De Bourguiba à Ben Ali

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Beaucoup est écrit sur la Tunisie, et c'est rarement pour en faire l'éloge. Pourtant le vigoureux développement du plus petit des trois Etats maghrébins était pour le moins inattendu.Examinant le secteur touristique, puis l'industrie et l'agriculture significativement exportatrices, cette étude analyse aussi objectivement que possible ce développement réussi.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
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EAN13 : 9782296329911
Nombre de pages : 150
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DE BOURGUIBA

A BEN ALI

L'étonnant parcours économique de la Tunisie (1960-2000)

Du même auteur

Hjalmar Schacht (1877-1970), Grand argentier biographie, éditions Le Cri, Bruxelles, 2001.

d'Hitler,

André WILMOTS

DE BOURGUIBA A BEN ALI

L'étonnant parcours économique de la Tunisie (1960-2000)

Essai

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatian,2003 ISBN: 2-7475-4840-6

Un mot d'introduction

Si le jugement sur le comportement politique d'une nation émane en partie d'a priori sur ce qu'il devrait être, celui sur l'état et la gestion de son économie ne peut que constater les faits, les résultats. Incontestablement ceux réalisés en Tunisie sont exceptionnels. La manière pragmatique « de s'en sortir» adoptée par la Tunisie indépendante, pays pauvre en ressources, de petite dimension, abonde de leçons pour d'autres nations en développement. Des nations pour lesquelles, qu'on le regrette ou non, le manque de progrès matériel peut-être aussi poignant que la carence de progrès démocratique. C'est là une des raisons d'examiner objectivement cet exemple d'un développement économique réussi qui est celui de la Tunisie.

La surprenante

aventure économique tunisienne 1960-2000

Avant Propos

Alors que l'on déplore fréquemment les échecs économiques des pays en voie de développement, on se réfère plus rarement à l'étonnante réussite de l'une d' entr' elles, la Tunisie. Réussite d'autant plus inattendue qu'au départ elle était donnée comme le parent pauvre des trois nations maghrébines qui venaient de recouvrer leur souveraineté. Aujourd'hui elle en est de loin l'élément le plus prospère. Nation aux dimensions réduites, au départ sans grandes ressources, son parcours devrait encourager, inspirer d'autres aux caractéristiques similaires. Il ne s'agit pas de se prononcer sur la manière dont la Tunisie est gérée, cela regarde avant tout les Tunisiens, mais d'examiner le processus du progrès économique et de rappeler aux nostalgiques des temps passés que l'insuccès n'est pas nécessairement le lot des nations avec lesquelles l'Europe est liée par un passé colonial. Au cours des quarante dernières années la Tunisie a connu un taux de croissance annuel moyen de 5,3%1, dépassant celui de tous les autres Etats arabes, y compris ceux riches en hydrocarbures, se situant largement au dessus de la moyenne des pays africains et d'Amérique latine. Bien que depuis l'indépendance la population tunisienne a plus que doublé, le revenu annuel par habitant a été multiplié par cinq. Il est d'environ 2.200 dollars, en pouvoir d'achat

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Long term growth in Tunisia -Development Center Studies -OECD - Paris

1996.

André

Wi/mots

(PPA1), l'équivalent de 5.478 dollars, plus proche de celui des citoyens de nations qui prochainement rejoindront l'Union Européenne que des cousins maghrébins. Des facteurs de croissance diversifiés, phénomène assez rare dans un pays en développement. Les exportations de produits manufacturés - 3,5 milliards de dollars- sont près du double des recettes touristiques - 1,95 milliards de dollars-, près de six fois les hydrocarbures- 0,6 milliard de dollars, sauf en céréales, une quasi auto suffisance agro-alimentaire, dont la balance commerciale extérieure est presque toujours équilibrée. Un système de protection sociale qui absorbe 15% du PIB, proportion similaire à celle des pays développés. Avec comme particularité une composante habitat qui fait qu'en l'an 2000, 78% des ménages sont propriétaires de leur logement, l'un des taux les plus élevés au monde.2 Anticipant une augmentation du PIB de 7% en 2006, le FMI, peu réputé pour ses propos lénifiants, concluait dans son rapport de février 2001 que « Au cours des années le modèle de développement économique et social tunisien a produit des résultats qui méritent l'éloge en termes de croissance, de distribution des revenus et d'avances sociales ». Pour le prestigieux et libéral The Economist, « la Tunisie est la nation la plus sophistiquée du monde arabe, économiquement bien gérée, où les salaires sont en moyenne six fois plus élevé qu'en Egypte et plus du double qu'au Maroc »3. Le plus surprenant c'est qu'il y a quarante-cinq ans rien n'indiquait qu'il en serait ainsi. En France persiste une sorte de gêne à reconnaître cet exploit, d'admettre que dans une certaine mesure il s'apparente à celui des lointains « tigres asiatiques ». Sans doute est-ce dû au fait que cela s'est accompli sans son concours, puisque immédiatement après l'indépendance Tunis lançait des ponts
PPA - Parité Pouvoir d'Achat -tient compte des prix intérieurs des biens et services. source: Indicateurs du développement dans le Monde -rapports annuels de la Banque Mondiale- 2000- Washington. 2Rapports annuels du FMI et de la Banque Mondiale. 3The Economist, janvier 1996.
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tant à l'Est qu'à l'Ouest. Peut-être aussi à cause du refus d'écouter les leçons qui lui sont prodiguées en matière de gestion politique. Le régime fort tunisien n'est pas très dissemblable de ceux des nations du Sud Est asiatique, dont on salue les performances en partant du principe que le progrès économique comporte les germes de la libéralisation politique. Une logique qu'une partie de l'intelligentsia parisienne semble récuser quant à la Tunisie. Probablement parce qu'il lui est plus difficile d'être objectif à propos d'une nation aussi proche. Ce parcours est raison d'optimisme pour les nations du tiers- monde, surtout les plus petites, celles qui apparemment devraient rencontrer le plus de difficultés à sortir de l'ornière du sous développement. Il confirme que la prospérité est davantage le résultat de choix judicieux, de gestion, d'audace calculée, de ténacité que de dimensions, de dotations. Non pas qu'au départ, un heureux concours de circonstances, un bel héritage, de copieuses aides financières ne contribuent au progrès. Prétendre le contraire serait absurde mais au même titre que serait l'affirmation qu'ils sont sine qua non de réussite. La leçon? Il faut avant tout compter sur soi-même. Une vérité trop facilement camouflée par l'invocation de causes exogènes pour les insuccès en matière de développement. La vérité déplaisante qui en découle? Un pays est en grande partie responsable de son succès - ou insuccès - matériel.

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Le parcours économique

1. État des lieux en 1960
Le vigoureux développement du plus petit des trois Etats maghrébins était pour le moins inattendu. Il est allé à l'encontre de ce que la logique des faits permettait d'envisager. Tout indiquait, il y a quarante ans, qu'une amélioration sensible du niveau de vie serait un objectif difficile à atteindre. Ce qui s'est passé en Tunisie au cours de ces dernières décennies dément dans une certaine mesure que l'essor économique d'une nation dépend en grande partie des moyens dont elle dispose. Cette étonnante croissance ne s'apprécie qu'en tenant de l'état des lieux lorsqu'elle redevint maîtresse de ses destinées. Les perspectives n'étaient guère souriantes. Certains exprimaient de l'inquiétude quant au sort de cet ex protectorat d'à peine quatre millions d'assez pauvres citoyens. D'autant qu'en 1961, à peine son indépendance proclamée, son président décidait de récupérer Bizerte, l'une des principales base française en Méditerranée, et contestait la frontière saharienne avec l'Algérie, alors département français. Après cette brouille avec le général de Gaulle, Tunis ne devait pas s'attendre à une coopération généreuse avec son riche et puissant voisin du Nord. Une attitude d'autant plus déroutante que ce petit pays disposait de moins de ressources naturelles que ses cousins du Maghreb. Les terres agricoles productives y étaient moins abondantes qu'en Algérie et au Maroc, aujourd'hui encore elle est importatrice de céréales. L'infrastructure portuaire moins développée. Tunis, reliée à la mer par le canal de La Goulette, n'est ni Alger, ni Oran, ni Casablanca. Un marché intérieur

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étriqué, tant en population qu'en revenus; n'attirait guère l'investisseur étranger. L'accumulation d'épargne qui aurait pu contribuer à financer le développement était notoirement faible. Rien de comparable au Maroc et l'Algérie qui comptaient quelques grandes fortunes, des milliardaires, tell' Algérien Ben Tchicou des affaires du tabac ou du pied noir Duroux (Echo d'Alger). En outre, ses maigres réserves étaient écornées par le départ de milliers de Français, d'Italiens qui essayaient d'emporter ce qu'ils avaient accumulés, et vendus dans de mauvaises conditions. Les relations de Tunis avec les cercles économiques et politiques influents français susceptibles d'aider n'étaient en rien comparables à celles que ces derniers maintenaient avec les deux autres entités maghrébines. C'était à Alger que se retrouvaient dans les salons cossus de l' Aletti et du Saint Georges les représentants de l'industrie, de la grande entreprise française et la haute bourgeoisie locale, tandis qu'à Tunis c'était dans les modestes salons du Majestic, du Tunisia Palace, de la Maison dorée que se rencontraient les représentants de commerce de la métropole venus vérifier l'état de leurs comptes de vente avec leur contre partie de la classe moyenne. Un chômage élevé, une agriculture moins prospère que celle du voisin, un équipement industriel et manufacturier maigrichon. Des réserves de change- 78 millions de dollars en 1960 :- qui couvraient à peine quelques mois d'importations197 millions de dollars en 1960-. Le pays dépendait de l'extérieur pour ses approvisionnements en produits énergétiques, industriels et céréaliers. Les quatre millions de Tunisiens disposaient chacun d'un revenu annuel moyen de moins d'un dollar par jour, à peine supérieur à celui de l'Egyptien, du Sénégalais mais inférieur à celui de l'Algérien. Si cela ne faisait pas de l'ex protectorat une « nation quart monde» cela paraissait en tout cas la confiner dans le clan des nouveaux Etats peu favorisés par le sort, à l'avenir incertain. Le manque de débouchés incitait des centaines de milliers de 12

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Tunisiens, jeunes et moins jeunes, à s'enrôler dans des chantiers où en échange d'un travail d'aménagement des chemins, de reforestation, d' irrigation, de construction de petits barrages collinaires, ils percevaient quotidiennement un cinquième d'un dinar, un peu plus de 50 cents d'époque (deux dollars valeur ajustée), moitié en argent, moitié en nature (nourriture: céréales, huile... ). Les activités commerciales, les salaires des cadres administratifs, donnaient un peu plus de couleur aux villesTunis, Sfax, Sousse, Bizerte, Monastir (ville du président Bourguiba)- qu'aux campagnes. Ce qui n'empêchait pas le milieu urbain de subir le contrecoup des hauts et des bas de ce qui se passait dans le monde rural dont le bien-être ou en tout cas un peu de mieux être dépendait en grande partie de la climatologie. La plus ou moins grande détresse des campagnes avec le classique exode vers la ville, amplifiait le nombre des sans emplois, camouflé par le sous emploi rural et une tradition de solidarité familiale. Pour la Tunisie post indépendance le cycle de l'olive était celui des vaches grasses et des vaches maigres évoqué dans la bible. D'une bonne ou mauvaise pluviométrie dépendaient une plus ou moins bonne récolte. S'y ajoutaient l'alfa, une plante de terres arides du centre, le liège des forêts du Nord Ouest, d'où partaient les combattants ALN pour s'infiltrer en Algérie. A Tunis on craignait parfois qu'en un coup de tête Paris ne décide d'envahir ce coin du pays pour nettoyer ces nids de rebelles de l'ALN. Il n'était donc pas question d'exploiter méthodiquement les ressources de cette région. Les phosphates de Gafsa; avec l'huile d'olive, constituaient la masse des revenus extérieurs. Grosso modo quatorze millions de dollars d'huile d'olive étaient exportés en 1960, trente millions en 1962 et vingt-deux millions en 1963. Les ventes de phosphates rapporteront 18 millions de dollars en 1960, 19 millions en 1962, 24 millions en 1963. Des phosphates de plus faible teneur en acide phosphorique que ceux du Maroc et du Togo et qui devaient être acheminés jusqu'à Sfax pour être partiellement transformés en superphosphates. Le port de sortie 13

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était la Méditerranée tandis que les phosphates concurrents s'exportaient sur le vaste monde par l'Atlantique, ce que le groupe français, propriétaire du gisement et de l'exploitation, ne manquait pas de faire remarquer aux autorités tunisiennes qui auraient éventuellement voulu un meilleur partage. Les hydrocarbures- un début de production n'apparaîtra qu'une quinzaine d'années après l'indépendance - intervenaient en ces années-là pour le quart du total des importations. Pour une destination qui en l'an 2000 attira des centaines de milliers de visiteurs, 35 millions de nuitées, une rentrée de plus de douze milliards de francs français, les recettes touristiques étaient alors inexistantes. En 1962 il y avait à Tunis 331 chambres dans quatre hôtels classés première et deuxième catégorie, à Hammamet 288 chambres réparties dans trois établissements, à Djerba 36 chambres dans les sympathiques Dar Faiza et Lotos. En 1962, un total de 52.700 visiteurs étrangers dont 46.875 avaient Tunis pour principale

destinationl, en grande partie visites de familles, d'affaires
privées et officielles. A part le traitement/enrichissement des phosphates, le tissu industriel consistait en quelques conserveries, ateliers textiles, un peu de matériaux de construction, agglomérés de liège dans le Nord mais dont l'exploitation était entravée par le refuge qu'y trouvait les groupes armés du FLN dont le gouvernement provisoire était installé à Tunis. Jusqu'à l'indépendance, l'approvisionnement en produits manufacturés avait été assuré par la France, l'Italie. Comparé au Maroc et à l'Algérie, le marché tunisien était exigu, la plupart des résidents étrangers n'étaient que modestes Français et Italiens, une importante communauté classe moyenne juive, de moindre intérêt pour les investisseurs métropolitains qui de préférence créaient des entreprises en Algérie, pour Paris à

1 Tourism investment opportunities in Tunisia- Société Tunisienne de Banque et Office NaTional du Tourisme 1962 -tableau 1 2 (tunisian tourist accommodations first and second class facilities. 14

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vocation de département français, près de trois fois plus peuplée. Un état des lieux tellement peu encourageant que même dix ans après avoir récupéré sa souveraineté elle devait plus que les deux autres Etats maghrébins compter sur elle même pour assurer le financement de son développement. En 1970 l'entrée nette des capitaux extérieurs était de 38 millions de dollars, soit environ le quart de ce qu'elle était- 126 millions de dollars-pour le Maroc et le septième- 259 millions de dollars- pour l'Algérie. Une tendance qui ne se renversera qu'à partir de 1977 lorsque le monde se rendant compte des sérieux efforts accomplis par le plus petit des trois Etats d'Afrique du Nord commençait à miser sur ses perspectives; les entrées nettes extérieures de capitaux atteindront alors 636 millions de dollars pour la Tunisie, soit plus de la moitié de celles -1.168 millions de dollars- dont bénéficiait le Maroc, et près du tiers - 2081

millions de dollars - de ce qui entrait en Algériel.
Dire qu'à l'indépendance la Tunisie ne disposait que de peu de moyens pour vivre seule est un euphémisme, elle avait été conditionnée pour subsister en communauté monétaire et économique avec une métropole qui comblait le déficit extérieur en échange de quoi elle détenait le quasi monopole du marché. Ce lien étant rompu, les maigres revenus extérieurs sur lesquels le pays pouvait compter provenaient de l'exportation de peu de choses: des phosphates, de l'huile d'olive, un peu d'agrumes, un peu de vin, le tout insuffisant pour payer l'essentiel venant de l'extérieur. Plus inquiétant ou potentiellement démoralisant, les perspectives à court terme de se créer des moyens additionnels étaient peu encourageantes. Ce ne sera que plus tard qu'interviendront d'une manière croissante la vente des services (tourisme), dont la mise en œuvre allait requérir un effort d'investissement pour créer l'infrastructure minimum. L'apport
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Rapport sur le développement dans le monde -Banque Mondiale août 1979-

tableau 14-Flux des capitaux extérieurs.

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