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Dans l'ombre de Byzance

De
496 pages

Le livre

Partant sur les traces du grand moine du VIe siècle Jean Moschos, dont la chronique lui sert de guide dans ses pérégrinations, William Dalrymple entreprend en 1994 un voyage à travers l’Empire byzantin, du Mont Athos aux déserts d’Égypte. Au cours de ce périple mêlant recherche spirituelle et réflexion historico-politique, Dalrymple retrace le destin des chrétiens d’Orient à travers le temps. Il porte un regard d’érudit mais aussi de journaliste et d’écrivain sur des régions traversées par des conflits millénaires.


Jalonné de rencontres et de portraits révélateurs – du plus simple paysan au noble le plus prétentieux, teinté d’une ironie toute britannique, imprégné de compassion pour les pauvres et les démunis, c’est un livre d’un grand humanisme, où la justesse de ton rivalise avec la finesse de l’observation.

L'auteur

Historien et journaliste écossais, William Dalrymple parcourt l’Orient depuis une vingtaine d’années. Spécialisé dans la littérature de voyage, il est l’auteur de six livres parmi lesquels Le Moghol Blanc (Noir sur Blanc, 2005) qui a remporté, entre autres, le prestigieux Wolfson Prize for History. La Cité des Djinns (Noir sur Blanc, 2006) a reçu le Thomas Cook Travel Book Award. William Dalrymple est membre de la Royal Society of Literature et de la Royal Asiatic Society. Il vit avec sa femme et leur trois enfants entre l’Écosse, Londres et New Delhi.


« Pour qui a le goût de l’échappée lointaine et aventureuse, William Dalrymple est un modèle. » (Le Figaro magazine)


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Image couverture
WILLIAM DALRYMPLE
DANS L’OMBRE DE BYZANCE
Sur les traces des chrétiens d’Orient
roman
Traduit de l’anglais par
HÉLÈNE COLLON
  
Noir sur Blanc

Partant sur les traces du grand moine du VIe siècle Jean Moschos, dont la chronique lui sert de guide dans ses pérégrinations, William Dalrymple entreprend en 1994 un voyage à travers l’Empire byzantin, du Mont Athos aux déserts d’Égypte. Au cours de ce périple mêlant recherche spirituelle et réflexion historico-politique, Dalrymple retrace le destin des chrétiens d’Orient à travers le temps. Il porte un regard d’érudit mais aussi de journaliste et d’écrivain sur des régions traversées par des conflits millénaires.

 

Jalonné de rencontres et de portraits révélateurs – du plus simple paysan au noble le plus prétentieux, teinté d’une ironie toute britannique, imprégné de compassion pour les pauvres et les démunis, c’est un livre d’un grand humanisme, où la justesse de ton rivalise avec la finesse de l’observation.

Historien et journaliste écossais, William Dalrymple parcourt l’Orient depuis une vingtaine d’années. Spécialisé dans la littérature de voyage, il est l’auteur de six livres parmi lesquels Le Moghol Blanc (Noir sur Blanc, 2005) qui a remporté, entre autres, le prestigieux Wolfson Prize for History. La Cité des Djinns (Noir sur Blanc, 2006) a reçu le Thomas Cook Travel Book Award. William Dalrymple est membre de la Royal Society of Literature et de la Royal Asiatic Society. Il vit avec sa femme et leur trois enfants entre l’Écosse, Londres et New Delhi.

Cet ouvrage a été numérisé avec le concours du Centre national du livre.

CNL - centre national du livre

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ISBN : 978-2-88250-312-1

Pour mes parents,

avec amour et gratitude

Remerciements

Le voyage relaté dans ces pages s’est déroulé l’espace d’un été suivi d’un automne, mais il intègre quelques épisodes issus de deux séjours antérieurs, en Israël et en Égypte, effectués un peu plus tôt la même année. Beaucoup d’identités véritables ont été dissimulées, notamment dans les passages traitant de la Turquie, de la Cisjordanie occupée et de l’Égypte. Je souhaite de tout cœur que personne n’ait à souffrir de mes écrits.

Durant les quatre années qu’a occupées la rédaction de ce livre, j’ai reçu l’aide d’un grand nombre de personnes. Je tiens tout particulièrement à remercier ceux dont le nom figure ici ; sans eux, cet ouvrage n’aurait jamais pu aboutir :

 

Abbas, Mohammed Sid Ahmed, Canon Naim Ateek, Abdullah et Noah Awad, Leïla Badr, David Barchard, Andrew Berton, Robert Betts, Gaby Bostros, Dr Sebastian Brock, Derek et Eileen Brown, Lady Yvonne Cochrane, Con Coughlin, Alkis Courcolas, Hew Dalrymple, frère Jock Dalrymple, Diodoros I, patriarche Sa Béatitude de Jérusalem, Abouna Dioscuros du monastère de Saint-Antoine, Alistair Duncan, Eustathios Matta Rouhm, métropolite du Jazira et Euphrates, Mike Fishwick, Robert Fisk, Kadreya Foda, Robert Franjieh, Archie Fraser, Jenny Fraser, John Freely, Patrick French, Dr Nicholas Gendle, Sami Geraisi, David Gilmour, Charlie Glass, Philip Glazebrook, Giles Gordon, Juan Carlos Gumucio, Malfono Isa Gulten, Harry Hagopian, Roy Hange, Milad Hanna, Richard Harper, Bernard Haykel, Sarah Helm, Dr Isabel Henderson, George Hintlian, Jill Hughes, Mar Gregorios Yohanna Ibrahim, métropolite d’Alep, Sa Sainteté Mar Ignatius Zaki Iwas, patriarche d’Antioche, frère Jeremias du monastère d’Iviron, Walid Joumblatt, Mansour Khaddosh, Nora Kort, Robert Lacey, frère Emmanuel Lanne, Dominic Lawson, Tony Mango, Dr Philip Mansel, Peter Mansfield, Philip Marsden, Sally Mazloumian, Dr Otto Meinardus, Sam Miller, l’évêque Mesrob Mutafian, Mark Nicholson, Maggie Noach, John Julius Norwich, Anthony O’Mahony, Dr Andrew Palmer, Dr Philip Pattendon, frère Michele Piccirillo, Hugh Pope, Rebecca Porteous, Tom Porteous, Annie Robertson, Max Rodenbek, Sir Steven Runciman, Dr Bernard Sabella, Assem Salam, Dalia Salam, l’archevêque Georges Saliba, le professeur Kamal Salibi, Victor Samaika, Anthony Sattin, Neville Shack, Sa Sainteté le pape Chénoudah III, Antoun Sidhom, Fania Stoney, Jane Taylor, frère Theophanes du monastère de Mar Saba, Timotheos, métropolite de Lod, Tony Touma, Christopher J. Walker, l’évêque Kallistos Ware, John Warrack, Zhogbi Zhogbi.

 

Je voudrais aussi exprimer toute ma gratitude à Alan et Brigid Waddams qui, non contents d’avoir veillé sur moi à Damas, m’ont aussi prêté leur maison dans le Somerset, où une bonne partie du présent ouvrage a été composée et corrigée.

Je remercie également les Cistercian Publications de Kalamazoo (Michigan) et Spencer (Massachusetts) pour m’avoir aimablement autorisé à citer Jean Moschos, The Spiritual Meadow (trad. John Wortley, Cistercian Publications, 1992).

Mais l’essentiel de ma reconnaissance va à Olivia, amie, amante, conseillère, illustratrice, rédactrice en chef, compagne de voyage occasionnelle et épouse chérie.

Pour finir, je voudrais mentionner ici le précieux apport de ma fille Ibby, née peu après la fin de ce voyage ; elle a ponctué la rédaction de ce livre d’interruptions qui furent autant de sources d’émerveillement… sans lesquelles il aurait certainement été achevé six mois plus tôt.

 

WILLIAM DALRYMPLE

Provis, Somerset, novembre 1996.

carte
I
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logo debut chapitre
MONASTÈRE D’IVIRON, MONT ATHOS (GRÈCE), 29 JUIN 1994. FÊTE DE SAINT PIERRE ET SAINT PAUL

Ma cellule est austère et nue. Les murs sont blancs, le sol dallé. Seuls deux meubles rompent la sévérité de son dépouillement : un bureau en olivier, dans un coin, et, dans l’angle opposé, un lit métallique, tendu d’un unique drap blanc, raide, empesé comme une guimpe de nonne.

Par la fenêtre ouverte, je vois une rangée de robes noires : les moines qui travaillent au potager, tels des forçats enchaînés, sarclant leur carré de choux avant que le soleil se couche et que le simandron les appelle à complies. Au-delà du jardin, une vigne se profile sur fond de pyramide noire et désolée : la Sainte-Montagne.

Le calme règne, si l’on excepte les vagues qui, au loin, s’écrasent contre la jetée, ainsi que les échos indistincts et autres bruits métalliques émanant des cuisines du monastère. Le silence et l’atmosphère solennelle qui règnent ici ne sont guère faits pour remonter le moral, mais si l’on éprouve le besoin de remettre un peu d’ordre dans ses idées, c’est l’endroit idéal. On n’y trouve aucune distraction, et le silence monacal impose sa limpidité fragile.

Il est neuf heures. Le moment est enfin venu de rassembler mes pensées, de me concentrer afin d’exposer par écrit, le plus simplement possible, les raisons de ma présence en ces lieux, de rapporter ce que j’ai vu et préciser ce que j’espère accomplir au cours des prochains mois.

Mes ouvrages de référence sont alignés par terre ; les blocs-notes remplis lors de mes séjours en bibliothèque sont ouverts. Des dossiers bourrés d’articles photocopiés s’empilent sous la fenêtre ; mes crayons sont aiguisés et dressés mine en l’air dans un verre. Une boîte d’allumettes attend à côté de la lampe-tempête à paraffine : comme on éteint le groupe électrogène du monastère après complies, si je veux écrire ce soir, ce sera forcément grâce à sa lueur jaune.

Ouvert sur le bureau se trouve mon édition en livre de poche du Pré spirituel de Jean Moschos, l’improbable petit livre qui m’a amené jusqu’ici, ainsi que le manuscrit original, que j’ai eu pour la première fois sous les yeux il y a à peine une heure. Si Dieu le veut, Jean Moschos me conduira vers l’est, vers Constantinople et l’Anatolie, puis vers le sud, jusqu’au Nil, et de là, si la chose reste possible, jusqu’à la Grande Oasis de Kharga, qui marquait jadis la limite méridionale de l’Empire byzantin.

 

*

 

Ce matin, six jours après avoir tourné le dos à l’Écosse et à la triste humidité de ses mois de juin, je me suis embarqué à Ouranoupoli, la « Porte du ciel », pour gagner la Sainte-Montagne en longeant la péninsule.

Nous avons croisé le bateau de pêche d’un monastère, entouré d’un halo de mouettes. Face à moi, trois moines corpulents en robe gonflée par le vent savouraient un cappuccino sous une icône de la Vierge ; l’écume du lait déposait une mousse légère sur leur moustache grise. Derrière eux, on distinguait par le hublot le premier des grands monastères athonites qui fusent des baies sablonneuses pour aller couronner les contreforts du mont. Ces monastères, formidables ensembles bâtis, majestueuses forteresses couleur cendre, grandes comme des bourgs montagnards d’Italie, offrent aux regards des balcons suspendus, en dentelle de bois, surmontés de coupoles et de remparts médiévaux massifs.

Le premier monastère du mont Athos fut fondé au IXe siècle par saint Euthyme de Salonique qui, ayant renoncé au monde à l’âge de dix-huit ans, se mit à marcher à quatre pattes en mangeant de l’herbe ; puis, devenu stylite, il passa le restant de ses jours à tancer ses concitoyens du haut de sa colonne. Quelque deux cents ans plus tard (entre-temps, la réputation de saint Euthyme avait entraîné la création de maints autres monastères et skites tout autour du site d’origine), il revint aux oreilles de l’empereur de Byzance que les moines débauchaient les filles des bergers venus vendre leur lait et leur laine sur le mont. Il décréta que, dorénavant, nulle créature de sexe féminin – qu’il s’agisse de femmes, de levrettes ou de chiennes – ne serait plus autorisée à y pénétrer.

De nos jours encore, on ne fait une entorse à cette règle que pour les chattes, et on prétend qu’au Moyen Âge deux impératrices byzantines se virent interdire l’accès à la Sainte-Montagne par la Vierge Marie elle-même. Toutefois, en 1857, la Mère de Dieu se montra suffisamment conciliante pour laisser ma grand-tante, Virginia Somers, passer deux mois au mont Athos, sous une tente, accompagnée de son époux et du peintre préraphaélite Coutts Lindsay, pourtant peu recommandable. Une lettre de Virginia concernant ce séjour nous est parvenue ; elle raconte notamment que les moines lui ont fait visiter les jardins du monastère en la pressant d’accepter un fruit de chaque arbre. C’est ainsi qu’elle goûta à une grenade, à un cédrat, à une pêche. Le fait est sans précédent dans l’histoire millénaire du mont Athos, et d’autant plus surprenant vu le côté franchement suspect de ce ménage à trois* 1 athonite.

Hormis cette unique irrégularité, la Sainte-Montagne demeure une république monastique autonome vouée à la prière, la chasteté et la plus pure orthodoxie. Lors du concile de Florence, en 1439, ce furent les moines athonites qui rejetèrent la proposition d’union des Églises catholique et orthodoxe en échange d’une aide militaire de l’Occident face à la menace turque ; en l’espace de deux décennies, Constantinople tomba aux mains des Ottomans, tandis que la doctrine orthodoxe survivait telle quelle. Alliée à une profonde méfiance envers tout autre credo, cette fierté des orthodoxes vis-à-vis de leur religion est, aujourd’hui encore, caractéristique de l’idéologie athonite.

J’ai débarqué à Daphné. Un autocar sans âge m’a emmené à Karyes, la capitale monastique ; de là, j’ai emprunté les rues pavées, polies par des siècles de pas innombrables, qui redescendent vers la lavra 2 d’Iviron, entre des nuées de papillons jaunes, au milieu de sauges qui m’arrivaient aux genoux.

Les moines rentraient tout juste des vêpres. La soirée étant douce et belle, certains s’attardaient dans la cour pour jouir de l’ombre des cyprès jouxtant le katholikon. Assis sur les marches de la fontaine ottomane à coupole, frère Yacovos, le frère hôtelier, écoutait l’eau goutter dans le bassin. En me voyant entrer dans la cour, il s’est levé.

« Soyez le bienvenu, m’a-t-il dit. Nous vous attendions. »

Yacovos était un moine volubile, courtaud et trapu, barbu comme un brigand. Un bonnet de laine noire posé de travers sur sa tête lui donnait un petit air guilleret. Après avoir pris mes bagages, il m’a conduit à la chambre réservée aux hôtes, où il m’a versé un verre d’ouzo et proposé une coupe de loukoums à la rose, le tout sans cesser de babiller gaiement en me racontant sa vie antérieure dans la marine marchande. Pendant l’hiver 1959 il avait accosté à Aberdeen à bord d’un navire chypriote et n’avait jamais oublié le brouillard et le froid mordant. Je lui ai demandé où je pouvais trouver le bibliothécaire, frère Christophoros. Car c’était une lettre de ce dernier (frappée aux majestueuses armoiries impériales représentant l’aigle à deux têtes de Byzance) qui justifiait ma présence sur le mont Athos : le manuscrit que je cherchais se trouvait bien à la bibliothèque monastique d’Iviron ; on tâcherait d’obtenir de l’abbé que je puisse le consulter.

« À cette heure-ci, Christophoros doit être à l’arsenal, m’a répondu frère Yacovos après un coup d’œil à sa montre de gousset. Occupé à nourrir ses chats. »

En effet, j’ai trouvé le vieillard sur la jetée avec un seau rempli de queues de poissons. Sur son nez, une énorme paire de lunettes noires était posée en équilibre précaire. Tout autour de lui, deux douzaines de chats tournoyaient.

« Viens là, Justinien ! lançait frère Christophoros. Allez, Chrysostome, approche ! Petit, petit, petit… Venez, mes chéris, ela, venez près de moi… »

Je me suis présenté.

« On vous attendait la semaine dernière, a commenté le moine d’un ton un peu bourru.

– Je vous prie de m’excuser. J’ai eu du mal à me faire délivrer une autorisation à Thessalonique. »

Les chats multipliaient les ondulations séductrices autour des chevilles du moine et, s’intimidant mutuellement, happaient au vol les nageoires qu’il leur lançait.

« Avez-vous demandé à l’abbé si je pouvais voir le manuscrit ?

– Désolé, mais l’abbé est à Constantinople, en concile avec le patriarche œcuménique. Cela dit, si vous souhaitez attendre son retour, vous êtes le bienvenu.

– Et ce retour est prévu pour quand ?

– Il devrait être là pour la fête de la Transfiguration.

– Mais c’est dans… Voyons… une bonne quinzaine de jours !

– La patience est une des grandes vertus monacales, m’a rétorqué Christophoros en gratifiant d’un hochement de tête philosophe un vieux matou aux pattes arquées, dépenaillé, qui n’avait pas encore réussi à attraper une seule queue de poisson, et qui répondait au nom de Kallistos.

– C’est que… mon autorisation n’est valable que jusqu’à après-demain. On m’a délivré un diamonitirion de trois jours. Il faudra que je reprenne le bateau du matin. » J’ai jeté un regard suppliant au vieux moine. « Je vous en prie ! J’ai fait tout ce chemin uniquement pour consulter ce livre !

– Malheureusement, l’abbé exige d’interroger au préalable toute personne désireuse de…

– N’y a-t-il rien que vous puissiez faire ? »

Il a tiraillé sa barbe d’un air hésitant. « Je n’en ai vraiment pas le droit. Et de toute façon, la lumière de la bibliothèque ne marche pas.

– Il y a bien des lampes dans ma chambre », ai-je remarqué.

Il a tergiversé quelques secondes, toujours aussi indécis. Puis il a cédé : « Bon, mais faites vite. Demandez à frère Yacovos s’il veut bien vous prêter des lanternes. »

J’ai remercié Christophoros et repris promptement le chemin du monastère, au cas où il se raviserait.

« Et ne le laissez pas vous raconter sa vie, a-t-il lancé, sinon vous ne le verrez jamais, votre manuscrit ! »

À vingt heures j’ai retrouvé frère Christophoros devant le katholikon. Le soir tombait ; le soleil avait disparu derrière la Sainte-Montagne. J’avais pris la lanterne de ma chambre. Nous avons traversé la cour pour rejoindre la bibliothèque monastique ; frère Chistophoros a extrait de son habit un trousseau de clefs gros comme ceux des geôliers médiévaux. Il a introduit la plus grosse dans l’une des quatre serrures superposées.

« Par les temps qui courent, nous sommes obligés de tout fermer à clef, m’a-t-il dit en guise d’explication. Il y a trois ans, en plein hiver, des pillards ont débarqué en hors-bord à la grande lavra, équipés de fusils Sten et menés par un ancien novice renvoyé par l’abbé quelque temps plus tôt. Ils se sont introduits dans la bibliothèque, où ils ont volé un grand nombre de manuscrits très anciens ; ils se sont également emparés de plusieurs reliquaires en or, pourtant tenus sous clef dans le sanctuaire.

– On les a rattrapés ?

– Les moines ont réussi à donner l’alarme et ils ont été arrêtés le lendemain matin en essayant de passer la frontière bulgare. Malheureusement, ils avaient eu le temps de faire des dégâts considérables : les reliquaires avaient été débités en petits morceaux, et les manuscrits dépouillés de leurs plus belles enluminures. Certaines pages n’ont jamais été retrouvées. »

La dernière serrure finit par céder avec un grincement impressionnant. Les portes séculaires se sont enfin ouvertes et, tenant bien haut nos lampes, nous sommes entrés dans la bibliothèque.

Il y régnait une obscurité totale ainsi qu’une forte odeur de bougran et de vélin en décomposition. Des manuscrits étaient exposés, ouverts, dans des vitrines basses ; les lettrines enluminées et les auréoles – toutes exécutées à la feuille d’or – des saints dont ces ouvrages relataient la vie jetaient mille feux. Dans la pénombre tapissant le mur du fond, je distinguais un firman ottoman ; les arabesques dorées composant le monogramme du sultan se détachaient nettement au-dessus des signes calligraphiés. Juste à côté, telle une veste abandonnée, était suspendu un manteau de soie magnifique, bien qu’un peu froissé. Sur chaque pan étaient brodées face à face deux séries de dragons et de phénix.

« Qu’est-ce que c’est ? demandai-je à voix basse.

– Le manteau de Jean Tzimiskès.

– Vous voulez dire, l’empereur Tzimiskès ? Mais… il a vécu au Xe siècle ! »

Christophoros s’est contenté de hausser les épaules.

« Vous ne pouvez pas laisser une chose pareille accrochée là !

– Pourquoi ? s’est irrité mon compagnon. Où voudriez-vous qu’on la mette ? »

Nous nous sommes avancés dans le noir entre une infinité de rayonnages bourrés à craquer de manuscrits byzantins reliés en cuir, avant de faire halte devant un coffre vitré, dans l’angle opposé de la pièce. Christophoros en a déverrouillé puis soulevé le couvercle. Le codex G.9 se trouvait sur l’étagère inférieure, rangé dans une sorte de pochette en toile blanche.

C’était un volume énorme, lourd comme une caisse de vin ; je l’ai transporté sur un lutrin en vacillant sous le poids, Christophoros me suivant avec la lampe.

« Pardonnez-moi, est-il intervenu tandis que je posais l’objet avec un luxe de précautions, mais êtes-vous orthodoxe ou hérétique ? »

J’ai réfléchi quelques secondes. Un de mes amis catholiques avait séjourné sur le mont Athos quelques années plus tôt ; il m’avait prévenu : ne jamais se dire catholique. Ayant lui-même commis cette erreur, il s’était heurté à un ostracisme de fer qu’on ne lui aurait pas opposé s’il avait eu la lèpre ou la syphilis. D’après lui, pour ce qui me concernait, il importait de ne pas éveiller les soupçons des moines, qui avaient appris à se méfier par-dessus tout des visiteurs intéressés par leurs manuscrits. Les souvenirs remontaient loin, sur le mont Athos ; les saints hommes n’avaient jamais pardonné à la papauté le sac de Constantinople, durant la quatrième croisade (c’est-à-dire huit siècles plus tôt), mais ils n’avaient pas oublié non plus les bibliophiles du XIXe siècle venus en masse piller les bibliothèques athonites.

Dans ce domaine, le voyageur anglais Robert Curzon reste considéré comme le pire scélérat : après une rapide tournée des bibliothèques monastiques du mont Athos à la fin des années 1840 (et en compagnie, j’ai honte de l’avouer, de mon arrière-grand-oncle), Curzon repartit avec de pleines malles de manuscrits enluminés et de chrysobulles byzantins ; dans ses Visits to Monasteries in the Levant, il raconte que les abbés lui vendaient au poids ces volumes inestimables, comme s’il s’agissait de vulgaires figues ou grenades sur un marché ottoman. Pis encore sont les souvenirs du bibliophile allemand Herman Tischendorf qui, une vingtaine d’années après le séjour de Curzon à Athos, quitta le monastère grec orthodoxe de Sainte-Catherine, dans le Sinaï, en emportant dans les sacoches de ses chameaux le Codex Sinaiticus, qui est le plus ancien exemplaire connu du Nouveau Testament. Tischendorf affirma plus tard qu’il l’avait trouvé dans un panier de bûches, et donc sauvé puisque les moines allaient le brûler pour se chauffer. Mais ceux-ci prétendent encore aujourd’hui que Tischendorf soûla le bibliothécaire et troqua discrètement l’inappréciable manuscrit (lequel, comme le butin de Curzon, aboutit tout naturellement à la British Library) contre une bonne bouteille de schnaps.

Mon silence n’a pas échappé à Christophoros, qui a insisté.

« Je suis catholique, ai-je répondu.

– Mon Dieu ! s’est exclamé le moine. Vous m’en voyez sincèrement navré. » Il a secoué la tête d’un air plein de sollicitude. « Pour être tout à fait honnête, je dois vous dire que l’abbé n’autorise jamais les non-orthodoxes à consulter nos ouvrages sacrés. Surtout les catholiques. Pour lui, le pape actuel est l’Antéchrist, et sa mère la Putain de Babylone ; car il favorise l’avènement des Derniers Jours dont parle l’Apocalypse de saint Jean. »

Il a murmuré une prière. Puis : « Je vous en prie, tant que vous êtes ici n’avouez jamais que vous êtes un hérétique. Si l’abbé l’apprenait, je serais condamné à mille prostrations.

– C’est promis. »

Christophoros s’est un peu détendu. Il a ôté ses lunettes pour les nettoyer en les frottant sur le devant de sa robe. « Vous savez, un autre catholique est déjà venu nous voir cette année.

– Qui était-ce ?

– Un chef de chœur bavarois. Une voix magnifique. »

Une fois le livre installé sur le pupitre, j’ai entrepris d’en déboutonner la couverture de toile.

« Il disait que notre église jouissait d’une acoustique merveilleuse, poursuivit Christophoros en disposant les lampes sur le meuble. Il a demandé à frère Yacovos l’autorisation de chanter un Gloria dans le katholikon, sous la coupole.

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