Daniel Guérin

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Nous proposons ici une exploration de la personnalité de Daniel Guérin. Celui-ci illustre la figure d'un militant révolutionnaire en mouvement(s). Pendant plus d'un demi-siècle, il fut engagé dans de nombreuses causes. Syndicaliste et socialiste SFIO, "pivertiste" et trotskyste, antifasciste, militant de la cause homosexuelle, anticolonialiste et antiraciste, libertaire, il fut aussi un historien reconnu de la Révolution française. Dans la synthèse du marxisme et de l'anarchisme, Guérin chercha à dépasser les antagonismes politiques.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
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EAN13 : 9782336278261
Nombre de pages : 217
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DISSIDENCES

DANIEL GUÉRIN Révolutionnaire en mouvement(s)

Volume 2

L'Harmattan

Pourquoi Dissidences? Tant l'actualité sociale (grève de nov.-déc. 1995), que la mobilisation altermondialiste ou les résultats électoraux ont amené des chercheurs, jeunes le plus souvent, à considérer l'extrême gauche comme un objet d'études sérieux et légitime. Face à ce regain d'intérêt, pour pallier un manque patent, la décision a été prise de publier la collection Dissidences, conçu comme un outil collectif d'information et de recherche sur toutes les dissidences. Dissidences s'inscrit donc dans un courant visant à mieux connaître et analyser une réalité sociale et historique trop souvent ignorée. Il s'agit en quelque sorte d'une revue engagée, mais non partisane, qui essaie de maintenir un rapport distancié avec ses objets d'étude tout en maintenant une « sympathie critique », constructive à leur encontre. Dissidences souhaite rassembler le plus largement les analyses sur les mouvements révolutionnaires. Il s'agit de s'intéresser à un ensemble de luttes, d'organisations, de courants et de sensibilités, d'explorer les représentations et mémoires collectives qui permettent de défInir les contours de tels mouvements. Ainsi, la compréhension de toutes les avant-gardes, politiques, sociales ou artistiques, minoritaires ou influentes, est du ressort de notre revue. Son aire d'investigation porte principalement sur le cas français mais intègre également une dimension internationale, tant celle-ci participe historiquement de la vitalité de l'extrême gauche. Créer une dynamique, rassembler les chercheurs, leur fournir des outils de travail, les guider dans le paysage éclaté des sources, recenser et stimuler la production de travaux inédits, faire avancer la compréhension des mouvements révolutionnaires sont ainsi quelquesuns de nos objectifs. Tout cela en maintenant les échanges avec les
acteurs de ces mouvements - anciens ou nouveaux, militants ou « ex » - intéressés, au-delà de la simple analyse, par la nécessité d'un travail

de mémoire à l'heure des premiers bilans du XXe siècle et de la redéfmition des proj ets d'émancipation. Dissidences est animé par une équipe d'universitaires et chercheurs de différentes disciplines, histoire, sociologie, science politique, psychologie sociale. Ce collectif ne demande qu'à s'ouvrir davantage à d'autres approches et thématiques, ainsi qu'à toute personne motivée qui pourrait contribuer à son enrichissement scientifique. En complément, voir le site: www.dissidences.net

DISSIDENCES
Volume
DANIEL GUERIN,

2
EN MOUVEMENT(S)

REVOLUTIONNAIRE

. David BERRY Présentation.
perm.anente.

Daniel

Guérin.

La

contestation

. Robert
Guérin.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 5

SCHWARZWALD

- Un même flux vital. Les liens entre la gauche et l'homosexualité dans les autobiographies de Daniel
. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 21

. Hervé BAUDRY

- «Une amitié d'hommes»:

Daniel Guérin et Gérald

H erv é. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 43

. Julia GUSEV A La Terreur pendant la Révolution et l'interprétation de D. Guérin p. 77
. Jean DUCANGE

- Comment D. Guérin utilise l'œuvre de Kautsky sur la Révolution française dans La lutte des classes en France sous la première République, et pourquoi? p. 89
. Laurent ESQUERRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 113

- Daniel Guérin et l'Union des travailleurs communistes
libertaires. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Laurent MUHLEISEN

Daniel

Guérin

et

l'émancipation

homosexuelle

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 123

. Thierry HOHL Daniel Guérin, «pivertiste ». Un parcours dans la Gauche révolutionnaire de la SFIO (1935-1938) . . .. . .. . .. . .. . ... .. . .. . .. . .. . .. . ... ... .. . .. . ... .. . .. . .. . . .. p. 133

. Sylvain
Guérin.

BOULOUQUE

Anticolonialisme

et

anarchisme

chez

Daniel

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .p. 151

. Dave RENTON - Comprendre le fascisme. La peste brune de Daniel
Guérin.

. Daniel

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. p. 1 71

GORDON

- Daniel

Guérin et le mouvement des travailleurs immigrés en France après 1968 p. 197

REDACTION Directeurs de collection
Jean-Guillaume LANUQUE, Georges UBBIALI

Equipe de rédaction
Christian BEUVAIN - Hervé CHALTON Vincent CHAMBARLHAC Sylvain DELOUVEE Franck GAUDICHAUD David HAMELIN- Olivier NEVEUX Stéphane SALLES. MOULAIN Stéphane PAQUELIN Jean-Paul

Dissidences Dissidences.

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Présentationdu dossier Daniel Guérin (1904-1988). La contestation permanente
David BERRY,Loughborough University (Grande- Bretagne) Historien engagé, socialiste révolutionnaire (marxiste et libertaire), anticolonialiste, antifasciste, antiraciste, antimilitariste, militant de l'émancipation homosexuelle... Il n'est pas aisé de résumer en quelques mots la contribution intellectuelle et militante de Daniel Guérin au mouvement révolutionnaire, tant ont été divers ses engagements pendant plus d'un demi siècle. Un pionnier Né au début du siècle précédent-le 19 mai 1904-Daniel Guérin sera de tous les combats, jouant souvent un rôle de pionnier. Son Fascisme et grand capital de 1936, par exemple, rédigé sur le conseil de Simone Weil et d'autres amis antifascistes, inspiré par les travaux de Léon Trotsky, d'Andrès Nin et d'Ignazio Silone, sera une des premières études scientifiques du fascisme. Il reste pour beaucoup son chef-d'œuvre.l Son étude controversée de la Révolution française, La lutte de classes sous la Première République, 17931797, parue en 1946, provoquera un tollé parmi les historiens universitaires (et surtout communistes ou communisants) mais sera pour Jean-Paul Sartre «un des seuls apports enrichissants des marxistes contemporains aux études historiques ».2
1. Dernière édition: Fascisme et grand capital (Paris: Syllepse & Phénix, 1999), introduction d'Alain Bihr. 2. Dernière édition: La lutte de classes sous la Première République, 1793-1797 (Paris: Gallimard, 1968), 2 vol. Voir aussi la version abrégée: Bourgeois et bras nus, 1793-1797: La guerre sociale sous

Daniel Guérin sera aussi un anticolonialiste de la première heure, ayant compris très tôt-après des séjours au Liban, en Syrie, à Djibouti et au Vietnam en 1927-29les réalités sociales du colonialisme et l'hypocrisie de la prétendue 'mission civilisatrice' de la République française. Il jouera plus tard un rôle instigateur dans le mouvement de soutien aux nationalistes et révolutionnaires marocains et algériens. Il sera par exemple parmi les premiers signataires du « manifeste des 121 » de 1960, qui déclare sans ambages que: «La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ». 1 Quand François Mitterrand (alors Ministre de l'Intérieur) déclarera que «L'Algérie, c'est la France », Guérin lui répondra (à un meeting organisé par le Comité d'action des intellectuels à l'occasion de la poursuite de la guerre en Afrique du Nord) que « L'Algérie n'a jamais été la France ».2 A l'époque où se déclenche la guerre froide, Guérin faisait également partie de la minorité d'intellectuels de gauche qui rejetait l'hystérie belliciste provoquée par la guerre de Corée en refusant de s'allier à Moscou ou à Washington, revendiquant «le droit d'attaquer le Big Business, sans pour autant cesser d'être,

la Révolution (Paris: Les Nuits rouges, 1998). Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique (Paris: 1960), p. 34. 1. Voir «Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie» (le manifeste des 121), (6 février 1960), in Olivier Wieviorka & Christophe Prochasson (sous la dir.), La France du U siècle: documents d'histoire (Paris: Seuil, 1994), p. 497. 2. Guérin, L'Algérie n'a jamais été la France (Paris: chez l'auteur, 1956). Guérin partageait la tribune avec Aimé Césaire, Jean-Paul Sartre et Michel Leiris.

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depuis toujours, un adversaire déclaré du régime stalinien
et de la politique extérieure russe» 1 .

En 1968, Guérin sera parmi les premiers à reconnaître l'importance et la signification du mouvement de Mai, faisant publier dans le Monde du 8 mai-avec J.P. Sartre, Simone de Beauvoir, Michel Leiris et Colette Audry-une déclaration faisant appel à «tous les travailleurs et intellectuels à soutenir moralement et matériellement le mouvement de lutte engagé par les étudiants et les professeurs. » Dans les années 1960 également, Guérin fera figure de pionnier de l'émancipation homosexuelle et sera considéré dès 1968 comme « grand-père» du mouvement
gay. 2

Pour une révolution totale Guérin apparaît comme une figure donc sans doute unique de la gauche française de son époque. Mais il est important de souligner qu'il ne s'agissait pas pour Guérin d'engagements distincts, sans rapport les uns avec les autres. Pour Guérin, le but était une «révolution totale» qui viserait l'exploitation capitaliste et coloniale ainsi que l'aliénation de l'individu. Interviewé en 1969 par Le Monde, au moment de la parution de son Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey et de son Pour un marxisme libertaire, on lui a demandé si cette simultanéité d'édition représentait une coïncidence.3 Il répondait catégoriquement «Non» : «Les thèmes traités sont unitaires. La critique libertaire du régime bourgeois ne va pas sans une
1. Le Feu du sang, autobiographie politique et charnelle (Paris: Grasset & Fasquelle, 1979), p. 226. Voir Où va le peuple américain? (Paris: Julliard, 1950-51), 2 vol. 2. Voir Homosexualité et révolution (Paris: Le Vent du ch'min, 1983). 3. Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey (Paris: Belfond, 1969) ; Pour un marxisme libertaire (Paris: Laffont, 1969).

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critique des mœurs. La révolution ne peut être seulement politique. Elle doit être, en même temps, culturelle, sexuelle et transfigurer ainsi tous les visages de la vie et de la société. [...] La rébellion du printemps 68 a récusé tous les visages de l'asservissement. Si la génération de Mai a découvert Reich, c'est qu'il militait, en même temps, pour la révolution sociale et la révolution sexuelle ».1 Pierre Hahn, militant en vue du mouvement de libération homosexuelle et un des fondateurs du FHAR (Front homosexuel d'action révolutionnaire), auquel Guérin a milité aussi un temps, a écrit dans une lettre à son amI: «Plus qu'à nul autre, les homosexuels vous sont reconnaissants-et moi le premier-pour tout ce que vous avez fait en leur faveur et à une époque où le dire jetait un discrédit sur son auteur. [...] Mais ce que vous nous avez apporté de plus précieux, c'est une œuvre tout à la fois politique (dans le sens traditionnel) et sexologique : c'est La Peste brune plus Kinsey,. c'est Fourier et les textes contre le colonialisme,. c'est enfin vous-même.2 »

1.Le Monde, 15 novembre 1969. 2. «Une lettre du regretté Pierre Hahn », in Homosexualité et révolution, pp. 42-44. La Peste brune, parue la première fois en 1933 et rééditée chez Spartacus en 1996, était une première tentative d'analyse du nazisme. Guérin était le premier Français à produire une étude sérieuse des travaux de Kinsey: Kinsey et la sexualité (Paris: Julliard, 1954; EDI, 1967). Il a aussi produit et introduit une anthologie de textes de Charles Fourier: Vers la liberté en amour (Paris: Gallimard, 1975). Il a écrit plusieurs livres sur le colonialisme qui sont parus dans les années 1950, 60 et 70. Pour une bibliographie, se reporter au site, www.dissidences.net.

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[Les] voies inhabituelles [par lesquelles] un fIls de bourgeois a cherché à se confondre avec le peuple pour, finalement, vouloir se mettre au service de la Révolution 1 D'origine bourgeoise, le jeune Daniel a néanmoins hérité de sa famille-dont il se séparera plus tard pour se consacrer à la cause de la classe ouvrière et des opprimés du colonialisme-une certaine culture et certaines valeurs: dreyfusisme et antiracisme, antimilitarisme et même des tendances tolstoïennes. Très tôt il se définit volontiers comme 'marxiste révolutionnaire' à une époque où les conflits sociaux se durcissent: «Marx versus Maurras », comme il l'écrivait.2 Deux séries d'événements, deux rencontres avec la réalité sociale, vont transformer la position politique plutôt abstraite de ce jeune bourgeois étudiant à Sciences Po en un engagement concret, viscéral à la cause des opprimés. D'abord, il est envoyé travailler dans un quartier ouvrier de Paris, ce qui met fin à la ségrégation sociale dont il avait jusqu'alors souffert et qui représente donc pour lui sa première 'découverte' de la vie ouvrière, "du populo parisien" : "Je recommençais ma vie à zéro", écrira-t-il dans sa première autobiographie.3 Peu après, il commence toute une série de liaisons sexuelles et amoureuses avec de jeunes ouvriers dont la fréquentation lui ouvre « la perspective illimitée de la lutte de classes »4 : «Mon milieu d'origine m'avait enfermé entre les barrières opaques d'une ségrégation sociale et l 'homosexualité, en me familiarisant intimement avec de jeunes travailleurs, en me faisant découvrir et partager leur existence d'exploités,
1.Autobiographie de jeunesse, d'une dissidence sexuelle au socialisme

(.Paris : Belfond, 1972), p. 9. 2. Autobiographie de jeunesse, pp.126-7. 3. Autobiographie de jeunesse, p.162. 4. Homosexualité et révolution, p.13.

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m'avait fait rejoindre la classe asservie par celle d'oùje sortais. »1 Deuxième «révélation»: ses voyages dans les colonies de 1927-30, déjà mentionnés, pendant lesquels il fait la connaissance de militants nationalistes arabes et vietnamiens. De retour en France, il prend la décision de se « consacrer à la lutte pour l'abolition du scandale social et colonial », s'installant peu après à Belleville: «Je m'y plaisais. Je me suis installé dans le problème sociaL.. »2 Syndicalisme et pivertisme Ses premiers engagements ont été à la SFIO qu'il a bientôt quittée, aliéné par la mentalité petite-bourgeoise de trop de ses militants, par son électoralisme et son anticommunisme foncier. Après un passage chez les syndicalistes révolutionnaires vieille école groupée autour de Pierre Monatte et Maurice Chambelland (avec lesquels il a participé à la campagne pour la réunification du mouvement syndical), Guérin retrouvera le chemin de la SFIO en 1935 et adhère à la Gauche révolutionnaire de Marceau Pivert. Il est attiré par les tendances libertaires de Pivert, par son attitude ouverte au syndicalisme révolutionnaire, par son insistance sur la lutte de classes et sur le rôle essentiel qu'a à jouer le mouvement social. Il le suivra dans le PSOP (Parti ouvrier socialiste et paysan) quand la tendance Gauche révolutionnaire est expulsée de la SFIO en 1938. Mais Guérin reste critique envers la direction de la SFIO et même envers Pivert, taxé de «centriste» par
1. «Etre homosexuel et révolutionnaire », La Quinzaine littéraire, n° 215, n° spécial: « Les homosexualités» (1er_31août 1975), p. 10. 2. «Le mouvement ouvrier et l'homosexualité. Entretien avec Daniel Guérin» in L'Etincelle n° 39 (24 novembre 1977). Voir Patrice Spadoni, «Daniel Guérin-5 rue Lesage» in Claire Auzias et al, Un Paris révolutionnaire. Emeutes, subversions, colères (Paris: L'esprit frappeur, 2001), pp. 366-8.

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Trotsky à cause de ses hésitations entre réforme et révolution. Grand admirateur de Trotsky avec qui il était d'accord sur la plupart des grandes questions stratégiques (sauf la création d'une nouvelle internationale), Guérin s'alliait volontiers avec les trotskystes français « entristes» contre la direction de la SFIO. Il rejetait néanmoins la conception bolcheviste du rôle du parti: «L'organisation révolutionnaire qui a fait défaut en juin 36, ce n'était pas, je le crois, une direction autoritaire, émanant d'un groupuscule ou d'une secte mais un organisme de coordination des conseils ouvriers, issu directement des entreprises occupées. L'erreur de la Gauche révolutionnaire, ce ne fut pas tant d'avoir été incapable, dans son impréparation, de se transformer en un parti révolutionnaire du type léniniste ou trotskiste, mais de n'avoir pas su, ou pu, aider la classe elle-même à trouver, face à l'imposture du Front populaire
n° 1, sa forme propre de pouvoir ». 1
-

Une gauche "divisée, ossifiée, négative, la vue bornée par d'énormes œillères" En fin de compte, le jugement que portera Guérin sur la gauche française de l'entre-deux -guerres sera entièrement négatif. Ce jugement sous-tend, dès 1944-45, ce qu'il appellera son 'virage libertaire'. Son expérience de la gauche française dans les années 1930 et pendant la guerre, les recherches qu'il avait effectuées sur les origines du fascisme l'ont amené à rejeter la socialdémocratie et le stalinisme comme stratégies pour triompher sur le fascisme et pour empêcher la guerre. Elles l'ont convaincu que « l'antifascisme ne triomphera que s'il cesse de traîner à la remorque de la démocratie bourgeoise ».2 Ses recherches sur les conflits de classe au
1.Front populaire, p. 213. 2. Préface de 1945, Fascisme et grand capital (1999), p. 23.

Il

sein du camp républicain sous la 1èreRépublique l'ont amené à des conclusions similaires, puisqu'elles ont mis l'accent sur les conflits d'intérêt entre la bourgeoisie avancée et les 'bras nus' : les interprétations bourgeoise, social-démocrate et stalinienne de la Révolution française avaient comme but, selon Guérin, de justifier l' 'union nationale' et d'''enchaîner le prolétariat au char écroulant de la bourgeoisie."l La critique du "jacobinisme" marxiste La Lutte de classes sous la Première République représente justement un tournant idéologique, une première tentative de tirer le bilan des expériences du mouvement ouvrier et socialiste des années 1930 et 40 et un premier pas vers une critique du marxisme classique. Guérin confiera à Marceau Pivert dans une lettre de novembre 1947: «Le livre est une introduction à une synthèse de l'anarchisme et du marxisme-léninisme que je voudrais écrire un jour» : « Or précisément la grande Révolution française nous a fourni les premiers matériaux de cette synthèse. Pour la première fois dans l 'histoire, les notions antagonistes de liberté et de contrainte, de pouvoir étatique et de pouvoir des masses se sont affrontées, clairement sinon pleinement, dans son immense creuset ».2 Comme l'explique C.L.R. James, l'écrivain marxiste trinidadien et ami de Guérin, en 1958, la signification politique de cette réinterprétation par Guérin de la Révolution française est que: [Ce livre] «est imprégné de l'expérience et de l'étude du plus grand événement de notre temps: l'éclosion puis la dégénérescence de la Révolution russe, et animé par un souci implicite: comment
1. La Lutte de classes (1968), vol. I, p. 58. 2. «La Révolution déjacobinisée », p. 32.

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les masses révolutionnaires peuvent-elles éviter l'écueil redoutable de la bureaucratie, de la résurgence d'un nouveau pouvoir d'Etat oppressif et établir la démocratie directe? » 1 Guérin pensait que lorsque Marx et Engels parlaient-de façon plutôt vague-de la «dictature du prolétariat », ils l'envisageaient dans le sens d'une dictature d'en bas, exercée par la classe entière, plutôt que comme celle d'une avant-garde. Ils ne faisaient cependant pas suffisamment la distinction entre une telle interprétation et celle des blanquistes--ce qui a rendu possible les ambiguïtés autoritaires d'un Lénine. La conception de la dictature d'un parti se substituant à la classe ouvrière, agissant par procuration en son nom, représente pour Guérin le «point central d'un mécanisme au terme duquel la démocratie directe, le self-government du peuple, se mue, graduellement, par l'instauration de la 'dictature' révolutionnaire, en la reconstitution d'un appareil d'oppression du peuple. »2 Pour Guérin, l'embryon de la dictature stalinienne est à trouver dans certaines conceptions de Lénine. Le socialisme doit s'en débarrasser pour retrouver son "authenticité libertaire".3 Notion importante puisque Guérin semble affirmer qu'un socialisme qui n'est pas libertaire n'est pas authentique, puisque les méthodes autoritaires sont d'origine bourgeoise: tout socialisme non-libertaire ne refléterait que des modes de penser bourgeois. Il insiste aussi, contre les blanquistes, que le socialisme est engendré de façon spontanée par le mouvement ouvrier et que le socialisme ouvrier est
1. C.L.R. James, «L'actualité de la Révolution française» in Perspectives socialistes (Revue bimensuelle de l'Union de la Gauche Socialiste) 4 (15 février 1958), pp. 20-21. 2. « La Révolution déjacobinisée », pp. 43-44. 3. «Lénine ou le socialisme par en haut », Jeunesse du socialisme libertaire, p. 91.

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naturellement, spontanément, essentiellement libertaire, antiautoritaire. Ce n'est pas une théorie élaborée par des intellectuels bourgeois qui a besoin d'être 'importée' et enseignée à un prolétariat manquant de direction autonome. Le virage libertaire Ce tournant politique et idéologique chez Guérin représente le début d'une évolution qui sera continué par La révolution française et nous (rédigé en 1944), «Quand le fascisme nous devançait» (1954)1, Jeunesse du socialisme libertaire (1959), Front populaire, révolution manquée (1963), Rosa Luxemburg et la spontanéité révolutionnaire (1971). Dans les années 1950, comme beaucoup d'anciens trotskystes ou de trotskystes 'critiques', aussi bien que d'anciens militants de la FCL (Fédération communiste libertaire, interdite en 1956), Guérin avait appartenu-"sans trop y croire,,2-à des formations socialistes de gauche: la Nouvelle Gauche, l'Union de la Gauche Socialiste et, brièvement, le Parti Socialiste Unifié. Mais son évolution idéologique finira par amener Guérin à militer dans les rangs du mouvement communiste libertaire.3 En 1984, Guérin repensera au voyage de 1930 en Indochine et à la petite bibliothèque qu'il avait emportée avec lui: Marx, Proudhon, Sorel, Lagardelle, Pelloutier, Lénine, Trotski... De tous, c'est Marx dont l'effet a été "prépondérant" : «[La lecture de Marx] m'avait dessillé les yeux, dévoilé les mystères de la plus-value capitaliste, enseigné le matérialisme historique

1.Voir La peste brune (Paris: Spartacus, 1996), pp. 21-36. 2. Le feu du sang, p. 233. 3. Voir Georges Fontenis, Changer le monde. Histoire du mouvement communiste libertaire, 1945-1997 (Toulouse: Editions du Coquelicot & Paris: Alternative libertaire, 2000).

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et dialectique. »1. Vingt-cinq ans plus tard, Guérin redécouvrira Bakounine, dont la lecture a eu l'effet d'une « seconde opération de la cataracte» et l'a rendu «pour toujours allergique à toute version de socialisme autoritaire, qu'il se nommât jacobin, marxiste, léniniste, trotskiste ». Cette découverte, qui l'incita aussi à relire les critiques de Lénine formulées par Rosa Luxemburg, coïncida avec les événements hongrois de 1956 (qui l'invitent à étudier la tradition conseilliste), le XXe Congrès du PCUS et la banqueroute du mollétisme. Ce qui lui permet de s'adresser aux jeunes français pour leur parler de leur rejet des «bureaucrates et [des] purges, » de leur exposer sa critique de «cette vieillerie banqueroutière qu'est le socialisme jacobin, autoritaire et totalitaire. »2 Pour une synthèse du marxisme et de l'anarchisme Se disant «socialiste libertaire» dans les années 1950 avant de passer par une phase « anarchiste» dans les années 1960, dès 1968 Guérin prônait le «marxisme libertaire », étiquette qu'il remplacera peu après par «communisme libertaire» pour ne pas aliéner ses nouveaux camarades anarchistes. En 1969, avec Georges Fontenis parmi d'autres, Guérin lance le Mouvement communiste libertaire (MCL).3 Ayant passé par divers autres groupes communistes libertaires, il finit par adhérer à l'Union des travailleurs communistes libertaires

1. Préface d'A la recherche d'un communisme libertaire (Paris: Spartacus, 1984), p. 9. 2. Préface de Jeunesse du socialisme libertaire, p. 7-8. Il s'agissait d'une enquête sur les attitudes politiques des jeunes qui était parue dans La Nouvelle Vague. 3. Voir Fontenis, Changer le monde, pp.161-2 et 255-6.

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(UTCL), créée en 1978. Il y restera jusqu'à la fin de ses jours en 1988.1 «La spécificité du communisme libertaire », écrit Guérin en 1984, «tel que j'en esquisse les contours, est intégrationniste et non microcosmique, elle se voudrait synthèse, voire dépassement, de l'anarchisme et du meilleur de la pensée de Marx ». Guérin était tout aussi critique de l'anarchisme 'traditionnel qu'il ne l'était des marxismes autoritaires et dogmatiques, et notamment de son rejet de l'organisation, sa compréhension simpliste et manichéenne du rôle de l'état dans des sociétés modernes, industrielles, de plus en plus internationalisées. Guérin admirait Proudhon (dans lequel il voyait le premier théoricien de l'autogestion2), Bakounine (qui pour Guérin avait beaucoup en commun avec Marx et qui représentait un anarchisme révolutionnaire ouvrier, et qui avait prévu de façon remarquable les dangers d'un communisme étatiste) et Max Stirner (comme précurseur de 1968 grâce à son intérêt pour la libération sexuelle et à sa détermination d'attaquer le préjugé bourgeois).3 Guérin s'intéresse aussi beaucoup aux idées d'un Diego Abad de Santillan sur l'autogestion économique « intégrée »4 et aux propositions du collectiviste belge César de Paepe sur l'organisation nationale et transnationale des services publics dans un cadre libertaire.5
1.Le manifeste de l'UTCL a été réédité par Alternative Libertaire: Un Projet de société communiste libertaire (Paris: Alternative libertaire, 2002). 2. Voir «Proudhon et l'autogestion ouvrière» in L'Actualité de Proudhon (Bruxelles, Université libre de Bruxelles, 1967), pp. 67-87. 3. Voir« Stimer, <<Père l'anarchisme» ? », La Rue n° 26 (1979), pp. de 76-89. 4. Sur Abad de Santillan, se reporter à «L'Espagne libertaire» in Les Anarchistes et l'autogestion, numéro spécial de Autogestion et socialisme 18-19 (1972), 81-117. L'introduction est de la plume de Guérin. 5. Voir Guérin, Ni dieu ni maître, I : 268-91.

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« D'autre part, le communisme libertaire ne rejetait pas les aspects du marxisme qui semblaient à Guérin valables et utiles: (I) le concept de l'aliénation, compatible avec l'accent anarchiste sur la liberté individuelle,. (II) l'insistance que l'émancipation des travailleurs doit être I 'œuvre des travailleurs eux-mêmes,. (III) l'analyse de la société capitaliste,. (IV) la dialectique historique matérialiste ». Guérin était convaincu qu'un communisme libertaire représentant une synthèse du meilleur du marxisme et de l'anarchisme serait beaucoup plus intéressant aux « travailleurs avancés» que « le marxisme autoritaire dégénéré ou le vieil anarchisme démodé et fossilisé. »1 Mais il insistait qu'il ne fût pas théoricien, que le communisme libertaire n'était encore qu'une approximation et non un dogme. «La seule conviction qui m'anime est que la future révolution sociale ne sera ni de despotisme moscovite ni de chlorose social-démocrate, qu'elle ne sera pas autoritaire, mais libertaire et autogestionnaire, ou, si l'on veut, conseilliste. »2 *** En 2004, centenaire de la naissance de Daniel Guérin, un colloque tenu à l'université de Loughborough en GB (avec un soutien financier de la British Academy) a réuni une bonne vingtaine de militant/e/s, de
chercheur/ses, d'archivistes

- venu/e/s

de la France, de la chèque

Grande-Bretagne, du Portugal, de la Belgique, des EtatsUnis, de la Russie, de la République

- pour

un

week-end de débats autour de la vie et l' œuvre de Daniel Guérin. Ce colloque avait trois buts principaux: célébrer,
1.Ibid., p. 252. 2. Guérin, À la Recherche, p. 10-11.

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sans tomber dans l'hagiographie, la contribution de D. Guérin en tant que militant; promouvoir la discussion scientifique de son œuvre; faire connaître par une audience plus large la multiplicité et la complémentarité des engagements de D. Guérin et de ses écrits. La plupart des contributions à ce colloque sont réunies dans ce numéro spécial de Dissidences. Des contributions complémentaires, ainsi qu'une bibliographie, sont disponibles sur le site www.dissidences.net. Ce colloque n'avait pas lieu dans un vide. En effet, on remarque depuis quelques années un certain regain d'intérêt pour les idées de D. Guérin. Sur le plan militant d'une part, on peut dire que le communisme libertaire (sous différentes formes) manifeste depuis une dizaine années une certaine force d'attraction dans différents pays du monde. D'autre part, les écrits de D. Guérin se font soit réimprimer plus ou moins régulièrement (par exemple, Ni Dieu ni Maître, 1970-99), soit rééditer dans de nouvelles éditions (Ben Barka, ses assassins, 1975/1991 ; La peste brune, 1932-33/1996; Front populaire, révolution manquée, 1970/1997 ; Bourgeois et bras nus, 1973/1998 ; Fascisme et grand capital, 1936/1999; Proudhon, un refoulé sexuel, 1969/2000; Tahiti malade de la bombe, 1972/2000). Cela témoigne non seulement de la persistance de l'intérêt que l'on porte à D. Guérin, mais également du fait qu'il était souvent en avance sur son temps et s'attaquait à des problèmes qui n'ont pas perdu de leur pertinence aujourd'hui. Le colloque de Loughborough a également vu le lancement d'un site web consacré à Daniel Guérin (http : //www.danielguerin.info/tiki-index.php). et en 2005 une Association des amis de Daniel Guérin a été fondée dont les buts sont: (i) d'étudier et de diffuser des informations sur la vie, l'œuvre et les engagements de Daniel Guérin; (ii) de poursuivre les recherches de Daniel Guérin pour l'émancipation individuelle et collective en organisant et

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en favorisant les échanges et les débats pluralistes notamment entre chercheurs, sympathisants, acteurs et animateurs de mouvements politiques ou sociaux 1. L'existence de cette association et des activités qui y sont associés constituent un bon indice de l'influence que continue d'avoir Daniel Guérin sur la sphère de l'activité politique radicale, bien après sa disparition.

1. Pour plus de renseignements,

voir Ie site web.

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« Un même flux vital » Le lien homosexualité/gauche dans les autobiographies de Daniel Guérin
Robert SCHWARTZWALD, Université de Montréal

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Pour Daniel Guérin, l'autobiographie constitue le genre qui permet de s'exprimer sans entrave, sans contrainte à la maturité. Elle autorise la pleine expression des motivations, des besoins, et des désirs qui ont inspiré les prises de position, dans les livres et dans les rues, d'un militant de gauche engagé et indépendant. L'autobiographie offre également le détail pertinent qui permet de représenter la vie publique d'un militant qui a été alternativement l'objet d'admiration et de reproche. En ce sens, l'autobiographie pour Guérin n'est rien moins que la réappropriation et la redéfinition d'un personnage public par le sujet lui-même. La forme autobiographique moderne est souvent imitée des Confessions de Rousseau et, de fait, Guérin se réclame de cet héritage: « La lecture des écrits autobiographiques de Rousseau [...] ne m 'a pas seulement bouleversé). Elle m'a donné l'envie de me confesser» affirme-il dans une interview de 1961 (ST, p. 111)2. Pourtant, c'est une décennie plus tôt que Guérin avait entrepris ses deux travaux autobiographiques majeurs, Autobiographie de jeunesse, publiée dans sa forme complète en 1972 et Le feu et le sang paru en 1977. L'Autobiographie cherchait à combler les lacunes de
1.Traduction par Georges Ubbiali. Merci également à J.-P. Salles pour son attentive relecture fmale. 2. Les initiales suivantes se référent au principaux textes autobiographiques cités dans l'article. AI pour Autobiographie de jeunesse (1970), FS pour le Le feu et le sang (1977) et ST pour Son testament, une anthologie d'articles publiée en 1979.

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