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Damas des Ottomans à nos jours

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336 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 122
EAN13 : 9782296285262
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DAMAS des Ottomans à nos jours

Collection «Comprendre le Moyen-Orient»

De la Méditerranée orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergence de prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines des conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats: vu de l'Occident, il paraît beaucoup plus «compliqué» que jamais, au point que beaucoup renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la secouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.

Jean-Paul Chagnollaud

1994 ISBN: 2-7384-2308-6

@ L'Harmattan,

Gérard

DEGEORGE

DAMAS des Ottomans à nos jours

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Comprendre le Moyen-Orient Dirigée par lean-Paul Chagnollaud Dernières parutions:
NAHA VANDI Firouzeh, Aux sources de la révolution iranienne, étude sociopolitique, 1988. SEGUIN Jacques, Le Liban-Sud, espace périphérique, espace convoité, 1989. ISHOW Habib, Le Koweit. Evolution politique, économique et sociale, 1989. BENSIMON Doris, Les Juifs de France et leurs relations avec Israël (19451980), 1989. PICAUDOU Nadine, Le mouvement national palestinien. Genèse et structures, 1982. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, et GRESH Alain, L'Europe et le conflit israélopalestinien. Débat à trois voix, 1989. GRAZ Liesl, Le Golfe des turbulences, 1989. NAAOUSH Sabah, Dettes extérieures des pays arabes, 1989. SCHULMANN Fernande, Les enfants du Juif errant, 1990. WEBER Edgar, Imaginaire arabe et contes érotiques, 1990. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Intifada, vers la paix ou vers la guerre? 1990. EL EZZI Ghassan, L'1nva,~ion israélienne du Liban, 1990. HEUZE Gérard, Iran, au fil des jours, 1990. BOKOV A Lenka, La confrontation franco-syrienne à l'époque du mandat, 1925"1927, 1990. GIARDINA Andrea, LIVERANI Mario, AMOREm Biancamaria Scarcia, La Palestine, histoire d'une terre, 1990. JACQUEMET Iolanda et Stéphane, L'olivier et le bulldozer; le paysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1991. BESSON Yves, Identités et conflits au Proche-Orient, 1991. FERJANI Mohammed-Chérif, Islamisme, laïcité et droits de l'honvne, 1991. MAHDI Falih, Fondements et mécanisll1e.~de l'Etat en islam: l'Irak, 1991. BLANC Paul, Le Liban entre la guerre et l'oubli, 1992. MENASSA Bechara, Salut Jérusal~m, 1992. JEANDET Noël, Un golfe pour trois rêves, 1992. GOURAUD Philippe, Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie, 19191923, 1993. PICARD Elizabeth, ed., La nouvelle dynamique au Moyen-Orient, Les relations entre l'Orient arabe et la Turquie, 1993. REGNIER Philippe, Ismayl Urbain, Voyage d'Orient suivi de Poèmes de Ménilmontantetd'Egypte, 1993. CHESNOT Christian, La bataille de l'eau au Proche-Orient, 1993.

A voir affaire aux nations sans les connaître, sans les comprendre, c'est bon pour des conquérants,. moins bon pour des alliés et même pour des protecteurs ,. et rien n'est plus détestable et plus insensé pour des civilisateurs, ce que nous avons la prétention d'être. Arthur de Gobineau Les religions et les philosophies dans l'Asie Centrale, Paris, G. Grès et Cie, 1928, p.2.

Le petit-bourgeois est un homme impuissant à imaginer l'Autre. Si l'autre se présente à sa vue, le petit-bourgeois s'aveugle, l'ignore et le nie, ou bien il le transforme en lui-même. Roland Barthes Mythologies, Paris, Seuil, 1957, p.239.

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INTRODUCTION

En dépit d'une multitude de légendes faisant remonter son origine à des personnages aussi fumeux qu'Abraham, Gog ou Noé, tout laisse penser que Damas bourgeonna autour d'un village néolithique(l). Ce fut au pied d'un des contreforts orientaux de l'Anti-Liban, en bordure du désert, sur la rive droite d'une petite rivière, le Barada. Mentionnée au troisième millénaire dans les textes cunéiformes d'Ebla(2), au XVe siècle dans les inscriptions de Tuthmosis III gravées sur les parois du temple d'Amon à Karnak, au XIVe siècle dans des inscriptions d'Aménophis III et dans la correspondance d'el-Amarna, Damas ne fit véritablement son entrée dans l'histoire qu'au Xe siècle, lorsque, si l'on en croit 2 Samuel 8,5, siège d'une principauté araméenne, elle fut occupée par David, roi d'Israël. Au siècle suivant, devenue l'un des principaux États de Syrie, elle fut assiégée à deux reprises par le monarque assyrien Salmanazar III. Et c'est dans les textes relatifs à ce conflit qu'apparaissent, pour la première fois, deux des éléments majeurs de sa matérialité urbaine: ses remparts et surtout ses jardins,(3) préfiguration de cette célèbre couronne de verdure, la Ghuta, qui allait bientôt en faire en même temps que l'oasis la plus célèbre de tout l'Orient, l'image même du paradis. Vers cette époque, le rédacteur de la Genèse qui est loin d'être toujours, beaucoup s'en faut, parole d'Évangile probablement soucieux de lui conférer ainsi noblesse et ancienneté, en fit la patrie d'Eliézer, le serviteur chéri d'Abraham.(4) Au VIlle siècle, alors qu'elle était au faîte de sa puissance, elle fut occupée deux fois par les Assyriens: une première fois vers 796 par Hadad-Ninari III qui vint luimême prendre possession dans le palais royal d'un tribut considérable dont la richesse est un éloquent témoignage de sa prospérité,(5) une seconde fois en 732 par Téglat-Pileser III qui, réduisant de beaucoup ses possessions territoriales, mit un terme définitif à son indépendance politique et la transforma en petite province assyrienne. Si l'oracle du prophète contemporain Isaïe annonçant RU'«elle cesserait d'être une ville

et ne serait plus qu'un tas de ruines(6 » apparaît excessif, il faudra
néanmoins attendre quatorze siècles pour que la grande métropole

Il

araméenne redevienne, avec l'arrivée des Arabes musulmans, la capitale d'un État indépendant. Aux époques néobabylonienne et perse, elle passait encore, selon le géographe grec Strabon, et malgré Isaïe, pour «la plus illustre cité» de l'Asie antérieure. (7) Sous la dynastie des Séleucides, éclipsée par Antioche, la grande cité fondée par Séleucos Nicator sur le cours inférieur de l'Oronte, elle devint momentanément siège du pouvoir d'Antiochos IX vers l'an 111. C'est probablement à cette époque qu'une colonie gréco-macédonienne vint s'établir à l'est de la vieille cité araméenne, dans de nouveaux quartiers à rues orthogonales et rectilignes. A l'époque romaine, elle fit l'objet de nombreux embellissements monumentaux et, grâce aux éléments subsistants, une part importante de sa topographie nous est pour la première fois connue avec une relative précision. L'ancien temple du dieu araméen Hadad assimilé désormais à Jupiter et dont la Bible avait déjà fait connaître l'importance(8) fut entièrement reconstruit, devenant ainsi l'un des édifices religieux les plus vastes de tout l'Orient; un nouveau rempart et de nouvelles portes furent aménagés; une large voie à portique, la Via Recta, immortalisée par les Actes des Apôtres et la geste de saint Paul, traversa la ville d'est en ouest, tandis qu'un nouveau canal, le nahr Qanawat, passant sous les murailles, fit pénétrer les eaux du Barada à l'intérieur de la cité. En l'absence de fouilles en profondeur, les vestiges de cette époque - fragments du temple, porte orientale, maçonnerie des remparts, etc. - sont les plus anciens témoins matériels connus à ce jour. Si la Damas romaine eut un rôle politique insignifiant, si elle fut loin de rivaliser en importance avec des mégalopoles comme Antioche, Palmyre, Alexandrie, elle fut le théâtre, comme par une sorte de compensation du destin, d'un des événements majeurs de l'histoire universelle, de la conversion la plus retentissante de l'histoire des religions: c'est aux abords de ses jardins que, trois ans à peine après la mort du Christ, dans un éblouissement céleste qui le jeta à bas de son cheval, Saül de Tarse, le tortionnaire de Jéhovah, se mua en illuminé du Christ. Dès lors, un verbe tumultueux allait bouleverser le monde, clamant partout haut et fort que la nouvelle alliance ne résidait plus dans l'ablation du prépuce mais dans la purification du coeur. En même temps qu'elle s'agrandit et s'embellit, Damas prit une place plus substantielle dans la littérature du temps. Pline l'évoque dans son Histoire naturelle pour vanter la blancheur de son albâtre,(9) Martial dans ses épigrammes pour chanter l'excellence de ses pruneaux,(lO) saint Paul dans ses épîtres pour narrer sa fuite dans un panier,<11) l'empereur Julien dans ses lettres pour célébrer la vastitude de son temple,(12) Flavius Josèphe dans ses Antiquités Judaïques pour la dire, on ne sait pourquoi, fondée par Us, fils d'Aram et petit-fils de Sem.(13) Une origine à l'évidence des plus vénérables souvent reprise à peu de choses près par la 12

tradition musulmane guère plus exigeante que Flavius Josèphe sur la fiabilité de ses sources. Ainsi, Ibn Rusteh, un auteur du Xe siècle natif d'Ispahan mais qui prétend s'y connaftre et ne pas parler par «ouï-dire» affirmera sans barguigner que les premiers remparts construits après le déluge furent ceux de Harran, de Babil, puis de Damas.(14) Ce qui n'est certainement pas peu dire, même si personne ne sait vraiment quand se produisit cette grosse averse que les livres saints appelèrent le déluge. En tout cas, cet acharnement à situer son origine évidemment hors de portée de l'investigation historique avant l'archéologie moderne - à une époque toujours plus reculée - on ira même jusqu'à y situer, les jardins et les canaux aidant, le paradis terrestre - trahit tout à la fois une antiquité certaine et la place éminente qu'elle ne cessa d'occuper dans l'imaginaire des Orientaux. A l'époque byzantine, alors que les évêques réunis en de nombreux conciles s'efforçaient d'expliciter, selon la manière théologique, les dogmes inintelligibles au commun des mortels relatifs à la véritable nature du Christ, le pouvoir temporel cherchait vainement dans une uniformité religieuse imposée par la force le ciment d'unité qui lui faisait défaut face à l'empire des Sassanides. Ouvertement acquise à l' «hérésie» monophysite condamnée par le concile de Chalcédoine en octobre 451, désireuse en outre de se soustraire à l'oppression théologique et fiscale de Constantinople, la Syrie fut l'objet d'une abominable persécution, désaveu cruel de la parole du Christ, qui préfigura à bien des égards les pires heures de l'Inquisition. Des bûchers s'allumèrent partout, desquels, selon les termes même de l'historien ecclésiastique Jean d'Asie: «J'odeur des chairs consumées des martyrs, s'élevant dans les airs, parvenait tristement aux narines des. fidèles».(15) Des bourreaux en soutane, comme le patriarche Éphrem d'Antioche surnommé «le tortionnaire des fidèles», mettaient une ardeur tout ecclésiastique à la besogne: de pauvres hères qui croyaient avec d'autant plus d'opiniâtreté qu'ils n'entendaient rien aux deux natures, aux hypostases et aux consubstantialités, traqués jusque dans leurs ultimes retraites, étaient forcés à l'abjuration, chassés au désert ou mis à mort dans des tourments d'une cruauté inouïe que Jean d'Asie dit «trop im~udiques (sic) et abominables pour pouvoir les ) mentionner».(l Si la persécution d'abord dirigée contre les «hérétiques» n'épargnait ni les juifs, ni les samaritains, ni les manichéens, les plus durement atteints furent évidemment les derniers représentants du paganisme, véritables parias qui, selon le code de Justinien, soulevaient «la juste colère de Dieu».(17) Des entreprises de conversion forcée furent organisées partout et, sous Justinien, le fameux Jean d'Asie se vanta d'avoir gagné au christianisme, près de soixante-dix mille infidèles «par les moyens les plus énergiques».(18) Après l'échec du monothélisme, une idéologie bâtarde qui, dans une formulation des plus alambiquées, tentait de concilier les extrêmes, les persécutions redoublèrent d'horreur et, dans

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tout l'empire, il fut ordonné que «l'on devait couper le nez et les oreilles et piller la maison de quiconque n'adhérait pas au synode de Chalcédoine».(19) On comprendra sans peine, dans ces conditions, comment le nouveau monothéisme récemment éclos dans les déserts d'Arabie, et qui, plaçant la tolérance au fondement même de sa doctrine, ne prétendait à rien qu'à sortir le christianisme des ornières dans lesquelles il s'était fourvoyé, allait bientôt, en quelques foudroyantes chevauchées, si facilement s'imposer. Dans sa chronique rédigée à la fin du XIIe siècle, Michelle Syrien, patriarche jacobite d'Antioche, dissipe à cet égard toute ambiguïté: «C'est pourquoi le dieu des vengeances, écritil, (...) voyant la méchanceté des Romains qui, partout où ils dominaient, pillaient cruellement nos églises et nos monastères et nous condamnaient sans pitié, amena de la région du sud les fils d'Ismaël [les Arabes musulmans], pour nous délivrer par eux des mains des Romains (...) et ce ne fut pas un léger avantage pour nous d'être délivrés de leur cruauté, de leur méchanceté, de leur colère, de leur zèle vis-à-vis de nous et de nous trouver en repos».(20) Lorsqu'en 635, après un siège de six mois, le général Ipusulman Khalid b. al-Walid pénétra dans Damas, qui fut ainsi rattachée au jeune califat de Médine, une nouvelle page de son histoire était tournée: le millénaire de domination «occidentale» ouvert en 332 avo J.-C. par la conquête d'Alexandre prenait fin, une nouvelle langue, l'arabe, proche de l'araméen, l'idiome ancestral des populations syriennes, et une nouvelle religion, l'islam, allaient dès lors progressivement s'imposer. En 660, Mu'awiya, son habile gouverneur et ancien secrétaire du prophète, ayant remporté la victoire sur ses compétiteurs, y fit transférer le siège du califat. Elle retrouvait ainsi pour la première fois depuis 732 avo J.-C., son rôle de capitale que lui avait ravi la conquête assyrienne. Aux mains de la nouvelle dynastie des Umayyades dont les califes, sectatei.1rs de Dionysos et d'Érato tout autant que de Muhammad, furent d'éminents hommes d'État, elle allait connaître durant près d'un siècle le millénium de son histoire. Centre politique du plus grand empire encore jamais constitué, son pouvoir s'étendait de l'Indus aux frontières méridionales de la Gaule et de l'océan Indien à la Caspienne; maîtresse de toutes les routes du commerce, celle de l'Afrique, de la Méditerranée, de la soie, et surtout de celle de l'Inde si justement qualifiée d'«aorte de l'univers», (21) elle faisait alors figure d'entrepôt planétaire et de véritable Mecque du commerce mondial; sa vie intellectuelle et culturelle embrassait tous les domaines de l'art et de la pensée; sa vie religieuse rayonnait comme un phare jusqu'aux plus lointaines extrémités du dar al~islam. Siège d'une cour califale brillante où, excepté sous le court règne du pieux 'Umar b. 'abd al-'Aziz qui exigeait de ses proches la contenance renfrognée des dévots, le vin et la poésie coulaient à flot, où l'érotisme, sous toutes ses formes, au 14

même titre que la grammaire et la théologie, avait ses lettres de noblesse, elle s'embellit de nouvelles constructions, de gracieux palais disséminés dans les jardins et surtout d'un édifice cultuel proportionné à la grandeur de l'empire: la mosquée célèbre élevée à l'emplacement même du temple de Jupiter et à laquelle est resté attaché le nom de la dynastie. Immense vaisseau à trois «nefs» de cent trente-six mètres de long bordant le côté sud d'une vaste cour entourée de portiques cette dernière, que les auteurs musulmans tout émerveillés qualifieront tour à tour de «parangon du siècle», de «chef-d'oeuvre du temps» ou de «curiosité des âges», si elle n'est guère, par sa conception, qu'une interversion de formules antérieures romaines et byzantines, frappa les esprits par son immense parure de mosaïques à fond d'or qui fut parfois rangée parmi les merveilles du monde. Déchue de son rôle de capitale impériale en 750 au profit de Bagdad, la nouvelle métropole que les Abbassides, soucieux de s'éloigner des lieux hantés par la mémoire de leurs prédécesseurs, fondèrent sur les bords du Tigre, elle ne fut plus dès lors - et jusqu'à l'indépendance du pays en 1945 - que la capitale de la province de Syrie. Sérieusement mise à mal lors de la défaite de Marwan II, le dernier calife Umayyade, elle ne cessa néanmoins, grâce à sa situation géographique et au précieux capital symbolique qu'elle représentait, de jouer, sur tous les plans, administratif, commercial, culturel, militaire et religieux, un rôle majeur dans l'histoire de la région. Dès le dernier quart du IXe siècle, alors que le pouvoir abbasside, affaibli et menacé par le califat rival des Fatimides, se trouvait contraint de tolérer l'éclosion de dynasties locales, elle entra dans une longue période d'instabilité politique. En moins d'un siècle, elle allait changer cinq fois de maître. En 878, elle fut occupée par les troupes de l'officier turc Ahmad b. Tulun qui s'était déclaré «indépendant» en Égypte. En 905, l'autorité abbasside y fut restaurée, mais en 945, après avoir été brièvement occupée par les Hamdanides d'Alep, elle tomba aux mains de Muhammad b. Tughj, le fondateur de la dynastie des Ikhshidides. En 970, ces derniers ayant été battus près de Ramla, ce furent les Fatimides qui s'en emparèrent. S'ouvrit alors l'un des siècles les plus sombres de son histoire: échauffourées incessantes entre troupes maghrébines et milices populaires, batailles rangées entre quartiers, révoltes des gouverneurs, rivalités religieuses entre shi'ites et sunnites, insécurité des voies de communication, destruction des récoltes et des villages de la Ghuta par les bédouins toujours prompts, chaque fois que déclinait l'autorité centrale, à reprendre leurs pillages. Conséquence de cette insécurité chronique, selon un processus déjà partiellement amorcé à l'époque byzantine, sa topographie fut modifiée de fond en comble: à la faveur des reconstructions consécutives aux incendies et destructions provoqués par les désordres, l'insula gréco-romaine avec ses maisons adossées fut progressivement remplacée par une imbrication complexe 15

d'habitations au tracé irrégulier. Simultanément, aux larges chaussées orthogonales et rectilignes se substitua un réseau de rues étroites et sinueuses, mieux adaptées à la défense et terminées par des impasses fermées chaque soir par une porte. Damas prenait progressivement le visage de ce qu'il est convenu d'appeler une ville islamique. A l'unité organique de l'ancienne cité romaine se substitua une juxtaposition de quartiers plus ou moins autonomes, une véritable mosaïque de cités dans la cité, chacune pourvue, à son échelle, de toute la gamme des institutions urbaines: petites mosquées, masjid, petits suq, suwayqat, hammams, fours à pain, etc. «Les maisons étaient peu spacieuses, les ruelles peu aérées et l'espace réduit», écrivait à la fin du Xe siècle le géographe syrien alMuqaddasi. (22) Aux désordres intérieurs s'ajoutèrent les menaces extérieures. En 975, l'armée byzantine de Jean Tzimiscès, après avoir incendié Baalbek, descendit la vallée du Barada et Damas n'échappa à l'occupation qu'en versant un lourd tribut de cent mille dirham. En 1076, elle fut rattachée aux possessions saljukides par l'émir turc Atsiz b. Uvaq qui mettait ainsi un terme à plus d'un siècle de domination fatimide. Deux ans plus tard, c'est le propre frère du sultan Malik Shah, l'émir Tutush, qui venait en personne y asseoir l'autorité de la dynastie. Fin octobre 1097, venant d'Anatolie où elles avaient brûlé les villes, massacré les juifs et tout pillé sur leur passage, les armées croisées, mobilisées par la papauté afin de libérer du joug des «infidèles» cette Syrie méridionale que les dévots appellent la «Terre Sainte», mettaient le siège devant Antioche. «A Damas, cette année-là, écrit le chroniqueur damascain Ibn al-Qalanisi, des renseignements commencèrent à se succéder sur l'apparition d'armées venant de la mer de Marmara en une multitude innombrable. Comme les nouvelles à ce sujet se suivaient sans interruption, les gens {Jrirent peur en les apprenant et s'affolèrent en les entendant répandre».(23) L'émir Duqaq, fils de Tutush, qui avait alors autorité sur la ville, craignant surtout les Fatimides qui avaient repris l'offensive après avoir vainement proposé aux Francs un partage de la Syrie, ne fit rien pour s'opposer à la progression de l'envahisseur qui, favorisé en outre par la division du monde musulman en deux califats rivaux et par les luttes internes à la maison saljukide, emporta d'assaut Jérusalem le 3 juin 1098. Considérant le royaume latin de Jérusalem comme le meilleur rempart contre un retour offensif des Fatimides, les autorités de Damas devaient rester longtemps, malgré quelques escarmouches intermittentes et sans lendemain, sinon ouvertement hostiles, du moins fort réticentes à l'égard des tentatives de reconquête. Si la prise d'Edesse le 24 décembre 1144 par les forces de l'émir turc Zenki, prince de Mossul, modifia sensiblement l'équilibre des forces et laissa la chrétienté occidentale en état de choc, il appartiendra à son fils Nur aldin, tout en infligeant des coups sévères à la principauté d'Antioche, de 16

réaliser l'unité de la Syrie, préalable indispensable à toute victoire décisive contre les Francs. Le 25 avril 1154, après plusieurs tentatives infructueuses, réussissant là où son père avait échoué, Nur aI-din fit son entrée à Damas, mettant fin à cette dynastie buride qui, depuis la mort de Duqaq en 1104, s'était si souvent compromise avec l'ennemi. Malgré les deux siècles antérieurs de guerres et d'instabilité chronique, Damas offrait en 1154, comme l'atteste Idrisi dans sa Géographie achevée précisément cette année-là, l'aspect d'une ville riche et florissante: «elle est considérée comme une des villes les plus nobles de la Syrie, écrit-il. Sa situation est admirable, le climat sain et tempéré, le sol fécond, les eaux abondantes, les productions variées, les richesses immenses, les troupes nombreuses, les édifices superbes. De cette ville dépendent un territoire montueux et une vallée cultivée et fertile qu'on appelle la Ghuta (...) où sont des villages aussi considérables que des villes (...) et dont la population de chacun s'élève de mille à deux mille personnes. La majeure partie d'alGhuta se compose de vergers et de jardins traversés par des cours d'eau, en sorte que la quantité et la bonté des fruits que produit cette vallée sont incomparablement supérieures à tout ce qu'on peut imaginer, et que le pays de Damas est l'un des plus délicieux qui soient sortis de la main du Créateur». (24) Quant à ses activités commerciales et artisanales, au premier rang desquelles ses étoffes qui, selon Idrisi, «approchaient les productions les plus rares des fabriques d'Ispahan et de Nishapur»,(25) elles attestent amplement que les désordres, les guerres et le voisinage de l'ennemi franc, n'avaient en rien altéré sa richesse et sa prospérité. La Damas de l'époque de Nur aI-din est la plus ancienne dont on puisse restituer la topographie avec précision, grâce, d'une part, aux ouvrages d'historiens damascains comme Ibn al-Qalanisi ou Ibn 'Asakir, d'autre part, aux nombreux monuments qui ont été conservés. En vingt ans elle s'enrichit en effet d'une multitude d'édifices de toute nature: des madrasa, véritables institutions d'Etat destinées, par l'enseignement des sciences religieuses, à renforcer la solidarité sunnite face au shi'isme, des dar al-hadith où s'enseignait la tradition du Prophète, des khanaqa, c'està-dire des couvents dont le nombre témoigne de la vitalité du mysticisme musulman au XIIe siècle, des mashhad où était commémoré le souvenir de saints personnages, un dar al-adl où était rendue la. justice, un bimaristan, c'est-à-dire un hôpital, des hammams, des monuments funéraires, et une multitude d'édifices à vocation commerciale, des suq, des khan, et des qaysariya, ces dernières étant généralement consacrées à la fabrication et à la vente des produits de luxe: orfèvrerie, soieries, tapis, etc. La réputation dont elle jouissait à l'époque comme place de commerce international est bien attestée par le rabbin espagnol Benjamin de Tudèle qui la visita en 1173 : «La contrée de Damas, écrit-il, y attire ceux de toutes les autres contrées du monde à cause des affaires qu'on y fait». (26)
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Peu après la mort de Nur aI-din, survenue en mai 1174, Damas tomba au pouvoir de son lieutenant Saladin revenu en hâte d'Égypte où, trois ans plus tôt, à la grande satisfaction du pouvoir abbasside, il avait donné le coup de grâce au califat fatimide. L'Égypte et la Syrie désormais réunies sous une autorité unique, les jours des États Latins étaient comptés. Au lendemain de la bataille de Hattin où, le 4 juillet 1187, la fine fleur de la chevalerie franque fut anéantie tandis que le bout de bois que les dévots tenaient pour la «vraie croix» tombait aux mains des musulmans, Acre, Nazareth, Césarée, Nablus, Sayda, Beyrouth, Jubayl, Ascalon et Jérusalem furent reconquises. L'année suivante, une multitude de places fortes étaient emportées d'assaut. Si la troisième croisade, celle de Philippe Auguste et de Richard Coeur de Lion parvint à reprendre Saint-Jean-d'Acre, elle ne modifia guère le nouvel équilibre des forces et, fin 1192, après la signature de la «paix de Ramla», les possessions franques se trouvaient réduites à quelques enclaves côtières dépourvues d'arrière-pays et à quelques places fortes tenues par les Ordres militaires. Le 3 mars 1193, la mort de Saladin offrit aux États Latins un répit inespéré: ses héritiers, les Ayyubides, n'hésitant pas, au gré des circonstances, à rechercher l'alliance des Francs, allaient, pendant plus d'un demi-siècle, se déchirer son héritage en d'incessantes querelles fratricides. Damas n'en connut pas moins une des périodes les plus brillantes de son histoire. La sécurité aidant, les faubourgs, qui avaient commencé à bourgeonner sous le règne de Nur aI-din, s'agrandirent si bien que le géographe contemporain Yaqut prétend qu'ils occupaient «une surface aussi grande que celle de la cité».(28) Au pied du mont Qasiyun, le modeste établissement de Salihiya, fondé jadis par des Palestiniens qui avaient fui l'occupation franque et qui ne comportait encore au milieu du XIIe siècle que quelques maisons, devint une véritable ville étendue sur plus de mille cinq cents mètres. La citadelle dont la fondation est attribuée au Turc Atsiz fut remodelée de fond en comble, dotée des dernières innovations technologiques et prit ainsi sa place parmi les plus vastes et les plus puissantes de la Syrie musulmane. Les mosquées, les madrasa, les hammams, les turba, les khan, se multiplièrent, les suq s'agrandirent, imprimant à la ville une grande part du visage architectural qu'elle possède encore aujourd'hui. Auréolée par son action victorieuse contre les Francs, par ses jardins et ses canaux, véritable préfiguration du paradis, par la multitude d'édifices religieux et les innombrables sépultures de compagnons du Prophète, d'anciens califes umayyades, d'hommes pieux et de martyrs de la guerre sainte, par sa fonction d'ultime lieu de rassemblement des pèlerins en partance vers La Mecque, par toute une série de légendes qui la reliaient pêle-mêle à des personnages aussi divers et vénérables qu'Adam, Caïn, Abel, Noé, Abraham, Gog, Magog, Moïse, Hud, Jayrun, Salomon, David, Job, Loth, saint Jean-Baptiste, Marie, Jésus et tutti quanti, 18

Damas acquit une place éminente dans l'imaginaire musulman: «Paradis de l'Orient, écrit émerveillé le voyageur andalou Ibn Jubayr en 1184, horizon où s'en lève la beauté éclatante et magnifique, elle fut le sceau de tous les pays de l'Islam que nous avons visités, la jeune épousée parmi les cités dont nous avons soulevé le voile. Elle est parée de plantes aux fleurs embaumées et elle surgit sous la parure joyeuse de ses jardins. Elle tient dans l'ordre de la beauté une place éminente. Sur son lit de parade, elle brille des ornements les plus magnifiques (...). Elle a des parterres dont la brise langoureuse revivifie les âmes. Elle se laisse voir à ceux qui la regardent en un dévoilement étincelant (...). Les vergers font autour d'elle un cercle pareil au halo qui entoure la lune»,(29)

En décembre 1249, alors que les Mongols, déjà maîtres de tout l'Orient, menaçaient les frontières de la Syrie, les Francs de la sel'tième croisade, emmenés par le roi de France Louis IX, débarquaient en Egypte et remontaient le Nil en direction du Caire. Le 6 avril 1250, les forces ayyubides de Mu'azzam Turan Shah, un arrière-petit-neveu de Saladin, remportaient à Fariksur une victoire décisive, faisant prisonnier le roi de France et un grand nombre de ses barons. La révolte cependant grondait dans le camp musulman: un régiment de cavaliers mamluks - des mercenaires turcs enrôlés par le précédent sultan al-Salih Ayyub craignant de voir son prestige amoindri, entra en révolte ouverte et, entraîné par l'émir Baybars, massacra Turan Shah. Ainsi naquit, dans le mouvement d'humeur d'une soldatesque menacée par l'inexpérience d'un jeune prince, le régime des Mamluks qui devait perpétuer son autorité sur l'ensemble syro-égyptien jusqu'à l'arrivée des Ottomans en 1516. Après avoir battu à deux reprises dans la région de Gaza les forces ayyubides rassemblées en Syrie sous la direction d'al-Nasir Yusuf, un arrière-petitfils de Saladin, les Mamluks repoussèrent derrière l'Euphrate l'armée mongole qui, après avoir occupé Damas durant l'été 1260, avait pénétré en Galilée. L'Égypte et la Syrie de nouveau réunies, l'ancien empire de Nur aI-din reconstitué, les Mamluks allaient reprendre avec une vigueur inconnue depuis la mort de Saladin la lutte contre les Francs. Né de ce qu'on appellerait aujourd'hui un putsch, le régime mamluk fut, à n'en pas douter, un des plus singuliers de l'histoire musulmane. Qu'une poignée d' «étrangers», turcs ou circassiens pour la plupart, achetés jeunes encore comme esclaves sur les marchés du Caucase ou de l'Asie centrale et coupés de leur futurs sujets dont ils maîtriseront rarement la langue, eût réussi à dominer l'ensemble syro~égyptien durant plus de deux siècles, ne laisse pas d'étonner. Une réussite dont il faut chercher la raison dans une organisation administrative et militaire sans égale qu'ils surent maintenir, au milieu d'incessantes rivalités intestines, 19

avec une fermeté sans faille. Au sommet de l'édifice, résidant dans la citadelle du Caire, le sultan, le premier d'entre les émirs, généralement coopté par ces derniers après la mort, la destitution ou plus souvent encore l'assassinat du prédécesseur. Une singularité institutionnelle qui n'avait pas échappé à Machiavel: «Remarquons, écrit ce dernier, (...) que l'Etat du soudan [sultan] diffère de tous les autres et qu'il ne ressemble guère qu'au pontificat des chrétiens, qu'on ne peut appeler ni principauté héréditaire, ni principauté nouvelle. En effet, à la mort du prince, ce ne sont point ses enfants qui héritent et règnent après lui; mais son successeur est élu par ceux à qui appartient cette élection».(31) Simple primus inter pares, l'autorité du sultan était à ce point limitée par celle de ses pairs que, dans la correspondance adressée aux grands officiers de l'Empire, soucieux de ménager la susceptibilité ombrageuse de ceux qui avaient été autrefois ses égaux et seraient peut-être demain ses compétiteurs, il ne prenait pas le titre de sultan, bon pour en imposer à la populace, mais se nommait tout simplement «le Mamluk», c'est-à-dire (32) l'esclave. Sous ses ordres, l'armée, essentiellement formée d'une redoutable cavalerie entièrement constituée de Mamluks, propriété personnelle de leurs émirs qui les achetaient, les entretenaient et les armaient sur les revenus de leurs iqta' ou dotations foncières et au service desquels ils accomplissaient leur carrière militaire, gravissant plus ou moins vite, selon leur valeur guerrière ou toute autre qualité personnelle susceptible de les rendre inestimables aux yeux de leurs propriétaires, les échelons d'une minutieuse hiérarchie militaire. Jusqu'au jour où, devenus eux-mêmes émirs de haut grade, forts de leur armée personnelle et des ententes nouées avec d'anciens camarades de caserne, ils prétendfssent à leur tour au rang de sultan. Fondement du système, les dotations foncières, qui assuraient aux émirs leur subsistance aux dépens de ceux qui travaillaient la terre, leur étaient généralement accordées à vie ou pour une période déterminée mais, contrairement au fief occidental, ne leur conféraient ni la propriété, ni la jouissance du fonds, ni aucun pouvoir de juridiction sur les paysans exempts de tout lien de vassalité et toujours soumis en principe à la seule loi reconnue, la shari'a. Le «bureau de l'armée», le premier en importance des services administratifs, était chargé, selon un cadastre méticuleusement dressé et régulièrement mis à jour, de la gestion et de la répartition du revenu des terres. Si un tel système où chacun se sentait évidemment appelé au pouvoir suprême ne pouvait manquer d'entrafner une multitude de révolutions de palais, de rébellion, de complots et d'assassinats dont bruissent les pages des chroniqueurs, la supériorité de la cavalerie mamluke, fondement, rempart, vivier et raison d'être du régime était incontestable. Au XVe siècle, le voyageur Félix Fabri, stupéfait et choqué de la violence de leur entrafnement militaire, a cette formule sans équivoque: «on se soucie ici moins de la vie d'un 20

homme que du meurtre d'un poulet». (33) Selon Sharaf aI-din, l'historiographe de Tamerlan - et les Mongols étaient à l'évidence des experts en discipline équestre - la cavalerie mamluke était tout simplement la meilleure du monde.(34) Ce qui, pour les intéressés euxmêmes ne faisait évidemment pas l'ombre d'un doute: «les troupes destinées à faire la guerre sont toujours composées d'un nombre de cavaliers suffisant pour exterminer l'adversaire présomptueux qui a osé se compromettre», écrit sans barguigner Khalil al-Zahiri,(35) théoricien du pouvoir sultanien et véritable Machiavel des lettres mamlukes. Il n'empêche, parachevant l'oeuvre de Saladin, l'armée mamluke enleva Saint-Jean-d'Acre à ses derniers défenseurs en juin 1291 libérant ainsi la Syrie de ses ultimes vestiges d'occupation franque et repoussa à plusieurs reprises les offensives mongoles. Au coeur d'un monde musulman où tant de choses semblaient déchoir et gui percevait déjà les signes du prochain essor de l'Occident,(36) l'Etat mamluk, auréolé de ses victoires, faisait figure par sa force et sa stabilité de véritable miracle politique. A la fin du XIVe siècle, le grand Ibn Khaldun qui ne cesse à tout propos de vanter sa grandeur, sa prospérité, de donner en exemple sa vie culturelle et religieuse en fait rien de moins qu'«une merveille des temps» et «la plus belle perle dans la succession des empires»(37) tandis que Le Caire est pour lui comme «la métropole de l'univers, l'iwan de l'islam et la fontaine de la science et de (38) Il faut dire que le Tocqueville des lettres arabes ne dédaigna pas l'art». d'occuper auprès du sultan d'éminentes fonctions diplomatiques. C'est lui notamment qui fut chargé en 1400 de négocier, dans la tente même de Tamerlan, les conditions de la reddition de Damas. En outre, pour celui qui avait fait des carences du principe dynastique le leitmotiv de sa pensée politique, le régime mamluk, sans cesse vivifié par un apport de sang neuf et dans lequel l'accession au trône était le résultat d'une sorte de «sélection naturelle» par la ruse et la violence, se trouvait paré de toutes les vertus. Un tel système, où, comme l'observait déjà Machiavel, le sultan, soucieux avant tout de se maintenir au pouvoir portait une attention exclusive à l'armée, avait inévitablement pour corollaire le plus profond mépris du peuple. (39) La torture, comme le suggère Khalil al-Zahiri qui n'hésite pas à l'ériger en moyen de gouvernement, était d'un usage quotidien et n'épargnait même pas la classe prestigieuse des ulama. Cette dernière qui, en principe, était garante de la bonne application de la shari'a et se devait de faire valoir auprès du prince les intérêts des administrés, impuissante à s'opposer aux directives venues d'en haut, fut généralement un auxiliaire. docile et conciliant de la tyrannie. Les rares récalcitrants étaient soumis à des traitements d'une efficacité redoutable que n'aurait pas dédaignés Phalaris, le célèbre tyran d'Agrigente. En novembre 1504, un cadi courageux endura des tortures dont la cruauté 21

trahit bien le mépris dans lequel étaient tenus ces vénérables dépositaires de la science divine: «On lui broya les talons et les genoux, on enfonça dans ses doigts des baguettes (...), on lui arracha le bout des mamelles avec des tenailles rougies au feu et on les lui fit manger, on lui comprima les tempes avec une corde de chanvre jusqu'à lui faire sortir les yeux des orbites et à les faire tomber sur les joues».(40) Les voyageurs européens, quant à eux, observèrent à maintes reprises, dans les rues de Damas ou du Caire, les violences de toute nature que cette soldatesque grossière et inculte exerçait impunément sur les populations, sans distinction d'âge ni de sexe: «Quand les mammelucz sçavaient quelque belle femme ou fille en une maison, ils entreront en ycelle et déchasseront pères, mères, marys et parents pour mettre leurs iniques désirs à exécution (...) et n'est pas permis ou licite ès Mores soy deffendre ou rebellier mais endurer car quiconque bat ung mammelu, soit à droit, soit à tort, il perdra l'oeil et la main», écrit Jean Thénaud en 1512.(41) Dans ce genre de turpitudes, le sultan lui-même, pourtant chargé, en vertu de la sacro-sainte injonction coranique, de faire respecter le bien et de bannir le mal n'était pas en reste: «Si Nasir Muhammad, écrit Ibn Iyas, apercevait dans une maison une jolie fille, il s'y précipitait, pénétrait par la fenêtre, s'emparait de la femme, non sans avoir fait fouetter le mari à l'intérieur de son propre (42) domicile». Dans la première moitié du XIVe siècle, grâce à la sécurité procurée par le long règne de son brillant gouverneur l'émir Tinkiz, Damas fait figure de ville magnifique et d'une prospérité inouïe. Aucune autre époque, ni avant ni après, ne suscita jamais chez les voyageurs européens littéralement éblouis d'aussi ardents commentaires. En 1332, Guillaume de Boldensele en fait une «cité moult délectable, moult arrosée, moult peuplée, très belle, et très riche, abondante en marchandises et en toutes manières de vivres».(43) En 1335, après s'être étonné de la multitude de chameaux qui circulaient dans la ville, de jour comme de nuit «tous chargés de victuailles et de marchandises»,(44) Jacques de Vérone célèbre ses maisons, «belles», ses monuments, «grands, beaux et bien alignés» et ses rues «larges».(45) En 1340, le pèlerin allemand Ludolphe von Sudheim la trouve «si agréable et si riche, si noble et si belle que l'on pourrait difficilement, dit-il, trouver au monde de ville qui la surpasse (...) ; elle est remplie de toutes les délices du monde, pourvue de tous les agréments que l'art des hommes peut apporter (.u), populeuse, habitée par diverses nations, chrétiens, sarrasins et autres schismatiques (u.) ; on y trouve en quantité infinie, pièces d'orfèvrerie, argenterie, pierres précieuses, vases, fourrures, vêtements brodés d'or, soieries, lainages et toutes sortes de tissus précieux».(46) En 1400, occupée par les Mongols de Tamerlan, Damas vécut les jours les plus sinistres de son histoire: une multitude d'habitants furent 22

massacrés, la mosquée des Umayyades et les quartiers limitrophes furent la proie des flammes, hommes et femmes dépouillés de leurs biens furent emmenés en esclavage et une foule d'artisans, tisserands, dinandiers, taillandiers, orfèvres, céramistes, tailleurs de pierre, souffleurs de verre, fut déportée à Samarcande. «Ainsi, Dam~s qui avait été si prospère, si joyeuse, si brillante, si luxueuse, si magnifique, écrit Ibn Iyas, fut changée en un monceau de ruines, en débris désolés, destituée de toute sa beauté et de tout son art. D'êtres animés il n'y avait plus que des carcasses partiellement calcinées, des silhouettes défigurées par la poussière, recouvertes d'un manteau de mouches et devenues la proie et le butin des chiens».(47) Exsangue et squelettique, la vieille cité des Umayyades allait lentement penser ses plaies, mais elle ne se releva jamais du coup que lui avaient porté les Mongols. Désormais, si les voyageurs allaient encore lui trouver quelque agrément, aucun ne célébrera plus, comme l'avaient fait Boldensele, Jacques de Yérone, ou Yon Sudheim, sa splendeur et sa prospérité. Dans la dernière décennie du Xye siècle, alors que les finances publiques étaient épuisées par les campagnes incessantes menées en Syrie du nord contre les Ottomans, que les rivalités entre émirs ensanglantaient le pays et que la troupe, mal payée, était en état d'insubordination permanent, les Portugais détournaient le commerce maritime de la mer Rouge par le Cap de Bonne-Espérance, privant l'Etat mamluk de la majeure partie de ses revenus. C'est dans ces conditions dramatiques qu'allait s'ouvrir le dernier acte du conflit avec les Ottomans. Ces derniers, soucieux de prévenir l'alliance qui se préparait entre les Mamluks et les Safavides, prirent l'offensive début 1516. Au Caire, la mobilisation s'effectua tant bien que mal, épuisant les dernières ressources du royaume. La loyauté des officiers fut achetée à coups de milliers de dinars, cinq mille pour le seul général en chef, l'émir Sudun Ajami, cent dinars, la solde de quatre mois et le prix d'un chameau pour chaque Mamluk. Puis en mai 1516, l'émir Tumanbay, ayant été chargé du gouvernement par intérim, le sultan Qansuh al-Ghuri, à la tête d'une immense armée précédée de trois éléphants décorés de banderoles sortit du Caire au milieu d'une foule en liesse. Le 24 juin, suivie à quelques jours d'intervalle par les troupes de l'émir Sibay, gouverneur de Damas, l'armée mamluke prenait la route de la Syrie du nord. A Alep, le sultan fit mettre son trésor, évalué à un million de dinars, en sécurité dans la citadelle, puis, à la clarté des torches, dans le grand hippodrome, en présence de l'émir des croyants, des quatre cadis, des shaykh des principaux ordres sufi et de l'armée au grand complet, les officiers prêtèrent serment sur un exemplaire du Coran. Le 20 août, se portant audevant des forces ottomanes du sultan Sélim 1er, l'armée mamluke vint camper au nord-est de la ville, à Marj Dabiq. Cinq jours plus tard, après 23

la prière du matin, en manteau blanc, coiffé d'une petite toque, la hache sur l'épaule, Qansuh al-Ghuri disposa ses troupes en ordre de bataille. Au centre, côte à côte avec l'émir des croyants au-dessus duquel flottait la bannière noire des Abbassides, le sultan lui-même, entouré des sharif portant sur leur tête des corans enveloppés de soie jaune. A l'aile droite Sibay, à l'aile gauche Khayrbak le gouverneur d'Alep. Alors que la victoire, un moment indécise, penchait en faveur des Mamluks, Khayrbak quitta la mêlée avec toute son armée tandis que les Ottomans chargeaient avec leurs armes à feu. La confusion gagna les rangs syro-égyptiens, Sudun Ajami et Sibay furent tués, l'aile droite fut enfoncée. Le sultan, autour duquel les défections se multiplièrent aussitôt, trouva la mort sur le champ de bataille. «Son corps resta abandonné en plein champ, destiné à servir de pâture aux loups et aux bêtes féroces (...). Son pouvoir disparut aux regards comme s'il n'avait jamais existé», écrivit Ibn lyas.(48) Les débris de l'armée parmi lesquels le fils du sultan, la femme et la fille de Sibay, refluèrent sur L'Égypte, des soldats en piteux état, sans uniformes, sans chevaux, la plupart montés sur des ânes, certains tout nus, d'autre vêtus d'une tunique de bédouins, d'autres encore enveloppés d'une simple couverture.(49) Au Caire, Tumanbay fut porté au trône avec le titre d'al-Malik al-Salih, tandis que partout, encouragés par les circonstances, les Arabes des tribus s'agitaient. A Damas, l'émir Janbirdi al-Ghazali fut nommé gouverneur par un groupe d'émirs, mais persuadé que la puissance de feu des Ottomans rendait vaine toute tentative de résistance, abandonnant la ville sans gouvernement légitime, entouré de sa garde et suivi des principaux notables, il prit à son tour, le 21 septembre, le chemin du Caire. Des bandes de malandrins se jetèrent aussitôt sur les demeures abandonnées, sur les biens des commerçants européens et sur le quartier samaritain, semant le meurtre et le pillage. «En bref, écrit Ibn Iyas, la situation des contrées syriennes était atroce». (50) Bien que la citadelle fût encore aux mains de son gouverneur mamluk, 'Alibay, les désordres se prolongèrent durant six jours, jusqu'à ce que Yunus Pasha, le nouveau gouverneur ottoman, appelé par les notables et les shaykh de quartiers, fît son entrée dans la ville. Le lendemain, alors que la khutba était prononcée en son nom dans la mosquée des Umayyades, Sélim 1er arriva à la tête d'une armée
considérable
trente mille

- évaluée

hommes(5

camp. C'est là qu'il accorda audience aux quatre grands cadis, puis aux ashraf et qu'il fit mettre aux fers 'Alibay venu lui remettre les clefs de la citadelle. Le jeudi 3 octobre, entouré de nombreux soldats, il fit une brève apparition à Damas et se rendit au bain al-Hamawi où il se fit raser la barbe,<52) avant d'assister, le lendemain, dans la mosquée des Umayyades à la grande prière du vendredi au cours de laquelle le grand cadi shafifite, Ibn al-Farfur, le qualifia de «serviteur victorieux des deux 24

Rar le chroniqueur damascain Ibn Tulun à cent ) - sur le territoire d'al-Qabun où il établit son

cités saintes, La Mecque et Médine». Dans la ville, l'installation des Ottomans n'alla pas sans entraîner de sérieux désagréments: tandis que la troupe occupait de nombreuses maisons, chassant leurs occupants, sans égard, ni pour leur âge, ni pour leur rang social, jetant leurs biens par les fenêtres - Ibn Tulun fut du nombre et ses livres se retrouvèrent sur la chaussée que de nombreux lieux saints étaient transformés en étables, Sélim fit réquisitionner, pour son usage personnel, après avoir fait expulser tous les habitants des maisons avoisinantes, une belle demeure proche de la madrasa funéraire de Nur aI-din.

-

Au Caire, la population était dans les plus vives alarmes

- certains

dans les caveaux des cimetières»(53) - d'autant que mille rumeurs aux effets décuplés par l'angoisse circulaient sur les atrocités commises à Damas par la soldatesque ottomane: consommation de vin, de bière, de haschisch, violation du jeûne de ramadan, «actes déshonnêtes»(54) commis sur des jeunes gens, etc. Le lundi 15 décembre, après avoir envoyé au Caire un émissaire chargé d'«inviter» Tumanbay à se soumettre, (55) Sélim 1er sortit de Damas par bab al-Jabiya et prit le chemin de L'Égypte que le sultan mamluk s'efforçait de mettre en état de défense: les milices populaires furent mobilisées et l'on tenta de confectionner à la hâte, à l'aide de canons montés sur des chariots de bois tirés par des boeufs, une artillerie capable de rivaliser avec celle de l'adversaire. Le 23 janvier 1517, néanmoins, l'armée mamluke était battue à Raydaniya dans la banlieue du Caire. Janbirdi al-Ghazali fit défection et rejoignit le camp des vainqueurs. Pendant trois jours, aidée «des milices et des valets»,(56) l'armée ottomane mit Le Caire à feu et à sang. Les Mamluks et leurs descendants, impitoyablement pourchassés jusque dans les mosquées et les turba où ils avaient trouvé refuge, étaient décapités sur-le-champ, et leurs têtes amoncelées en pyramides ou suspendues à des cordes au sommet de longues piques. A l'issue d'ultimes combats livrés à la tête d'une poignée de fusiliers noirs et de Mamluks sultaniens, jugeant la partie désespérée, Tumanbay prit le parti de fuir en Haute-Egypte. «Le Caire subit alors l'épreuve la plus tragique de son histoire», écrit Ibn lyas.(57) Les Ottomans, la populace, les domestiques et la racaille se livrèrent à un massacre général, huit cents Mamluks furent décapités devant le souverain ottoman, (58) les incendies se multiplièrent, rien n'échappa au pillage, pas même les tombeaux, y compris celui du très vénéré imam Shafi'i. Le 2 avril, sur la rive de Gizeh, les derniers fidèles de Tumanbay «assourdis par la canonnade»(59) furent mis en déroute. Capturé peu après par un chef bédouin qui n'en avait rien à faire, le dernier sultan mamluk fut livré à Sélim qui, après l'avoir fait étrangler, fit suspendre son cadavre à bab Zuwayla <<jusqu'aumoment où il exhala une odeur fétide». (60) Ainsi finit dans cet affreux carnage le régime des Mamluks. Il avait régné deux cent cinquante-sept ans sur 25

s'enfuyaient en Haute-Égypte, d'autres «envisageaient de se cacher même

L'Égypte et la Syrie. Sélim reçut ensuite l'hommage du sharif de La Mecque et les clefs des villes saintes ce qui ne manqua pas de renforcer son prestige auprès de tous les musulmans. Enfin il dépouilla de ses revenus le prétendu descendant des Abbassides, le calife Mutawakkil qui, selon une certaine tradition, lui aurait cédé son titre, et l'expédia à Istanbul. Mi-septembre 1517, le nouveau maître de l'Orient arabe reprenait le chemin de la Syrie, emmenant avec lui, comme Tamerlan autrefois, un immense butin: objets précieux, étoffes, armes, dinanderie, chevaux, mules, chameaux, revêtements de marbre arrachés aux édifices, mille chameaux chargés d'or et d'argent et des centaines d'artisans de toute profession. (61) Plusieurs milliers de notables furent contraints de prendre le chemin d'Istanbul, les émirs, les descendants des principaux officiers, des cadis et leurs adjoints, des ulama, des hauts fonctionnaires, des négociants, des eunuques, etc.(62) «L'Égypte n'avait pas vu une catastrophe aussi lamentable, écrit Ibn Iyas, depuis l'époque de Nabuchodonosor le Babylonien qui avait ruiné et incendié le pays de telle façon qu'il avait mis quarante ans à s'en relever».(63) A Damas comme au Caire, rien pourtant ne fut profondément modifié. On sent bien, à lire Ibn Iyas, que la conquête ottomane ne fut qu'un accident de la vie locale, un accident certes effroyable, mais non pas un bouleversement profond, un événement majeur ouvrant une ère nouvelle dans l'histoire du Proche-Orient. Des Turcs succédèrent à d'autres Turcs,(64) les janissaires imberbes se substituèrent aux Mamluks qui portaient la barbe, Le Caire, désormais capitale provinciale sous l'autorité de Khayrbak, le renégat de Marj Dabiq, promu gouverneur de L'Égypte, expédiant des marchandises au lieu d'en recevoir.(65) Ceux qui se seraient pris à espérer des jours meilleurs - il yen a toujours - déchantèrent bien vite. La même violence, le même mépris de l'individu. Un jour de juillet 1517, «pour faire sortir des canons de la citadelle, écrit Ibn Iyas, des passants furent appréhendés de force, même ceux dont l'aspect extérieur mettait en évidence leur condition de magistrat ou de notaire C..), on leur mit autour du cou un câble pour hâler et ils reçurent sur l'échine de violents coups de fouet, sans qu'il soit tenu compte de leur rang social, même s'il s'agissait de hautes personnalités».(66) Voilà qui ne laissait effectivement aucun espoir. En ville, la soldatesque ottomane se montrait plus brutale et plus indisciplinée encore que les Mamluks, arrachant des demeures matériaux et ornements précieux pour les vendre à bas prix, organisant dans les casernes des orgies où la bière coulait à flots, dérobant les vêtements des passants, se saisissant des femmes et des jeunes gens imberbes afin de satisfaire sans délai ses pulsions les plus bestiales.<67)

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Notes de l'introduction

(1) Voir les rapports de fouilles effectuées par H. de Contenson dans divers sites de la Damascène et publiés dans AAAS de 1964 à 1978 et W.T. Pitard. Ancient Damascus. Winona Lake. Indiana. Eisenbrauns. 1987. pp.4-10. (2) PITARD.W.T.. op. cit.. p.24. La publication des tablettes de tell MardikhlEbla est malheureusement en suspens. (3) Les deux sièges de Salmanasar furent un échec. ce qui prouve que la ville était fortifiée. et le texte relatif au siège de 841 avo J.-C. nous apprend que Salmanasar fit couper les arbres des jardins. Cf. Briend J. et Seux M.-J.. Textes du Proche-Orient ancien et histoire d'Israël, Paris. Editions du Cerf. 1977, p.87. (4) CJen. 15.2. (5) BRIEND, J. et SEUX.M.-J.. op. cit., p.95. (6) Isaïe 17,1. (7) STRABON,Géographie. 16.20. (8) 2 Rois 5.18 et 2 Rois 16, 10-12. (9) PUNE. Histoire Naturelle. 36.61. (10) MARTIAL,Epigrammes, 5. 18. (11) 2 Cor. 11,33. (12) JULIEN.l'Empereur. Lettre à Sérapion. (13) JOSÈPHE, F.. Antiquités judaïques, 1.64. Pour la descendance d'Aram, voir CJenèse 10.23. (14) IBN RUSTEH.Les atours précieux, le Caire. 1955. p.228 (p.175 pour le «ouïdire» ). (15) JEAN d'ASIE, cité par E. Rabbath. L'Orient chrétien à la veille de l'Islam, Beyrouth. Publication de l'université libanaise. 1980. p.24. (16) JEANd'ASIE, The Third part of the Ecclesiastical History of John traduit du syriaque par R. Payne Smith. Oxford. 1860. p.8. (17) Code 1.11, 10,5. (18) RABBATH.E.. op. cit.. p.33. (19) MICHELLE SYRIEN. Chronique syriaque. trad. fro J.-B. Chabot. Paris. 18991910. t.2. p.412. (20) Ibidem. 1.2. p.412. (21) MORANDP., La route des Indes, Paris. Arléa. 1989, p.ll. (22) AL-MuQADDASI.La meilleure répartition pour la connaissance des provinces. trad. partielle de A. Miquel. Damas, 1963. p.167. (23) IBNAL-QALANISI, Damas de 1075 à 1154. Traduction d'un fragment de l'Histoire de Damas... par R. Le Tourneau. Beyrouth. 1952, p.38. 27

(24) IDRISI, Géographie, trad. fro P. A. Jaubert, Amsterdam, 1975, t.1, pp.349-350. Hormis la mosquée des Umayyades, aucun des «édifices superbes» évoqués par Idrisi ne subsistent aujourd'hui, les plus anciens édifices de Damas remontant à l'époque de Nur aldin. (25) Ibidem, t.2, p.352. (26) BENJAMIN TuDÈLE, Voyage du célèbre Benjamin de Tudèle autour du monde de commencé en l'an 1173..., La Haye, 1735, p.27. (27) On verra même, en 1240-1241, une délégation franque venir à Damas acheter des armes. Cf. L. Pouzet, Damas au VIl/XIlf! siècle. Vie et structures religieuses dans une métropole islamique, Beyrouth, 1991, p.271. (28) Cité par RIHAWIAbd al-Qadir, Damascus. Its history, development and artistic heritage, Damas, 1977, p.61. (29) IBN JUBAYR, Voyages, trad. fro M. Gaudefroy-Demombynes. Documents relatifs à l'histoire des croisades, t.6, Paris, 1953-1956, p.301. (30) Les étapes de l'avance mongole en Orient sont bien connues: en 1219 Bukhara est prise et les Mongols envahissent le Khurassan ; en 1221 ils occupent Nishapur ; dix ans plus tard, ils sont sur l'Euphrate et en 1236 à Irbil au sud du Kurdistan ; en 1238 ils remportent la victoire contre une armée califienne, en 1242 ils sont en Anatolie, en 1253 à Diyar Bakir, en 1256, à Alamut, en 1257 à Konya, en 1258 à Bagdad où le calife fut assassiné. (31) MACHIAVEL, ., Le Prince, Paris, édit. 10-18, 1965, p.65. N (32) Mamluk est effectivement un vocable arabe dérivé de la racine MaLaKa, «posséder», et signifiant littéralement: «objet de propriété». (33) Voir MASSON,R.P. J., Voyage en Egypte de Félix Fahri, 1483, Paris, 1975, t.2, p.555. (34) SHARAF AL-DIN, istoire de Timur Bec, connu sous le nom du Grand Tamerlan, H trad. fro Pétis de la Croix, Paris, 1722, t.2, p.313. (35) GAULMIER, ., La Zubda Kachf al-Mamalik de Khalil az-Zahiri, trad. inédite de J Venture de Paradis, Beyrouth, 1950, p.277. (36) Sur le sentiment de décadence, voir Ibn Khaldun, Discours sur l'histoire universelle, Paris, 1978, t.2, p.779 et 858 et t.3, pp.960, 1081, 1225. Rien n'exprime mieux le grand mouvement de bascule qui s'est opéré du Xe au XIVe siècle entre l'Orient et l'Occident que ces deux observations parallèles. Au Xe siècle, dans un monde musulman conscient de sa supériorité, Mas'udi évoque ainsi le déclin des sciences en Occident: «(...) lorsque la religion chrétienne fit son apparition chez les Rum, ce fut alors un coup fatal pour l'édifice scientifique: ses vestiges disparurent et ses chemins s'effacèrent. Tout ce que les anciens Grecs avaient mis en lumière s'évanouit et les découvertes dues au génie antique s'altérèrent». (Les Prairies d'or, trad. fro Ch. Pellat, t.2, p.278, Publication de la Société Asiatique, Paris, 1965). Au XIVe siècle, après avoir ainsi dressé un constat sévère de déclin du monde musulman: «Aujourd'hui, la chute des empires et le déclin de la civilisation ont entraîné une décadence générale» (Discours..., t.2, p.858), Ibn Khaldun observe le renouveau des sciences en Occident: «Je viens d'apprendre que les sciences philosophiques sont en grande faveur au pays de Rome et sur la rive nord voisine du pays des Francs. On m'assure qu'on les étudie de nouveau et qu'on les enseigne dans de 28

nombreux cours. Il y aurait de très nombreux traités de ces sciences. beaucoup de gens pour les connaître et d'étudiants pour les apprendre» (Discours t,3. p.l049). (37) IBN KHALDUN. e Voyage d'Occident et d'Orient. Paris. 1980. pp.193-194. L (38) IBN KHALUN.Discours t,3. p.1238. (39) MACHIAVEL.N.. op. cit.. p.65. (40) WIET. G.. Journal d'un bourgeois du Caire (suite de l'Histoire des Mamlouks circassiens d'Ibn Iyas). Paris. 1955-1960. t.2. pp.67-68. (41) THÉNAUD.J.. Le voyage d'outremer. Paris. 1874. pp. 56-57. (42) WIET. G.. op. cit.. t.1. p.440. (43) BOLDENSELE, ., feuillet 81. La relation de Boldensele, traduite en français en G 1351. figure dans le recueil de voyages publié en 1529 par Jehan de Saint Denys sous le titre: L'hystoire merveilleuse (...) du grand empereur de Tartarie, Paris, 1529. (44) VÉRONE.1. (de), «Liber peregrinationis, Fr. J. de Verona». dans Revue de l'Orient latin, t,3, 1895, p.291 (trad. fro P. Sebag). (45) Ibidem. p.291. (46) SUDHEIM,L. (de). «De itinere Terre Sancte». dans Archives de l'Orient latin. Paris. E. Leroux. 1884, t,2, p.360 (trad. fro P. Sebag). (47) WIET. G.. op. cit., t.1, p.274. (48) Ibidem, t.2, p.67 et 84. Machiavel qui est l'exact contemporain des
événements - Le Prince est publié en 1516

- et

qui se passionnait

pour

les affaires

militaires explique ainsi la victoire des Ottomans: «De nos jours, les Turcs ont vaincu (...) le soudan de Syrie. uniquement par la mousqueterie. dont le bruit inaccoutumé jeta le désordre dans leur cavalerie et assura aux Turcs la victoire». De l'art de la guerre, Paris. Garnier-Flammarion, 1991. p.170. (49) Ibidem, t,2. p.70. (50) Ibidem, t.2, pp.80-81. (51) LAOUST. H., Les gouverneurs de Damas sous les Mamlouks et les premiers Ottomans (658-/156/1260-1744). Traduction des annales d'Ibn Tulun et d'Ibn Jum'a. Damas. 1952, p.148. (52) Bain construit par 'Izz ai-din Aybak al-Hamawi (m. 1303), gouverneur de Damas de 1291 à 1295. Cf. Laoust, op. cit., pp.6-7. (53) WIET, G., op. cit.. t,2, p.123. (54) Ibidem, t,2, p.116. (55) WIET, G.. t.2. pp.117-118. La lettre adressée à Tumanbay par Sélim 1er, d'ailleurs interceptée par les Mamluks. était ainsi rédigée: «Tu es un esclave mis en vente et acheté, il ne te convient pas de commander, alors que je suis prince. fils de prince. depuis vingt générations (...). Je suis le lieutenant de Dieu sur la terre (...). Envoie-moi donc chaque année les recettes de l'Egypte (...). Si tu ne te soumets pas à mon obéissance. je pénétrerai en Egypte, je tuerai tous les Turcs qui s'y trouvent, j'éventrerai les femmes enceintes et je ferai disparaître les foetus à naître». Rien n'était changé depuis le temps des monarques assyriens. Voir les communiqués de victoire de ces derniers dans BRIEND. J. et SEUX, M.-J., op. cit. (56) Ibidem. t,2. p.139. (57) Ibidem, t.2, p.149. 29

(58) Le massacre des Mamluks par Sélim est évoqué par Fra Suriano qui se trouvait alors en Egypte. Treatise on the Holy Land, Jérusalem, 1949, p.207. (59) WIET, Go,op. cit., t.2, p.166. (60) Ibidem, t.2, p.171. (61) Ibidem, t.2, p.185. (62) Ibidem, t.2, p.218. (63) Ibidem, t.2, p.218. (64) La Syrie fut d'ailleurs, presque sans interruption, sous autorité turque depuis l'arrivée d'Ibn Tulun au IXe siècle. En outre, ce régime que l'historiographie européenne qualifie de mamluk, voyant ainsi dans le «statut social» de ses dirigeants sa caractéristique essentielle, ne fut jamais appelé autrement par les historiens et les annalistes orientaux que «le gouvernement des Turcs». (65) WIET, Go,op. cit., t.2, po21Oo (66) Ibidem, t.2, p.185. (67) Ibidem, t.2, pp.209-21O.

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REVENANT du Caire où les Mamluks avaient été définitivement battus, le sultan ottoman Sélim 1er fit son entrée à Damas le 7 octobre 1517. Au-dessus de la grande porte centrale de la mosquée des Umayyades, la bannière de soie jaune des Mamluks céda la place à l'étendard rouge des Ottomans(l). Damas entrait dans une nouvelle phase de son histoire. Rien, pourtant, ne fut vraiment changé, ni dans la vie quotidienne ni dans l'organisation administrative. Comme à l'époque précédente, la Syrie restait divisée en trois provinces, celles d'Alep, de Tripoli et de Damas, portant désormais le nom de wilaya et dirigées chacune par un wali ayant rang de vizir et titre de pasha. La plus importante, celle de Damas, s'étendait de Ma'arat al-Nu'man au nord à al-'Arish au sud. Seules les mesures d'ordre judiciaire tendant à instituer la primauté de l'école juridique hanafite, l'école officielle de l'État ottoman, provoquèrent un vif mécontentement(2). A l'égard des dhimmi, les vieilles mesures de rigueur furent remises à l'ordre du jour. Aux chrétiens, juifs et samaritains, mais aussi aux Européens de passage, il fut interdit de monter un cheval ou un âne, à Damas comme dans les faubourgs et en tout autre lieu où se trouvaient quelques musulmans. Toutes les terres ayant appartenu aux Mamluks furent incorporées au domaine sultanien. Une part en fut laissée à la paysannerie locale tenue de fournir en échange un certain pourcentage des récoltes, le reste étant distribué en concessions fiscales, ces dernières étant de trois sortes selon leur revenu annuel: le timar d'un revenu inférieur à 20.000 aspres,(3) la zi'ama d'un revenu compris entre 20.000 et 100.000 aspres, et le khass d'un revenu supérieur à 100.000 aspres, ce dernier étant réservé aux sultans et aux wali. En matière fiscale, les taxes frappèrent presque tous les produits, les récoltes, les arbres fruitiers, les herbages, le sel, les animaux, les marchandises importées et exportées, ainsi que la neige considérée comme un monopole d'État. A Damas, les taxes étaient prélevées sur le marché aux fruits, le marché aux légumes, le marché aux chevaux, les boutiques et les cafés, mais aussi sur les tribus arabes, kurdes, turcomanes et sur les dhimmi qui acquittaient la jiziya fixée à 80 aspres par foyer. Au cours d'un diwan, c'est-à-dire un conseil, réuni le Il octobre, quatre jours après son arrivée, Sélim décida de passer l'hiver à Damas et, sur la recommandation de son imam, Halim Shalabi, donna l'ordre de construire une mosquée à Salihiya, à proximité de la tombe du grand mystique andalou Muhyi aI-din b:Arabi. Il en approuva lui-même les plans, fit démolir une mosquée et un bain(4) et, désireux de voir les travaux achevés avant son départ de Damas, en confia la gestion à un administrateur ottoman à la disposition duquel il fit mettre 10.000 dinars. Il fit également construire une takiya, c'est-à-dire un couvent pour les 31

sufi, au nord de la mosquée, ainsi qu'un mausolée sur la tombe du mystique et affecta aux dépenses d'entretien et de fonctionnement de tous ces édifices les revenus de sept villages. Il songea également à faire dégager les alentours de la citadelle mais renonça au projet devant l'importance des sommes nécessaires à l'indemnisation des (5) propriétaires. A des fins purement fiscales, il fit effectuer un recensement complet de la population et ré&ertOrier l'ensemble du 6) Le vendredi 5 février domaine bâti, demeures, boutiques, khan, etc. 1518, escorté des deux cadis de l'armée, des hauts fonctionnaires, des principaux émirs et jurisconsultes, le sultan célébra la prière dans sa nouvelle mosquée où le cadi Wali aI-din b. al-Farfur prononça la khutba en son nom. Outre la construction de ces édifices, Sélim multiplia durant son séjour à Damas les attentions envers le peuple et les «religieux» : il visita les tombes des saints personnages, fit distribuer de l'argent et de la nourriture aux pauvres et assista aux cérémonies de départ du pèlerinage - retardé d'ailleurs, cette année-là, en raison de l'agitation des bédouins poussant même le zèle jusqu'à déclarer que n'eussent été ses obligations militaires, il y eût en personne participé. Le lundi 8 février 1518, Sélim quitta Damas et vint établir son camp près de Berza. C'est là, que huit jours plus tard, peu avant de partir pour Alep qu'il désirait mettre en état de défense contre les menées du Safavide Isma'il, il nomma à la tête de la wilaya de Damas l'ancien émir mamluk Janbirdi al-Ghazali avec le droit de désigner et de destituer à sa guise les fonctionnaires et lui confia la ferme des impôts de la province dont le montant avait été fixé à 230.000 dinars.(7) Janbirdi, qui s'était déjà acquis la sympathie de la population dans ses fonctions antérieures de Grand Chambellan, fit tout pour accroître encore son crédit: il se montra très assidu aux cérémonies religieuses, assura la sécurité de la route de Hijaz en réprimant l'insubordination des tribus du Hawran, assistait aux cérémonies du départ, se portait à la rencontre des pèlerins revenant de La Mecque, sut maintenir l'ordre et faire respecter la loi, fit restaurer les canaux, les madrasa, les mosquées, la mosquée des Umayyades et le Dar al-Sa'ada dont certaines colonnes avaient été utilisées pour la construction de la mosquée de Salihiya. Soucieux de se donner les moyens de son ambition, il mena ouvertement une politique hostile au parti pro-ottoman. Il fit assassiner sans barguigner plusieurs de ses adversaires, réussit, tout en menant à leur encontre une politique de fermeté, à s'attirer la confiance des bédouins et, réunissant autour de lui de nombreux Mamluks qui fuyaient le régime de terreur établi par Khayrbak en Égypte,<8) parvint à se constituer une armée forte d'environ (9) Ayant appris, douze mille hommes dont au moins cinq cents fusiliers. alors qu'il séjournait à Beyrouth, la mort de Sélim survenue en septembre 1520, Janbirdi regagna précipitamment Damas et, refusant de reconnaître

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le fils et successeur du sultan, Sulayman al-Qanuni, «le réformateur», notre Soliman le Magnifique, il entra en rébellion ouverte. Avec l'aide des zu'ar(10) des quartiers de Shaghur, al-Salihiya et Maydan al-Hasa, il mit le siège devant la citadelle, réussit à s'en emparer par la ruse le 30 octobre et en exila le gouverneur à Jérusalem. Il fit frapper monnaie à son nom, fit fermer la mosquée et la takiya construites par Sélim, fit confisquer tous les biens waqf de ces fondations, fit piller les maisons et les boutiques des Ottomans et remettre en vigueur la mode vestimentaire des Mamluks. Il fit occuper Hama, Homs et Tripoli. Après avoir en vain tenté d'entrafner Khayrbak, il nomma son troisième dawadar, Qadabirdi, gouverneur par intérim et, le 26 novembre, à la tête de son armée composée de Mamluks, de Turcomans, de Turcs et d'Arabes des tribus de la Beka'a, de la région de Nablus et de la Damascène, il prit la route d'Alep. Le 5 décembre, la grande métropole de la Syrie du nord, que le gouverneur ottoman Karaja Pasha avait fait mettre en état de défense était investie, mais quinze jours plus tard, ayant appris qu'une armée ottomane arrivait d'Anatolie et que Khayrbak marchait sur la Syrie, Janbirdi reprenait en hâte le chemin de Damas. Le 2 février il s'y faisait proclamer sultan dans la mosquée des Umayyades

avec le titre d'al-Malik aI-Ashraf. Multipliant les mesures populaires prohibition du vin, du haschisch et des taxes illégales - il enrôla en masse

les zu'ar et les habitants de la Ghuta et se prépara à l'affrontement. Le 6 février 1521, à Qabun, devant les forces ottomanes bien supérieures en nombre - 30 000 hommes dont 4 000 janissaires, appuyés par une artillerie d'environ 180 canons - il subit une défaite écrasante: «en un clin d'oeil, écrit Ibn Tulun, les troupes de Janbirdi furent mises en déroute». (11) Plusieurs de ses lieutenants et trois mille de ses hommes restèrent sur le champ de bataille. Lui-même fut fait prisonnier, son cadavre fut décapité et, pour annoncer la victoire, sa tête et un millier d'oreilles «enlevées aux corps de ses soldats»(12) furent envoyés à Istanbul. Ainsi sombra l'ultime tentative de restauration mamluke. La soldatesque ottomane se répandit alors dans Damas s'abandonnant sans frein aux turpitudes en usage dans ces sortes de circonstances: «elle n'hésitait pas, écrit Ibn Jum'a, à déshabiller les femmes et n'avait pas plus de respect pour la vertu des hommes, ni sufi, ni jurisconsulte, ni notable ne trouvait grâce devant elle». (13) Les demeures, les suq, les boutiques, les khan, tout fut pillé. Ce fut au point, dit encore Ibn Jum'a que «les gens considéraient que le désastre qui venait de s'abattre sur Damas était comparable à celui de Tamerlan, sinon aux désastres qui annoncent la résurrection».(14) Le lendemain, 7 février, Farhad Pasha, le général en chef ottoman, accompagné de l'ancien grand cadi Ibn al-Farfur qui avait réussi à gagner Alep avant la sédition de Janbirdi, fit son entrée dans la ville. L'ordre fut promptement rétabli et, quelques jours plus tard, le 33