants à l'intérieur de l'enceinte fut toujours très inégale, la densité la plus forte se trouvant sur les rivages, 1e long de la Corne d'Or et de la Propontide, dans la région des Sept collines occupée par les neuf premiers quartiers, tout au long de la grande voie principale, au voisinage immédiat des grands Forums. N'oublions pas non plus que les faubourgs des Sykes (Pera et Galata) étaient également très peuplées ainsi que les deux rives du Bosphore jusqu'à la mer Noire. 32