Controverses et polémiques religieuses

De
Publié par

Le discours polémique à l'égard d'un système de croyances différent, ou d'un même système à des fins offensives ou défensives constitue un des modes du dialogisme religieux. Ces discours sont enracinés dans des contextes particuliers durant l'Antiquité et les Temps Modernes. Les différentes contributions ont su tenir compte de l'inscription locale et temporelle qui seule permet de décrypter les raisons profondes de ces controverses derrière lesquelles se cachent bien souvent des enjeux de pouvoir.
Publié le : jeudi 1 novembre 2007
Lecture(s) : 74
Tags :
EAN13 : 9782296185449
Nombre de pages : 175
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

INTRODUCTION
JANINE DESMULLIEZ, RALPH DEKONINCK et MYRIAM WATTHEE-DELMOTTE

Ni la contradiction n’est la marque de fausseté, ni l’incontradiction n’est marque de vérité. Blaise Pascal Pensées sur la religion

La notion de « dialogisme » avancée par Mikhaïl Bakhtine, extrêmement productive en analyse du discours où elle a suscité un approfondissement du concept d’énonciation, ne l’est pas moins dans l’histoire des idées où elle peut désigner la relation des divers discours qui modèlent l’énonciation polyphonique d’une époque et d’une culture. À ce titre, elle éclaire les interactions qui déterminent le champ des représentations et leur propagation ; elle indique en effet qu’il y a lieu de comprendre l’évolution des imaginaires collectifs (et, partant, individuels) sur un mode discursif et non autonome. Cet accent porté sur la dimension relationnelle dans l’expression des idées et les faits qui en découlent a de quoi interpeller les chercheurs, a fortiori lorsqu’il touche les objets de croyance religieuse. À cet égard, un réseau international de recherche et de formation à la recherche ayant pour thème : « l’étude des dialogismes religieux au sein du monde occidental de l’Antiquité à nos jours » s’est constitué en 2001 entre l’Université Charles de Gaulle-Lille 3, l’Université catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve), l’Université Libre de Bruxelles, l’Institut catholique de Lille, l’Université d’Artois et l’Université de Barcelone. Une première journée d’études s’est déroulée à l’Université de Lille 3 le 8 novembre 2002, une seconde à Louvain-la-Neuve le 17 novembre 2003, une troisième à Lille 3 le 22 novembre 2004. Les éditeurs remercient les auteurs qui sont intervenus lors de ces trois journées et qui ont inauguré ce nouvel axe d’échanges pluridisciplinaires1.
1

Cet ouvrage est publié grâce au financement accordé pour les « Actions de Recherches concertées (ARC) » par la Direction générale de l’Enseignement non obligatoire, Direction de la Recherche scientifique, de la Communauté française de Belgique ». Nos remerciements s’adressent également à Nathalie Coisman et François-Xavier Lavenne pour leur relecture attentive du volume.

6

JANINE DESMULLIEZ, RALPH DEKONINCK et MYRIAM WATTHEE-DELMOTTE

Par « dialogismes religieux », il faut entendre toutes les formes d’échanges discursifs entre plusieurs religions, aussi bien sur le mode des divergences que sur celui des convergences. Ces premières journées ont permis d’étudier les controverses et polémiques religieuses durant l’Antiquité et leur résurgence aux Temps modernes, deux périodes de crise profonde durant lesquelles se met en place une polarisation extrême donnant lieu à une construction d’imaginaires antagonistes. Le discours polémique comme forme agressive de la communication combattant, à des fins offensives ou défensives, d’autres discours qui relèvent soit de systèmes de croyances différents, soit du même système, constitue l’un des modes de ce que l’on peut appeler le dialogisme religieux. Dans ses manifestations les plus radicales, il repose sur des désaccords de fond rendant toute coexistence difficile, voire conflictuelle. C’est le cas dans l’Antiquité lorsque s’affrontent païens et chrétiens avant 313, date à partir de laquelle le christianisme est toléré dans l’Empire. Céline Blas, dans son étude sur la représentation des premiers chrétiens, décrit l’attitude de lettrés païens qui se penchent sur « le cas chrétien » et expriment tour à tour leur méfiance, leur appréhension et leur rejet de cette nouvelle religion. Ces relations conflictuelles permettent néanmoins l’instauration de dialogues : en effet, Juan Antonio Jiménez Sánchez rappelle les critiques adressées par l’Église aux jeux théâtraux qualifiés d’idolâtriques, d’immoraux, mais démontre que ces critiques n’empêchèrent pas la conversion des acteurs au christianisme ; il fait le récit, à partir d’histoires véridiques et légendaires, des conversions miraculeuses des acteurs sur scène : l’acteur était en train de parodier les rites chrétiens, généralement le sacrement du baptême, lorsqu’il a une vision céleste et se convertit devant son public, ce qui lui vaut d’être arrêté et persécuté. Dans un second article, J. A. Jiménez Sánchez analyse l’évolution de la position de l’Église face à la christianisation des spectacles de la tradition romano-païenne, rappelant les critiques faites par les Pères de l’Église qui suivent une tradition littéraire remontant à Tertullien (folie au cirque, luxure au théâtre et cruauté à l’amphithéâtre). En effet, le délit principal imputé aux spectacles était l’idolâtrie, le péché le plus grave pour un chrétien. Désormais dans l’Empire chrétien, cet argument devient inefficace avec les lois qui sécularisent les jeux ; Cassiodore au e VI siècle admettait même la valeur culturelle de certains spectacles et leur utilité pour la collectivité. On voit là le rapprochement entre deux traditions opposées. Mais le discours polémique peut relever du même système de croyances : à l’intérieur du christianisme s’affrontent dans l’Antiquité des catholiques orthodoxes qui suivent le Credo du concile de Nicée de 325 reconnaissant le Fils consubstantiel au Père (homoousios) et les adeptes de la doctrine d’Arius, parmi lesquels l’empereur Constance II. Janine Desmulliez, en présentant la crise arienne dans la province de Campanie, insiste sur la virulence de cette polémique : par exemple les nicéens font de Constance II l’image de l’empereur persécuteur plus cruel que les anciens tyrans Néron, Dèce et Maximien. Comme autre exemple de controverse au sein d’un même système de croyances, Raúl Villegas Marín étudie la réception de l’Augustinisme dans les monastères provençaux, et montre que ce sont des lieux d’opposition à la doctrine de la prédestination et de la grâce défendue par Augustin. De même, Josep Vilella,

INTRODUCTION

7

dans sa présentation d’Ydace, un chroniqueur de son temps, insiste sur l’inquiétude de cet évêque de Chaves face aux hérésies qui se maintiennent en Espagne, en particulier face à la vitalité du priscillianisme qui subsiste ; il dénonce certains évêques contaminés par la contagion de cette hérésie affirmant qu’ils doivent être excommuniés s’ils refusent de la condamner. Le second volet de ce volume est consacré aux Temps modernes, moment où se déclare une profonde crise née, elle aussi, d’une dissension interne au christianisme. Parmi les débats qui ont agité les consciences au XVIIe siècle, il en est un qui a longtemps occupé le devant de la scène, celui suscité par le jansénisme. Toon Quaghebeur revient sur ses origines en enquêtant sur les relations entre l’Université de Louvain et le Saint-Office. Au-delà des idées reçues, il nous fait découvrir une réalité diffractée au prisme des enjeux institutionnels propres au berceau louvaniste de la querelle, ce qui le conduit à conclure en l’existence de jansénismes, ouvrant ainsi la voie à une révision historiographique en la matière. Les deux articles suivants abordent la construction imaginaire de la femme entre XVIe et XVIIe siècles. À travers l’affaire Marthe Brossier, Jean Leclercq, décrit la manière dont cet imaginaire passe de l’ancienne diabolisation de la sorcière à une première tentative de rationalisation de la différence, débouchant sur une approche psychologique de la folie, le discours de relégation de l’autre se faisant désormais au nom d’une nouvelle argumentation, qui se réclame d’une nouvelle vérité. Ici encore se révèle l’importance de l’inscription des lieux communs dans un contexte particulier. Sandrine Lely présente, quant à elle, un livre déroutant signé par Poulain de la Barre et consacré à l’égalité des sexes, sujet polémique s’il en est, où se mêlent religion et morale. Le cas est exemplaire, puisque jouant les doubles rôles et rusant de faux-semblants, l’auteur attaque sa propre œuvre. Cette auto-réfutation ou auto-polémique, qui n’est à vrai dire qu’apparente, nous plonge dans les arcanes de la rhétorique polémique déployant toutes ses stratégies discursives. À partir de l’exégèse de la parabole des ouvriers à la Vigne (Mt 20, 1-16) au e siècle, Jean-Pierre Delville nous ouvre le vaste champ des querelles exégétiques où se laissent découvrir, sous les divergences de lectures, les oppositions confessionnelles. Ainsi met-il clairement en évidence la façon dont, au temps des réformes, la lutte herméneutique vire à la propagande, l’interprétation du texte biblique entrant parfaitement en résonance avec les combats idéologiques du moment. Incitant les exégètes à la transposition et à l’actualisation du message évangélique, ces combats transforment l’ancien adversaire imaginaire (le juif) en un ennemi bien plus proche et réel (l’autre exégète). Mais cet adversaire n’en reste-t-il pas moins fantasmé ? C’est à cette conclusion que tend la contribution de Ralph Dekoninck qui met en évidence la façon dont les querelles de l’image, que ce soit celle qui éclate à Byzance au VIIIe siècle ou celle qui ébranle l’Europe du Nord au XVIe siècle, offrent un parfait observatoire de la stratégie mise en place par les deux camps pour se construire une représentation de l’adversaire. De ce point de vue, toute polémique se révèle bien être, au-delà d’un débat d’idées et de mots, une querelle d’images ou
XVI

8

JANINE DESMULLIEZ, RALPH DEKONINCK et MYRIAM WATTHEE-DELMOTTE

d’imaginaires. L’image de l’Autre, de sa foi et de ses opinions, ne peut être qu’une idole, un portrait inversé et négatif de l’icône que représente le discours de ceux qui prétendent détenir la Vérité. Chaque discours se construit en opposition à une réalité repoussoir, qui apparaît bien être une construction de l’esprit, image caricaturale de l’ennemi. Au-delà de cette polarisation extrême, il ressort de toutes ces contributions une image bien plus riche, aux gradations multiples, aux tonalités diversifiées, aux reflets diffractés, des discours polémiques enracinés dans des contextes particuliers, inscription locale et temporelle sans laquelle les raisons profondes de ces controverses risquent de passer inaperçues. Derrière les querelles exégétique, dogmatique, morale, etc., se cachent bien souvent des enjeux de pouvoir, les mobiles les moins avouables se parant des traits d’une argumentation dans laquelle la rhétorique joue un rôle central. Une étude attentive à la complexité d’un tel réseau polémique aux couches signifiantes multiples permet de découvrir, sous les prises de position en apparence les plus tranchées et sous les attaques les plus violentes, l’espace des échanges, des emprunts, des assimilations, preuve qu’au cœur même de la lutte, le dialogisme opère toujours. Bivocalité ou hybridation sont les effets du dialogisme, et constituent une donnée significative sur le plan de la dynamique des imaginaires, que l’on aurait tort de juger négligeable. C’est la « courroie de transmission » décrite par Bakhtine dans son Esthétique de la création verbale, qui conduit à la société et à l’histoire pour comprendre l’individu évoluant au sein de — et grâce à — un champ de forces. Elle mène aussi, en définitive, au combat de l’homme pour la liberté, si tant est que, comme le dit Edouard Herriot : « Quand dans un État, vous ne percevez le bruit d’aucun conflit, vous pouvez être sûr que la liberté n’y est plus ».

LA REPRÉSENTATION DES PREMIERS CHRÉTIENS
DANS LA LITTÉRATURE PAÏENNE
CÉLINE BLAS

En dépit de l’indifférence générale des Romains à l’égard des religions extérieures, certains lettrés païens se penchent sur le « cas chrétien » dès le premier siècle et expriment, tour à tour, leur méfiance, leur appréhension et leur rejet. Il est de fait intéressant d’étudier de manière approfondie les figures et les topiques chrétiens vus par le prisme des auteurs païens latins des premiers siècles de notre ère. Il s’avère nécessaire de se pencher sur les étapes de la constitution de l’identité chrétienne, à l’époque où ce qui deviendra la religion officielle sous le règne de Théodose, est encore au stade « embryonnaire ». De fait, ce sont les interactions entre chrétiens et païens et les discours qu’elles engendrent qui sont envisagés. Ces modes de pensée encore intimement mêlés se positionnent progressivement, puis s’éloignent l’un de l’autre en se radicalisant. En somme, ce sont des schèmes fondateurs de l’altérité, et plus particulièrement de l’autre dans sa différence religieuse dont il est question, thème d’actualité s’il en est. Il faut éclairer les sources de la représentation païenne des premiers chrétiens pour en dessiner l’évolution historique. Il s’agit en outre, de préciser la position des païens face à cette religion foncièrement différente et de mettre en évidence les éléments intrinsèques au christianisme des premiers siècles qui perturbent et bouleversent les païens lettrés pour dégager les circonstances et comprendre les causes de l’échec de l’assimilation des chrétiens. Une relecture des Lettres de Pline le Jeune à l’empereur Trajan s’impose, car, témoin des événements de Bithynie, il dessine les lignes de l’identité chrétienne au cours du second siècle de notre ère. Une des sources de cette représentation de l’altérité est à rechercher chez Tite-Live, dans l’« affaire des Bacchanales ». Les récits de Tacite et de Suétone enfin affinent et complètent cette analyse. I. L’émergence de la représentation des premiers chrétiens La représentation des premiers chrétiens tient d’abord au tableau et au « diagnostic » que Pline en propose : les Lettres à l’empereur Trajan, X, 96-97, écrites très probablement en 112, donc antérieures aux écrits de Tacite sur les chrétiens de Rome. Pline est à la source de la représentation en faisant l’état des lieux de la situation des chrétiens en Orient. Son témoignage est particulièrement important dans la mesure où il a participé directement aux évènements qu’il relate. Aucun autre auteur n’a vécu les événements qu’il rapporte – en l’occurrence Tacite et

10

CÉLINE BLAS

Suétone, l’épisode de l’incendie de Rome – aussi directement que Pline en Bithynie. De plus, l’importance de cette relatio tient au fait que les événements et leur compte-rendu sont quasiment contemporains. Son témoignage prend corps au contact de la réalité, dans un souci de pragmatisme. Il rend des comptes à l’empereur et demande conseil en cette occasion. La situation nécessite un précédent qui s’impose à lui : son témoignage s’avère le plus authentique, car il est tenu par un devoir de véracité. Il n’a aucun intérêt à taire la situation ou à omettre des aspects. Il donne les différents symptômes du cas chrétien, puis propose un traitement qu’il cherche dans la modération, la retenue et le pardon et envisage plusieurs cas de figures. Il y a en Bithynie des chrétiens : comment Pline les avait-il découverts ? Il ne le dit pas. Il est probable qu’étant donné son caractère paisible, il n’a pas dû s’appliquer à des recherches ; il s’est trouvé probablement en présence d’une violente agitation anti-chrétienne. Ce qui semble confirmer cette hypothèse, c’est la rapidité avec laquelle, de l’aveu même de Pline, les accusations se répandent ; on va jusqu’à afficher une dénonciation anonyme. Que décidera alors le gouverneur ? Il fait probablement venir les inculpés et les incite à renoncer à leurs croyances absurdes et choquantes et à leurs provocations qui entraînent désordre et immoralité. On peut parler pour Pline de cognitio ou d’information : le terme revient plusieurs fois dans la lettre, désignant une procédure résultant de l’exercice de la justice criminelle1. Pline analyse les « symptômes » du cas chrétien : plusieurs thèmes éminemment fondateurs de la représentation des premiers chrétiens et de l’identité chrétienne dans la littérature païenne se dessinent. Des aspects d’abord ponctuels, qui deviendront au fil du temps des constantes, des topoi, se dégagent de ce texte : - La folie de cette superstition et le dérèglement psychique des croyants, - L’extension rapide, tant du point sociologique que géographique, de la foule des adeptes, - La ville, victime idéale de cette contagion et de cette prolifération. A. Folie de la superstition et dérèglement psychique La tradition de la superstitio ancienne pour les religions orientales s’applique également aux chrétiens. Pline emploie en effet le champ lexical de la folie et souligne le caractère aberrant de cette aliénation. Les chrétiens sont atteints de déraison et de dérèglement psychique, comme l’indiquent les extraits suivants :
- (3) Neque enim dubitabam, qualecumque esset quod faterentur, pertinaciam certe et inflexibilem obstinationem debere puniri : « J’étais sûr, quoi que signifiât

1

E. CIZEK, L’époque de Trajan, circonstances politiques et problèmes idéologiques, trad. fr. C. Frantescu, Paris, Les Belles Lettres (Coll. d’études anciennes), 1983.

LA REPRÉSENTATION DES PREMIERS CHRÉTIENS

11

leur aveu, qu’il fallait du moins punir cet entêtement et cette obstination inflexibles ». - (4) Fuerunt alii similis amentiae… : « d’autres touchés par la même folie ». Ce terme pourrait également se traduire par « déraison ». Est étymologiquement amens celui qui a perdu la raison. - Adfirmabant autem hanc fuisse summam vel culpae suae vel erroris… : « Ils affirmaient que toute leur faute, ou leur erreur… ». - (8) Nihil aliud inveni quam superstitionem pravam, immodicam : « Je n’ai rien trouvé d’autre qu’une superstition déraisonnable et sans mesure ».

Retenons que Pline file la métaphore de l’infection contagieuse, métaphore classique chez les Romains pour désigner ce qu’ils méconnaissent et redoutent. Le terme de « contagio » est composé de cum/tango (toucher) qui désigne le contact, la mise en relation de soi et de l’autre, et par extension, de ce que l’on redoute, de ce qui peut affecter, voire infecter.
- (10) Ex quo facile est opinari quae turba hominum emendari possit si sit paenitentiae locus : « De là, il est aisé de penser quelle foule d’hommes pourrait être guérie si l’on accueillait le repentir ».

Il s’agit de lutter contre le fléau, contre la folie des adeptes qui risquent d’en oublier leurs devoirs de viri, de citoyens, et contre cette nébuleuse plutôt que contre les tenants de la religion nouvelle. Pline semble lui-même douter de la légitimité de la loi de répression et du fondement des griefs imputés aux chrétiens. Hormis une folle croyance, rien de répréhensible ne peut leur être imputé. Il s’inquiète pourtant de l’extension rapide, incontrôlable, d’autant plus incompréhensible que cette croyance est pure folie… B. Extension rapide du phénomène Deux points majeurs inquiètent Pline au point d’envahir son discours : la nature de cette foule cosmopolite et son extension géographique. Cette appréhension est, en effet, perceptible en maints endroits de cette lettre. 1. L’extension sociologique Le christianisme s’est propagé intensément : vers l’an 70, il cesse d’être considéré comme une secte mosaïque. Libéré des servitudes du ritualisme limité à un seul peuple et de celles de la circoncision, le christianisme se propage rapidement parmi les esclaves, les affranchis et les artisans2.
2

Ibid., p. 135 : « D’ailleurs, ce nouveau culte était admirablement structuré, pour se répandre d’une manière rapide et massive dans le monde romain. L’organisation interne, aussi bien de la doctrine, qui préconisait un monothéisme en même temps clair et souple, que des communautés et des sacerdoces, s’harmonisait avec une sotériologie manifeste,

12

CÉLINE BLAS

Pline s’emploie à préciser et à classer ceux qu’il juge adeptes de cette nouvelle superstition. Il met en évidence la nature hétéroclite de cette foule et d’abord, la diversité des âges et des générations. On note l’expression sitne aliquod discrimen aetatum : « s’il y a des différences selon les âges », différences qu’il précise : « entre les enfants » (teneri) et « les adultes » (robustioribus), puis « les convertis et les nouvellement baptisés ». Cette amplitude est renforcée par la suite du passage : Propositus est libellus sine auctore multorum nomina continens : « On a affiché un libelle sans signature contenant un grand nombre de noms ». Enfin, notre auteur explicite la menace que constitue cette foule protéiforme, donc inaccessible : Multi enim omnis aetatis, omnis ordinis, utriusque sexus etiam vocantur in periculum et vocabuntur : « Ils sont nombreux en effet, de tout âge, de toute condition sociale, des deux sexes, à être inquiétés ou qui le seront bientôt »3. On note la répétition de omnis et les marques rhétoriques de l’insistance. Pline, semble-t-il, est lui-même dérouté, voire effrayé par ses propres constats. 2. L’extension géographique La pénétration du christianisme dans la région pose aussi problème. Relevons l’extrait suivant : fuisse quidem, quidam ante triennium, quidam ante plures annos, non nemo etiam ante viginti : « [Certains] dirent qu’ils l’avaient été [i.e., chrétiens], mais avaient cessé de l’être, les uns depuis trois ans, d’autres depuis plusieurs années, quelques-uns même depuis vingt ans ». En effet, ce renseignement, là encore, est à prendre avec prudence : il s’agit de propos indirectement relatés. a) b) c) Pline veut montrer l’ampleur du phénomène à l’empereur Trajan, on peut envisager qu’il l’exagère, Pline ne fait que relater les interrogatoires auxquels il n’a pas forcément assisté, Les accusés ont peut-être eux aussi délibérément grossi la durée de leur renoncement pour se mettre hors de cause et éviter la condamnation.

très habile, d’origine orientale, mais plus occidentalisée, plus proche de la mentalité romaine que les autres sotériologies originaires d’Orient. La consolation, la fraternité, les promesses eschatologiques détournaient les hommes des tensions sociales, quoique, au premier siècle de notre ère, elles comportassent aussi une réprobation de toute oppression, y compris de l’oppression sociale ». 3 Cette traduction est préférée à celle de l’édition G. Budé qui indique : « …personnes qui sont ou seront mises en péril » pour insister sur le caractère juridique de la lettre, car le verdict n’est pas encore prononcé.

LA REPRÉSENTATION DES PREMIERS CHRÉTIENS

13

Toujours est-il qu’il y a selon Pline, pénétration de « longue date » du christianisme dans la région, touchant toutes les classes de la société, ce qui dément l’idée plus tardive, et colportée par l’aristocratie romaine, d’une superstitio des pauvres et des plus faibles. La suite de ce passage est tout aussi empreinte d’appréhension : Visa est enim mihi res digna consultatione, maxime propter periclitantium numerum . Pline ne saurait trancher et juger « à cause de ce nombre indistinct et élevé ». Ce chiffre a semblé impossible à une date aussi basse, mais n’oublions pas que nous sommes en Orient, où la pénétration a été plus rapide, eu égard à la proximité de l’épicentre, au terrain juif latent ou manifeste dans certaines régions et à la faible imprégnation de la religion traditionnelle romaine et de ses schèmes. Enfin, ce passage renforce cette impression de « vague déferlante » et grossissante : Ex quo facile est opinari quae turba hominum emendari possit… Le terme turba est à la fois, de la part du destinataire, le signe de la multitude et de l’incompréhension de leur engouement. Nous ne pensons pas, conformément à la tonalité d’ensemble de la lettre, qu’il faille y voir une marque de dédain ou de mépris de la part de Pline, mais plutôt le signe de l’inquiétude et du malaise. C. Menace urbaine Comme une maladie, le christianisme se répand : Neque civitates tantum, sed vicos etiam atque agros superstitionis istius contagio pervagata est ; quae videtur sisti et corrigi posse : « Ce n’est pas seulement à travers les villes, mais aussi à travers les villages et les campagnes que s’est répandue la contagion de cette superstition ». Cette image de la contagion est soulignée dans ce balancement spatial (Neque civitates tantum, sed vicos etiam atque agros) que l’on retrouve chez Tacite4 et qui met en valeur le second membre de phrase. Certes, les villes restent d’une implantation plus rapide, quel que soit le type d’influence (maladie, rumeur, superstition…), mais Pline souligne par un decrescendo (villes, villages, champs) la forte infiltration dans tous les regroupements humains. On voit la rapide et inexorable expansion du phénomène par rapport à la répression romaine de 64. Il est impossible de quantifier cette foule, puisque aucune indication chiffrée, relative ou absolue, ne nous est fournie. II. Une représentation des premiers chrétiens sous l’influence de Tite-Live La représentation de Pline le Jeune est éclairée par l’analyse de Tite-Live de l’« affaire » des Bacchanales, qui constitue un modèle narratif. Tite-Live s’impose en effet comme modèle d’explication et grille de lecture de la Lettre de
4

Cf. III, A, 1 : Non modo per Judaeum, sed per urbem etiam.

14

CÉLINE BLAS

Pline. Le problème des Bacchanales ne peut-il pas représenter le premier exemple de répression et de non-intégration de l’autre ? Le parallèle entre la lettre de Pline et la contio de Postumius au peuple est saisissant : il s’agit dans les deux cas d’une relation détaillée, fait par fait, comme une enquête juridique dont on peut dégager les tenants et les aboutissants. Pline réinvestit le cadre idéologique traditionnel romain de la représentation de l’autre dans sa différence religieuse, dont Tite-Live témoigne. Ils insistent sur les symptômes de la maladie : la folie des adeptes et surtout la superstition, variante de la religion officielle, religion falsifiée et falsificatrice, dont ils sont victimes, et enfin sur le traitement, la répression ainsi que la nécessité de se protéger. C’est cette représentation s’appuyant sur quelques traits caractéristiques qui s’impose d’emblée à Pline au cœur des événements de Bithynie. Il est intéressant de se pencher sur cette analepse littéraire : Tite-Live s’impose comme source et hypotexte de Pline, comme « référence implicite » selon les termes de J. M. Pailler5, car de son propre aveu, Pline pratiquait assidûment, et depuis de longues années, la prose livienne6. Le cadre de la représentation de l’altérité religieuse chez Pline se retrouve dans l’affaire des Bacchanales, c’est-à-dire dans la reprise d’une représentation idéologique générale et d’un champ référentiel commun dont ce dernier témoigne. Le point de départ est le même : une dénonciation. Pline joue le rôle de Postumius, mais en réalité, il est à la fois Tite-Live, en tant qu’auctor de la relation et Postumius en tant qu’actor. Tite-Live fonctionne comme matrice narrative dont Pline a les topiques à l’esprit. Il est intéressant de souligner les similitudes de vocabulaire et d’expression. A. Les circonstances Dans le premier extrait de Tite-Live, le ton est donné : « Un Grec de naissance obscure arriva en Etrurie […], un sacrificateur, un devin non pas ceux qui, pratiquant leurs rites au grand jour, plongent les esprits dans l’erreur en prêchant ouvertement une doctrine dont ils tirent profit, mais l’officiant de cérémonies occultes et nocturnes » : nec is qui aperta religione propalam et quaestum et disciplinam profitendo animos errore imbueret, sed occultorum et nocturnorum antistes sacrorum (VIII, 4). Tous les thèmes qui ouvrent cette relatio de l’affaire des Bacchanales se développeront en s’amplifiant : méfiance vis-à-vis des Orientaux et de leurs apports, mise en place d’une superstition basée sur l’erreur, cérémonies nocturnes et incompréhensibles…
J. M. PAILLER, Bacchanalia, La répression de 186 av J.C. à Rome et en Italie, in École Française de Rome, p. 762. 6 Pline se révèle être un lecteur assidu de Tite-Live : Epistulae II, 3, 8 et VI, 16 ; 20, 5.
5

LA REPRÉSENTATION DES PREMIERS CHRÉTIENS

15

Les thèmes du jour et de la nuit, employés en parfaite antithèse, sont amplement développés chez Tite-Live, puisque l’obscurité permet de se livrer pleinement aux excès et aux folies. Pline n’oublie pas ce détail qui revient sous sa plume sous la forme d’un clin d’œil qui ne nous paraît pas anodin : ante lucem convenire : « avant le lever du soleil… ». Toutes les cérémonies et les initiations ont lieu au cours de la nuit, ce qui accentue leur caractère malfaisant et suspect, dans cet extrait par exemple7 : « Si vous n’y prenez pas garde, citoyens, leur réunion nocturne pourra bientôt égaler la nôtre, régulièrement convoquée de jour par un consul » : Nisi praecaveritis, Quirites, jam huic diurnae, legitime ab consule vocatae, par nocturna contio esse poterit (XVI, 4). On souligne l’antithèse entre le culte nocturne et malfaisant et les réunions diurnes destinées à sauvegarder l’État. Cette mise en garde sert de leitmotiv à l’extrait. On remarque le jeu constant entre le jour et la nuit, le licite et l’illicite, l’ordre et le désordre. La société romaine est complètement menacée et bouleversée dans ses structures sociales, politiques et religieuses. Il s’agit pour Tite-Live de relater cette perte momentanée de repères essentiels. Ce constat appelle à la méfiance en XV, 5 : « Mais nous ferons en sorte d’en dire assez pour que vous soyez sur vos gardes » (ad cavendum), et à la prudence en XVI, 3 : « la cible [du mal] est maintenant la tête même de l’État » : ad summam rem publicam spectat. Les thèmes de la nuit, des ténèbres et du secret favorables à la violence et aux crimes, sont imbriqués et alimentent la psychose qui s’empare des protagonistes. Notons enfin qu’activités urbaines et nocturnes se trouvent étroitement mêlées, en XV, 6 : « Les hurlements qui, la nuit, résonnent par toute la Ville » : ululatibusque nocturnis qui personant tota Urbe, thème qui est également repris par Tacite qui présente la ville comme site et victime d’une folle désorganisation. Autour de ce topique de la nuit se développent en réseau ceux du vice et de la dépravation, qui fonctionnent comme autant de leitmotiv chez Tite-Live si bien qu’on peut penser que Pline se le remémore et ajoute ce détail aux circonstances de son récit. Il signe ainsi la filiation de sa lettre avec son prédécesseur et s’inscrit dans la lignée des historiens majeurs.

On relève également ces citations de façon non exhaustive : - VIII, 6 : « Lorsque le vin, la nuit, la promiscuité… eurent effacé toutes les frontières de la honte… » : cum vinum animos […] et nox et mixti femini mares […] discrimen omne pudoris exstinxissent. - XII : « Lors des cérémonies nocturnes des Bacchanales » : in sacro nocturno. - XIII, 10 : « La nuit avait encore favorisé la licence » : noctis licentia accesserit. -XIII, 9 : [c’était la prêtresse campanienne qui avait] « transformé en culte nocturne les célébrations diurnes » : nocturnum sacrum ex diurno.

7

16

CÉLINE BLAS

B. Les symptômes 1. L’extension sociologique Autre leitmotiv de cette relatio de l’affaire des Bacchanales chez Tite-Live : la mixité de la foule. En effet, ce thème transversal est omniprésent dans le récit livien, montrant la mixité comme facteur de débordement et de subversion même des cadres de la société traditionnelle, dès le début du récit en VIII, 5 : « Dans un premier temps, peu de gens prirent part, mais qui, par la suite, commencèrent à se propager, touchant les hommes comme les femmes » : Initia erant quae primo paucis tradita sunt, dein vulgari coepta per viros mulieresque8. La pratique, comme les adeptes de ces cultes, est également mixte : « On fait rechercher les prêtres de ces cultes, qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes, non seulement à Rome, mais à travers tous les fora et les marchés pour les remettre entre les mains des consuls » : Sacerdotes eorum sacrorum seu viri seu feminae essent non Romae modo, sed per omnia fora et conciliabula conquiri ut in consulum potestate essent (XIV, 7). Un autre élément subversif est à souligner : le mélange des générations qui « communient » ensemble dans la dépravation et le vice comme en VIII, 6 : « Lorsque le vin, la nuit, la promiscuité des hommes et des femmes, des adultes et des jeunes gens… » : Cum vinum animos […] et nox et mixti feminis mares, aetatis tenerae majoribus […], ainsi qu’en XV, 13, où Tite-Live ajoute ce détail : la présence de « jeunes initiés » (juvenes). On sait que les Romains réprouvent la présence de ces jeunes gens, facilement influençables. La référence au « jeune âge »9 est faite évidemment dans une perspective très différente entre Tite-Live, qui insiste sur la promiscuité des rencontres avec les adultes, et Pline, qui souligne l’influence grandissante du christianisme naissant. La correspondance verbale n’en est pas moins frappante : la menace pèse sur omnis aetas (« sur tout âge »). La foule est par nature protéiforme et non quantifiable, d’où la menace qu’elle représente pour la société romaine, comme le souligne avec force ce passage : « C’était une foule immense qui désormais formait presque un autre peuple ; il y avait parmi eux certains hommes et femmes de la noblesse. Depuis deux ans, on avait institué l’usage de n’initier personne au-dessus de vingt ans […] âge porté aux égarements » : Multitudinem ingentem alterum jam prope populum esse, in his nobiles quosdam viros feminasque. Biennio proximo institutum esse ne quis major viginti annis initiaretur ; captari aetates et erroris et stupro patientes (XIII, 14). Pourtant, la noblesse est censée montrer l’exemple. Ce nouveau peuple vit sous ses propres règles, régi par ses lois internes, ce qui est impensable pour un civis romanus. Cette thématique du « peuple dans le

8

Même constat en VIII, 7 : « [rites] qui impliquaient indistinctement des hommes libres et des femmes » : promiscua ingenuorum feminarum. 9 Cf. Tite-Live, VIII, 6 : aetatis tenerae maioribus.

LA REPRÉSENTATION DES PREMIERS CHRÉTIENS

17

peuple » forme une menace grandissante, interne et souterraine, qui sert de matrice à Pline. La menace est d’autant plus présente que l’auteur avance des données chiffrées : « En ce qui concerne le nombre de ces gens, quand je vous aurai dit qu’ils sont plusieurs milliers, forcément vous serez épouvantés, si je ne précise pas de quelle espèce de gens il s’agit. En premier lieu donc, une grande partie sont des femmes […], puis des hommes » : Quod ad multitudinem eorum attinet, si dixero multa milia hominum esse, illico necesse est exterreamini nisi adjunxera qui qualesque sint (XV, 8). Le recensement se fait de plus en plus précis au fur et à mesure de la description : « On disait que plus de sept mille hommes et femmes avaient participé à la conjuration » : conjurasse supra septem milia virorum ac mulierum dicebantur (XVII, 6). Une foule protéiforme se dessine sous la plume de TiteLive. La fama, la rumeur populaire, joue ici le rôle d’un miroir grossissant. 2. L’extension géographique Le balancement permanent entre Rome et l’Italie chez Tite-Live donne une impression de contagion réciproque. L’Urbs même est devenue l’épicentre du phénomène : « Tout d’abord la taille de la ville, qui lui permettait davantage de contenir et d’endurer de tels maux » : Primo magnitudo Urbis capacior patientiorque talium malorum ea celavit (IX, 1). Mais la ville étouffée par l’ampleur du mal laisse s’échapper la maladie qu’elle ne peut assimiler. On retrouve ensuite le même distinguo entre ville et campagne chez Pline, d’autant plus que les tournures de phrase et le vocabulaire employés sont similaires : « Une grande panique envahit toute la ville et ne s’arrêta pas à ses remparts ou aux frontières du territoire romain, mais çà et là, à travers toute l’Italie » : magnus terror tota fuit, nec moenibus se tantum Urbis aut finibus Romanis continuit, sed passim per totam Italiam (XVII, 4). « Puis les consuls eurent mission de détruire tous les lieux du culte de Bacchus à Rome d’abord, ensuite à travers toute l’Italie » : datum deinde consulibus negotium est ut omnia Bacchanalia Romae primum, deinde per totam Italiam diruerent… (XVIII, 7). La tournure de la phrase est analogue chez Pline.

-

On remarque alors le jeu constant entre les mentions de la ville de Rome et du reste du territoire italien. Les redondances soulignent la nécessité d’extirper le mal à la racine. L’idée persiste qu’un fléau s’abat inexorablement sur la région.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.