De Gaulle : Le premier des Français - 1946 - 1962

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"J'ai toujours été seul contre tous, cela ne fera qu'une fois de plus." Charles de Gaulle





"J'ai toujours été seul contre tous, cela ne fera qu'une fois de plus." Charles de Gaulle





Publié le : jeudi 12 avril 2012
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EAN13 : 9782221119105
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De Gaulle

* L’Appel du Destin (1890-1940)

** La Solitude du Combattant (1940-1946)

*** Le Premier des Français (1946-1962)

**** La Statue du Commandeur (1963-1970)

Du même auteur

Romans

Le Cortège des vainqueurs, Robert Laffont, 1972.

Un pas vers la mer, Robert Laffont, 1973.

L’Oiseau des origines, Robert Laffont, 1974.

Que sont les siècles pour la mer, Robert Laffont, 1977.

Une affaire intime, Robert Laffont, 1979.

France, Grasset, 1980 (et Le Livre de Poche).

Un crime très ordinaire, Grasset, 1982 (et Le Livre de Poche).

La Demeure des puissants, Grasset, 1983 (et Le Livre de Poche).

Le Beau Rivage, Grasset, 1985 (et Le Livre de Poche).

Belle Époque, Grasset, 1985 (et Le Livre de Poche).

La Route Napoléon, Robert Laffont, 1987 (et Le Livre de Poche).

Une affaire publique, Robert Laffont, 1989 (et Le Livre de Poche).

Le Regard des femmes, Robert Laffont, 1991 (et Le Livre de Poche).

Un homme de pouvoir, Fayard, 2002.

Suites romanesques

La Baie des Anges :

I. La Baie des Anges, Robert Laffont, 1975 (et Pocket).

II. Le Palais des Fêtes, Robert Laffont, 1976 (et Pocket).

III. La Promenade des Anglais, Robert Laffont, 1976 (et Pocket).

(Parue en un volume dans la coll. « Bouquins », Robert Laffont, 1998).

Les Hommes naissent tous le même jour :

I. Aurore, Robert Laffont, 1978.

II. Crépuscule, Robert Laffont, 1979.

La Machinerie humaine :

— La Fontaine des Innocents, Fayard, 1992 (et Le Livre de Poche).

— L’Amour au temps des solitudes, Fayard, 1992 (et Le Livre de Poche).

— Les Rois sans visage, Fayard, 1994 (et Le Livre de Poche).

— Le Condottiere, Fayard, 1994 (et Le Livre de Poche).

— Le Fils de Klara H., Fayard, 1995 (et Le Livre de Poche).

— L’Ambitieuse, Fayard, 1995 (et Le Livre de Poche).

— La part de Dieu, Fayard, 1996 (et Le Livre de Poche).

— Le Faiseur d’or, Fayard, 1996 (et Le Livre de Poche).

— La Femme derrière le miroir, Fayard, 1997 (et Le Livre de Poche)

— Le Jardin des Oliviers, Fayard, 1999 (et Le Livre de Poche).

Bleu Blanc Rouge :

I. Mariella, éditions XO, 2000 (et Pocket).

II. Mathilde, éditions XO, 2000 (et Pocket).

III. Sarah, éditions XO, 2000 (et Pocket).

Les Patriotes :

I. L’Ombre et la Nuit, Fayard, 2000.

II. La flamme ne s’éteindra pas, Fayard, 2001 (et Le Livre de Poche).

III. Le Prix du sang, Fayard, 2001 (et Le Livre de Poche).

IV. Dans l’honneur et par la victoire, Fayard, 2001 (et Le Livre de Poche).

Les Chrétiens :

I. Le Manteau du soldat, Fayard, 2002.

II. Le Baptême du roi, Fayard, 2002.

III. La Croisade du moine, Fayard, 2002.

Politique-fiction

La Grande Peur de 1989, Robert Laffont, 1966.

Guerre des gangs à Golf-City, Robert Laffont, 1991.

Histoire, essais

L’Italie de Mussolini, Librairie académique Perrin, 1964, 1982 (et Marabout).

L’Affaire d’Éthiopie, Le Centurion, 1967.

Gauchisme, Réformisme et Révolution, Robert Laffont, 1968.

Histoire de l’Espagne franquiste, Robert Laffont, 1969.

Cinquième Colonne 1939-1940, Pion, 1970, 1980, éditions Complexe, 1984.

Tombeau pour la Commune, Robert Laffont, 1971.

La Nuit des longs couteaux, Robert Laffont, 1971, nouvelle édition 2001.

La Mafia, mythe et réalités, Seghers, 1972.

L’Affiche, miroir de l’Histoire, Robert Laffont, 1973, 1989.

Le Pouvoir à vif, Robert Laffont, 1978.

Le XXe siècle, Librairie académique Perrin, 1979.

La Troisième Alliance, Fayard, 1984.

Les idées décident de tout, Galilée, 1984.

Lettre ouverte à Robespierre sur les nouveaux muscadins, Albin Michel, 1986.

Que passe la justice du Roi, Robert Laffont, 1987.

Les Clés de l’histoire contemporaine, Robert Laffont, 1989, nouvelle édition chez Fayard, 2001.

Manifeste pour une fin de siècle obscure, Odile Jacob, 1989.

La gauche est morte, vive la gauche, Odile Jacob, 1990.

L’Europe contre l’Europe, éditions du Rocher, 1992.

Jè. Histoire modeste et héroïque d’un homme qui croyait aux lendemains qui chantent, Stock, 1994.

L’Amour de la France expliqué à mon fils, Le Seuil, 1999.

Biographies

Maximilien Robespierre, histoire d’une solitude, Librairie académique Perrin, 1968, 2001 (et Pocket).

Garibaldi, la force d’un destin, Fayard, 1982.

Le Grand Jaurès, Robert Laffont, 1984, 1994, 2001 (et Pocket).

Jules Vallès, Robert Laffont, 1988.

Une femme rebelle. Vie et mort de Rosa Luxembourg, Fayard, 2000.

De Gaulle :

I. L’Appel du destin, Robert Laffont, 1998 (et Pocket).

II. La Solitude du combattant, Robert Laffont, 1998 (et Pocket).

III. Le Premier des Français, Robert Laffont, 1998 (et Pocket).

IV. La Statue du Commandeur, Robert Laffont, 1998 (et Pocket).

Victor Hugo :

I. « Je suis une force qui va !… », éditions XO, 2001 (et Pocket).

II. « … Je serai celui-là !… », éditions XO, 2001 (et Pocket).

Conte

La Bague magique, Casterman, 1981.

En collaboration

Au nom de tous les miens, de Martin Gray, Robert Laffont, 1971 (et Pocket).

Vous pouvez consulter le site internet de Max Gallo sur

www.maxgallo.com.

Ouvrages de Charles de Gaulle

La Discorde chez l’ennemi. (Librairie Berger-Levrault, 1924, Librairie Pion, 1972)

Le Fil de l’épée. (Librairie Berger-Levrault, 1932, Librairie Pion, 1971)

Vers l’armée de métier. (Librairie Berger-Levrault, 1934, Librairie Pion, 1971)

La France et son armée. (Librairie Pion, 1938 et 1971)

Trois études. (Librairie Berger-Levrault, 1945, Librairie Pion, 1971)

Mémoires de guerre. (Librairie Pion, 1954, 1956, 1959)

* L’Appel 1940-1942

** L’Unité 1942-1944

*** Le Salut 1944-1946

Discours et messages. (Librairie Pion, 1970)

* Pendant la Guerre (Juin 1940-Janvier 1946)

** Dans l’Attente (Février 1946-Avril 1958)

*** Avec le Renouveau (Mai 1958-Juillet 1962)

**** Pour l’Effort (Août 1962-Décembre 1965)

***** Vers le Terme (Janvier 1966-Avril 1969)

Mémoires d’espoir. (Librairie Pion, 1970 et 1971)

* Le Renouveau (1958-1962)

** L’Effort (1962-…)

Articles et écrits. (Librairie Pion, 1975)

Lettres, notes et carnets. (Librairie Pion, 1980, 1981, 1982, 1983, 1984, 1985, 1986, 1987 et 1997)

1905-1918

1919-Juin 1940

Juin 1940-Juillet 1941

Juillet 1941-Mai 1943

Juin 1943-Mai 1945

Mai 1945-Juin 1951

Juin 1951-Mai 1958

Juin 1958-Décembre 1960

Janvier 1961-Décembre 1963

Janvier 1964-Juin 1966

Juillet 1966-Avril 1969

Mai 1969-Novembre 1970

Compléments 1924-1970

MAX GALLO

DE GAULLE

***
 Le Premier des Français

images

En souvenir de ma fille, Anne, qui a atteint
si tôt « les rivages de l’autre vie ».

Je suis un homme qui n’appartient à personne et qui appartient à tout le monde.

 

Charles de Gaulle, 19 mai 1958.

 

 

De mon côté, je ressens comme inhérents à ma propre existence le droit et le devoir d’assurer l’intérêt national.

Charles de Gaulle,
Mémoires d’espoir, tome I, Le Renouveau
Première partie

20 janvier 1946 – 6 février 1948

Mais oui, j’ai toujours été seul contre tous.

Cela ne fera qu’une fois de plus.

Charles de Gaulle à Claude Mauriac,
27 août 1946.
1.

C’est la fin de l’après-midi, le 20 janvier 1946. La nuit tombe. Le général de Gaulle est seul dans le bureau situé au premier étage de la villa, proche de Neuilly, où il réside depuis le mois de septembre 1944.

Il s’avance vers la fenêtre. L’obscurité s’étend, déborde du bois de Boulogne voisin, franchit la route du champ d’entraînement qui longe le mur de la propriété, envahit le parc devenu un grand lac sombre. De Gaulle distingue, dans un faisceau de lumière qui perce la nuit, des soldats qui déchargent d’une voiture des caisses d’archives et les quelques objets personnels qu’il a voulu emporter du ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique.

Jusqu’à ce matin, de Gaulle était président du gouvernement provisoire de la République française qui siégeait rue Saint-Dominique, à l’hôtel de Brienne.

Mais à midi, dans la salle des Armures où exceptionnellement se tient le Conseil, il a dit d’une voix claire : « J’ai pris la décision irrévocable de donner ma démission au président de l’Assemblée nationale constituante. » Et depuis il n’est plus que le général de Gaulle.

Il fait quelques pas, allume une cigarette. Il est calme, serein, presque joyeux.

Il revoit la scène. Les ministres figés, les uns surpris, les autres avertis déjà de sa décision de démissionner mais trouvant difficilement une contenance, tous saisis, incapables de parler. Et d’ailleurs, il ne leur a pas laissé le temps de commenter sa démission. Il leur a serré la main et il lui a semblé que Maurice Thorez, le ministre d’État communiste, avec sa grosse tête plus empourprée qu’à l’habitude, était peut-être le plus ému. Jules Moch, le socialiste ami de Léon Blum, guettait les réactions de ses collègues. Il était dans le secret. Quant à Pierre-Henri Teitgen, le ministre du Mouvement républicain populaire, il semblait désemparé.

Mais ils reprendront tous leurs esprits. Ils constitueront un gouvernement tripartite, sous la houlette de Félix Gouin, le socialiste, président de l’Assemblée nationale constituante. Et ils discuteront entre eux, à n’en plus finir, marchandant les postes, s’entendant pour priver le chef du gouvernement, président du Conseil ou président de la République, de tout pouvoir réel, plaçant les partis politiques au centre du système. Et l’on aurait voulu qu’il couvre de son nom ce retour à un régime d’impuissance ?

Il n’est plus que le général de Gaulle. Tant mieux. Une nouvelle fois, il vient de rompre les amarres. Comme en juin 1940. Et c’est bien la période de sa vie commencée à ce moment-là qui s’achève.

Il se souvient de cette solitude, de ce dénuement des premiers mois, des humiliations subies. Plus jamais, quoi qu’il advienne, il ne connaîtra cela, le mépris de Roosevelt masqué par l’hypocrisie, les colères de Churchill et la morgue hautaine d’un général Giraud.

Il est pour toujours, devrait-il être à jamais éloigné du pouvoir, le général de Gaulle, celui qui, un jour d’août 1944, a vu l’immense foule enthousiaste sur les Champs-Élysées s’ouvrir devant lui comme la mer.

 

Il entend, venant du hall, la voix du capitaine Claude Guy, son aide de camp, et d’André Malraux. Ils vont sans doute à nouveau tenter de le convaincre de s’adresser aux Français, ce soir, à la radio, afin de donner les raisons de la démission, de dénoncer « l’ignorance, la mauvaise foi, l’impéritie » des partis.

Guy et Malraux voudraient un nouvel « appel du 18 juin ». « Moi, général de Gaulle… » Ils ont estimé que la lettre qu’il a adressée à Félix Gouin, parce qu’elle ne contenait pas de critique, était insuffisante, maladroite même. Malraux n’a pas osé prononcer le mot, mais il l’a suggéré par toute son attitude.

— Vous êtes entré dans l’histoire par l’appel du 18 juin, on ne pourrait comprendre que vous vous en absentiez par une lettre au président Gouin.

Comment Guy et Malraux ne comprennent-ils pas qu’en engageant une polémique vaine avec les partis, avec un Félix Gouin, on leur donne une légitimité qu’ils n’ont pas ? !

De Gaulle l’a dit à Guy :

« En partant sans me retourner ainsi que je viens de le faire et sans formuler explicitement les raisons de mon départ, que chacun devine cependant, il n’y a ni coup d’État, ni échec. Les événements indiqueront d’eux-mêmes pourquoi je suis parti. Les partis et le régime actuel se déconsidéreront chaque jour un peu plus aux yeux de l’opinion. Le fruit mûrira, tombera.

« Il faut toujours à la France un homme de réserve. »

 

Il s’installe à son bureau, relit la lettre que vient de lui adresser Vincent Auriol. Le ministre d’État socialiste n’a pu assister – de même que Georges Bidault, le ministre des Affaires étrangères MRP – au Conseil des ministres de ce matin. Tous deux étaient à Londres. Auriol est inquiet à l’idée d’une allocution radiodiffusée. Que craint-il ? Un coup d’État ? Lui non plus ne semble pas comprendre que « le silence total d’un homme de caractère renforce chaque jour dans l’opinion des autres hommes l’idée qu’on s’est faite de celui-ci. Se taire ! Se taire ! Se taire ! en dépit des accusations, des lâchetés et des trahisons, quelle preuve de force ! ».

« Mon cher Ministre,

« Je reçois votre lettre et vous remercie de vos avis, qui coïncident d’ailleurs avec mes propres décisions.

« Soyez tranquille pour la radio. Je ne parlerai pas au pays, puisque je me mets moi-même hors de cause et que j’entends me retirer en pleine et entière sérénité…

« Je ne veux pas rester à Neuilly ni a fortiori me rendre rue Saint-Dominique, en raison des manifestations possibles autour de ma personne. Je vais donc aller demain à Marly… »

 

Il descend dans le hall. Il croise les regards consternés des plantons. Il dit quelques mots à Charles Luizet, le préfet de police, qui a les yeux embués de larmes. Yvonne de Gaulle paraît au contraire heureuse. Elle passe, portant des piles de livres. Là, dans le salon, il voit sur une table les objets auxquels il tient, l’ultimatum de Rommel au général Kœnig lors de la bataille de Bir Hakeim, et, posé tout à côté, le sabre de Hitler, prise de guerre de Leclerc à Berchtesgaden.

Il donne des ordres. Il veut qu’on se hâte de quitter cette villa trop proche de Paris pour le pavillon de Marly, qu’il vient de louer au service des Beaux-Arts. Et dès que la Boisserie sera restaurée, sans doute au printemps, il s’installera à Colombey-les-Deux-Églises. Il ne veut rien devoir. En septembre 1944, il avait même refusé que la villa de Neuilly soit meublée par le Mobilier national. Et il était le chef du gouvernement ! Maintenant, il n’est plus que le général de Gaulle. Un homme libre.

 

Cela se paie. Il parcourt les pièces en enfilade du pavillon de Marly. Elles sont glaciales. Les murs sont humides. Les chaudières vétustes. Les courants d’air sont tels que certains salons trop vastes sont inhabitables. On campe. Les trois caisses de bois contenant les archives sont déposées dans le grand salon. La vaisselle manque.

— On se croirait à Longwood, murmure de Gaulle.

Mais il est de bonne humeur. Et cependant, pas une manifestation populaire de regret après sa démission. C’est comme si ce départ avait laissé le peuple indifférent, englué dans ses difficultés quotidiennes. Les partis, eux, semblent soulagés et agressifs, Jacques Duclos a péroré à l’Assemblée nationale sous les applaudissements des communistes et des socialistes. « Ce départ est apparu comme un recul devant les responsabilités », a-t-il lancé. Blum a exalté le rôle des partis, clé de voûte du système parlementaire. Et parlé de l’allergie entre de Gaulle et le Parlement. Quant à Maurice Schumann, président du MRP, il a déclaré : « Aujourd’hui, c’est la décision de Charles de Gaulle qui prive la France de Charles de Gaulle. Pour la première fois, nous sommes en désaccord avec lui. »

 

De Gaulle sort du pavillon. Derrière le bâtiment s’élève une forte pente boisée. De Gaulle la gravit et il peut alors s’enfoncer dans la forêt.

Il est heureux d’être ainsi seul dans cette nature que l’hiver rend austère. Il avait besoin de rompre avec l’écrasante pression des événements que depuis cinq années il subit. Il s’en éloigne. Et puis ce retrait permet de jauger les hommes. Ce Georges Bidault qui, apprenant la décision de De Gaulle, s’est écrié : « C’est le plus beau jour de ma vie ! », et qui s’acharne contre Malraux et Jacques Soustelle, refusant qu’ils demeurent ministres. L’un est « aventurier, repris de justice », l’autre un « flic » parce qu’il a dirigé à Londres les services du BCRA.

Il fait froid, mais la marche en forêt réchauffe. Claude Guy avance du même pas.

— Oui, dit de Gaulle en se tournant vers son aide de camp, nous sommes entrés dans l’ère de la bassesse… Nous y sommes entrés probablement pour longtemps, car la supériorité est intolérable aux petits hommes de basse politique.

Il rit. Il se sent fort, si libre !

— Après quelques années de descente, ajoute-t-il, le peuple français m’apercevra soudain sur un sommet de son histoire…

Il s’esclaffe :

— L’homme ! l’homme !… Ah, l’homme est véritablement une sale bête !

Il regarde autour de lui. La futaie est épaisse, presque noire.

— Pas une âme qui vive ! J’aime ce lieu…

 

Naturellement, les trois partis – communiste, socialiste, MRP – se sont entendus. Félix Gouin, en larmes dit-on, a été contraint d’accepter la charge de président du Conseil, et Vincent Auriol est devenu président de l’Assemblée nationale constituante. Ces hommes de parti se tiennent les uns les autres. Les socialistes ne veulent pas gouverner seuls avec les communistes, et donc le MRP a la partie belle. Mais quelle constitution peuvent-ils rédiger ensemble ? Communistes et socialistes sont pour un régime d’assemblée, et le MRP louvoie, prenant finalement parti contre ce projet. De Gaulle ricane.

« Voyez-vous, les MRP ont mauvaise conscience, dit-il. Le pays est maintenant coupé en deux. Les socialistes n’intéressent plus. Quant aux communistes, ils sont une “entreprise”. La vérité, pour un communiste, c’est ce qui peut le mieux servir à la conquête du pouvoir. »

La consultation par référendum sur le projet de constitution est prévue pour le 5 mai 1946. Des élections législatives suivront le 2 juin, et, si ce projet est rejeté, l’Assemblée sera à nouveau une Assemblée nationale constituante.

Il s’interroge. Le peuple rejettera-t-il cette constitution qui crée l’impuissance de la nation, qui empêche le pouvoir exécutif de gouverner ? Il veut le croire. Chaque jour, il attend avec impatience l’arrivée des journaux. Il écoute à 13 heures le journal parlé de la radio. Il est passionné presque malgré lui par ces péripéties politiques. Il peste, s’exclame.

« Il fallait partir, oui, il fallait partir avant d’être dégradé par la bagarre politicienne proprement dite. Avec les partis, on ne peut pas gouverner, c’est un fait. »

Il tente d’échapper à cette actualité décevante. Il commence à dresser le plan des Mémoires qu’il veut écrire, mais les événements battent trop fort pour qu’il s’en désintéresse.

Dans un discours prononcé à Fulton, aux États-Unis, Churchill a condamné le « rideau de fer » qui s’est abattu au centre de l’Europe. La tension est vive entre Russes et Américains. Moins d’un an a passé depuis la fin de la guerre et la « grande alliance » n’est déjà plus qu’un souvenir. On parle à nouveau de conflit mondial.

 

Il accueille à Marly, une fin d’après-midi, Vincent Auriol et sa femme. Il apprécie ce socialiste patriote au ton rocailleux, président de l’Assemblée nationale. Il l’observe, l’écoute. Les hommes des partis valent souvent mieux que les organisations qu’ils servent et qui les contraignent à la médiocrité.

— Je ne pouvais m’accorder à la vie de parti, dit de Gaulle, et puis il vaut mieux que je sois en réserve. Je crois à une guerre avec la Russie. Alors, il faudra quelqu’un au-dessus des querelles et des préoccupations pour rassembler la France.

Il devine la réserve et l’inquiétude de Vincent Auriol. Toujours cette hantise – sincère ? Parfois il en doute – du bonapartisme, du coup d’État.

— Napoléon a fait le 18 Brumaire parce que la France l’exigeait, reprend de Gaulle. De même Louis-Napoléon était appelé par le consentement unanime de la nation !

Il rit.

— Personne ne m’aurait suivi.

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