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Dans l'ombre de Bob Denard

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480 pages
"Début des années 1960 : en pleine décolonisation du Congo belge, la sécession du Katanga provoque un afflux de combattants étrangers. Parmi ces « Affreux » (comme les surnomme la presse), les Français sont les plus actifs. Ils entament une sorte d’âge d’or fait de coups de main et de coups d’État qui s’étendent sur tout le continent. Ils leur permettront de prendre entre autres le contrôle des Comores de 1978 à 1989.
Jusqu’à la fin de la guerre froide, ces « chiens de guerre » servent clandestinement les intérêts d’anciennes puissances coloniales désireuses de conserver une forte influence en Afrique. Le chef des mercenaires français, Bob Denard, fait l’objet d’une intense médiatisation.
Pour la première fois, cet ouvrage analyse l’action de ces combattants de l’ombre mais aussi le rapport à l’argent et à l’aventure, ainsi que les hiérarchies internes de ce groupe. En croisant les archives françaises et étrangères, les archives privées de Bob Denard –inédites à ce jour – et de nombreux témoignages de première main, l’auteur nous plonge, loin des clichés, dans la vie quotidienne de ces hommes qui vont de conflit en conflit. Certains sont jeunes et politisés, d’autres des guerriers expérimentés. Plusieurs cultures et générations s’entrecroisent : les baroudeurs, les « corsaires de la République », les « gangsters ».
Fers de lance de la lutte anticommuniste, relais des réseaux occultes de la Françafrique avant d’être désavoués par Paris, alternant fortune, gloire et défaites, ces « Affreux » ne trouvent plus leur place dans le monde post-guerre froide : leur modèle sera bientôt remplacé par celui des sociétés militaires privées de type anglo-saxon."
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Dans l’ombre

de Bob Denard

Ouvrage publié avec l’aide :

du laboratoire Histoire, Langues, Littératures et Interculturel

(université du Littoral, EA4030)

de l’Institut d’études du fait religieux (université d’Artois)

de la Fondation Florin, sous l’égide de la Fondation de France.

Édition : Sabine Sportouch

Corrections : Catherine Garnier

Maquette : Farida Jeannet

 

© Nouveau Monde éditions, 2014

21, square Saint-Charles – 75012 Paris

ISBN : 978-2-36942-078-1


Walter Bruyère-Ostells

Dans l’ombre

de Bob Denard

Les mercenaires français de 1960 à 1989

nouveau monde éditions



Introduction

 

 

Le 16 septembre 2007, les contractors de Blackwater tuent 17 civils et en blessent 24 autres sur la place Nisour à Bagdad. Cet événement cristallise les critiques sur le retour des mercenaires sur des théâtres d’opérations militaires. En France, l’opinion publique et les observateurs avertis sont particulièrement sévères envers ces formes de « privatisation de la guerre », expression (en partie impropre) couramment utilisée pour désigner l’évolution observée en Irak.

Il faut mettre en lien cette réticence française avec deux observations connexes. La première est de rappeler que des Français ont déjà servi dans ces « armées privées » dans l’État an­cien­nement baasiste. La seconde est de constater que notre vision est relativement marginale au sein des grandes puissances militaires (il est vrai que les armées françaises n’ont pas pris part à la coalition intervenue en Irak) et qu’elle relève d’une culture spécifique. Le rejet hexagonal des sociétés militaires privées (SMP) provient de l’attachement au soldat-citoyen ancré dans les mentalités depuis la Révolution française. Il est encore très puissant aujourd’hui car il a été réactivé par le souvenir beaucoup plus récent de l’intense activité des mercenaires français au cours de la guerre froide. Cette action a été symbolisée par la figure de Robert dit Bob Denard. Or, il meurt en cette même année 2007. On a pu y voir le symbole d’un passage d’un « mercenariat Beaujolais », artisanal et devenu anachronique, qu’il aurait incarné, à une nouvelle forme plus entrepreneuriale portée par les Anglo-Saxons1.

 

En fait, le terme de « mercenaire » a toujours renvoyé à des réalités différentes selon les époques. La première est l’agrégation d’une troupe aux forces étatiques, comme les gardes de chefs d’État. Des Écossais à partir du xve siècle et des Suisses à partir de 1616 assurent ainsi la protection des rois de France jusqu’en 1830. La situation des cadres français de la Garde présidentielle (GP) aux Comores entre 1978 et 1989 peut être rattachée à ce type de situation. L’histoire a également connu des formes entrepreneuriales : condottieri de la Renaissance, armées de Wallenstein ou Tilly pendant la guerre de Trente Ans. Dans d’autres contextes historiques, politiques et socio-économiques, ce sont des combat­tants assez comparables aux SMP et entreprises de services de sécurité et de défense (ESSD) déployées en Afrique dans les années 1990 ou en Irak au début du xxie siècle.

Ces mutations sur le long terme rendent difficile la formulation d’une définition courte du mercenariat. Au sens premier, le terme latin mercenarius désigne un « soldat loué contre de l’argent » ou un « domestique que l’on paie ». Aujourd’hui, nous dirions plutôt qu’il s’agit d’un prestataire de service qui met à la disposition de son employeur (étatique ou privé) une force armée. Cette définition très englobante ne fait pas de distinction entre des configurations pourtant très différentes. Elle laisse en creux la question de la participation de ces prestataires à des combats, des règles auxquels ils sont astreints, de leur degré de rattachement à une chaîne de commandement externe à celle de la troupe mercenaire… Ce flou s’explique par la définition très tardive dans le droit international. Elle se construit au cours de la période qui nous intéresse, du protocole additionnel aux conventions de Genève du 8 juin 1977 à la Convention internationale contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction de mercenaires, rédigée par l’ONU en 1989. Cet effort de mise en place d’une définition juridique du mercenariat indique ainsi une nécessité nouvelle de légiférer. Elle inclut une catégorie très restreinte d’acteurs, excluant une large partie du phénomène qu’elle est censée désigner dans l’imaginaire collectif. Nous verrons en quoi l’action des soldats de fortune français a motivé ces avancées du droit international.

La renaissance du mercenariat, français ou international, date en réalité du début des années 1960. La sécession katangaise qui se déroule dans le cadre de la délicate décolonisation du Congo belge donne lieu à la première concentration de plusieurs centaines de combattants étrangers enrôlés par le gouvernement sécessionniste de Moïse Tshombé. La jeune République démocratique du Congo va d’ailleurs conserver ces « Affreux » une bonne partie de la première décennie de son indépendance et s’en trouver déstabilisée (révoltes de mercenaires en 1966 et surtout en 1967). Parmi les troupes de « chiens de guerre » du Congo, nous avons choisi d’étudier les groupes français. Les mercenaires hexagonaux sont peut-être les plus actifs. Ce sont surtout les seuls à s’imposer ensuite dans un État, les Comores. En effet, la Garde présidentielle d’Ahmed Abdallah est sous les ordres de soldats privés français de 1978 à 1989 qui jouent un rôle majeur dans la conduite de la politique du pays.

Au cours de cette période d’intense activité de 1960 à 1989, en pleine guerre froide, les soldats de fortune sont présents de l’Asie du Sud-Est à l’Amérique latine. Les Anglo-Saxons fondent déjà des sociétés privées à l’instar du Britannique David Stirling. Pourtant, leur terrain d’action le plus visible demeure l’Afrique subsaharienne. La création d’une expression spécifique, les « Affreux », pour désigner les acteurs du Katanga en 1960, et bientôt par extension tous les mercenaires, montre à quel point le continent noir est sous les feux de l’actualité médiatique. Des figures irrégulières, des « gueules » de guerriers, émergent dans cette période qui suit immédiatement les indépendances : le commandant Roger Faulques, « l’homme aux mille vies » ; Jean Kay, écrivain-mercenaire ; Bob Denard, futur « sultan blanc des Comores ». Chez les étrangers, Jean Schramme pour les Belges ou Mike Hoare « The Mad » pour les Sud-Africains s’inscrivent dans le même imaginaire des soldats de fortune. Ainsi, véhiculées par la presse, par la chanson, la littérature ou le cinéma, les représentations de ces combattants montrent qu’ils font l’objet d’une fascination mêlée de répulsion. Du Dernier train du Katanga aux « méchants » opposés à James Bond, des reportages de Paris-Match au mercenaire de Serge Reggiani, il apparaît nécessaire d’interroger ces recompositions de l’image de ce « deuxième plus vieux métier du monde » selon l’expression prêtée à Bob Denard.

Le Katanga s’inscrit surtout dans un contexte de profonde transformation du monde avec l’accession à l’indépendance de toute l’Afrique entre 1960 et la fin des années 1970. La République démocratique du Congo accède à la souveraineté au même moment que la grande majorité des États francophones du continent. Il s’agit d’une recomposition très profonde des relations entre cette partie du monde et l’Europe. Elle est rapide et plus brutale que cela n’avait pu être envisagé dans un premier temps. Le refus de la Guinée d’intégrer la Communauté française en 1958 a été le catalyseur de cette accélération dans la marche vers le détachement vis-à-vis des métropoles européennes, et notamment française. Les États nouvellement indépendants sont très vite soumis à une double pression. La première provient des anciennes métropoles, soucieuses de conserver une forte influence dans leurs anciens territoires coloniaux. La seconde répond aux logiques de la guerre froide qui régit alors les relations internationales. Les nouveaux États africains reçoivent des sollicitations ou incitations de la part des deux blocs. Ces deux phénomènes sont indépendants mais interagissent et pèsent puissamment sur les destinées du continent.

La fin des années 1980, singulièrement l’année 1989, referme la période de la guerre froide. La chute du mur de Berlin ou le sommet de Malte sont les événements d’ordinaire retenus pour marquer cette inflexion majeure dans l’organisation du monde. On pourrait y ajouter la mort du président comorien en 1989, Ahmed Abdallah, et l’exfiltration des mercenaires qui constituaient sa GP vers l’Afrique du Sud ou la France. Après cette date, les mercenaires français semblent disparaître (sauf ponctuellement) de la scène internationale et notamment africaine. De nouveaux combattants privés occupent le premier plan du champ médiatique mondial à leur place, les sociétés militaires privées. Les Sud-Africains d’Executive Outcomes marquent la décennie 1990, puis le phénomène s’accélère et se déplace vers d’autres théâtres d’opérations dans le sillage de l’armée américaine. Les Anglo-Saxons paraissent avoir éclipsé les Français et mis en place un autre modèle, celui des « nouveaux entrepreneurs de guerre ».

Nous nous fixons ici pour objectif de définir les dynamiques qui ont permis l’émergence, la longévité puis le déclin des « chiens de guerre » français entre 1960 et 1989. Ce travail puise no­tamment sa source dans l’étonnement provoqué par une forme de mercenariat suffisamment structuré pour monter des opérations amphibies ou aéroportées capables de déstabiliser un État, pour se maintenir aux côtés d’Ahmed Abdallah et être associé à la direction des Comores (politiquement et économiquement) pendant plus de dix ans, mais qui fut incapable de réussir sa mue vers la forme entrepreneuriale qu’on observe depuis près de vingt-cinq ans maintenant.

Une première réflexion amène à s’interroger sur une culture particulière aux mercenaires français, une French Touch, qui les vouerait à préférer l’informel, l’action clandestine ou les relations interpersonnelles au détriment du fonctionnement plus « transparent » d’une société commerciale qui présente un ­catalogue de prestations tarifées et des personnels adaptés à cette offre. Finalement, l’opposition médiatique entre un mercenariat ancien, artisanal à la française, et un autre, plus professionnel, plus capitalistique, dominé par les Anglo-Saxons est-elle pertinente ? Ou est-ce plutôt des questions internes, des dysfonctionnements au sein de la microsociété des Français qui expliquent leur incapacité à s’adapter aux nouvelles exigences du monde de l’après-guerre froide ? De cette première approche problématique découle une série d’autres questionnements.

 

Une place importante doit également être accordée à la définition même du mercenaire dont on a concédé qu’elle est floue, variable dans le temps, voire dans l’espace. Alors que le terme semble au milieu du xxe siècle renvoyer à des époques révolues (Antiquité, Moyen Âge ou Époque moderne) de l’histoire de l’Europe et singulièrement de la France, le mercenaire resurgit à l’aube des années 1960. Il convient donc de s’interroger sur les conditions politiques, militaires et géopolitiques qui rendent possible cette brutale renaissance. Pourquoi, cent soixante ans environ après la mise en place de l’armée par conscription et le triomphe de l’idéal du soldat-citoyen, la France engendre-t-elle des « Affreux » ? Par quels mécanismes s’opère leur réapparition ? Quels rôles y jouent l’État et les conditions socio-culturelles de la société française ? À quelles logiques répondent leurs choix d’engagement ?

 

L’activité des mercenaires est à distinguer de celle des volontaires armés. Le critère de différenciation serait la motivation politique qui anime les volontaires internationaux. Par contraste, le combattant privé privilégierait l’appétit d’argent, voire d’aventure. On mesure rapidement la limite de ces schémas simplificateurs. Par exemple, le goût de l’aventure considéré comme un invariant du soldat de fortune peut-il être jaugé de la même façon pour un homme qui quitte son épouse et ses enfants pour aller combattre sur un théâtre où la mortalité n’est pas négligeable – comme la RDC du milieu des années 1960 – et pour un autre, souvent jeune et célibataire, qui choisit de signer un contrat de cadre européen de la GP comorienne ? Il s’agira donc é­ga­lement de tâcher d’historiciser les critères distinctifs des « chiens de guerre » et de définir les frontières avec d’autres catégories d’acteurs. Les conditions très contrastées des théâtres sur lesquels ils sont engagés et les formes de missions (combat de basse intensité, opération commando, GP…) incitent à mettre en lumière des profils différenciés de mercenaires. Ces derniers ne peuvent être perçus comme un groupe parfaitement homogène et invariant et doivent être inscrits dans une typologie plus nuancée. Le diptyque qu’ils forment avec les volontaires est au cœur des représentations sur les combattants irréguliers ; il induit l’image négative associée aux soldats de fortune.

Pour ce faire, l’étude doit sonder les opinions politiques des hommes ici étudiés et comprendre les continuités et les éventuelles inflexions au cours des trois décennies choisies pour cadre. En effet, des débuts de la présidence du général de Gaulle, moment caractérisé par la décolonisation de l’Afrique subsaharienne mais aussi et surtout par le conflit algérien, jusqu’au début du second mandat de Mitterrand où les débats économiques et sociaux caractérisent davantage les fractures entre Français, les contextes sont peu comparables. Dès lors, il paraît raisonnable d’émettre l’hypothèse que la microsociété des mercenaires a également évolué. Tandis que Bob Denard n’est que l’un des « Affreux » au Katanga, sa figure semble dominer le milieu en fin de période. Il nous faut analyser le fonctionnement interne au groupe. Quelles sont les modalités d’entrée et de sortie de cette activité ? Comment s’établissent les carrières et donc les hiérarchies ? Quels sont les réseaux et les sociabilités qui peuvent le caractériser ? Dans cette optique, il ne s’agit plus d’envisager les mercenaires en comparaison avec les volontaires mais plutôt de les confronter au(x) modèle(s) de société militaire d’une troupe régulière.

Une forme de questionnement concerne le fonctionnement militaire. Quels sont les critères de recrutement et quelles sont les qualités requises pour être embauché au Katanga ou aux Comores ? Les savoir-faire tactiques attendus sont-ils les mêmes ? Quels sont-ils ? L’image des mercenaires renvoie à celle de soudards. Quelles violences exercent-ils et pourquoi ? Cela s’explique-t-il par l’absence d’un règlement intérieur, inhérent, par opposition, à une armée nationale ? La mise en regard du milieu des soldats de fortune avec celui de leurs homologues des troupes régulières induit également un questionnement sur les rapports entretenus avec l’État d’origine car le choix des armes relève souvent soit d’une idéologie spécifique (volontaires évoqués plus haut), soit plus communément du patriotisme. Les rapports distendus, pour ne pas dire distordus, avec la structure étatique figurent usuellement parmi les critères de définition du mercenaire, « soldat libre ». Or, ce statut particulier suppose un fi­nan­cement dif­férent, en particulier pour le matériel dont l’importance est de­venue cruciale dans les conflits contemporains. S’il n’est pas adossé à un État, comment le combattant privé parvient-il à se procurer des armes ? Comment peut-il projeter des commandos à des milliers de kilomètres de la France ? Outre les questions financières inhérentes à ce type d’opérations naissent des interrogations sur les moyens logistiques pour des irréguliers qui ne disposent pas, comme une armée, d’un réseau de bases, d’accords militaires avec des alliés… Par hypothèse, on peut considérer que l’État apporte des supports logistiques aux mercenaires. Or cela induit une relation de dépendance en contradiction avec la définition du soldat libre. À moins que l’indépendance repose sur un jeu d’exploitation des intérêts souvent divergents de différents États ? Enfin, le but recherché par un ou des États à employer ce type de personnel plutôt que des forces spéciales ou des membres de leurs services secrets doit également être éclairci.

Pour répondre à cette série d’interrogations, nous étudierons successivement trois périodes. De 1960 à 1969-1970, du Katanga au retrait du Biafra, le mercenariat français (re)naît et s’organise peu à peu dans son fonctionnement interne mais aussi dans les relations qui régissent ses rapports avec ses clients et avec les États acteurs de la scène africaine et/ou de la guerre froide. Au cours de cette période, les « chiens de guerre » enchaînent les opérations. La décennie 1970 marque une rupture en ce sens que les contrats sont plus espacés, plus courts et relèvent d’autres formes de combats que lors des années 1960. Enfin, à partir de 1978, autour de Bob Denard, une partie des soldats de fortune s’installe aux Comores au sein de la GP et domine la microsociété des mercenaires français. Leur chute en 1989 constitue la dislocation du système mis en place au cours de la période et la quasi-disparition des opérations.

De 1960 à 1989, les mercenaires hexagonaux s’imposent dans les affaires africaines. Le parcours personnel de Bob Denard épouse complètement la période de domination des Français2. Né en 1929 dans le Médoc, fils d’un militaire de l’armée coloniale, il suit les traces de son père et s’engage dans la marine à 16 ans. Il sert en Indochine comme fusilier marin puis démissionne en 1952. Il occupe différents emplois au Maghreb, notamment celui de policier. Sa carrière de soldat de fortune commence au Katanga, où il devient l’un des chefs des « Affreux ». Bob Denard fait ensuite le coup de feu pour les tribus du Yémen (1963-1964). Passé à nouveau par le Congo (1964-1967) puis le Biafra (1967-1969) et le Gabon, il connaît l’apogée de sa carrière de mercenaire en acceptant l’offre d’Ali Soilih aux Comores en 1975. Bob Denard assoit le pouvoir du jeune chef politique aux dépens du président Ahmed Abdallah. Ali Soilih instaure par la suite un régime socialiste.

Bob Denard revient en 1978 pour le compte d’Ahmed Abdallah cette fois-ci. Il le soutient en tant que propriétaire de la GP jusqu’en 1989. Il tente en vain un ultime retour en 1995. Des années 1960 à la fin de la décennie 1980, le Médocain est un mercenaire dont l’envergure n’a pas d’équivalent dans le monde si l’on se réfère à la durée et au poids de ses actions sur la politique des États où il a servi (principalement aux Comores). Cette destinée cache cependant la diversité des parcours de ceux qui l’ont accompagné. Sa trajectoire personnelle est connue mais il n’est que le chef d’un groupe d’hommes dont les profils et les destinées individuelles sont ignorés. Il s’agit donc ici de mettre en lumière ces combattants irréguliers demeurés dans l’ombre de Bob Denard.

Le fonds d’archives personnelles du mercenaire constitue une source majeure pour le travail ici présenté. Les pièces afférentes à sa propre carrière ne composent qu’une infime partie de cet ensemble. Par la diversité des types de documents conservés (administratifs, correspondances, papiers de planification, mémoires…), le fonds Bob Denard délivre des informations sur les hommes qui ont servi sous ses ordres. Si cette source se révèle d’une richesse exceptionnelle, il est néanmoins nécessaire de s’interroger sur le chemin parcouru par ces archives pour parvenir jusqu’à nous. En effet, une partie des papiers du mercenaire a disparu au cours des nombreux déplacements de leur propriétaire. Les papiers éclairent plus ou moins fortement les différentes périodes au cours desquelles les soldats de fortune français ont marqué les événements politico-militaires africains. Pour les années 1960, les sources sont assez abondantes, prin­ci­pa­lement constituées de comptes-rendus d’opérations ou de dossiers de gestion des « volontaires ». En revanche, dans les années 1970, elles se caractérisent par leurs disparités. Elles sont relativement bavardes sur les opérations menées en 1976 en Angola mais nous livrent très peu de renseignements sur les liens importants noués avec le Gabon d’Omar Bongo durant toute la décennie. Cette vicissitude de la destinée des archives s’explique largement par la mobilité de son propriétaire qui emporte avec lui ce qui a trait aux affaires en cours. L’épisode le plus significatif est l’oubli sur l’aéroport de Cotonou de cantines contenant les dossiers de la planification de l’opération de déstabilisation du Bénin en 1977.

Toutefois, d’autres facteurs doivent être pris en compte pour un regard critique sur le fonds parvenu jusqu’à nous. Ainsi, en 1989, lors du départ des Comores en 1989, Bob Denard indique lui-même que les services secrets français – la DGSE – ont saisi certains documents sur les liens entre la GP comorienne et l’État français3. Le mercenaire a opéré à Pretoria un second tri de papiers avec l’aide du journaliste Philippe Chapleau. Identifiés par Philippe Chapleau, certains dossiers encore présents dans le fonds au début des années 1990 ont ensuite disparu. Les archives ont encore connu plusieurs déménagements jusqu’à leur ultime déplacement vers la cave d’un ancien cadre de la GP, après la mort de Bob Denard. Les pertes peuvent résulter de ces déplacements physiques.

Elles peuvent également être l’objet d’une sélection opérée par le soldat de fortune soucieux dans les années 1990 de façonner l’image qu’il va donner lors des procès qui sont intentés contre lui, pour le Bénin en 1977, pour la mort d’Ahmed Abdallah en 1989 et pour la tentative de retour aux Comores en 1995. Il n’est pas exclu qu’il ait procédé à une purge de documents qui permettait par ailleurs à cet homme très rompu au contact médiatique de construire une mémoire de son action entièrement conforme à ce qu’il souhaitait. Créée dans le même souci, l’association des vétérans de Bob Denard Orbs patria nostra peut également avoir été tentée de pratiquer une sélection des pièces les plus sensibles.

Dès lors, cette source exceptionnelle doit être mise en regard avec d’autres fonds. Le croisement des sources relève des méthodes habituelles de l’historien. Il induit cependant ici une dichotomie dans le traitement. En effet, pour la décennie 1960, ou tout au moins sa première moitié, il est possible d’avoir recours aux archives publiques. Ouvertes ou en cours d’ouverture, les archives diplomatiques françaises et belges permettent d’avoir un éclairage différent sur les opérations au Katanga et en RDC. En revanche, les années 1970 et 1980 ne sont pas encore accessibles et on ne peut pas avoir recours à ce type de sources. Les deux tiers de cet ouvrage relèvent donc des méthodes de l’histoire immédiate. Les archives privées Bob Denard sont essentiellement confrontées à des articles de presse et à des témoignages soigneusement recoupés. Outre la vérification des éléments factuels, travail nécessaire mais non suffisant, l’enquête orale se donne pour objectif de mieux comprendre les motivations de ces hommes, leurs émotions et les logiques qui les ont conduits à suivre cette vie hors des sentiers habituellement balisés dans le monde militaire. Ainsi les entretiens se fixent-ils pour objectif principal de « mettre au jour les outillages mentaux qui structurent leurs pensées et leurs affects, de saisir les valeurs déontologiques, éthiques, culturelles ou religieuses qui enserrent ou baignent leur existence dans un milieu donné et à une époque donnée4 ».

Le recours à ces sources orales offre la possibilité d’approcher la microsociété des mercenaires français. Il convient ensuite de reconstituer les parcours individuels et de les croiser avec l’histoire collective du milieu des soldats privés. Pour cela, nous tâcherons de restituer les réseaux qui organisent les filières d’en­ga­gement, de comprendre les logiques qui structurent les sociabilités et les hiérarchies internes à cette microsociété. En marge de l’institution militaire classique et du monde civil, les mercenaires sont toutefois un objet qui demeure difficile à appréhender par l’outil que constitue l’entretien. Les refus ont été nombreux, no­tamment parmi les hommes encore en activité dans des secteurs professionnels connexes. On ne citera ici que René Dulac, longtemps bras droit de Bob Denard, puis chef d’une équipe inter­venue au Tchad en 1983. L’enregistrement audio des conversations a été systématiquement rejeté et les entretiens semi-directifs ont été favorisés pour mettre à l’aise les mercenaires dans leurs récits de vie. En complément de ces interviews, de nombreuses discussions informelles ont permis de recouper davantage les déclarations faites dans ce cadre, de vérifier ou de compléter des détails sur les parcours personnels (informations ponctuelles sur le ré­giment dans lequel est effectué un service national par exemple) et de mieux appréhender les représentations des uns et des autres sur la vie politique ou les relations internationales à cette époque. Ces entretiens complémentaires ont notamment été menés dans le cadre de ce qu’il convient d’appeler une « observation participante » à des réunions commémoratives ou associatives (Orbs patria nostra ou Ommegang).

Une seconde difficulté a été de faire parler des témoins qui expriment une forte méfiance envers toute personne qui n’est pas directement liée à leur milieu. Il s’agissait de retracer des trajectoires individuelles en prenant en compte des informations d’ordre personnel sensibles. L’une des exigences à laquelle nous avons accepté de nous soumettre est de conserver l’anonymat de certains mercenaires vivants. Sont concernés les hommes nés à partir de 1943, susceptibles d’avoir encore une activité professionnelle et cités dans le présent travail pour des opérations de déstabilisation des années 1970 ou pour leur appartenance à la GP comorienne, y compris ceux qui ont pu se soumettre à des entretiens5. Ils sont désignés sous leur seul nom de guerre. Leurs véritables initiales sont indiquées. Pour certains d’entre eux, leur nom a fait l’objet d’un traitement médiatique assez important. Toutefois, par mesure de simplification et pour éviter tout ju­gement interprétatif sur certains noms apparus de façon moins récurrente dans la presse, nous avons décidé d’une égalité de traitement. Leur seul pseudonyme d’opération (le plus usuel) sera donc utilisé.

Ce principe accepte toutefois deux exceptions. La première concerne les mémorialistes qui ont publié sous leur véritable identité. Nous considérons qu’ils ont ainsi accepté de renoncer à l’anonymat (Patrick Ollivier par exemple). La seconde prend en compte les principaux lieutenants de Bob Denard, dont l’un de ses seconds dans les années 1970, encore vivant, et les commandants de la GP comorienne dans les années 1980. Leurs noms ont également été cités maintes fois dans la presse et parfois dans des ouvrages spécialisés, ce qui rend aisée leur identification à partir du nom de guerre. Un maintien de l’anonymat serait donc artificiel.

Cet ouvrage se propose ainsi de suivre 147 trajectoires individuelles identifiées de façon empirique. Les hommes ici retenus sont tous cités dans le fonds Bob Denard, qui conserve leur nom, parfois une fiche personnelle, parfois davantage. Ceci constitue un critère indispensable à leur sélection. Il s’est ensuite agi d’affiner en écartant des hommes sur lesquels trop peu d’informations recoupées pouvaient être obtenues. Parfois, malgré la grande pauvreté de renseignements recueillis, certains ont tout de même été inclus en raison de leur importance parmi les mercenaires français de la période. Les informations les concernant reposent alors plus largement sur les autres sources mobilisées. Elles sont de tous ordres : documents officiels et archives publiques, presse, mémoires… Le type de renseignements attendus a principalement trait à l’état civil des combattants (dates de naissance notamment), à leur passé militaire comme engagé ou comme appelé et à d’éventuelles informations complémentaires sur leurs opinions politiques et sur des engagements particuliers (Algérie française par exemple). Cette enquête constitue un sondage. Dans les cas extrêmes (Congo 1964-1967), il représente environ 10 % des mercenaires présents. Pour les déploiements plus limités (Yémen ou opérations des années 1970 et 1980), il peut représenter jusqu’à 80 % de l’effectif réel, voire même 100 % (équipes envoyées par Bob Denard au Tchad au début des années 1980). L’étude de ces 147 parcours individuels permettra de dégager des caractères distinctifs et de dépasser le seul cas du représentant le plus célèbre des mercenaires français. Demeuré dans l’ombre de Bob Denard, ce milieu pourra, nous l’espérons, être plus finement appréhendé dans ses logiques collectives mais aussi dans sa diversité de situations et d’individus.

 

 

 

Première partie

La naissance d’un système
mercenaire français

 

 

Chapitre 1

Du Katanga au Biafra,
au cœur des guerres africaines

L’année 1960 est marquée par un vaste transfert de souveraineté des anciennes puissances coloniales vers les nouveaux États africains. Proclamée le 30 juin 1960, l’indépendance du Congo belge donne lieu à des pratiques qui vont caractériser la vie politique et militaire sur le continent. Parmi elles, l’intrusion des anciens colonisateurs et d’autres acteurs étatiques, notamment les puissances qui s’affrontent dans la guerre froide, s’observe dans des conflits internes aux États devenus indépendants. Elle se traduit notamment par l’emploi de mercenaires. La décennie 1960 s’ouvre sur la sécession de la riche province du Katanga au Congo ; elle se termine par l’échec d’un mouvement très comparable au Nigeria (Biafra entre 1967 et 1970). Elle est donc la période au cours de laquelle le système du mercenariat en Afrique, no­tamment français, se met en place.

 

L’expérience fondatrice du Katanga

Le Congo-Léopoldville connaît des secousses politiques et militaires intenses dès la proclamation de son indépendance. La principale crise concerne la sécession d’une partie du territoire, le Katanga. La province indépendantiste fait naître les « Affreux ».

La sécession katangaise

Les élections présidentielles sont remportées par Joseph Kasa-Vubu. Il désigne comme Premier ministre le socialiste Patrice Lumumba. Celui-ci prend immédiatement des positions synonymes d’une rupture très claire avec l’ancien pouvoir colonial. Le nouveau gouvernement annonce notamment l’africanisation de l’armée et l’éviction des officiers belges. Les violences contre les ressortissants belges (et européens de façon générale) éclatent sur tout le territoire congolais. Bruxelles envoie alors un contingent de 11 000 soldats dans la nouvelle république indépendante. Il faut moins de dix jours pour qu’ils se déploient au Congo ; les premières unités arrivées sur place sont les para-commandos.

La crainte d’un retour de la puissance colonisatrice entraîne une nouvelle vague de violence à Léopoldville ; elle est dirigée contre les Européens. Gagnés par un mouvement de panique, la plupart décident de quitter le Congo et de rapatrier leurs capitaux. Asphyxié par un manque soudain de finances, le gouvernement sollicite de plus en plus fortement les sociétés minières implantées dans la province du Katanga. Organisée en syndicat, celles-ci envisagent alors de faire sécession. Officiellement fondé le 11 juillet 1960 par le président provincial Moïse Tshombé, l’État du Katanga peut compter sur l’appui officieux de la Belgique. Toutefois, il doit se préparer à la riposte du gouvernement de Patrice Lumumba, lequel réclame le retour de la province séditieuse dans le giron de la République congolaise. Le Katanga dispose d’une armée très embryonnaire appelée « gendarmerie katangaise ». Elle est, en fait, constituée des 350 hommes des forces locales de sécurité. Face à l’intervention probable de l’armée nationale congolaise, les sécessionnistes doivent avoir sous la main, en urgence, des hommes capables de former et d’encadrer des soldats supplémentaires.

Avènement des « Affreux »

Tshombé cherche dans un premier temps à promouvoir des Katangais ; certains sont élevés aux rangs d’officiers et sous-officiers mais leur nombre est franchement insuffisant. Tshombé décide alors de recruter des mercenaires. Sont visés d’anciens militaires européens présents dans la région – principalement des Belges donc –, mais aussi des Sud-Africains et des Rhodésiens6. Peut-être est-ce son conseiller militaire, le journaliste Jacques Duchemin, qui évoque le recours aux Français, aguerris par les guerres coloniales. « M. Duchemin paraît avoir une double mission, observe un diplomate français en janvier 1961, d’une part, préparer les voies à une visite officieuse du chef de l’État katangais en mars prochain et d’autre part, recruter des officiers de réserve pour les forces armées katangaises7. » En effet, les enrôlements se font dans les bureaux de la mission permanente du Katanga en France et dans les bars parisiens. Les enrôlements organisés par Carlos Huyghé provoquent d’ailleurs des protestations officielles de Léopoldville. Les volontaires peuvent également s’adresser aux différents organismes représentant les autorités katangaises à Paris et à Bruxelles.

Au printemps 1961, la gendarmerie katangaise comprend 655 Blancs dans son encadrement. 220 d’entre eux sont officiellement mandatés par la Belgique sous couvert de coopération ; les autres sont des soldats de fortune8. Très vite, ils sont ­surnommés « les Affreux ». L’un d’eux livre l’explication la plus probable sur cette appellation qui va ensuite désigner l’ensemble des mercenaires de cette période : « Au retour de […] raids, les mercenaires de combats de choc arrivaient à E’ville dans un état physique impressionnant. Les vêtements déchirés […], couverts de poussière et de cambouis, ils étaient vraiment affreux à voir, avec leurs crânes rasés, leurs barbes incultes et leurs visages boursouflés par les piqûres d’insectes. Les colons et les petits Belges les appelèrent les Affreux9. » Ils ont bientôt sous leurs ordres près de 11 000 soldats.

À leur tête, le gouvernement katangais a choisi de recruter un vétéran français. Formé à l’école des officiers d’active de Saint-Maixent, le colonel Trinquier a combattu en Indochine où il s’est aguerri en techniques de guérilla et contre-guérilla dans les commandos Ponchardier. Remarquable meneur d’hommes, Trinquier a un caractère bien trempé. Attaché à l’empire colonial, il se montre très volontaire et pragmatique pour assurer la victoire française. Adjoint du général Massu en Algérie, commandant la 10e division parachutiste (DP), il joue un grand rôle dans la mise au point du plan de contre-insurrection appliqué lors de la bataille d’Alger. Il succède ensuite au colonel Bigeard à la tête du 3e régiment de parachutistes coloniaux. Figure du combat contre les katibas du FLN, son poids militaire en fait une excellente recrue pour le Katanga mais sa venue pose également des problèmes politiques. Malgré le soutien de Pierre Messmer, alors ministre de la Défense, il doit rapidement renoncer.

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