Côte d'ivoire Au coeur du bois sacré

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L'auteur offre une fresque enrichissante sur l'histoire immédiate de la Côte d'Ivoire, justement à une période charnière de celle-ci, c'est-à-dire entre le moment où s'éteint le patriarche Félix Houphouët-Boigny et où commencent les turbulences de ce pays autrefois modèle régional de stabilité, de croissance et de diversité bien gérée.
Publié le : mardi 1 février 2005
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EAN13 : 9782336254081
Nombre de pages : 364
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COTE D'IVOIRE
Au cœur du bois sacré

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Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Jean-Pierre PA TA T, Afrique, un nouveau partenariat NordSud, 2005. Robert Edmond ZIA VOULA, Le Congo, enjeu territorial et développement local, 2005. Mwayila TSHIYEMBE (sous la direction de), La transition en République Démocratique du Congo: bilan, enjeux et perspectives, 2005. Paul SONI-BENGA, Les non-dits des violences politiques du Congo-Brazzaville,2005. domi Jean Marie Doré, Résistance contre l'occupation en Région Forestière. Guinée 1820-1930,2005. Mamadou Dian Cherif DIALLO, Répression et enfermement en Guinée. Le pénitencier de Fotoba et la prison de Conakry de 1900 à 1958, 2005. N'do CISSÉ, Les rites initiatiques chez les Sénoufo, 2005. François DURPAIRE, Les Etats-Unis ont-il décolonisé l'Afrique noire francophone ?, 2005. Eugénie MOUA YINI OPOU, Le Royaume Téké, 2005. Dominique QUENUM, Ouidah au coeur de son destin, 2005 Pierre ERNY, L'éducation au Rwanda au temps des rois, 2005. Placide MOUDOUDOU, Jean-Paul MARKUS, Droit des institutions administratives congolaises, 2005. Gabriel HAMANI, Les Notables Bamiléké de l 'OuestCameroun: rôle et organisation dans les institutions traditionnelles, 2005. Axel Eric AUGÉ, Le recrutement des élites politiques en Afrique subsaharienne, 2005.

Albert KALONJI, Congo 1960 - La sécession du Sud-Kasaï, 2005. J.-M.K. MUT AMBA MAKOMBO, Patrice Lumumba correspondant de presse (1948-1956),2005. J.-R. MAZANZA KINDULU, J.-C. NLANDU-TSASA, Les nouveaux cadres congolais, 2005. Liliane PREVOST, Isabelle de COURTILLES, Guide des croyances et symboles, 2005.

LANCINE GON COULIBAL y

COTE D'IVOIRE
Au cœur du bois sacré

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Préface de Alpha Oumar Konaré

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan

Hongrie

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L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

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© L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7814-3 EAN: 9782747578141

PRÉFACE

J’éprouve un réel plaisir à préfacer ce récit autobiographique de Lanciné Gon Coulibaly. Ce plaisir est d’autant plus grand que, pour son coup d’essai littéraire, l’auteur nous offre une fresque enrichissante sur l’histoire immédiate de la Côte d’Ivoire, justement à une période charnière de celle-ci, c’est-à-dire entre le moment où s’éteint le patriarche Félix Houphouët-Boigny et où commencent les turbulences de ce pays autrefois modèle régional de stabilité, de croissance et de diversité bien gérée. D’entrée de jeu, Lanciné Gon Coulibaly campe le décor et clarifie ses objectifs. S’il fait se côtoyer dans cette belle fresque tous ceux qui, au sein de la lutte politique et militaire, ont influencé le destin de la Côte d’Ivoire, c’est moins pour être au centre du récit luimême que pour s’acquitter d’un devoir de génération, à savoir l’obligation de témoigner et de rendre compte. Le lecteur attentif saura apprendre et retenir de la vie politique ivoirienne, à travers les élections et leurs enjeux, d’abord dans le contexte du parti unique où les joutes opposaient les partisans du PDCI eux-mêmes, et ensuite dans le contexte pluraliste, imposé par les Vents d’Est au début de la décennie 1990. Le lecteur attentif saura aussi comprendre et retenir des espoirs, des frictions et des dangers liés à la gestion des contrepouvoirs, lorsque le multipartisme sera restauré. Bien entendu, un autre intérêt du récit, puisqu’il s’agit d’un témoignage de première main, porte sur le patriarche Boigny, arrivé au soir de sa vie, mais encore suffisamment lucide pour aiguiller le PDCI et arbitrer des situations délicates jusqu’à son décès auquel, d’ailleurs, des pages émouvantes de son livre seront consacrées. Une question demeure : les origines de la situation actuelle de la Côte d’ Ivoire existaient-elles à l’époque ? Au résultat, on ne peut que se réjouir : Lanciné Gon Coulibaly a réussi un exercice délicat. Il aura su conserver une humilité impressionnante tout au long de sa narration, d’autant que le livre arrive à un moment critique de la vie ivoirienne où les points
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cardinaux (Nord, Sud, Grand Ouest) désorientent plus que n’orientent un pays qui eut l’ambition du grand projet d’être un creuset ethnique et culturel. Triste histoire, en effet, de soudaine déchirure pour une terre qui s’était voulue de suture. Mais heureusement, il n’y a pas de fatalisme chez Lanciné Gon Coulibaly. Il sait nous proposer, entre les lignes, assumant ses racines « nordiques », une lecture et une vision de la Côte d’Ivoire rassemblée, certes défiée, mais triomphant de ses épreuves. Il le réussit si bien qu’avec l’auteur, tout en regrettant les demandes d’intolérance, le lecteur est pris de la forte prémonition que tant qu’il y restera des gardiens de temples, le pays, si envié par le passé, reviendra par la grande porte, amené non par une juxtaposition d’identités, mais par une nation retrouvée dans sa diversité et son unité.

Addis Abéba, le 24 juin 2004 Alpha Oumar Konaré Historien

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AVANT-PROPOS

Les événements ci-après relatés et les réflexions qu'ils ont suscitées vont de 1975 à décembre 1993. J'ai tout simplement fait le choix de relater les événements allant du 13 août 1975 au 15 décembre 1993. Ces deux dates sont des repères qui comptent dans ma vie politique. La première est celle où survient le décès de mon frère le député Dramane Coulibaly. Ce jour-là j'ai été projeté par son entourage unanime sur la scène politique. Les évocations antérieures ne sont là que pour faciliter la compréhension de certains faits de la période étudiée. Le 15 décembre 1993 voyait mon entrée au gouvernement. Depuis, notre pays a vécu des événements douloureux dont les conséquences marqueront encore longtemps notre vie nationale. Les événements majeurs qui ont suivi seront traités ultérieurement avec le même souci de vérité et d'objectivité ; telle est, en tout cas, mon intention. La méthodologie qui a présidé à la réalisation du présent ouvrage consiste à développer et à donner forme aux notes brèves jetées quotidiennement sur mon agenda. Le président François Mitterrand, dans son adresse aux parlementaires ivoiriens en 1984, recommandait de « donner du temps au temps ». La patience est en effet une grande vertu ; avec le recul, on fait une lecture plus sereine des événements. Loin de moi cependant l'idée de réécrire l'histoire à travers le prisme nécessairement déformant de l'actualité, de l'instant présent. Le respect dû aux morts, qui incline à l'indulgence, ne doit pas également amener à dénaturer les faits. Comme le dit si bien le griot, « lôfin bê bi da » « tout ce qui est debout se couchera ». La mort, ce passage obligé, ne saurait donc constituer une raison suffisante pour falsifier l'histoire. Dans un souci d'honnêteté intellectuelle, je livre, au moment où je rédige ces lignes, les sentiments qui étaient les miens à l'époque où se déroulaient les faits que je relate. Je me suis imposé de faire vivre au lecteur avec hélas ! L’inévitable subjectivité de l'auteur, les sentiments et les jugements que je portais sur les hommes et sur leurs actions avec tout ce que cela peut comporter comme erreurs d'appréciation. Cependant, mon ambition de fixer avec fidélité pour la postérité les événements les plus marquants de notre vie politique et de mon vécu personnel exige de les livrer sans retouche. A mon corps défendant, je me surprends donc à tisser des lauriers à des gens qui, entre-temps, ont manifestement montré les limites de leurs aptitudes et
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de leurs capacités. Une chose reste certaine malgré tout : au moment où je les élevais jusqu'aux nues, ils le méritaient certainement. De même, certains de ceux qui paraissaient falots et sans épaisseur, avec le temps, ont montré une envergure insoupçonnée. Cette conception de l'histoire me semble plus vertueuse, plus humaine et plus authentique que celle qui consisterait à tirer la somme de la vie de nos semblables. Le manichéisme rigide qui tend à séparer les bons des mauvais auquel on aboutit ignore la dimension évolutive de cet être unique et énigmatique que reste l'homme. Sans pouvoir développer mes sentiments et mes prises de position sur certains faits plus récents de notre vie politique nationale afin de rester dans les limites que je me suis assignées, il importe cependant, d'indiquer sommairement, mon opinion sur les plus importants. J'ai assisté impuissant, mais tout à fait conscient de ses dangers, à l'éclosion insidieuse de cette plante vénéneuse appelée « ivoirité ». Ce concept portait en germe, dès le départ, tout ce qui allait déliter notre cohésion et notre unité nationale. Il fallait être totalement aveugle pour ne pas voir venir à travers l'idéologie véhiculée par ce terme le mépris, la méfiance, la haine et finalement la déchirure du tissu national. Pour ma part, je me suis toujours refusé à utiliser ce vocable, même à l'époque où je siégeais au gouvernement. On ne peut raisonnablement adhérer à pareille aberration à moins de souhaiter le pire pour son pays. L'histoire contemporaine de l'Afrique montre à quel danger nous exposaient les idéologues de l'« ivoirité ». Les torrents de sang versé depuis n'en sont que les tristes mais prévisibles conséquences. Malheureusement, le coup d’Etat de décembre 1999, qui devait être notre « révolution des œillets », s'est mué en véritable cauchemar à cause des ambitions qui ont pris le pas sur l'intérêt national. Les tenants du pouvoir ont élaboré un corps de lois destinées à baliser leur chemin vers la victoire puis ont imposé cette imposture au peuple en guise de constitution. En attendant de pouvoir traiter de ces événements graves qui ont ensanglanté l'histoire récente de notre pays, je serai heureux si ceux présentement développés peuvent servir de repères ou d'indications utiles à notre jeunesse et aux générations futures.

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EN PLEIN CIEL

A bord d'un avion de la compagnie Iberia reliant les merveilleuses îles Canaries à la capitale espagnole, je cherche en vain le sommeil ; l'idée me vient alors de jeter sur papier quelques souvenirs forts de ce qu'a été ma vie politique jusqu'alors. Je suis pour ainsi dire sous l'emprise d'une ivresse à nulle autre pareille : celle de l'écriture. L'envie d'écrire est si forte que, tout au long de mon séjour madrilène, mon temps sera partagé entre les visites touristiques et la rédaction des faits saillants qui ont jalonné ma vie politique. Un enthousiasme, jusque-là inconnu, s'est emparé de moi à tel point qu'au terme de mon séjour espagnol, le 2 janvier 1982, l'esquisse de la première partie de cette œuvre était rédigée sous le titre de « A la conquête de la mairie de Korhogo ». Initialement prévues pour Las Palmas, mes vacances se passent en définitive en Espagne où je suis reçu avec chaleur par son excellence l'ambassadeur Angora Pierre et sa charmante épouse. De l'aéroport, nous nous rendons directement à sa résidence dont la chambre d'hôte située au rez-de-chaussée a été apprêtée pour moi. De mon arrivée jusqu'au jour du départ, c'est la vie de château. Il faut noter ici, que la résidence de l'ambassadeur de Côte d’Ivoire à Madrid est l'une des plus belles, des plus cossues et qu’elle appartient en propre à notre pays. Bâtie dans le quartier huppé de la Puerta de Hierro, elle étale son jardin et sa piscine entre les résidences de Tunisie et d'Union soviétique. Jouxtant cette dernière, se trouve la propriété des Perón d'Argentine. La grande Eva Perón et son illustre époux avaient là une somptueuse propriété. Le couple sympathique que sont l’ambassadeur et son épouse est copropriétaire du même bâtiment que nous aux Deux Plateaux à Abidjan. Nos habitations étaient juste séparées par un mur mitoyen. Ce couple et nous, avons toujours entretenu d'excellents rapports leurs enfants et les nôtres passaient de longs moments ensemble dans l'une ou l'autre famille. C'est donc dans la somptueuse résidence de Côte d’Ivoire à Madrid que les premières pages de ce modeste ouvrage ont été rédigées. A mon retour au pays, comme d'habitude j'ai continué de prendre note des événements qui, à mes yeux, ont quelque importance

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et c'est l'ensemble de ces notes qui constitue la substance de cet ouvrage. Dans un souci de clarté, j'ai choisi de relater les événements saillants dans l'ordre chronologique de leur déroulement. Pour ce faire, le récit remonte au mois de janvier 1975.

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A LA CONQUÊTE DE LA MAIRIE
Sous les doux rayons d'un soleil d'harmattan, Abidjan s'éveille en ce 31 janvier 1975. Ce jour est pour moi un grand jour, celui qui voit la réalisation d'un rêve longtemps caressé : devenir avocat. Dès mon retour de Bordeaux, le 24 décembre 1974, je me suis employé à prendre les contacts nécessaires en vue de mon admission au barreau de Côte d’Ivoire. La date de ma prestation de serment, est fixée pour ce jour. La belle cérémonie a pour cadre la grande salle d'audience de la cour d'appel. Mes amis et ma famille s'y sont donné rendez-vous : mes aînés le député Dramane Coulibaly, le colonel Ibrahima Coulibaly, le préfet Daouda Coulibaly et bien d'autres sont là. La présence de mon ancien maître d'école, l'inspecteur de l'enseignement primaire Kana Silué me touche particulièrement. Je sollicite quelques mois plus tard une audience auprès du président de la République pour l'informer de mon retour définitif au pays et lui parler de la carrière d'Avocat que je viens d'embrasser. Cette démarche est nécessaire : c'est l'occasion de le remercier de l'aide et du soutien dont j'ai bénéficié de sa part pendant mes années d'études. L'intérêt l'exige également : le président Houphouët-Boigny en effet, tient entre ses mains, grâce au pouvoir, les perspectives de carrière bien réussie et les privilèges dont peut rêver un jeune homme dans ma situation. Il me reçoit dans sa résidence privée de Cocody en fin d'après-midi le 8 juillet 1975. Cette audience me permet une fois de plus d'apprécier la sollicitude toute paternelle du grand homme. Tous les espoirs me sont permis. Sa fidélité à ses amis, qu'il étend volontiers à leurs familles, est largement connue. Sa grande simplicité comme d'habitude est émouvante et les conseils qu'il me donne à cette occasion sont la sagesse même. A la fin de l'entretien, il me remet une épaisse enveloppe de billets de banque. L'avenir s'annonce pour moi sous de bons auspices et tous les rêves me sont permis. Malheureusement, un événement douloureux aura sur le cours de ma vie, qui s'annonçait sans problème, des conséquences incalculables. Les conséquences de cet événement donneront à ma vie l'allure d'un combat sans fin et sans repos. Le cours d'une vie tient quelquefois à peu de choses ! Comme Sisyphe condamné par les dieux à hisser son terrible rocher vers les sommets, les quelques succès remportés - il y en a eu de très beaux - seront systématiquement remis en cause, annihilés. Il me faudra sans cesse et sans répit me tenir sur la brèche. A l'instar du héros mythique, puni pour avoir donné le feu aux
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hommes, il me faudra toujours et toujours me battre pour demeurer, que dis-je, pour être toléré sur la scène politique. Les faits douloureux dont il s'agit m'ont conduit à commettre ce qui est considéré comme un crime de lèse-majesté. Le lundi 13 août 1975, notre frère, le député Dramane Coulibaly, épuisé par un long voyage effectué de nuit, est foudroyé par une crise d'hypertension alors qu'il assistait, à la préfecture, à la passation de service entre les préfets Fily Cissoko et Jean Aly. Il rend l'âme peu après son admission à l'hôpital de Korhogo où il avait été transféré d'urgence. Il était âgé de soixante-trois ans. La mort de Dramane Coulibaly m'a profondément affligé en raison de la grande affection qui nous liait depuis mon enfance. Cette affection réciproque a été largement favorisée par l'une de ses épouses, Hadja Karidja Traoré que l'on surnommait, non sans raison, la lionne du PDCI-RDA. Mon attachement pour cette dame admirable était tel que je passais de longues journées auprès d'elle chez son époux. Lors de l'annonce de la triste nouvelle le lendemain soir au président Houphouët-Boigny, je ne peux contenir les sentiments et le ressentiment qui m'habitent. Cette erreur, me coûtera très cher et ses conséquences seront désastreuses. Au cours de la soirée fatidique du 14 août, le colonel Ibrahima Coulibaly, à la tête d'une délégation de cinq personnes dont moimême, se rend à la résidence du chef de l’Etat. Le colonel explique à celui-ci qu'il a été dépêché avec ses frères et neveux par le chef de famille Béma Coulibaly pour lui annoncer la triste nouvelle du décès de notre aîné le député Dramane Coulibaly. En réponse, le chef de l'Etat exprime sa peine et sa douleur. Il exalte le rôle important joué par le défunt pendant la lutte émancipatrice, annonce que, le jour de l'enterrement, les drapeaux seront en berne sur toute l'étendue du territoire et qu'il se rendra personnellement à Korhogo pour prendre part aux obsèques de son fidèle compagnon de lutte. La conversation porte ensuite progressivement sur d'autres sujets. Lorsque je réalise que notre porte-parole s'apprête à demander congé, je demande la parole. Pour ne pas compromettre les membres de la famille présents, je précise d’entrée qu'aucun d'eux n'est au courant de ce que je vais avancer, que les conséquences éventuelles ne doivent incomber qu'à moi et à moi seul. Je rappelle ensuite que le regretté Dramane avait été sauvagement battu à Napié, jeté en prison à Odienné d'où il avait été finalement transféré à la tristement célèbre prison de Grand-Bassam en raison de son engagement politique qui allait jusqu'à la témérité. Comme le président vient d’annoncer qu’il viendra en personne à l’enterrement, j’enchaîne pour dire que je lui montrerai, à Korhogo, la
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misérable maison que le défunt habitait. Puis j’évoque le buste que Dramane a fait tailler de lui, Houphouët-Boigny ; l'œuvre d'art trône sur la table basse du salon de la maisonnette du défunt. D'ailleurs à Abidjan, il n'était guère mieux loti. Comme tous ses collègues parlementaires, pour assumer assidûment les devoirs de sa charge, il avait acquis un petit appartement en face du commissariat de police des 220 logements à Adjamé. L'appartement était si exigu qu'il lui était impossible d'y recevoir dix visiteurs à la fois, la salle de séjour n'étant que le couloir étroit qui longe l'escalier conduisant aux deux petites chambres du haut. Ne pouvant plus retenir mes larmes, je relate que, trois jours avant son décès, alors que je me rendais à une audience au palais de justice, je l'avais aperçu à l'entrée de l'Assemblée nationale. M'étant arrêté pour le saluer, le député s'était réjoui de me voir parce que disait-il, il n'avait rien ce jour-là à la maison. J'avais alors divisé le peu d'argent que j'avais pour lui en donner la moitié ; deux jours plus tard, il décédait. Je ne me prive pas par ailleurs de souligner, parce que je le tenais du défunt lui-même, que le chef de l'Etat, depuis quatre ans, refusait obstinément de le recevoir ! L'émotion est intense et ma gorge nouée. Le président Houphouët-Boigny, visiblement touché, a des larmes aux yeux. Regrette-t-il alors d'avoir si peu fait pour un compagnon aussi précieux ? Ses larmes sont sans aucun doute sincères. Ses qualités de cœur sur lesquelles tout le monde s'accorde y compris ses détracteurs les plus farouches, s'expriment à travers les larmes qu'il ne cherche point à dissimuler. Dans un véritable râle, je lance : « Vous l'avez laissé mourir dans la misère, ce compagnon précieux dont vous venez de louer les grandes qualités ; j'espère que vous ferez quelque chose pour ses veuves et ses orphelins ! » En réponse, le président de la République évoque des dettes d'impôts qu'il a fait éponger certaines fois pour le défunt et termine en expliquant que jamais Dramane ne demandait rien pour lui-même. Cette réserve, marque de dignité à mon avis, ne saurait cependant exonérer un si puissant ami, du devoir d'assistance. Quelques jours plus tard, comme il l'avait indiqué, le chef de l'Etat, entouré des plus hautes personnalités du pays, est à Korhogo pour conduire à sa dernière demeure son compagnon des heures difficiles. La cérémonie est grandiose et triste. Accourus de tout le département, les imams viennent accompagner de leurs prières la dépouille mortelle de l'illustre disparu. Le peuple de Korhogo est là, en rangs serrés, pour rendre un dernier hommage à son député et à son chef.
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Après la cérémonie à la place royale, le chef de l'Etat reprend le chemin de l'aéroport, suivi d'un cortège impressionnant. Homme de cœur, il fait un arrêt au domicile du défunt pour présenter ses condoléances personnelles aux veuves et aux orphelins. Il constate de lui-même l'extrême modestie, pour ne pas dire plus, de l'habitation du défunt. Une semaine plus tard, le chef de l'Etat nous fera appeler le colonel Ibrahima Coulibaly et moi pour nous charger d'entreprendre la construction d'une résidence digne de ce nom pour les veuves et les enfants de son compagnon. Trois mois plus tard, le 3 décembre 1975, le chef de l’Etat me fait venir à Yamoussoukro pour m'annoncer ma nomination prochaine comme conseiller économique et social. Pour la première fois cette année, le chef de l'Etat et la direction du PDCI-RDA ont décidé d'associer les populations à la désignation de leurs députés en organisant des élections primaires. Les candidats retenus par les grands électeurs verront leur nom porté sur la liste unique que le parti va soumettre au suffrage des électeurs. En ce qui me concerne, je suis plébiscité par les grands électeurs de la sous-préfecture centrale de Korhogo que sont les présidents de comités de quartiers et de villages et les quatre autres membres de leur bureau. L'intervention des grands électeurs dans le choix des députés est une première et timide concession à la démocratie depuis l'indépendance. Cette fois, ce n'est pas seulement l'appareil du parti qui désigne les députés, la base y participe par une sorte de suffrage indirect. Ce mouvement va s'accentuer cinq ans plus tard pour aboutir à l'élection des députés au suffrage universel direct. Le vote présidé par le président du Conseil Economique et Social a lieu au centre culturel de la ville. Le président HouphouëtBoigny souligne à ce propos que le président Mamadou Coulibaly a expliqué que, pour ne pas désigner les deux députés de la circonscription au sein de la même famille, il avait choisi de retenir le docteur Fatogoma Coulibaly à l'un des postes. « Je me suis demandé -me dit le président Houphouët-Boigny- où ils sont allés chercher cet argument. J'ai laissé faire parce que les membres du Conseil Economique et Social ne sont pas encore désignés ; je te nommerai au sein de cette instance, ce qui te donnera pratiquement les prérogatives d'un député.» Puis, le grand homme évoque quelques souvenirs. L'évocation par exemple d'un entretien avec le président Kwame N'krumah qui lui avait proposé une sorte de fédération ou de confédération entre le Ghana et la Côte d’Ivoire m'a particulièrement plu. A ces mots de Kwame N'krumah « unis, vous et moi, nous aurons l'Afrique à nos pieds », il avait simplement répondu : « mon ambition
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n'est pas d'avoir l'Afrique à mes pieds mais plutôt de la servir, d'être utile à ses fils ». Quel panache ! Intrigué, parce que ne l'ayant jamais entendu prononcer le moindre mot anglais, je lui demande si son interlocuteur s'exprimait en français. Le président me répond que l'entretien s'est déroulé en Baoulé, sa langue maternelle, proche de l'Ashanti couramment parlé au Ghana. Il existe bien sûr entre ces deux langues, quelques différences, notamment dans l'intonation. A la mi-décembre, le président Mamadou Coulibaly est de nouveau dans notre département, cette fois pour le renouvellement des sections du parti. Dès son arrivée, il nous reçoit, le vice-président de l'Assemblée nationale Gon Coulibaly et moi à la résidence présidentielle de Korhogo. Notre ville, comme les autres agglomérations de même importance, a sa résidence présidentielle ; c'est, comme partout ailleurs, une bâtisse cossue entretenue à longueur d’année par un personnel de qualité. Celle de Korhogo est dans un écrin de verdure d'environ un hectare. L'hôte de marque nous informe de la décision du président d'honneur du parti de nous laisser choisir, parmi nos collaborateurs respectifs, les deux secrétaires généraux des sections du parti dans la ville et dans la sous-préfecture centrale. Le lendemain matin, en compagnie de mes proches, je me rends au domicile du député de la sous-préfecture centrale tout proche de la résidence présidentielle. Après les civilités habituelles, le vice-président me demande de choisir l'un des secrétariats de section. Je lui retourne la politesse en lui demandant de choisir le premier sans se gêner aucunement et que, mon équipe et moi, nous nous contenterions du poste qu'il aurait laissé. Le député opte pour la section de la souspréfecture centrale. Ce faisant, il jette son dévolu sur le pays sénoufo profond par opposition à la ville de plus en plus cosmopolite de Korhogo. Je crois que son attachement réel à nos traditions explique sa préférence. Au cours des grandes occasions, il n'est pas rare de le voir se fondre dans la foule pour prendre une part active aux manifestations du poro ; son choix n'est donc pas fait pour me surprendre. Pour ma part, je suis particulièrement heureux d'installer l'un des miens à la tête de la section du parti à Korhogo-ville. Le soir même à mon domicile, nous nous réunissons donc pour désigner le secrétaire général et le bureau de la section PDCI-RDA de la ville de Korhogo. Naturellement en convoquant cette réunion, j'ai une idée assez précise de l'homme qu'il nous faut mais tous me demandent d’assumer moi-même cette fonction importante. Je décline l'offre pour proposer Moricounadi Cissé, soutenant que : « C'est un grand militant dont la mâchoire a été fracturée à Napié pendant la lutte émancipatrice à l'occasion d'une tournée du parti. Faire de lui le secrétaire général de
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notre section n'est qu'une juste récompense de son militantisme. » J'ajoute en terminant que le mérite de Sidiki Coulibaly n'est pas moindre pour avoir été arbitrairement incarcéré à Odienné à cause de son appartenance au PDCI-RDA. Il est incontestablement l'un des grands militants de première heure mais, puisqu'il est mon frère, le désigner risquerait d'être mal interprété. Les gens ne verraient pas son combat : ils nous taxeraient sans discernement de népotisme. Dans ces conditions, il est plus indiqué de désigner Moricounadi Cissé qui, à mérite égal, a l'avantage de ne pas être de ma famille ni même de mon groupe ethnique. En début d'année 1976, le président de la République tient parole et me nomme au Conseil Economique et Social. J'en suis le plus jeune membre, ce qui me vaut l'honneur de siéger, lors de la rentrée solennelle du 30 avril, au bureau de séance que préside le doyen d'âge M. Antoine Gauze. Les incertitudes de la vie politique m'ont toujours incité à ne jamais me couper de ma profession qui, non seulement m'assure une certaine sécurité matérielle, mais me procure en plus de grandes satisfactions morales. Je plaide à Abidjan et aussi devant toutes les juridictions du pays. Le 30 juillet par exemple, j'obtiens la mise en liberté provisoire de quatre justiciables dont deux de mes cousins. Ils avaient été placés sous mandat de dépôt depuis des mois à la prison civile de Boundiali sous la prévention de vol de carburant au préjudice de leur employeur, la Compagnie Ivoirienne Des Textiles, dite CIDT. Le Nord de notre pays, région à prédominance musulmane, est souvent visité par des missions chrétiennes notamment protestantes ; parmi ces dernières, la plus active, et de loin, est la mission baptiste qui fait de nombreuses conversions dans plusieurs de nos villages. Dans certaines localités, le chef et ses notables voient d'un mauvais œil les progrès de cette religion qui fait reculer dangereusement les traditions ancestrales. Les incidents les plus graves opposant les défenseurs de la tradition et principalement du poro aux nouveaux convertis se produisent à Kombolokoura, un gros village de la souspréfecture centrale. Là, les chrétiens, frappés d'ostracisme, sont bannis du village. De grandes bagarres éclatent à cette occasion et font de nombreux blessés. S'estimant lésés dans leur droit, et blessés dans leur amour-propre comme dans leur chair, ils saisissent le tribunal correctionnel de Korhogo d'une plainte pour coups et blessures volontaires afin d'obtenir réparation du préjudice qu'ils ont subi. J'assure la défense de leurs intérêts et m'élève avec véhémence à l'audience contre l'inadmissible intolérance dont ils ont été victimes.
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Les agresseurs, condamnés, sont jetés en prison. Ces exilés, pour la plupart, iront s'installer dans le Sud forestier, dans les environs de Zuénoula, et connaîtront une relative prospérité grâce à leur force de travail. En raison du nombre important des personnes impliquées et du risque de voir s'étendre pareils drames, le ministre de l'Intérieur M. Ekra Matthieu convoque les deux parties à Abidjan pour tenter de ramener le calme. A cet effet, une grande concertation est organisée le 7 septembre dans la salle de conférences du ministère de l'Intérieur. Les tenants de la tradition et du poro d'un côté, les pasteurs de la mission protestante et leurs principales ouailles de l'autre, doivent s'expliquer. Je suis convié à cette réunion avec les responsables politiques, en ma qualité de membre du Conseil Economique et Social ; en plus, pour avoir été leur avocat, je tiens personnellement à assister les nouveaux convertis. Plusieurs personnalités dont le ministre de l'Information Laurent Dona Fologo, le vice-président de l'Assemblée nationale Gon Coulibaly, défenseur acharné des valeurs traditionnelles, d'autres cadres de l'administration et du secteur privé, originaires de notre département, sont autour de la grande table. Le président de séance, le ministre Ekra Matthieu, après une brève introduction pour situer le problème, donne la parole, à tour de rôle, aux protagonistes. La discussion s'envenime rapidement, à telle enseigne que le ministre de l'Information propose à son collègue d'organiser une réunion préparatoire à son cabinet à l'autre bout du bloc ministériel avant les discussions finales. Je pose au ministre de l'Intérieur, avant qu'il ne lève la séance, la question de savoir si la constitution de la République de Côte d’Ivoire qui, dans son préambule, garantit la liberté de culte, doit être considérée comme un acte digne de respect ou comme un chiffon de papier, tout juste bon pour la poubelle. Dans le commentaire accompagnant ma question, j'évoque ce qui me semble une limite éthique à l'action de l'homme politique qui a suffisamment à faire en s'employant à améliorer les conditions de vie matérielle de ses concitoyens et souligne qu'à mon humble avis la charge du salut de leur âme ne saurait lui incomber. L'homme politique qui s'aventure sur le terrain religieux s'égare et se méprend sur la nature véritable de sa mission. Quels moyens a-t-il, en effet, lui-même, d'assurer le salut de son âme ? Le ministre Ekra Matthieu lui-même, de confession protestante, paraît quelque peu embarrassé. La réunion préparatoire qui suit est aussi houleuse que celle qui vient d'être suspendue. Elle me donne néanmoins l'occasion de mesurer le fossé qui me sépare de certains frères. Naturellement, la concertation finale du 7 septembre, malgré un optimisme de façade, laisse le problème entier.
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La préfecture de Korhogo est le théâtre, le 23 septembre 1976, d'une grande cérémonie qui marque le passage du témoin entre le préfet sortant Jean Aly et son remplaçant Jean-Baptiste Elloh. Le tout nouveau conseiller économique et social, comme il se doit, assiste à la passation de service et, désormais, mes allées et venues entre Abidjan et Korhogo ne feront que se multiplier. Mes séjours à Korhogo se multiplient tout autant qu'ils s'allongent ; c'est ainsi qu'avec plusieurs autres ressortissants de notre département, je m'y retrouve le 30 octobre pour participer le lendemain à l'installation officielle du premier sous-préfet de Karakoro, un jeune officier de nos forces armées. De hautes personnalités parmi lesquelles le ministre Ibrahim Koné du Tourisme, son collègue de l'Information, le préfet, le vice-président de l'Assemblée nationale, les députés Ouattara Luc Tiozon et Fatogoma Coulibaly, le recteur de l'université Valy Charles Diarrassouba, les conseillers économiques et sociaux, les secrétaires généraux des sections du parti, prennent part aux festivités organisées à cette occasion. L'importance de l'événement, qui marque davantage le rapprochement de l'administration des populations, n'échappe à personne. Dans la soirée du 30, le préfet offre un dîner à l'issue duquel, je suggère que la délégation officielle, après le déjeuner à Oléokaha, se rende à Kpokaha. Le ministre Dona Fologo me répond alors qu'il y réfléchira pour me situer le lendemain. Nous nous retrouvons tous le 31 à 9 heures, pour le petit déjeuner, au domicile du député de la circonscription, M. Bambala Philippe Ouattara. Revenant à la charge, j'interroge le ministre de l'Information pour savoir si la délégation officielle va se rendre à Kpokaha. Avant sa réponse, le recteur de l'université me lance : « Tu sembles avoir chaussé les bottes de Dramane ! N'oublie pas qu'à Napié nous l'avons battu, que nous lui avons cassé la mâchoire. Tu as intérêt à ne pas l'oublier ». Le secrétaire général de la section du parti de Korhogo-ville proteste énergiquement contre les propos du recteur et revendique la mâchoire cassée. C'était en effet la sienne et non celle du défunt député qui avait été fracturée. Ma réaction ne se fait pas attendre ; elle est brutale : « Honte à ceux qui se vantent de leur turpitude ! Sans Dramane et ses compagnons, tu n'aurais jamais été recteur d'une quelconque université ! Il est scandaleux que tu te vantes aujourd'hui de ce qui doit constituer pour toi et les tiens une grande honte. » En terminant, je rappelle qu' « avec moi, les menaces ne prennent pas » et déclare séance tenante : « Je vais de ce pas à Kpokaha ! Je suis un homme libre. » Le recteur Valy Diarrassouba, prenant conscience de l'énormité de ses propos, s'excuse sur le champ.
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Mon insistance de voir la délégation se déplacer jusqu'à Kpokaha vient du fait que cette localité, opposée à Oléokaha sa rivale de toujours, mérite à mes yeux, tout autant que cette dernière, de recevoir la délégation officielle. Cela est d'autant plus fondé que le pouvoir, dans un souci de justice et d'équilibre, a installé les bureaux de la sous-préfecture à mi-chemin entre les deux localités, sur l'axe principal reliant Korhogo à Bouaké. Ce faisant, la sous-préfecture, dénommée sous-préfecture de Karakoro, appartient autant aux administrés d’Oléokaha qu'à ceux de Kpokaha. Comment justifier alors le choix exclusivement porté sur Oléokaha comme cadre des festivités ? Après la coupure du ruban tricolore marquant l'ouverture officielle des bureaux de la sous-préfecture, le gros du cortège prend la direction d’Oléokaha pour le déjeuner. Pour ce qui me concerne, je me dirige avec Tiémoko Béma, le secrétaire général de la section Korhogo-ville, et d'autres personnalités vers Kpokaha où des milliers de personnes nous font un accueil grandiose. Le secrétaire général de la sous-section de Karakoro, Namogo Mamadou Ouattara, natif luimême de Kpokaha, et l'ancien député de la circonscription ont parfaitement organisé les choses. Dans un discours qui prend par moments les accents d'un réquisitoire, je regrette et je condamne l'absence des personnalités attendues qui n'ont pas daigné faire le voyage de Kpokaha. J'exprime mon soutien et mon attachement à cette population qui, pour des raisons historiques évidentes et aussi en raison de sa densité démographique, était en droit d'attendre que la sous-préfecture soit installée dans sa localité. La foule m'acclame à tout rompre. Je m'exprime avec un certain bonheur en sénoufo de sorte que l'interprète se contente juste de reprendre et d'amplifier mes propos au moyen d'un porte-voix nasillard. Pendant que je m'adresse à la foule, j'aperçois une voiture de police mais elle ne tarde pas à s'éloigner. Vers 17 heures, après avoir apprécié les victuailles et les nombreux groupes de danse folklorique, mes compagnons et moi quittons Kpokaha sous les clameurs et les vivats de la foule en liesse. Ce geste que me dictaient l'équité et le sens des responsabilités me vaudra, de longues années durant, l'attachement et le soutien de ces braves populations. Je crois avoir définitivement compris depuis ce jour qu'en politique seuls l'engagement personnel et le courage paient. Malgré nos divergences flagrantes, les hautes personnalités et moi regagnons ensemble Abidjan, le 1er novembre, par le même vol. Une semaine plus tard, nous sommes réunis au camp Galliéni chez le colonel Ibrahima Coulibaly à la demande de la famille
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Diarrassouba de Napié. Nos cousins, à la suite du mot malheureux du recteur Valy Diarrassouba lors de l'installation du sous-préfet de Karakoro, tiennent à nous présenter leurs excuses. La démarche de la famille Diarrassouba nous va droit au cœur compte tenu de nos liens ancestraux que des mariages sont venus renforcer. L'incident est clos et donne lieu à des retrouvailles fraternelles. « Comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle… » pour reprendre les mots d'une des fameuses « oraisons funèbres » de Bossuet, la nouvelle du décès du chef de canton Béma Coulibaly nous arrive de Korhogo le lundi 20 décembre 1976, en fin d'après-midi. L' enterrement aura lieu trois jours plus tard, le jeudi 23 décembre en présence du chef de l’Etat, des présidents de l'Assemblée nationale et du Conseil Economique et Social, des ministres d'Etat Auguste Denise et Jean-Baptiste Mockey et de plusieurs autres membres du gouvernement. Les obsèques de Béma sont grandioses à l'instar de celles de son frère Dramane un an auparavant. La présence des plus hautes personnalités de l'Etat autour du président de la République donne, là aussi, à l'événement une envergure nationale. Les femmes et les hommes de Korhogo, ceux de l'ensemble du département et de nombreux ressortissants des départements voisins, par leur présence massive, expriment l'affection et l'estime dans lesquelles, ils tenaient le défunt, pendant que les religieux psalmodient les versets coraniques de circonstance. Après les obsèques du chef de canton, en route pour l'aéroport, le président de la République fait un arrêt au domicile de feu le député Dramane Coulibaly où il a un bref entretien avec ses veuves. A cette occasion, il peut voir de ses yeux le beau bâtiment que j'ai réalisé avec le concours du fils aîné de Dramane, grâce aux fonds qu'il a généreusement dégagés à cet effet. Le président Houphouët-Boigny, qui aime faire les choses jusqu'au bout, a également offert le mobilier à la fin des travaux. Trois jours plus tard, les cérémonies de sacrifice du septième jour du décès de Béma Coulibaly se déroulent en présence d'une foule recueillie. Venu à ces cérémonies, le chef de canton de Kong, Karamoko Kodara Ouattara, est mon hôte. J'ai ce privilège depuis que de son vivant, Béma Coulibaly, a fait de moi son hôte attitré à Korhogo. Je dois bien cela au chef de canton de Kong. Du jour où, en 1963, Béma m'a présenté au chef de canton de Kong, il s'est produit entre nous comme un coup de foudre, fait de sympathie et d'attachement réciproques. Les vacances scolaires qui ont suivi m'ont donné l'occasion de répondre à son aimable invitation
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de visiter Kong. Je m'y suis rendu, en compagnie de deux amis enseignants. Cinq jours durant, nous avons été l'objet des délicates attentions des Kongois. L'hospitalité fraternelle du chef de canton tout au long de notre séjour dans la cité historique m'a marqué à jamais. Sortant à peine de l'adolescence, j’étais touché de recevoir la visite de tous les gbatiguis, équivalents parfaits du « pater familias » de la Rome antique. Ainsi, les uns après les autres, les chefs des familles Barro, Konaté, Dao, Sanogo, Traoré, à la tête de fortes délégations, vinrent les bras chargés d'ignames, de pintades, de moutons et j'en passe, témoigner, au-delà de ma modeste personne, leur attachement fraternel à leurs cousins Coulibaly de Korhogo. Presque tous avaient tenu à rappeler les liens fraternels qui unissaient Sékou Ouattara, le puissant empereur de Kong, à notre ancêtre Nanguin Soro le fondateur de Korhogo. Nanguin Soro a dû partir de Kong au milieu du XIVe siècle à la recherche de terres nouvelles qu'il comptait laisser en héritage à sa descendance. Il devait partir au plus vite avec les siens de la capitale des Ouattara : son influence grandissante rendait désormais impossible la cohabitation avec les fils de Sékou Ouattara. Ceux-ci, instruits par les devins, craignaient de voir échoir le pouvoir à Nanguin et à ses descendants. Pour ne pas courir le moindre risque, les princes de Kong, au décès de l'empereur Sékou Ouattara, ont encouragé notre aïeul à s'éloigner de la ville. Comme en aucun cas, ils ne devaient mettre à mort le cousin et conseiller très écouté de leur père, parce que cette éventualité, selon les prédictions, aurait entraîné de grands malheurs sur Kong et sur la dynastie des Ouattara, la seule solution qui restait, était l'exil. Dans sa quête de terres hospitalières, Nanguin Soro avait traversé plusieurs fleuves, franchi de nombreuses montagnes, appréciant avec sa suite, au cours du trajet, le bon gibier et les fruits juteux que leur offrait la nature généreuse. Ces paysages de forêts plus ou moins denses, plus beaux les uns que les autres, le comblaient de joie mais, arrivé avec sa suite au pied du mont « Tiékpô », « la grosse dame », il a tout de suite su que là était la destination vers laquelle le conduisait son destin ; il s’est alors murmuré à lui-même : « Si je m'établis ici, je laisserai à mes descendants un héritage consistant ». Le terme Korgo en effet, déformé en Korhogo par le colon, signifie littéralement héritage, fortune. Pour me faire toucher du doigt la réalité historique des liens qui unissent Korhogo à Kong, le chef de canton me fait conduire par son jeune frère Tiéba sur les lieux où vécurent nos ancêtres ; le pèlerin ému que j’étais ramènera à Korhogo quelques pierres ramassées en
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ces lieux historiques. Le chef de canton nous offrira, le lendemain de notre arrivée, une visite guidée de la multi-séculaire mosquée de Kong. Là, notre guide évoque avec nostalgie le rayonnement de la grande université islamique dont ce lieu de culte était l'épicentre. Il nous conduit ensuite à la modeste case où vécut l'explorateur français Louis Binger, qui deviendra le premier gouverneur de la colonie de Côte d’Ivoire. Avec l'accord express du chef de canton, nous allons rendre visite à son adversaire de toujours, le vieux Dogomori Traoré. Cet octogénaire volubile, encore alerte, assume les importantes fonctions politiques de secrétaire général de la sous-section PDCI-RDA de Kong. Il a, dit-on, ses entrées chez le président de la République et certains, même, le font passer pour l'un de ses familiers ; c'est dire combien le petit homme vif est influent. Fort de cela, il n'hésite pas certaines fois à battre en brèche l'autorité traditionnelle incarnée par le chef de canton. Notre séjour leur offre l'occasion d'une des rares éclaircies dans leurs relations tumultueuses. Nous nous rendons plus tard chez le grand imam qui, la veille, nous a fait l'honneur d'une visite. Cet érudit de la lignée des Barro nous reçoit avec joie et l'entretien que nous avons avec lui est particulièrement instructif. J'ai pu par exemple, sous sa dictée, inscrire sur les pages du cahier d'écolier que j'avais sous la main les noms des imams qui se sont succédé depuis un siècle dans la cité historique. Jusque-là confinée dans une vieille bâtisse datant de l'ère coloniale, l'irremplaçable chambre de réflexions et de propositions qu'est le Conseil Economique et Social se voit enfin dotée d'un bâtiment digne d’elle. Un ensemble immobilier flambant neuf, comprenant des bureaux, une grande salle de séances et une salle des fêtes!dite!«!des!pas perdus », est, en effet, inauguré le 23 mars 1977 par le président de la République, en présence des plus hautes autorités de l'Etat. A cette occasion solennelle, j'ai le privilège d'être aux premières loges, le fauteuil du chef de l’Etat étant placé entre celui du président de l'institution et le mien. (voir annexes photo page 2). Dans son adresse au chef de l'Etat, le président Mamadou Coulibaly déclare : « Votre Excellence ne peut douter de l'immense joie que nous éprouvons ce jour, mes collègues et moi-même, à vous accueillir dans cet immeuble qui nous ouvre ses portes pour la première fois, à l'occasion de notre première rentrée solennelle de l'année 1977. Monsieur le président de la République, comme tous les Ivoiriens, les conseillers économiques et sociaux vous sont reconnaissants pour votre clairvoyance politique grâce à laquelle « la Côte d’Ivoire a pu échapper à la plupart des maux qui guettent les
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jeunes Etats », parce qu'en effet ce n'est pas le hasard qui conduit son développement, mais c'est bien vous, président Félix HouphouëtBoigny … » in Livre d'or du Conseil Economique et Social Edition Fraternité hebdo Abidjan page 26. Au mois d'avril, une trentaine de mes partisans et moi, nous rendons dans le gros village de Katogo dans la sous-préfecture de M'bengué. Notre cortège est composé de trois véhicules dont un de transport en commun de marque Renault communément appelé « 22 places ». Au passage, nous nous acquittons de la visite de courtoisie au sous-préfet de M'bengué que nous trouvons en pleine discussion avec le secrétaire général de la sous-section PDCI-RDA. Je les informe de la visite que nous allons rendre aux populations de Katogo. Comme une rumeur persistante laisse entendre que notre cortège court le risque de se voir attaquer et personne ne précisant cependant par qui, avant de prendre congé d'eux, je ne manque pas de rappeler au souspréfet qu'il est garant de notre sécurité. Les populations des villages que nous traversons nous acclament avec enthousiasme ; peu avant notre entrée à Katogo, des chasseurs traditionnels saluent notre arrivée par des coups de feu assourdissants ; les trois véhicules, alors, ralentissent. Les notabilités nous accueillent dans la liesse populaire au son des balafons, des flûtes, du djembé et de chants admirablement exécutés par des chœurs de jeunes filles qui se trémoussent au rythme endiablé des tam-tams. La brave et dynamique population de Katogo est visiblement heureuse de nous accueillir. Après une bonne demiheure de danses frénétiques, un griot muni d'un porte-voix demande le silence. Le chef de village est le premier à nous souhaiter la bienvenue. Il est suivi du représentant de la jeunesse puis de la porteparole des femmes : tous expriment leur joie de nous recevoir. Je prends la parole au nom de mes compagnons et en mon nom propre, pour leur dire toute notre reconnaissance pour cet accueil chaleureux. C'est à ce moment précis que deux gendarmes arrivent, provoquant, la surprise passée, un mouvement d'hostilité visible chez nos hôtes. Je demande à haute voix le motif de leur présence. L'un d'eux répond : « Informés de votre présence, nous sommes venus assurer l'ordre ». Ces mots décrispent instantanément l'atmosphère et, pour souligner que ces messieurs sont venus en amis, je leur offre deux dindons choisis parmi les nombreux présents que nous avons reçus. Les réjouissances se poursuivent longtemps encore avant que nous ne prenions congé de nos hôtes dans une belle atmosphère de joie et d'allégresse. Deux jours plus tard, on me rapporte que des agents de douane basés à M'bengué ont saisi plusieurs tonnes de riz appartenant au commerçant
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qui nous avait invités à Katogo. Je dois faire face au règlement de l'amende de quatre cent mille francs CFA (400 000 FCFA) pour que la marchandise lui soit restituée. Ce n'était que le début de mes ennuis. Le chef de l’Etat ivoirien accueille avec empressement un jeune chef religieux venant du Sénégal, ce pays cher à son cœur. Le Sénégal l'est à plus d'un titre ! N'est-ce pas cette terre chargée d'histoire qui a accueilli le jeune Houphouët Dja admis à la célèbre Ecole de Médecine Africaine de Dakar ? La femme qu'il épouse -la première- quelques années plus tard n'est-elle pas sénégalaise par son père ? Le chef de l'Etat y a de nombreux amis et compagnons de lutte dont l'un des plus illustres était Me Lamine Guèye. Le jeune sérigne Cheik Ousmane Badji bénéficie d'emblée, en raison de cette origine, des faveurs du président Houphouët-Boigny qui n'hésite pas à mettre toutes les facilités à sa disposition pour lui permettre de parcourir le pays. Le fringant chef religieux mobilise les foules sur son passage dans les villes qu'il visite. A l'occasion du dixième anniversaire de son action religieuse, le président de la République envoie à Sindjan, le village natal de Cheik Ousmane Badji, une délégation conduite par le ministre Loua Diomandé. La délégation ivoirienne dont je suis membre et qui comprend plusieurs personnalités décolle de l'aéroport d'Abidjan le 13 mai à bord de l'avion présidentiel pour Ziguinchor, en Casamance. Notre séjour casamançais se déroule dans une ambiance de réjouissances inoubliables. Tout au long des trois jours passés à Sindjan, les groupes folkloriques succèdent aux groupes folkloriques ; au clair de lune, s'élèvent de temps à autre vers le ciel, telle une prière, des chœurs mélodieux de jeunes Sénégalaises. Les griots, ces maîtres de la parole, souvent virtuoses de la cora, enchantent nos cœurs et nos esprits avec leurs poèmes et leurs chansons. Pour la chanson, nous sommes subjugués par le talent de Mahawa Kouyaté, impériale dans ses somptueux boubous brodés assortis de foulards dont elle seule a le secret. A sa voix mélodieuse, répond, à intervalles réguliers, celle, rauque, de son époux, le talentueux Soundjoulou Kouyaté. Le grand artiste laisse alors échapper des sonorités graves et syncopées. Nous sommes sous le charme. Le souvenir de ces nuits féeriques de Casamance reste gravé dans ma mémoire. Je ne peux oublier ces mots magiques chantés, si loin de Korhogo, à la louange de ma famille et particulièrement de mon père. Avant de regagner Abidjan au terme de ces festivités, nous passons une nuit à Bissau en Guinée, celle du même nom. Je choisi d’effectuer le voyage Ziguinchor - Bissau en avion plutôt que de prendre le risque de sauter sur une mine en
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voiture. Dieu merci, notre chef de délégation et ceux qui avaient choisi la voie terrestre comme lui n'ont aucun dommage. M'étant rendu dans la soirée du 17 mai chez le général Ibrahima Coulibaly pour lui relater les péripéties de notre voyage, mon hôte me fait part du mécontentement du chef de l’Etat au sujet de ma visite à Katogo. J'ai eu l’audace de proposer que ce gros village soit érigé en sous-préfecture et, surtout, je me suis permis de remettre en place les membres du comité PDCI-RDA que le secrétaire général de la sous-section de M'bengué avait destitués au profit d'hommes dévoués à sa cause. Le président de la République me fait dire par mon frère sa désapprobation et le charge de me rappeler par la même occasion que je ne suis que conseiller économique et social. Des écrits lui étaient parvenus ; en effet, le secrétaire général de la sous-section de M'bengué, qui n'a pas apprécié mon intrusion dans la marche du parti dans sa localité, avait fait un rapport indigné contre moi. Le préfet et le secrétaire général du parti de la section Korhogo-ville qui, désormais, me combat ouvertement, l'avaient appuyé de leur côté, par un réquisitoire encore plus virulent. Le lendemain, une belle cérémonie est organisée au mess des officiers du camp Gallieni pour arroser les étoiles du général de division Ibrahima Coulibaly, celles des généraux de brigade Oumar N'Daw et Ouasséna Koné, ainsi que les galons de plusieurs officiers supérieurs. Je peux y assister car la latitude est laissée aux nouveaux promus d'inviter certains de leurs proches. Le président HouphouëtBoigny en personne préside la belle fête. Quand, après de sérieuses difficultées, j’arrive jusqu'à lui pour le saluer, il ne manque pas d'exprimer son mécontentement reprenant presque mot pour mot ce que mon frère m'avait rapporté la veille. Quelques jours plus tard, c'est au tour du président de l’Assemblée nationale, M. Philippe Grégoire YACE, en sa qualité de secrétaire général du parti, de m'adresser une lettre pour fustiger mon comportement et m'exhorter à plus de modération. Dans sa longue correspondance, le secrétaire général du parti manie avec dextérité le bâton et la carotte. (voir annexe lettre n° 151 A / Pt du 28 mai 1977 du président de l’Assemblée nationale p. 3 et 4). Cette lettre confirme que mes détracteurs ont réussi à me faire passer pour un dangereux fauteur de troubles. En recueillant le soutien massif des partisans du défunt député, je suis devenu du coup, et c'est le revers de la médaille, l'homme à abattre aux yeux de ses adversaires. C'est donc tout naturellement que ces derniers se liguent contre moi et se répandent en rapports, pour le moins excessifs, sur tous mes faits et gestes.
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Les Korhogolais, à l'instar des autres Ivoiriens, voyagent beaucoup par ces temps de vaches grasses. Les commerçants et entrepreneurs se rendent régulièrement à Abidjan pour leurs approvisionnements. Excepté quelques fonctionnaires et hommes d'affaires relativement aisés qui se déplacent en avion, les plus nombreux effectuent leurs voyages en autobus. La seule société de transport de voyageurs est la Compagnie de Transport du Nord dite CTN dont le parc automobile est nettement insuffisant au regard des besoins. Le monopole de fait dont elle jouit explique un certain laisser-aller. Il n'est pas rare en effet, compte tenu de la vétusté des véhicules, que des départs soient annulés à la dernière minute, pour cause de réparation sans compter d'autres désagréments que doivent subir les usagers. Ici comme ailleurs, le monopole et l'absence consécutive de concurrence sont un frein à l'activité humaine et spécifiquement économique. L'idée me vient alors de susciter la création d'une nouvelle coopérative de transport. Je réunis à cet effet des amis commerçants et transporteurs, le 5 novembre à mon domicile. Ils sont tous partants et la Coopérative de Transport de Korhogo, en abrégé CTK, entre en activité avec deux premiers autobus quelques mois plus tard. Cette deuxième compagnie de transport, outre le bénéfice qu'en tirent ses actionnaires, donne aux Korhogolais plus de sièges et plus de confort pour leurs déplacements. Quelque peu épargné jusque-là, notre pays connaît de plus en plus de crimes et de délits. La rubrique des faits divers du quotidien national Fraternité-matin livre régulièrement au public le récit de braquages ou de hold-up qui s’achèvent, hélas, souvent dans le sang. Les auteurs de ces faits sont généralement de jeunes adultes et même certaines fois des adolescents. Il devient important pour notre pays de se poser des questions et de rechercher des solutions à cette grave crise. Pour apporter ma modeste contribution à la réflexion qui s'impose dès lors, je propose, à l'occasion de la deuxième session du Conseil Economique et Social le 16 septembre au président de l’institution, de prononcer une conférence sur le thème de la délinquance juvénile en Côte d’Ivoire. Le président, non seulement accède à ma demande mais me fait le grand honneur de présider personnellement ma conférence le 9 novembre. Je suis particulièrement touché parce le Président Mamadou Coulibaly,homme de grande culture dont l’engagement politique est connu de tous est une référence pour la jeunesse ivoirienne. La conférence a lieu dans les locaux de notre institution. Le thème traité avec sérieux et le débat enrichissant qui s'en suit sont couverts par la
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télévision nationale et le journal Fraternité-matin qui en donnent de larges extraits. Le stage terminé, je décide d'ouvrir mon cabinet d'avocat à Korhogo, mais, à l'étroit au quartier Soba et de surcroît éloigné du centre-ville, je demande à deux de mes aînés, qui acceptent volontiers, de me céder leurs deux lots contigus, situés non loin du nouveau tribunal. Le premier coup de pioche y est donné le 3 février 1978. Le bâtiment, terminé au bout de quelques mois, comporte au rez-dechaussée le cabinet d'avocat à proprement parler et l'habitation à l'étage. Cet ensemble que j'ai dénommé « Résidence CHIGATA », deviendra rapidement un lieu de rassemblement. La cour et le rondpoint sur lequel il donne serviront de cadre à de grandes festivités et à certains événements importants de la vie politique locale. Les audiences devant les tribunaux d'Odienné, de Boundiali, de Katiola, de Bouaké et surtout de Korhogo me laissent à peine le loisir de participer à de rares cérémonies de baptêmes, de mariages et d'enterrements. Quiconque a des visées politiques ne peut cependant échapper à ces mondanités et à ces contraintes ! Par exemple, il était hors de question, de refuser le choix que les élèves de troisième du lycée Houphouët-Boigny avaient porté sur moi pour parrainer leur promotion. Le 26 mai, une réunion de famille se tient de 9 heures à 14 heures au domicile Korhogolais du préfet Daouda Coulibaly. Le seul point à l'ordre du jour est la désignation d’un candidat - unique - au sein de notre famille pour les élections municipales. Dès l'ouverture des débats, j'indique que je suis candidat ; l'officier de police Tiémoko Béma Coulibaly l'est aussi, mais il retirera sa candidature au bout de quinze minutes sous la pression de certains membres de la famille. Le député Gon Coulibaly est proposé par quelqu'un dans l'assistance . Un intervenant me prie de retirer ma candidature. Mon refus est catégorique car, depuis le décès du député Dramane Coulibaly en 1975, ses partisans ont fait de moi leur leader ; ne pas me présenter serait véritablement les trahir. Je ne peux, dans ces conditions, retirer à la légère, une candidature qui me dépasse en tant qu'individu. Le général Ibrahima Coulibaly suggère alors que l'on nous laisse tous deux nous présenter au premier tour et que celui qui arrivera en meilleure position soit soutenu par l'ensemble de la famille au deuxième tour. Le député juge « le général ambigu » et conclut que, dans ces conditions, « la famille a deux candidats ». Le ton s'élève mais je persiste. Devant ma détermination, l'un de mes aînés, officier des douanes, dans un long plaidoyer au cours duquel il évoque la
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mémoire de nos ancêtres, les larmes aux yeux, me supplie de retirer ma candidature. Je suis désarmé : on a changé de terrain ; de celui de la politique où une simple évaluation arithmétique de ses chances suffit pour se déterminer, je me retrouve sur l'autel des ancêtres et particulièrement face au souvenir toujours vivace de notre père. Jusque-là de marbre devant les supplications et les invectives des uns et des autres, me voici complètement adouci après cette intervention poignante. Je demande alors un moment de réflexion, le temps de revenir de Napié où nous devons assister à l'enterrement de l'aîné des fils du chef de canton. A ces mots, intervient le secrétaire général de la section sous-préfecture, communément appelé « Secrétaire Seydou ». Il me prie de donner une réponse sur le champ, argumentant que tant que je n'aurai pas donné de position, je les exposerai tous au mensonge. Que devront-ils répondre en effet à ceux qui demanderont si nous sommes tombés d'accord ? Répondre oui serait mentir tout comme dire non serait un mensonge. Il explique avec force conviction que ceux que je vais consulter, à savoir mes partisans politiques, ne seront jamais plus soucieux de mes intérêts que ma famille. Je prends sur place l'avis du général Ibrahima et d’un autre aîné, Siriki, ils sont d'avis que je donne hic et nunc ma réponse. Le cœur meurtri, je consens à retirer ma candidature.au profit du député Gon Coulibaly. Un soupir de soulagement tout à fait compréhensible se fait alors entendre. Tous, frères et neveux confondus, se précipitent pour m'embrasser et me remercier. Je ne manque pas cependant de poser certaines conditions : j'insiste notamment pour qu'aucun de mes partisans ne soit brimé suite à ce retrait par le futur maire et ses collaborateurs. Le député me donne immédiatement des assurances en citant le cas d’un partisan notoire de feu le député Dramane, qui avait été surpris de se voir reconnaître par lui son droit de propriété sur une rizière que certains lui contestaient à Napié. Il prend l'engagement de se comporter ainsi tout au long de son mandat, loin de toute discrimination Le député de la sous-préfecture centrale vient ainsi d'obtenir une grande victoire. Désormais, les portes de la mairie lui sont largement ouvertes mais un regrettable incident vient tout remettre en cause le lundi 12 juin 1978. Ce jour-là, arrive à Korhogo une délégation de la Fondation Félix Houphouët-Boigny conduite par le président du Conseil Economique et Social Mamadou Coulibaly, elle comprend le préfet Moussa Comara, les députés Baba Chérif et Assoua Adiko. Les émissaires du parti délivrent leur message à la
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population de l'estrade du cinéma Dergham. La misssion a pour but de recueillir des témoignages sur les événements importants de l'époque de la lutte émancipatrice. Il est souhaitable que les générations futures connaissent quelques hauts faits des grandes figures qui ont mené le combat libérateur. Des délégations similaires parcourent le pays au même moment et l'ensemble des témoignages permettra de dessiner les contours de la grande épopée du PDCI-RDA. Dans son discours, le président du Conseil Economique et Social cite, aux côtés du chef de province Gbon Coulibaly, quelques autres noms tels l'imam Fofana Siriki et le secrétaire général du parti Moricounadi Cissé qui devait être bien jeune à l'époque. D'autres intervenants citent jusqu'à des personnes qui, visiblement, n'avaient pas atteint l'âge de raison à cette époque ! Mais pas un mot, pas un seul, sur le député Dramane Coulibaly, celui-là même qui avait présenté M. Houphouët Dja à son père Gbon Coulibaly et qui avait littéralement bâti le parti à Korhogo avec le concours précieux des Ténéna Coulibaly Founvirena, Souleymane Coulibaly dit « le Gros » et bien d'autres. C'est incroyable, scandaleux et inadmissible à la fois ! Je lève la main mais le président Coulibaly feint de ne pas me voir. Je demande alors à mon voisin, le préfet, de lui signaler que je demande la parole ; rien n'y fait. La parole ne me sera pas donnée ! Après la réunion, le cortège s'ébranle vers la résidence présidentielle. Dès l'arrivée, je proteste : « M. le président, je voulais dire un mot sur le rôle important joué par feu le député Dramane Coulibaly à Korhogo durant la lutte émancipatrice. Il est impossible de ne pas le citer si l'on veut parler honnêtement du combat du PDCI-RDA dans cette région ». Le président Coulibaly tente de se justifier : « Ton frère .... A Napié par exemple... ». Le député, contre toute attente parce qu'après tout, il s'agit de son oncle, lance : « que vivement viennent les élections de septembre pour que je vois enfin ton peuple. » Ces propos ne pouvaient que remettre en cause l'accord du 26 mai. Puisque nous en sommes là, il ne me reste plus qu’à soupeser mes capacités le moment venu. A la même période, la jeunesse de Korhogo me fait l'amitié de me proposer la présidence de l'unique club de football de notre ville, le « Kafilédjo Sport », ce que j'accepte de bon cœur. Cette responsabilité, entre autres avantages, élargit le cercle de mes amis et me permet de rompre quelque peu avec la monotonie du discours politique.Il faut le reconnaitre aussi, présider cette équipe c’est,dans une certaine mesure, tenir la majorité de nos jeunes concitoyens. Le sport pour eux et particulièrement le foot-ball revêt une grande
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importance. Diriger donc le « Kafilédjo »,l’objet de leur passion, ne peut qu’être bénéfique. Les élections étant prévues pour 1980, nous tenons assez régulièrement des réunions depuis plusieurs mois. Ces réunions regroupent autour de moi, généralement de 21 heures à minuit, les présidents des comités de quartier de la ville et ceux de certains villages proches. Elles nous donnent l'occasion d'échanger au sujet des élections à venir et nous permettent de mieux nous connaître et de sympathiser. Après la promotion des élèves de troisième en 1978, cette année, c'est au tour des élèves de terminale du même lycée Houphouët-Boigny de me désigner comme parrain. Je prends ce rôle très au sérieux. Après le bal de fin d'année qui a eu un grand succès, je convie mes filleuls le 27 mai à une réception dans ma propriété située près du village de Latonon. C'est une très belle fête au cours de laquelle nous partageons un méchoui de bœuf bien assaisonné et quelques rafraîchissements. Les agapes terminées, je prononce une conférence que mes jeunes invités suivent, semble-t-il, avec beaucoup d'intérêt. Son titre est : « Le rôle de l'avocat dans la société ». J'aurai la satisfaction quelques années plus tard d'apprendre que j'ai fait naître ce jour-là des vocations. Certains de mes filleuls, en effet, aujourd'hui d’excellents confrères, m'ont fait l'amitié de me révéler avoir choisi la profession d'avocat à la suite de la vision que je leur en avais donnée ce jour-là. Le corps enseignant offre le 18 juin 1979 une fête en l'honneur d'un jeune Français, inspecteur de l'enseignement primaire, qui quitte définitivement notre ville. Invité à cette réception, j'exprime la reconnaissance des parents d'élèves et de la population à M. Laquintini qui a fait preuve d'un dévouement et d'une conscience professionnelle exemplaires durant son séjour à Korhogo. Les hasards de la vie nous mettront l'un en face de l'autre, quatre ans plus tard, à Kigali au Rwanda où il dirigeait le Centre Culturel Français. Je séjournais, pour ma part, à Kigali dans le cadre d'un séminaire organisé par l'Association Internationale des Villes Jumelées. La joie de nous retrouver, si loin de Korhogo et de manière si fortuite, est intense. Mon séjour dans cette partie de l'Afrique, dont la beauté virginale des paysages m'a impressionné, reste inoubliable. Je me souviens de la description enthousiaste que j'ai faite des collines rwandaises à ma femme qui m'appelait de Korhogo. Agréablement surpris qu'elle ait pu me joindre dans un coin aussi « perdu », après avoir pris des nouvelles de la famille, je me souviens lui avoir dit que si le paradis a existé sur terre, ce ne pouvait être que dans ces
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paysages de toute beauté. Ici, la température clémente oscille, tout au long de l'année, entre 17 et 22 degrés de sorte que l'hôtel « Les Mille Collines » où nous sommes logés n'a ni climatiseur ni chauffage, pas même dans la suite présidentielle. Au mois de juillet, l'épiscopat ivoirien se donne rendez-vous à Korhogo pour sa conférence annuelle. Les travaux de la haute hiérarchie catholique ont pour cadre le verdoyant « bois sacré » du gros village de Lataha où Mgr Auguste Nogbou, notre évêque, a réalisé, en plus de la chapelle, une petite cité comportant des chambres, un réfectoire et toutes les commodités nécessaires aux retraites. Nos évêques me demandent à cette occasion de prononcer une conférence sur « le mariage traditionnel en pays sénoufo ». Mon exposé est suivi d'un débat qui se révèle, tout compte fait, plus enrichissant pour le conférencier que pour l'auditoire. Effectivement, ces hommes de grande culture et de réelle pondération, par leurs questions et leurs réflexions, m'ont beaucoup appris. Je dois à l'amitié dont m'honore l'évêque de Korhogo le privilège d'avoir pu m'adresser à un auditoire aussi choisi. Un des notables de la ville, le vieux Karna Coulibaly et sa famille organisent, du 21 au 23 juillet 1979, les funérailles traditionnelles de deux de leurs regrettés parents décédés depuis fort longtemps. L'époque des deuils remonte si loin que ces manifestations s'apparentent plutôt à des festivités qui sont l'occasion pour les uns et les autres d'exprimer leur affection et leur attachement aux membres de cette grande famille et particulièrement à son chef. Mon attachement pour Karna est connu de tous et tout le monde sait également l'affection qu'il me porte. C'est l'occasion privilégiée de lui exprimer ma reconnaissance pour son soutien précieux. J'arrive à cheval sur les lieux de la cérémonie à la tête d'un cortège de vingtquatre groupes folkloriques, drainant au moins six cents personnes. C'est un spectacle sonore et haut en couleurs que notre procession de la Résidence CHIGATA jusqu'à la cour des Karna en cette fin d'aprèsmidi du 21 juillet. D'une pierre, je faisais deux coups : par delà le soutien à Karna et à sa famille, j'administrais de fort belle manière la preuve de ma présence sur la scène politique Korhogolaise. Quelques jours plus tard, j'ai la joie de recevoir le bâtonnier Adam Camille, son épouse et trois de leurs enfants. Ils sont à Korhogo pour assister au mariage d'un des leurs qui convole en justes noces avec une jeune ressortissante de la région. C'est un honneur pour moi d'accueillir, ne serait-ce que pour un week-end, le célèbre homme politique et avocat qui a été l'un de mes maîtres de stage. La famille
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judiciaire est une réalité palpable. Avant l’arrivée de maître Adam Camille n’ai-je pas reçu le 8 juin la visite du vice-président de la Cour Suprême John Apélété Kreppy qui était de passage à Korhogo. Il était venu rendre visite à l’un de ses frères enseignant dans la région. Je dois l’avouer, j’ai été heureux de recevoir le grand magistrat autant que le maître de l’ésotérisme unanimement reconnu. La marque d’attention de ces ainés, ces pionniers du droit dans notre pays me touchent beaucoup. Depuis deux jours, les hommes scrutent le ciel à la recherche du précieux croissant de lune qui doit mettre un terme aux privations du mois de jeûne. Au crépuscule de la nuit du 24 au 25 août, c'est le soulagement. Des coups de feu annoncent la bonne nouvelle. Le lendemain, après la grande prière à la mosquée dans la matinée, mes amis et partisans, par milliers, se rassemblent à partir de 15 heures au quartier Koko d'où part leur impressionnante procession rythmée par le balafon-roi et divers autres instruments de musique traditionnelle. Cette marée humaine descend vers le marché, puis remonte jusqu'au rond-point de la préfecture. C'est sur cette place noire de monde, que j'arrive à cheval, encadré par deux autres cavaliers. Mon cheval blanc « Yapolo », l'étalon en français, et les deux autres montures sont superbes. Le tour d'honneur que nous projetions de faire est impossible tant la foule est dense. Je descends de cheval pour aller prendre place près du préfet, qui a déjà à ses côtés le secrétaire général de la section du parti de la ville et son collègue de la sous-préfecture centrale. Le préfet, visiblement surpris de ce déferlement de jeunes, de femmes et d'hommes, est passablement agacé. Il était loin d'imaginer un soutien si fort en ma faveur, soutien qu'illustrent ces foulards, ces robes, ces chemises et ces boubous taillés dans un tissu frappé dont j’ai choisi le motif . A l'évidence, il n'apprécie pas ; pour ne pas prolonger inutilement son calvaire, je prends sans tarder congé de lui et de ses deux compagnons. La foule alors, toujours sous la cadence des tam-tams, la mélodie des flûtes et des balafons, nous emboîte le pas en direction de la place royale, au quartier Soba. Plus d'une centaine de groupes folkloriques égayent notre parcours. L'artère que nous empruntons devient, pour ainsi dire, une vaste piste de danse qui s'étire sans fin. Danseuses et danseurs se dépensent sans compter ; certains, à bout de souffle, s'arrêtent quelques instants pour s'éponger le visage. Le paroxysme est atteint aux environs de 18 heures quand nous arrivons enfin à la cour royale. Je rejoins les notabilités qui ont déjà pris place dans les fauteuils installés pour la circonstance pendant que les jeunes chargés de l'organisation tentent de canaliser, non sans difficultés, les groupes folkloriques qui se produiront deux heures
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