Cuba : une société du sucre

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EAN13 : 9782296189744
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CUBA:
UNE SOCIÉTÉ DU SUCRE

BIBLIOTHÈQUE

DU 'DÉVELOPPEMENT

L'évolution de la pensée radicale ou « tiers-mondiste » sur le sousdéveloppement et la dynamique qui a prévalu au niveau international vingt ans après Bandoeng, ont conduit à la constitution d'un corps théorique globalisant. Toute l'analyse s'est organisée autour d'un raisonnement simple: le Tiers-Monde, bloqué dans son développement par l'impérialisme, n'a d'autre choix que de rompre avec le marché mondial pour construire des économies autocentrées, évoluant irrésistiblement vers le socialisme. Telle est la thèse du « dépassement nécessaire du capitalisme

par sa périphérie

I).

Depuis une décennie, le morcellement du Tiers-Monde est devenu patent. Ce morcellement donne matière à de nouvelles classifications qui se reflètent dans les publications des organisations internationales (pays producteurs de pétrole, semi-industriaJisés, au seuil de la pauvreté absolue...). Unité et diversité du Tiers-Monde sont devenues des réalités projetées dans des luttes politiques et idéologiques dont les enjeux sont en perpétuelle redéfinition. Toutefois, quelle que soit l'appartenance d'école, la référence à des « modèles » (chinois, algérien ou brésilien, par exemple) est en recul. Le renouveau de l'analyse sur le développement semble désonnais p'asser par un « retour au terrain » et la prise en considération des spécificités régionales ainsi mises en lumière. Le cadre rigide des spécialités scientifiques (économie, sociologie, anthropologie, écologie...) éclate et, par tâtonnements successifs, les recherches les plus intéressantes s'enrichissent de nouvelles synthèses qui dépassent le simple recensement des données factuelles. Cette nouvelle collection consacrée au développement privilégiera, en dehors de tout préalable dogmatique, les travaux : -.portant sur l'analyse des mutations internes des diverses régions du Tiers-Monde, - portant sur la méthode des sciences sociales appliquée au développement, avec une prédilection pour les études qui, partant du terrain, contribuent à la reformulation de l'appareil analytique dominant, tant dans les organismes d'études et d'intervention que dans l'enseignement universitaire. Ceux qui pensent que leur recherche pourrait s'exprimer par le canal de cette collection peuvent prendre contact avec : Elsa ASSIDON et Pierre JACQUEMOT c/o L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Titre original; Azucar y Poblacion en las Antillas 1927, Editions Cultural, La Havane @ L'Harmattan, 1990 ISBN; 2-7384-0487-1

Ramiro

GUERRA

CUBA:
UNE SOCIÉTÉ DU SUCRE
Traduit de l'espagnol par Danièle Ponchelet

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Dans la coIlection Bibliothèque du développement Pierre JACQUEMOT,Elsa AssIDON, Karima DEKHLI et Marc RAFFINOT: Économie et sociologie du Tiers-Monde, un guide bibliographique et documentaire, 1981. Moussa CISSÉ, Kary DEMBËLÉ, Youssouf Gaye KÉBÉ et Mamadou Namory TRAORÉ (textes réunis et présentés par Pierre Jacquemot) : Mali, le paysan et l'État, 1981. Monique ANSON-MEYER: La nouvelle comptabilité nationale en Afrique, 1982. Laurent GBAGBO: Côte-d'Ivoire, économie et société à la veille de l'indépendance (1940-1960), 1982. German VELASQUEZ,L'industrie du médicament . et le Tiers-Monde, 1983. Daniel CAMUS, Les finances des multinationales en Afrique, 1983. Antoine MANSOUR, Palestine, une économie de résistance en Cisjordanie et à Gaza, 1983. Yarisse ZOCTIZOUM: Histoire de la Centrafrique, violence du développement, domination et inégalités, tome l, 1879-1959; tome 2, 1959-1979, 1983 et 1984. Marcel de CLERCK: L'éducateur et le villageois, de l'éducation de base à l'alphabétisation fonctionnelle, 1984. Henri PARET : La planification de la santé en Afrique, 1984. Henri ROUILLE D'ORFEUIL: Coopérer autrement, l'engagement des organisations non gouvernementaln aujourd'hui, 1984. Frédéric GAGEY (textes choisis et présentés par) : Comprendre l'économie africaine, 1985. Pierre JACQUEMOTet Marc RAFFINOT: Accumulation et développement, dix Itudes sur les «onomies du Tiers-Monde, 1985. Smaïn LAACHER: Algérie. tia/ith sociales et pouvoir, 1985. Monique ANSON-MEYER: Initiation à la comptabilité nationale, 1985. Tamas SZENTES: Économie politique du sous-développement, 1986. Mohamed SALAHDlNE: Maroc, tribus, makhzen et colons, essai d'histoire économique et sociale, 1986. Pierre-Louis MAYNIÉ : Guide des financements de projet de développement, 1987. André CORTEN et Marie-Blanche TAHON: L'État nourricier, Mexique/Algérie, 1988. Dominique TABUTlN, Populations et Sociétés en Afrique au sud du Sahara. Elsa ASSIDON, Le commerce captif. Les grandes sociélés commerciales françaises.

Préface

A Cuba, Sucre et population des Antilles de Ramiro Guerra est un classique, fréquemment réédité, avant comme après la révolution de 1959. Sa richesse, le mélange de rigueur dans l'analyse et de passion dans les prises de position le justifient amplement. C'est un historien qui écrit, et qui puise dans l'analyse de la structure des économies antillaises un schéma d'explication de leur évolution. S'il poursuit cette recherche, comparant sans

" Antilles anglaises, c'est pour disséquer l'anatomie sociale, mettre à jour les rapports de force entre groupes sociaux, comprendre le dispositif politique qui en résulte. Tirant les leçons du passé, Ramiro Guerra vise à prendre prise sur le futur, examinant des scénarios d'évolution pour la société cubaine et définissant un cheminement qui corresponde aux valeurs qu'il veut promouvoir. La pertinence de sa démonstration se manifeste par les nombreux traits prémonitoires qu'elle contient, les analyses et prises de position esquissées et qui ne seront développées et systématisées qu'un bon quart de siècle plus tard. Le lecteur attentif à.l'évolution des idées dans le domaine de l'économie du développement y relèvera une des premières critiques des méfaits de l'extraversion économique, de la dégradation des termes de l'échange, étayant déjà la contestation de la « loi des avantages comparatifs" qui condamnerait les Antilles à
éléments de critique de la recherche obstinée des
«

cesse l'évolution des Antilles espagnoles à l' « anti-modèle des

devenir des « ateliers de sous-traitance" travaillant pour des puissances financières extérieures. On peut y lire aussi des
économies

d'échelle» qui rendent plus fragiles des économies peu articulées. On y trouvera même l'anticipation de polémiques 7

plus proches

de nous

encore puisque,

si Ramiro

Guerra

(mais échange inégal d'un type particulier, opérant à travers le tarif douanier protectionniste), c'est pour souligner que celui-ci profite avant tout au consommateur américain, le sucre étant un produit de première nécessité. Le travail de Ramiro Guerra contient enfin, par avance, la réfutation partielle de thèses qui n'émergeront que plus tard. A l'encontre de l'hypothèse de base du modèle d'Arthur Lewis {lui aussi Antillais, ce qui n'est peut-être pas entièrement un hasard étant donnée la position priviligiée des microcosmes antillais comme « laboratoires » d'expérimentation sociale) qui affirme que le taux de salaire dans le secteur « moderne» est lié à la productivité dans le secteur « traditionnel», Ramiro Guerra montre (comme l'avait déjà fait, notamment, Marx) que pour qu'il y ait salarié, il faut déjà qu'une partie de la population au moins n'ait plus accès à la terre, et que plus cet accès est fermé, plus bas est le niveau du salaire. Voilà largement de quoi faire de Ramiro Guerra un

dénonce l' « échange inégal» imposé à Cuba par les Etats-Unis

précurseur de premier plan de l'école

«

dépendantiste

»

latino-

américaine qui se développera après-guerre. Dans une autre direction, avec une vision des choses plus large, on pourra voir dans le livre de Ramiro Guerra une analyse détaillée des relations entre un produit spécifique, la canne à sucre, et les rapports sociaux qui tendent à se développer autour de lui: de même qu'on a pu parler de
«

civilisation du riz» à propos de certaines régions d'Asie, on

peut décrire en Amérique des « structures sociales du sucre» historiquement liées au développement de cette culture. Ces structures, marquées par une polarisation sociale extrême sont synonymes d'esclavage et d'oppression, générant la misère et la famine. Le Brésil d'aujourd'hui en fournit de nouveaux exemples J. Mais je ne pense pas que cette lecture rétrospective fasse l'intérêt principal de l'ouvrage. Car ce livre est d'abord le témoignage d'un observateur et d'un acteur, daté et situé, et qui va faire l'objet, depuis sa parution jusqu'à nos jours, de lectures ambiguës et paradoxales. Daté, ill' est de multiples façons, en particulier par son style, cette rhétorique que les hommes politiques cubains développèrent sur le modèle des tribuns de la Révolution française, et qu'on retrouve encore, par exemple, dans le plaidoyer que Fidel Castro prononça après l'échec de l'attaque de la caserne de la Moncada. Emprunt d'un style, mais non d'une forme vide, c' est une réflexion issue du sit::le des Lumières qui est ici à l' œuvre,
1. Voir, en particulier, R. LINHART,Le sucre et la faim, Minuit, 1980.

8

et qui s'intéresse moins à la

«

richesse des. nations» qu'à la

constitution du corps social et à l'organisation de la cité, par quoi on définit le politique. Au plein sens du mot, il s'agit ici d'économie politique. La critique du développement pathologique du latifundium

n'est pas plus menée en termes de

«

blocage de la croissance»

(quoique ce puisse être l'une des conséquences de ce développement) qu'elle n'est faite au nom de l'accroissement de l'inégalité de la répartition des revenus, mais en termes de destructuration sociale, de déchirement d'une société où s'opposent des classes sociales violemment antagonistes. Contradiction qui risque non de déboucher, par on ne sait quel miracle, sur un état social supérieur, mais plutôt sur la paupérisation généralisée et la dépendance. Pas de pensée mécanique ou téléologique face à ce futur qu'il récuse: Ramiro Guerra appelle ses concitoyens à

choisir, et à lutter.

.

Situé, l'ouvrage l'est évidemment par la référence constante à l'histoire antillaise. Ce déplacement du discours révolutionnaire européen de la fin du dix-huitième siècle l'ouvre à d'autres réalités: l'esclavage, bien sûr, imposé et combattu,. la liaison entre libertés politiques et libertés économiques, qui n'est pas encore devenu l'alibi commode que l'on sait. Situé, l'ouvrage l'est aussi par la position sociale de son auteur, intellectuel féru de progrès et de civilisation, et fasciné par le consensus social qui émerge aux Etats-Unis avec le fordisme (le livre précède la crise de 29). Ce point de vue spécifique, qui parle naturellement au nom de l'intérêt général, génère évidemment des angles aveugles. La population de Cuba, par exemple, est constituée aux yeux de Ramiro Guerra presque exclusivement des colons espagnols et de leurs descendants. Des indiens qui peuplaient l'île, et dont le génocide fut radical, il n'est nullement fait mention. Le résultat n'est pas facile à décrire avec nos étiquettes

toutes faites. Programme
couleurs
«

«

social-démocrate
«

»,

voire - comme
»,

le suggère la citation d'E . Herriot des Tropiques?
»

radical-socialiste
en tout cas

aux
peu

Programme

fort

collectiviste

en ce sens que l'idéal, cent fois mis en avant,

est pour Ramiro Guerra une société de petits producteurs. Avant tout: une société formée de petits paysans propriétaires, base supposée de stabilité sociale (quoique la classe de petits paysans soit pressentie comme « progressiste »). Dans son plaidoyer, Ramiro Guerra n'hésite pas d'ailleurs à reprendre les thèses des Physiocrates (encore les Lumières!) pour représenter l'agriculture comme seul secteur productif. C'est parce qu'il ronge la société des petits propriétaires que le latifundium est mis en accusation, et la monoproduction sucrière avec lui. Accusé, le latifundium n'est pas condamné à

9

mort pour autant: il s'agit de trouver un équilibre entre le latifundium et le colon, un équilibre aussi entre l'offre et la demande de sucre. Loin de tout dogmatisme, Ramiro Guerra cherche les bases d'un consensus réaliste. Pour cela, il met en avant la puissance publique, tablant sur le discernement et sur le patriotisme des dirigeants. Fondamental pour Guerra est ce patriotisme, si puissant à Cuba (qui est alors une nation en formation, la dernière colonie espagnole à avoir conquis son indépendance). Il ne s'agit pourtant pas de mysticisme: Ramiro Guerra n'hésite pas à émettre un jugement positif sur certaines mesures prises du temps de l'occupation américaine. Et ce patriotisme demeurera, pour les masses cubaines, un puissant ressort, doté d'un impact émotionnel considérable. C'est sous le mot d'ordre « Patria 0 muerte» (la patrie ou la mort) que triomphera la révolution de 1959. Ce thème constitue la pièce centrale de l'idéologie vague et généreuse du mouvement du 26 juillet qui prend alors le pouvoir. Comme toute pensée qui fuit les extrêmes, celle de Ramiro Guerra est toujours menacée de glissements. C'est pourquoi il faut s'attacher à lire précisément son texte, pour éviter les faux procès. Toutes les nuances importent. Ainsi, le patriotisme ne se dégrade jamais en nationalisme xénophobe. Il conduit certes au refus de l'importation d'une main-d' œuvre poussée par la

misère, introduite à Cuba par de

({

nouveaux négriers», mais

c'est pour éviter la paupérisation totale des ouvriers agricoles cubains, et (du fait de la contraction du marché intérieur) la paupérisation générale qui en résulterait pour l'île. Cela n'est pas sans rappeler, en France, la polémique récente sur l'immigration et le ralliement de la gauche au pouvoir à un contrôle de l'immigration. De même pour l'analyse en termes de races: une lecture rapide pourrait induire le soupçon de racisme. Pourtant, si R. Guerra intègre la notion de race, c'est que l'observation de la répartition spatiale des diverses races dans les Antilles permet de mener une analyse en termes de classes sociales, tant la corrélation est grande entre descendants des esclaves africains importés aux Antilles et salariés agricoles réduits aux derniers degrés de la misère. Ramiro Guerra constate la corrélation, mais il ne confond pas: nulle trace de l'évocation d'une place « naturellement subordonnée» du nègre antillais. Guerra étudie les hommes tels qu'ils ont été modelés par les conditions sociales de leur existence. Comme le notait Marx, répondant aux économistes qui expliquaient que le capital est un ensemble de moyens de production: Qu'est-ce qu'un esclave nègre? Un homme de race noire. Cette explication a autant de valeur que la première. Un nègre est un nègre. C'est seulement
({

10

dans des conditions déterminées qu'il devient esclave» 2. Au reste, R. Guerra distingue soigneusement, parmi les populations « de couleur» des Antilles, des évolutions tranchées qui renvoient à des dispositifs sociaux, des rapports de forces différents, articulés sur les relations à l'environnement. Les descendants d'esclaves noirs de la Barbade voués au salariat du fait de l'accaparement des terres se trouvent dans une situation opposée à ceux de la Jamaïque, où ces descendants fondèrent des communautés autosuffisantes sur des terres neuves. Mais si Ramiro Guerra veut que tous puissent jouir des conditions qui fondent la dignité humaine, impossible d'en faire le précurseur de l'Antillais Fanon. Pas d'idéalisation, chez Guerra, des « damnés de la terre» ni de la violence révolutionnaire : l'échec, la « catastrophe» de la Révolution haïtienne est aussi invoquée comme un anti-modèle. Finalement, le succès persistant de l'ouvrage tient sans doute à ce que des générations successives de Cubains, des catégories sociales diverses y ont lu ce qu'ils y voulaient voir. Dès la parution, certains voulurent en tirer une condamnation totale de 1'« impérialisme américain» ainsi que le refus de toute production sucrière, ce qui constitue pour le moins un singulier contresens. Après la révolution de 1959, menée au nom d'une idéologie encore bien proche de celle de R. Guerra, ces subtilités, nuances et paradoxes vont s'effacer progressivement devant la logique étatique. Le Parti-Etat cubain, constitué par étapes, ne se contentera pas d'arbitrer entre des intérêts antagoniques. La réforme agraire de mai 1959 distribuera des terres à plus de 100000 petits paysans, mais les mesures ultérieures, en 1960 et 1963, contribueront surtout à la croissance du secteur agricole d'Etat (60 % des terres en 1963). Après une première tentative de diversification agricole (1959 à 1962), l'Etat cubain reprendra à son compte le latifundium, et la production sucrière, dans le cadre d'une utopique planification bureaucratique. Malgré la fermeture des frontières des Etats-Unis au sucre cubain en 1960, les grands domaines ne seront pas partagés entre les paysans indépendants, mais transformés en vastes fermes d'Etat, et on en arrivera à fixer à la production sucrière l'objectif des 10 millions de tonnes, dans un ruineux mouvement de fuite en avant. Ceux qui dénonceront cette dérive, comme R. Dumont J, seront alors traités en ennemis de la révolution. Pourtant, R. Guerra sera devenu un des prophètes de la révolution, d'autant plus encensé qu'on refuse d'appliquer à la
2. K. MARX, Travail salarié et capital (1847), Ed. Sociales, 3. R. DUMONT,Cuba est-il socialiste?, Seuil, 1970. 1968, p. 28.

11

situation actuelle le regard critique qui lui fit produire cette magistrale analyse de la situation économique et sociale de Cuba à la fin des années 20.
M. RAFFINOT.

12

Introduction

«

Latifundia

perdidere
Italy.

»

other coun-

tries besides

H.E. Egerton, professeur d'histoire coloniale à l'Université d'Oxford. A History of Barbados, Foreword.

Dans

l'introduction

Histoire de Cuba

-

du premier

tome

de notre

veuillez nous excuser de la faute

grave et presque impardonnable de citer l'un de nos travaux -, nous signalions le fait, et nous ignorons s'il a déjà été commenté par un autre auteur 1, que toutes les Antilles qui restèrent sous la domination espagnole jusqu'au XIXC siècle constituent des communautés dans lesquelles prédomine la population blanche, tandis que celles qui furent colonisées par d'autres nations européennes sont habitées presque exclusivement par des individus de race noire; même dans des territoires tels qu'Haïti ou la Jamaïque, qui furent peuplés au départ par des blancs, la population « de couleur» devint dominante après que la France et l'Angleterre respectivement, s'en soient emparées. En effet, Cuba, avec un peu plus de trois millions et demi d'habitants 2, n'a que 28 % de population de couleur;
1. On a signalé que le grand écrivain cubain José Antonio Saco a traité cette question dans plusieurs de ses écrits. Je me réjouis de le reconnaître. Voir le livre Sentido nacionalista deI pensamiento de Saco par Raul Lorenzo, La Havane, 1942 (Note de la troisième édition). 2. Les chiffres de population correspondant à Cuba et aux autres îles des Antilles sont ceux qui étaient connus en 1925 (Note de la troisième édition). 13

Porto Rico, avec un million quatre cent mille habitants environ en a une proportion encore moindre, et Saint-Domingue, avec ses quelque neuf cent mille habitants, accuse un fort taux de population blanche. En revanche, l'île de la Barbade, possession anglaise dans les Petites Antilles, est habitée par 15000 blancs et 180000 personnes de couleur; la Jamaïque, également anglaise, compte 14476 et 817643 habitants de chaque race et Haïti réunit 2045000 habitants, tous de couleur. La structure de la population de toutes les autres Antilles et même des pays situés sur la côte Caraïbe, en Amérique centrale et du Sud, présente les mêmes caractéristiques: tous les territoires de l'archipel antillais et ceux situés sur les côtes antillaises du continent, occupés et peuplés par les Français, les Hollandais, les Anglais, etc., certains depuis le XVIIe siècle, sont devenus des colonies de plantation, avec une proportion très réduite de population blanche. Seule l'Espagne fonde des colonies d'un typé d'organisation sociale et économique supérieure, appelées à se constituer en nations indépendantes et progressistes, dans les terres baignées par la Caraïbe. Tout d'abord, comme l'on ne se sent pas très disposé à admettre la supériorité des méthodes de colonisation espagnole sur celle des Hollandais, Français et Anglais, on est enclin à attribuer à l'influence du climat, plus tolérable pour les fils de l'Espagne que pour le reste des Européens, le fait singulier que nous venons d'observer. Nous-mêmes, dans l'ouvrage cité plus haut, avons signalé la plus grande résistance des Espagnols face aux rigueurs du climat tropical, comparée à celle des Anglais, des Hollandais et des Français, comme l'un des facteurs qui auraient pu déterminer la composition différente de la population antillaise; nous n'avons certes jamais considéré le climat comme la cause exclusive, entre autres parce que les Espagnols qui furent les premiers colonisateurs qui ont peuplé Haïti et la Jamaïque, furent également supplantés par la population de couleur. Nous avons donc toujours pensé qu'au fond du phénomène étudié, opéraient quelques forces occultes très puissantes, et comme il s'agissait d'un sujet d'une importance fondamentale pour l'histoire. des Antilles, nous avons 14

poursuivi méthodiquement nos recherches. Actuellement et comme résultat de notre patient travail, nous croyons fermement avoir éclairci ce que nous pourrions appeler le mystère de la substitution de la population blanche par la population noire dans les Antilles; de plus, nous sommes en condition d'établir, à ce sujet, les conclusions suivantes que nous estimons être d'une extraordinaire importance pour le présent et l'avenir de Cuba. Premièrement: le latifundium sucrier est responsable de cette substitution d'une population par une autre. Deuxièmement, le processus de substitution se développe selon un cycle toujours identique et qui exige la transformation préalable de la propriété; à Cuba, il a commencé à se produire avec toute sa force depuis le début de ce siècle; il en résulte qu'il ne s'agit pas d'un danger propre aux colonies auquel nous aurions déjà échappé, mais d'une menace réelle de l'époque actuelle; nous ne nous trouvons pas face à un mal colonial proprement dit mais face à un fléau dont les causes économiques et financières peuvent se produire tant dans une colonie que dans une nation libre et souveraine. Troisièmement, le fait fondamental, c'est la création d'une organisation sociale et économique inférieure d'exploiteurs et d'exploités, la question raciale étant en réalité totalement secondaire. Les Africains et leurs descendants dans les Antilles avaient socialement moins de possibilités de se défendre que les blancs, ils pouvaient moins bien résister à la pression des forces économiques oppressives du latifundium et à cause de cela ils en étaient plus facilement la proie, réduits à l'esclavage dans le passé et à la servitude économique dans le présent; ce n'est pas de races dont il s'agit mais d'un régime d'exploitation de la terre qui divise la population en deux groupes: un petit nombre d'individus dépendant du capitalisme qui dirigent et gèrent la culture de la canne, la fabrication et le transport du sucre, et une masse de travailleurs salariés, que leur race oblige plus fortement à se contenter d'un salaire minimum et à tolérer un niveau de vie inférieur, selon les circonstances de chaque lieu: noirs à la Jamaïque et à la 15

Barbade, anglaise,

noirs et indiens à Trinidad et dans la Guyane noirs et blancs à Cuba et à Porto Rico, etc. * **

L'histoire, a-t-on dit souvent, n'a aucune utilité pratique pour les problèmes actuels de la société; c'est une matière d'érudition pleine de noms et de dates, au mieux d'une vague et discutable utilité morale. Nous ne nions pas que cela soit vrai d'un certain type de ce que l'on appelle improprement l'Histoire, pleine de héros et de batailles; mais on ne peut pas dire la même chose de cette autre histoire, moins brillante, sans apparat ni passion mais plus scientifique et profonde, qui cherche à découvrir et à éclairer les facteurs qui ont déterminé et déterminent le développement des communautés et des peuples, les poussant dans un sens ou dans l'autre. Cette histoire, la seule qui ait un caractère et une valeur scientifique, explique certains faits économiques et sociaux qui sont en apparence dus au hasard ou au jeu mystérieux de forces occultes sur lesquelles l'homme n'a aucun pouvoir; elle met à la disposition de celui-ci les données nécessaires et lui offre ainsi les conditions pour prévoir et intervenir consciemment sur le cours des grands événements qui, à la longue, modifient l'image et le destin des sociétés. * ** La propriété foncière, la disparition rapide de la classe de propriétaires ruraux indépendants et cubains, la diminution constante du niveau de vie de la population rurale et le développement écrasant des latifundia sucriers posent des problèmes actuellement graves à Cuba. L'avenir dépend d'une résolution satisfaisante de ces problèmes. Le dilemme est le suivant: Cuba sera soit une nation cultivée et progressiste, soit un pays d'exploitation et de misère. On a dit des sciences historique, ~\)ciale et politique, qu'elles 16

ont le défaut, par rapport à la chimie, la physique, la physiologie par exemple, de ne pas être expérimentales. Il est vrai qu'on ne peut pas expérimenter en histoire. Mais il y a des cas dans lesquels la cause des transformations historiques opère seule, de telle manière que l'on peut suivre pas à pas ses effets et contempler comme une bande cinématographique le cours des événements. Et si un fait social, politique ou économique se reproduit dans des conditions essentiellement identiques dans divers pays et lieux, passant toujours par les mêmes phases, il est alors possible d'appliquer la méthode comparative à un certain nombre d'exemples et de généraliser les résultats obtenus, puisque ceux-ci sont établis au moyen d'une logique irréprochable. C'est précisément ce qui se produit dans les Antilles au sujet du fait que nous étudions. Il s'agit de nombreuses îles, chacune d'elles s'étant développée de manière indépendante, constituant un microcosme et un théâtre réduit d'observation et de recherches historiques. Certains facteurs permanents de changement social, comme le sont le régime de la propriété et le latifundium sucrier, ont opéré de manière isolée sur chacune d'elles et y ont produit un cycle d'événements toujours identiques lorsque les circonstances étaient semblables. Ces îles constituent donc un champ d'observations peut-être unique au monde. Un chercheur peut inoculer un certain virus à un nombre donné de lapins et suivre pas à pas les symptômes et tout ce qui se passe chez l'animal, comparer soigneusement les faits pour arriver à des conclusions scientifiques; de la même manière, une fois établies certaines institutions économiques et sociales, un régime déterminé de propriété, par exemple, le latifundium sucrier, on peut suivre étape par étape la série de transformations successives du groupe social, noter les changements et recueillir les conclusions que démontrent les faits. C'est là l'étude que nous avons faite et que nous essaierons de résumer, pour servir notre pays, dans la brève série des chapitres qui suivent. Nous nous sommes appuyés, pour ce qui concerne les Antilles anglaises, sur les excellents travaux d'un groupe d'historiens anglais, les

17

professeurs

L.M. Penson
5,

Williamson

3, C.S.S. Higham 4, J.A. Vincent T. Harlow 6 et W.L. Mathieson 7

entre autres, qui ont publié durant ces dernières années des ouvrages de grand intérêt sur l'histoire de ces îles. Ces chapitres veulent être une preuve que, comme l'a récemment écrit le professeur d'histoire coloniale de l'Université d'Oxford, dans le prologue de A History of Barbados, du professeur Harlow, latifundia perdidere n'est pas que le fait de l'Italie pendant l'Antiquité. Nous nous sentirons satisfaits s'ils peuvent induire notre gouvernement, nos législateurs et l'opinion publique cubaine à se rendre compte des dangers du terrible processus de transformation économique et sociale qui se produit actuellement à Cuba, processus qui nous ruinera et nous mènera à un niveau social et politique inférieur comme il a ruiné et réduit à une triste condition les autres Antilles; nous aurons ainsi accompli l'un de nos devoirs en tant que Cubain et en tant qu'historien.

3. Dr L.M. PENSON, The colonial agents of the British West Indies, Londres, 1924. 4. C.S.S. HIGHAM,The development of the Leewards Islands under the Restoration, Cambridge, 1921. 5. J.A. WILLIAMSON'The Caribbe Islands under the Proprietary Patents, Oxford, 1926. 6. V.T. HARLOW, Colonising Expeditions of the West Indies and Guiana, 1623-1667, Hakluyt Society, Londres, 1925. A History of Barbados J625-1635, Oxford, 1926. 7. W.L. MATHIESON,British Slavery and it's abolition, 1823-1838, Londres, 1926.

18

I
L'ACTION DESTRUCTRICE DU LATIFUNDIUM SUCRIER DANS LES INDES OCCIDENT ALES ANGLAISES

Chapitre 1 :

LE CAS DE LA BARBADE
In the early years sugar had brought great wealth to the island, but already it was beginning to effect that social and economic decay which is so striking a feature of West Indies History. V.T. HARLOW,A History of Barbados.

L'île de la Barbade est celle des Petites Antilles qui se situe le plus à l'Est. Sa superficie est très réduite, quelque 166 milles carrés (soit 430 km2, NDT) et sa population est de 195 000 habitants, parmi lesquels, ainsi que nous l'avons dit auparavant, 15000 sont blancs et 180000 de couleur. Le processus de transformation sociale et économique caractéristique du latifundium sucrier s'est produit très rapidement dans cette île à cause de sa taille réduite, le cycle d'évolution n'a duré que quelques années et l'on peut donc l'étudier du début jusqu'à la fin dans des conditions exceptionnellement favorables. La Barbade, comme le dit le professeur d'Oxford, H.E. Egerton I, est un remarquable microcosme, dont l'histoire nous présente en miniature, durant quelques brèves années, le même processus qui s'est développé ou continue à se développer dans les autres îles sucrières pendant une période directement proportionnelle à la superficie de chacune d'elle. A Cuba, la plus grande de toutes,
1. A History of Barbados, par V.T. Harlow. préface, p. VIII. 21

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