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Cuba révolutionnaire

De
347 pages
Cet ensemble, présenté par des auteurs cubains dont les travaux font autorité dans leur pays, propose une vue sur Cuba révolutionnaire, de 1898 à 2001. Les différentes contributions présentent et analysent l'histoire de la révolution, depuis la conquête et la guerre d'indépendance, l'installation de l'impérialisme américain, jusqu'au processus de radicalisation de la pensée et de l'action anti-impérialiste et des fondateurs du communisme à Cuba. Enfin, est exposé le contenu des mesures adoptées par la révolution dans la réalisation de sa conception du projet communiste.
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CUBA RÉVOLUTIONNAIRE
Tome 1. Histoire et culture

@L'Hannatlan,2003

ISBN: 2-7475-3965-2

Sous la direction de Rémy HERRERA
Présentation de Samir AMIN et Rémy HERRERA

CUBA RÉVOLUTIONNAIRE
Tome 1. Histoire et culture

Rémy HERRERA, Isabel MONAL, Oscar PINO SANTOS, Olivia MIRANDA FRANCISCO, Oscar ZANETTI LECDONA, José CANTON NAVARRO

Forum du Tiers-Monde
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

PRÉSENTATION

DES AUTEURS

Isabel MONAL (Cuba) est philosophe. Chercheuse à l'Institut de Philosophie de La Havane, elle y dirige le département d'Études marxistes. Elle est actuellement directrice de la revue Marx Ahora et membre de l'Académie des Sciences de Cuba. Oscar PINO SANTOS (Cuba) est historien et économiste. Après avoir été journaliste et écrivain, il participa à l'élaboration de la réforme agraire en 1959. Il fut diplomate et occupa les fonctions d'Ambassadeur de Cuba en République populaire de Chine. Olivia MIRANDA FRANCISCO (Cuba) est philosophe. Ancienne directrice de la revue Pionero, elle est aujourd'hui chercheuse à l'Institut de Philosophie de La Havane, où elle dirige le département de Pensée cubaine "José Marti". Oscar ZANETTI LECUONA (Cuba) est historien. Spécialiste, entre autres, des relations économiques et politiques entre Cuba et les États-Unis, il est actuellement chercheur à l'Institut d'Histoire et membre de l'Académie des Sciences de Cuba. José CANTON NAVARRO (Cuba) est historien. Il a consacré de nombreux travaux à 1'histoire du mouvement ouvrier et à la période révolutionnaire de Cuba. Il a été durant plusieurs années chercheur à l'Institut d'Histoire de La Havane, dont il fut le directeur adjoint. Rémy HERRERA (France), économiste, est chercheur au CNRS. Il Y coordonne, notamment, un programme de recherches sur l'économie cubaine. Il enseigne l'économie du développement en 3e cycle à l'Université de Paris 1 PanthéonSorbonne.

PRÉSENTATION

Les contributions réunies dans cet ouvrage forment le premier volume d'une série dont l'originalité est de proposer au

lecteur francophone une vue d'ensemble sur Cuba

-

plus

précisément sur la Cuba révolutionnaire -, présentée par des auteurs cubains dont les travaux remarquables font référence dans leur pays. Les quatre éléments de cette série consacrée à Cuba porteront sur: son histoire et sa culture (tome 1)

. .

(tome 4). Nous sommes donc heureux de livrer ici le premier de ces volumes, qui donne un panorama général de I'histoire des luttes menées par le peuple cubain, des réalisations accomplies par sa révolution et des problèmes auxquels il se trouve confronté dans la période actuelle d'hégémonie mondiale des États-Unis. Le prologue, écrit par Rémy Herrera (CNRS), dresse un tableau historique, depuis la conquête jusqu'à la veille de la révolution (1492-1958), soulignant les aspects fondamentaux de cette histoire et plaçant notamment l'accent sur la dépendance de l'île à l'égard des États-Unis, sous la forme même de la colonisation espagnole. Les textes qui suivent montrent de quelle manière et dans quelle mesure le peuple cubain est parvenu à se dégager de cette emprise. La première contribution, due à Isabel Monal, philosophe, analyse les moments du processus de radicalisation de la pensée et de l'action de José Marti, dont l'anti-impérialisme a très profondément influencé la culture du mouvement de libération nationale et d'émancipation sociale du prolétariat cubain. Oscar

. son économie et sa société (tome 3) . son internationalisme et la mondialisation

sa politique et son idéologie (tome 2)

Pino Santos, historien, revient quant à lui sur le contexte global de l'année 1898, tournant de I'histoire de Cuba qui marque à la fois la fin de la guerre d'indépendance et le début des interventions militaires des États-Unis dans l'île. Le troisième texte, apporté par Olivia Miranda Francisco, philosophe, présente les principaux précurseurs et fondateurs du communisme à Cuba (Balifio, Mella, Villena) et explique leur rôle déterminant dans la convergence des courants martiste et marxiste, dont la fusion constitue l'un des traits les plus singuliers de la culture révolutionnaire cubaine. Oscar Zanetti Lecuona, historien, examine ensuite l'évolution des relations entre Cuba et les États-Unis, en se concentrant sur la période qui suit les événements insurrectionnels de 1933 et durant laquelle les liens de dépendance économique de l'île se renforcèrent. Une histoire de la révolution cubaine, de ses origines à nos jours, est enfin proposée par José Canton Navarro, historien. L'auteur expose de façon précise et détaillée le contenu des grandes mesures adoptées, de 1959 à 2001, par la révolution dans la réalisation de sa conception du projet communiste, les difficultés rencontrées et les solutions recherchées, ainsi que les efforts de résistance et de lutte déployés aujourd'hui par le peuple de Cuba contre le système mondial capitaliste sous domination états-unienne. L'ensemble de ces travaux s'inscrit dans la continuité du programme de « recherches pluridisciplinaires sur l'économie et la société cubaine» du CNRS, dont l'équipe de chercheurs internationaux est coordonnée par Rémy Herrera, comme également dans les programmes du Forum du Tiers-Monde (Dakar), coordonnés par Samir Amin, et ceux du Forum mondial des Alternatives. Ces programmes se proposent d'approfondir les analyses des défis que constituent la mondialisation libérale et I'hégémonisme états-unien qui l'accompagne, de soutenir le renouveau de la pensée libératrice et, par là, de contribuer à la construction d'alternatives concrètes. Nos remerciements s'adressent à l'Ambassade de France à La Havane, à l'Association des Entreprises françaises 8

implantées à Cuba et aux services de la Coopération française du Ministère des Affaires étrangères, pour leur participation aux frais de traductions.
Samir AMIN et Rémy HERRERA

9

PROLOGUE

ASPECTS FONDAMENTAUX
DE L'HISTOIRE DE CUBA De la conquista à la révolution (1492-1958)
Rémy HERRERA

L 'histoire de Cuba partage avec celle des pays d'Amérique latine et des Caraïbes des caractéristiques fondamentales communes; mais elle s'en distingue par des traits singuliers qui ont déterminé l'originalité de sa trajectoire historique en longue péri ode. Cuba fut la première grande terre outre-atlantique «découverte» en 1492, qui devait devenir, à partir de 15101511 (conquête effective de I'île) et après le chaos où fut engloutie la population amérindo-cubaine, la base stratégique de l'expansion des conquistadores sur le continent américain, en même temps que le nœud maritime des convois transatlantiques dans l'empire espagnol. . C'est le territoire où l'esclavage capitaliste a duré le plus longtemps au monde: deuxième colonie à l'introduire (1511, après Hispaniola), avant-dernière à l'abolir (1886, juste avant le Brésil); et où les déportations d'Africains ont été les plus massives de toute l'Amérique hispanique: vraisemblablement plus d'un million de personnes. Le point haut de la population esclave fut atteint vers 1840: 436 000, pour une population d'un million d'habitants, noire à 60 %. . Cuba fut le premier producteur et exportateur mondial de sucre, dès le milieu du XIXe siècle et pour longtemps, placé très tôt, sous la forme même de la domination politique espagnole,

.

dans la dépendance économique des États-Unis: en 1850, 5 % des exportations cubaines, presque exclusivement composées de sucre brut, étaient dirigées vers l'Espagne, et déjà les deux tiers vers les États-Unis, qui fournissaient en échange des moyens de production et de financement. Il s'agit du pays où la colonisation espagnole a été la plus longue de l'histoire (de 1492 à 1898). Son issue fut une douloureuse guerre d'indépendance (1895-1898) et une série d'occupations militaires par les États-Unis (1898-1902, 19061909, 1909-1917). Ces derniers y engagèrent la première guerre « impérialiste» de leur histoire, brisant pour un temps le mouvement populaire nationaliste et assurant un contrôle total de l'île à leurs grands groupes financiers. Cuba est enfin la première - à ce jour, la seulerévolution socialiste victorieuse d'Amérique (depuis 1959). Cette révolution est à comprendre comme le point d'aboutissement d'un procès de formation d'une culture et d'une identité nationales profondément originales, et des luttes d'un prolétariat multiracial qui parvint à constituer un front ouvriers-paysans par la fusion des revendications antiimpérialistes et anti-capitalistes (projet communiste).

.

.

Conquête, chaos et division raciale du travail Les Espagnols, à la recherche d'une route maritime menant aux richesses de l'Asie, atteignirent le 27 octobre 1492 la côte nord-est de Cuba, à Bahia Bariay. Cette terre, d'une superficie à peine inférieure à celle de l'Angleterre, et que Colomb crut initialement être le Japon 1, était peuplée. Vers 1500, l'île comptait une population amérindo-cubaine de plusieurs dizaines de milliers d'individus (sans doute moins de 100 000). Cette population comprenait des formations sociales
1

Il devait s'agir de Cipangu, auquel faisaient référence les récits de Marco

Polo. L'or de Cubanacan, dont les Indiens disaient qu'il abondait au centre de l'île, devait donc être celui du Grand Khan. .. 12

hétérogènes2, dont aucune n'est classée parmi les grandes « civilisations» de l'époque. Contrairement aux hautes cultures amérindiennes du continent, elles ne connaissaient pas la roue ni la métallurgie du fer, la domestication et la traction animales, pas plus que l'écriture ou le calcul. Les plus évoluées d'entre elles, celles des Arawaks (Tainos), étaient des sociétés divisées en classes, avec un système de caciquats provinciaux, mais dépourvues de propriété privée et d'État. Ce sont ces différents peuples qui subirent le choc démographique le plus violent de I'histoire moderne3. Les Amérindo-cubains n'étaient plus qu'environ 15 000 en 1530, et, au tout début du XVIIe siècle, entre 1 000 et 2 000 (pour 12 000 habitants insulaires) - sans que l'on sache s'il s'agissait d'autochtones ou de main-d'œuvre déportée des terres environnantes. Le recensement de 1662 fit état d'à peine 2 000 foyers indiens, vivant dans une misère extrême. L 'histoire de la Cuba moderne commença par un immense chaos. Et c'est au milieu de celui-ci que s'effectuèrent, par la force des armes et sous la fiction du droit, l'appropriation des terres, avec tout ce qui, au-dessous comme au-dessus, s'agrégeait à elles. Vol pur et simple, cette appropriation originelle s'accompagna donc de la prise de possession des mines et de la sujétion des hommes, concrètement réduits à l'animalité - audelà des subtilités des débats entre lettrés sur le statut ontologique des « sauvages» du nouveau monde. Derrière les entrepreneurs privés de la conquête, propriétaires terriens et marchands, il y avait des soldats et des notaires. Mais ce ne furent pas tant le conquistador Velazquez et ses hommes d'équipage qui débarquèrent à Cuba (en 1510 ou 1511) que l'Europe en expansion, avec ses structures sociales en mouvement massif, au temps de l'accumulation primitive et de la formation de l'économie-monde. L'Europe y créa une
2 Les principaux groupes humains qui peuplaient l'île à l'arrivée des Espagnols étaient les Tainos, les Ciboneys et les Guanahatabeyes - présents depuis au moins 4 500 ans à Cuba. 3 À la suite de la conquête, le recul de la population, toutes causes confondues, fut peut-être de l'ordre de 10 à 1 en une génération. 13

organisation sociale nouvelle, encore largement féodale quoique déjà proto-capitaliste, tout entière connectée aux marchés du système mondial. Les choses allaient être très différentes dans les colonies anglaises d'Amérique du Nord, où les classes dominantes s'imposèrent au sein d'un mode de production capitaliste d'emblée prédominant et doté d'un État subordonné dès l'origine à la bourgeoisie coloniale.
La conquista fut menée sur le modèle de la reconquista
-

la

seconde s'achevant l'année où débutait la première. Conformément à la loi en vigueur en Espagne, dès 1511, la terre fut considérée à Cuba comme la propriété du roi. La conquête par prise de possession du sol devait préparer la colonisation par peuplement d'immigrés4, selon les dispositions prévues par les statuts de «pureté de sang» (limpieza de sangre)5 - cela n'empêcha évidemment pas le métissage, qui était un danger pour l'ordre social de l'époque, mais devint le ferment même de la cubanité. Les gouverneurs espagnols de Cuba effectuèrent une première série de distributions de terres royales entre représentants de l'oligarchie originelle, lesquels accaparèrent les richesses foncières et minières de l'île et concentrèrent entre leurs mains, par achat de charges publiques et alliances élitistes, les pouvoirs politiques au sein des conseils municipaux. C'est avec ces conseils que, des siècles durant, les souverains d'Espagne durent apprendre à composer. Était ainsi institutionnalisé, et reproduit par calculs matrimoniaux, un système de type seigneurial de soumission (reduccion), distribution (repartimiento) et mise au travail forcé (encomienda) des populations indigènes, au profit des grands propriétaires. Ce système social, de type féodal-colonial, qui prenait appui sur un appareil étatique embryonnaire, se distinguait pourtant du féodalisme dont l'Europe se débarrassait alors, car sa structure productive était orientée tout entière vers le
4

Dans la colonie, les opportunités de mobilité sociale étaient plus grandes et invitaient donc à tenter l'aventure. 5 Ces statuts y interdisaient l'ascension sociale des Indiens et des Noirs, comme celle des Juifs et des Maures en métropole. 14

commerce extérieur, tournée vers l'approvisionnement du centre du système mondial capitaliste exclusivement. La production reposait sur le régime de l' encomienda, en application à Cuba dès 1513. Mais les arguties juridiques qui le différenciaient théoriquement de l'esclavage n'étaient pas toujours perceptibles dans sa mise en pratique6. De fait, il ne prit fin, au milieu du XVIe siècle, qu'en raison de la disparition physique presque totale des Amérindo-cubains. Ceux d'entre eux qui survécurent passèrent, par continuum, sous d'autres régimes de travail contraint, comme l' hacienda notamment, perpétuant la domination de la communauté blanche européenne sur une formation sociale fonctionnellement divisée selon un critère de race. La division du travail était avant tout raciale. Cependant, les conflits restèrent longtemps récurrents entre grands propriétaires; d'autant que les nouveaux arrivants sur l'île étaient bien souvent irrémédiablement attirés par les découvertes des richesses du Mexique ou du Pérou. C'est en effet à partir de Cuba que fut impulsée la conquête du continent, vers l'Ouest (le Yucatan en 1518), puis le Nord (la Floride en 1560). Malgré cette instabilité chronique des premiers temps, une structure de propriété foncière extrêmement dissymétrique se constitua, et figea la structure de classes sur d'énormes inégalités de patrimoine. D'immenses domaines s'étaient formés, les latifundios, pour la plupart consacrés à l'élevage extensif de bétail, à la suite de l'application d'une coutume de distributions de terres (mercedes de tierra). Cette coutume était issue de la jurisprudence des conseils municipaux, adoptée, en violation de la loi, sous la pression de l'oligarchie créole. À la fin du XVIe siècle, le latifundio s'étendait déjà sur toute la partie occidentale de l'île. Le minifundio était lui aussi présent, surtout pour l'agriculture vivrière, mais l'accès à la terre restait, comme le flux migratoire, très rigoureusement contrôlé par les
6

Les esclaves indiens caribéens furent «libérés)) en 1500 et placés en « commende )) (encomienda). En 1501, l'esclavage des Maures fut interdit en Espagne, mais celui des Noirs africains, nés en terres catholiques ou ailleurs, autorisé la même année. 15

classes dominantes. Pour ces dernières, l'essentiel fut donc assuré très tôt: l'acquisition et la concentration de la propriété des terres et des mines et, avec elles, celles des formes du pouvoir politique. Le trait majeur des classes dominantes locales était d'être bicéphales, composées, d'une part, d'éléments aristocratiques aristocratiques créoles formant l'oligarchie des grands propriétaires fonciers qui régnaient sur les latifundios primitifs et les mines, d'autre part, d'éléments bourgeois, marchands urbains, presque tous espagnols, tirant leurs fortunes du commerce avec la métropole, sous monopole. Les conditions de réalisation de la surexploitation de la masse des travailleurs non européens, indiens et, bientôt, africains, étaient garanties par l'État colonial. Loin d'être la réplique de l'État-nation en formation dans le centre européen du système mondial capitaliste, il s'analyse, en tant qu'appareil localisé à la périphérie de ce système, comme une entité extérieure à la formation sociale cubaine, mais intériorisée par elle, dont la fonction était d'assurer à la fois une administration politique rigide et une décentralisation économique souple. Il reflétait surtout le positionnement caractéristique des classes dominantes créoles, subordonnées, à l'extérieur, aux classes dirigeantes métropolitaines - et très vite, comme on va le voir, aux classes sus-dominantes mercantilistes de l'économie-monde -, et se subordonnant, à l'intérieur, les classes dominées périphériques cubaines. Et c'est lorsque les conditions d'expansion des entreprises privées de la conquête furent réunies que cet État, au service (et composé) des propriétaires latifundiaires ruraux et des négociants urbains, leur garantit la reproduction et la rationalisation des conditions de violence extrême nécessaires à la surexploitation du prolétariat cubain - non européen. Bien que reposant sur une stricte ségrégation raciale, la société périphérique n'excluait évidemment pas l'exploitation des travailleurs blancs non propriétaires de moyens de production7.
Beaucoup d'entre ces travailleurs blancs étaient originaires d'Estrémadure ou d'Andalousie et s'étaient engagés comme soldats, manœuvres, artisans..., dans l'espoir d'échapper outre-atlantique à leur condition. 16
7

Le problème des premières années de la conquête restait celui de l'alimentation des colons, menacée par la ruine de l'agriculture traditionnelle, et de la survie de leur main-d'œuvre forcée. La grande mutation de l'économie cubaine, qui transforma les cultures amérindiennes en agriculture coloniale de subsistance, devait entraîner, en même temps que la disparition des savoirs et des techniques indigènes, la marchandisation des productions et la monétisation des échanges. Le premier commerce de la «Méditerranée des Caraïbes» fut ainsi celui des vivres. Cuba exportait à l'époque de la cassave (pan caçabi) et un peu de viande séchée, mais importait toujours d'Espagne presque toutes ses denrées alimentaires. Sur l'île, le contexte de sévère pénurie poussa les autorités administratives, pour contrôler l'approvisionnement des marchés locaux, à installer à proximité des centres urbains des estancias, exploitations agricoles de petite taille combinant culture et élevage. Tout autour de ces estancias, qui utilisaient de la main-d'œuvre contrainte indienne, la majorité des terres était occupée par les latifundios, sur lesquels furent expérimentées des formes d'élevage et de cultures

d'exportation 8. Sans que les grands propriétaires terriens n'aient
encore spécialisé l'économie cubaine, les principaux cycles productifs de cette dernière furent tirés, après l'or et le cuivre, par l'exportation de bois, puis, plus importante, par celle de cuir. Contrairement au travail dans les mines, ces deux dernières activités ne nécessitaient ni main-d'œuvre abondante ni avance en capital substantielle. Aucun de ces cycles, et pas davantage ceux, plus tardifs, liés aux produits agricoles (tabac, café), ne devait engendrer ne serait-ce que l'amorce d'une accumulation de capital local susceptible d'amener une industrialisation.

8

De la canne, peut-être introduite lors du deuxième voyage de Colomb (1494), fut plantée à Cuba dès la conquête, et du sucre produit pour l' autoconsommation. L'île en exporta avant 1520, mais en quantités infimes. 17

Pillage, insertion industrialisation

au

système

mondial

et

non-

Sitôt conquise, la colonie cubaine vit immédiatement ses richesses minérales livrées au pillage, le plus souvent dans des mines à ciel ouvert, sous forme de gisements ou d'alluvions. Propriétaires de concessions privées et administrateurs royaux accaparèrent les mines d'or, dont le cycle couvrit la période 1511-1540 (avec des pointes enregistrées entre 1520 et 1525), et de cuivre, relayant l'or à partir de 1528-1530 et jusque vers 1600-1610. Ce sont ces classes dominantes qui organisèrent vers les principaux gisements d'extraction insulaires les déportations d'Indiens sous encomienda - amenés des Bahamas, de Jamaïque et du continent américain pour pallier le manque de main-d'œuvre -, puis, autrement plus massives, d'esclaves noirs africains. Ces derniers ont très probablement été introduits à Cuba dès 1511, pour rejoindre, dans les mines d'or (rivières ou terrains), les travailleurs forcés indiens (lavaderos). Dès les premières années de la conquête, face à l'effondrement démographique indigène, les propriétaires des mines bénéficiaires des distributions de terres et de travailleurs sollicitèrent auprès du roi d'Espagne l'autorisation de déplacer vers Cuba des esclaves, déjà déportés d'Afrique à Hispaniola. Des licences d'importation furent ainsi accordées et régulièrement distribuées à l'oligarchie minière et foncière cubaine. À partir des années 1520, les premiers cargamentos de ébano vivo arrivèrent à Cuba, par centaines d'individus9. Très tôt donc, des Indiens et des Africains travaillèrent côte à côte dans les mines, soumis, malgré leurs statuts distincts, à des conditions en pratique similaires - dont l'issue était la mort rapide par le travail. La première révolte mentionnée par les autorités coloniales, qui unit travailleurs africains et indiens, éclata en 1525, et ne fut écrasée qu'en 1532. Si les flux de déportation restèrent longtemps irréguliers, les esclaves noirs
9 Exemple: l'une de ces cargaisons vint du Cap- Veft, en 1526, avec 145 hommes à bord, alors que la licence n'était que de 80. 18

ont été relativement nombreux à Cuba, dès l'origine. Au milieu du XVIe siècle, ils étaient déjà sans doute plus d'un millier. Dans la seule ville de La Havane, on en comptait 2 000 en 1582, pour presque autant d'Indiens et moins de 1 000 « Blancs ». Durant leur phase de prospérité, les cycles miniers impliquèrent néanmoins une certaine concentration de capitaux et de travailleurs, pour la construction de fonderies en particulier. L'objectif des classes dominantes se limitait à transformer sommairement les minerais dans la colonie pour faciliter leur transport vers l'Espagne ou à financer la poursuite continentale de la conquista. Si, logiquement, les fonderies aurifères disparurent avec l'épuisement des gisements d'or, les installations destinées au traitement du cuivre furent au contraire abandonnées par une décision centrale qui, autour de 1600, consolida le monopole royal et une division coloniale du travail bloquant la constitution d'une bourgeoisie créole active. À partir du XVIIe siècle, les minerais étaient expédiés à l'état brut vers l'Espagne, pour y être transformés là-bas, alors même que les débouchés locaux des fonderies cuivreuses étaient potentiellement dynamiques, spécialement dans les domaines militaires et agricoles. C'est au centre du système mondial que devaient être fabriqués pièces d'artillerie, articles d'artisanat et d'orfèvrerie, cuves de cuisson... La métropole, et avec elle les Provinces-Unies, comme une grande partie de l'Europe occidentale, de la Méditerranée à la Baltique, ne posèrent les bases de la production industrielle capitaliste au XVIe siècle qu'en se soumettant, dans tous les secteurs et pour presque tous les produits, les colonies du nouveau monde. Stopper les activités des fonderies à la périphérie revenait à briser les mécanismes, d'une part, d'interaction horizontale et d'intégration verticale des secteurs artisanaux et pré-industriels, d'autre part, de liaisons entre ces derniers et l'agriculture. C'était, dans ces conditions, interdire toute opportunité de développement auto-centré, si rudimentaire fût-il, mais aussi empêcher la formation d'une bourgeoise locale, susceptible d'enclencher une accumulation du capital dynamique et 19

orientée vers le marché intérieur. Trois siècles plus tard, dans les années 1830, l'Angleterre, alors hégémonique à l'échelle mondiale, devait prendre le relais, en rachetant les concessions minières cuivreuses, d'où le minerai fut expédié vers ses industries, toujours sans implantation d'industrie métallurgique à Cuba. Cet enchaînement d'accumulations de richesse et de pouvoir, qui conduisit au blocage du processus d'industrialisation, intervint ainsi, de manière systématique, pour chaque cycle productif majeur de l'île: le bois, le cuir, le tabac. . . Contrôlés par la puissante aristocratie maritime métropolitaine, des chantiers navals étaient en activité à La Havane dès la première moitié du XVIe siècle. Mais ce n'est qu'à partir de 1560, lorsque la flotte espagnole fut renforcée dans la perspective de défense stratégique de l'empire et d'une relance de la conquista, que les arsenaux cubains (ceux de La Havane surtout et, dans une moindre mesure, de Santiago de Cuba et Bayamo) prirent de l'ampleur. Dans la décennie 1580, les navires de guerre et de commerce construits à Cuba, grâce à des bois durs et réputés, atteignirent des tonnages très importants pour l'époque. Une telle production, qui mobilisait

la majeure partie de la main-d'œuvre urbaine

-

blanche sous

contrat, indienne ou esclave -, dynamisait un réseau d'activités complémentaires de l'artisanat ou liées à l'agriculture et à l'élevage 10. Au début du XVIIe siècle, les ateliers cubains de

construction, qui rivalisèrent un temps en qualité avec ceux du Pays basque, avaient presque entièrement disparu, limitant leur activité aux services de réparation des navires en transit et à la fabrication de bateaux de très faible capacité (pour le cabotage). Lorsqu'ils réapparurent au milieu du XVIIIe siècle, les chantiers navals cubains ne parvinrent pas à se hisser à des niveaux de production significatifs, ni même jamais à doter l'île d'une
10 Cette activité de construction (de navires, mais aussi d'habitations, de meubles, de moulins...) était d'une telle importance que des contrats d'apprentissage obligèrent les maîtres-artisans à former des esclaves du roi à leurs techniques: charpenterie, forges, goudronnage, voilerie, corderie, fabrication d'instruments de navigation... 20

flotte de pêche conséquente. On allait longtemps se contenter d'y abattre et découper des arbres, accentuant encore la dévastation des forêts tropicales de la Cuba primitive, consécutive à la poussée des cultures d'exportation, pour expédier les bois bruts vers l'Europe. L'exportation de cuir, après celle de cuivre et de bois, tint un rôle primordial dans l'économie cubaine, de la fin du XVIe au milieu du XVIIIe siècle. Les latifundios primitifs d'élevage de bétail avaient déjà recouvert, aux alentours de 1650, la plus grande partie des terres occidentales de l'île, et progressèrent après cette date vers le centre, commençant même à s'étendre en direction de l'Est. Mais les grands éleveurs cubains ne se sont jamais vraiment intéressés à la vente de viande, dont les prix restèrent longtemps administrés par les conseils municipaux et la demande limitée tant à l'intérieur (taille restreinte du marché cubain) qu'à l'extérieur (difficultés de transports entre colonies). Par conséquent, les quantités offertes de viande fraîche, pour la consommation locale, et de viande séchée, pour l'exportation et/ou la contrebande, demeuraient généralement assez faibles. Le cuir, en revanche, dès les années 1560, devint une marchandise d'exportation des plus lucratives, car très demandée en Europe et qui ne nécessitait que de faibles investissements: les troupeaux étaient nombreux et libres, la main-d'œuvre (essentiellement blanche) réduite au minimum et mal payée. Le résultat en fut, non pas la constitution de segments d'agro-industries orientés vers le marché intérieur, mais un gigantesque gaspillage du cheptel bovin. Des dizaines de milliers de peaux étaient chaque année envoyées par Cuba en Espagne, où les industries du cuir et du vêtement les travaillaient pour les revendre sur le marché européen. Le seul segment de production qui demeura à Cuba fut celui des lanières. .. À Cuba, en fait principalement à La Havane, se mit en place une économie de services maritimes et commerciaux (de réparation, de ravitaillement...), à la fois civils et militaires. Dans l'organisation spontanée de la colonisation, Cuba était appelée à occuper une place, certes économiquement limitée, 21

mais tout à fait décisive au plan stratégique: celle de première ligne de front de la conquête continentale (fournissant capital, hommes, navires, vivres.. .), de base arrière dans la défense militaire (navale et terrestre) de l'empire!! et, surtout, de point de convergence des convois de la flotte espagnole rapportant vers la métropole les richesses extorquées à l'Amérique indienne. Au terme d'une traversée-aller de 9 000 km, ce n'était pas à Cuba mais plutôt à Porto Rico ou dans les Petites Antilles qu'accostaient les navires partis des ports andalous; la position géostratégique exceptionnelle de La Havane!2 en faisait en revanche le nœud maritime des routes transatlantiques sur l'itinéraire de retour. Cuba allait être imbriquée, comme l'un de ses éléments-clés, dans la structure globale de l'empire hispanique des Amériques. À partir de 1555, l'île fut gouvernée par des militaires ou des marins de haut rang, ce qui apaisa dans une certaine mesure les conflits entre classes dominantes créoles et dirigeantes métropolitaines - tout au moins jusqu'au XVIIIe siècle et la spécialisation productive moderne de l'île. Ce rôle crucial tenu par Cuba ne devait pourtant pas permettre d'enrayer la stagnation de son économie en longue période, approximativement de 1600 à 1750, en phase avec le déclin de l'Espagne, intervenu entre 1580 et 1713. Il accentua plutôt un aménagement du territoire déséquilibré. La Havane et sa région environnante, au nord-ouest, bénéficièrent d'un fort essor économique, mais étaient extraverties et indifférentes au marché intérieur, tandis que les régions centrales et orientales de l'île furent marginalisées et restèrent longtemps en retard. Le mode d'insertion régionale de la colonie cubaine fut ainsi, dès
Il

12Regardez une carte. La Havane est située au point de tangence d'une droite horizontale, tracée entre le tropique du Cancer au Nord et le 23c parallèle au Sud, à l'arc de cercle courant le long de la côte septentrionale de Cuba (du bayou de Cottieules à la baie de Buenavista). C'est le point cartographique parfait sur la route de retour vers l'Espagne: les courants équatoriaux y aboutissent et là passe le Gulf Stream, entre Floride et Bahamas, jusqu'aux Bermudes, pour se changer en courant nord-atlantique, dont la branche méridionale boucle, au-dessus des Açores, sur la péninsule ibérique. C'est exactement là qu'il fallait être; les Espagnols s'y installèrent. 22

La fortificationde La Havanedura en tout près de deux siècles.

l'origine, centrifuge et désarticulant, opposant la capitale, entièrement orientée vers l'extérieur et privilégiée par l'exclusif, au reste de I'île13, qui ne parvint à survivre que grâce au commerce de contrebande des marchands et/ou pirates hollandais, anglais et français, violant le monopole commercial espagnoI14., Commandée depuis l'étranger, la connexion de Cuba au marché mondial approfondissait sa dépendance à l'égard à la fois de l'Espagne et du capital mercantiliste naissant
-

y compris (et surtout) grâce au dirty work de la piraterie,

œuvrant pour le compte d'armateurs internationaux ou financée par les souverains d'Europe. Alors que l'afflux d'or et d'argent américains drainés vers le centre du système y fit lentement converger les structures des économies européennes entre 1500 et 1750, le statut colonial déformait dans le même temps les sociétés coloniales. Celui-ci cantonna Cuba dans l'exportation de produits primaires (or, cuivre, bois, cuir, tabac, café...), en aggravant sans cesse ses déséquilibres internes et en lui interdisant toute opportunité de développement auto-centré. Cuba était-elle rentable pour sa métropole? Investisseurs privés et administrateurs royaux se plaignirent à maintes reprises des profits insuffisants tirés de la colonie. Le pillage des mines d'or et de cuivre généra néanmoins des bénéfices qui furent loin d'être négligeables15. Les mines de cuivre devinrent d'ailleurs suffisamment lucratives pour que les concessions accordées par le roi d'Espagne aux entrepreneurs privés (allemands et portugais) fussent remonopolisées par le pouvoir royal dès la fin du XVIe siècle. Si l'instauration de l'exclusif

13 Sancti Spiritu, Trinidad, Puerto Principe, Bayamo... Santiago avait, elle, une économie de services assez active. 14 Outre des vivres de toutes sortes, la contrebande avec les Hollandais fournissait aux Cubains quelques machines et des esclaves, échangés contre du cuir, de l'or et un peu de sucre; celle avec les Anglais concernait surtout les esclaves Uamaïcains), contre de la viande séchée (pour nourrir ceux, nombreux, restés en Jamaïque). 15Bien que les montants réels ne soient pas connus avec précision, on estime que l'exploitation aurifère leur rapporta plus de 3 000 000 de pesos entre 1511 et 1540. 23

colonial16 de Séville, puis de Cadiz, protégeait l'extraction du surplus de la colonie et son transfert vers l'Europe et enrichissait les classes dominantes de cette dernière (négociants, artisans, manufacturiers...), les quantités de métaux précieux trouvées sur l'île n'étaient que peu de choses en regard des trésors découverts sur le continent américain et transitant par Cuba, en provenance des ports de Vera Cruz, Nombre de Dios ou Cartagena. La rentabilité de la colonie cubaine n'était pas insignifiante pour sa métropole; mais, à l'évidence, elle ne pouvait lui suffire.

Capitalisme, esclavage et spécialisation sucrière
L'essentiel est pourtant de comprendre que la colonie cubaine se constitua en économie d'exportation, tout entière établie sur la base du système esclavagiste. Après une vague initiale de déportations liée au cycle de l'or, le trafic négrier vers Cuba devait se stabiliser durant plus d'un siècle, en phase avec l'entrée de celle-ci dans sa longue période de stagnation (1600-1750), sans toutefois jamais cesser. De 1540 à 1670, plus de 300 Africains étaient en moyenne débarqués sur l'île chaque année. Le nombre d'esclaves arrivés vivants et fixés à Cuba entre 1511 et 1760 est estimé à environ 60 000 personnes. Le passage entre les mains de négriers anglais du monopole de la traite dans l'empire hispanique (asiento) accrut très sensiblement, après le traité d'Utrecht (1713), les flux de déportés - bien que les Anglais aient maintes fois exprimé aux autorités espagnoles, par voie diplomatique, leur insatisfaction face aux trop faibles quantités d'esclaves commandées par les planteurs cubains. Si l'esclavage fut institué et fit système à Cuba dès la conquista, son extension fut étroitement liée à l'essor de la production et de l'exportation de sucre, soit - c'est le tournant
16

Le pacte colonial faisait des Indes de Castille un fief de l'Andalousie, et de
la gardienne de ce privilège.

la Casa de la Contratacion

24

historique fondamental - à la montée en puissance des grands propriétaires fonciers sucriers (les «sacarocratas») et à leur stratégie de connexion au marché mondial. Cette stratégie était celle d'une insertion de la colonie, en position dominée mais extrêmement dynamique, dans le système mondial capitaliste, opérée par une alliance passée entre classes dominantes créoles et classes sus-dominantes du centre du système (espagnoles et, surtout, anglo-américaines). Ce qu'il s'agit ici de repérer, c'est l'importance décisive pour l'île de cette spécialisation sucrière, qui intervint entre 1750 et 1850 et allait faire d'elle, dès le milieu du XIXe siècle, le plus gros producteur et exportateur de sucre au monde. La base de cet essor reposait sur le système esclavagiste, étendu sur une échelle si large qu'il déformait toute la structure sociale coloniale en hiérarchisant les différentes fractions de son prolétariat et en complexifiant durablement les conditions de la lutte des classes. L'or avait attiré les Européens hors de la Méditerranée; mais c'est le sucre qui resta sur leurs routes, comme la séquelle de cette expansion originelle, et, avec lui, l'esclavage de plantations. Ce dernier fut un élément constitutif du capitalisme en sa phase d'accumulation primitive et de transfert massif du surplus périphérique vers le centre européen. L 'histoire du sucre est celle d'une lente translation des échanges de l'Inde (principal producteur jusqu'au XVe siècle) vers la Méditerranée, sous l'impulsion des marchands perses et arabes, puis surtout italiens, lesquels détenaient dès le XIVe siècle un quasimonopole pour l'industrie du raffinage et contrôlèrent peu à peu les principaux centres de production1? La réapparition de l'esclavage en Europe, au début du XVe siècle, dans les îles
17 Ce déplacement matériel, productif et commercial, entraîna les mutations linguistiques successives à partir de la racine sanskrite çârkarâ, donnant, par l'entremise perse, soukkar en Arabe, sakkaron en Grec et saccharunl en Latin, d'où dérivent le zucchero italien, l' açucar portugais, l' azucar espagnol, le sucre français (XIIe siècle), le sugar anglais, le Zucker allemand, le sakkar russe... et wolof. Le sucre arriva en Afrique de l'Ouest par la voie des caravanes transsahariennes. La chose précéda le mot, la langue suivit le sillage de la précieuse marchandise. Entre le ghande perse et le ganzhe chinois, on peut tracer, d'Ouest en Est cette fois, la route des marchands...

25

méditerranéennes (Chypre, Malte, et plus tard la Sicile), est associée à l'émergence du capital marchand et à la combinaison d'un dispositif de plantations sucrières fortement travaillistiques - fermées sur elles-mêmes (démonétisées à l'intérieur) pour y fixer leur main-d'œuvre par la violence, mais ouvertes et même attachées au marché mondial18 (créatrices de richesses pour l'extérieur) - et d'une structure de propriété de la terre caractéristique du temps de la reconquista chrétienne. Les expéditions maritimes ibériques déplacèrent les plantations sucrières de la Méditerranée vers les îles atlantiques de la circumnavigation de l'Afrique (Madère, et aussi Açores et Canaries), où la culture de la canne ne se fit plus que sur une base exclusivement esclavagiste, ensuite vers le Brésil, enfin vers les Caraïbes, dans les possessions hollandaisesl9, puis anglaises (Barbade, Jamaïque) et surtout françaises (Haïti, jusqu'en 1789, loin devant les autres). C'est finalement Cuba qui prit la suite20, en se chargeant de produire ce qui devait devenir l'une des marchandises de base les plus importantes du commerce international au XIXe siècle. Toute son histoire, jusqu'à nos jours, allait en être profondément marquée. Reste à saisir de quelle manière les structures de la formation sociale cubaine ont été façonnées par les sucriers propriétaires de moulins, planteurs et marchands -, attachées par eux au marché mondial et soumises aux intérêts mercantilistes du centre capitaliste, espagnols, puis anglais, nord-américains enfin. Si Cuba a été spécialisée dans la monoexportation de sucre par une alliance internationale entre classes dominantes, qui conduisit à un développement massif du système esclavagiste, c'est que plusieurs chocs exogènes l'imposèrent par à-coups successifs brutaux, plaçant l'île, à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sur une trajectoire productive et commerciale très dynamique, mais extrêmement
Italie du Nord, Flandres, association de la Hanse... 19Anvers remplaça Lisbonne pour l'industrie du raffinage au XVIIe siècle. 20Les concurrents à la succession d 'Haïti ne manquaient pas dans la décennie 1790 : Jamaïque, Brésil, Martinique, Grenade, Barbade, Guadeloupe, SaintKitts, Surinam, Tobago, Antigua.. . 26
18

violente pour son prolétariat - et, d'abord, son prolétariat noir-, durablement handicapante pour son mode de développement de long terme. On pensa un temps, au XVIIIe siècle, que le redressement de l'Espagne, sous l'influence française notamment, permettrait de redynamiser sa colonie; mais la métropole glissait elle-même lentement dans la semi-périphérie européenne et entrait dans la dépendance du capital marchand mondialement dominant. Les chocs exogènes en question devaient être autrement puissants. Le premier d'entre eux fut la prise de La Havane par les Anglais, en 1762, au moment où ces derniers étaient sur le point d'emporter la victoire dans la guerre de Sept Ans et avec elle, aux dépens de la France, le plus vaste empire colonial de l'époque. Épisode des guerres permanentes que se livraient les puissances européennes aux Caraïbes, aboutissement d'une longue lutte qui vit l'Angleterre arracher à l'Espagne des territoires de plus en plus vastes21, l'occupation militaire anglaise dura moins d'un an, mais son impact fut énorme. Cuba comptait 30 000 esclaves au travail en 1760, après deux siècles et demi de colonisation; les Anglais en introduisirent Il 000 en onze mois22. Cette soudaine injection de «capital »23 devait provoquer un changement d'échelle décisif du système esclavagiste cubain. Une brèche s'ouvrait ainsi dans le monopole colonial de l'Espagne, qui n'allait jamais se refermer. Plus de 200 bateaux étaient enregistrés à l'entrée du port de La Havane en 1763, venant majoritairement des colonies anglaises d'Amérique du Nord. En 1778, le commerce avec l'île pouvait être considéré comme «libéré» du mercantilisme exclusif espagnol24.
21L'Angleterre prit la Barbade et les Bahamas, puis la Jamaïque et Belize, enfin la Floride et la Louisiane. 22 C'était peu de choses pour les négriers anglais, au vu des quantités d'esclaves que traitaient leurs marchés de Virginie, Jamaïque ou Barbade, contrôlés depuis Londres, Liverpool et Bristol. 23Une forme, à vrai dire, toute singulière de « capital humain », très proche d'un équipement physique (capital fixe)... 24La raison qui poussa les Anglais à échanger si vite Cuba contre la Floride est à rechercher dans leur volonté d'étendre leurs territoires continentaux face 27

Le deuxième choc exogène qui toucha Cuba fut sa connexion, après 1776, au marché des États-Unis d'Amérique, proche, vaste et en plein essor. L'indépendance coupa les ÉtatsUnis des marchés coloniaux anglais des Caraïbes, avec lesquels ils réalisaient jusqu'alors l'essentiel de leur commerce extérieur (vivres). En remplaçant les îles caribéennes, Cuba bascula dans une nouvelle dépendance, économique, plus profonde et prégnante encore que la domination politique coloniale. Tissant lentement les liens qui attachent par un échange inégal une périphérie à son centre, et imbriquant la structure productive de l'île dans celle du Nord, comme une extension territoriale outremer des États-Unis indispensable à la réalisation de leurs taux de profit, des relations commerciales étroites se nouèrent entre classes dominantes cubaines (sucriers, marchands) et susdominantes états-uniennes (négriers, industriels, négociants, fermiers, armateurs, banquiers.. .). Le socle commun en était la surexploitation esclavagiste. Les États-Unis, écartés des Antilles anglaises, se tournèrent vers Cuba, qui devint le principal débouché extérieur de leurs produits. Ils achetaient du sucre (brut exclusivement) à Cuba pour leur industrie de raffinage et leur marché de la côte Est25.Et ils lui fournissaient, en échange, de quoi le produire, i.e. des moyens de production: des esclaves, payables à crédit sur les recettes d'exportations futures de sucre; du matériel agricole; des vivres pour les captifs; des caisses et des sacs. .. Le troisième choc frappant Cuba fut, à partir de 1791, la guerre d'indépendance haïtienne. Avant 1789, les Français avaient élevé Haïti au rang de premier producteur mondial de sucre en y édifiant une formation sociale extraordinairement difforme (465 000 esclaves, soit 90 % de la population),

aux Français, en voie de réaliser la jonction Nord-Sud de leurs possessions d'Amérique, entre Québec et Louisiane, mais sans doute aussi dans l'asymétrie des structures de leur commerce: avec Cuba, l'Angleterre importait deux fois plus qu'elle n'exportait; avec la Floride, elle exportait quatre fois plus qu'elle n'importait. 25Entre] 792 et ] 8] 5, c'étaient des navires états-uniens qui acheminaient le sucre cubain vers le continent européen en guerre. 28

pathologiquement répressive. La révolte des esclaves haïtiens détruisit cette base systémique, et élimina du coup le principal concurrent sucrier sur le marché international. Les prodigieux profits offerts par la hausse rapide du prix du sucre durant cette période provoquèrent, à Cuba, une expansion fulgurante de la production sucrière. Quelque 10 000 colons français d'Haïti choisirent les terres de l'Oriente cubain comme lieu d'exil, emportant avec eux leur capital (en monnaie, engins et esclaves), leurs techniques (à la pointe de l'agronomie tropicale à l'époque) et leurs réseaux marchands et bancaires (à Bordeaux, Marseille, Paris, Londres, Milan, Amsterdam.. .). Bientôt rejoints par des Français de Louisiane (vendue aux États-Unis en 1803), ils constituèrent une force des plus réactionnaires à l'appui des intérêts sucriers cubains dans leur effort acharné pour prolonger l'esclavage. Si puissants qu'ils aient été, ces chocs n'auraient pu produire leur effet et métamorphoser la formation sociale cubaine s'ils n'avaient amplifié des conditions proprement

endogènes à la colonie

-

conditions physiques, de nature

topographique, climatique, forestière, technique... faisant de Cuba une île à sucre idéale et de La Havane un point géographique parfait pour les marchands et les militaires; conditions socio-économiques aussi. Parmi ces dernières, il convient d'insister sur plusieurs tendances à l'œuvre dans l'économie cubaine: la dissolution partielle des grands domaines latifundiaires dans les régions occidentales (les plus grosses productrices), la transformation de nombreux propriétaires en sucriers (éleveurs notamment) et l'éviction des producteurs concurrents, principalement ceux de tabac - les

rivaux les plus résistants des sucriers - et de café

-

prospérèrent jusque vers 183026.Ces évolutions libérèrent des terres et des bras pour le sucre. Elles allaient impulser un
26

qui

Les terres à tabac les plus riches de l'île s'étendent à Pinar deI Rio, San Cristobal, Villa Clara, Manzanillo, Bayamo, liguani, Santiago de Cuba et Guantanamo. Plus limitées, les régions du café qui allaient demeurer se trouvent à Guanajay, San Antonio de los Banos, Cienfuegos, Matanzas, Santiago et Guantanamo. 29

formidable essor des forces productives à Cuba, portant le système esclavagiste à un degré supérieur d'exploitation, et, simultanément, liquider les rapports de production archaïques, en libéralisant le commerce, en changeant la terre en marchandise et en faisant entrer tous les hommes (non plus seulement les esclaves) dans la sphère marchande. Il restait aux grands propriétaires à soumettre les représentants de l'État, ce qu'ils firent par la corruption lorsque ces derniers n'étaient pas
des leurs27.

À Cuba, entre les décennies 1760 et 1860, l'évolution de la production de sucre en volume prend vite l'allure d'une courbe exponentielle (Figure 1). Le prix du sucre, durant tout le dernier tiers du XVIIIe siècle au moins, était également très nettement orienté à la hausse28. Cet essor fulgurant du secteur sucrier cubain, en dépit de crises récurrentes et de la concurrence de plus en plus vive des betteraviers européens émergents, transforma, au cours de la première moitié du XIXe siècle, la stagnante et archaïsante colonie espagnole en plus gros producteur et exportateur de sucre au monde. La production sucrière cubaine, presque totalement destinée à l'exportation, était de l'ordre de 6 000 tonnes métriques dans les années 1760. Elle passa à 12 000 tonnes en 1785, 29 000 en 1800, 44 000 en 1815, 75 000 en 1830, 165 000 en 1840, 268 000 en 1850, 473 000 en 1860. En 1867, un an avant le déclenchement de la première guerre pour l'indépendance (1868-1878), son niveau atteignait 761 000 de tonnes. C'est en 1846-1847 que, pour la
27Tenir l'analyse des structures sociales pour déterminantes et lier les décisions politiques à des comportements de classe ne vident pas de toute pertinence l'examen des actions individuelles. Le gouverneur Las Casas fut l'un des agents de l'ouverture de Cuba au libre-échange après 1790. En guise de remerciements, les élites créoles lui offrirent une cannaie (La Amistad), avec moulin et esclaves. Tacon et O'Donnell, eux aussi gouverneurs de l'île, célèbres pour la férocité de leur répression, étaient quant à eux directement intéressés au trafic négrier. 28 Sur le marché de Londres, le prix du sucre avait augmenté, par rapport à sa valeur de 1769-70, de 29,2 % en 1779-80, de 74,6 % en 1789-90 et de 129,7 % en I 799- 1800, avant d'entamer une longue baisse au XIXe siècle. En 1820, il était 10,8 % au-dessous du prix de 1769-70, revenant ainsi à sa valeur de1710. 30

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~1768 1772 1776 1780 1784 1788 1792 1796 1800 1804 1808 1812 1816

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-

31

première fois, les quantités produites de sucre devinrent à Cuba supérieures à celles de café. On comptait 478 unités de production sucrière en 1760 ; il y en avait plus d'un millier en 1820, et 1 442 en 1846. Les profits réalisés par les classes dominantes créoles, propriétaires d'ingenios et planteurs latifundiaires, ainsi que par leurs contacts espagnols et étrangers, étaient extrêmement élevés. Leurs richesses à tous, comme pratiquement tout ce qui fut bâti de monumental et de magnifique à Cuba, dérivaient de la surexploitation esclavagiste. Pour garantir ces profits, le rythme des déportations de travailleurs noirs africains dut considérablement s'accélérer. Composée de 64 500 individus en 1792, la population esclave s'élevait à 286 042 en 1827. Le pic du nombre d'esclaves fut enregistré lors du recensement de 1841, qui fit état, pour 152 838 Noirs libres et 418 291 Blancs29, de 436495 esclaves (281 250 hommes et 155 245 femmes)3o, soit 43,4 % de la population - proportionnellement plus qu'au Brésil à la même époque31. Dans les années 1840, ces derniers représentaient entre 75 et 80 % de la force de travail en activité sur l'île. Les travailleurs étaient par conséquent de plus en plus nombreux, en moyenne, par exploitation sucrière (plus de 150 en 1850). Le nombre total de déportés vers Cuba à partir des centres concentrationnaires africains32 peut très vraisemblablement être estimé, entre 1511 et 1886, à 1 000 000 de personnes, peut-être
Le «Blanc)) des classifications raciales/racistes de la fin du XIXe siècle pouvait être non européen et de type non caucasien: Indien du continent américain, Chinois... Il pouvait même se trouver avoir la peau noire: natif des Indes britanniques... 30Les esclaves étaient 375 000 en 1855, 285 000 en 1871 et encore près de 100 000 en 1883 (soit plus de 20 % de la main-d' œuvre à cette dernière date). 31En 1850, le Brésil comptait environ trois millions d'esclaves, pour sept millions d 'habitants au total. 32Ce que l'on connaît, ce sont les centres de concentration: Gorée, Sierra Leone, Maniguette, côtes des Dents et de l'Or, golfes du Bénin et du Biafra, Gabon, Loango, Mayumba, Gabinde, Benguela, Mozambique... Et quelquesuns des noms des innombrables régions d'origine des déportés: Abaya, Angola, Carabali, Elugo, Fanti, Fulas, Ganga, Guineos, Yola, Yolof, Longoba, Ucumi, Macua, Madinga, Mayombe, Musundi, Quisi, Sicuatos, Suama... 32
29

davantage33. Les flux d'esclaves dirigés vers l'île, relativement tardifs, s'amplifièrent considérablement dans les premières décennies du XIXe siècle - au moment même où l'abolition de la traite et l'activité de la commission mixte de contrôle angloespagnole entraient en vigueur. Entre 1817 et 1821, on compta 85 000 esclaves arrivés vivants sur I'île (dont 26 000 pour la seule année 1817, pic des importations). Sur la période 18511860, on en dénombra encore 125 000. Sous le poids du nombre d'esclaves et l'hégémonie des sucriers, la petite paysannerie cubaine (400 000 guajiros vers 1860) dut consacrer une part de plus en plus importante de sa production aux denrées alimentaires destinées aux travailleurs captifs des plantations, comme d'ailleurs aussi les éleveurs qui avaient conservé leurs terres, les commerçants et les artisans modestes... Le système esclavagiste pesait lourdement sur toutes les autres formes de travail, donc naturellement sur le salariat, qui très longtemps coexista avec l'esclavage, y compris dans les sucreries. Le recensement de 1862 indique que travaillaient dans le secteur sucrier 172 671 esclaves noirs, 3 876 Noirs libres et 41 661 Blancs. Les salariés agricoles employés par les sucriers restaient rares, en termes relatifs, et assez chers, jusqu'au milieu du XIXe siècle - soit le moment où il leur devint plus difficile de s'approvisionner en travailleurs africains et où le rythme de production sucrière fut si élevé que la main-d'œuvre vint à manquer. Vers 1850-1860, le coût du travail libre dans les zones rurales représentait encore près du double du coût d'entretien, déjà fortement croissant, d'un esclave - et nettement supérieur, en tenant compte des différences de pouvoir d'achat, aux salaires industriels en Europe ou aux États-Unis. La «croissance» de l'économie cubaine n'a dans ces conditions pas grand-chose à voir avec un « développement », si ce n'est celui du système esclavagiste, certes imposé et contrôlé par les grands sucriers créoles, mais aussi impulsé et
33

Cuba entre 15]2 et ] 865 - hors trafic interlope. Avec celui-ci, le nombre de
déportés est beaucoup plus élevé.

Des estimations (basses) donnent près de 530 000 importations légales à

33

encouragé par les classes sus-dominantes étrangères, tout particulièrement états-uniennes34. Un siècle et demi durant, et jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'esclavage est bien le problème cubain fondamental; tant il est vrai que le consensus établi entre classes dominantes espagnoles et créoles sur sa pérennité

constitue - en sus des intérêts économiques et politicomilitaires -l'un des motifs cruciaux du refus de déclarer l'indépendance de l'île avec celles des autres pays d'Amérique latine. Car au début du XIXe siècle, le spectre révolutionnaire qui hantait les Caraïbes était moins celui de la libération nationale d'un Simon Bolivar que celui d'une émancipation noire d'un Toussaint Louverture.

Crise du système esclavagiste, nouvelles traites et passage au salariat
Quand les classes dominantes insulaires et péninsulaires commencèrent à s'y intéresser le plus activement, l'Espagne dut abolir la traite négrière - dans l'élément du droit tout au moins -, sous la pression de la puissance hégémonique de l'époque, l'Angleterre. Cette dernière, après avoir fourni au trafic ses plus gros négriers35, prit, la première, la décision de sa suppression. L'abolition de l'esclavage n'intervint pourtant qu'en 1886 à Cuba, un demi-siècle après les colonies anglaises,

mais vingt ans seulement après les États-Unis

-

ségrégation raciale y demeura longtemps. Si les capitalistes anglais avaient condamné le système esclavagiste cubain bien avant sa disparition officielle, les sucriers cubains parvinrent à le maintenir en activité, très tardivement et à très grande échelle, au prix d'efforts qu'il s'agit à présent d'examiner. Les causes de l'entrée en crise du système esclavagiste cubain, dans
34Dans la décennie 1850, outre les achats effectués aux esclavagistes brésiliens, les négriers états-uniens furent actifs dans l'approvisionnement clandestin en main-d' œuvre africaine, notamment à partir de l'Angola. 35Les Anglais se chargèrent à eux seuls de près de la moitié des déportations du trafic négrier au XVIIIe siècle. 34

où la

les années 1860, sont à la fois internes et externes, et liées, en creux, aux raisons qui rendaient nécessaire du point de vue du capital mondialement dominant son remplacement par une forme mieux adaptée et plus rentable d'exploitation du travail (le salariat), laquelle servit finalement d'appui à l'expansion d'une production sucrière modernisée, bientôt directement contrôlée par les intérêts états-uniens. Le premier facteur qui fit entrer le système esclavagiste dans la crise, extérieur à Cuba, mais pour elle décisif, est l'abolition de la traite (1807), puis celle de l'esclavage (1833), par l'Angleterre. Celle-ci disposait des arguments pour faire plier l'Espagne, donc, en logique, ceux pour contraindre sa colonie. Au-delà des discours philanthropiques, l'Angleterre avait en effet intérêt à précipiter ces deux abolitions36. En 1807, le blocus continental avait provoqué une surproduction sur son marché intérieur, incapable d'absorber le sucre de ses colonies caribéennes, ni de l'écouler en Europe. En freinant la traite, elle faisait monter les prix des esclaves sur le marché37 et accroissait le coût du capital pour les sucriers rivaux. En 1833, les stocks anglais étaient plus importants, et la concurrence mondiale encore exacerbée. Abolir l'esclavage revenait à ruiner les gros producteurs, français des Antilles, brésiliens, et surtout cubains qui exportaient en Europe, jusqu'en Prusse et en Russie. Lorsque l'Angleterre autorisa en 1831 l'importation sur son sol de sucre cubain, elle le réserva pour le raffinage et la réexportation au motif qu'il était «produit par des esclaves », se gardant bien d'appliquer cette restriction au café du Brésil (premier pays destinataire de ses investissements en Amérique latine) et au coton des États-Unis (grâce auquel ses filatures inondaient l'univers de leurs produits). Dès le début du
36

Son «humanisme lucratif» valait bien celui de la France, qui n'abolit l'esclavage dans ses colonies (en 1848) qu'à partir du moment où elle fut assurée de son auto-suffisance en sucre de betterave produit en métropole. 37Sur le marché de La Havane, le prix moyen d'un homme Ï111porté d'Afrique (bozal) était, en dollars états-uniens, de : 200 en 1792, 245 en 1807, environ 300 de 1818 à 1845,375 en 1846,500 en 1854, 1000 en 1861,2000 en 1872...

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XIXe siècle, les raffineries anglaises s'approvisionnaient d'ailleurs dans les colonies de l'Inde et de Maurice, où étaient employés des coupeurs de cannes libres, mais payés à des salaires extrêmement bas38.En prenant l'initiative d'un passage accéléré au salariat, au travers de contrats de travail contraint, elle sacrifiait certes ses planteurs et négriers caribéens39, mais consolidait par cette mutation fondamentale son hégémonie sur le système mondial. Au milieu du XIXe siècle, la question cubaine ne pouvait pas être négligée: 30 % du sucre produit dans le monde l'était à Cuba et près de 30 % du sucre consommé l'était par l'Angleterre4o. La deuxième raison est interne à Cuba. Elle tient à la radicalisation de sa lutte des classes dans la première moitié du XIXe siècle - mesurée ici par la fréquence accrue des révoltes d'esclaves et des fuites de cimarrones rebelles vers les palenques - et aux échecs répétés des grands sucriers dans leurs tentatives de réformer leur système de domination. Car les classes dominantes cubaines répondirent à l'abolition de la traite et aux soulèvements esclaves par l'accélération de leurs approvisionnements clandestins en main-d'œuvre africaine (rarement interceptés) et par une répression féroce. L'île fut placée sous commandement militaire, les Noirs insurgés étaient traduits en conseil de guerre. Le système esclavagiste présentait pour les possédants beaucoup d'avantages, sauf celui d'être aisément réformable. Malgré l'approfondissement de la division du travail qu'il facilitait (par la simplification des tâches), voire les incorporations de progrès techniques qu'il autorisait (les gros esclavagistes de l'Ouest finirent par moderniser les procès
38Adam Smith avait dit que le travail « accompli par des esclaves, bien qu'il ne paraisse coûter que leur maintien en vie, est en définitive le plus cher de tous ». Et, libéral, d'ajouter: « Un être qui ne peut pas acquérir de biens propres ne peut avoir d'autre intérêt que celui de manger le plus et de 39 Ils avaient déjà été condamnés, depuis la fin du XVIIIe siècle, par la concurrence terrible que leur imposaient les planteurs français (et à la suite de l'échec de la reprise d 'Haïti par l'Angleterre, après la déroute française). 40Les banques anglaises ne se gênèrent d'ailleurs pas à l'époque pour financer les sucriers cubains dans leurs négociations avec les négriers. 36
travailler le InoÙ1S possible». ..