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CULTURES

HISTORIQUES

DANS LA FRANCE DU XVIIe SIÈCLE

(Ç)

L'Harl11atran, 5-7, 75005

1998

rut: dt: l'Écolt:-Polyt<:chni<lu<: Paris - FRANCE

L'Hannartan Ine 55, rut: Saint-JaeC)lI<:s-Montr"al CANADA H2Y lK9 L'Harl1latt.1Il. Via Bava 37 Italia s.r.1.

(Qc)

10124 Torino ISBN: 2-7384-6995-7

Steve U omini

CUL TURES HISTORIQUES DANS LA FRANCE DU XVIIe SIÈCLE

L'Harmattan

Introduction

L'histoire de l'historiographie a connu un cuneux destin en France. Contrairement à ce que l'on a parfois soutenu, il y existe une riche tradition théorique remontant au XVIe siècle. A l'instar de Pasquier, La Popelinière engageait à l'aube des temps modernes une réflexion critique pluriséculairel. Les pratiques de l'Histoire ont depuis été contim1ment l'objet d'inventaire rétrospectif. Toutefois, cette science auxiliaire semble avoir esquissé une trajectoire disciplinaire étonnamment indépendante de son socle référentiel, de sorte que si la dichotomie

voulant que

«

les érudits et les historiens travaillaient côte à côte, en s'ignorant2

»

n'a

plus guère cours, il est licite néanmoins d'affirmer que les historiographes et les historiologues ont souvent emprunté des pistes divergentes. De cette dislocation sont nées d'épineuses apories heuristiques dans la conception d'une histoire de l'histoire qui a parfois confondu discours normatifs et applications pragmatiques. L'opposition diacritique a accusé les indéterminations épistémiques reproduites dans l'acception plurivalente du terme «historiographie» qui connote aussi bien l'examen méthodologique que l'étude des avatars thématiques et même la philosophie de l'histoire3. Les incertitudes ont sans doute contribué, bien avant les réticences suscitées par l'école des Annales, à une déconsidération sensible pour les exercices d'introversion scientifique. Dans cette perspective, l'historiographie à l'@.ge classique a naguère évoqué un héritage caricatural. Jusqu'à une époque récente, surgissaient spontanément dans l'esprit les incontournables images d'un père Daniel « fort satisfait» de ses deux petites heures passées à la bibliothèque royale ou d'un abbé V ertot insensible aux documents nouveaux relatifs à son siège de Malte « déjà fait ». De tels poncifs ont

longtemps participé d'un misérabilisme intellectuel qui voyait dans le Grand Siècle l'ère de la «faillite de l'histoire4 ». Entre l'érudition humaniste et la science des Lumières, il y aurait eu une période d'éclipse partielle, f&cheuse parenthèse dans les
1. H. L.-V. de La Popelin~~re, L 'Histoire des histoires, avec l'Idée de l'histoire accomplie..., Paris, M. Orry, 1599, l vol. in-8°. BN 8° L 68. 2. P. Hazard, La Crise de la Conscience Européenne, 1680-1715, Paris, Boivin, 1935, rééd. 1946, p. 45. 3. Voir les développements intéressants sur la multiplicité des acceptions du terme dans l'introduction de Histoire et culture historique dans l'Occident médiéval (paris, A. Montaigne, 1980,439 p.) de B. Guénée. 4. L'expression revient à P. Hazard (op. cit., p. 27) qUI estimait« [qu']au profond des consciences, l'histoire fit faillIte... ». 7

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progrès à long terme de la connaissance historique. A bien des égards, cette appréciation demeure pertinente pour l'histoire narrative. Une multiplicité de travaux ont corroboré certains de ses présupposés. A ce «Moyen Age» historiographique, les modernistes ont allégué, à juste titre, l'influence du pyrrhonisme cartésien qui aurait fait douter de la valeur des enseignements du passés, le poids de l'absolutisme louis-quatorzien qui aurait placé, avec un succès mitigé, la recherche sous tutelle de l'État6, et l'attr~it des modèles littéraires qui auraient incité Clio à « siéger parmi les Muses7 ». Il a été établi conjointement que l'évolution (en réalité ininterrompue) du véritable savoir historique se dessinait à coup sûr en dehors de l'histoire narrative traditionnelle. Ses foyers d'activité se sont avérés plus hétéroclites qu'on ne le soupçonnait, comprenant non seulement le milieu des savants de Port-Royal8, et de Saint-Maur9, mais aussi celui des juristes1o, collectionneurs « antiquairesl1 », adeptes du «libertinage érudit!2 », sociétaires savants!}... et même des historiographes royauxl4. Bref, tout ce qui concourut au perfectionnement du savoir historique a été l'objet de méticuleuses inspections dont l'ensemble constitue «l'aveu et dénombrement» du patrimoine savant classique. Dans la diversité de cet immense domaine de l'histoire des sciences humaines, un des dénominateurs communs a été le clivage implicite opéré entre l'érudition novatrice et l'historiographie «invétérée ». Une prévention largement partagée identifiait la divergence croissante entre une histoire-récit rétrograde et une histoirescience anticipatoire. Celle-là semblait représenter au mieux une survivance, au pire une séquelle; celle-ci paraissait annonciatrice voire fondatrice des progrès à venirls. Bien entendu, ce paradigme dualiste, au demeurant admissible dans ses grandes lignes,
5. K. Pomian, « L'histoire de la science et l'histoire de l'histoire », dans Annales E.S.C., 1975, pp. 935-952. Cf. l'imponante synthèse de P. Chaunu, Histoire, science sociale. La durée, l'espace, et l'homme à l'époque moderne, Paris, Sedes, 1974, 437 p. Sur les effets induits du rationalisme canésien à long terme, voir J.H. Brumfitt, « Historical pyrrhonism and Enlightenment historiography in France », dans Literature and History in the Age of Ideas. Essays in the French Enlightenment presented to George Remington Havens, Colombus, Ohio state u.p, 1975, XIX, pp. 15.28. L'influence de La Mothe Le Vayer (Du peu de certitude y a dans l'histoire, 1668, dans Œuvres..., Dresde, M. Groell, 1756) est tout aussi souvent invoquée à ce qu'il propos. 6. O. Ranum, A rtisans of Glory: Writers and historical thought in Seventeenth-CenJury France, Chapel Hill, Univ. of N. Carolina press, 1980, xiv-355 p. ; L. Marin, Le Portrait du roi, Paris, Editions de Minuit, 1981, 300 p.; P. K. Leffler, « French historians and the French challenge to Louis XIV's absolutism », dans French Historical Studies, xry (1985) ; B. Barret-Kriejiel, « La Politique de la recherche historique au xvn' siècle », dans L 'Histoire de l'Etat (colloque tenu à Pans le 31 mars 1980), Paris, 1981, pp. 21.31. 7. G. Dulong, L'Abbé de Saint-Réal, étude sur les rapports de l'histoire et du roman au XVIf siècle, Paris, A. Picard, 1921, 208 p. ; W.H. Evans, L'Historien Mézeray et la conception de l'histoire en France au XVIf siècle, Paris,]. Gomber, 1930,205 p. 8. Cf. B. Neveu, Un historien à l'école de Port Royal, Sebastien Le Nain de Tillemont, La Haye, Nijhoff, 1966, xiv-337 p. 9. Cf. B. Barret-Kriegel, Les Historiens et la monarchie, t. l : lean Mabillon, Paris, 1988. 10. Consacré à la connaissance historique au XVr siècle, les conclusions de l'imponant ouvrage de D. Kelley (Foundations of modern historical scholarship. Language, law and history in the French Renaissance, Londres, 1970) sont penmentes pour le siècle suivant. 11. G. Huppen, « Naissance de l'histoire de France », dans A.E.S.C., XXITI, 1968, nOl, pp. 69-105. 12. R. Pintard, Le Libertinage érudit dans la première moitié du XVIf siècle, Paris, Boivin, 1943, n vol. 13. B. Bray, « L'enquête des correspondances », dans Le XVIf siècle et la recherche, VI' colloque de Marseille, 1976, pp. 65-78 ; K. Pomian, « De la lettre au périodique: La circulation des informations dans les milieux des hIstoriens au xvn' siècle », dans Organon, X (1974), pp. 25.43.

14. F. Fossier,

«

La place de l'érudition nationale dans l'historiographie
publié

de l'Age Classigue », dans Histoire
par l'Association des HistOriens devant l'histoire: Paris, Flammarion,

et Conscience historique à l'époque moderne (Actes du colloque Modernistes des Universités), Paris, XI (1986), pp. 41-57. le xvn' siècle », pp. 132-199) ; G. Lefebvre, 1971,348 p.

15. Ph. Ariès, Le Temps de l'histoire, Rocher, Monaco, 1954, 280 p. (chap. V: « L'attitude
La Naissance de l'historiographie moderne,

8

INTRODUCTION

a rarement été respecté de manière aussi schématique. Au gré des nuances, on s'est aperçu que les érudits se préoccupaient des considérations rhétoriques autant, sinon davantage, que les prétendus «éloquentsI6. » A l'inverse, ceux présumés dépourvus de toute velléité savante pouvaient à l'occasion démontrer des qualités habituellement

associéesaux comportements érudits 17.
n'en demeure pas moins que cette polarisation tacitement reçue a amené les observateurs avisés à focaliser le questionnaire historiographique sur les entreprises exceptionnelles et sur les génies précurseursl8. Chaque discipline scientifique porte un regard sélectif sur son propre passé. L'histoire de l'astronomie retient plus volontiers l'ingéniosité des pionniers que les préjugés des conservateurs, saluant plus souvent les luttes courageuses d'un Kepler ou d'un Galilée que les combats d' arrière-garde d'un Ursus ou d'un Grassi auxquels n'est accordé qu'un statut de repoussoir. Pourtant, si les premiers eurent infiniment plus d'impact sur la connaissance du système solaire, les seconds réflètent plus fidèlement les habitudes mentales de leur temps. Dans la recherche historiographique, l'introspection est rendue encore plus délicate par les interférences entre objets scrutés et instruments d'appréhension. S'agissant de reconstituer le développement des « sciences historiques19 » dans la longue durée, il importait souvent de repérer les traits emblématiques d'un inéluctable processus d'amélioration technique. Dans cette optique, les progrès, entre autres, de la philologie, de la diplomatique et de la bibliothéconomie ont logiquement été à l'honneuro. Chemin faisant, l'histoire de l'érudition a eu tendance à relever chez les Godefroy, Sainte-Marthe et autres Du Cange, ce qui singularisait leurs méthodes par rapport aux conceptions contemporaines. Partant, on s'est intéressé de façon parfois téléologique aux signes révélateurs du devenir scientifique de l'historiographie, en décelant systématiquement les traces embryonnaires des pratiques ultérieures. Cette opération sous-jacente comportait l'inestimable avantage d'avoir situé l'histoire intellectuelle dans une continuité problématique. En revanche, il a eu pour effet induit d'écarter du champ d'investigation certaines conduites extr&mement répandues à des intervalles précis, mais condamnées, à terme, à la désuétude. En dirigeant l'examen des comportements intellectuels à partir d'un itinéraire tracé d'avance, ayant pour étape terminale le triomphe d'une histoire scientifique, et en affectionnant l'étude des acteurs hors du commun, les historiens des pratiques savantes ont quelquefois minimisé, car ce n'était pas leur propos, l'évaluation des virtualités inhérentes à l'environnement étudié. En définitive, que l'on considérât le XVIIe siècle comme un hiatus ou un «cha1non manquant» de la consécration scientiste, les m&mes littérateurs étaient relégués aux oubliettes historiographiques pour des raisons analogues. En
16. F. Waquet, «Res et Verba, les érudits et le style dans l'historiographie de la fin xvne siècle », dans Storia della Storiografza, vm (1985), pp. 94-105. 17. G. Declerc,« Un adepte de l'histOire éloquente, le Père Maimbourg, S.]. », dans XVI! siècle, Paris, a 36, CXLllI (1984), pp. 119-132. 18. D. Knowles, Great historical enterprises, London, Nelson, 1963,231 p. 19. Recueil de textes commentés présenté par c.-O. Carbonnel et J. Walch, Les Sciences historiques de l'Antiquité à nos jours, Paris, Larousse, 1994, 637 p. 20. Pendant longtemps la notion de progrès sous-tendait toute la recherche historiographigue, à l'exemple du titre évocateur d'un article récapitulatif de G. Monod, «Du progrès des études histonques en France rer, 1876, pp. 5-38. Plus récemment, les analyses les plus depuis le XVre siècle », Revue historique, t.

n

autorisées comportent cet a priori téléologique qui se réflete dans l'énoncé de P.K. Leffler,
raisonée (1660-1720) : a pre-enlightenment (avril-juin), pp. 219-240. genre », dans Journal of the History

«

The Histoire
n02

of Ideas, vol. XXXVII,

9

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conséquence, l'hommage tout à fait mérité rendu à l'œuvre des Dupuy ou des Duchesne a laissé dans son sillage un résidu documentaire composé de polygraphes mineurs, légitimement exclus de l'histoire du progrès scientifique. C'est à l'analyse de

ce « produit dérivé », de cette lie des fermentations cérébrales, que seront consacrées
les pages qui suivent. Hormis les aspects méthodologiques, l'un des principaux motifs de cette radiation argumentaire a été, on le comprend, le quotient chimérique des ouvrages issus des traditions polygraphiques. Eu égard au degré d'affabulation, leur éventuel recensement semblait relever afortiori de l'histoire littéraire. Dans cette inversion problématique, la place de l'Histoire dans la fiction est devenue l'une des ramifications durables de l'histoire de la littérature du Grand Siècle. Point n'est besoin de démontrer le rôle polyvalent des procédés historiographiques dans le roman21 et dans le théâtre22 classiques. Cependant, de façon complémentaire, la transposition d'événements historiquement avérés dans l'imaginaire romanesque et dramatique représente un des pôles d'intérêt féconds de l'histoire comportementale23. L'enquête sur les représentations historiques introduites dans les champs littéraires a enrichi considérablement les procédures de discernement des attitudes intellectuelles24. Outre l'élargissement du catalogue des connaissances afférentes aux modèles génériques et aux mutations esthétiques, l'histoire littéraire a ouvert de vastes chantiers dédiés à l'exploration socioculturelle25. Pour l'histoire de l'historiographie, il en ressort que certaines axiomatiques inadaptées et les taxinomies sur lesquelles elles reposaient ont dl1 être révisées. Parmi celles-ci, les découpages artificiels entre l'érudition et l'affabulation ont parfois subi des remaniements tendant à estomper les antagonismes. On a apporté l'illustration que, d'une part, bien des tragédiens et romanciers de l'époque attestaient une hantise de l'exactitude historique qui serait même devenue progressivement un facteur de sclérose imaginative26 et, d'autre part, des érudits irrécusables ne s'interdisaient point de gol1ter la fiction voire le cas échéant de s'y essayer eux-mêmes27. En dépit de ces nouvelles intrications, l'étude de la fiction historique a conservé, à l'exemple des spécialités érudites, ses «vedettes ». Talent littéraire oblige, le secteur a été dominé par les monographies consacrées à d'Aulnoy, La Force, Saintonge ou
21. La roblématique de G. May
(<< L'Histoire a-t-elle engendré le roman? Aspects français de la uestion au seui du siècle des Lumières », dans Revue d'histoire littéraire de la France, LV, 1955, pp. 155-176 a été à maintes fois reprises. Cf. J. Molinot, «Qu'est-ce que le le roman historique », dans Revue ~'histoire littéraire de la France, mars-iuin, 1975 (na 2-3), pp. 195-234. 22. G. Forestier, «Le Théatre dans la fronde, la fronde dans le théâtre: réalité historique et thématique littéraire» dans La Fronde en questions. Actes du XVIIf colloque du Centre Méridional de Rencontres sur le XVI! siècle, 28-31 janvier 1988, publié par l'Université de Provence, Aix-en.Provence, 1989; P. De Capitani «La Storia, luogo pnvilegiato della tragedia: l'esempio di Robert Garnier », dans StLF, xvm, 1990, pp. 275-290; M.-F. Hilgar,« L'histoire de France au thHtre », dans Histoire et littérature, actes de Colombus (XXIe colloque de la North american society for seventeenth.century French literature) publié par Papers on French seventeenth.century French literature, Seattle, 1990, pp. 217-227. 23. Y-M. Bercé, «Les Princes de Condé, héros de roman: la Princesse Amazone et le Prince Déguisé », dans La Fronde en q,uestions (op. cit.) ; J. Lombard, «Variantes romanesques de quelques épisodes historiques du XVIIe siècle, ou l'illusion du récit », dans Récit et Histoire, Paris, PUF, 1984, 124 p. 24. Cf. Y.-M. Bercé,« Histoire littéraire et Histoire », dans Revue d'Histoire littéraire de la France (Colloque du centenaire), 1995, pro 131-138. 25. J. Chupeau,« La Reception du roman historique sous Louis XIV », dans Œuvres et Critique,.XII (1987), pp. 63-77; A. Viala, La Naissance de l'écrivain. Sociologie de la littérature à l'âge classique, Editions de Minuit, 1984. 26. M.-T. Hipp, Mythes et réalités. Enquête sur le roman et les mémoires (1660-1700), Paris, Klincksieck, 1976,

r

585y.
27. J-P. Collinet, J. Serroy, Romanciers et conteurs du XVI! siècle, Paris, Ophrys, 1975.

10

INTRODUCTION

Villedieu28. Dans ce cadre de référence, ont été presque toujours «disqualifiés» les auteurs dont les titres s'énonçaient ostensiblement comme des récits véridiques plut&t que des supports d'une reconstruction imaginaire. Du fait même de leur appartenance patente à l'élaboration véridique, quelles qu'en fussent les déviations effectives, de tels ouvrages ne pouvaient évidemment pas se prévaloir de qualités stylistiques susceptibles d'intéresser une histoire littéraire attentive aux infléchissements originaux. Cette révocation, tout aussi péremptoire que celle dictée par l'histoire de l'historiographie elle-même, prêtait aux malentendus étant donné que certaines histoires avérées recèlent un coefficient imaginaire dépassant de loin celui des productions fantastiques les plus scrupuleusement ancrées dans l'événementiel attesté. A tout prendre, l'Histoire secrète de la maison de Médicis de l'historien Varillas peut paraître aussi éloignée de la véracité historique que l'Histoire secrète de la conjuration des Pazzi du romancier Le Noble; ce sont les différences enregistrées dans les attributs requis et les orientations apparentes qui consolident le classement paradoxal. Dans l'entrecroisement fructueux de l'histoire littéraire et de l'Histoire, ce double procès de délimitation objective a créé une zone neutre située entre deux disciplines frontalières. Soit un no man's land bibliographique occupé par des ouvrages qui ne correspondent ni aux critères de l'analyse historiographique ni aux canons de l'étude littéraire. Défini auparavant en fonction d'un vocable exclusif se référant par défaut aux genres « secondaires» ou « subalternes », ce corpus renferme l'objet propre de cet essai. Par définition composite, cette matrice documentaire possède pourtant une cohérence générique résumée ici par la désignation générale de « polygraphie historique ». Si l'expression comprend des formats éditoriaux dissemblables, elle recouvre une expérience graphique commune. Il s'agit invariablement d'ouvrages installés à la lisière de la fiction et de l'Histoire, présentés comme des comptes rendus authentiques, dotés de propriétés narratives hyperboliques et conçus autant dans l'intention de divertir que dans le but d'instruire. Leur unité intrinsèque est renforcée par leur succès contemporain indéniable et, a posteriori, par le désintérêt unanime manifesté à l'endroit de leurs rédacteurs. Il n'empêche que ce rassemblement synthétique, du reste incomplet, relève en partie de la construction arbitraire moderne, dont il nous a semblé malgré tout préférable d'assumer les inconvénients plut&t que d'imposer des étiquettes sanctionnées par l'usage, mais excessivement rigides ou anachroniques. En outre, la polygraphie historique ne peut être envisagée comme une entité monolithique reconnue en tant que telle par ses agents et ses pourfendeurs. Au sein de ce kaléidoscope générique trois traditions fédératrices ont paru significatives, à savoir l'histoire tragique, romanesque et anecdotique. Examinée dans ses articulations successives,la production « para-historique» s'inscrit dans une chronologie indicative où se chevauchent trois périodes d'environ quarante ans. En effet, à l'ère tragique (1600-1640) succède l'époque romanesque (1620-1660) suivie de l'âge anecdotique (1640-1680). Ponctués d'aucun vivat perceptible, ces repères temporels n'ont, bien entendu, rien d'absolu. Rares sont les modes de l'écrit qui, en captivant un large public, ne subsistent que quatre décennies. De même que l'épanouissement de
28. M. Cuénin, Roman et société sous Louis XlV, Madame de Villedieu, Paris, Champion, 1978; P. Pelkmans, «Les premières scènes de la vie privée dans le roman (1680-1700) », dans Travaux de Littérature, 1,1988, pp. 139-151. 11

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HISTORIQUES

l'histoire tragique n'attendit pas l'aurore du xvne siècle, la désaffection pour l'histoire anecdotique ne survint pas instantanément à son crépuscule. Pourtant, les cycles proposés contiennent bien l'essor, l'apogée et le déclin de chacune de ces « péripéties» historiographiques dont les avènements comme les déchéances doivent intriguer l'historien et appeler une élucidation. Cependant, ces observations préliminaires sur le corpus, loin d'&!re les prolégomènes d'une mirifique innovation de méthode, ne constituent que les prémices d'une contribution historique conçue dans le prolongement d'une histoire des représentations collectives à laquelle il serait téméraire de prétendre apporter des rectificatifs majeurs. Initier ce propos justificatif par des éclaircissements relatifs aux sources visait avant tout à souligner le caractère inductif d'un projet qui, au lieu de définir préalablement les paramètres de recherche afin d'en déterminer l'adéquation documentaire, s'était attaché d'emblée à l'épluchage systématique d'un répertoire bibliographique inexploré conduisant à la découverte «empirique» de thèmes appropriés. Aussi ces derniers risquent-ils sans doute de paraître moins originaux que les substructions servant à les forger. , Au premier rang de ces applications, une des interrogations permanentes concerne la prosopographie29. A une époque où l'on aimerait mieux connaître les détails de la vie de Guez de Balzac ou de La Mothe Le Vayer, la biographie des illustres inconnus relève du pari imprudent. Retracer l'existence des proscrits de la République des Lettres présente un intérêt éloigné de tout dessein de réhabilitation anachronique. A l'opposé de la quête des singularités, il s'agit de surprendre les stratégies socioprofessionnelles les plus «ordinaires ». Les «bannis» d'aujourd'hui n'étant pas nécessairement les exclus d'autrefois, les pratiques estimées marginales par rapport à celles des élites lettrées pouvaient avoir en réalité les audiences les plus étendues30. C'est en vertu de cette conviction que le volet prosopographique place au cœur des discussions l'identification des accointances indispensables à la carrière littéraire. Cette « société polygraphique », qui se compose de mécènes31, libraires32,
condisciples33 et même de lecteurs34, offre, dans le meilleur des cas, le portrait de l'écrivain « moyen» dans son contexte. La médiocrité nullement contestée des profils retenus serait ici, sous toute réserve, un gage de représentativité. Toutefois, la recherche des situations médianes ne saurait signifier l'effacement des idiosyncrasies,
29. Signalons l'étude prosopographique de loin la plus complète consacrée aux historiographes royaux: F. Fossier, «A propos du utre d'historiographe sous l'Ancien Régime ", dans Revue d'histoire moderne et contemporaine, Paris, xxxn P985), pp. 361-417. Voir aussi du même auteur: «La Charge d'historiographe du XVIe au XIX siècle », dans Revue historique, CCL VIII (1976), pp. 75-92. 30. R. Chartier, Lectures et lecteurs dans la France d'Ancien Régime, Paris, Seuil, 1987, 369 p. A l'issue des analyses de Chartier, la dichotomie entre culture « d'élite" et « populaire" disJ?arait. 31. G. Couton, « Effort publicitaire et organisation de la recherche: les graufications aux gens de lettres sous Louis XIV ", dans le XVI! siècle et la recherche, VIe colloque de Marseille, 1976, pp. 41-55; R. Maber, « Colbert and the Scholars: Ménage, Huet, and the royal pensions of 1663 ", dans Seventeenth-Century French Studies, VII (1985), pp.106-114. Sur le patronage historiographique au début du siècle, voir M. Yardeni, «Mécénat, hlStonographie officielle et propagande en France de 1598 à 1610", dans L 'Age d'or du mécénat (1598-1661), Paris, CNRS, 1985, 440 p. Pour un éclairage individuel très instructif, cf. Y. Castan, «L'Honnête gentilhomme dans la clientèle des grands: Henri de Campion ", dans Cahiers de Littérature du XVI! si~cle,Paris, IX (1987). 32. H.-J- Martin, «L'Edition parisienne au xvII' siècle ", dans Annales, III (1952) ; Id., Livre, pouvoirs et société a Paris au XVI! siècle, Genève, Dmz, 1969, II vol. in-8°, 1060 p. 33. F. de Dainville, «Collèges et fréquentation scolaire en France au XVII' siècle », dans Population, na l, 1957. 34. R. Chartier, op. cit. j Voir aussi le cas particulier analysé par A. Viala, «Pragmatique littéraire et rhétorique du lecteur: le cas Sorel ", dans Cahiers de littérature du XVI! siècle, Toulouse, 1986, n 08, pp.l07-124.

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INTRODUCTION

au risque de substituer des schémas abstraits aux réalités descriptives devant impérativement demeurer au premier plan. De fait, les protagonistes revêtent des conditions personnelles contrastées inassimilables aux cohésions communautaires ou corporatistes, Le principe de leur appartenance collective repose sur de fortes convergences pragmatiques. Autour d'une étonnante uniformité des pratiques se côtoyaient antiquaires, fantaisistes, compilateurs, polémistes, chroniqueurs et panégyristes dont il incombe à l'historien de repérer les traits d'union. Si d'aucuns accédèrent au titre d'historiographe du roi ou du duc d'Orléans, d'autres n'obtinrent jamais de charge officielle. C'est la confrontation des données biographiques avec les attitudes discursives qui permet de mesurer les conséquences individuelles des . différenciations statutaires, Au-delà des destins particuliers, les œuvres forment l'objet essentiel des analyses.

De prime abord leur déchiffragesoulève toute la question de la « culture historique»
à propos de laquelle entrent en ligne de compte l'élection et le formatage des matières, ainsi que les postures critiques adoptées au regard des sources35, S'il s'avère que les problèmes d'épistémologie et de méthode ne laissaient point indifférent 1'« homo polygraficus », reste à saisir les vecteurs par lesquels l'erreur, l'imaginaire voire le mensonge pouvaient néanmoins s'intégrer au tissu narratip6. A l'issue de ce double inventaire, devrait émerger l'état des lieux du «cabinet » du littérateur, c'est-à-dire l'ensemble des appareils référentiels et les a priori intellectuels qui les animaient37, A cette dimension strictement historiographique s'ajoutent l'énumération complète des options discursives déployées et leur juxtaposition avec les préceptes historiologiques en cours. L'éclairage des artifices de la mise en récit des faits et gestes d'antan et la démonstration de leurs complémentarités ou contradictions avec les doctrines opératoires pourraient livrer quelques clefs d'interprétation de l'énigmatique évolution des attentes et des sensibilités assimilées à l'éloquence baroque 38.
Dans la poursuite des indices comportementaux, les dynamiques de ces deux «temps de l'histoire39» fondamentaux qu'embrassent la prosopographie et l'historiographie n'acquièrent leur sens plein qu'une fois corrélées au «moment textuel » lui-même. Suivant l'hypothèse directrice que le texte historique renseigne autant sur l'époque de sa rédaction que sur celle des objets traités, la prospection thématique permettrait de deviner les contours de valeurs latentes et de consensus dissimulés par leur évidence aux yeux des contemporàins40. A travers le
35. Cf. M. Fumaroli, «Historiographie et ~istémologie à l'époque incertitudes de l'histoire, publié par G. Gadoffre (pUF, 1987), pp 87-104. classique », dans Certitudes et

36. Portant sur le XVIe siècle, l'étude de CoG. Dubois

(<< Conscience

et imaginaire historiques en France au

XVIe siècle », dans Histoire et Conscience historique à l'ép,oque moderne..., op. cit.) éclaire les problématiques communes à l'histoire de l'historiographie du XVne siècle. Cf. aussi H. White, The Content of the Form. Narrative Discourse and Historical Representation, London, ohn Ho~kins press, 1987,244,P' 37. Cf. T. Michel,« Bibliographies et instruments de travai au xvn siècle. Aperçu sur l'evei! d'un monde moderne offrant toutes les commodités pour la recherche et l'étude », dans Mélanges de Sciences religieuses, xvn (1960), pp. 131-142. Quant aux aspects didactiques, voir B. Grosperrin, La Représentation de l'Histoire de France dans l'historiographie des Lumières, doctorat d'Etat, Paris-IV, 1978, 933 p. Bien que consacrée au XVnr siècle, cette thèse intéresse l'enseignement de l'Histoire et la culture historique de l'ensemble de la période classique. 38. M. Fumaroli, L'Age de l'éloquence, Rhétorique et «Res literaria» de la Renaissance au seuil de l'époque classique, Paris, Droz, 198G, 882 p. 39. Pour reprendre l'heureuse expression de Ph. Ariès, op. cit. 40. Mention particulière doit être faite à l'analyse du corpus des histoires générales et élémentaires de France effectuée par M. Tyvaert: «L'image du roi, légitimité et moralité royales dans les histoires de France au XVne siècle », dans Revue d'histoire moderne et contemporaine, 1974, t. XXI, oct-déc., pp. 521547; Id., «L'imaginaire social des histoires générales de la France au xvne siècle », dans Bulletin du centre

f

13

CULTURES HISTORIQUES

rapprochement des topoi et des procédés, l'enjeu consiste à pénétrer au plus profond des consciences sans jamais perdre de vue la fragilité des raisonnements édifiés à partir de ces strates intangibles, tout en ayant soin de pondérer les conjectures les plus probantes par les acquis de l'historiographie récente. A ce titre, le corpus polygraphique dispose d'un avantage notable par rapport aux ouvrages de « fiction
pure" qui ont parfois informé l'histoire des mentalités41 car, l'imaginaire y étant cantonné dans un faisceau de référents historiques assurés, les réfringences qui séparent retranscriptions et permutations demeurent lisibles. Inversement, sa richesse potentielle par rapport aux genres pamphlétaires42 ou encomiastiques43, déjà abondamment exploités dans le décorticage des configurations sociopolitiques, réside dans la dissociation limpide procurée entre descripteurs et assertions. Cependant, pour que ces dernières puissent intéresser effectivement l'observatoire des représentations collectives, il a fallu procéder à une inversion des postulats régissant l'ordonnancement des « émetteurs» et des « capteurs» de discours acculturants. Il en résulte que les ouvrages émanant de la tradition polygraphique ont été pensé ici non pas comme les sources de diffusion d'attitudes normatives, mais dans leur faculté de réservoirs passifs hautement perméables aux opinions dominantes. Toutefois, comme il aurait été également spécieux de leur ôter toute virtualité émettrice, encore convenait-il de sonder les méandres de l'accueil critique suscité. Le récolement des fortunes polygraphiques disparates a autorisé la décomposition des phases cruciales de la réception littéraire impliquant, en amont, les instances tutélaires et censoriales, en aval, la compétence « lectorale» dont la motivation des avis réprobateurs ou favorables renvoie à une sorte de prescription déontologique de l'historiographie. ,~ * )~ Telles sont les principales directions SUlVles au cours d'une tentative de compréhension des comportements intellectuels au XVIIe siècle conçue avant tout comme une expédition vers des contrées historiographiques peu visitées.

d'analyse du discours, Université de Lille-ill, 1979, nOl, pp. 64-81. Voir surtout la récente mise au point de C. Grell, « L'histoire de France et le mythe de la monarchie au XVII' siècle », dans Actes du colloque international Histoires de France, Historiens de la France, Reims, 14 et 15 mai 1993, publiés par Y.-M. Bercé et Ph. Contamine, P.F. 165-188. De son côté, F. Fossier a enrichi le 9.uestionnaire diacronique: « Permanences et traditions dans l'historiographie nationale sous l'Ancien Regime: l'exemple de Jean le Bon », dans La Monarchie absolutiste et l'histoire de France. Théories du pouvoir, propagande monarchique et mythologies nationales, Colloque tenu en Sorbonne les 26-27 mai 1986, Paris, PUP, 1987. 41. Cela est particulièrement vrai de l'histoire des représentations du pouvoir et de la souveraineté où le roman (M. Mueller, Les Idées politiques dans le roman héroïque de 1630-1670, Harvard studies in romance languages, French forum, LeXIngton (Kentucky), 1984,219 E,) et la fable (D.T. Thelander, « The France of Louis XIV as seen through the Fairy Tale », dans Journal 01 Modern History, n054, 1982, pp. 467-496.) ont été mis à contribution. 42. Cf. par exemple, C. Jouhaud, Mazarinades : la Fronde des mots, Paris, Aubier, 1985,287 p. Les Oraisons funèbres d'Henri IV: les thèmes et la rhétorique (thèse), 43. Cf. entre autres, J. Hennequin, Univ. de Paris-IV, 1975.

14

Première partie HISTOIRE TRAGIQUE

«Varillas était fort au-dessus des nobles auteurs dont je parle; mais il se donnait d'assez grandes libertés. Il dit un jour à un homme qui le voyait embarrassé: j'ai trois rois àfaire parler ensemble; ils ne se sont jamais vus, et je ne sais comment m 'y prendre. Quoi donc, dit l'autre, est-ce que vous
faites une tragédie?
»

Voltaire, Mélanges, tome XXIII, p.428.

INVENTION DE L'HISTOIRE TRAGIQUE La désignation «d'histoires tragiques» renvoie à une tradition littéraire du XVIe siècle dont l'apogée en France se situe au premier XVIIe siècle. Issue d'un croisement de pratiques intellectuelles disparates, la formule instaurait une polyvalence éditoriale qui avait certainement contribué à l'essor spectaculaire du genre. Les origines de l'histoire tragique remontent aux littératures « saturniennes et mélancoliques » du cinquecento.Les premiers signes de ce « sénéquisme moderne1 », qui semblait reproduire l'anxiété et la violence contemporaines, se devinent déjà dans le Sophonisbo (1524) de Gian Giorgio Trissino (1478-1550) (repris et francisé au siècle suivant par Antoine de Montchrestien) et surtout dans l'Orbecche (1541) de Giambattista Giraldi Cinzio (1504-1573). L'acte de naissance du genre fut signifié cependant par la publication en 1559 des histoires tragiques du spécialiste des novelle à la manière de Boccaccio, Matteo Bandello (1485-1561)l. L'ouvrage rencontra un immense succès de librairie et fut, à cette époque d'émulation culturelle à polarité encore transalpine, rapidement pastiché par Pierre Boaistuau3 (1559) et surtout traduit en 1566 par l'historiographe royal François de Belleforest (1530-1583), dont la version connut un retentissement analogue et constitue la référence générique4. Si l'extension en France du mode funeste était en partie favorisée par les productions hétérogènes de Jean BoucherS, de Louis de Bellevillé et de Vital d'Audiguier7, le véritable déclenchement de la vogue sinistre survint à la parution en 1614 des Histoires Tragiques de nostre temps de François de Rosset (1570-1630) ouvrage destiné à un brillant avenir marqué par plus de quarante rééditions8. Dans le sillage de ce maître
1. Qualificatif de M. Fumaroli, L'Age de l'éloquence, Rhétorique et «Res literaria » de la Renaissance au seuil de l'époque classique, Paris, Droz, 1980.in-8°, 882 p. 2. Cf. R. Sture!, « Bandello en France au XVIIe siècle », Bulletin Italien, 1913-1918 (réédité par Slatkine, Genève, 1970) ; G. Getto, « Il Significato di Bandello », dans Lettere italiane, VII (1955) pp. 314-324. 3. Histoires prodigieuses, 1559. Cf. M.R. Schenda, Die Franzosiche Prodigienliteratur in âer 2 hiilfe des 16 lh. Munich, Hueber, 1961. R. A. Carr, Introduction à Pierre Boaistuau, Histoires tragiques, Société des textes français modernes, Paris, Champion, 1977. 4. Histoires tragiques, extaictes de l'Italien de Bandel, traduicte e~ enrichies, outre l'invention de l'auteur, par F. Belle/orest, Paris, R. Le Man, 1566-1583, VI tomes in-8° BN Y 15962. Sur Belleforest, voir Ph. Tamizey de La Roque, «François de Belleforst et Victor, évêque d'Utique» dans Revue de Gascogne, XXVI (1885) ; (1933). P. Rouleau, « Essai sur les origines de Belleforest ", dans Revue de Gascogne, xxvm 5. Histoire tragique & mémorable de Pierre de Gaverston, gentilhomme gascon, jadis te mignon d'Edouard V Roy d'Angleterre, tirée des chroniques de Thomas Valsinghan & tournée de latin en français, dédié au duc d'Epernon, s.l. 1588, in-8°, xi-32 p. BN Lb34 440. 6. Discours du voyage des François en Suède et des cruautez et massacres qui ont esté exercez contr'9Ic au mois de septembre 1610. par Louys de Bellville, Paris, G. Marette et B. Du Jon, 1611, in-8°, 20 p. BN Lb 101. 7. Histoire tragi-comique de nostre te'Jlps sous les noms de Lysandre & de Caliste, par le Sr d'Audiguier, Paris, T. du Bray, 1616, in-8°, 423 p. BN Y 7234. 8. Histoires Tragiques de nostres temps où sont contenuës les morts funestes et lamentables de plusieurs personnes arrivées par leurs ambitions, amours desreiglées, sorti/eges, vors, rapines, et par autres accidens divers et
memorables, Rouen,

J. Baptiste

Behourt,

1632,

in-8°,

704 p. BN

G 15688

(première

édition,

Cambrai,

Jean

de la Rivière, 1614). Dans la bibliographie importante consacrée à de Rosset, on retiendra les travaux pionniers de G. Hainsworth, « François Rosset and his Histoires Tragiques », dans The French Quarterly, XII, 1930, pp. 24-41. « Additional notes to François Rosset» Modern Language notes, XXXII, 1937, pp. 1521 et les études éclairantes de S. Poli, « Su alcune edizioni dimenticate delle Histoires tragiques di Rosset, Storia di storie. Considerazioni sull'evoluzione della storia tragica Studi francesi, 1979, n° 69, pp.488-495. dalla fine delle guerre civili alla morte di Luigi XIII, Abano Terme, Piovan, 1985. « Grandeur et décadence d'un recueil, ou les aventures diverses de l'Histoire Tragique », dans Œuvres et Critique, XII, 1, (1987). « La forza dei destino nella storia tragica tra il cinque e il seicento (1590-1640) », dans SLFXVm (1990), pp. 127-

140. Enfin, pour une perspective de longue durée on consultera E. Henein
curieuse succession ", XVII' siècle, 1969, n° 84-85, pp. 152-163. 17

«

De Rosset à Diderot:

une

HISTOIRE

TRAGIQUE

incontesté de l'évocation lugubre, l'évêque de Belley Jean-Pierre Camus (1582-1652), déjà remarqué pour ses macabres Événements singuliers (1628) et Occurrences remarquables (1628), laissa trois importantes contributions au corpus tragique: les Spectacles d'horreur (1628), L'Amphithéâtre sanglant (1628) et Les Rencontres funestes (1644r. Tout en amplifiant le quotient moralisateur du format, ces deux littérateurs introduisirent dans le paradigme tragique des procédés narratifs tendant à privilégier les représentations fictives jusqu'à l'évincement du référentiel historique. Or ce sont les qualités intrinsèques de ces mêmes procédés qui, semble-toil, ont amené les historiens de la littérature française du Grand Siècle à concentrer l'examen critique sur de Rosset et Camus en focalisant les recherches sur les aspects strictement littéraires. Une telle perspective a, certes, permis de déceler des évolutions littéraires de longue durée mettant en relation la production tragique avec le théâtre grandguignolesque ou le roman noirlO, ou encore d'identifier des affiliations stylistiques reliant Bandello à Sade en passant par l'abbé Prévostll. Elle paraît cependant moins fructueuse dans l'optique de l'histoire des comportements où les travaux, par exemple, d'Anne Vaucher-Gravili font figure d'exception12. En tout état de cause,
même lorsque les considérations historiques sont au premier plan, la documentation se fonde exclusivement sur ce versant fabuleux du corpus tragique au détriment des courants historiographiques jusqu'à présent jamais envisagés per se et qui constituent l'objet propre de notre étude13. Le préjudice est d'autant plus regrettable que la problématique de l'invention des histoires tragiques en France ne se réduit pas aux préoccupations littéraires. Tout aussi important que l'héritage italianisant est l'influence de la presse périodique naissante dans la formation du genre. En effet, l'apparition des premières histoires tragiques sur les éventaires des libraires parisiens et rouennais est étroitement liée au développement de l'occasionnel d'information. Formule éditoriale à la fois circonstancielle et récurrente, « l'imprimé vendu à l'occasion d'un événement ou d'un

9. Les Spectacles d'Horreur,où se découvrent plusieurs tragiques effects de nostre siècle, Paris, A. Soubron, in-So, 552 p. BN G 20749. L'Amphithéâtre sanglant où sont rf1!resentees plusieurs actions tragiques de siecle, Paris, Cotteau, s.d. Les Rencontres funestes ou fortunes injortunees de nostre temps, Paris, Villery; Camus a suscité de nombreuses études, dont figurent parmi des plus importantes: R. Godenne, E. Henein, Spectacles d'horreur de J.P. Camus », dans XVII siècle, n° 92, 1971 (1972), pp.25-30. nouvelles de Camus et les agencements» dans Revue d'Histoire littéraire de la France, mai-aoilt,
pp. 440-45S. R. Favret, Morale et réalité dans les nouvelles de Camus, thèse de 3" cycle, Tours, 1972.

162S, nostre 1644. «Les «Les 1976.

J. Costa,

Le Conflit moral dans l'oeuvre romanesque de Jean-Pierre Camus, New-York, Burt Franklin, 1975. 1. Bergal, «Jean-Pierre Camus: truth vs. vraisemlilance », dans Papers on French Seventeenth Century Literature, études sur la vraisemblance; théories et pratiques, n08 Winter 1977-1978 pp. 25-37. Le grand spécialiste demeure J. Descrains, Jean.Pierre Camus (1584.1652) témoin et juge de son temps dans les Diversités, 1609-1618, Thèse Lettres, Université de Paris IV, 1979. Jean-Pierre Camus (1584.1652) et ses Diversites (1609-1618) ou la Culture d'un evêque humaniste, Lille, atelier national reproduction des thèses Université de Lille III; Paris, A.G. Nizet, 1985. TI vo1., 898 p. Essais sur Jean-Pierre Camus, Paris, Klincksieck, 1992, 189 p. 10. H. Coulet, Les Histoires Tragiques dans le roman jusqu'à la révolution, Paris, Colin, Collection U. 1968. 11. J. P. Collinet, J. Serroy ,Romanciers et conteurs du XVIIe siècle, Paris, Orhpys, 1975, in-8°. 12. A. de Vaucher-Gravili, Le Schéma narratif de l'histoire tragique en France au XVIIe siècle, Venezia, Libreria Editrice Cafoscarina, 1981. «Loi et transgression dans les Spectacles d'horreur de Jean-Pierre Camus, évêque de Belley», dans Studifrancesi, 1982, n° 76 pp. 20-31. «De la transgression et du tragique: les Histoires tragiques, de François de Rosset », dans StLF 1990. (XVIII) pp. 164-176. 13. S. E. FausKevag, «Violence et sexualité dans le roman baroque français chez Rosset et Jean-Pierre Camus », dans Orbis Littérarum, Revue danoise d'histoire littéraire, Copenhague, XXXIV, 1979, pp. 1-6. La tendance à privilégier le champ littéraire se confirme en même temps que l'intérêt croissant pour les « histoires tragIques ». En témoigne la thématique retenue pour le Neuvième colloque international de la société d'analyse de la topi~ue romanesque, «Scénarios de la violence dans le roman français avant 1800 », de Rosset et avec une section consacree a 1'« histoire tragique» dans laquelle sont cités les incontournables Camus.

18

INVENTION

fait divers14» fut introduit pour la première fois à Venise, puis se répandit en France à partir de 1488. Le «canard d'information» suscita un engouement croissant dont l'âge d'or, situé entre 1590 et 1630, coïncida avec l'éclosion des histoires tragiques15. L'étude critique comparative a révélé une convergence des genres ponctuée par l'extraordinaire perméabilité de l'histoire tragique à cette préfiguration de la presse sensationnelle16. Dans sa genèse, les versions embryonnaires du recueil tragique triomphant empruntaient leur matière aux occasionnels. Les Histoires prodigieuses de Boaistuau se présentaient comme une collection de récits déjà parus individuellement sous forme d'opuscule de colportage. A travers cette transposition s'effectuait un classement thématique où l'éventail des désastres naturels et surnaturels, qui composait la majorité des sujets abordés par les occasionnels, fut délaissé au profit de la gamme des « calamités » humaines plus conforme à l'élaboration dramatique. Tout
en affinant reproduire
«

les procédés discursifs, les principaux artisans du genre continuaient de les motifs et l'architecture narrative caractéristiques de la littérature

canardesque ». En puisant dans cette documentation occasionnelle, les auteurs

alimentaient progressivement un répertoire de scénarios hautement schématisés, sans cesse réactualisés en fonction des goûts du jour. A l'aube du Grand Siècle, l'arsenal tragique était devenu une sorte d'immense «topothèque» d'intrigues d'apparence intemporelle pouvant s'appliquer aux circonstances les plus diverses. Dans cette capacité d'adaptation, l'histoire tragique pouvait s'avérer particulièrement réceptive à l'évolution des valeurs et comportements contemporains. Inversement, l'accumulation de récits-patrons, dans lesquels il suffisait d'insérer le narré particulier, autorisait le compte rendu précis à transcender les paramètres contextuels, faisant alors de lui moins le fidèle indicateur des sensibilités du moment que le reflet des stratégies éditoriales à plus long terme. L'indétermination heuristique, résultat inéluctable de cette synthèse des arts du gazetier et du nouvelliste, est source de plusieurs équivoques dans l'interprétation historique du genre. Au premier chef de celles-ci, le récit tragique para1t simultanément investi d'une virtualité exemplaire et d'une représentativité absolue. L'incident qu'il relate s'énonce comme un hapax événementiel, définitivement achevé et superlatif, à l'image de l'apostrophe de Rosset adressée à son dédicataire le chevalier de Guise «vostre exemple n'y trouvant point d'exemple...» Pourtant l'efficacité didactique du modèle s'établit sur la chimère d'une identification intégrale entre le sort des protagonistes et le. devenir des lecteurs censés redouter à tout moment le renouvellement de l'accident funeste1? Tout se passe alors comme si le fait inégalable était rapporté justement pour donner aux lecteurs l'enseignement moral susceptible de leur éviter qu'il se reproduise. Ce paradoxe de l'exemplarité se complique par l'hétérogénéité du statut gnoséologique. En tant qu'hybridation d'actualité et de littérature, l'histoire tragique
14. J.P. Seguin, L'Information en France avant Ie périodique, Paris, 1964, in-8° 126 p. 15. M. Lever, «Divers aspects du fantastique dans les 'canards' d'information », dans Mosaïc, xm,
pp. 123-136. E. Lever, « Notes sur les 'canards' », dans Du baroque aux lumières, pages

2, (1979)
de

à la mémoire

J.

Carriat, (Monmart, Rougerie) pp. 81-84, 1986. 16. M. Lever, «De l'information à la nouvelle: les 'canards' et les 'histoires tragiques' de François de Rosset », dans Revue d'histoire littéraire de la france (LXXIX) juillet-septembre, 1979, pp. 577-593. 17. P. Veyne, Comment on écrit l'histoire, Paris, Seuil, 1971, 241 p. et P. Ricoeur, «L'entrecroisement de l'histOire et de la fiction» dans la Poétique du récit: histoire,jiction, temps, Paris, Seuil, 1984, p. 274, offrent chacun à sa manière une explication théorique commune sur le rapport entre la narration de l'événement singulier (qui souvent atteint le paroxysme de l'horreur) et sa valeur J'échantillon symbolique. 19

HISTOIRE

TRAGIQUE

constitue un lieu d'intersection entre les représentations imaginaires et effectives. De ce fait, l'authentification narrative repose alternativement sur la notion de vérité historique et sur le principe de vraisemblance poétique. Il ressort de cette ambivalence épistémologique une juxtaposition conceptuelle lourde de conséquences pour l'historiographie «nationale» et la conservation de la mémoire collective. Le catalogue primitif des diagrammes tragiques accusait la teneur prodigieuse, miraculeuse et fantastique des occurrences. Mais plus l'inventaire s'élargissait, plus il assimilait les références historiques « assurées et dignes de confiance, » en particulier celles extraites des «Histoires élémentaires de France'8» jusqu'à contrefaire, de la même manière que les genres romanesques, les structures propres à l'historiographie. En retour, les histoires tragiques eurent tendance à «contaminer» les catégories historiographiques traditionnelles comme les « belles antiquitez » et les « histoires de France» dont les éditions «augmentées et enrichies» s'inspiraient parfois de l'édification doloriste'9. Cette infiltration textuelle réciproque soulève aussit&t le problème des comportements lectoraux et la place de la polygraphie tragique dans la culture historique. Avec l'emphase rhétorique placée sur les ramifications morales des conduites égarées, l'argumentaire tragique visait à atteindre le site des passions plut&t

que le siège de la raison en multipliant les affectations « effroyables»

caractéristiques

de l'éloquence de la dissuasiozo.L'importance capitale que revêtait la composante émotive indique à coup sûr le caractère «populaire» d'un registre d'expression diamétralement opposé aux pratiques érudites. Il serait pourtant trompeur d'invoquer la sempiternelle dichotomie entre «cultures d'élite» et «cultures populaires ». Pas moins que les positivistes devant les gazettes des tribunaux de la monarchie de Juillet, les « savants» et « curieux» de Palma Cayet à Pierre Bayle feuilletaient avidement les recueils d'histoires tragiquesz'. Compte tenu de ces avertissements préliminaires, la variante historiographique du genre offre, outre l'intérêt bibliographique d'une base documentaire auparavant inexploitée, l'opportunité d'observer les comportements intellectuels de l'époque à travers un prisme particulièrement éclairant. Dans sa vocation d'instrument pédagogique moral et sa fonction de véhicule d'admonition spirituelle, l'histoire tragique « avérée» permet d'appréhender la configuration inversée d'une pragmatique sociale normative. Ancré dans l'événementiel attesté, elle constitue un champ privilégié de l'analyse des représentations comportementales idéalisées dans la mesure où l'indice de réfraction séparant la «vérité esthétique» de l'authenticité diachronique demeure parfaitement pondérable. Enfin, au carrefour des cultures lettrées et folkloriques, l'école «historisante» de l'histoire tragique fournit le matériau d'une exploration des pratiques diversifiées de l'imprimé d'Ancien Régime allant des plaisirs de la« gueuserie » au divertissement érudit22.

18. Cf. M. Tyvaert« Les Histoires élémentaires de la France au XVIIe s,'', dans Actes du colloque le XVI! s. et l'éducation (Marseille 1972) pp. 71-78. 19. M. Lever, op. cit. p. 135. Lombard, « Variantes romanesques de quelques épisodes historiques du 20. Sur cette dichotomie, cf. XVIIe siècle, ou l'illusion du recit ", dans Récit et Histoire, Paris, PUF, 1984. 21. J.P. Seguin, of?- cit., p. 23. M. Lever, op. cit., p. 593. 22. Sur les problematiques de la lecture, cf. R. Chartier, Lectures et lecteurs dans la France d'Ancien Régime, Paris, Seuil, 1987, p. 354.

J.

20

BOITEL DE GAUBERTIN ET LEPARADIGME TRAGIQUE

l Le polygraphe gentilhomme Un des tout premiers et des plus curieux spécialistes de l'historiographie tragique était un polygraphe aussi mal connu aujourd'hui que peu remarqué de ses contemporains. Il portait le nom de Pierre Boite!. Les dictionnaires et répertoires bibliographiques du XVIIe siècle, que ce soit le Dictionnaire historique de Moréri ou la Bibliographia parisina du père Jacob\ omettent tout signalement de l'obscur personnage. Si celui-ci a laissé, en revanche, quelques traces dans les instruments biobibliographiques du XVIIIe siècle, ce n'est que par suite d'une erreur d'attribution qu'il convient d'emblée d'éclaircir. Le père Lelong;, rapporte que Boitel (écrit Boitet, mais dont les indications biographiques demeurent conformes au personnage)3 aurait été l'auteur des quatrième et cinquième parties de l'Astrée4. Il précise, à l'avantage d'Honoré d'Urfé (1567-1625), que « la continuation est moins estimée [que les trois premières parties] », jugement que la critique ultérieure a confirmé. De surcroît, Pierre Boitel est confondu avec Chrestien Borstel (t 1665), qui avait peut-être collaboré avec Gomberville à la rédaction de la quatrième partie de l'Astrée ga cinquième étant certainement de la main du secrétaire d'Urfé, Balthazar Baro5). Cette erreur manifeste, qui a pour origine la signature «MD.G. » en tête de la cinquième partie de l'ouvrage en question, se retrouve dans la plupart des notices postérieures, y compris celles de la biographie universelle de Hoeffer, l'Index bio bibliographicus, notorum hominum (lBN ) et même le catalogue imprimé de la Bibliothèque nationale, qui comporte une notice consacrée à « Borstel de Gaubertin. » Ainsi, le seul élément susceptible de sortir l'auteur de l'obscurité et de lui conférer des lettres de noblesse se révèle-t-il fondé sur un contresensb. Les indications précises relatives au «vrai» Pierre Boitel sont en fait très lacunaires. Les références explicites contenues dans les sources contemporaines sont extrêmement rarel. Diversement décrit comme «chroniqueur », «littérateur» ou
1. L. Jacob, Bibliographia
«

parisina,

Paris, R. le Duc,

1655, in-4°, 54 p. L'orthographe

du patronyme

est

parfois aussi

2. J. Le Long, Bibliothèque historique de la France..., Paris, J.T. Hérissant, 1768-1778, vol. II p.444, n° 21300. Cf. Ibidem., n° 20609-10 (p. 414~, n° 20709-10 (p. 418). 3. Les indications biograf'hiques relatives a la paternité de l'ouvrage polémique La Défaite du Faux Amour... désignent sans ambiguïte Pierre Boitel. 4. Rappelons que l'Astrée fut composée de 1607 à 1628. 5. Borstel, qui était au service des princes d'Anhalt, a cependant laissé une épître qui se trouve en tête de l'édition de 1626 des suites de L'Astrée. Voir l'introduction critique de Bernard Yon de la sixième partie ou suite de Gomberville (itac, 1976~ pour les détails relatifs aux apocryphes d'Urfé. 6. Cette rectification nécessaire a la présentation biographique de Boite! servira également de mise en garde contre l'acceptation sans réserve de la validité des notIces bio-bibliographiques qui parfois reprennent les mêmes erreurs, donnant une impression de conformité de vues. 7. Quant aux sources secondaIres, nous venons de voir leurs limites. Outre les biographies générales (Hoefer, Nouvelle biographie générale, Paris, Didot, 1852-1866, 1963-1966, XLVI tomes en XXIII vol. in 8°, t. VI, p. 475. Michaud, Biographie universelle ancienne et moderne, Paris, A. Thoisnier, 1870-1873, XLV vol. in-8°, t. IV p. 608. Prevost, Dictionnaire de biographie française, Paris, Letouzy, 1932-1989 (en cours). XVII vol. parus in-8°, t. VI, n05). On peut consulter E. Bourgeois et L. André, Les Sources de l'histoire de France au XVI! siècle (1610-1715), Paris, Picard, 1913-1935. VIII vol. in-8°, t. I, t. IV, t. VII, n° 611,2359,6389. 21

Boiste! ".

HISTOIRE

TRAGIQUE

« écrivain », Boitel n'a visiblement jamais intéressé les historiens. Sa réputation semble avoir pâti du cercle vicieux selon lequel la rareté des références fait croire à une importance littéraire et historique des plus réduites, conviction qui, à son tour, exclut toute opportunité de nouvelles découvertes. Cette exclusion est particulièrement frappante dans le cadre des études consacrées à l'histoire tragique où les François Rosset et Jean-Pierre Camus monopolisent l'attention8. Si l'historiographie des comportements a parfois puisé dans l'œuvre de Boitel, cela n'a été que de manière ponctuelle sans se préoccuper ni de l'auteur ni de l'originalité de sa production9. Il existe pour cette recherche inédite une source inexploitée: les témoignages autobiographiques qui émaillent l'œuvre. Ces informations éparses, qui ne peuvent être acceptées que sous bénéfice d'inventaire, contribueront à dégager quelques pistes d'explication sur la carrière du polygraphe. Bien que les dates précises de Boitel demeurent incertaines, il est permis de supposer qu'il était encore relativement jeune lorsqu'il termina en 1617 son Tableau des Merveilles du Monde. Dans l'épître dédicatoire adressée au baron du Plessis, il précise, en effet, que «...c'est le desir de celuy qui en son Automne vous fera cognoistre par ses futures conceptions, qu'il est Monseigneur, Vostre tres-humble [etc.] », expression réitérée dans son Histoire des chosesmémorables dédiée à Catherine de Lorraine. «Receuez donc (Madame) ce second tesmoignage de mon tres-humble seruice, iusques à ce qu'en l'Automne de mon âge vous receuiez des fruicts plus meurs, & de plus digne saueur, & nonobstant la verdeur de mon Printemps, ie m'acquitteray de mon deuoirlO. »Il décline son âge avec plus de précision, mais moins de vraisemblance dans l'édition rouennaise de l'Histoire des chosesmémorables, où il se qualifie de «mortel de dix-huit ans », ce qui fixerait sa naissance aux alentours de 1600. Quoi qu'il en soit, Boitel fut très certainement propriétaire d'une modeste terre située à Gaubertin. Sur la petite seigneurie de Gaubertin, à proximité de l'actuelle Beaune-La-Rolande (dans le département du Loiret), on dispose de précieux renseignements recueillis par J.M. Marottell. S'appuyant sur le témoignage de Dom Guillaume Morin, il cite les Gaubertin parmi les familles les plus importantes de la région, avec les Barville, Courcelles, Saint-Michel, Hallier et Montliard et décrit le château de Gaubertin comme un de ceux qui étaient « flanqués de tourelles massives et entourés des larges fossés qui les défendaient dans les guerres du moyen-âge» ensuite « convertis en fermes ou maisons de vignes12». Or Boitel intégra ce titre à son nom suivant une mode littéraire particulièrement courante à l'époque. De Pierre Boitel, il devint Pierre Boitel, sieur de Gaubertin, pour finir Boitel de Gaubertin. Il
8. C'est notamment le cas dans les excellentes études de S. Poli consacré au genre tragique: Storia di storie. erre civili alla morte di Luigi XlII, Abano Considerazioni sull'evoluzione della storia tragica dalla fine delle Terme, Piovan, 1985; «Grandeur et décadence d'un recuei, ou les aventures diverses de l'Histoire Tragigue », dans Œuvres et Critique, XII, 1, (1987). 9. Bolte! est cité, par exemple, dans M. Cuénin, Le Duel sous l'Ancien Régime, Paris, Presses de la Renaissance, 1982, 342 p. 10. L'obsession de son eune âge se manifeste encore dans L'Histoire mémorable... (p. 415) «Mon âge & ma qualité me desoblige à onner des aduis sur les nouueautez que le vulgaire s'insinuë. » la ville de Beaune-la11. Marotte, J .M., Notes diverses concernant le Gatinais Orléanais et particulièrement Rolande depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours Paris, Dentu, Beaune-la-Rolande, Tonne!at, 1880, in-12° 29 p. 12. Cf. Histoire des pays Gastinois, Senonois et Hurpois, composée par Dom Guillaume Morin, grand-prieur de l'abbaye royal de Ferrières, et imprimée en 1630.

r

J

22

LEPOLYGRAPHEGEN~HOMME s'agit là d'une transformation patronymique fréquente qui se retrouve chez bien des écrivains célèbres à l'image d'un Bussy-Rabutin. Boitel mena, comme ce dernier (toute proportion gardée), une double existence littéraire et militaire. Dans l'épître dédicatoire adressée au roi en tête de sa Relation Historique des Pompes & Magniftques Cérémonies observéesà la Réception des Chevaliers de l'Ordre (1620), il déclare mettre par écrit avant tout «[...] les tesmoignages d'affection d'un pauvre soldat qui vous servira par les coups de son espee & par les traits de sa plume ». La double vocation de Boitel s'énonce donc sous le signe de la parité. Les deux secteurs d'activité convergent et se complètent dans l'idéal du service royal et de la protection des intérêts de la monarchie. Au nom de la défense du roi, le pamphlétaire «milite» par la plume autant qu'il persuade par l'épée. Les contemporains étaient sensibles à ce double investissement polémique et polémologique. Quelques-uns avaient composé des stances à Gaubertin, que le polygraphe ne laissa pas de réimprimer dans ses ouvrages. L'un des lieux communs des vers dédiés à l'auteur est justement l'image de l'auteur-soldat. Cette image est symbolisée par l'association entre Mars et Minerve. Voici, par exemple les stances signées «A.B. » qui précédent le corps du Tableau des Merveilles du Monde faisant l'éloge de Boitel en ces termes:
Du cerveau de lupin sortit une Minèrve unique soeur de Mars Du cerveau de Boitel une autre se reserve pour les armes & les arts

La formule plut tellement à Boitel qu'il la prit pour devise, signant parfois ses pièces liminaires Et Marti et Minerva!. Le caractère qu'elle revêt paraît éloigné du sens originel. Il s'agit moins d'une complicité de Minerve (Athènes) assimilée à une sagesse qui soutient l'activité militaire représentée par Mars que d'une complémentarité des arts littéraires et militaires. Boitel se compLût dans les préfaces de L 'Histoire générale de tout ce qui s'est passé de plus remarquable tant en France qu'aux Pays Estrangers...(1620) et dans l'Histoire des choses mémorables arrivées soubz le Règne de Tres-glorieux Louys le luste... (1624) à se présenter et à se faire représenter comme celui qui allie les deux sphères. L'association de Mars et de Minerve est en réalité un lieu commun prosopographique qui se traduisit, surtout à partir des années 1630, par une mode de supercherie littéraire consistant à faire passer les œuvres d'hommes jamais sortis de leur cabinet, tels Frédéric Spanheim13 et François de Grenaille14, pour des témoignages d'authentiques hommes de guerre. L'idéal de l'homme d'armes brandissant la plume comme l'épée n'appartient pas exclusivement au XVII' siècle. Le XVIe siècle offre d'illustres exemples15de ce topos antique. Il n'en demeure pas moins que les contemporains semblent avoir cru que c'était un phénomène caractéristique de leur époque. L'historiographe Antoine Varillas16 exprimait le jugement assez répandu selon lequel jusqu'au Grand Siècle la noblesse d'épée abhorrait les lettres, estimant l'activité littéraire opposée aux valeurs de l'homme d'action puis effectua un revirement à l'époque contemporaine dont les instigateurs étaient un Bassompierre
13. 14. 15. 16. Auteur du premier tome du Soldat suédois, Genève, 1632. Sur FrançOIs de Grenaille, voir le chapitre qui lui est consacré dans la deuxième Entre autres, les Mémoires... de François de Boivin du Villars. Cf. infra, troisième partie.

partie.

23

HISTOIRE

TRAGIQUE

ou un Courtilz de Sandras. Le binôme Mars-Minerve renvoie sans doute aussi à une autre pratique littéraire de l'époque. Le premier XVIIe siècle voit l'apparition de

l'auteur masculin s'investissant d'une mission de porte-parole du « beau sexe ». Cette
fonction impliquait en retour une activité intellectuelle placée sous l'égide (c'est-à-dire le bouclier d'Athéna) de la femme. C'est en ce sens qu'il convient d'interpréter les références à Minerve dans d'autres ép1tres dédicatoires chez Boite!, telle celle adressée à Catherine de Lorrainel? Cette dualité est au cœur du personnage.
MARS

La carrièr~ militaire de Boitel paraît auréolée d'opérations de première envergure. A l'en croire, il aurait assisté à presque toutes les campagnes intérieures de 1616 à 1621. Dans quelle capacité y servait-il? C'est grâce ~une digression autobiographique dans son Histoire des Guerres de Louis le Juste que nous apprenons son affectation au régiment des gardes de la compagnie du marquis de Fourilles. Il explique, en effet, qu'en juin 1617 courait un «bruit commun» à Fontainebleau selon lequel un Hollandais était venu avec l'intention d'assassiner le roi de France. Prévenu par Maurice de Nassau, Louis XIII «donna commission au grand Preuost de l'Hostel de s'informer soigneusement par toutes les villes & villages des enuirons de

Fontainebleau, aux hostelleries & lieux où communément on loge les passans. » Lors
d'une perquisition les archers tombèrent sur Boitel, scène que l'auteur raconte non sans autocomplaisance :
«Comme i'estois à Moret, pour aller à nostre Garnison de Montereau estant à vne hostellerie pour prendre ma refection, il arriua quinze ou seize archers du Grand Preuost de l'Haste! du Roy, qui s'informerent de may, d'où & qui i'estois, ma profession &qualité, & leur ayant dit que i'estois soldat du Regiment des Gardes en la compagnie du marquis de Fourilles, plcquerent des esperons & me laisserent làl8. »

Il est probable que ce fut en cette qualité qu'il assista, toujours selon ses propres dires, à la « drôlerie des Ponts-de-Cé» le 7 août 1620. C'est ce qui ressort d'un récit extrait du troisième volume du Théâtre Tragique du marquis de Nerestan qui mourut d'une

blessure reçue lors de « l'escarmouche du Pont de Sé », puisque le narrateur affirme
avoir été témoin oculaire de l'incident 19. La paix d'Angers conclue, on le retrouve au mois de septembre de la même année à Bordeaux en route pour le Béarn dans le cadre de l'expédition de Louis XIII contre les protestants. C'est ainsi qu'il put assister à l'exécution du sieur d'Argillemont.2o Il précise, en effet, à la fin du récit qui lui est consacré dans le Théâtre Tragique, que « ray esté spectateur de cet accident estat à la suite du roy allant en Bearn 21.» Déterminé à se représenter sur tous les théâtres d'opérations de l'époque, il affirme dans son Coup d'Estat avoir été présent l'année suivante au siège de Saint-Jean d'Angely. L'affirmation concorde cependant mal avec la chronologie éditoriale et surtout ne repose pas sur un développement historique précis comme c'est le cas des allusions précédentes. Sa carrière militaire se termina vraisemblablement avec la
17. P. Boite!, Histoire des Choses plus mémorables..., 18. Ibidem., . 491. BN LB36 9.

19. P. Boite, Le Théâtre Tragique...1622. BN G 20217. Vol. ill, p. 119: <<l'ay veu ceste Histoire de mes

yeux. »

t

20. D'Argillemont était gouverneur des places de Caumont et Fronsac. 21. P. Bone!, op. cit., p.llS.

24

LEPOLYGRAPHEGEN~HOMME

campagne du Béarn comme le laisse entendre une note

« au lecteur» contenue dans son Histoire générale de tout ce qui s'estpassé deplus remarquable... où il exprime le désir « racheter» les erreurs de son histoire publiée en 1618. Si celles-là avaient été, selon l'auteur, le résultat d'une vie partagée entre les armes et les corrections, l'ouvrage de 1620 aurait bénéficié des loisirs qu'offrait un repos bien mérité: «cette-cy [cette histoire] veritablement tracee à la faueur d'vn loisir plus calme, suppleera aucunement

à ses defauts22.

»

de soldat, rien ne filtre de ces incises que le métier des armes lui permit parfois de utiles à sa carrière littéraire. Il y connut entre raconte le duel avec le marquis de Thémines et sa fin tragique. En hommage à celui-ci: « C'est sans flaterie, que le sieur de Richelieu fut en sa vie l'honneur des armes & le pere des soldats. comme soldat ie l'ay cogneu
dans les trouppes, & moy mesme suis tesmoing de ses vertus 23.»

Sur les conditions de sa vie autobiographiques. On sait cependant faire des connaissances potentiellement autres le marquis de Richelieu, dont il

En dehors des casernes, Boitel participa, à son échelle, d'un certain idéal aristocratique militaire en vertu duquel l'honnête homme, après avoir démontré sa prouesse sur les champs de bataille, devait fairepreuve d'habileté dans le « siège» de la Cour. Cette poliorcétique du courtisan était un élément indispensable à la poursuite de l'ambition littéraire. Or quelques indices suggèrent que Boitel faisait assidûment sa cour. Selon le Théâtre Tragique, il aurait été présent à Tours lors de l'accident des planchers en 1616. Ainsi dans son Histoire des Chosesmémorables, il raconte comment il fut témoin du retour des princes à la Cour.
«Le Roy quelque temps apres s'en alla passer le temps au bois de Vincennes, où ayât fait faire vn fort cimenté de terre en forme de terrace, voulut luy-esme entrer dedans & le deffendre contre les assaillans. Et ie puis dire auec venté comme tesmoign occulaire que le Roy luy mesme se mit en faction de sentinelle, pour monstrer à tous
ceux gui

le voyoient en ceste action, l'affection qu'il porte aux armes, Et la le Roy

public24.»

attendit les Princes, comme les grands Ducs de Mayenne, de Neuers, & de Vendosme, lesquels par leur prompt retour tesmoignerent à sa Majesté la sincerité de leurs effects, & que tout ce qu'ils auoient fait n'auoit esté à autre intention que pour le bien

Outre sa qualité de spectateur que Boitel prétend, selon l'invocation des sources historiques, entretenir des relations implantées dans les instances gouvernementales. La matière de plusieurs histoires tragiques émane de sources officielles, comme les comptes rendus des ambassades. C'est le cas de l'histoire d'un «capitaine de galères gauché par les Turcs» aussi bien que d'un « ambassadeur de Perse décapité par le Sophie [sic] », dont il restitue ainsi la source: <<l'ay eu l'intelligence de cet accident par le moyen d'vn Secretaire de l'ambassadeur de France25. » En courtisan averti, Boitel ne manque aucune occasion d'afficher son enthousiasme pour les hiérarques des appareils institutionnels. Les nombreuses références au parlement de Paris, et plus particulièrement à l'action de l'avocat général Louis Servin, dressent le portrait d'un farouche membre du parti naissant des «bons françois ». Son admiration pour ce dernier s'étend à «l'éblouissement» de ses lecteurs, lorsqu'il tente de se représenter évoluant dans l'entourage de l'avocat général :
22. 23. 24. 25. Id., Histoire Générale de tout ce qui s'est passé de plus remarquable... Id., Théâtre Tragique..., Vol. ill, p. 101. 36 Id., Histoire des Choses plus mémorables..., BN LB 9. p. 467. Ibidem., p.74. 1620. BN 8° LB36 11. Au lecteur

25

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TRAGIQUE

« Le Mercure et l'Histoire de Louis XIII, qui ne parlent de la verité qu'en la blasmant, ~ui ne traicte rien qu'au des-aduantage du Roy & des Princes, & qui n'escriuent, au heu d'Histoires que des fictiôs tesmoin ce que j'en ay ouy dire à Monsieur Seruin Aduocat general du Roy, quant parlant à l'vn de ces Autheurs, l'vn est qu'il auoit fait vne Illiade Françoise, a autant feinte & simulée que celle d'Homere, pour les

Grecs26. »

Le trait est en même temps une profession de foi historiographique qui met en exergue le rôle à la fois panégyrique et polémique que Boitel chercher à définir. Le cadre obligé de cette mission était Paris. L'ensemble des indications biographiques montre, en effet, que Boitel passait plus de temps à Paris que sur ses terres. La notation d'incidents ayant «l'épitomé du monde» pour théâtre abondent. Par exemple, à propos du pont Saint-Michel qui s'effondra le 30 janvier 1616, il assure le lecteur que ses «yeux furent tesmoins de cet accident27». A l'exemple de ce dernier incident, les références aux événements grands et menus de la vie parisienne ont en fait un dénominateur commun. Elles concernent invariablement les deux thèmes majeurs de l'œuvre du polygraphe, à savoir les représentations de la violence et de l'autorité royale. Une des intersections récurrentes de ces thématiques de ce «temps des supplices28» est sans doute l'exécution capitale. L'auteur répond présent à tous les supplices spectaculaires de l'époque, à commencer par celui de Ravaillac. Les détails fournis dans son Histoire des Chosesplus mémorables sont de toute évidence ceux d'un observateur:
«

l'en veis traisner vn quartier par la ruë Sainct Denis, haché de coups despees, ie ne sentis en ma vie chose de plus mauuaise odeur, à cause du souffre, du plomD, & autres matieres combustibles, versees sur ses membres ayans esté bien promenez depuis l'execution parfaicte, iusques à dix heures du soir, que la plus-part d'iceux furent par les bouchers, & autres qU1les auoient trainez, r'amenez à la ruë de la Feurronnerie, & bruxlez deuant le Haume où le rnisrable auoit fait & perpertré le parricide execrable, tous les voisins contribuans à l'enuy du bois pour faire vn feu qui dura iusques au
lendemain29.
»

Il assiste également à l'exécution du poète Durant, ainsi qu'à celle de TravaiPo. Pour ces derniers il s'agissait dans l'esprit du polygraphe de la juste rançon des excès de Minerve.
MINERVE La mention de tels écueils nous fait quitter les casernes pour pénétrer dans le « cabinet» de Boitel afin de cerner l'originalité de l'œuvre et comprendre les stratégies socioprofessionnelles permettant au soldat de se reconvertir dans la polygraphie. Production L'activité littéraire de Boitel s'étend sur une durée relativement courte qui se situe entre 1616 et 162431. Compte tenu des exigences liées aux devoirs de son état, cette période se caractérise par une intensité prodigieuse. Boitel donna au public un
26. 27. 28. 29. 30. Ibidem., p. 346. Id., Théâtre Tragique, p. 89. Pour reprendre l'expression de R. Muchemb\ed. Histoire des Choses plus mémorables..., BN LB 69. p.61. Théâtre Tragique, p. 105, « l'ay esté spectateur de cette mort tragique.

»

31. Le premier privilege (Tragiques accidens...) date du 23 juillet 1616. 26

LE POLYGRAPHE GENmHOMME

total de 6 133 pages tous formats confondus (2066 pages in-12° et 4 067 pages in-8°), soit la cadence infernale de 681 pages par an dont seuls les littérateurs du XVII" siècle possédaient le secret. L'apparence volumineuse, loin de constituer un record, est en fait trompeuse. Les dernières années (1622-1624) comportent des continuations d' œuvres déjà publiées. Le corpus se distingue aussi par la variété des genres pratiqués qui rend délicat tout principe de classement. Il est malaisé de déceler des évolutions significatives à l'intérieur d'une période si courte. Sur le plan matériel, un net clivage apparah mais qui tient autant de l'intervention des imprimeurs que de la volonté de l'auteur. La période 1616-1618 voit surtout des ouvrages édités au format in-l2° et comprend les trois ouvrages qui firent l'objet d'un privilège32. A partir de 1618, il n'y a plus que des ouvrages in-8° sans privilège. Il est à cet égard révélateur des moyens et des stratégies éditoriales que Boitel ne publia jamais d'ouvrage in-4°, format souvent assimilé aux volumes plus luxueux. L'analyse thématique, en revanche, échappe à toute tentative de micropériodisation, car le polygraphe maintenait durant l'ensemble de la période tous les genres qu'il pratiquait. Considérée par genre, la production peut être divisée schématiquement en trois catégories distinctes. Les recueils historiques composés d'unités narratives très courtes et très nombreuses, reliées entre elles uniquement par leur tonalité générale. Appartient à cette catégorie l'histoire tragique. Plus une véritable vocation qu'un simple genre préféré, l'histoire tragique jalonne toute l'œuvre. C'est par elle que Boitel débuta, avec la publication en 1616 de ses Tragiques Accidents des hommes illustre~3 . Il récidiva en 1621 et 1622 en publiant, respectivement, Le Théâtre de malhewr4 et Le Théâtre Tragiqu~5. Se rattachent également à cette catégorie, du point de vue structurel, les recueils organisés autour du principe plus optimiste des « curiosités» tel Le Tableau des Meroeilles du Mond~6. Un autre genre scande la production de Boitel, les histoires générales contemporaines, toutes issues pour ainsi

dire du même « moulage ». De 1618à 1624l'auteur sortit coup sur coup une Histoire
des Choses plus mémorables de ce qui s'est passé en Franc~7, une Histoire Mémorabl~8, puis une Histoire des Guerres et Choses Mémorables, deux fois l'objet d'une remise à

32. Cf. S. Uomini, Histoire cachée: polygraphie historique et comportements intellectuels dans la France du XVIf siècle, Thèse de doctorat, Université de Paris-IV-Sorbonne, 1997, 920 p., vol. ill, «tableaux et graphiques ", p. 182. 33. Les Tragittues Accidents des hommes illustres & autres personnes signalées de l'univers depuis le premier siècle iusques a présent recherchez dans les plus rares bibliotheques de la France, Paris, T. du Bray, 1616, II vol. in-12°, 910 p. avec privilège. BN G 17918-9. 34. Le Théâtre de malheur, sur qui la Fortune r~résente les divers accidens tragiques des hommes et des dames illustres, Paris, T. du Bray, 1621, in-8°, 387 p. Bib. de l'ARS. 8° H 26730. 35. Le Théâtre Tragi;J,ue sur lequel la Fortune représente les divers Mal 'heurs advenus aux Hommes Illustres & personnes plus signalees de l'Univers depuis la Création du Monde iusques à présent, Paris, T. du Bray, 1622, m-8°, ill tomes 387, 295, et 130 p. BN G 20217. 36. Le Tableau des Merveilles du Monde divisé en trois parties contenant les Stratagèmes rares et Leçons des Hommes Illustres et autres personnes signalées de l'Univers, Paris, J. de la Ruelle, 1617. in-8°, 627 p. BN G 20216. 37. Histoire des Choses plus mémorables de ce qui s'est passé en France depuis la Mort du feu Roy Henri le Grand, en l'année 1610, continuant jusques à l'Assembrée des notables, tenue à Rouen, au mois de décembre 1617 et 1618, sous le regne de Louis ?i{1I roi de France et de Navarre, par P.B., Sieur de Gaubertin, Rouen, J. Besogne, 1618. in-12°, 529 p. BN LB 9. 38. Histoire mémorable de ce qui s'est passé tant en France fJu'aux Pays Estrangers commençant en l'an mil six
cens

dix, et finissant en l'an mil six cent dix-nef/sous le Regne de Lovis le Juste, Roy de France & de Nauarre,

Rouen,

J. Besogne,

1619. in-8°, 496 p. BN LB

10. 27

HISTOIRE

TRAGIQUE

jour9. Enfin une troisième voie exploitée par Boitel pourrait hre qualifiée de résolument «pamphlétaire ». Ici on trouve des morceaux satiriques célébrant des moments privilégiés d'histoire contemporaine, comme celui consacré à l'assassinat de Concini, La Defàicte du Faux Amour40 aussi bien que des pièces de propagande royale comme Le Coup d'Estat41. Globalement l'accent est placé sur l'événement tragique, violent et sur le fait militaire. Ainsi le trait majeur de la production semble-toil répondre à l'état initial de Boite!.
Société polygraphique

Après ce survol de la production, il convient à présent d'examiner les tactiques mises en œuvre afin de faciliter son développement. Il s'agit d'envisager l'activité du polygraphe à partir de son environnement social. La société de l'écrivain mineur comprend généralement trois éléments indispensables: les mécènes, les librairesimprimeurs, le public. L'analyse de ces trois composantes de la carrière de Boitel permettra d'établir des liens entre les genres pratiqués et le contexte dans lequel ils ,. . s InSCrIvent. Mécénat Au xvne siècle, le cursus littéraire était quasiment impensable sans les garanties qu'apportait le mécénat. Quels furent les précieux appuis de Boite! et quelles en furent les fonctions? Comment Boitel représente-t-il le mécénat, quelle image renvoie-t-il de cette puissance virtuelle et effective? Telles sont quelques-unes des interrogations qui animeront cette section. La liste complète des dédicataires constitue un point de départ à l'analyse42. Celleci comprend: le président Jeannin, Nicolas Vitry, Mme de Vitry, Vincent Bouhiers de Beaumarchais, Charles de Gonzague, Jousselin de Maligny, Henri de Schomberg, Charles de Créqui, François de Bassompierre, Catherine de Lorraine, Beauregard, Salvat, Badin et, enfin, le roi lui-même. A première vue, .la liste pourrait donner l'impression d'un auteur aux soutiens nombreux et éminents. Cependant, une première distinction s'impose entre les témoignages qui désignent un soutien effectif et ceux qui se référent à un appui que l'on peut qualifier de «virtuel ». Or bien des personnages illustres se classent dans cette seconde rubrique. Si Bassompierre et Créqui, par exemple, font l'objet de deux éphres dédicatoires43, le contenu de celles-ci se caractérise par le style ampoulé du panégyrique qui reflète davantage un désir de reconnaissance que l'aveu d'une reconnaissance effective. Il n'en demeure pas moins que de telles ép~tres renseignent sur les attentes de l'auteur. Quant à l'identification des appuis réels, il s'en dégage une certaine cohérence dans l'établissement des réseaux de solidarité. Cette logique n'apparah pas de prime abord. Quel rapport existerait-il,
39. Histoire des Guerres et Choses Mémorables arrivées soubz le Règne de Tres-glorieux Louys le Juste Roy de France et de Navarre depuis son adv:rf,ement à la Couronne iusques à présent mil six cens vingt-deux, Rouen, J. 6 Besogne, 1624. in-8°, 724 p. BN LB 12. 40. La Defaicte du Faux Amour par l'Unique des Braves de ce temps député à l'execution d'un acte tant héroïque aurant l'absence de Mars, Hercule, Mercure, Apollon, Nestor, Dieux lur,itifs du Ciel. Fiction intelligible au~iugements solides, dédié au Cavalier Victorieux, Paris, P. Chevalier, 1618. m-8° (petit format), 391 p. BN LB 3843. 41. Le Coup d'Estat, ou l 'Histoire ~morable des victoires de Lavis le Juste, par le Sieur de Gaubertin, Troyes, J. Oudot, 1620. in-8°, 45 p. BN LB 61483. Ce~rogramme serait repris par Jean Sirmond, Le Coup d'Estat de Louys XIII, Paris, 1631, in-8°, 95 p. BN 8° Lb 2830. 42. Cf. tableaux et graphiques. 3 43.I1 s'agit de la Relation Eistorique..., 1620 (BN 8° LB36 11) et du Coup d'Estat..., 1620 (BN LB 61483). 28

LE POLYGRAPHE

GENTILHOMME

en effet, entre un Charles de Gonzague, dédicataire du premier ouvrage de Boitel, et un sieur de Maligny bénéficiaire d'une dédicace reproduite dans le Théâtre Tragique? En réalité, certains personnages se révèlent beaucoup plus importaIits que d'autres pour la carrière de Boitel. C'est ce que l'auteur reconna1t lui-même dans cette allusion

énigmatique à la fin de son Histoire mémorablede 1619: « le r'acheuray ce beau chef
d'oeuure que mon apprentissage a voulu faire au couuert & à l'ombre des biens veillances de ces trois Mecenes François...» Effectivement, trois personnages émergent de la liste des dédicataires. En premier lieu le président Pierre Jeannin à qui Boitel dédia l'histoire en question. Outre les formules de politesse emblématiques de

l'exercice, Boitel exprime une fidélité que l'auteur se figurait peut-être réciproque. « Il
n'y a que vous Monseigneur, qui pouuez tirer le miel de l'absinthe, & recognoistre en moy, ce qu'vne trop grande splendeur ignore de soy-mesme. Ma volonté a tousiours esté porté à cette recognoissance... » Cependant, bien plus que Jeannin, ce fut Vincent de Beaumarchais (Bouhiers du Plessis des Tournelles de) qui accepta de devenir son véritable mécène. Celui-ci fait l'objet de six dédicaces au langage de reconnaissance très appuyé.44 Dans l'ép1tre du Tableau des Merveilles, il déclare que « ie respiray vos honneurs que le mesme Ange qui m'auoit inspiré ma faict conceuoir des effets qui

retienne de leur de cause. » Ce soutien dura apparemment autant que l'aventure
littéraire de Boitel. Les mêmes déclarations se trouvent dans les dédicaces postérieures. Dans L'Histoire mémorable de 1618 le témoignage est formel: «Ce seroit estre ingrat à vostre vertu, & peu recognoissant le bien que vous m'auez faict, & celuy que tous les iours vous me faictes : Si ie reclois sous le silence de ma plume, le desir qui me possede tellement, qui reduict à vostre seruice, ie respireray toute ma vie

vos honneurs. » Enfin, dans le tome TIde l'Histoiremémorablede l'année suivante, sa reconnaissance frise l'hyperbolique: « Vous qui estes le Dieu tutelaire de mes escrits. » Le troisième soutien ~mportant de Boitel est le maréchal de Vitry. Il est non
seulement dédicataire de trois histoires, mais le sujet de deux45. Il semble que ce fut grâce à Mme la maréchale de Vitry que Boitel réussit à s'assurer du soutien du maréchal. En effet, les pièces liminaires de l'Histoire mémorable de 1618 indiquent que son entremise fut déterminante:
«

Receuez donc Monseigneur [Beaumarchais] ceste nouuelle fleur conceuë dans le
qui retient sa cause premiere » des influences de Madame la

iardin de mes conceptions,

mareschalle de Vitry j Surgeon & ascendant de la vertu de celuy qui receura ce Liure, comme un Hostie de tous mes voeux, & qui me couurant de sa faueur sous les aisles

de monseigneur le Mareschalde Vitry...

Le rôle attribué à la maréchale s'inscrit dans ce second aspect de l'association de Mars et Minerve précédemment évoquée. Le trio des mécènes se compose donc de Vitry, Beaumarchais et Jeannin, soit de trois hommes dont les liens entre eux sont bien connus. Rappelons que Jeannin fut surintendant des finances de 1616 à 1619 et qu'il fut remplacé par Schomberg en 1619. Celui-ci fait l'objet d'un hommage en forme de stances dans la Relation historique. En 1623, Schomberg fut remplacé à son tour par
44.Ttbleau des Merveilles (1617) ; B~ G 20216, Histoire (1619) BN LB3~ 10 (livre II) ; Histoire... (1620) BN 8 6 6 LB 11 ; Histoire... (1618) BN 8 LB 69 ; Le coup d'Etat (1620) BN LB 1483 ; Théâtre Tragique (1622) BN G 20217 (livre 1). 36 45. Le Tableau des Merveilles..., Histoire des Choses plus mémorables (8° LB 9) et le tome l du Théâtre Tragique. C'est Vitry qui est désigné sous le nom chiffré de «Cavalier victorieux» et fait figure de héro épique dans les deux récits de l'assassinat de Concini. (La défaite du/aux amour... Circé...).

29

HISTOIRE

TRAGIQUE

La Vieuville qui lui aussi fait l'objet d'un hommage appuyé dans le même ouvrage. La Vieuville était le gendre de Beaumarchais. Quant à ce dernier, il avait épousé la fille

du maréchal de Vitry. Boitel semble avoir donc clairement visé une « constellation»
d'influence bien précise46. Cette stratégie dédicatoire se complète par la quête perpétuelle de l'adhésion royale. Boitel ne bénéficia jamais de l'octroi d'une charge officielle d'historiographe. Il ne fut pourtant pas totalement négligé par le roi. Ainsi dans son Histoire mémorable de 1619 l'auteur précise-t-il que« Cette grande Majesté ne laisse pas de les [ses travaux]

fauoriser de sa oeil47. Ailleurs, il affirme de manière plus explicite: »

«

Ce bon Prince

qui me rend sensible au sçauoir de la Muse, pour que ie veux vanter en mes escrits les bien-faits que i'ay receuz de sa Majesté48. La conjugaison de ces « bienfaits» royaux » avec ceux des grands constituait le souci perpétuel de ces funambules intellectuels qu'étaient les polygraphes baroques. A travers le corpus dédicatoire Boitel évoque à maintes reprises les fonctions du mécénat. D'emblée, il pose le problème général de la constitution des solidarités dans le cadre plus précis de la condition du soldat « reconverti» dans la littérature. Il en ressort que la « gloire »- terme qui résume tout l'enjeu de l'ambition littéraire de l'époque - ne peut être atteinte sans mécénat.
«QueUe gloire, quel honneur, puis qu'il s'auanoüist comme la fumée? Si les aisles d'un Mecenas ne vous couurent de sa bien-veillance, en honorant sa gloire par ses honneurs. Vn soldat qui fait profegion des armes, n'aura pas si tost embrassé Minerue, qui est soeur unique de Mars, & que nous appeUons BeUonne, que la temerité iugera temerairement à son preiudice49. »

Voilà clairement énoncée la triple fonction du mécène. Il intervient, bien entendu, dans la « promotion» par le soutien matériel. Mais autrement plus important est son rôle de protecteur. Véritable leitmotiv des épîtres, le thème de protection dépeint les mécènes comme les uniques gardiens contre les « Aristarques » et autre « Zoi1es ». En troisième lieu reste l'essentiel: l'association de l'écrivain au nom d'un «grand» autorise l'accession à la gloire, c'est-à-dire à la mémoire éternelle. «Receuez donc Monsieur, ceste antique pourtraiture, qui s'aduanceant selon la rencontre que le destin luy offre, se iette soubs les aisles de vostre faueur, pour en emprunter la lumiere qui la rendra digne d'immortalitéso. » Mais l'auteur propose en échange de cette «faveur» de rendre un service analogue. Par une sorte de «pacte du polygraphe», l'auteur affirme que le dédicataire accède à la mémoire éternelle par la même occasion. La dédicace à Beaumarchais dans le Tableau des Merveilles est à cet égard curieuse, car bien que l'ouvrage ne traite pas de celui-ci, Boitel assure que c'est son souvenir précisément qu'il s'agit de véhiculer à travers le temps et de conserver pour la postérité. <<l'ay sous l'adveu de ceste premiere inteligence, entrepris de vous dedier ce Tableau des merueilles du Monde, qui s'en va bruire en voix d'airain les

actions qui vous feront eternellement porter le tiltre de vertueux.

»

46. On pourrait ajouter à titre spéculatif que ce n'est peut-être pas entièrement le fait d'une coïncidence la carrière de Boitel s'arrêta brusquement au même moment où La Vieuville fut disgracié en 1624. 47. Op. cit., p. 320. 48. Op. cit., p. 192. 49. Histoire mémorable, 1618, pièces liminaires. 50. Le Tableau des Merveilles.

si

30

LE POLYGRAPHE

GENTILHOMME

Édition

Tout aussi indispensables à l'entreprise littéraire sont les libraires-imprimeurs. Boitel eut le temps durant sa courte période d'activité de changer fréquemment d'enseigne, ce qui n'est pas, comme nous verrons, phénqmène rare, loin s'en faut. De 1616 à 1624 il collabora avec Toussaint Du Bray, Jean de la Ruelle, Pierre Chevalier, Jacques Besogne, Jacques Oudot, Pierre Billaine et Louis Loudet. Ces changements impliquaient une distribution géographique diversifiée s'articulant autour de quatre lieux d'édition. Si plus de la moitié des ouvrages furent publiés à Paris, un tiers eut Rouen pour lieu d'édition tandis que les villes de Troyes et Lyon virent chacune un livre sortir de ses remparts51. Aucune corrélation n'appara1t entre l'ordre des collaborations et l'évolution de la «valeur marchande» des livres de Boitel. Le premier professionnel du livre est le plus prestigieux des sept, Toussaint Du Bray, qui figure en bonne place dans le répertoire des libraires de La Caille52. Pendant qu'il poursuivait sa collaboration avec celui-ci jusqu'en 1622, il s'entendit une fois avec Jean de la Ruelle et Pierre Chevalier, libraires de moindre notoriété. De 1618 à 1624, il entreprit une collaboration soutenue avec un libraire qui jouissait d'un certain renom, Jacques Besogne. Comme pour les mécènes, on distingue donc parmi les collaborations ponctuelles un noyau dur de libraires-imprimeurs dont l'association fut continue. Le rapport entre stratégie éditoriale et genre parâtt nettement plus étroit. L'ensemble des ouvrages d'historiographie tragique fut édité chez Toussaint Du Bray. Les histoires contemporaines, à l'exception d'une réédition chez Louis Loudet en 1623, se réalisèrent par les soins de Jacques Besogne. Il était significatif que les ouvrages à caractère pamphlétaire comme La Défaite du faux amour et Circé fussent issus des ateliers d'obscurs libraires-imprimeurs tels Jean de la Ruelle et Pierre

Chevalier. On remarquera également que l'ouvrage le moins « historique », Le Coup
d'Estat, fut édité chez un des fils de Nicolas II Oudot, Jacques Oudot, famille spécialiséedans les « livres bleus53.» A chaque genre son éditeur? Il serait imprudent de se prononcer sur un corpus si restreint, mais un lien entre la formule narrative et le choix de l'éditeur para1t indéniable. Quant à la qualité des relations entretenues avec les libraires-imprimeurs, de nombreuses références font état de tensions perpétuelles. Tout en exceptant la dérobade face aux critiques qui consiste à faire passer ses propres erreurs pour celles de l'imprimeur, on constate qu'un mécontentement réel émerge de la lecture des plaintes... que les imprimeurs ne laissèrent pourtant pas d'inclure dans les pièces liminaires! On mesure le manque de confiance de Boitel, qui ne compta pas sur la

capacité seule des libraires à promouvoir ses livres. Il eut souvent recours à « l'autopublicité ». Dans son Histoire mémorable de 1619, il prie fréquemment le lecteur de se reporter à d'autres ouvrages de sa plume: «Voyez mon tableau des Merveilles du monde» (p. 174) et «Voyez mes tragiques accidens» (p. 393). Il utilise également l'espace narratif de ses histoires pour annoncer la publication ultérieure d'un ouvrage en cours. Ainsi, dans le Tableau des Merveilles, il annonce la sortie prochaine de nouveaux volumes de l'Histoire tragique (qui, en réalité, ne devaient voir le jour que

51. Cf. S. Domini, op. cit., vol. III, p. 194, graphique n° 16. 52. Jean de La Caille, Histoire de l'im;rimerie et de la librarie, où l'on voit son origine et son progrès iusqu'en 1689, Paris, J. La Caille, 1689. in-4°, 11-322p. BN Q 740. 53. R. Chartier, Lectures et lecteurs dans la France d'Ancien Régime, Paris, Seuil, 1987, p. 254. 31

HISTOIRE

TRAGIQUE

cinq ans plus tard). Ce faisant, Boitel s'adresse au corps qui, après les mécènes et les libraires, complète le réseau de fidélité de l'auteur: le public. Public La perception du rôle du public revêt un caractère presque exclusivement négatif. Les rapports entretenus avec lui font appara1tre moins l'idée d'une source potentielle de renfort matériel et moral que la crainte quasi-permanente de l'échec suite à une mauvaise réception critique. Dès le début de sa carrière, Boitel avait été confronté à des critiques. Dans les pièces liminaires du Tableau des Merveilles, il fait état de «...quelques vns [qui] ont ignoré la simpathie de Mars & de Minerue, & ont recherché du merite dans le blasme d'autruy. Ce que i'espere vn iour exposer au public fermera la bouche à ces Momes, Zoiles, Aristarques & Seueres censeurs ausquels l'ignorance est plus familiere que la vertueuse honnesteté ». De toute évidence, le modèle du soldat-écrivain ne fut pas universellement goûté et attira l'hostilité de certains. En dépit de telles quintes défensives, Boite! reconnaît explicitement la souveraineté du jugement public. Il se montre même extraordinairement souple, disposé à modifier son discours pour accommoder les goûts du public. En témoigne l'avis au lecteur extrait du Tableau desMerveilles:
«

Mais cepenat (Sinceres Lecteurs), ie vous presente ceste image, ce Tableau, vestige de

l'ancienneté, qui se rendant nouueau à vos obiets vous fait participans de nouvelles merueilles. Jouissez heureux en son entretien, cependant que cotent de vous estre agreable, à l'imitation d'Appelles, ie repareray les defauts qui ne vous auront point rendus Aristarques de l'inte&rité de mes desseins, & retraceray mes imperfections, dont la consequence se reigle a la lay de vos desirs. " La distinction entre sincères lecteurs et critiques zélés relève de la formule. C'est avant tout l'aveu que l'auteur estimait l'évolution de sa carrière dépendante du jugement des lecteurs, et qu'il était prêt à se conformer aux exigences les plus capricieuses. Cette perméabilité à l'opinion ambiante fait de Boite! une source privilégiée d'étude des comportements intellectuels. La manière dont il représente la

critique constitue en soi une des premières mesures du climat d'opinion.

«

Ce Siecle

est tout remply de medisance & de ces Momes qui detesent l'aage d'Or, & cét aage de Saturne, où chacun se contentoit de sa naturelle fortunë.» Le problème de la réception critique demeura indissociable de l'activité littéraire de Boitel. Les excuses réitérées dans les pièces liminaires de ses Histoires mémorables indiquent sans ambiguïté que la première version de cette histoire était un échec. Dans L'Histoire générale de 1620, le mea culpa historiographique se transforme en palinodie. Vantant les avantages de cette nouvelle histoire sur celle de 1618, «le croy que son stile, & sa maniere de parler, te sera plus agreable, que celle qui s'est imprimé à Roüen, en l'an 1617 [sic, achévé d'imprimé 1618] laquelle s'est treuuee si defectueuse, que ie regrette

de l'auoir mise au monde, pour t'apporter du mescontentement. » Face à l'hostilité
ressentie des lecteurs, Boite! bénéficia d'un soutien d'un autre genre que celui des mécènes sous la forme du témoignage des «confrères ». L'auteur ne laissa passer aucune occasion de faire imprimer les hommages et autres expressions d'affinité dont certaines sont apocryphesss. Le poète Jean de la Ramière, par exemple, dédie deux stances à Boitel, aux termes les plus obligeants:
54. Histoire mémorable, 1618. Préface. 55. Plusieurs de ces pièces liminaires sont très probablement 32 de la main de Boitellui-même.

LE POLYGRAPHE

GENTILHOMME

Vomis donc, Enuie ton fiel Arriere du nom du Bottel Et de ta griffe veneuse N'attaque son beau los croissant, Qui comme la fleur espineuse Vient tous les iours espanissanr:6.

A travers ces témoignages de camaraderie littéraires7, se dessine une sorte de confrérie de l'honnête homme composée d'esprits cultivés et dilettantes. C'est l'image de cette société honnête qui ressort de l'étude des sources historiques « auriculaires» de Boite!. Dans le ThéâtreTragique,le récit du polygraphe repose sur des « relations» émanant des curieux de même acabit. La source invoquée du récit de la mort de Mondoucet en est emblématique. A la place d'une référence bibliographique, le lecteur découvre que «Ceste relation est tiree des memoire [sic] que me donna vn fort honneste Gentilhome de Tourraine. » Les fruits récoltés de ces « oisivetés» alimenteraient l'une des plus prodigieuses contributions à l'historiographie tragique.

56. Histoire mémorable..., 1620. BN LB36 10. 57. Cf. S. Domini, op. cit., vol. Ill, pp. 105-111, pièces justificatives

nOs 14-30.

33

II
Le Théâtre tragique C'est, en effet, de véritable prodige au sens pascalien qu'il s'agit. Les Tragiques Accidents des hommes illustres, publiés seulement deux ans après l'ouvrage de référence de François de Rosset (1614), comprennent déjà 910 pages in-12°. En ajoutant les 387, 295 et 130 pages in-8° du Théâtre de malheur (1621) et du Théâtre Tragique (1622) cela fait un total de 1 722 pages (tous formats confondus). Qui plus est, à en croire l'épître dédicatoire du Théâtre tragique, l'intarissable polygraphe caressait le projet d'en

composer d'autres encore: « l'espere auec le temps de te faire voir vn ouurage plus curieux, qui sera le second volume de mes Tragiques accidensdes hommes illustres!. »
Tel quel, ce corpus tragique ne compte pas moins de 409 récits divisés grossomodo en trois périodes correspondant aux trois volumes de l'édition de 1622, soit: l'Antiquité biblique et gréco-romaine (201 épisodes), l'époque médiévale (152 épisodes) et l'ère contemporaine (56 épisodes). En somme, une production tragique à la fois inégale et inégalée. Définitivement refroidi depuis trois siècles, ce magma polygraphique intéresse à double titre l'histoire moderne. Le Théâtre tragique cristallise un moment particulier
de l'histoire de l'historiographie. Un moment - néfaste pour l'érudition dira-t-onde confluence des genres tragiques et historiques dont les matériaux devenaient quasi inextricables. L'œuvre de Boitel constitue également une source privilégiée des représentations politiques et sociales qui pouvaient avoir cours à l'époque. C'est autour de ces deux pôles de réflexion articulés par la distinction (quelque peu artificielle) entre « décor» et « spectacle» du Théâtre Tragique qu'a été conduite l'analyse qui suit.

MELPOMÈNE

ET CLIO

Afin de préciser la complémentarité de l'histoire et de la tragédie, il importe de définir, à l'aide du cadre conceptuel tracé par Hayden White, le « contenu formel» du discours tragique2. Composite, l'architecture du Théâtre tragique introduit dans la trame événementielle une gamme complète de procédés« extra-historiques ».
Structures tragiques

Éléments classiques Le dispositif tragique intègre, entre autres greffes discursives « allogènes», un certain nombre d'appareils structurels hérités des traditions dramatiques. Les historiens du théatre classique ont démontré à quel point l'histoire constitue le lieu privilégié de la tragédié. Mais, inversement, les historiens de l'Histoire ne se sont
1. Cette espérance s'adresse au conseiller Badin (Le Théâtre Tragique..., 1622. Vol. II. BN G 20217). 2. H. White, The Content of the Form. Narrative Discourse ana Historical Representation, London, John Hopkins press, 1987,244 p. 3. Entre autres travaux, cItons M..F. Hilgar, «L'histoire de France au théâtre », dans Histoire et littérature, actes de Colombus (Xxr colloque de la North american society for seventeenth-century French literature (Papers on French seventeenth-century French literature, Seattle, 1990), pp. 217-227 ; G. Forestier, « Le théâtre

dans la fronde, la fronde dans la théâtre: réalité historique et thématique littéraire» dans La Fronde en questions. Actes du XVIIf colloque du Centre Méridional de Rencontres sur le XVIf siècle, 28-31 janvier 1988, 34

LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

guère préoccupés d'évaluer l'emprunt que l'historiographie a contracté vis-à-vis de la scène. Or, chez Boitel, l'inventaire des procédés inspirés des corpora tragiques est considérable. L'une des composantes indispensables à toute construction tragique est la notion d' hubris. Sans prétendre contribuer aux débats que suscite ce terme aux acceptions complexes, nous allons examiner les opérations de l'hubris dans le Théâtre tragique. Dans sa variante historique, l'hubris se présente comme la condition initiale du processus tragique. Il s'agit généralement d'un déséquilibre créé à l'intérieur d'un système ordonné suite à l'ambition démesurée d'un protagoniste. Bien entendu, ce déséquilibre n'est pas qualifié explicitement en termes - au demeurant
anachroniques

-

d'hubris. L'expression

consacrée est en fait celle d'outrecuidance,

qui

signifie dans le vocable de Boitel une croyance excessive en ses propres facultés. Il faut rappeler que le verbe cuider (croire) est d'un usage très fréquent à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Ici, il est employé 27 fois. C'est en ce sens, que l'outrecuidance est assimilable à l'action de «narguer les dieux» caractéristique de l'hubris de la tragédie et de l'épopée grecques, car le contrevenant agit selon une présomption disproportionnée à ses véritables capacités, qui lui fait oublier la fragilité des « félicités humaines» et la fondamentale «vicissitude des choses ». C'est au fond le refus de la condition tragique qui est à la base de l'hubris moderne. L'outrecuidance implique également le rejet chez le protagoniste de la pertinence de l'historiographie tragique elle-même, ce qui revient à « narguer le polygraphe ». Celui-là nie le r8le essentiel de la mémoire et du jugement de la postérité sur ses actions et, partant, l'utilité de l'historiographe4. L'hubris, loin d'être un effet tragique ponctuellement sollicité, s'inscrit au cœur du dispositif historique, à telle enseigne que le concept est énoncé dès l'épître dédicatoire. Boitel explique que ce qui rend les destinées des divers personnages dignes de mémoire - ou tout au moins dignes de l'intérêt de son dédicataire - , c'est avant tout le dénominateur commun du thème d'excès tragique. En effet, c'est, selon l'auteur, « ... l'excez de la grandeur où le Ciel les avoit esleuez, [qui) a rendu leur cheute plus violente ». Cependant, en accordant au principe d'excès une origine divine Boitel montre la profonde différence entre l' hubris ancien et l'outrecuidance tragique. Cette dichotomie est source d'ambivalence du traitement des thématiques du malheur. Paradoxalement, l'auteur emploie l'outrecuidance tant8t comme une velléité néfaste d'outrepasser un ordre voulu par Dieu, tant8t comme un élément permanent de la condition tragique de l'homme prévue par le dessein providentiel. Dans ses fonctions thématiques, l' hubris a invariablement une connotation sociopolitique. C'est le désir «outré» d'occuper un rang social ou d'exercer un pouvoir politique situé en dehors de sa condition. Ainsi l'auteur décrit-il les déboires d'un gentilhomme du duché de Spolette qui accède traÎtreusement au contr8le de la ville de Todi5. A l'origine du déroulement dramatique est un protagoniste «poussé d'ambition, & de la convoitise de regner, sans se conter [sic) de son riche
publié par L'Université de Provence, Aix-en-Provence, 1989. Pour l'aspect théorique de la question, voir P. De Capitani,« La Storia, luogo privilegiato della tragedia: l'esempio di Robert Garnier », dans StLF 1990 (18), pp. 275-290. 4. La célèbre formule de Renan vient naturellement à l'esprit: «Pouvons-nous sans folle outrecuidance croire que l'avenir ne nous jugera pas?» 5. Ancienne cité étrusque, aujourd'hui en Ombrie.

35

HISTOIRE

TRAGIQUE

patrimoine6... » Dans cette perspective, l'hubris rev&!un caractère éminemment moral où l'excès prend l'aspect d'une débauche ou d'une volonté qui se heurte à l'ordre de la nature. L'histoire tragique d'un « bacha » (pacha) de Damas fait état de plusieurs excès moraux à issue tragique. Première infraction à l'ordre naturel est son dessein de faire émasculer un esclave afin de le rendre apte au service de sa femme. La pratique est

décrite comme une « ignominie ». Échappant au supplice, l'eunuque virtuel parvient à assassinerle « barbare» grace à un second symptôme de mœurs dépravées: « Comme
il voit son maistre [...]accablé du sommeil, estourdy des fumées du vin qu'il auoit pris par excez, & couché tout estendu sur son lict, entre dans la chambre, & sous la faueur du silence, d'un coeur genereux, luy donne plusieurs coups de cousteau dans la gorge7.» Sa fin tragique est donc conditionnée par ses excès. Typique dans sa représentation de l'hubris moral, cette histoire est en revanche exceptionnelle dans son exclusion d'un autre élément indispensable de la tragédie classique, l' anagnorisis. En effet, si l'hubris constitue l'étape initiale du processus tragique, il existe une phase terminale qui est la reconnaissance de la faute. Cette reconnaissance est la clef de sol de toute l'orchestration pédagogique morale. Pour &tre pleinement tragique, elle doit suivre les conséquences funestes et irréparables tout en renforçant les liens causals entre la faute et la sanction. C'est donc une reconnaissance qui intervient toujours trop tard et, pour ainsi dire, devant le (for)fait accompli. Elle remplit ainsi l'office de catharsis, pénultième acte exutoire de l'enchaînement dramatique. Presque tous les récits comportent des séquences d'anagnorisis à tel point intégrées au schéma tragique, que l'auteur juge nécessaire de mentionner systématiquement les cas particuliers où cet instant privilégié n'a pas lieu. L'exemple de la fin d'Hibrahim Bassa en est révélateur. Celui-ci meurt dans des circonstances très similaires à celles du pacha de Damas, à savoir dans son sommeil par la main d'un eunuque (cette fois un vrai). Le paroxysme consiste en ce que « c'est acte fut ioué si subtilement, qu'il n'eut
pas une minutte de loisir pour recognoistre s'il estoit malheureux 8 ». Unités dramatiques

Une des caractéristiques narratives de l'histoire tragique est l'assemblage d'une mosaïque de micro-récits. Pourtant, l'unité thématique ne coïncide pas absolument avec le cloisonnement discursif. Chaque cellule narrative comporte un titre assorti d'une différenciation typographique qui semble lui conférer une autonomie. Ce sont en réalité des délimitations trompeuses dans la mesure où leur principe demeure arbitraire et inégalement respecté par l'auteur. Tout se passe comme si la stricte application du format d'exposition imposé répondait mal à la volonté d'imprimer à l'Histoire un sens micro-événementiel. L'unité s'en trouve éclatée à la fois de manière intra et inter-discursive, laissant aussi bien des histoires incomplètes que, plus souvent encore, des histoires composites. Il est des histoires qui se déroulent en deux temps précis rompant l'unité poétique au sens aristotélicien. Parmi celles-ci, se distingue la formule selon laquelle l'histoire est annonciatrice d'une autre histoire. Il s'agit de la technique bien connue du foreshadowing, caractéristique notamment du roman picaresque. Voici l'histoire ou plutôt les deux histoires

-

de Bruno,

év&que de Wissembourg.

Le premier

récit

6. P. Baitel, Le Théâtre Tragique, IT, p. 120. 7. Ibidem, IT, p. 252. 8. Ibidem, IT, p. 124.

36

LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

voit l'év&que et l'empereur Henri III qui échappent de peu au naufrage sur un Danube très agité. Aussitôt au rivage, l'év&que de Wissembourg est accosté par un « morisque» qui lui dit: «Hola, Hola, evesque, ie suis le Diable, tu est a moy, c'est en
vain que tu pense euiter la capture de mes griffes. Tu me reuerras bien-tost à tes despens9.
»

Afin de donner à la prédiction un effet projectif, Boitel informe le lecteur que ce « fut veritablement vn augure indubitable d'vne aduenture tragique & d'vne infortune future. » Situé dans un temps ultérieur imprécis et dans une tout autre circonstance, le second récit fait état de l'accident dérisoire et tragique d'une chute , de planchers qui , . . coute eifectlvement 1 VIe a l '" a lectue grace au proce' de d u ' eveque. L e rapproc h ement, efT'.' ' « mauvais augure », de deux incidents dispersés dans le temps, correspond à un besoin profond d'intelligibilité historique qui se réalise à travers le déchiffrement des signes révélateurs de schémas événementiels dépassant l'échelle des drames individuels. L'incident, qui para1t relever de la stochastique dans une perspective courte (c'est-àdire sa durée propre), acquiert une cohérence périodique lorsqu'il est envisagé dans la longue durée. Le procédé témoigne d'une conviction qu'il existe, par delà l'accident isolé, une unité cachée qui peut &tre dévoilée par la science diacritique de I'historiographe. L'épisode narrée en deux temps vise à introduire dans cette unité cachée une certaine symétrie. Dans cette option, les deux temps sont assimilés à un jeu d'opposition entre l'injure (forfait) et la réparation (fait). Relève de ce schéma le récit d'un « tyran suisse» qui après avoir, dans un premier tableau, obligé un arbalétrier à tirer sur son propre fils, périt transpercé d'une flèche envoyée par le père

malheureuxlO.De toute évidence calqué sur la légende de Guillaume Tell Qe « tyran»
étant alors modelé d'après Gessler, bailli des Habsbourg), le récit impose une symétrie qui souligne l'application de la loi du talion. L'histoire du capitaine Dominique Gourgues en est emblématique. Inspiré de la Reprinse de l'Isle de la Floride sous le capitaine Courgues, gentilhomme Bourdeloisll, le récit retrace la vengeance de ce jeune gentilhomme catholique qui riposte au massacre des Français par les Espagnols au fort La Caroline (24 septembre 1565) par un traitement analogue en 1567 12. Cependant, cette symétrie virtuelle du talion se trouve souvent altérée par un autre principe qui régit les unités composites: celui de l'entropie. Selon ce schéma, la violence engendre l'escalade de la cruauté. Le « sanglant catastrophe» que provoque
Conrad
violencel3
«

Trincio

pour venger la mort

de son frère relève de cette surenchère

de la

.
Ces enra&ez massacrent, tuent irremissiblement, & couppent la gorge à ceux qu'on soupçonnolt estre amis du coulpable. Conrad pour ressayer sa brutalité leur faict arracher les entrailles, faict hacher leurs membres en morceaux, fait pendre les quartiers de leurs corps aux aduenueus des grands chemins, & faict ietter leur trippes sur les buissons pour donner l'espouante aux passans, tous transmis d'vn objet si lugubre. Voilà vne action qu'on ne peut appeller vengeance, & a qui nul

Grammairien ne peut donner de nom. »

9. Ibidem, n, p. 139. 10. Ibidem, n, p. 165. 11. Cité dans Les Français en Amérique pendant la deuxième moitié du xV! siècle, éd. Ch. A. Julien, Paris,
1948, pp. 242-251. 12. P. Boitel, Le Théâtre Tragique, n, 175. 13. Ibidem, n, p. 175.

37

HISTOIRE

TRAGIQUE

Les séquences tragiques à l'intérieur d'une unité narrative mettent ainsi en relief une théorie de la causalité historique fondée sur une logique amplificatrice du malheur. L'éclatement de l'unité narrative minimale s'étend parfois à l'inclusion de deux histoires totalement indépendantes. Quand la matière est trop mince pour remplir la rubrique, Boitel n'hésite pas à enchaîner sans transition sur un autre récit. Le lien entre les deux histoires peut être de type analogique. C'est le cas de l'histoire de Seton qui, en guise d'épilogue (mais en sens rétrograde), complète l'histoire tragique de Stilicon14.Le passage de l'une à l'autre est justifiée uniquement par l'affirmation que la première histoire rappelle à ['esprit un épisode semblable. Cette «hybridation narrative» a parfois un principe chronologique. L'espace narratif de l'histoire d'Ismaël est, par exemple, partagé par un deuxième récit ayant pour seul prétexte de rapprochement que ce fut «du temps duquel regnoit en Turquie un autre barbare comme luy's... » Il est des histoires qui réunissent jusqu'à trois épisodesdistincts reliés par les deux principes chronologiques et analogiques'6. Dans le troisième livre le taux de fragmentation narrative est particulièrement élevé: sur les 134 récits, 42 contiennent des fragments sans relation avec le récit principal. Parfois les liens chronologiques ou analogiques disparaissent, et il s'agit alors d'une tentation irrésistible de l'anecdotique, comme le suggère l'histoire d'un gentilhomme milanais sur le thème de la jalousie, immédiatement suivie du récit d'un «Notaire d'vne Baronnie en Perigort, soupçonnant sa femme d'adulteure se cuppa les genitoires pour en sçauoir la verité'7 ». A l'histoire racontée en plusieurs temps distincts et à l'histoire composite s'ajoute en sens inverse l'histoire unique divisée en deux unités narratives. Ainsi l'histoire de Marie Stuart est-elle racontée dans deux segments distincts. D'abord, c'est l'histoire tragique de lord Darnley18 qui plante le décor nécessaire à l'entendement de l'histoire tragique de Marie Stuart, qui intervient plus loin dans une histoire à partl9. Autre destin partagé en deux épisodes, mais cette fois-ci en ordre anachronique: celui de Gavestron. Après avoir assisté à sa fin tragique (II, 286), on le voit resurgir dans le cadre du récit tragique du roi Edouard II. Il est probable que cette curieuse incurie de l'ordre chronologique global renvoie à des modes de lecture discontinus, à l'exemple des comportements de lecture caractéristiques des amateurs de la Bibliothèque bleue20. Cependant ce désordre est, si l'on peut dire, inégalement réparti. Souvent il n'est qu'apparent. Il existe, en effet, une forme d'histoire éclatée qui fonctionne selon le principe d'entrelacement. Ici, au contraire, les destins indépendants sont reliés par un ordre tragique. C'est ce qui explique l'agencement généalogique de deux histoires tragiques qui se succèdent comme les générations: par un enchaînement fatal le récit de la mort du prince de Condé est suivi de celui de son fils Louis 1erde Bourbon. La
14. Ibidem, n, p. 264. 15. Ibidem, n, p. 130. 16. Ibidem, n, p. 278. L'unité narrative commence par une allusion au triumvir, raconte la fin tragique du roi Conradin, puis se termine par le récit de l'exécution de Gaverston favori du roi d'Angleterre Edouard n. 17. Ibidem, ill, p. 35. 18. Ibidem, n, p. 260. Rappelons que celui-ci (que Boitel appelle d'Arley) fut assassiné par le troisième mari de Marie Stuart, Bothwell. 19.Ibidem, n, p. 267. 20. L. Andriès « L'imaginaire et le temps dans la Bibliothèque bleue» dans Les Contes bleus (teXtes présentés par G. Bollème et L. Andriès), Paris, Montalba, 1983,pp. 48-62. P. Carile, «Fragments d'un discours historico-anthropologique sur la 'Bibliothque bleue' au xvne siècle », dans La Sguarda impedita, 1989, p. 361. 38

LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

technique des destins entrelacés est fréquemment employée dans le troisième livre. Ainsi, par exemple, le lecteur assiste-t-il à l'histoire du meurtre du capitaine hongrois André N agi par Gabriel Battori. L'action demeure à la fin de l'~istoire impunie, ce qui n'est évidemment pas conforme au schéma tragique. Mais le même lecteur ainsi que le « malheur» retrouvent plus loin Battori dans un récit où c'est au contraire lui la victime tragique. De cette manière, le cycle tragique de la rétribution des actions se complète en épisodes dispersés. Ce dernier exemple nous met en présence du véritable enjeu explicatif de l'histoire tragique. Celle-ci a pour objet de fournir les moyens d'entrevoir les liens cachés entre les événements. En dépit du désordre manifeste de sa composition, l'histoire tragique se révèle être un système d'explication fédératrice et synthétique, où se dévoile une causalité de l'invisible. Battori meurt pour avoir brutalement tué N agi, de même que Henri vm meurt pour avoir fait mourir son chancelier Thomas More, le seul lien causal étant l'équivalence morale du forfait et de sa conséquence tragique. C'est avant tout une tentative d'appliquer une théorie de la continuité dans l'Histoire, une instance de mémoire moralisatrice qui est à la fois divine et humaine: divine, car elle s'inscrit dans le dessein de la Providence, humaine, en ce qu'elle se révèle à travers le discours de l'historiographe - proposition lourde d'implications

relatives au rôle moralement régulateur assignéà ce dernier. Cette vision du « champ
tragique unifié» est implicite dans les qualifications des histoires les unes par rapport aux autres. La liaison entre les histoires s'effectue dans certains cas par une référence comparative du degré tragique d'une histoire. Quand le narrateur précise, par exemple, que la décapitation d'Aldembourg, comte palatin de Franconie, est « un prodige sur ce Théâtre du malheur », il suggère l'existence d'une hiérarchie tragique à l'intérieur d'un système cohérent. Jamais isolé, le malheur subici~ne sorte de loi de gravitation tragique qui assure la continuité de la dynamique funeste. « Les mal'heurs n'arriuent iamais sans estre accompagnez de quelque autre infortune21. » Une telle «pathodynamique » suppose l'intervention de mécanismes de causalité précis.
Vecteurs de l'infortune

En effet, les stratégies narratives qui sous-tendent le système tragique sont relayées par des agents de tribulation. La Fortune, le Hasard et la Providence constituent ces véhicules de l'adversité. Réunis pour la plus grande désolation de l'homme vicieux, ces trois vecteurs semblent avoir des principes d'intervention disparates et parfois des objectifs divergents. Le moteur tragique le plus souvent évoqué est celui de la fortune. La fortune occupe une place privilégiée dans la gamme des appareils explicatifs à la disposition des historiens et des moralistes du premier XVIIe siècle. Certains auteurs avaient même érigé la fortune en unique principe d'organisation des matières. Ce fut, par exemple, le cas d'Urbain Chevreau22. Dans les trois volumes du Théâtre tragique le mot fortune intervient à 87 reprises aux référents très variés23. Le rôle central de la
21. Le Théâtre tragique, ill, p. 114. 22. U. Chevreau, Le Tableau de la fortune, où par la décadence des empires et des royaumes, par la ruine des villes et par diverses advantures merveilleuses, on voit l'instabilité de toutes les choses du monde, Paris, Vve N. . de Sercy, 1648. in-4°, 352 p. BN R 6186. 23. A première vue, une dichotomie parah s'opérer entre la forme majuscule et minuscule. Mais cette variation rélève des options typographiques plutôt que sémantiques. De la même manière, aucune différence significative n'apparait entre « Histoire» et « histoire ». C'est en fait le contexte qui détermine systématiquement le sens.

39

HISTOIRE

TRAGIQUE

fortune

apparaît d'entrée la fortune

de jeu dans le titre même de l'ouvrage. figure au premier plan en tant

Il s'agit, rappelons-le,
»

du théâtre tragique « sur qui la fortune représente les divers accidens tragiques...
D'emblée, que force
«

agissante.

Les

exhortations réitérées dans l'épître dédicatoire contre les

bourrasques de la

Fortune» pesant sur le destin de l'auteur lui-même indiquent que cette force dépasse largement le cadre rhétorique. A l'exemple de cette menace, dans le corps du texte la fortune exerce d'abord une influence indirecte sur l'événementiel en tant qu'adjuvant potentiel du malheur redouté par les protagonistes qui règlent leur comportement en conséquence. En vertu de cette dimension « psychologique », l'abdication d'Alphonse IV d'Espagne est

attribuée à l'appréhension ressentie devant la perspective d'une aventure « pleine de
traverses, sur qui la Fortune quelques fois representee a exercé les plus grands coups de son inconstance24 ». Ce dernier terme caractérise l'action effective de la fortune. L'inconstance transforme les velléités de protection en intentions ruineuses en accord avec l'iconographie originelle d'une fortune aussi capricieuse qu'aveugle. En dépit de sa grande réputation de fine lame, Chastergneray (La Châtaigneraie) est défait par Iarnac crarnac) au cours du célèbre duel « judiciaire» parce que « ceste bigle fortune, ou plustost aueugle & insensée, l'abandonna au temps qu'il auoit besoin de la faueu~s ». Cette double infidélité forme une synthèse de l'imagerie de la Fortuna romaine et de la Tyche grecque qui consacre, par exemple, la fin tragique d'Eléanor

Galigaï advenue à la suite des agissementsde « ceste volage fortune, qui porte le globe
du monde en ses mains ». La description se conforme aux données de la numismatique ancienne26. Boitel innove le modèle antique dans d'autres représentations de la fortune. Si dans les exemples précédents l'homme subit absolument les caprices de la fortune, il est des cas où son r&le paraît moins passif. La fortune se présente parfois comme une condition imposée par l'homme à ses semblables. Dans ce scénario, la fortune se réduit à une échelle de mesure du renversement des prospérités. Ibrahim Bassa craint ainsi de voir son maître Soliman
«

le precipiter du faiste de la Fortune en bas ». De la même manière, la volonté

humaine peut exceptionnellement contrecarrer les résolutions de la fortune. Au cours du duel qui oppose La Lande à Christophe Zerbulo l'équilibre provisoire de la passe d'armes fait croire aux spectateurs - au premier rang desquels le roi Charles VIII « que la fortune voulut esgaller l'honneur, & mettre la victoire en partage à tous les deux ». Mais la prouesse épique de La Lande renverse le dessein de la fortune. Dans ce contexte, l'apprivoisement de la fortune se conjugue aux thématiques de l'hubris lorsqu'il est source de comportements excessifs qui suscitent la revanche de la capricieuse aveugle. Cette « domestication» de la fortune est à l'origine de l'histoire tragique de Bajazeth. « Apres que Tamberlan eut braué la Fortune, & rendu le bôheur son esclaue...27» La capacité des protagonistes à résister aux impulsions de la fortune se révèle en définitive assez limitée. Ce même Timur Lang finit par subir la bonne puis la mauvaise volonté de la fortune qui ne lui « donnoit des couronnes »
24. Ibidem, II, p. 25. 25. Ibidem, ill, p. 27. 26. L. Moréri, Le Grand Dictionnaire historique ou Mélange curieux de l'Histoire sacrée & profane, Lyon, 1. Girin, 1681. art, Fortune, « Les Romains lui donnerent aussi divers noms, celui de la bonne fortune, qui se voit dans une médaille de l'empereur Antonin Geta, s'appuyant du bras droit sur une roue, & tenant de la gauche une corne d'abondance. Quelques-uns lui donnent aussi un globe céleste.» 27. Le Théâtre Tragique, II, p. 248. Il s'agit du conquérant turc Timur Lang (1336-1405). 40

LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

que pour les lui ôter. Selon cette logique Michel Zilage « vit la fortune tourner le dos à ses prosperitez » de la m&me façon que Dom Pelandro Melandes [pedro Menendes
de Aviles] est victorieux «par vne vicissitude ordinaire à ceux à qui la Fortune fait bon visage ». Les actions antithétiques d'élever, d'abaisser voire de relever les «prosperités» s'avèrent &tre les ressources complémentaires de cette «Fortune inconstante qui bouleuerse ce quelle [sic] esleue28 ». Dans cette perspective la fortune

obéit à des cycles d'alternance comme l'indique la référence « au commencement de la
fortune» de Gabriel Battori qui trouve sa « fin» dans une autre histoire.
étant du ressort
rarement

aléatoire

de la fortune,

les acteurs historiques
de leur vertu.

Ces cycles ne parviennent que
d'Urbin a beau

à

conserver

les récompenses

Le duc Guido

avoir toutes

les qualités

d'un fort honn&te homme,

«cela ne le peut guarentir

des

trahisons de la fortune29. » Conformément à sa versatilité iconique, la fortune est une courroie tragique polyvalente. Une m&me histoire peut contenir des acceptions les plus diverses du terme. L'histoire de David Riz témoigne de cet usage multiple. Le personnage est « poussé par un désir de faire fortune ». Ici l'hubris n'est pas dans le refus, mais au contraire dans la complicité avec la fortune. Finalement ce favori de la reine d'Ecosse est lui-m&me victime de la «roue de la Fortune », thème que Boitel emprunte de toute évidence à Boccace. A la difference de sa manifestation active, en tant que condition, la fortune est neutre. C'est ce qui explique que l'auteur fait précéder le terme d'opérateurs qualificatifs30. Selon Louis Morér?l la Bonne et la Mauvaise Fortune sont d'authentiques agents affiliés à une multitude de variations sur Fortuna
mais indépendants dans leurs attributs32.
»

Dans le troisième volume la fortune, en tant que condition, paraît légitime ou illégitime selon la qualité du personnage concerné. Ainsi l'ascension sociale et politique du maréchal d'Ancre s'énonce-t-il en ces termes: «Ce miserable enflé du

vent, d'vne fortune precipitee... » Ici la fortune rev&tun caractère tyrannique opposé
à l'intér&t public dans la mesure où Concini est aussi l'emblème du «favori de la » - expression au demeurant récurrente33. Dans ce contexte la fortune apparaît comme un « bien mal acquis34» symbolisé par « l'or de Toulouse» fatal à son possesseur ou encore une situation injustement arrachée ou par «la fortune des armes35» comme lorsque « Friderit Vlriche Duc de Brunscuic, pour regaigner ce que le peu de fortune de ses armes luy auoit fait perdre, redresse vne armee 36.» Ces dernières acceptions introduisent une autre catalyse tragique qui est le hasard. Avec seulement 24 occurrences, le hasard se présente le plus souvent comme l'adjoint à la fortune mais avec de notables écarts disciplinaires. Comme la fortune, le hasard tient lieu de vecteur de désordre initial qui attire irrésistiblement l'incident tragique
fortune
28. Ibidem, III, p. 69. 29. Ibidem, III, p. 64. 30. Voir par exemple la bonne fortune dans III, p. 45 et III, p. 127 et la mauvaise fortune, III, p. 92 31. L. Moréri, op. cit. 32. En revanche le terme «infortune », qui intervient dans seulement six histoires, décrit toujours une condition analogue à la « mauvaise fortune ». La position de T. More vis-à-vis du roi Henri VIII précédant immédiatement son exécution est qualifiée d'« infortune ». Ailleurs le terme est employé comme un synonyme de malheur ou d' « aventure tragique ». 33. Le Théâtre Tragique, III, p. 117. Le baron de Heurtevan décapité à la Croix du Tiroir à Paris est décrit

lui aussi comme

«

le fauory de la fortune ».

34. Ibidem, III, p. 61. 35.Ibidem,III,p.58. 36.Ibidem, III,p. 20.

41

HISTOIRE

TRAGIQUE

nécessaire au rétablissement de l'ordre. Dans cette fonction, il a invariablement une connotation négative assimilable aux thématiques de l'imprudence. L'histoire tragique du roi de Danemark, Christian3?, repose sur l'opposition entre le hasard et la politique. Après avoir accédé au trône de la Suède grâce au « hazard », il ne possède pas la «prudence » nécessaire pour y demeure~8. A l'instar de la fortune, le hasard, exprimé généralement au pluriel, s'associe au fait militaire. Ici il acquiert au contraire un sens plus positif en reproduisant les conditions dans lesquelles s'affirment les figures héroïques. L'éloge du marquis de Vitry mort au combat en témoigne: «Aussi tous ceux qui sont procedez de ceste tige ont eu en singuliere recommandation la felicité de la Patrie, & n'ont point daigné de s'exposer aux hazards dont la guerre partage ordinairement les plus vaillans magnanimes, qui preferent l'honneur à la vie39.» En revanche, s'opposer aux dictées du hasard peut aussi conduire aux m&mes symptômes d'excès qui caractérisent l' hubris vis-à-vis de la fortune. Dans sa forme verbale l'expression s'emploie dans le sens de braver l'interdit et par conséquent attirer les foudres. On se hasarde en dépit du bon jugement40 de la m&me manière que, pour l'adjectif dérivé, une entreprise hasardeuse tient moins de l'héroïsme que de l'imprudence41. Enfin, le comportement hasardeux se heurte surtout au troisième grand déclencheur événementiel qui est la Providence. La fin tragique du roi des Perses, Ismaël s'explique en termes de cette opposition fondamentale, car celui-ci « ... pour ramper contre la voute du ciel avoit exposé tout le mode au hazard d'vne
ruine generalle42.
»

La providence divine constitue le modèle explicatif concurrent et à première vue inconciliable avec le principe gréco-romain de la Fortune. Protéiforme, elle se désigne le plus souvent par les termes de Ciel (avec ces variantes majuscules et minuscules, singulière et plurielle) et de Dieu (respectivement 26 et 43 occurrencest3. Or, loin d'&tre un concept déterministe ou absolu, la providence se manifeste dans le Théâtre tragique comme une force agissante analogue à la fortune avec un degré similaire d'anthropomorphisation44. En revanche, à l'opposé des caprices de celle-ci, et a fortiori des dérèglements du hasard, l'intervention divine comporte un principe moral et judiciaire univoque et dépourvu d'arbitraire. Deux schémas caractérisent l'incursion de dieu dans la sphère humaine: la protection des vertueux et des innocents et le châtiment des criminels. Ainsi est-il en vain que Martin Falier se propose la ruine de l'aristocratie vénitienne. Sa conspiration est bien préparée « Mais le ciel, qui ne vouloit point la perte de cette Illustre Aristocratie, empescha l'effect de ce pernicieux dessein.» Contrairement à la fortune ou au hasard, la «prudence
37. Christian II (1481-1559), roi de Danemark, de Norvège (1513) puis de Suède (1523), fut détrôné par Gustave Vasa en 1523. 38. Le Théâtre Tragique, II, p. 257. 39. Ibidem, ill, p. 14. L'hommage s'explique par le rôle déterminant de cette maison dans la carrière de Boite!.
40. Ibidem, 41. Ibidem, 42. Ibidem, II, p. 149. II, p. 284. II, p. 130.

43. Nous avons exclu du comptage les très nombreuses formules de type «Phlt à Dieu" estimant qu'elles ne désignent pas à proprement parler des agents de direction événementielle. 44. Il faut remarquer à ce propos 9.u'à la grande différence des histoires tragiques de François de Rosset, un des agents tragiques q,ui manque a l'appel est le diable. Chez Rosset, le dIscours tragique et indissociable d'une démonologie tres élaborée. Ici la présence de Satan est fort discrète. Il fait une apparition remarguée dans seulement quatre histoires, et revêt moins le caractère d'une force agissante qu'une figure rhétonque (II, p. 139, II, p. 229. ill, p. 52, ill, p. 110). Lorsqu'un « démon" provoque le désir Incestueux, par exemple (II, 229), il n'en résulte aucune incidence sur l'explication causale majeure (en l'occurrence la fnrtune). 42

LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

humaine» ne peut en aucun cas s'opposer aux directives providentielles. La structure indirecte de la formule est révélatrice du mode d'intervention supposé: il s'agit d'empêcher les effets et non le dessein lui-même. De la même manière, Boitel invoque-t-il souvent la «volonté du ciel» plutôt que l'action du ciel. De nature protectrice et préventive ici, à la manière du Deus ex Machina, cette dernière est plus souvent coercitive. et punitive. Certes, Poltrot parvient à se sauver après l'assassinat de François de Guise,« mais par la volonté du ciel, il fut pris le lendemain ». C'est exactement la même explication fournie à propos de l'arrestation immédiate de Ravaillac qui, ayant pu se sauver, se fige sur place le couteau à la main. Afin de maintenir ce caractère indirect du mode d'intervention, la providence est généralement médiatisée. A ce titre, son véhicule d'expression naturel est dans le Roi Très Chrétien. Dans le troisième livre, l'assassinat de Concini se présente donc comme à la fois un « coup d'estat & un coup du ciel ». Le lien entre la justice royale et l'intervention divine est alors indéfectible. Cette médiatisation peut s'effectuer également par un représentant de l'appareil institutionnel, comme le garde des sceaux. La catastrophe est évitée de justesse lors de l'accident des planchers (Tours, 1616), grâce à l'intervention divine. Le garde des sceaux «fut intimidé par spectacle, & faillit à tomber dans le piege du mal'heur, sans l'assistance & protection du Ciel JO. C'est dans cette dynamique du rapport des institutions humaines et divines qu'apparaît la complémentarité des vecteurs de causalité. Parfois la référence céleste joue un rôle ornemental indissociable de l'imagerie de la fortune. L'histoire tragique du sieur Desmarets met en scène un ciel homérique où l'issue militaire se décide avec une fantaisie et une désinvolture anthropomorphes45. Dans certains cas, tous les systèmes explicatifs sont mis à contribution. La victoire de Jarnac sur La Châtaigneraie attribuée, on l'a vu, à l'influence de la Fortune, n'exclut ni la

providence puisqu'elle démontre « combien la iustice & le bon droit auoient de force
n'ayant point d'autre appuy que le Ciel46 » ni le hasard puisque demeure assimilé à l'aléatoire fatal opposé à la vertu.
Res et Verba tragiques

le « coup de Jarnac »

L'efficacité rhétorique de ces cadres explicatifs repose sur le développement d'un répertoire stylistique idoine. L'inventaire des procédés discursifs permettra de préciser les divergences formelles et les dénominateurs structurels communs entre l'historique et le tragique. Dès l'avertissement au lecteur, Boitel s'efforce de jeter les bases d'une stylistique appropriée au format tragique. Ce faisant pourtant, il puise ses premiers arguments dans l'heuristique de l'Histoire. «Mes discours n'ont point d'autre artifice que leur naiueté» déclare-t-il. Ce n'est autre ici que le «stile naïf ». Véritable obsession chez les historiographes du XVIe et du premier XVIIe siècle, il s'agissait de subordonner étroitement les mots aux choses. Diamétralement opposé aux canons d'une préciosité naissante qui interdisait l'explicitation excessive, le «stile naïf» avait
pour ambition de décrire
«

les choses

telles

qu'elles

sont»

à l'aide d'un langage ad hoc.

En attendant la jonction de l'éloquence et de l'érudition chez un Mabillon ou un Baillet47,le discours tragique se fonde sur l'idéal historiographique de l'époque. Il n'en demeure pas moins que le réalisme sans fard, que Varillas désignerait par l'expression
45. Ibidem, III, p. 12l. 46. Ibidem, III, p. 26. 47. F. Waquet, «Res et Verba, les érudits et le style dans l'hiStoriographie Storia della Storiografta, VIII, (1985), pp. 94-105. 43

de la fin XVII" siècle », dans

HISTOIRE

TRAGIQUE

« histoire en déshabillé », répond à des exigences éloignées de celles appropriées à la recherche historique. Dans ses applications narratives, le rejet de tout embellissement n'exclut ni le recours à l'imaginaire ni l'incorporation de méthodes situées aux antipodes des pratiques érudites. A l'usage, la sobriété ornementale paraît davantage tributaire des traditions canardesques. La description atroce des difficultés rencontrées au cours de l'assassinat par étranglement de Nassuf (III, 108), pour ne citer qu'un exemple, témoigne d'une volonté d'introduire l'horreur dans le cabinet du lecteur sans atténuation stylistique. L'objectif est d'atteindre immédiatement les registres émotifs. Un des leitmotive des propos liminaires de chaque récit est l'annonce que le

lecteur s'appr&teà assister à « vn spectaclegrandement digne d'esmouuoir vne ame de
bronze48 ». L'avis constitue moins un avertissement qu'un défi de sensibilisation:

L'histoire de Nicolas Trincios est réputée

«

assez sensible pour esmouuoir vne ame

qui ne fut iamais susceptible de pitié49». Ainsi, d'entrée de jeu, se pose le problème de la compatibilité du style naïf avec le projet dramatique et, partant, l'adéquation de l'historique et du tragique. L'harmonisation des deux composantes entraîne l'exploitation d'un certain nombre de procédés «para-historiques» en décalage avec la candeur stylistique affichée. Le cas le plus frappant de ceux-ci est l'emploi des structures versifiées (sous forme de quatrains et sixtains essentiellement). La rupture avec les paramètres discursifs traditionnellement impartis à l'histoire-chronique n'est en fait qu'apparente. La distinction absolue entre prose et vers comme critère d'historicité est postérieure au XVIIe siècle qui a, du reste, produit d'admirables tentatives de versification de l'Histoire de Franceso. Il n'emp&che que l'introduction de la poésie dans le tissu narratif remplit une fonction étrangère au programme historique. Elle a pour effet principal de situer le contenu sur un plan épique. Mars et Minerve n' on~ jamais été mieux réunis qu'en ces exemples de figures héroïques mortes in medias belli. Les vers qui scandent le destin tragique du chevalier d' Aumalë, du marquis de N erstan52, disparus au combat et de Cyrus de Béthunë, du marquis de Richelieu54 et du chevalier de Guise55 morts en duel confèrent à l'histoire contemporaine le statut d'épopée actuelle. C'est pourquoi l'usage des vers est exclusivement réservé au troisième volume consacré aux histoires « de nostre temps ». Il s'en déduit un lectorat aristocratique et militaire, à l'image de l'auteur, moins attiré par l'érudition que par la narration des faits d'armes dans un format qui s'adaptait particulièrement bien à la déclamation. A cet égard, l'option versifiée s'intègre aux stratégies autopromotionnelles. C'est précisément dans l'apologie des mécènes effectifs et potentiels qu'apparaissent de tels éléments para-historiques. L'histoire tragique bascule alors dans le panégyrique. Le soin particulier apporté au traitement de l'époque contemporaine semble &tre à l'origine d'un autre effet de style propre au registre tragique et peu conforme aux
48. Le Théâtre Tragique, III, p. 67. 49. Ibidem, n, p. 175. 50. CoO. Finé de Brianville, auteur d'un Abr~é méthodique de France... (paris, C. de Seroy, 1664. in-12°, pièces limo et 379 p., frontisp. gravé, BN 8° L3 12), caressait ce projet. 51. Le Théâtre Tragique, III, p. 41. 52. Ibidem, III, p. 119. 53. Ibidem, III, p. 78. 54. Ibidem, III, p. 101. 55. Ibidem, III, p. 8. Rappelons que c'est justement au chevalier de Guise que François de Rosset dédia ses histoires tragiques. 44

LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

usages historiographiques. Il consiste à protéger dans certains cas l'identité des protagoniStes par le recours à l'anonymat56. Voici l'histoire d'un capitaine français qui

subit une peine Qapendaison par les pieds) inadaptée à sa condition « duquel ie tais le
nom pour le respect que ie porte à quelques vns de ses parens ». L'histoire tragique, qui met en scène les conséquences d'actes parfois ignominieux écarte tout élément potentiellement générateur de confusion avec les genres pamphlétaires. La précaution oratoire, qui au contraire ne fait que souligner la proximité des genres, s'apparente à

l'appréhension sans cesseenregistrée à l'égard des « zoïles » susceptible à tout moment
de fragiliser davantage la situation précaire du polygraphe. Situées à l'étage inférieur de l'architecture stylistique, sont la «lexique» et la « syntaxe» tragiques. Il existe, comme l'étude des structures causales l'a indiqué, un vocable conforme à l'évocation catastrophique. Le malheur s'énonce à travers un nombre restreint de substantifs récurrents. Hormis le large éventail de termes à occurrence unique, ces « tragèmes » primaires sont l'accident, le malheur, l'aventure, la rencontre, l'ordonnance, la catastrophe, le crime, la cruauté, le délit et de manière plus précise le trépas et la fin57. L'usage proportionnel de ces termes définit le spectre de la sensibilité tragique. Mais le sens de ce dégradé apparaît surtout dans les liens syntagmatiques. Ainsi, par exemple, le malheur est plus de neuf cas sur dix assorti du qualificatif sanglant et recouvre des descriptions de véritable carnage. La catastrophe, aussi fréquemment signalée que prodigieuse désigne l'accident totalement imprévisible, parfois d'origine naturelle et qui concerne généralement une collectivité. L'accident déplorable et plus rarement tragique, se place également sous le signe de l'événement néfaste et imparable, mais frappe l'individu plus souvent que le groupe. La triste aventure résume une série de déboires d'un individu. La rencontre fatale, comme son nom l'indique, a trait au fait militaire tant collectif qu'individuel. Les termes de crime (abominable, épouvantable) de cruauté (effroyable) sont indicateurs d'un dysfonctionnement moral à l'origine du drame tragique central. Loin d'&tre interchangeable, le choix de description ou caractérisation globale de la tragédie semble relever d'une véritable taxinomie tragique. Chaque dénomination correspond (sauf exceptions) à un classement composé de figures types et de situations fixes. Il en résulte que le principe des catégories prévaut quasiment toujours sur l'éventuelle application de critères chronologiques ou géographiques susceptibles de nuancer le traitement et de modifier les qualifications du fait tragique. Les « malheurs sanglants» ont tendance à se ressembler étrangement quels qu'en soient les époques et les théâtres. Ces dispositions thématiques se confirment dans la description des objets tragiques qui composent les récits. La qualification des personnages, par exemple, obéit aux stratégies d'organisation thématique préfixes et se révèle par conséquent très peu affectée par des considérations historiques et contextuelles. En témoigne le topos de la comparaison des hommes avec des animaux et des insectes. Si Ismaël, roi des Perses, est assimilé à un tigrë, Hibrahim Bassa est parangonné plus malheureusement

à une « Mouche Cantaride59», tandis que la description du climat général de la reprise des guerres de Religion se focalise sur l'image des rebelles qui « fourmilloient en ce
56. 57. 58. 59. Il convient de remarquer que Rosset bâtit tout son ouvrage autour d'un système de référence Cf. $. Uomini, op. cit., vo1. ill, tableaux et graphiques, n° 51, p. 248. Le Théâtre tragique, n, p. 130. Ibidem, n, p. 124. à clef.

45

HISTOIRE

TRAGIQUE

royaume comme des reptilles ou excrements de la terre, nez au monde pour faire du mal60». La comparaison avec le monde «sauvage» sert à appuyer l'argumentaire d'une nature dénaturée, et ce, indépendamment du cadre temporel ou spatial. L'intemporalité du récit tragique se reflète dans l'usage et la concordance des temps. Si Boitel se comporte « en historien » à travers l'emploi du temps historique par excellence, le passé simple, il viole la cohérence temporelle dans certaines situations précises. Les circonstances où se conjuguent la violence extr&me et l'héroïsme accusé déclinent vers l'énonciation au présent. Le fait d'armes extraordinaire, quelle que soit l'époque envisagée, m&mes la plus reculée, se décrit régulièrement au présent. Tout se passe comme si le récit traversait alors une zone de turbulence narrative où l'observance stricte des temps ne s'appliquait plus. Voici, par exemple, comment le récit du duel judiciaire de Jean de Sonneberg passe allègrement entre deux systèmes de référence temporelle.
«Pour vuider ce different public, par une procedure plus courte & particuliere, l'empereur [Sigismond] expose au champ lean Comte de Sonneberg, illustre Prince descendu de la maison des Trusches en Vualapourg, qui ne manquoit ny d'adresse, ny de courage, pour vaincre, & n'estre point vaincu. Les deux champions dans vne campagne enfermée de soldats, & de spectateurs, viennent aux mains, & font

d'incroyables faits d'armes61.» Cet enthousiasme descriptif débordant qui ponctue l'alternance des temps est indicateur d'une rédaction hâtive. Mais il est surtout révélateur à la fois d'une logique
«

d'épopisation » et d'une vocation constante de l'histoire tragique à être déclamée.

L'histoire se mue alors en conte vivace. Dans cette transformation, un dernier élément du répertoire discursif s'avère crucial. Il s'agit de l'agencement de la parole. L'échange verbal constitue le point central du développement dramatique. C'est lui qui se trouve généralement impliqué dans l'origine et l'escalade de la violence. Soit l'exemple de deux fils de Côme de Médicis qui périssent pour une raison dérisoire au cours d'une différence d'opinion survenue en 1463. «Vn mauuais Demon qui attisoit la flame de leurs debats, les fit venir des parolles aux COUpS62.La parole mène aux coups parce que la violence est en » germe dans la représentation des échanges verbaux. L'entropie de la surenchère des mots est particulièrement marquée dans une histoire fabuleuse de « deux freres de la famille de Limino de Padouë qui s'entretuerent pour vne querelle de peu d'importancé' ». En effet, admirant le ciel l'un d'eux émet le souhait démesuré de posséder autant de bœufs que d'étoiles visibles auquel l'autre répond en exprimant le vœu - tout aussi démesuré - de posséder un pré de l'étendu du ciel, ce qui soulève fatalement le' problème de savoir « où ferois tu paistre tes boeufs? » à l'origine d'un duel à issue tragique. La part de l'imaginaire étant très grande puisque l'auteur, tout en précisant qu'il n'y avait pas de témoins, ne se soucie pas de rapporter comment le détail de la conversation est parvenu à sa connaissance, il faut supposer que l'explication de l'escalade verbale fut considérée vraisemblable. La spirale de la violence verbale ne concerne pas exclusivement des fratricides, mais plus généralement des conflits entre pairs. L'explication du meurtre du capitaine Nagi par
60. Ibidem, III, p. 18. Il s'agit de « l'histoire
61. Ibidem, 62. Ibidem, 63. Ibidem, TI, p. 138. TI, p. 215. TI, p. 209. du sieur de Poictincourt.
»

46

LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

Gabriel Battori s'articule autour d'un échange piquant. Tout bascule lorsque Battori «luy dit plusieurs parolles de mespris. Nagi qui estoit ruzé luy fait des resposes extrauagantes64 JO.

L'escrime verbal relève bien souvent du mot d'esprit. La réplique qui engage ou accélère le processus violent s'apparente à une riposte cinglante annonciatrice du malheur, comme dans la réponse du sieur de Lalande aux railleries d'un capitaine suisse à propos de sa petite stature: « Vn tel nain que moy, arrachera facillement la massue d'un Hercules comme toy65.» L'apophtegme cristallise doublement la thématique de la victoire de David sur le Goliath en tant que prélude au duel et épilogue de la conquête napolitaine par Charles VllI. Le trait d'esprit peut être réservé à un temps ultérieur et se présenter sous forme écrite auquel cas son impact n'en sort que renforcé. Ainsi le cas déjà cité du capitaine de Gourgues66 qui a beau jeu de répondre à l'écriteau espagnol (le ne fais cecy comme à François, mais comme à Lutheriens) avec une symétrie parfaite. (le nefais cecy, comme à Espagnols, ny comme à Mariniers, mais à traistres voleurs, & meurtriers.) Par son contenu à la fois réducteur et curieux, le bon mot joue un rôle mnémotechnique bien adapté aux comportements de lecture discontinu dont il était facile d'extraire des éléments susceptibles d'alimenter une conversation honnête. Le rapport entre apophtegme et mémoire est particulièrement fort lorsque le mot lâché est en même temps un proverbe vérifié par l'expérience précise du récit. Tel est le cas de l'histoire du roi de Thuringe qui meurt au moment précis où il « cuide » tromper son adversaire. Les paroles en italique, « A trompeur, trompeur et demi », qui trouveraient une formulation définitive chez La Rochefoucauld, résument ici la notion de surenchère violente et de symétrie tant dans les paroles que dans les actes tragiques. S'ajoute enfin au bon mot un procédé inspiré des traditions historiographiques pluriséculaires et engagé au service de la tragédie. Il s'agit de l'insertion de véritables discours sous forme soit de harangues soit de soliloques. Destiné à amplifier le thème moral par l'introduction d'une éloquence pathétique, le discours intervient toujours au stade précis de l'anagnorisis. Au contraire du caractère compact du trait d'esprit, sa forme plutôt ampoulée constitue le point d'orgue précédant le dénouement. Voici le grand maître des Templiers, Jacques « de Bourgogne» (de Molay), qui tente d'obtenir la miséricorde divine, ainsi que celle du lecteur, par un vibrant mea culpa qui achève le cycle tragique par la reconnaissance apaisante de la faute tragique67. A son tour, Diego de la Cossa, lui aussi, tout en accusant la fatalité, chante tout de même la palinodie en

forme de harangués. La duchesse de Venise arrache les «larmes des rochers» avec un
long discours auto-accusateur à sa fille. Parfois l'anagnorisis est indirect apparaissant sous forme de prosopopée inversée. C'est l'emploi du « discours» en épitaphe qui fait revivre le protagoniste le temps d'une autodénonciation. La parole précède et achève l'action tragique.
64. Ibidem, ill, p. 80.
65. Ibidem, II, p. 132. 66. Ibidem, II, p. 143. 67. Ibidem, II, p. 203. Palinodie
«

d'autant

plus intéressante

qu'elle

est placée sous le signe de la rectractio:

Estant sur le dee/in de ma vie, ie commettois un grand crime de mentir: Non, non, ie reuoque ma confession

contrainte; le souhaitte la mort, i 'ay mal faict d 'auoir accusé mon ordre iniustement pour sauuer ma vie. Que le bourreau face son office i 'ay dit la verité, & Dieu fera luyre mon innocence aux yeux de la conscience de mes ennemis. »C'est sur la foi de R. Gaguin, P. Emile et P. Masson que Boitel rapporte les termes de ce discours (en les adaptant au schéma pathétique). 68. Le Théâtre Tragique, II, p. 239.

47

HISTOIRE
Espace-temps funeste

TRAGIQUE

L'ensemble des caractéristiques discursives s'inscrit dans une durée et dans une étendue qui définissent le champ tragique. Cette définition spatio-temporelle. n'est cependant pas sans créer d'épineux paradoxes. Suivant le schéma hérité de Bandello, Boitel suppose un cadre à la fois universel et éternel au malheur. La fatalité du principe tragique lui-m&me s'intègre à une vision cyclique du drame historique. «Les siecles ne se sont point changez, ils ont vn mesme decors, & de pareilles reuolutions : chacun en veut auoir de quelque costé qu'il en vienne; Auiourd huy tout le monde

fait son firmament en argent69. En pratique, l'infortune a des lieux et des temps »
d'application privilégiés. Un des cadres naturels et évident de l'histoire tragique est le champ de bataille. Le potentiel violent et tragique y est à son comble. Pourtant le
«

fléau de Dieu» se trouve largement devancé par le théâtre plus insidieusement cruel

de la Cour. Lieu d'expression naturelle de l'hubris, l'excès et la trahison sont permanents et quasi institutionnels. A l'échelle « nationale », certains États paraissent nettement plus propices que d'autres à l'événement funeste. En dehors de la France, ce sont pour l'essentiel la péninsule italienne, les îles Britanniques et l'Empire ottoman qui constituent les trois aires tragiques majeures. Quant au temps tragique, Boitel s'éloigne progressivement de l'image du malheur éternel pour définir à partir du deuxième et surtout du troisième volume la notion d'époque tragique. «C'est ici le siècle de fer », déclare-t-il à propos du XVIe siècle, s'inspirant en ceci du modèle de François de Rosseeo. Or ce « siècle» était considéré comme appartenant à l'histoire contemporaine. Il faut entendre par siècle un ensemble chronologique qui définit «l'histoire de nostre temps» en accord avec l'épilogue de la fin de Thomas More: « Voila des euenemens de nostre siecle71.» L'époque moderne paraît non seulement maudite, mais ces hommes moins bien armés contre le malheur. A propos de l'attitude morale de Setton, face à sa situation désespérée, l'auteur observe que «ce seroit une chose miraculeuse, si nous remarquions auiourd'huy de tels exemples de constance & de fermeté72. » Résolument moderne, le tragique atteint son paroxysme entre 1610 et 1617. C'est, à quelques exceptions près, le cadre chronologique de l'ensemble du troisième livre. «C'est en cet aage de bronze, que le fer est arbitre des outrages73... » Tout se passe comme si l'apogée tragique se.situait dans cet espace de sept ans. Sept ans de malheurs initiés par ce miroir d'histoire brisé à la suite du régicide et qui s'achève par l'assassinat de Concin?4.

69. Ibidem, II, p. 225. 70. Histoires tragiques, éd. Rouen, Béhourt, 1632, p. 134 « Nostre siècle est l'égout de toutes les vilénies des autres ». Ibid., p. 166, « En quel siècle maudit et détestable avons-nous pris naissance ». Ibid., p. 185 «0, siècle le plus mfâme de tous les siècles et la sentine où tous les immondices du temps passé se sont ramassés ». Cf. M. Lever, «De l'information à la nouvelle: les 'canards' et les 'histoIres tragiques' de François de Rosset »,dans Revue d'Histoire littéraire de la France Qxxix), juillet-septembre, 1979, pp. 577593. 71. Le Théâtre Tragique, II, p. 231. 72. Ibidem, II, p. 247. 73. Ibidem, III, p. 29. 74. Il faut ajouter que le chiffre sept chiffre apocalyptique n'est peut-être pas souligné par hasard. Un

-

-

des outils d'explication historique de l'auteur est une sorte de numérologie. Les signes de la macro-histoire lisible à travers le repérage des symboles numeriques. Voici, par exemple, ce que Boite! trouve significatif à souligner à propos de la mort d'Anne de Montmorency: «Le connetable receut d'vn escossois vne pistolade dans les reins, & mourut de la septiesme blessure, en ceste septiseme bataille, aagé d'onze fois sept ans. » 48

LE THÉÂ T'RE TRAGIQUE
Fonctions historiques

Les structures et procédés tragiques qui viennent d'être énumérés remplissent des fonctions historiques précises. L'histoire tragique constitue à la fois un mémorial cultureF5 et un conservatoire méthodologique. Mémorialde la douleur La mission première de l'histoire tragique est de conserver le souvenir du malheur en le transposant sur le registre exemplaire. Tous les effets rhétoriques sont déployés au service d'une sauvegarde du passé douloureux selon une procédure que

l'on pourrait qualifier de « mnémopathétique ». L'épître dédicatoire établit d'emblée un lien étroit entre la mémoire et la souffrance. « La memoire [du deplorable trépas
des princes] est vne douleur, & l'histoire veritable vn exemple infaillible de la miserable condition des hommes. » La fonction « mémorable» ressort nettement des développements initiaux des épisodes et les diverses formules d'introduction à l'exemple du récit d'un gentilhomme anonyme supplicié par les barbares: «Ceste histoire tragique eterrtise la memoire d'vn vray François76.» Tout ce qui sert à enregistrer les événements et d'en conserver le souvenir est soigneusement recueilli. Véritable préoccupation de l'auteur, l'insistance sur la préservation de la mémoire pour la postérité se manifeste dans le compte rendu de l'exécution de Martin Falier et la démolition de sa maison:
« il

fut ordonné qu'elle ne serait iamais rebastie, & que dessus vn pilier qui resterait

d'vne massure si memorable, serait graué à la race fUture, ces parolles pour marques de son forfaict. C'est le lieu de Marin Palier, decapité pour crimes. Tous ses descendans qui subsistent auiourd'huy, nepeuuent regarder ceste inscription, que le sang du coeur ne leur monte au vIsage, & le souuenir de la coniuration de Marin leur faict changer de couleur77. »

Un des effets induits supposés de ce quotient mémorable est celui d'un soutien moral face à la condition tragique commune. Tout en déplorant la mort du duc d'Urbino, Boitel remarque que la mauvaise fortune y est compensée par l'inestimable gloire tirée des épitaphes et des stances funèbres. Ainsi, le rôle assigné au spécialiste tragique vis-à-vis du lecteur contemporain devient doublement correctif. Traduisant le drame en éléments constitutifs de la gloire exemplaire, il adoucit et atténue la portée du malheur. Inversement, par la conversion des conséquences néfastes en modèle répulsif, il exhorte à la surveillance des comportements. Dans le soulagement comme dans l'avertissement, l'histoire tragique s'attribue une fonction capitale dans la régulation des consciences. Ce statut sous-tend les références à l'élaboration de l'histoire tragique contemporaine en cours. Lorsqu'il assure que «les historiens s'exercent auiourd'huy amplement sur vne matière si digne de pitié78...» ou « [qu'] vne quantité de beaux esprits trauaillent nuict & iour sur le discours funebre de cet accident79, » Boitel accorde à l'artisanat tragique une place permanente dans le maintien et le développement d'un véritable observatoire comportemental. Le

75. Selon la conception de P. Nora Introduction, pp. 17-34). 76. Le Théâtre tragique, ill, p. 67. 77. Ibidem, IT, p. 181. 78. Ibidem, ill, p. 123. 79. Ibidem, ill, p. 129.

(Les Lieux de mémoire,

t. I, La République,

Paris,

Gallimard,

1984.

49

HISTOIRE

TRAGIQUE

Théâtre tragique aura toujours besoin de celui qui le « représente », parce que l'ordre social requiert des exemples de vertu et de vice. Cette fonction mémorielle implique un réaménagement du champ exemplaire qui offre à la culture historique une nouvelle assise. Le discours tragique s'anime d'une profonde conviction de la pertinence continuelle de l'exemple historique dans les consciences. En proposant des modèles à imiter ou à rejeter, le polygraphe représente des personnages historiques raisonnant selon des critères d'historien. Plus qu'une «déformation professionnelle », c'est le résultat du pari initial sur l'utilité morale du genre. Voici, en guise d'explication du comportement de Christian, roi de

Danemark, Boitel informe le lecteur simplement « [qu'] il imita la fortune du ieune
Denis...[de Corinthero ». Les personnages historiques manifestent leurs défauts tragiques précisément lorsqu'ils suivent les mauvais exemples ou ignorent les bons. Ainsi «Tamerlan» se voit-il attribuer l'irréparable tort de ne s'&tre pas inspiré

justement de l'exemple historique.

«

S'il eut imité Cirus Roy des Perses, il eut acquis

plus de gloire, & n'eut point esté en horreur aux peuples de l'Orient. » En érigeant le
non-respect de l'exemplaire tragique en une sorte de lèse-majesté envers la connaissance historique, Boitel tente de réinventer le rôle de l'historien à défaut d'en renouveler les méthodes. Épistémologiedu malheur Le portrait du comportement méthodologique de Boitel et de sa culture historique émerge de l'examen des pratiques documentaires. L'attitude adoptée vis-àvis des sources para1t indissociable des objectifs moraux et des stratégies discursives que suppose la prééminence de l'exemplaire. TIs'agit ici de définir les caractéristiques
de cette
«

épistémologie

du malheur»

et d'établir

la corrélation

entre l'assortiment

des matières et la typologie des sources. Une première approche typologique des références peut s'effectuer à partir des données extraites du second volumes,. Appréciées sommairement, celles-ci semblent plaider en faveur de l'érudition de Boitel. Sur un total de cent trente-quatre histoires, six seulement ne comportent pas de référence explicite à une source. Ce taux relève cependant plus de l'illusion que de la solidité documentaire. Une grande majorité des histoires comporte des références simples. En effet, seules treize histoires sont assorties de références multiples (avec respectivement huit ayant deux sources et cinq en ayant trois). Cependant, les références multiples ne sont qu'en apparence indicatrices d'une documentation fournie et «croisée ». Elles s'avèrent &tre des versions identiques d'un récit primitif, qui plus est d'origine souvent douteuse. L'imprécision est la règle dans la désignation des sources: quatre-vingt-quatorze des références sont nominatives (mais pas bibliographiques) contre quarante qui ne citent qu'un titre raccourci à l'identification improbable. Les références se répartissent en des catégories bien distinctes. On rencontre d'emblée les spécialistes de l'histoire tragique comme Bandello et Bellefork Cette citation est révélatrice des incertitudes de Boitel. Il s'agit en réalité d'un seul ouvrage, car c'est en effet François de Bellefor&t qui traduisit pour la première fois en français les histoires tragiques de Bandello. Par confusion, Boitel en fait tantôt deux ouvrages,

tantôt un seul ouvrage d'un auteur unique appelé « Bandello de Belle-for&t , dont il »
80. Ibidem, IT,p. 257. 81. Cf. S. Uomini, op. cit., vol. III, tableau n026, p. 199. 50

LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

tire d'ailleurs les histoires tragiques les plus invraisemblables. Ensuite, les sources imprimées de l'histoire «nationale» sont particulièrement bien représentées. Paul Emile est cité en cinq occasions, Paul Jove en trois, Du Haillan en quatre, De Serres en une82.Mathieu rafle les suffrages avec neuf mentions83. On aura reconnu qu'ils sont tous historiographes de Sa Majesté. C'est pour les sujets intégrés à l'histoire de France ou présentant un intérêt particulier dans l'histoire du royaume ou de la monarchie française, que Boitel a recours à ce type d'autorités. Il ressort clairement que Boitel s'estime hors de tout risque critique lorsqu'il aborde des sujets délicats comme l'assassinat d'Henri III avec des garants appartenant à une tradition d'historiographie officielle. Parmi les autres sources, on trouve des Mémoires, comme ceux de Philippe de Commynes (deux citations) qui jouissent à peu près du même statut critique que les histoires de France. Y figurent également des « cosmographies» comme celles de Munster (traduite justement par Belleforêt), des histoires étrangères (en particulier les histoires anglaises et écossaises de Polidor Virgile et de Buchanan), des histoires régionales (comme l'histoire des provinces italiennes de Léandre avec trois citations). De telles sources offrent les récits les plus extravagants et fabuleux. Dans bien des cas l'histoire cède le pas à la fiction exotique et picaresque. Pourtant, l'auteur ne néglige pas les sources très prisées des érudits que sont les « antiquités» (comme les Antiquités de Gand de Camerarius citées à quatre reprises.) Ce type de source permet à l'auteur de relater des histoires attestées sans écart important avec la trame proprement historique. Les histoires « turques », et notamment celle de Leonclavus, figurent en bonne place. Elles fournissent l'occasion des récits les plus grotesques mais aussi les plus épouvantables dans leur détail descriptif. Enfin, les modèles anciens sont très largement représentés mais surtout comme étayage d'une incise analogique. Suétone, Tacite et Tite-Live font l'objet respectivement de quatre, une et trois références. Plutarque à lui seul constitue la source la plus fréquemment citée avec quinze occurrences! Au total le tableau des sources dresse le portrait d'un lecteur honnête homme, éclectique, doté d'un esprit curieux, à l'image d'un René de Lusinge. Avec le volume trois, le comportement documentaire change radicalement. Les sources sont rarement invoquées, comme si la nécessité s'imposait moins dès lors qu'il s'agissait d'événements contemporains, et elles sont surtout de nature très différente. On y trouve de nombreux renvois aux travaux de Boitellui-même ! Pour l'histoire de Henri IV, par exemple, il se termine avec la notice idiomatique « Voyez mon histoire qui en traite plus amplement » de même que l'histoire tragique de Concini s'achève avec l'auto-référence « Sa vie & sa mort est particulierement inseree dans un livre que
» i'ay fait imprimer à Paris, en l'an mil six cens dix-huict 84.

Les récits sont assortis de témoignages oculaires personnels, comme nous l'avons indiqué dans l'esquisse biographique. Ce type de source est en fait complété par les

témoignages

«

auriculaires », tel celui invoqué comme garant de l'histoire tragique du
tragique de la bouche de ceux mes mes qui

baron de Nevet : «le tiens ceste relation

82. Boitel semble parta&er le jugement a priori contre de Serres qu'expriment les Lusinge et les Gomberville, plus fiaèles a une tradition historiographique hostile à toute proauction issue du milieu de la R.P.R. 83. Celles-ci ne sont pas toutes nominatives (cinq références onomastiques), mais nous avons pu déterminer l'attribution de 1'« Histoire» qui est invoquée. 84. Il convient de citer également l'historIographe royal Pierre Mathieu (1563-1621) qui consacra à la fin tragigue de Concini et de la Galigaï, respectivement La Conjuration de Conchine et La Magicienne éstrangère (1617). 51

HIsTOIRE

TRAGIQUE
»

virent ceste querelle terminee par vne fin mal'heureuse85.
abondent en dépit de l'inconvénient évident que constitue

Les références par ouï-dire
la difficulté de vérifier une

référence comme celle-ci: « Quelques uns disent que Poictincourt ayant dessein de se faire Gouverneur86... » Cette heuristique documentaire fondée plus sur l'empirisme de
«l'honnhe homme» dès l'avis au lecteur: que sur l'herméneutique de «l'homme de cabinet» s'annonce

«Ceste Histoire que ie te presente (cher Lecteur) ne te figure que la verité. Elle raconte beaucoup d'euenemens, de la plus part desquels mes yeux ont esté oculaires tesmoins, pour ceux qui sont arriuez aux païs estriigers, ie les tiens de quelques

memoires que m'ont doné mes amis, personnes probables & dignesde foy. » Muni de cet éventail documentaire, Boitel ne fait pas preuve d'un esprit critique particulièrement aigu. La source est considérée comme de Jacta une garantie absolue de la véracité du récit. Confronté à des sources contradictoires Boitel s'avoue d'avance vaincu. L'introduction à l'histoire de l'assassinat du duc de Guise est tout simplement un constat d'échec: «Il y a merueilleuse incertitude aux circonstances de ceste histoire, à laquelle chacun donne tel visage & telle couleur qu'illuy plaist, tourne comme on dit le plus beau de sa passion & fait qu'entre tant de varietez, le iugement ne peut rien saisir clairement. » Cependant, loin d'être l'application d'un quelconque

idéal

«

d'objectivité historique» l'aveu d'indétermination ne fait que souligner

l'embarras ressenti devant les inextricables contradictions. Le cas échéant, Boitel n'hésite pas à fournir deux versions incompatibles d'une histoire quitte à laisser son lecteur dans la plus complète incertitude: comme dans son récit non conclusif sur le prétendu empoisonnement du duc de Brunswick: « l'en laisse le iugement au

lecteur. »
En dehors de la citation des sources, le Théâtre tragique met en jeu un système de références implicite qui constitue ce que l'on pourrait qualifier de culture historique virtuelle. En effet, le lecteur est présumé capable de capter un seuil minimal de références nécessaires à la compréhension de l'histoire. L'exposition narrative est

souvent précédée par la supposition que « ceux qui lisent l'histoire sçavent assezcellecy87",ce qui laisse penser qu'un certain « patrimoine anecdotique» était nécessaire à
l'intelligibilité des récits. La lecture de Boitel implique, par exemple, une familiarité avec la mythologie antique. De nombreuses références à l'Antiquité employées à titre comparatif émaillent les récits. L'histoire d'un prince de Moscovie mort « enragé» ne peut se comprendre sans une connaissance du siège de Troy auquel il est constamment fait allusion. De la même manière, l'appréciation de l'éloge du duc de Guise qui
«

parangonne la vie de César» est enrichie par une notion minimale de l'histoire romame. Plus rigoureuses sont les connaissances exigées en histoire nationale. Les histoires ayant pour cadre un moment important de l'Histoire française comportent toujours des repères descriptifs qui supposent la ma1trise d'une chronologie élémentaire. Ainsi, le duel Lalande-Zerbulo ne bénéficie-t-il d'autre indication que celle précisant qu'il eut

lieu

«

du temps qu'un fils de France frere du Roy s'estoit rendu possesseur de la

85. Le Théâtre Tragique, ill, p. 92.

86.Ibidem,ill,p.18.
87. Ibidem, II, p. 245.

52

LE THÉÂTRE
.

TRAGIQUE

qui flechirent tous soubs la guerriere valeur de nos gens d'armes 88». Mais ce sont avant tout les références à l'histoire récente qui requièrent le

Couronne de Naples & que les armes françoises firent des loix aux potentats d'Italie,

maximum d'informations de la part du lecteur. Boitel s'adressede toute évidence à un
public informé, lecteut probablement des périodiques d'information qui commencent

à paraître. Ici les repères sont presque systématiquement de type

«

hypertextuel » en

ce sens qu'ils renvoient à un événement qui ne fait l'objet d'aucune eXplicitation au cours du récit. Lorsque Boitel fournit comme unique indice d'identification qu'un

fait concerne « le Sieur de Poictincourt, celuy qui a esté en Canada », il fait appel à la
capacité des lecteurs à situer les faits et les personnes grâce à leurs connaissances du monde contemporain. A son tour, c'est le 1héâtre Tragique qui, à travers cette épistémologie du malheur, enrichit les connaissances de ce dernier. Car les structures et méthodes dont nous venons d'entrevoir le menu constituent le substrat des représentations de l'univers contemporain. Celles-ci s'articulent pour l'essentiel autour de l'imaginaire du pouvoir et de l'invention sociale.
POUVOIRS ET SOCIÉTÉS

Le discours tragique a pour objet principal l'origine et les suites funestes des transgressions à l'ordre moral. Les travaux de G. Hainsworth et de S. Poli sur l'œuvre de François de Rosset et de Jean-Pierre Camus8\ ainsi que la synthèse d'A. VaucherGravelli se fondent essentiellement sur cette problématique de la transgression. Envisagées jusqu'à présent dans une optique exclusivement littéraire, ces thématiques de l'infraction morale s'appliquent aux variantes historiques du genre. En effet, au-delà des enjeux stylistiques, le cadre transgressionnel définit une histoire des représentations politiques et sociales. Or il est clair que l'univers tragique de Boitel repose sur le principe de contravention éthique. Le malheur étant généré par la perversio ou détournement des institutions humaines, ses diverses manifestations renvoient à un système de valeurs et de comportements virtuels. Implicitement donc, l'histoire tragique fournit des indications précises sur les attributs d'un ordre sociopolitique idéal.
Entropies politiques

Dans le 1héâtre tragique, la transgression se conçoit en termes de désordre introduit par degrés dans un système. Logiquement, l'intrigue du pouvoir s'organise autour de cette notion d'entropie selon des schémas préfixés. Une dérogation fatale engage le processus d'altération irréversible de l'ordre politique. Le désordre croissant engendre à son tour l'aggravation des irrégularités du pouvoir.
Souveraineté travestie

Dans cette perspective, la représentation des' figures de souveraineté déchue, ou au contraire illégitimement acquise, occupe une place privilégiée. Ces maquettes inversées du pouvoir idéal sont au cœur du dispositif. A partir de cette prédilection
88. Ibidem, II, p. 32. 89. TI convient de faire observer à ce propos L'Amphithéâtre sanglant de ce disciple de François

l'affiliation de Sales. 53

évidente

entre

le «théâtre»

de Boitel

et

HISTOIRE

TRAGIQUE

pour le traitement du désordre des instances suprêmes, le discours tragique instaure

une sorte de « drame régalien ». Le malheur des rois constitue l'atout majeur de la
stratégie didactique et morale du Théâtre tragique. Il acquiert d'emblée le statut

pédagogiqueexemplaireprometteur d'un retentissement maximal. « Le mal'heur pour
faire eslcatter les effects de sa rage, s'est attaqué plustost aux sceptres des Monarques

qu'à la houlette des Bergers9o. Il en ressort que si le malheur frappe plus souvent »
chez les rois, c'est. surtout que l'esprit qui s'en trouve davantage frappé, le bouleversement de la fortune ayant a fortiori plus d'impact psychologique à l'échelle du souverain que du simple berger. Cependant, l'intelligibilité de la valeur exemplaire nécessite l'établissement d'un lien extrêmement fort entre les conditions les plus contrastées. Boitel postule à cet effet une «isotropie» tragique qui n'est pas sans rappeler l'iconographie du XIVe siècle de la Mort qui fauche de manière égalitaire sans discrimination. Ce principe permet à tout lecteur de s'identifier et de compatir au malheur des souverains: «Les Roys qui sont les viuantes images de Dieu, qui le suiuent comme l'hombre fait le corps, ressentent à l'esgal des plus petits, les atteintes de la destinée, en ie ne sçay quel fàtum, qui iette leur bonheur au vent. Les exemples

en sont infinis91. C'est de cette manière que l'auteur parvient à concilier le malheur »
universel et spécifique en conférant au drame particulier des souverains le statut emblématique de tragédie commune. Ce faisant, il introduit une proposition qui modifie l'axiomatique traditionnelle régissant les champs historiques privés et publics. Tout en maintenant l'étanchéité de cette dichotomie essentielle, Boitel suppose un 'rapport dynamique entre les deux sphères qui autorise une histoire des personnes publiques - dont la figure du souverain constitue l'archétype - fondée sur des «particularitez ». Selon cette optique, inspirée de l'opposition maniériste entre le disegno interna et le disegno esterno, les souverains se révèlent tout aussi exposés à l'infortune personnelle que le moindre quidam. Mais les conséquences collectives du drame individuel sont démultipliées. C'est en vertu de cette causalité différentielle que les défauts personnels à l'origine du processus tragique acquièrent chez la figure publique un caractère intolérable. Tel est le sens. donné à la fin tragique de Edouard II d'Angleterre dont l'empalement est considéré comme une «punition bien deuë à ses enormes & detestables imperfections, qui paraissent plus odieuses en vn Roy qu'en vne personne particuliere92». Tout se passe comme si l'on estimait fautive toute personne souveraine convaincue d'avoir agi selon des motifs «particuliers ». Cette diptyque privée-publique rend cohérente l'attitude du narrateur vis-à-vis du comportement né de la« jalousie» de la reine de Castille, Jeanne la Folle.
«[C]ertes les personnes de moindre qualitez d'entre le vulgaire, de qui les actions ny sont point au descouvert, ny exposees aux yeux de tout le monde, se ressentent si aigrement de ceste espece d'iniure, qu'ils ont maintefois fait exercer leur vengeance sur eux mesmes & se sont sacrifiez au desespoir. Une Reyne, personne publique, de qui les deportemens ne sont point cachez, qui n'ose & ne peut tirer raison de telles disgraces, par ce quelle a des slirveillans qui regardent en perspective tout ce quelle a faict, a beaucoup de suiect de se douloir [de son erreur en satisfaisant son désir de
vengeance]
90. 91. 92. 93. Le Théâtre Ibidem, II, Ibidem, II, Ibidem, II,

preferant

son interest à sa qualité93.

»

Tragique, II, p. 257. p. 228. p. 287, (italique éditoriale). p. 112.

54

LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

La déviation morale par rapport aux comportements normatifs opère la transformation de l'image positive de la personne souveraine en sa négation que constitue la figure du tyran. La mise en scène de l'entropie politique rencontre effectivement un terrain fertile dans la représentation tyrannique. Le répertoire d'exempla «non émulatifs» qui en résulte livre une série sous-jacente de codes de conduite du souverain idéal. Un des premiers articles de ce code est l'inaliénabilité des attributs de la souveraineté. L'histoire tragique d'Alphonse IV94illustre parfaitement cet impératif. Conscient justement de la place particulière qu'occupent les rois dans le schéma tragique, Alphonse viole cette loi fondamentale en oubliant que le souverain ne peut disposer du tr()ne comme d'une possession. Si ces motivations peuvent &tre considérées pieuses, elles sont néanmoins jugées politiquement inadaptées à sa position et par conséquent moralement irrecevables.
« Alphonse quatriesme de ce nom, Roy d'Espa!lne considerant que la Royauté estoit vne charge onereuse, pleine de traverses, sur qUI la Fortune quelques fois representee a execré les plus grands coups de son inconstance, quoy que les Roys soient les vivantes images de dieu, se voulut releguer dans vn Monastere & de monarque il deuint Moine. Belle & saincte resolution qui ne fut pas durable, qui mourut en naissance, & qui osa revoquer ce qu'elle avoit entrepris. Pour s'acquitter du veu qu'il avoit promis, il luy fallut renoncer à ceste qualité. relevee de Prince souverain possesseur d'une monarchie, & perdant une liberté indicible s'enfermer en vn Cloistre pour vaquer non aux affaires de la terre, mais du ciel. Il donna son sceptre à son frere Remirus. Effect de l'inconstance des hommes, aussi-tost qu'Alphonce s'est despouillé de sa premiere condition, il s'en veut investir, & la souhaitte passionnement. Il a beau s'efforcé de reprendre ce qu'il n'a plus. Son successeur possede vne chose que nul ne luy peut arracher, si ce n'est les destins qui d'un vouloir absolu le permettent. Ramire surprend ce Prince son possesseur qui se vouloit desire de sa donation, illuy fit crever les yeux & le prive de la lumiere du Soleil, & de iamais aspirer à une chose si impossible, veu que les Roys ne se font ny ne se deffont pas

fnvollement95.

»

La punition d'Alphonse suit donc directement son abdication et, curieusement, Boitel semble m&me suggérer l'existence d'une tradition de renoncement exemplifié par celui de Charles-Quint, lorsqu'il qualifie Alphonse de« Roy d'Espagne ». Le mode d'emploi du pouvoir souverain se complète par l'expression d'une

nécessité d'exercer le « métier du roi» selon des termes qui se retrouveraient plus tard
dans les Mémoires de Louis XIV. Ainsi les rois dont les priorités se situent en dehors du règlement de la chose publique sont durement sanctionnés par le narrateur. Voici le cas de Fercard, roi d'Ecosse, qui passe le plus clair de son temps à chasser au lieu de gouverner et qui, selon une justice dantesque, finit sa vie dans l'exercice de cette activité favorite.
« Fercard Roy d'Ecosse, grand chasseur, qui, à son exemple, rendait toute la noblesse de son royaume plus curieuse de l'exercice de la chasse, que de quelque plus importante occupation, faisait la guerre aux animaux sauuages, qui finallement conspirerent contre sa vie. Son peuple faisait plus de profession de la chasse, durant son regne, affin de luy complaire, que de nul autre mestier. Beaucoup de personnes firent banqueroute, par les superflues despences qu'ils auoient faictes: car ceux la nourissoient des chiens, qui n'auoient pas le moyen de se nourrir96. »

94. Dit le Moine, roi de Léon (925-931). 95. Le Théâtre Tragique, II, p. 25. 96. Ibidem, II, p. 107.

55

HISTOIRE

TRAGIQUE

Le thème récurrent de la chasse, qui donne lieu à d'innombrables incidents violents, devient l'apanage symbolique du «roi fainéant ». Les conséquences de l'irresponsabilité royale sont multiples. Si la prospérité de tout le royaume est invoquée, les premiers touchés sont en général les grands. Le traitement qui leur est réservé constitue un indice révélateur du comportement du mauvais souverain. En témoigne, par exemple, le récit suivant sur le thème des libertés excessives prises vis-àvis des abus des princes. Il s'agit du roi « des Perses », Ismaël dont la chute tragique venait de ce qu'il avait
« ... réduit son Estat à la mercy du mal'heur, & pour asseurer son rej!;ne,exer(çait] contre son propre sang, une hostilité de tout sanguinaire, perfide, mexorable, & indigne d'estre mise en escrit sur le registre du temps. Son sceptre fut un cousteau duquel furent esgorgez les Seigneurs de son Royaume, les Princes, ses parens, & les

hommes des plus notables familles.Ce ne fut pas vn Roy mais vn bourreau97.» Loin de constituer un exemple isolé, le thème de l'irrespect des prérogatives des grands para1t indicateur d'une interrogation partagée par bien des pamphlétaires durant cette période allant de la clôture des États généraux à l'élimination de Concini marquée par d'incessants « murmures» aristocratiques. A travers l'argumentaire des prérogatives des «piliers de l'État », Boitel exhume le topos pluriséculaire du « bon conseil» du roi. Il incombe au souverain d'investir son autorité d'une instance consultative permanente composée moins de « sages» que de « grands ». Empruntant son imagerie au sempiternel « qui t'a fait roi? >', le critère consultatif devient à son tour « rouage» de l'appareil historiographique. Le jugement porté sur les souverains historiques étant une fonction de cette politique de l'information, le dispositif critique vise à inscrire l'historiographie au programme de la délibération royale. Cette ambition explique le châtiment qui intervient systématiquement lorsqu'un souverain a recours à toute formule consultative de substitution. Ainsi le prince de Moscovie est-il puni pour avoir eu recours à la magie afin de «tirer quelque intelligence du succes des affaires de son Estat98». C'est moins la magie en tant que telle qui est condamnée que le fait d'avoir négligé à la fois le concours de la noblesse et les services de l'Histoire. Les critiques formulées à l'endroit d'un personnage particulier ne concerne jamais la fonction souveraine per se mais les défauts individuels qui justement rendent le mauvais souverain indigne de son titre. Cette notion de dignité souveraine s'étend même à la fonction autoritaire définie par des institutions et des sociétés jugées par

ailleurs « barbares ». Si les observations critiques relatives aux souverains « infidèles»
(turcs, tartares et persans pour l'essentiel) sont généralement les plus virulentes, elles ne se rattachent pas moins au même cadre théorique. Outre la méconnaissance des ressources potentielles en «aide et conseil» un des signes récurrents d'indignité souveraine chez «l'infidèle » est le mépris excessif de l'ennemi. L'histoire tragique de Tamerlan (Timur Lang) en témoigne:
«

Ceux qui liront ceste histoire accuseront la cruauté Tamberlan, parce qu'vne ame genereuse doit auoir de la clemence j Cenes pour moy i'aduouë que ce victorieux

97. Ibidem, II, p. 130. 98. Ibidem, III, p. 161.

56

LE THÉÂTRE envers Baiaset99.

TRAGIQUE

berger, offensoit la dignité du souuerain, en exerceant telles inhumaines fonctions
»

Il manque à Tamerlan l'attribut essentiel de la dignité souveraine lui permettant de dispenser de la miséricorde. Partant, il se rend coupable d'un crime de lèse-majesté envers lui-m&me. La formulation du passage souligne à quel point était considéré puissant l'argument de la postérité. Participant tant au processus tragique qu'aux instances consultatives, dans la mesure de leur complicité avec le polygraphe, les lecteurs s'érigent provisoirement en juges des rois. Une variante importante des inversions souveraines est ce faux-semblant du tyran qu'est l'usurpateur. Ce dernier, non seulement exerce un pouvoir qui ne lui revient pas légitimement, mais aussi, par effet de compensation, accentue les procédés caractéristiques du tyran. Acquise de force plutôt que de droit, l'autorité de l'usurpateur se maintient moins par respect que par idolâtrie imposée, comme en témoigne l'histoire du petit podestat suisse: «Vn grand Seigneur du pays de Suisses,qui par la force de son authorité, s'estoit rendu souuerain de la ville d'Vry, se laisse emporter aux appas de la tyrannie. son extreme richesse le rendit insolent. Cét imfJerieuxfit apprendre son bonnet sur vn lieu eminent & commanda aux paysans de l'adorer. Cestoit pour cognoistre coeurs inclinez à l'obeissance, ou à la rebellion il contraignit les ames libres, & voulut les » obliger à l'adoration de ce bonnet 100. L'acte décisif de l'usurpateur qui cristallise le renversement de l'hiérarchie légitime est cadencé au détriment des principes élémentaires de cursus hororum. Le processus tragique qui résulte de cette manifestation supr&me d' hubris est conditionné symétriquement par l'espèce précise que rev&t la transgression. L'usurpation se définissant comme l'exercice d'une liberté démesurée, le châtiment comporte invariablement la privation de la liberté personnelle. L'histoire de Christian (Christern) roi de Danemark s'articule autour du double pathos qu'inspirent l'usurpation et la réduction en esclavage. Il parvient à subjuguer le royaume de Suède:
«Mais la iouissance de ce bien acquis iniustement n'eut point de durée. Il eut le hazard de le gaigner, mais non la prudence de le conseruer. Luy mesme ne fut pas capable de se conseruer say mesme. Ses tyrannies le rendirent odieux en l'ame de tous ceux de son RoyaumelOl.»

Le tragique atteint ici son paroxysme car le comble de l'infortune royale est de se voir
«

privé de liberté & esclavede ses inférieurs ». Le renversement des valeurs est autant

social que politique. Il devient également moral lorsque la privation de liberté intervient pendant l'exercice tyrannique du pouvoir. C'est ce qui arrive aux figures souveraines esclaves d'un amour illicite. Le comportement moralement inacceptable, ne serait-ce dans la mesure où le désir privé éclipse le devoir public, a pour résultat de rendre Ladislas à la fois tyran dans son indignité souveraine et usurpateur-usurpé puisque esclave de sa maÎtressel02.L'entropie sociopolitique apparaît donc en amont et en aval du déroulement dramatique tantôt comme cause tantôt comme effet tragique.
99. Ibidem, 100. Ibidem, 101. Ibidem, 102. Ibidem, n, p. 177. n, p. 165. Il s'agit du personnage n, p. 257. n, p. 151.

modelé

sur le bailli Gessler. Cf. infra p. 37

57

HISTOIRE

TRAGIQUE

Révolte tragique Les représentations de souveraineté inversée informent tout le discours sur la résistance qui leur est éventuellement opposée. Le deuxième volume du Théâtre tragique comprend un nombre important de soulèvements également distribués entre légitimes et illégitimes. Lorsqu'il s'agit des figures tyranniques, la révolte s'investit d'une mission pleinement motivée, en particulier dans le cas où l'usurpation n'est pas absolue et l'insurrection peut se couvrir de l'autorité légitime. C'est ce qu'illustre l'histoire de Majon, grand admiral de Sicile sous Guillaume rer le Mauvais (1120-1166),

dont les méfaits sont mis en exergue par un portrait terrible. « Tout luy estoit permis, & la iustice recognoissoit la bien-veillance, que le Souuerain luy portoit [...] Il violoit par la pudicité des femmes, faisoit gloire de ses cruautez, & abusoit de la clemence du Prince103.>>Cette qualification, qui avait d'ailleurs contribué à fonder l'épithète royale, autorise un croquis de « l'émotion» résultante en termes plut8t favorables.
« C'est pourquoy le peuple s'esleua contre luy, toute la noblesse luy fait la guerre, & mesme son beau-pere Mathieu Bone! indi!?né du mespris de ce roturier son gendre qui faisoit de l'impeneux, luy enfonce son pOIgnard dans le sein & le sacrifia à l'enuie des . Siciliensl04. »

Les réactions populaires les plus incontr8lées peuvent bénéficier d'une évocation héroïque pourvu que leur objet soit suffisamment bien assimilé aux topai de la souveraineté inversée. L'histoire de Christian qui vient d'&tre citée en témoigne, car comme « c'estoit vn prodige qui ne seruoit que de terreur aux gens de bien [...] ses suiets pour renuerser les fondemens de ses iniustices, eurent la hardiesse de le bannir de sa maison, luy arracher sa couronne, & luy briser la puissance de sa Royautél05 ». La description de telles « hardiesses» intervient en plein débat historique autour des thèses de l'historien jésuite Juan de la Reina de Marianalo6exposées dans son De rege et regis institutiane (1599 réédité en 1605 et 1611). Le Théâtre Tragique enrichit l'argumentaire du tyrannicide en répondant positivement à l'interrogation de Mariana (<< Est-il permis de tuer le tyran? »), mais en l'assortissant d'importantes restrictions qui l'assimilent davantage à un ultime recours contre l'indignité manifeste du pouvoir. En revanche, lorsque les critères associés au registre tyrannique font défaut, toute velléité de résistance à l'autorité établie s'inscrit dans un discours résolument criminologique. Forme de châtiment dans le schéma précédent, la révolte acquiert ici le statut d'infamie originelle. Tout le vocable réprobateur est alors transféré vers les figures révoltées. Ainsi, dans l'histoire de Marin Falier, c'est le sujet rebelle qui est désigné comme usurpateur en puissance. A l'exemple de ce malheureux, dans le troisième volume, Boite! insiste beaucoup moins sur les thématiques de la chute du tyran pour retenir en priorité des cas diamétralement opposés de crimes de lèse-

majesté. C'est qu'il ne s'agit plus de l'époque des « Rois maudits », mais celle du roi
«

régnant. Voici l'histoire tragique du baron de la Roche et de Magnac convaincus de trahison ». Si ce dernier fut rompu sur la roue à Fontainebleau, le premier fut décapité à Paris place de Grève. La leçon morale est particulièrement incisive: « Ce
103. Ibidem, TI, p. 187. 104. Ibidem. IDe. cit. 10S.Ibidem, TI, p. 2S7.

106. Cf. P. Cnevallier, Les Régicides, Paris, Fayard, 1989, 419 p. TIe partie, pratiques du tyrannicide », pp. 103-120. 58

chapitre

I, «Doctrines

et

LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

chastiment apprend aux desloyaux, que les Princes ont les bras longs, & qu'ils ont comme disoit vn ancien, les mains de fer & les pieds de laine107.» La fin malheureuse du sieur de Vatan s'y concorde parfaitement. Le compte rendu sommaire de sa tragédie met l'accent tant sur la désobéissance que sur l'usurpation d'attributs exclusivement royaux. «Vn seigneur particulier se reuolte contre son monarque & dans vne meschante bicoque veut faire du RoyteletI08.» Boitel se montre

particulièrement sensible au cas particulier de l'écrivain « révolté », comme l'indique
l'histoire du poète Durant.
«

Ce Poete assez cogneu dans la cour du ray de nos Lys, pensionnaire de sa Maiesté

qui auoit receu tant de bien-faits de ce bon Prince Louys de Bourbon, à qui les oracles ont donné le tiltre de Juste, se laisse gaigner à la passion d'autruy, & d'vne rage alteree d'argent, pour assouuir son extreme auarice, non content des pensions & de l'honneur qu'il s'estoit acquis par ces vers, fir [sic) vn meschant & detestable libelle contre celuy de qui dependoit toute sa prosperité10 . »

La trahison par la plume est considérée comme la plus insidieuse, exigeant par conséquent la répression la plus urgente. Soulevant le problème particulier des pamphlets, Boitel, pourtant lui-même polémiste virulent, prononce une sentence sans appel: « C'est histoire est vn enseignement pour ces critiques & desnaturez Timons, qui osent faire courir des pasquils & des Satyres entre les mains de ces prophanes qui ne cherissent que la medisance taschans de mordre sur le tableau d'airain de la vertu mesmel1o. » La sévérité des termes indique qu'au-delà des bouleversements politiques,

ces « denaturés Timons » menaçaient de faire chavirer le navire social.
Dérèglements sociaux

En effet, les désordres du pouvoir sont indissociahles des représentations de la société. L'œuvre de Boitel nous rappelle à quel point les distinctions que l'historiographie ultérieure a parfois observées entre les deux domaines répondent mal aux taxinomies de l'époque. Dans le Théâtre Tragique toutes les manifestations d'entropie ont trait simultanément aux deux sphères. Les scénarios très hétérogènes de l'insurrection ont pour dénominateur commun l'agencement des ordres sociaux dans une dynamique conflictuelle. Quant aux thématiques de la souveraineté inversée, les critères définissant la tyrannie incluent toujours l'irrespect des privilèges, cependant que la figure de l'usurpateur s'inscrit dans une représentation de la « mobilité sociale ascendante» excessive. L'exemple de Timur Lang est emblématique de cette double transgression sociale et politique, car « de simple berger, il deuint Roy tres puissantlll ». A l'axiomatique du retentissement supérieur des drames du « sceptre» par rapport à ceux de la « houlette », Boitel ajoute une inférence sociale qui consacre le paroxysme tragique du souverain-berger. Parmi les diverses configurations du dérèglement social, se distinguent trois motifs privilégiés, à savoir le favoritisme incommode, l'irrespect filial, et la virulence féminine.

107. Le Théâtre Tragique, ill, p. 83.

108.Ibidem,ill,p.98.
109. Ibidem, ill, p. 105.
110. L'allusion est faite à Timon le Misanthrope

0le siècle
59

avo J.-c.).

Boite!

connaissait-il

le drame

en cinq

actes de Shakespeare, Timon d'Athènes, 111. Le Théâtre tragique, II, p. 248.

1607-1608 ?

HISTOIRE Favoris importuns

TRAGIQUE

Le dérèglement social rencontre dans la figure du favori une matrice prodigieuse. Les diverses inversions du thème de la souveraineté ainsi que les représentations insurrectionnelles n'en sont jamais tout à fait indépendantes. Les révoltes ont bien moins souvent pour objet la personne souveraine elle-m&me que celles qui l'entourent. Or ces figures parasitaires définissent le statut tragique du prince, l'orientant au sein d'un répertoire assez restreint de schémas. Ce dernier comporte d'abord le scénario du bon roi mal conseillé. L'histoire du roi de France Philippe IV en fournit un exemple. Le récit reprend l'événement crucial de l'affaire des Templiers,

à savoir l'exécution de Jacques « de Bourgogne» (de Molay). Il en ressort clairement
que le grand ma1tre de l'ordre fut la victime héroïque d'une politique des plus mal

inspirées. La responsabilité de cette « insigne injustice» incombe aux conseillers et
courtisans qui «trahissent l'oreille de Philippes le Bel, & pour auoir leur confiscation se rendent tesmoins pariures des crimes supposez ». L'intérh particulier des mauvais conseillers triomphe des véritables intér&ts publics du bon roi. Tout aussi fréquent est le cas de figure inverse qui met en scène le bon conseiller insuffisamment écouté (et généralement mal récompensé) par le mauvais roi. C'est l'exemple de Thomas More décrit en termes quasi hagiographiques qui contrastent avec l'imagerie de la débauche appliquée à l'évocation du roi Henri VIIIl12. Ici c'est au contraire l'intér&t particulier du roi qui a raison de la chose publique exprimée par son porte-parole institutionnel, le bon conseiller. Enfin, le Théâtre Tragique abonde en exemples de complicité parfaite entre le roi et son conseiller, tous deux totalement égarés de leurs fonctions idéales. C'est le cas du cardinal Jean Balue qui « estait l'executeur des cruels Conseils du Roy Louys unziesmel13 ». Une figure tout à fait singulière domine les représentations des acolytes du pouvoir et cristallise le versant « social» de l'entropie tragique. Il s'agit de « l'homme de rien» parvenu aux plus hauts degrés de la faveur. Dans son double statut de parvenu et de mignon, le favori se trouve accablé à la fois de tout l'argumentaire normatif concernant la tyrannie et de nouveaux chefs d'accusation historia graphiques

formulés sur le mode du travestissement de la « chose publique ». C'est ce qu'explique
la dureté des jugements portés, par exemple, à l'endroit du favori du roi de Sicile dont ce ne sont pas tant les atrocités commises que les origines sociales qui devaient

provoquer l'indignation. Car il « estait sortY d'une pauure famille de Barry [Bari, la
Pouille]... son pere estait vn reuendeur d'huile114». Qu'une telle progéniture parv1nt à gagner l'oreille du souverain, voire s'octroyer une bonne part des prérogatives royales, voilà qui pouvait à coup st1r susciter l'horreur et la fascination du lecteur ainsi que son adhésion au schéma tragique. Cependant, l'archétype du favori insidieusement dangereux demeure celui qui exerce une influence invisible. L'histoire en tous points exemplaire de David Riz comporte le bouquet complet des topoi relatifs au favori parvenu.
«Ce sont icy d'estranges aduentures d'vn ioueur de violon, qui poussé d'un desir de faire fortune, encores petit garçon, quitte la ville de Turin, & s'achemine à Nice Four s'agrandir en la cour du Duc de Savoye. Ils s'appelloit Dauid Riz. Son pere fut le premier de sa race, qui faisoit professlOn d'enseigner la musique aux petits enfans.
112. Ibidem, II, p. 231. 113. Ibidem, II, p. 217. 114. Ibidem, II, p. 187.

60

LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

vanité, ne viuoit que de caressesj & d'aplaudissemens,& pensoit demeurer solide sur
le branle de la rouë de fortune. Mais le Roy preoccupé CIeialousie, qui ne pouuoit souffrir la durée du mignon de sa femme, sans faire tort à sa reputation, & rabaisser sa puissance absoluë, se resolut a sa ruine115.»

Dauid ne pouuant esperer aucune faueur de la fortune, soubs vn tel climat, pressé de l'indigence, il fut contraint de seruir de valet, à la suitte d'vn Ambassadeur que son Altesse enuoyoit en Escosse. Ce fut en ceste contree qu'il se fit paroistre proâigieux en son bon-heur. Sa belle voix le mit au nombre des musiciens de la Reyne, & l'esleua des cabanes, au Palais, il fit tant par ses flatteries, qu'il gaigna l'oreille de la Reyne, laquelle fut passionnement amoureuse de luy. De Musicien il deuint en despit du Roy le plus grand Seigneur de la Cour. Ce brauache morguoit les Princ.es, se repaissoit de

Tous les éléments sont ici réunis dans ce véritable épouvantail sociopolitique. Première tare rédhibitoire est l'absence d'origines recommandables, puisqu'il est précisé que le père fut le premier de sa race. Nous sommes loin du temps où Voltaire osait faire observer à Rohan-Chabot qu'il commençait son nom alors que lui finissait le sien et un tel détail inscrivait a priori les bornes admissibles à l'ambition du jeune musicien. Les motivations qui lui sont prêtées confirment son statut ignoble, puisqu'il s'entête à «faire fortune» en dépit de sa condition (<< pressée d'indigence »). C'est précisément la mention répétée (trois occurrences) de la fortune qui donne la mesure de l'effronterie - c'est-à-dire l'hubris- du personnage et qui fait qualifier l'épisode à la fois de «prodige» et «d'étrange aventure ». Les moyens «d'ascension sociale» empruntés relèvent de la même manière des lieux communs de la « mignardise» qui comprennent la flatterie, la vanité, les caresses, les applaudissements et, plus grave, l'amour. C'est ce dernier trait qui constitue l'aspect le plus scandaleux, car le drôle accède au faîte des faveurs grâce à l'appui de la reine et contre le gré du roi. Les fruits de cette faveur représentent un double camouflet à l'ordre social, puisque de musicien il devient sans étape transitionnelle le plus grand seigneur de la Cour et, surtout, qu'il méprise l'aristocratie légitime. Bien entendu, un tel degré d'entropie sociale ne peut
resister aux reflux de l'inconstance. Par un juste retour des choses autrement dit une révolution de la roue de la fortune - son chant de sirène se transforme en chant

-

de cygne lorsque le roi s'aperçoit que sa présence porte atteinte à sa «puissance absolue ». Enfin, l'insistance sur sa qualité d'Italien achève de transposer le récit en allégorie de la fortune et de la fin tragique de Concini, et ce d'autant que l'assassin de Riz, Du Glas (George Douglas) est assimilé explicitement au Cavalier victorieux qui n'est autre que Vitry. L'épisode tragique s'inscrit plus largement dans le climat de psychose qui régnait à cette époque où l'autorité véritable ainsi que les privilèges légitimes paraissaient obscurcis par l'influence néfaste du favori parvenu. Apporter du soulagement à cette angoisse du favori supposait la retranscription de quantité d'exemples analogues où l'élévation extraordinaire est immanquablement suivie de la chute brutale. Afin d'accuser la symétrie fatale, Boitel attribue le plus souvent au bonheur indu et au malheur encouru (ou selon l'opposition racinienne
«

l'excès d'honneur»

et « l'indignité

») une source commune.

En témoigne

l'histoire

de Hibrahim Bassa, qui allait connaître sous l'impulsion de Michel Baudier, puis de Madeleine de Scudéry, une fortune littéraire incomparable 116.

115. Ibidem,

II, p. 154.

116. M. Baudier, Inventaire d'Histoire généralle des Turcs, Paris, S. Chappel, 1617. (Cf. section lui concernant, deuxième partie) M. de Scudéry, Ibrahim ou l'illustre Bassa,Paris, 1641.

61

HISTOIRE

TRAGIQUE

«La faveur d'Hibrahim Bassa premier mignon de Soliman luy fit perdre la cognoissance de soy mesme. Il abuse des biens faits du Prince, & s'emancippe d'vne familiarité odieuse & suspecte. Une fois il s'estoit reco~neu, inspiré d'vn bon Genie, & preuoyant le malheur qui le suiuoit, il fit ceste pnere à son maistre; Qu'illuy pleust estre plus avare de sa faveur, & de cesser à lui faire du bien, crainte d'estre eslevé trop l:1aut,il ne vint à luy ietter vn oeil de travers, & le tirer par la robbe pour le precipiter du faiste de la Fortune en bas, on dit que Soliman fut esmeu par ceste supplication à luy J?rolonger la durée de son bonheur mesme, il en fin un serment invlOlable. Toutefois ne pouvant souffrir l'excez de ses ambitions! la crainte & le

mescontentement de tout un peuple luy firent revoquer sa promessel 7.» L'élément déclencheur du processus tragique est la méconnaissance de soi, ce qui revient à un refus de reconnaître les limites assignées à sa condition. Cette dénégation se traduit par un excès de bonhomie incompatible avec le rang occupé. Tout l'intérêt cependant de ce schéma classique réside dans la lucidité de Hibrahim qui, au contraire des phases d'anagnorisis, intervient à la veille de sa décadence. Il devient en quelque sorte la Cassandre de sa propre ruine. Dans sa plaidoirie auprès de Soliman, il introduit une stipulation nouvelle dans le drame du favori. Au thème icarien de l'excès d'ambition s'ajoute celui des dangers intrinsèques de tout rapprochement exorbitant avec le pouvoir. La vérification de ces dangers s'effectue en l'occurrence à travers la thématique de la «pression» de l'opinion publique que Soliman doit satisfaire en sacrifiant son protégé. Du coup, la tragédie s'articule une fois de plus autour de l'opposition fondamentale de l'intérêt particulier et collectif. Fils ingrats Une des formes les plus répandues que revêt le dérèglement social est la désobéissance vis-à-vis des supérieurs hiérarchiques. Ce thème, particulièrement manifeste dans le troisième volume, paraît inspiré de l'expérience acquise au cours des campagnes militaires. Apparentée en général aux thématiques de la révolte, l'insubordination dans le contexte plus stricte des devoirs inhérents à la condition martiale prend l'aspect d'une entorse faite aux lois hiérarchiques instaurées par la nature. L'exemple de la fin tragique du gouverneur de Castille, puni par le duc de Savoie pour avoir rendu à composition la place de Castillon, appartient à une longue séries de paraboles sur la discipline militaire.
«

Il fit prendre Carenna & pour vn exemple memorable de ceux qui ne font pas leur

deuoir, & qui se rendent plustost dignes de p,0rter la coeHe du Prestre d'Hercules en l'Isle de C8s que de faire profession de la ffillice, il le fit condamner à estre pendu & estranglé, ce qui fut executél18. »

Cet exemple « mémorable» d'un officier manquant à son devoir est complété ailleurs par l'introduction du paramètre inverse consistant à outrepasser son mandat par excès de zèle. Car, en effet, « c'est un vice de faire plus que son devoir119». Dans les deux cas, l'insoumission s'assimile curieusement chez Boitel à une indocilité du fils vis-à-vis du père. L'indiscipline filiale constitue en fait un des schémas transgressionnels privilégiés. Le comportement irrespectueux envers la figure paternelle paraît à ce point emblématique de l'entropie sociale qu'il se désigne par des syntagmes exclusifs. Au

premier rang de ceux-ci,le terme « dénaturé » révèle le caractère de ce péché contre le
117. Le Théâtre Tragique, n, p. 124. 118. Ibidem, ill, p. 71. 119. Ibidem, ill, p. 76.

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LE THÉÂTRE

TRAGIQUE

père. Il s'agit d'un attentat contre l'ordre naturel qui, par extension syncrétique, concerne les rapports hiérarchiques reliant le sujet et le roi, l'habitant et la « patrie », le soldat et l'officier, le roturier et le patricien. Ce n'est pas le lieu de revenir ici sur un thème souvent étudié, en particulier pour le XVIIIe siècle120.En revanche, le modèle du drame familial peut éclairer davantage les visées morales' de l'histoire tragique. Voici le récit glané chez Philippe de Commynes, d'Adolphe, duc de Gueldres, qui met en scène un fils particulièrement ingrat. En maltraitant son père, il

viole non seulement les « loix de Dieu» mais il « espouuente la posterité par ses
crimes ». L'explication de Boitel nous renseigne sur les attentes relatives au comportement filial et sur ce qui était considéré comme susceptible d'altérer dangereusement celui-ci.
«

Le desir de regner luy maitrise le sentement de la raison pour venir a bout de se

pretention, cet Antipatride captiue son pauure pere tout blanc de vieillesse, le surprend vn soir comme il se couchait, l'emmene plus rigoureusement qu'vn barbare...Ce mauuais enfant traisne son vieux bon homme de pere, luy faict faire cinq lieuës d'allemaigne à pied, sans souliers, sans chausses, durant la nuict, & par vn temps bien froid. Il l'enferme dans vn cachot, ou la clarté du iour n'entroit que par vne

petite lucarnel2l.» L'ambition politique démesurée que nous avons souvent vu à l'œuvre modifie ici dans un sens tragique aigu les rapports entre le père et le fils. Or, selon la théorie de Boitel, une hiérarchie d'affection existerait permettant de mesurer l'attachement respectif entre le père et le fils. Cette hiérarchie respecte l'ordre chronologique fondé

sur une axiomatique tirée de la science physique de l'époque,

«

l'affection descend

plustost qu'elle ne monte. C'est sa nature infaillible122». Pour illustrer la théorie, Boitel raconte l'histoire d'un père et fils obligés de choisir qui serait le bourreau de l'autre. Leur calvaire commence déjà sous le signe du parricide, car ils sont accusés de « crime capital pour avoir porté les armes contre leur Prince [le comte de Flandres] ». Une fois prisonniers de ce dernier, c'est encore une action de justice souveraine qui

entraîne la « dénaturalisation » des comportements. Le comte de Flandres décide de
tenter une expérience sous forme de marché tragique proposé aux deux détenus.
«

[H]omme iudicieux & desireux de paruenir à la cognoissancede quelque moralité,

[il] promit de sauuer la vie à celuy qui coupperoit la teste à l'autre. C'est-à-dire que le pere coupast la teste a son enfant, ou l'enfant la teste de son pere ». Après de longs débats entre le père et le fils qui offrent à Boitel maints prétextes à des développements pathétiques, il est décidé que le fils survivrait, ce qui conduit à la

déduction suivante: « Le Comte de Flandres recogneut que l'affection de l'enfant
n'estoit point reciproque à celle du pere ». En extrapolant, l'auteur aboutit à un principe général- sorte de querelle des Anciens et des Modernes à l'échelle familiale - qui place la mort du père au centre du processus tragique. Le topos du parricide intervient à tous les stades dramatiques, tant comme exemple de crime Qorsqu'un gentilhomme de Verona Mitrius meurt de faim par l'ingratitude de ses

120. M. Daumas, Le Syndrome des Grieux. La relation père/fils au XVIIf siècle, Paris, Seuil, 1990, 214 p. Tout récemment les travaux de 1. Hunt s'attachent au «roman familial» que constituerait la Révolution française. 121. Le Théâtre Tragique, il, p. 211. 122.Ibidem, il, p. 213.

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HISTOIRE

TRAGIQUE

enfants123) que comme châtiment ~orsque Sigismondo Malatesta est poignardé par son fils qui refuse de se laisser violer 124.) Il existe, inversement, des récits de pères responsables de la mort de leurs enfants. Mais ces histoires n'entra1nent pas le même type de discours moral. En général cellesci accusent la fatalité. Elles sont parfois l'occasion d'établir une leçon morale indépendante. L'histoire des deux fils de Guillaume Seton tenus en otage, puis exécutés par le roi d'Angleterre, sert surtout à souligner la maxime politique et morale fondée sur la distinction entre le public et le privé et qui indique une échelle de priorités faisant passer les valeurs personnelles après les intérêts politiques. En effet, sommé de se rendre sous peine d'assister à la mort de ses deux enfants, il choisit de rester campé sur ses positions, quitte à accepter les conséquentes les plus funestes.
«

Cet ignomnieuse supplice esbranle la resolution d'vn pere, qui ne pouuoit souffrir le

desastre de ses enfans; il balance entre les deux extremitez. Ses enfans qu'on allait pendre, & vn si san~lant spectacle l'esmeut à la pitié, mais d'autre costé la ruine de sa patrie le rend insensIble à la misericorde. Son esprit faisait vn naufrage dans vne mere a'apprehensions & de craintes legitimes. Mais la fermeté de sa femme le retira de ceste peine. Car comme elle recogneut que le deuoir paternelle gaignoit, elle luy remonstra en ces termes, Quoy! Cheualier Seton, n'auez vous plus de fidelité ; este vous ennemy de vostre Royen ses infortunes, ne vous ressentez vous pas de la renommé de vos premieres actions, qui fait luire nostre famille parmy les gens d'honeur : non, non, non Mary arrachez ceste tristesse de vostre arne, & grauez ceste maxime dans vostre entendement, Que le bien public doit estre preferé au particulier125. »

Il ressort de ce terrible dilemme que si l'intérêt collectif triomphe du «bien particulier », en l'occurrence synonyme du «devoir paternel », c'est grâce à l'influence féminine qui constitue l'autre grand pôle des représentations sociales.
Belles amazones

Le «foible sexe» occupe une place centrale dans le dispositif tragique. Tout comme les stéréotypes filiaux, l'image de la femme fpnctionne chez Boitel comme un indicateur de déséquilibre social à l'origine du processus dramatique. Sans prétendre contribuer à une histoire des femmes au XVIIe siècle en plein essor126,nous tenterons d'identifier la manière dont les représentations féminines s'intègrent au discours tragique. Il est assigné le plus souvent à la figure féminine un rôle d'objet catalyseur de l'événement tragique. La femme devient dans ce schéma le «principe» de développements dramatiques dont chacun des effets lui est directement attribuable, sans qu'aucun ne rejaillisse pourtant sur son destin personnel. Soit celle par qui arrive les malheur des autres. Le récit du duel La Châtaigneraie-Jarnac véhicule ainsi le topos de la «damoiselle offensée» à l'origine du drame127.Presque tous les échanges de cartels ont des motifs analogues. Une des variantes du « prétexte tragique» inscrit la femme au rang des victimes de leurs propres desseins macabres. Au cours du récit de
123. Ibidem, 124. Ibidem, particulihement 125. Ibidem, II, p. 240. II, p. 229. A l'exemple de ces deux l'historiographie italienne. II, p. 246. derniers récits, on voit que ce théme universel intéresse

126. Sur le probléme spécifique de la représentation féminine dans la littérature et l'historio~raphie au XVIIe siécle, on pourra consulter l'article éclairant de G. Verdier, «Masculin/Féminin: la réecnture de l'histoire dans la nouvelle historique », dans La Naissance du roman en France, Colloque international tenu à l'université de Toronto, mars, 1988, Papers on French Seventeenth-Century Literature, Seattle, Paris, 1990, pp. 39-54. 127. Le Théâtre Tragique, ill, p. 27. 64