Dans l'ombre de Lyautey

De
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Il manquait à la série des biographies et portraits déjà publiés sur Lyautey les souvenirs et impressions d'un familier mêlé à son activité journalière et qui fût, de surcroît, un observateur attentif de ses grandes actions. Le général de Boisboissel vient de combler cette lacune en écrivant un " Lyautey " qu'il a su fort bien éclairer du coin d'ombre où il s'est trouvé placé pour le servir [...].
Publié le : lundi 1 juin 1998
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EAN13 : 9782296366800
Nombre de pages : 376
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Collection Les Introuvables

DANS L'OMBRE
DE

LYAUTEY

DU MEME

AUTEUR

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SOUFFLESDU TERROIR,SOUFFLESDU LARGE(Préface Lyautey), Impr. Aubert, à Saint-Brieuc. PEAUX NOIRES, CŒURS BLANCS(Préface Fournier, Paris. du Général du Maréchal Archinard).

LYAUTEY,MARÉCHALDE LA PLUS GRANDE FRANCE,Les Publications Coloniales. Au VENTDE LA VIE (Poésies), Edit. de la Caravelle, Paris.

GÉNÉRAL YVES DE BOISBOISSEL

DANS L'OMBRE
de

LYAUTEY
PRÉFACE du

Maréchal JUIN
de l'Académie Française

L'Harmattan

cg L'Harmattan,

1998

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Inc

-

55. rue Saint-jacques-Montréal CANADA H2Y l K9 L'Harmattan ltalia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino

(Qc)

ISBN: 2-7384-6782-2

A LA GLORIEUSE MEMOIRE DE CELUI QUI FUT MON CHEF VENERÉ ET LE PARRAIN D'UN DE MES FILS

AVANT-PROPOS

L semble que tout ait été dit sur le Maréchal de la plus grande France, que le sujet soit épuisé, dans les limites toutefois où s'épuise la vertu d'une source radio-active. Il peut paraître vain d'y ajouter encore, présomptueux de le tenter, d'autant que des écrivains de grand talent ont trouvé en lui un héros à leur mesure. Il n'y a plus véritablement de secret de Lyautey. Mais qui ne l'a pas connu en action au Maroc n'a pas connu tout Lyautey. La Lorraine, Paris, même avec l'Exposition Coloniale internationale qui fut sa dernière victoire, les Mouvements de jeunesse, les Scouts, tout en révélant au monde un Lyautey insoupçonné, ce n'était pour un «animal d'action ~ qui avait eu comme terrain de galop un empire, qu'un champ restreint, un manège. Il manquait désormais à sa foulée l'espace, l'obstacle, le «train» où se retrouvent les origines. Les témoins de cette inoubliable course se font rares. L'implacable loi de la dispersion a joué là comme ailleurs. Il est temps que les survivants livrent leurs souvenirs. Rien d'essentiel n'en sera peut-être ajouté au monument déjà dressé par la piété des fidèles, mais quelques détails ont chance de se trouver révélés par cet éclairage indirect, si faible que soit la source de lumière. C'est à cette ambition mesurée que veulent se limiter les souvenirs qui vont suivre. A ce pieux devoir envers celui qui fut, plus encore que mon chef, mon Maître, répondent ces «ultima verba », aux approches de la Grande Relève. Y. B. 9

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PRÉFACE

L manquait à la série des biographies et portraits déjà publiés sur Lyautey les souvenirs et impressions d'un familier mêlé à son activité journalière et qui fût, de surcroît, un observateur attentif de ses grandes actions. Le général de Boisboissel vient de combl'er cette lacune en écrivant un «Lyautey» qu'il a su fort bien éclairer du coin d'ombre où il s'est trouvé placé pour le servir. Tout ce qui touche notamment à l'œuvre de pacification du premier Résident Général de France au Maroc a été parfaitement vu et senti par ce grand soldat... de Marine qu'est le général de Boisboissel. Tout jeune, sur les bancs du collège, il ne voulait être que marin. Et cette vocation était si forte en lui que, s'étant vu, pour quelques points, barrer l'entrée de l'Ecole Navale, il avait, deux années durant, pris la mer comme pilotin sur un cap-hornier. Inquiète pour son avenir, sa famille l'avait heureusement rattrapé de justesse pour qu'il se présentât à un concours limite de Saint..cyr où il avait été admis. Il devait en sortir dans l'Infanterie Coloniale, portant fièrement l'ancre d'or à son col, et pour exercer, pendant trois ans, le commandement d'une unité méhariste au Sahara soudanais.

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Rare privilège pour un jeune officier que de pouvoir, d'entrée de jeu, parcourir en chef d'immenses solitudes désertiques. Dans cet infini de sables et de pierres qu'il découvrait et où se complaisait sa nature méditative de Breton, le lieutenant de Boisboissel devait retrouver cet autre infini de la mer qui avait bercé ses rêves d'adolescent. Il fut moins favorisé, au début de l'été de 1914, quand, affecté au Maroc à la colonne du général Gouraud qui cherchait à s'ouvrir la trouée de Ta{a, il y fut maintenu à la déclaration de guerre et vit partir, le cœur déchiré, de nombreux camarades de combat, dont (étais, qu'on dirigeait hâtivement vers notre frontière du Nord-Est. Je le retrouvai, en 1916, en revenant au Maroc à la suite d'une grave blessure. Lyautey en avait fait, depuis quelque temps, son officier d'ordonnance - un aide de camp modèle en vérité, mais tourmenté, encore qu'il n'en laissât rien paraître, par la pensée de cette bataille de France dont on le tenait toujours éloigné. Il était tout naturel que l'on songeât à une relève par les évacués du front et je fus mis à T essai auprès de Boisboissel, en vue de son remplacement. Hélas! (étais alors de bois sec et bien incapable d'apprécier l'insigne honneur qui m'était fait. Je n'avais de goût que pour les émotions fortes du combat et me montrais plus docile à mon penchant qu'au désir de mon chef. Or je pensais surtout à rejoindre au plus vite sur le front mes chers tirailleurs marocains; et, dans ces conditions, l'épreuve ne pouvait absolument rien donner. Je quittai le Maroc

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avant d'avoir relevé Boisboissel, qui ne fut libéré que deux mois plus tard, quand Lyautey fut appelé au Ministère de la Guerre. e était l'époque où, après les meurtrières et épuisantes mêlées de Verdun et de la Somme, on commençait à s'inquiéter en France de cet affreux piétinement de la guerre, et à douter de la valeur et de l'efficacité des méthodes. Vu de Paris, Lyautey, l'homme qui réussissait au Maroc avec des moyens précaires et qu'on savait affranchi de tout formalisme doctrinal, apparaissait de plus en plus comme le coming man. Briand, alors au pouvoir, et qui voulait du neuf, tint essentiellement à en faire l'expérience. Elle fut courte, et pour bien des raisons - qui ne tenaient pas à l'homme luimême, dont le génie était indiscutable comme l'était celui de Joffre et de Foch, mais bien à des circonstances paralysantes de toute action. Il revint très vite au Maroc, pour y poursuivre son œuvre de pacification. Là, au moins, il était son maître. Le général de Boisboissel s'est longuement étendu sur les différentes phases de ce qu'on a appelé la «bataille du Maroc», en entendant par là les opérations qui s'y sont déroulées au cours de la guerre. Il faut lui en savoir gré, car c'est une histoire encore asset mal connue. On connaît son point d'origine: l'ordre du Gouvernement, en août 1914, de renvoyer dans la métropole la majeure partie des forces et la suggestion de reporter sur la côte notre front défensif. Lyautey fournit les forces demandées mais maintint quand même l'armature à l'intérieur. De quel poids, en effet, eût pesé dans le conflit mondial un Maroc mis à feu par

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notre abandon et menaçant d'entraîner dans un mouvement de guerre sainte l'Afrique du Nord tout entièrer Lyautey fit plus encore. Profitant de ce que l'attention générale était centrée sur la bataille d'Europe, il prit sur lui de pousser ses avantages en pratiquant une sage économie des torces et une politique de collaboration avec les grands chefs traditionnels. On reste confondu devant l'importance et les difficultés des tâches qu'il osa entreprendre, devant l'immensité du terrain déblayé en pleine guerre, avec seulement trois maigres groupes mobiles et quelques har/ws (consolidation de la trouée de T a{a et des marches frontalières du Nord et du Sud - Dadès, Todra et Sous - pacification du Moyen Atlas utile, jonction avec le Tafilalet). Il devait faire moins grand et moins vite avec le double de moyens, une fois la paix rétablie en Europe. Cest que celle-ci avait rouvert pour lui le front de Paris qui a toujours été le plus redoutable pour les Résidents Généraux du Maroc. Il lui fallait chaque année soumettre ses programmes, qui rencontraient une sourde opposition et donnaient toujours lieu à de sordides marchandages concernant les moyens. A u surplus, on ne pouvait souffrir à Paris qu'il y eût des tués et des blessés dans les colonnes. C était considéré comme du bellicisme et on y répugnait. Tout ceci devait aboutir à l'aventure riffaine de 1925, qui lui fut si pénible. Et cependant, encore qu'il fÛt affaibli par une grave opération survenue peu de temps auparavant, jamais il ne se montra plus grand ni plus

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maître de sa volonté qu'au cours de cette dure campagne. Le général de Boisboissel a remarquablement mis en lumière ces journées d'angoisse où la conjoncture était telle que toutes les volontés subalternes s'effaçaient et demeuraient comme suspendues à la sienne, seule responsable. Après avoir brisé l'effort d'A bd el K rim sur ses directions maîtresses de Fer. et d'Oueuan, il devait encore sauver Tata, au commencement de juillet 1925, par une énergique résolution, inspirée de son seul génie. On ne lui en eut aucune reconnaissance. Rentré en France peu de temps après, on le vit, pendant des mois, tourner en cercle, ne trouvant pas d'objet à sa dévorante activité. L'Exposition Coloniale, dont il fut nommé Haut Commissaire, lui fournit l'occasion d'une éclatante rentrée en scène. Il y jeta ses derniers feux. On eut nettement le sentiment que se célébrait, sous son signe, le jubilé d'un impérialisme républicain préfigurant déjà l'Union Française. Il y parut dans toute sa gloire, symbolisant à vrai dire toute une époque d'expansion extérieure, laquelle rappelait, par un certain côté, la grande époque victorienne de l'A ngleterre. L'Exposition terminée, il se replongea avec sérénité dans le soir crépusculaire de sa vie. On lira, avec une intense émotion, les pages où le général de Boisboissel a retracé «les dernières lueurs du flambeau» et le «retour des cendres ». Ce retour, longuement médité et organisé par le vieux M arécbal dans sa solitude de T horey, prit à Rabat le caractère d'une véritable apothéose, mais pour les fidèles

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qui faisaient escorte à la dépouille de leur « Grand Patron~, il avait aussi un sens caché. Ils savaient que Lyautey, avant de mourir, avait pressenti un sombre destin, et qu'en choisissant de reposer en terre lointaine, il avait voulu que les Marocains et les Français du Maroc eussent constamment sous les yeux un signe de foi et de ralliement, quand viendraient les temps désespérés. Nous avons connu ces temps de malheur que la France a heureusement surmontés; mais la conjuration demeure, qui voudrait substituer à l'œuvre civilisatrice de Lyautey, bâtie sur l'union étroite des esprits et des cœurs, un satellitisme mercantile se couvrant d'un faux libéralisme, et encourageant le retour à la barbarie. La grande voix d'outre-tombe qui continue de se faire entendre à Rabat sur la Colline inspirée a déjà condamné cet impérialisme d'une autre sorte, humainement peu souhaitable.

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CHAPITRE PREM 1ER

LES ORIGINES ET LA FORMATION MILITAIRE DE LYAUTEY
c Un astre brillant est apparu et sa lumière a dissipé les ténèbres.» (Poème laudatif dédié à M. le Général LYAUTEY,Résident Général de France au Maroc, par Mohammed ben Abd er Rahman es SijiImassi el Fassi. 28 avril 1913.)

E très bons auteurs ont analysé soigneusement et avec toutes références convenables la filiation, la généalogie directe du maréchal Lyautey. La question pourrait être serrée encore d'un peu plus près. Comme par une prédestination mystérieuse à l'étendue du champ futur de son activité, et comme si la nature avait voulu faire à l'avance en lui une synthèse du génie des provinces les plus riches en dons, quelques-unes de ses racines, à des degrés inégaux, plongent en des parties diverses du terroir de France. «Les Lyautey sont originaires de Vellefaux, près de Vesoul. »C'est par ces mots que commençait une notice dictée par le Général à l'auteur de ces lignes, il y a exac. 2

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tement trente-trois ans (I). Ils sont donc de souche franc-comtoise: les Lyautey de Genevreuille (branche éteinte) (2) étaient des gentilshommes du bailliage de Besançon. Un Lyautey figure, le 6 avril 1789, à l'assemblée des trois ordres du bailliage de Vesoul. Il existe encore, sauf erreur, des Lyautey de Colombe. C'est la grand-mère maternelle du Maréchal, Louise de la Lance, «maman Louise », qui apporta le beau sang lorrain. En son mari, le vicomte Gonzalve de Grimoult de Villemotte, se situe l'ascendance normande, oÙ il n'est peut-être pas aventuré de trouver l'esprit d'indépendance, la fantaisie qui, chez le grand homme, surent ne jamais exclure le sérieux. En remontant onze échelons, à partir du grand-père Villemotte, dans la généalogie de sa famille, on tombe sur Marguerite de Rieux, fille de Jeanne de Rohan. Rohan, Rieux, le grand sang de Bretagne (3) ! La mère de Jeanne de Rohan, Marguerite de Bretagne, fille elle-même du duc Jean V et de Jeanne de Navarre et épouse d'Alain IX, vicomte de Rohan, avait quatre filles, dont Jeanne, Marguerite, grand-mère de François 1er, et Catherine, trisaïeule de Henri IV. Et Jeanne de Navarre avait comme quadrisaïeul saint Louis, dont Marguerite de Rieux descendait également par Robert de Clermont.
(I) Ce document a figuré à l'Exposition Lyautey, tenue aux Invalides en mai 1948. (2) Un ancien sceau de la famille se lisait: e D'azur à la foy (deux mains unies) d'or en fasce, surmontée d'un soleil de même et accompagnée en pointe de trois quintefeuilles d'argent posées en fasce.» Devise: LOYAUTÉ. Maréchal s'était fait faire un ex-libris à ces armes. Le (]) Ln proverbe de notre province disait: Après Rohan et Rieux, tous les Bretons sont égaux entre eux. e Les ordres et instructions du Roi sont que la maison de Rohan soit traitée en toutes choses comme le sont les maisons de Savoie et de Lorraine» (lettres écrites au nom du roi Louis XIV par MM. de Barbezieux et de Pontchartrain en 1694 et 16g8). Des lettres de Louis XV, en date du 6 juin lï64, reconnurent aux Rohan le titre de cousins du Roi, comme ayant donné une aïeule aux rois de France de la branche des Valois (François le') et de la branche des Bourbons (Henri IV).

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De son côté Jeanne de Navarre était l'arrière~arrièrepetite-fille de saint Wenceslas, roi de Bohême. En somme, à un degré à vrai dire assez dilué, du sang de Bretagne, du sang de France, du sang de Bohême, deux saints qui furent rois! De Lyautey, on n'attendait pas moins. Ce petit jeu, innocent s'il sait rester objectif, de la prospection des atavismes, ne doit pas masquer la réalité, déformer les proportions. Hubert Lyautey fut avant tout un homme des marches de l'Est, et si la Lorraine revendique cette gloire ajoutée à tant d'autres, aucune extrapolation ne saurait la lui disputer. Lui-même s'est rangé définitivement devant l'Histoire sous la bannière de sa province: «d'or à la bande de gueules chargée de trois alérions d'argent ». A ces alérions héraldiques il a ajouté un aigle en vraie grandeur, réel, vivant, souverain. Une biographie complète du grand homme semble ici sans utilité: le sujet a été exploré à fond et rien de nouveau n'y saurait être ajouté. Le général Brécard et après lui M. Raymond Postal ont rappelé ces mots de Lyautey ramassant en une formule brève l'effet, sur sa vie et sa formation, d'un accident: «Je dois tout à ma nourrice et à la cavalerie.» Pour ceux qui n'ont pas connu, en chair et en os, le Maréchal, ce raccourci appelle peut-être un commentaire, qu'il nous donnait lui-même. Toute personne ayant lu si peu que ce soit sur sa vie connaît les circonstances dans lesquelles, en mars 1856, le petit Hubert, alors âgé de seize mois, échappa providentiellement à un destin fatal en tombant, à Nancy, d'un entresol qui existe encore et qu'il nous montrait, voici bien des années. Il le paya de vingt mois dans le plâtre entre quatre et six ans, d'un long usage de béquilles et, jusqu'à douze ans, d'un corset d'acier lui interdisant tout exercice physique. On plaçait son lit de malade sur un chariot pour l'emmener prendre l'air dans les jardins de l'Ecole forestière. Ce futur cavalier ne fut autorisé à monter à cheval qu'à dix-huit ans.

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En somme, à l'aube de la vie, un chétif, un souffreteux. Ce souffreteux devait passer outre-mer plus de trente ans, y faire campagne et y coucher sous la tente dans les conditions pénibles de l' «âge héroïque », y contracter une fièvre bilieuse qui pardonnait rarement à cette époque, travailler quinze ou dix-huit heures par jour et, en dépit d'une hygiène assez particulière, atteindre, à quatre mois près, quatre-vingts ans. Pendant les années d'inaction forcée de son enfance, il n'avait pas laissé son intelligence s'ankyloser, bien au contraire. C'est alors qu'il avait commencé à lire, à étudier et, au rebours du cycle habituel, à méditer. Sans cet accident, il n'aurait peut-être pas été ce qu'il fut. De quoi nous devons bien de la reconnaissance d'abord au docteur Velpeau qui le soigna, ensuite à cette bonne, imprudente ou troublée par l'irrésistible attrait de la troupe en armes sur les personnes de son état. Felix culpa! A sa seconde nourrice, la cavalerie, il fut redevable de l'esprit de celle-ci: goût du risque, accoutumance aux décisions rapides et aux points de vue élevés, culte de l'action, du mouvement et des allures vives, amour du panache, de la correction, du chic, soin du détail en même temps que des ensembles: n'est-ce pas Lassalle, un cavalier d'avant-garde pourtant, un des sabreurs de Napoléon, qui a dit : «Celui qui vérifie les sangles et les gourmettes est aussi celui qui gagne les batailles»? M. André Maurois, documenté par le Maréchal luimême, a parfaitement restitué l'ambiance dans laquelle le jeune Hubert fut élevé. Les grandes figures des quatre Officiers généraux du nom dominaient le cadre. D'abord l'arrière-grand-père Pierre-Antoine (I), ordonnateur en chef des armées impériales.
(I) Il était lié avec le maréchal Moncey, duc de Conegliano, Franccomtois comme lui, et dont la femme, Elisabeth Guillaume, était fille d'un lieutenant particulier au bailliage de Besançon. Le 10 septembre 1836.un ami ou un parent de sa femme écrit, de Besançon, à Moncey : 4:". Antoine Liautey (sic) - peut-être s'agit-il d'Antoine, fils de Pierre-

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Puis son second fils, Hubert, entré à seize ans à l'Ecole Polytechnique, sorti cinquième, un des meilleurs artilleurs de la Grande Armée, commandant de l'artillerie de la division Morand du corps Davout, qui finit général de division, Grand Officier de la Légion d'honneur et sénateur. Il avait fait toutes les guerres de l'Empire et quelques autres. Sur sa timbale de campagne, dont le Maréchal se servit à son tour, sur la lame du sabre courbe que celui-ci aimait à porter au cours des prises d'armes, s'inscrivait sa vie de soldat: Wagram, Moscou, Dresde, Leipzig, Hanau, campagne de France 1814, Trocadéro (1823), Algérie, toute une page d'épopée que son illustre petit-fils continua. Il avait, sous Bugeaud, commandé l'artillerie des troupes d'Algérie, puis, en 1843, l'Ecole royale d'artillerie de Vincennes où il avait été .l'instructeur d'Antoine d'Orléans, duc de Montpensier, le plus jeune des fils de Louis-Philippe. Le prince logeait au château dans ce pavillon de la reine Anne d'Autriche que l'incendie allumé par la fureur teutonne, en août 1944, a failli détruire totalement et qu'une heureuse restauration fait renaître en ce moment même. Tout enfant, à sept ans, le petit Antoine y avait joué avec «Tatoune» Daumesnil, la fille du héros à la jambe de bois, avant de venir s'y installer comme lieutenant-colonel d'artillerie... à dix-huit ans! On évoque le lieutenant général Hubert Lyautey dans ce château de Vincennes circonscrit par les remparts de Charles V, non loin de l'endroit où, près
Antoine - vient d'arriver et nous a donné de bonnes nouvelles de votre santé. - GUILLAU~\E.» maréchal était alors Gouverneur des InvaLe lides. (Le Maréchal MOllcey, par le duc de Conegliano (son petit-fils), C. Lévy, 1902.) A titre anecdotique: le (3 thermidor an IV, Pichegru (originaire d'Arbois) écrit au général Moncey: «J'ai Lyautey et le général Dufour à dîner. Si vous voulez, mon cher Général, me faire l'amitié de venir y prendre part, vous me feriez grand plaisir. «Mes hommages respectueux, je vous prie, à vos d,ames. - PICHEGRU.» (Ibid.) De quel Lyautey s'agit-il? Probablement de Pierre-Antoine.

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d'un siècle plus tard, l'autre Hubert, maréchal de France, devait bâtir sa dernière ville. Un tableau, lacéré par les révolutionnaires de février 1848, représentait le prince à cheval, accompagné, entre autres personnages, du lieutenant-général Lyautey. Celuici, au départ pour l'exil de la famille royale, avait réussi à sauver du pillage les collections de Montpensier: le prince l'en remercia par le don d'un buste que la famille possède encore. Le troisième fils était Antoine, général de brigade, sorti de Saint-Cyr, dans l'artillerie, en ]8]], survivant de Waterloo, qui, malgré ses campagnes de Saxe, de France et d'Algérie de 1842 à 1845, resta vingt ans capitaine (il est vrai qu'en neuf ans il passa ensuite du troisième galon aux deux étoiles). Charles, le quatrième, intendant général, qui avait vu, lui aussi, la tragique journée de Mont Saint-Jean, servit à son tour en Algérie. Il y avait aussi, du moins dans la galerie des souvenirs, celui dont on a peu parlé, Just, fils aîné de Pierre, combattant de Friedland, du siège de Dantzig, d'Espagne, noté par un de ses chefs comme « un des sujets les plus distingués du régiment », et par le général Puthod « brave comme un César », remarqué par l'Empereur, fait par lui chevalier de la Légion d'honneur, tué à l'ennemi à vingtquatre ans à Ximena, en Andalousie, en 1811. Ce sont là des parrainages! Dans une ligne qui a son éclat aussi, il s'en est peutêtre fallu de peu que le futur maréchal complétât la séquence de trois polytechniciens successifs: son grandpère Hubert était entré à l'X à seize ans, son père Just à dix-huit avec le n° 7, et l'on sait que lui-même, à la rue des Postes, avait commencé à préparer le difficile concours. Le P. du Lac tenait à entraîner, si l'on peut dire, ses poulains sur un parcours d'épreuve moins sévère, par exemple l'examen d'entrée à Saint-Cyr, quitte, en

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cas de réussite encourageante pour la suite, à démissionner pour tenter l'année suivante le Grand Prix. Hubert Lyautey, classé à l'épreuve Saint-Cyr dans un rang qui lui promettait pour plus tard, s'il restait dans l'armée, l'accès au Corps d'état-major, se dispensa, sur le conseil de ses maîtres, de prendre un deuxième risque et s'en tint au résultat acquis. Polytechnicien, et probablement « bottier» à la sortie par reconduction familiale, il aurait peutêtre construit autre chose que des empires. Telle est, nous ne le savons que trop, l'incidence d'un examen sur une destinée. II est curieux de noter que nul homme n'a été par son milieu, son enfance, sa première éducation, moins préparé que Lyautey à la vie coloniale, que nul chef n'a d'abord été plus métropolitain que cet « impérial:.. Sauf erreur, aucun marin dans sa famille, même chez ces Grimault normands, compagnons de Guillaume le Conquérant qui, s'ils furent admis à monter dans les carrosses du roi, ne semblent jamais avoir embarqué sur les vaisseaux de Sa Majesté. Aucun pionnier d'outre.mer non plus. Tous terriens bien racinés dans le sol héréditaire. Certes il y a bien ce goût précoce de construire, de « jouer au pays» avec des maisons en carton et des routes en ruban. Mais Hubert y joue avec son frère qui ne fut pas un colonial et, chez le fils d'un ingénieur des Ponts et Chaussées constructeur de voies ferrées et de canaux, le fait n'a rien de surprenant. Comme prédestination impériale, ce serait un peu court. Au surplus, tous les gamins qui ont fait des forts dans le sable des grèves ne sont pas devenus des coloniaux, des Vauban, ni même des militaires. Les fées, autour d'un berceau, ont aussi leur mot à dire, et celle qui décida subitement que Lyautey irait au delà des mers trouver son accomplissement et conquérir sa gloire portait l'habit d'un général. L'Ecole de Saint-Cyr ne prépare pas spécialement à la carrière coloniale. Ce n'est pas son objet. C'est par voca-

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tion, issue d'un atavisme ou née d'une lecture, d'une rencontre, d'une émotion, qu'on entre dans celle-ci, ce n'est pas par l'effet d'une spécialisation scolaire et à la seule faveur d'un classement heureux. La « Spéciale », on le sait, fit au jeune Hubert, sensible et jusque-là choyé, un accueil assez bougon et lui réserva quelques rudesses initiatrices dont il souffrit, surtout la première année. Le petit cahier intime qu'on ne peut feuilleter sans émotion, en tête duquel il a écrit Fide et spera, et, en caractères grecs, «gnôti séauton », consigne ses impressions, ses soubresauts sous ce qu'il appelle la « férule militaire» : «On oublie ce que nous sommes...» Il a dix-neuf ans! Ses instructeurs ne peuvent encore savoir qui il sera! Tournons ces pages amères qui gardent son secret personnel; retrouvons l'homme d'ordre qui tient ses comptes: « ... achat de papier de verre, de tripoli...» et dresse le budget des dépenses prévues, où une paire d'éperons s'inscrit pour cinq francs, et passons... Saint-Cyr lui a tout de même fourni l'occasion de découvrir Albert de Mun. Au reste, un an ne s'est pas écoulé depuis sa sortie qu'il redresse une opinion hâtive: «... Saint-Cyr... aux émotions viriles, aux aspirations généreuses... Mon métier compris, vu dans sa grandeur... » Ce n'est pas à l'Ecole d'état-major, dans une ambiance à peine différente, qui est, en somme, celle de tous les groupements d'instruction en commun, que se dissipera pour lui le malaise. Il faut, dans ces honorables établissements à séjour limité, se faire' une philosophie, ne pas laisser sur d'inévitables barbelés des lambeaux vivants d'une sensibilité digne de plus nobles holocaustes. A tout prendre, le collège est bien pire, et plus long. Mais un Lyautey, aux antennes si délicates, souffre partout où il se trouve serré dans la masse. «Je ne sais pas vivre en commun... Je n'ai jamais su. » (Mai 1875.)

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Il est intéressant de suivre, au moins à grands traits, la formation de Lyautey comme officier de troupe. Rappelons d'abord qu'il devint cavalier un peu par voie indirecte, pourrait-on dire. Son classement de sortie de Saint-Cyr (n° 29 sur 281), annonciateur d'une brillante carrière, lui avait valu d'être admis d'emblée dans le Corps d'état-major, qui était alors une «zaouia» hors armes et qu'on appelait «l'état-major fermé» : le terme définissait une origine et une tendance. Après deux ans à l'Ecole, suivis de stages dans les différentes armes, les officiers étaient versés dans le service d'état-major proprement dit et y demeuraient. Le système offrait des inconvénients et le Corps fut dissous pendant que le sous-lieutenant Lyautey y faisait son cours, pour être remplacé, d'abord par des «Cours supérieurs », puis par l'Ecole de Guerre. Les officiers stagiaires furent répartis dans les armes. II choisit la cavalerie, qui répondait à ses goûts, aux traditions de son milieu social, bien qu'il devînt, en fait, le premier cavalier de sa famille. Le côté technique, équitation pure, manège et haute école, n'a jamais passionné cet ardent (il ne fit d'ailleurs pas de cours de Saumur) qui lui préférait le galop allongé, le «train », le risque, encore qu'il n'ait, sauf erreur, jamais monté en course. N'empêche qu'il ne renonçait à rien de ce côté pas plus que d'un autre. Lorsque, après huit ans de campagne au Tonkin et à Madagascar, un peu déshabitué de l'équitation modèle France, il fut nommé au commandement du très métropolitain l4e Régiment de Hussards à Alençon, il y trouva à son arrivée une invitation à une chasse à courre donnée le lendemain par un équipage de la région. Ses officiers, un peu narquois peut-être, le guettaient à cet examen d'entrée, persuadés qu'il trouverait

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un prétexte poli et opportun pour se défiler. Pas un instant il n'y songea. Ses chevaux, qu'il n'avait sans doute jamais montés encore, l'attendaient au rendez-vous. Le soir, les rieurs étaient de son côté, et les sous-lieutenants emballés - c'est le cas de le dire - par l'allant de leur nouveau chef de corps. A Sézanne, à Sampigny, ses premières garnisons, il n'a été qu'un débutant sans responsabilité propre. II a dû probablement, car il est, de nature, consciencieux, se montrer assidu au pansage, exact aux classes à pied, peutêtre pas assez confirmé encore pour qu'un capitaine en second méfiant - mettez-vous à sa place! - lui confie le dressage des chevaux de six ans. N'ayant pas encore eu des hommes à lui, il n'a pu découvrir ses devoirs humains sous l'armature de la technique professionnelle. C'est l'Afrique qui va le former, le révéler à lui-même. En novembre 1880, Africain encore novice, il fait étape avec son escadron du 2" Hussards d'Alger sur Orléansville. Un temps épouvantable: soixante heures de véritable ouragan. Les tentes sont arrachées, les paquetages, les armes, les selles, les vivres inondés, noyés de boue. Les chevaux, mal entravés par des cavaliers sans expérience, s'échappent, affolés, dans toutes les directions. Scénario bien connu des bledards! Les hommes sont fatigués, démoralisés, cafardeux. Lui-même est «éreinté ». Mais il se multiplie, il s'affirme, et, comme tout finit par se tasser, même la pluie dans les pays réputés secs, le désastre est réparé, bientôt oublié. De cette première épreuve il conclut: «Les hommes vous savent gré de ce que vous partagez les souffrances avec eux... On devient réellement leur patron et leur ami,' on les soutient et on les réconforte, ce qui exige naturellement qu'on commence par se mettre soi-même au-dessus de toutes les traverses. » Ce 2" Hussards, en garnison à Orléansville, n'est pas un régiment agréable, en ce sens qu'on y est très «service », ce qui, à l'époque, est dire «service intérieur »,

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comme dans une garnison quelconque de France. Le lieutenant Lyautey s'y donne néanmoins de toute sa conscience à ses fonctions d'officier de peloton. Il parle de «sa charge d'âmes» (février 1881), langage peu usité en ce temps. «Mes hommes (déjà ce possessif qu'il aimera toujours à employer), mes hommes... jamais il ne m'est arrivé, les ayant, de sentir un moment de solitude; ils sont ma vie et ma famille. » L'essentiel assuré, il a tout de même une autre corde à son arc, et même plusieurs: il saura toujours se ménager cette réserve. D'abord la topographie. On en faisait beaucoup à l'Ecole d'état-major, en réaction contre les déficiences de 1870; et, dessinateur précis et clair, il révéla de bonne heure aptitude et goût pour ce genre de travail. Il se voit charger de lever une zone étendue entre Oued Fodda et Relizane. Cet exercice, assez pénible pour les plus résistants, car il faut pitonner sous le soleil à l'ombre précaire du parasol réglementaire, l'intéresse prodigieusement; il lui dévoile le vrai visage du pays: «Mon point de direction, c'est toujours le soleil, et ces pays de lumière m'attirent comme l'aimant. Je suis de la famille des tournesols... » Il n'a pas, comme Laperrine, connu le vrai Sahara. Il est demeuré constamment dans le rayon d'action des chev~ux. Mais il a aimé le désert, non seulement sur le plan spirituel parce que le désert dilate la vision des choses et exalte les volontés, mais aussi en artiste, par amour de la couleur, changeante suivant l'heure du jour. De certaines couleurs particulièrement, et nous trouvons dans ses notes de bled cet aveu curieux: «J'aime le rouge, le jaune. l'or, qui sont des couleurs chaudes,. non le bleu, le vert, le blanc, couleurs froides.» Au vrai, s'il a, au cours de sa carrière voyageuse, goûté en artiste le charme voluptueux de l'Extrême-Orient, le raffinement d'une civilisation millénaire, sans doute la

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sagesse d'une éthique confucéenne ou bouddhique, il a surtout aimé l'Afrique comme excitatrice d'énergies, l'Afrique, rude initiatrice qui confirme les tempéraments, durcit les corps et les volontés, exalte les cœurs et laisse à ses fidèles la nostalgie de sa saine étreinte. C'est d'ailleurs une chose très digne de remarque que cette attraction de l'Afrique, singulièrement de l'Afrique saharienne, sur les meilleurs hommes de notre race, que cette sorte de vertu émanant d'une terre stérile où seul l'héroïsme a germé. Un Flatters, un Morès, un Lamy, un Laperrine, un Nieger, un Charlet, un Le Cocq, pour ne citer que des morts, y ont trouvé la voie de leurs accomplissements. Un Père de Foucauld, un Psichari, centurion de l'aride Mauritanie, partis de pôles opposés, s'y rencontrent sur le terrain du dévouement et du sacrifice. Ces hommes qui avaient goûté aux joies de la vie, dont quelques-uns avaient porté, auraient pu continuer à porter les «vêtements somptueux et mous» dont parle l'Evangile et auxquels ils ont préféré la gandourah élimée du Saharien, l'Afrique les appelait pour la souffrance physique, l'épreuve morale, l'austérité. Et ils se sont donnés à Elle avec une passion farouche. Tant il est certain qu'à toute œuvre de salut il faut une voie douloureuse, tant il est vrai qu'un pays nous tient, nous possède dans la mesure où nous y avons laIssé de nous-même. Aux âmes de cette trempe le Sahara offre une épreuve de qualité. Un paysage net, dur, dépouillé, réduit aux lignes essentielles, montrant à nu le squelette de la terre avec la sécheresse, l'absolu, mais la vérité d'une construction géométrique, porte aux idées générales, aux vues d'ensemble, à la synthèse des choses, mais, par contraste, ou par réaction, à l'analyse de soi-même, à l'examen probatoire de ce soi-même aux prises avec toutes les difficultés, les responsabilités, les tentations, enfin à la méditation libre, illimitée, au long des interminables étapes.

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Il semble qu'il dilate l'espace, ce Sahara, qu'il apaise le rythme du temps. Par l'ascétisme qu'il impose, il élimine les bassesses. Il contient de rêve ce qu'il faut à l'ange pour n'être pas étouffé par la bête dans l'obsession des besoins physiques, des nécessités vitales quotidiennes, mais en même temps il offre à l'action précise, efficace, un champ indéfini. Dans l'ordre professionnel, école de prévision, d'action, d'exemple, en bref de commandement. Toute négligence se paie, et cher, et sans délai. Manquer le puits ou le trouver bouché, c'est risquer la mort, et quelle mort! Tel puits de l'Azaouad de Tombouctou, Hassi Touil (le bien nommé) a cent mètres de profondeur. L'imprévoyant qui y arrive avec une corde de quatre-vingts mètres, les hyènes se repaîtront de son cadavre. Négliger l'abreuvoir des mehara, l'entretien du matériel, c'est courir au désastre et manquer à sa mis,sion. Tout est détail et rien n'est mesquin dans le cadre d'un vaste ensemble et sur des axes directeurs à longue portée. Il y a en tout cela comme une revanche, une reprise de la rude Afrique sur ses conquérants civilisés. Il la faut humblement accepter: ceux-là seuls sont dignes du désert qui en ont aimé le vide magnifique et goûté le silence apaisant. Voilà, revenant à Lyautey, pourquoi, vingt ans plus tard, son commandement du territoire d'Aïn Sefra, bled des grands espaces, pays de grands seigneurs nomades dont il se fera des amis, le prendra tout entier. En attendant, la mission topographique dont il a été chargé à Orléansville lui coûte personnellement assez cher, enfin assez cher au regard des soldes du temps. Convoqué d'urgence à Alger, il laisse là planchette et alidade et embarque en chemin de fer, outre lui-même, ordonnance, bagages et chevaux. L'Intendance refuse de lui mandater cette dépense non prévue: c'est à croire qu'en Algérie on fait les déplacements par étapes, à cheval, avec la musette et le bidon en bandoulière et l'avoine dans les

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bissacs! Les mécontents n'ont qu'à rester en France, après tout! De surcroît, la mission topographique a été, on ne sait trop pourquoi, laissée à son compte; il n'a pas touché l'indemnité spéciale. Cette générosité met son budget personnel de lieutenant en dette de... 150 francs. Cela doit faire, à l'époque, un mois de solde. Entre le service de troupe, le travail topographique, les indispensables corvées mondaines - probablement assez mesurées à Orléansville - il a, pour élargir son horizon, pris contact avec le Bureau arabe du lieu, à la grande et heureuse surprise des camarades de ce service, ancêtre de celui des Affaires indigènes, alors très fermé, très jalousé aussi, et à l'écart duquel se tiennent prudemment, en général, les officiers de troupe. Lyautey, lui, comme s'il pressentait sa longue carrière africaine, cherche là l'initiation. En même temps il se lie avec l'Agha Mohammed de l'Ouarsenis, très affable, et avec Si Anni, caïd des Oulad Sidi Anni, plus distant. Il commence avec eux l'étude de l'arabe qu'il poursuivra l'année suivante avec Mohammed ben Tahar, en mai 1882, lorsqu'une commission de primes à l'élevage des chevaux (encore une occasion heureuse de découvrir un pays dans sa vie sociale) le mène dans la région de Teniet-el-Haad. 11 faut croire que l'élève est digne du maître, car, au cours d'une expédition, toute pacifique d'ailleurs, vers le Sud, vers Aïn Fedoul, qui lui donne le plaisir de participer avec son propre cheval aux fantasias des tribus traversées et de faire du lyrisme sur le mirage, sur le sirocco, sur le «jeu de la poudre» (un « Detaille », note-t-il), c'est lui qui sert d'interprète à la colonne. De même, topographe confirmé, il la guide de nuit à la boussole, malgré le scepticisme des camarades routiniers, plus confiants dans les guides que dans l'aiguille aimantée. Un détail au passage: c'est au cours de cette petite expédition qu'il rencontre un nommé Mabrouk, qui fut

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chaouch du général Margueritte, un des grands noms de l'Algérie, immortalisé par la charge désespérée de sa division de Chasseurs d'Afrique au calvaire d' lIly, qui arracha à ce vieux dur de roi Guillaume de Prusse le cri mémorable : «Ah! les braves! '> Notons que Lyautey avait eu, quoi qu'on en ait dit, une bonne culture de langue arabe: je l'ai vu déchiffrer convenablement une inscription sur un pilier de la médersa Bou Ananiya à Fez, plus de trente ans après les premières leçons dont il vient d'être question. Bien entendu, à son échelon de Résident Général au Maroc, c'était là un dossier clos. Au cours de ce premier séjour en Algérie, à Orléansville, à Teniet-el-Haad, en Alger, le lieutenant Lyautey a cherché et espéré ardemment l'occasion de faire campagne de guerre. La malchance, maladie ou emploi spécial, l'en a, à son grand regret, détourné. Quand arrive la nouvelle du massacre de la deuxième mission Flatters, il écrit, le 3 avril 1881 : «... Je n'étais pas éloigné de chercher à me joindre à la prochaine tentative de ce genre. » Cette année I88 l, c'est celle où va se régler la question de Tunisie. Le JO janvier, Lyautey écrit d'Orléansville ces lignes, assez curieuses à lire après soixante-dix ans passés: «... L'Italie flatte le Bey pour prendre pied en Tunisie, appuyée par Bismarck qui convoite depuis longtemps un établissement méditerranéen... et qui, depuis plusieurs années, travaille le Maroc... II n'a pas été étranger à la revendication du protectorat du Touat par cet Etat... II pousse l'Espagne à une action énergique au Maroc sur notre flanc Ouest, à concerter éventuellement avec une action identique de l'Italie sur notre flanc Est, à Tunis. (On croit vivre par avance les jours angoissants de 1943.) ." L'Espagne a repoussé ces ouvertures et c'est comme cela qu'on l'a su... Tunis à l'Italie, c'est pour Bismarck une porte sur l'Algérie. Or l'Algérie, c'est leur

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rêve". En 1871 déjà, il fut question de la demander au traité de Francfort... Quand une idée a germé dans le cerveau de cet homme, il la poursuit jusqu'au bout.:. La France va couper l'herbe sous le pied à 1'1 talie et, dès le début de l'année, la campagne de Tunisie s'amorce, à la suite d'une incursion sur le territoire algérien de bandes Khroumirs et Ouichetas qui nous coûte cinq tués et des blessés. La colonne d'opérations s'organise: 8 bataillons arrivant de France avec le général Challeton débarquent à Bône et à la Calle, 12 bataillons sont fournis par l'Algérie (<< mon ami d'Esperey arrive de Blida >, note Lyautey). Pour lui, hélas! pas de décrochage possible: il est chef d'état-major de la Subdivision et de la Place d'Alger, ce qui représente des heures et des heures de bureau pour régler des questions passionnantes de cantonnement, de ravitaillement, de transit, sous les ordres d'un général qui l'apprécie, mais qui plafonne un peu plus bas que l'aigle. Lyautey, déjà «animal d'action », se désespère au point que, la fatigue aidant, il entre à l'hôpital avec une mauvaise fièvre qu'explique une pleurésie bientôt déclarée. Ce n'est pas encore cette fois qu'il montera à cheval pour le baroud. D'autant qu'il vient de recevoir du Ministère sa nomination officielle aux fonctions d'officier d'ordonnance: c'est la règle du temps (I). Lassé de chercher dans Alger d'inconfortables et introuvables «garnis », il loue sur la hauteur de Mustapha une jolie villa indigène qui a vue sur la mer, pour 150 francs par mois, à frais communs avec son camarade Gueswiller. Naturellement, en l'honneur du cher 2e de Houzards, la maison est baptisée Villa Chamborant. Il y donnera même au général de Quélen, de passage en inspection, une hospitalité aussi reposante
(I) Cn détail de tenue, pour le Musée de l'Armée ou le Service historique: «... J'ai donc repris mes dolmans d'état-major, c'est-à-dire le rouge des manches supprimé. galons et aiguillettes d'argent, pantalon et képi de hussard, dolman noir. ~

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qu'inhabituelle de la part d'un lieutenant, même à aiguillettes. Il se console tant bien que mal de sa déconvenue tunisienne en observant, en visitant (il trouve moyen de passer une heure dans la grande mosquée d'Alger à l'heure de la prière, ce qui lui aurait été tout à fait impossible, au Maroc, en vertu de ses propres instructions). Il croque des coins pittoresques de la Kasbah, il reprend les leçons d'arabe auxquelles il consacre deux heures par jour avec le khodja Si Ahmed, enfin et surtout il cultive des relations intéressantes avec les indigènes de bonne famille: le cadi Si Mahieddine ben Kaddour, le prince Mustapha Pacha, petit-fils du dernier Dey, et Sidi Embarek el Kordobi, dont le nom révèle l'origine lointaine et la fiI.iation : famille de Maures d'Espagne revenue en Alger après la Reconquista. Mais la malveillance du sort est tenace. II manque à nouveau l'occasion de prendre part à une de ces colonnes que les progrès de la pacification raréfient: celle qui va permettre à son ami le lieutenant de Foucauld de se réhabiliter quant à sa manière de servir. Un marabout fanatique, agitateur dangereux, Bou Amama, le «Père turban », a réussi à soulever une fois de plus la puissante confédération religieuse des Oulad Sidi Cheikh, dont le « siba» (dissidence) semble avoir été une des constantes de la conquête de l'Algérie. Laperrine en est, et Foucauld avec lui. Lyautey reste cloué sur un lit d'hôpital d'Alger par une terrible fièvre typhoïde qui le met aux portes de la mort et fait accourir son père. II s'en tire, difficilement d'ailleurs, mais la baraka a passé, et c'est dommage, moins pour sa gloire qui ne s'en fût pas trouvée sensiblement accrue, que pour la petite Histoire: une colonne dans le Sud Oranais avec Foucauld, Laperrine et Lyautey, quel derby ç'eût été! Retenons un résultat plus substantiel: c'est, sans conteste, au cours de cette période si féconde cf'initiation 3

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que Lyautey a découvert et dessiné par avance les grands traits de ce qui sera plus tard sa politique africaine, et même générale. Souplesse: «Il faut à ce pays-ci, pour longtemps encore et tant Qu'il sera en voie d'enfantement, un régime d'exception... Que ce soit un civil ou un militaire, cela m'est égal» (1881). Politique d'égards aussi, de respect mutuel: il est écœuré de l'attitude, vis-à-vis des indigènes, de la presse algérienne qui les méprise et «ne sait leur promettre que l'extermination ou la servitude ». Ce n'est pas ce langage-là qu'il tiendra, trente ans plus tard, aux Marocains. Au total, cette phase algérienne de la carrière de Lyautey a été essentielle à sa formation, ne serait-ce que par l'exemple de ce qu'il était prudent d'éviter ailleurs.
LES JALONS ESSENTIELS DE L'ASCENSION

Il y a, dans la vie militaire de Lyautey, quelques sommets-jalons qui ont orienté sa carrière et permettent de suivre son évolution. D'abord Saint-Germain, le 4" Chasseurs, quand il y servit comme capitaine-commandant (I). L'encadrement de la troupe en officiers était riche alors, surtout dans la cavalerie: chaque escadron comptait un capitainecommandant et un capitaine en second chargé de l'instruction et des détails, sans compter les lieutenants, bien entendu. Dans l'ancienne armée - celle d'avant 1914 - on considérait trois grades comme essentiels: capitaine, colonel, général de division; ce dernier marquait d'ailleurs le plafond de la carrière, le commandement d'un corps d'armée n'étant qu'une fonction, donnant droit au galon blanc, temporaire, en théorie du moins. Ces trois grades
(I) Le capitaine Lyautey a passé deux fois au 4' Chasseurs: d'abord ii [:pinal. en 1,~,'Ü-I&')3. line seconde fois, de 18Rï à 1892, à Saintet Germain.

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marquaient trois étapes, celles où un officier pouvait développer ses qualités propres, donner la mesure de son aptitude à commander et imprimer sa marque sur sa troupe: le reste n'était que remplissage, situation d'attente ou fonctions intérimai;'es. On disait l'escadron Lyautey, le régiment Donop ou la division Margueritte. Les titulaires demeuraient d'ailleurs longtemps en fonction, assez longtemps pour que ce baptême prît un sens effectif, trop longtemps même: à la veille de la Grande Guerre, il fallait aux moins favorisés des lieutenants, pour atteindre le troisième galon, quatorze ans de grade d'officier dans l'infanterie métropolitaine, plus de douze dans la coloniale, et jusqu'à quinze dans la cavalerie où notre jeunesse a connu ceux qu'on appelait les lieutenants à cheveux gris. Comme on restait parfois dix ans capitaine (Lyautey l'est demeuré onze ans), nombre d'officiers, même sortant de Saint-Cyr, terminaient leur carrière commandants. C'est à Saint-Germain que Lyautey s'est confirmé comme officier de troupe dans la technique de la profession, y compris et surtout l'action morale auprès du soldat. En quittant le 4" Chasseurs du colonel Donop, il n'avait plus grand chose à apprendre dans ce domaine: le commandement du 14" Hussards - et là, justement, la règle de trois précitée ne joue pas, mais il y a beaucoup d'exceptionnel dans la carrière de cet homme - ne fut pour lui qu'une formalité obligatoire sans portée réelle et sans grand intérêt. A un chef de sa classe il n'est pas difficile d'extrapoler de un à quatre escadrons. Si son temps de chef de corps à Alençon fut vraiment fastidieux à un homme qui venait, sous Gallieni, de gagner outre-mer d'autres éperons, il nous faisait remarquer, lorsqu'il égrenait ses souvenirs, qu'il n'y avait négligé aucun secteur de ses devoirs, même les moins exaltants, puisqu'il fit adopter dans son régiment une « fontaine» de son invention (c'est un évidement pratiqué

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dans la matelassure de la selle pour permettre d'utiliser sans dommage un cheval blessé au garrot). Il a d'autres titres de gloire que ce perfectionnement technique, mais ce détail que, mi-plaisant mi-sérieux, il s'amusait à souligner, montre bien qu'il entendait ne se laisser faire la leçon par personne. Quand il vint prendre du service au 4" Chasseurs, après ses premières campagnes d'Algérie, le capitaine Lyautey avait déjà accumulé une somme de lectures considérable. Il s'était, si l'on ose dire, bourré d'études sociologiques, philosohiques, théologiques même, puisqu'il s'était aventuré jusqu'à l'exégèse des Evangiles, qui ne laissa pas de le troubler quelque peu. Le temps de troupe que les règlements militaires imposent périodiquement aux officiers d'état-major offre au moins cet avantage de remettre les esprits spéculatifs au contact des humbles réalités humaines et matérielles dont est tissue la trame de la profession, l'objet essentiel de celle-ci étant tout de même de préparer les cœurs, les esprits et les objets à la dééisive compétition où se jouera finalement le sort de la Patrie. Lyautey fit avec bonheur et fruit cette retraite à rebours, qui ne l'empêcha nullement, on le sait, d'entretenir ses amitiés littéraires et de cultiver son jardin, un jardin qui était déjà un joli parc à la française. A Saint-Germain son champ d'action, tel qu'il se l'était fixé, fut, malgré la modestie relative de son grade, infiniment plus varié, plus «emballant », comme il disait, que celui que lui offrit, beaucoup moins longtemps d'ailleurs, son commandement du 14" Hussards, d'une banalité et d'une quiétude pénibles à cet ardent. En 1887 il se préoccupait déjà de «faire la caserne plus humaine, plus vivante, plus fraternelle» à ses hommes. « Mon but, disait-il, est de leur donner au quartier la distraction à cI,té de l'instruction et la corvée, d'y rendre vraiment une sorte de foyer aux enfants (car ce sont de véritables

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enfants) que nous avons entre les mains et de sortir de l'absurdité de l'état actuel où, à partir de 5 heures du soir, tout homme qui n'est pas assez abruti pour se coucher est condamné au trottoir ou à la cantine.» Sa finesse aristocratique répugnait à la vulgarité dégradante de cette cantine, à ses tables toujours ruisselantes de vin répandu, à son atmosphère âcre de tabac grossier (le paquet de troupe à trois sous les cent grammes qu'a connu notre jeunesse), où les gars, accoudés à boire, salissent leur âme comme leurs bourgerons, dans une promiscuité qui fane la dernière fraîcheur de leurs cœurs de vingt ans. Plus encore il déteste le «bistro» en ville, le «Verse toujours» d'où les cavaliers sortent en titubant, le sabre battant le pavé, prêts à tous les coups de tête par gageure, à toutes les réponses insolentes au sous-officier de garde qui les guette à la grille du quartier. C'est peut-être avec d'autres raisons - parce qu'il y a le bistro qu'il y a la grille, et le mur (pour qu'on puisse le sauter), au lieu du quartier ouvert et libre comme les «barracks» de Singapour qu'il ne connaît pas encore et dont l'agréable indulgence n'empêche d'ailleurs nullement les effets du redoutable «choum» (alcool de riz) de s'exercer. Le Foyer, pour le capitaine Lyautey, c'est tout autre chose, c'est même le contraire. Le mot, avec sa couleur chaude, son aspect «gemütlich» comme il aimait à dire, définit bien le but visé: créer une sorte d'assemblée de famille militaire, où il ne soit pas interdit de penser aux siens, voire de leur écrire, sans que le voisin de chambrée lise par-dessus votre épaule, où le cafard de la séparation (quarante mois à l'époque!) puisse se risquer sans honte et se dissiper sans alcool. Afin de pouvoir aménager, dans un quartier déjà ancien, le réfectoire qu'il estimait indispensable à la dignité et au bien-être du troupier, ce hardi novateur s'était même avisé de faire, proprio motu, abattre un mur qui le gênait

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