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De l'esprit de Munich au syndrome de Bagdad

De
288 pages
Cette chronique vécue débute avec la Deuxième Guerre mondiale. Elle se poursuit dans l'Espagne de Franco sortant de sa guerre civile, puis aborde la guerre d'Algérie, l'écroulement du bloc soviétique, se retrouve à Sarajevo puis en Albanie, au Kosovo... Cet ouvrage pose clairement les problèmes de ce début de millénaire ; il oblige également à regarder d'un oeil critique les événements des quinze dernières années et ceux qui se déroulent tous les jours au Darfour, en Irak, en Palestine et ailleurs, sur fond de prolifération nucléaire difficile à freiner.
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De l'esprit de Munich au syndrome de Bagdad

Histoire de la défense Collection dirigée par Sophie de Lastours
Cette collection se propose d'étudier les différents aspects qui composent l'histoire de la défense. La guerre, la technologie, la sécurité n'ont cessé de se transformer, de se construire et même de se détruire les unes par rapport aux autres. Elles sont en perpétuelle mutation. L'apparition de nouvelles menaces a toujours conduit les sociétés à tenter de s'adapter avec plus ou moins de succès et parfois à contre-courant des idées reçues. Des questions seront soulevées et des réponses données, même si beaucoup d'interrogations demeurent. L'histoire, la géographie, le droit, la politique, la doctrine, la diplomatie, l'armement sont tous au cœur de la 'défense et interfèrent par de multiples combinaisons. Ces sujets contribuent à poser les défis et les limites du domaine de la défense à travers le temps en replaçant les évènements dans leur contexte. On dit par exemple que dans ce XXIe siècle naissant, les guerres entre Etats sont en train de devenir anachroniques au bénéfice de conflits tribaux ou religieux, mais seules des comparaisons, des études détaillées qui s'étendent sur le long parcours de l'histoire permettront de le vérifier.

Déjà parus
Hartmut PETRI, Journal de marche d'un fantassin allemand, 19411945,2006. Raymond H.A. CARTER, Le tribunal pénal international pour l'exYougoslavie, 2005. Vincent PORTERET, État-nation et professionnalisation des armées, 2005. Daniel RICHEZ, Mes camarades de barbelés, 2005. Fabrice SALIDA, Les Politiques de recrutement militaire britannique et française (1920-1939). Chronique d'un désastre annoncé, 2005. Jean-Philippe ROUX, L'Europe de la Défense. Il était une fois..., 2005. Marc DEFOURNEAUX, Force des armes,force des hommes, 2005. Olivier POTTIER, État-Nation: divorce et réconciliation? De la loi Debré à la réforme du service national, 1970-2004, 2005. Jean-Paul MAHUAULT, L'épopée marocaine de la légion étrangère, 1903 - 1934, ou Trente années au Maroc, 2005. Association nationale pour le souvenir des Dardanelles et Fronts d'Orient, Dardanelles Orient Levant 1915-1921. Ce que les
combattants ont écrit, 2005.

Marc Défoumeaux

De l'esprit de Munich au syndrome de Bagdad
Préface du général Maurice Schmitt

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE Espace L' Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243. KIN XI ROC UnivetSité de Kinsha..

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Du même auteur
L'Attrait du vide, Calmann Lévy, 1967. L'Appel du vide, ISI, 1981. Do you speak science?, Dunod, 1981 (nouv. éd. 1991). Do you speak chemistry?, Dunod, 1984. L'anglais des sciences, Assimil, 1994. Guerre des armes, guerre des hommes, ADDIM, 1994. Force des armes, force des hommes, L'Harmattan, 2005.

Couverture: ruines du bâtiment Oslobodjenje à Sarajevo en 1995. Photo de l'auteur.

www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan l@wanadoo.ft (Ç)L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01322-8 EAN : 9782296013223

PRÉFACE
En novembre 1959, je commandais depuis dix-huit mois, en Algérie, la compagnie d'appui du 3èmerégiment parachutiste d'infanterie de marine, à la tête de laquelle je souhaitais demeurer le plus longtemps possible. Ce souhait ne fut pas exaucé, et je fus affecté comme instructeur à l'École des troupes aéroportées de Pau. C'est ainsi que, durant un an, j'enseignai aux officiers nouvellement affectés dans les unités parachutistes l'usage de la carte et des photographies aériennes, entre autres disciplines. Parmi ceux qui eurent à me subir se trouvait un polytechnicien qui avait décidé de servir en Algérie chez les parachutistes, au sein régiment d'artillerie parachutiste. Marc Défourneaux - car du 35ème c'est de lui qu'il s'agit - aurait pu, comme d'autres, se construire un destin plus confortable en choisissant, à cette époque, une voie exempte des embûches que le destin se plait parfois à tendre. Mais il était de ceux qui pensaient que lorsqu'on porte l'uniforme, même et surtout si c'est celui de l'École polytechnique, on ne peut pas passer à côté des événements: on doit les vivre. Avec "De l'esprit de Munich au syndrome de Bagdad", Marc Défourneaux nous livre, avec parfois de la distanciation et souvent un humour corrosif, le récit du parcours qui l'a conduit à naître à Varsovie - pour quelques mois encore capitale d'un pays indépendant et libre - puis à passer son enfance et son adolescence dans l'Espagne du Caudillo. Ensuite, au fil de ses affectations dans les services de l'armement, il fait participer le lecteur à ses expériences personnelles et à ses réflexions sur les problèmes de notre temps. Ce n'est pas seulement en 1960 à Pau que nos destins se sont croisés. Au début des années quatre-vingt, lorsque la décision fut prise de porter à trois ans la durée des études à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr à Coëtquidan, j'étais major général de l'armée de terre. Je savais qu'il existait une perle assez rare: un ingénieur en chef de l'armement, docteur ès sciences mais aussi parachutiste de classe internationale. Je ne suis donc pas étranger à la décision de confier à Marc Défourneaux l'établissement et la conduite des programmes scientifiques de l'École. Je savais qu'il remplissait tou7

tes les conditions pour s'imposer à des élèves officiers tenus de passer une année de plus dans les landes, les bois et... les salles de cours de Coëtquidan, qu'ils appréciaient modérément. Quelques années plus tard, Marc Défourneaux était ingénieur général et j'étais chef d'état major de l'armée de terre. André Giraud, ministre de la défense, souhaitait développer la connaissance réciproque des ingénieurs militaires, concepteurs des matériels de combat, et les officiers chargés de leur mise en oeuvre. Je ne fus pas étranger à la principale décision qui illustra cette pratique: l'échange de deux officiers généraux. Ainsi le général Morillon celui de la Bosnie et du Parlement européen - rejoignit la direction des relations internationales de la Délégation générale pour l'armement, et l'ingénieur général Défourneaux fut nommé adjoint au général commandant la I èreArmée, poste que j'avais occupé quelques années plus tôt. Il fit ainsi la connaissance du "Charmant gorille", c'est-à-dire de l'un des plans de contre-attaque des forces françaises dans le centre et le sud de l'Allemagne. Dire que le "Charmant gorille" dissuada à lui seul les divisions soviétiques de franchir le rideau de fer serait, à coup sûr, très exagéré. Il apporta néanmoins sa contribution à l'ensemble des mesures qui obligèrent l'ours soviétique à rester dans sa tanière et même à en évacuer les abords. Mais l'indiscutable victoire remportée par les nations libres, à la fin des années quatre-vingt, les conduisit parfois à considérer que la guerre était devenue une notion périmée et qu'on allait pouvoir croquer alIègrement les dividendes de la paix. C'était compter sans le réveil des nationalismes, voire des tribalismes, un peu partout mais particulièrement dans les Balkans et dans l'Afrique des Grands lacs. C'était négliger qu'un Moyen Orient gorgé de pétrole restait une zone des plus compliquées. C'était aussi oublier que le développement fulgurant du fondamentalisme islamique s'encombrait peu des "lois et coutumes de la guerre" que les démocraties avaient cru pouvoir imposer. Ainsi, dès la fin de la guerre froide, on vit, ici ou là, se libérer les instincts les plus barbares que l'affrontement des blocs avaient plus ou moins jugulés. Les drames dont il a été le témoin ou l'observateur, en particulier dans les Balkans, ont conduit Marc Défourneaux à publier récemment un ouvrage d'une lucidité sans concession: "Force des ar8

mes, force des hommes". Il y traite des problèmes posés aux démocraties par les comportements barbares d'organisations ou de partis pour qui le terrorisme aveugle, celui qui n'épargne pas ou même utilise les plus faibles - femmes, enfants, vieillards-, est justifié par l'enjeu de leur combat. En bref, les adversaires pour qui la fin justifie les moyens. Cet argument est, en revanche, radicalement refusé à ceux qui tentent de protéger les victimes potentielles. Les auxiliaires avérés ou inconscients des terroristes exigent ainsi de ceux qui les combattent un respect scrupuleux de conventions internationales qu'ils ont rarement lues dans leur intégralité et dont ils excluent la légitime défense de soi-même ou d'autrui. Au terme de la lecture du nouvel ouvrage de Marc Défourneaux "De l'esprit de Munich au syndrome de Bagdad', on est certes confronté à plus de questions que de solutions. Mais l'auteur a le mérite de poser clairement les problèmes de ce début de millénaire. Son livre fait découvrir un auteur attachant qui oblige à regarder d'un oeil critique - et, dirai-je, impartial - les événements des quinze dernières années et ceux qui se déroulent tous les jours au Darfour,
en Irak, en Palestine et ailleurs, sur fond

-

ne l'oublions pas - de

prolifération nucléaire difficile à freiner. Dans les démocraties et particulièrement en France, il faudra trouver autre chose que des repentances et des commémorations à sens unique pour faire face à des menaces qui ne laissent pas présager des "lendemains qui chantent". C'est l'immense mérite du livre de Marc Défourneaux d'en imposer l'évidence. Général Maurice SCHMITT Chef d'état major de l'armée de terre (1985-87) Chef d'état major des armées (1987-91)

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Chapitre 1

L'ordre règne à Varsovie
Le Il novembre 1937, la jeune paix qui avait succédé à la Première Guerre mondiale, en 1918, fêta ses dix-neuf ans. Elle avait été très entourée à sa naissance: le président américain Woodrow Wilson, notamment, s'était penché sur son berceau et s'était efforcé de solidement étayer son avenir grâce au traité de Versailles. Mais Wilson n'avait pas toute sa santé, le Congrès américain avait refusé de ratifier ce traité (qui n'était certes pas paré de toutes les vertus), et la population allemande avait refusé de reconnaître une défaite qu'elle attribuait à la trahison de ses politiciens, ce qui avait ouvert la porte au nazisme sur fond de crise politique et économique. Alors, pour la paix, l'affaire se présentait fort mal. Le lendemain de ce dix-neuvième anniversaire naquit en région parisienne un enfant de sexe masculin: c'était moi. J'avais passé l'essentiel de ma vie fœtale à Varsovie, où mon père s'occupait de l'institut français; mais ma mère, qui savait compter les mois - elle était agrégée de mathématiques - avait préféré venir en France pour la date de l'accouchement. Après quoi, dans la froidure de l'hiver 1937-1938, je retournai vivre en Pologne. C'est là que, vingt mois plus tard, la jeune paix allait recevoir son dernier coup de poignard. Elle en avait déjà reçu plusieurs depuis que depuis que l'Allemagne, passant outre au traité de Versailles, avait entrepris de se réarmer et de menacer ses voisins pour conquérir son "espace vital". Aussi mon père lui donnait-il peu de temps à vivre: il n'était pas médecin, mais en sa qualité d'agrégé d'histoire et d'ancien élève de l'École normale supérieure, il analysait assez lucidement les événements. En fait, il suffisait de lire Mein Kampf - "Mon combat" pour connaître les intentions de son auteur Adolf Hitler. Mais les hommes politiques ne savaient apparemment pas lire et, après avoir avalisé sans sourciller l'annexion de l'Autriche en mars 1938, le Premier ministre britannique Chamberlain et son homologue français Daladier récidivèrent fin septembre 1938, à Munich, en abandonnant à Hitler une partie de ce qui était alors la Tchéco11

slovaquie. "Des vermisseaux f", allait dire Hitler à leur propos. Et dans le monde des démocraties, pour qualifier ce type de comportement, une expression nouvelle apparut qui allait connaître un grand avenir: l'esprit de Munich. Édouard Daladier, à vrai dire, ne se faisait guère d'illusions: devant la foule qui l'acclamait à son retour à Paris, persuadée qu'il avait sauvé la paix, il se laissa aller à une exclamation désabusée et fort peu diplomatique. Plus lyrique, Neville Chamberlain se vanta devant le Parlement britannique d'avoir ramené "la paix dans l'honneur". "L'Angleterre a eu à choisir entre la guerre et la honte. Elle a choisi la honte et elle aura la guerre", répliqua son adversaire politique Winston Churchill devant les Communes: phrase historique, mais dont l'Histoire a enregistré plusieurs variantes différentes... De fait, tous les regards étaient déjà tournés vers la prochaine proie probable de l'Allemagne, à savoir la Pologne, et en premier lieu le corridor qui lui donnait un accès à la mer en bordure du grand port de Dantzig - Gdansk en polonais - en coupant la Prusse en deux. C'est le traité de Versailles qui avait enlevé Dantzig à l'Allemagne pour l'ériger en "ville libre", et Hitler n'en avait pas obtenu la rétrocession lors des discussions de Munich. Cela avait fait dire à Chamberlain qu'il avait "raté le coche", expression qui, en anglais, se dit "manquer le bus". Aussi, lorsqu'une bombe allemande tomba sur un autobus londonien pendant le Blitz de 1940, la photo de la carcasse tordue parut dans la presse britannique avec la légende "Voici un bus qu'Adolf n'a pas manqué". En ce qui concerne le bus de Dantzig, Adolf n'attendit pas aussi longtemps: le 23 août 1939, il s'assura la complicité russe en signant avec l'Union soviétique le pacte Molotov-Ribbentrop. Une

semaine plus tard - le 1cr septembre au petit matin - ses armées
envahirent la Pologne. En réponse, la France et la Grande Bretagne lui déclarèrent certes la guerre, mais elles en restèrent pour l'essentiel à cette déclaration platonique. D'ailleurs les pacifistes français, après avoir acclamé Daladier, proclamaient maintenant bien haut qu'ils n'avaient nulle envie de "mourir pour Dantzig". * 12

La Pologne a toujours été un pays à géométrie variable. Après avoir connu son développement maximal vers l'an mil, elle avait totalement disparu de la carte après ses deux partages de 1772 et 1795 entre l'Autriche, la Prusse et la Russie. Puis Napoléon l'avait recréée en 1807 sous la forme du Grand-duché de Varsovie, avec des territoires pris aux Prussiens après la bataille de Tilsitt. Puis en 1919, le traité de Versailles l'avait rétablie comme un État indépendant, mais avec un certain flou dans le tracé de ses frontières, ce qui l'avait incitée à vouloir reconquérir l'Ukraine. Il s'ensuivit une guerre contre les Soviétiques où elle manqua d'être à nouveau envahie. Elle réussit à résister grâce aux talents militaires de son chef, le maréchal Pilsudski, avec l'aide d'une mission d'officiers français et britanniques commandés par le général Weygand, au nombre desquels figurait un certain capitaine de Gaulle: c'était dans la tradition d'une longue relation d'amitié entre la France et la très catholique Pologne. À vrai dire, c'était aussi dans le cadre moins romantique de l'inquiétude française et britannique face à la montée du bolchevisme. Mais la longue amitié franco-polonaise avait précédemment vu un certain nombre de Polonais éminents entrer dans l'histoire de France, parmi lesquels Stanislas Leszczynski, éphémère roi de Pologne que les Russes chassèrent de son trône en 1733. Seulement, comme sa fille Maria avait épousé le roi Louis XV, la France lui offrit un lot de consolation en lui constituant un tout aussi éphémère royaume de Lorraine, où ses sujets jugèrent son nom de famille imprononçable et se contentèrent de le désigner par son prénom en tant que Roi Stanislas: aux grands mots les grands remèdes! Il Yeut aussi le général Joseph Poniatowski, placé par Napoléon en 1807 à la tête de l'armée du Grand-duché de Varsovie et qui devint ensuite un de ses maréchaux. À cette même époque, un certain Nicolas Chopin s'installa à Varsovie comme professeur. Il serait sans doute resté inconnu s'il n'avait eu un fils prénommé Frédéric, français par son père mais né en Pologne en 1810 d'une mère polonaise, et imprégné de romantisme polonais et d'amour pour son pays de naissance, ré-occupé depuis lors par les Russes. C'est d'ailleurs en apprenant l'écrasement d'une insurrection à Varsovie en 1831 - "L'ordre règne à Varsovie", avait résumé le communi-

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qué russe - qu'il avait improvisé au piano ce qui devait devenir l'étude "révolutionnaire". Enfin, il y eut Marie Sklodowska, scientifique de talent qui épousa Pierre Curie en 1895 et obtint deux Prix Nobel - l'un de physique, l'autre de chimie - pour ses travaux sur la radioactivité, avant de mourir en 1934 d'une leucémie, les doigts et les yeux brûlés par "son" radium. Elle fut la première femme à entrer èsqualité au Panthéon, où ses cendres et celles de son époux furent transférées en 1995. Entre temps, quelques centaines de milliers de Polonais anonymes étaient venus, eux aussi, s'installer en France. Certains étaient arrivés entre 1870 et 1914 et, étant durs à la tâche, ils avaient pris sans rechigner le métier de mineur de fond. Mais la grande immigration s'était produite après la Première Guerre mondiale, qui avait saigné la population agricole et ouvrière française alors que cette même population mourait souvent de faim en Pologne. Les deux pays avaient alors signé, en septembre 1919, une convention organisant l'arrivée massive de travailleurs polonais en France, et la France avait même ouvert un bureau de recrutement en Pologne. * Par courtoisie, mon père avait fait l'effort d'apprendre le polonais, avec la même rigueur qu'il avait mise, au cours de ses études, à apprendre le latin et le grec, ainsi que l'allemand qu'on enseignait prioritairement à l'époque au motif qu'on devait connaître la langue de l'ennemi. C'est peut-être en vertu du même raisonnement que ma propre génération allait apprendre prioritairement l'anglais. Le polonais a, en commun avec les trois langues précitées, la redoutable caractéristique de comporter des déclinaisons. Autrement dit, le mot "cheval" ne s'y écrit pas et ne s'y prononce pas de la même façon selon qu'on dit "le cheval aime l'herbe", "j'aime le cheval", 'Je monte à cheval", "la selle de mon cheval", etc. Ceci au pluriel comme au singulier. Par contraste, la langue française était donc d'une extrême facilité pour les Polonais: "vous, en français, vous dites simplement "un cheval, des chevals"... ", fit un jour remarquer l'un d'eux à mes parents d'un air envieux. Pour atténuer sa difficulté pour les Français, la langue polonaise présente l'avantage de s'écrire en lettres romaines, et non en cyrilli14

que comme le russe. Toutefois, ces lettres ne s'y prononcent pas toujours comme en français - notamment le redoutable szcz de Leszczynski - ce qui donne lieu à d'horribles écorchages lorsque des Français prononcent des noms propres polonais; notamment celui d'un certain Szop~, plus connu en France sous le nom de Chopm. Dans ce cas particulier, il est vrai, ce sont les Polonais qui ont écorché l'orthographe française pour la transcrire selon leur propre phonétique. * Contrairement aux intellectuels polonais, chez qui la culture française était assez prisée, le gouvernement polonais de l'époque une semi-dictature militaire - était fortement francophobe et tenait à minimiser l'aide que la France lui avait apportée en 1920. Par ailleurs, pris entre la peste et le choléra que représentaient ses deux voisins et anciens dépeceurs, à savoir la Russie et la Prusse - devenues respectivement Union soviétique et Allemagne - il préférait tout compte fait le second, en étant orgueilleusement persuadé de lui imposer le respect par sa force militaire. Sinistre aveuglement: dès les premières heures de septembre 1939, son artillerie hippomobile et ses divisions de lanciers à cheval furent taillées en pièces par les Panzers allemands et par les bombes des Stukas. Chopin, s'il avait été encore là, aurait pu composer une nouvelle étude révolutionnaire. À défaut, le romantisme polonais put seulement se nourrir d'un fait d'armes glorieux lorsqu'un groupe d'escadrons de lanciers à cheval se lança à l'assaut d'une division blindée allemande, et se fit évidemment massacrer. Pourtant, face à ce passéisme, l'armée polonaise avait su réaliser une grande percée scientifique: trois de ses mathématiciens avaient trouvé une méthode pour décrypter les messages émis par l'un des matériels les plus secrets de l'armée allemande, en l'occurrence la machine de cryptage Enigma. Et dès juillet 1939, voyant la guerre arriver - ils étaient bien placés pour cela... - ils avaient communiqué leur savoir et même leur matériel aux services secrets français et britanniques. Mais il était trop tard pour contrer l'invasion allemande, suivie de peu par l'invasion soviétique: le 17 septembre, en effet, comme convenu dans le pacte Molotov-Ribbentrop, l'Union soviétique 15

envahit la partie orientale de la Pologne. Elle allait y déporter quelques centaines de milliers de Polonais et y massacrer plus de vingt mille officiers et autres personnalités, en avril 1940 à Katyn. Et même après la guerre, elle allait la conserver pour elle: la Pologne, devenue entièrement communiste, allait certes récupérer des territoires, mais à l'ouest, sur l'Allemagne, jusqu'à la ligne OderNeisse, poursuivant ainsi sa tradition de géométrie variable. Cette partie orientale de la Pologne jouxtait la Roumanie et la Hongrie, au sud. Dans la brève période qui précéda son occupation, cette frontière vit passer des dizaines de milliers de militaires polonais. Le plus prestigieux d'entre eux, le maréchal Rydz-Smigly, s'enfuit "sans armes, certes, mais avec d'importants bagages", comme le nota un commentateur acerbe. La plupart des autres, moins prestigieux mais plus patriotes, partirent reprendre le combat en France, où ils allaient participer activement à toute la campagne de mai-juin 1940. Puis après la débâcle ffançaise, ils le poursuivirent en Grande Bretagne, où les aviateurs, notamment, allaient participer tout aussi activement à la bataille d'Angleterre de l'automne 1940. Après quoi on allait les retrouver sur à peu près tous les fronts, y compris dans la Résistance française. Quant à l'équipe des décrypteurs d'Enigma, elle fut récupérée par la Grande Bretagne qui perfectionna ses méthodes et qui les exploita avec un succès considérable, puisqu'on considère que le déchifffage des messages allemands fut un des éléments déterminants de la victoire finale des Alliés. * Pour en revenir à ces premiers jours de septembre 1939, mes parents réussirent eux aussi à quitter le pays avec moi et à regagner la France par des voies détournées. Là, mon père alla demander des instructions à son ministère, vu que l'institut ffançais de Varsovie n'était plus qu'un amas de ruines dans un pays occupé. En réponse, vu que la guerre civile venait de se terminer en Espagne peu avant que la guerre mondiale ne commence en Pologne, on l'envoya réouvrir l'institut français de Madrid. Un mois plus tard, il prit donc le train vers Madrid afin de s'y installer avec femme et enfant; et de même qu'il avait consciencieusement appris le polonais quelques années plus tôt, il se mit à apprendre l'espagnol. 16

Chapitre 2

L'Espagne

de Franco

La frontière entre la France et l'Espagne est constituée par les Pyrénées, et plus précisément par la ligne de partage des eaux à ce niveau. Cette définition parait a priori sans ambiguïté, et pourtant elle pose aujourd'hui encore divers problèmes dus aux caprices des eaux qui empruntent parfois des parcours souterrains: c'est ainsi que la Garonne, fleuve bien français, prend sa source en Espagne. C'est en traversant les Pyrénées au col de Roncevaux que Roland, neveu chéri de Charlemagne, avait trouvé la mort en l'an 778, pris en embuscade alors qu'il commandait l'arrière-garde de l'armée de son oncle. Sans doute sa radio était-elle en panne, car il s'était époumoné à souffler dans un cor pour appeler au secours, mais sans succès. Alors, selon la tradition des légendes épiques, pour éviter à son épée de tomber aux mains de l'ennemi, il avait tenté de la casser en frappant un rocher; mais la lame avait résisté et avait fendu le rocher, que l'on montre toujours complaisamment aux touristes depuis lors. Beaucoup d'eau coula ensuite sous les ponts de la Garonne, durant des siècles, avant que le roi Charles II d'Espagne ne meure sans héritier en l'an 1700, en laissant sa couronne à Philippe d'Anjou, petit-fils du roi de France Louis XIV. "n n'y a plus de Pyrénées", déclara alors ce dernier en plaçant son petit-fils sur le trône d'Espagne sous le nom de Philippe V. Les Pyrénées eurent toutefois le temps de repousser par la suite, et elles avaient recouvré leur rôle de frontière lorsque Napoléon les fit franchir par ses troupes en 1808. Il s'agissait encore d'une histoire de succession au trône, en l'occurrence une querelle entre deux prétendants, père et fils. Napoléon arbitra la querelle à sa manière, en internant les deux prétendants et en plaçant sur ce trône son frère aîné Joseph. Celui-ci devait avoir un certain penchant pour la boisson, car les Espagnols lui décernèrent le sobriquet de Pepe Botella, c'est-à-dire Jojo la bouteille.

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Mais cette substitution de souverain ne se fit pas dans la douceur. Instruits par Cervantès de ce qu'il en coûte d'attaquer des moulins à vent avec des lances, les Espagnols n'opposèrent pas aux troupes françaises des charges de lanciers quichottesques, comme allaient le faire les Polonais en 1939 face aux Allemands, mais une guerrilla, c'est-à-dire une "petite guerre". L'un des épisodes de cette guérilla se déroula à Madrid en 1808, où une révolte éclata le 2 mai. Les auteurs en furent fusillés le lendemain, ce qui inspira à Goya l'un de ses plus célèbres tableaux. Quand on sait que Napoléon avait précédemment entraîné la flotte espagnole dans le désastre de Trafalgar, conjointement avec la flotte française, on comprend qu'il soit resté un sérieux contentieux envers la France dans le cœur des Espagnols: "Espagnols, pardonnez mais n'oubliez pas f", indiqua pendant longtemps une pancarte sous le tableau de Goya au musée du Prado. Quant au 2 mai, il est toujours célébré en tant que fête de l'Indépendance. * Depuis Napoléon et son frère Pepe, l'Espagne avait vécu une alternance d'anarchies et de dictatures. La dernière dictature en date était celle de Miguel Primo de Rivera, sous le règne d'Alphonse XIII. Une république - la deuxième du nom - lui avait ensuite succédé, qui avait suscité beaucoup d'engouement dans les démocraties occidentales mais qui avait rapidement sombré dans le chaos. Alors un autre Primo de Rivera était apparu sur la scène politique, prénommé José Antonio et fils du précédent; et il avait créé la Phalange, fortement calquée sur les "chemises noires" de Mussolini, à cela près que ses chemises à elle étaient bleues. "Face au soleil avec la chemise ouverte", proclamaient les premiers mots de son hymne. Dans cette république "rouge", l'assassinat du monarchiste Calvo Sotelo, le 13juillet 1936, fut la goutte d'eau qui mit le feu aux poudres, et un nouveau coup d'État militaire "blanc" se mit en chemin, selon l'implacable enchaînement de l'histoire. Ce coup devait en principe porter au pouvoir le général Sanjurjo, mais celui-ci se tua dans un accident d'avion. Alors le pouvoir échut au commandant du soulèvement militaire, le généra] Francisco Franco, qui venait de débarquer au sud de l'Espagne en provenance du Maroc, pays 18

divisé à cette époque en deux parties sous les protectorats respectifs de la France et de l'Espagne. Habituellement, les coups d'État militaires réussissaient ou échouaient en quelques jours. Seulement celui-là mit près de trois ans à réussir, au terme d'une guerre civile marquée par de nombreuses atrocités individuelles, de façon relativement équilibrée entre les deux camps pendant le conflit proprement dit, avant que le monopole de la violence ne revienne, comme dans toute guerre, au camp des vainqueurs. L'histoire en a surtout retenu les victimes les plus symboliques, notamment le poète Federico Garcia Lorca que les "blancs" assassinèrent en octobre 1936, et José Antonio Primo de Rivera que les "rouges" fusillèrent un mois plus tard, avant de fusiller le fils du défenseur de l'Alcazar de Tolède, pris en otage pour tenter de négocier sa vie contre la reddition de la forteresse. Cette guerre civile s'internationalisa rapidement. L'Union soviétique prit officiellement parti pour les "rouges", tout en monnayant financièrement et politiquement son appui, notamment par le transfert en Union soviétique de tout l'or de la banque d'Espagne: "Refusez de signer un reçu f", avait écrit Staline à son ambassadeur. Quant à la France, le Front populaire s'y associa de cœur aux "rouges", auxquels il envoya des troupes et de l'équipement. Mais, ne voulant pas engager le pays en tant que tel, il présenta officiellement cette intervention comme le fait de volontaires engagés dans les "brigades internationales", lesquelles furent ainsi perçues comme franco-bolcheviques par le camp "blanc". Au sein de ces brigades figurait une brigade italienne "rouge" portant le nom de Garibaldi. Mais l'Italie et l'Allemagne, en tant que telles, s'étaient au contraire engagées sans ambiguïté en faveur de l'autre camp, à qui elles allaient fournir notamment un matériel de guerre abondant. Cela n'empêcha pas les troupes italiennes "blanches" de se faire mettre en déroute par les "rouges" espagnols à Guadalajara. En revanche, la composante aérienne de la Légion Condor allemande s'illustra par le premier bombardement aérien officiellement recensé d'une population civile, en l'occurrence dans la ville basque de Guernica. La suite allait montrer qu'il s'agissait là d'une répétition avant la Deuxième Guerre mondiale.

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La guerre s'acheva le 1er avril 1939 après la bataille de l'Èbre, et la France vit affluer de longues cohortes de réfugiés "rouges", les uns résignés, les autres dans l'attente d'un hypothétique "second tour". Le gouvernement franquiste, lui, quitta son implantation provisoire de Burgos pour s'installer à Madrid, et le général Franco s'installa personnellement en bordure de la capitale dans le palais du Pardo - à ne pas confondre avec le musée du Prado - sous la protection rapprochée de sa "garde maure" constituée de cavaliers marocains. Le 18juillet, anniversaire du soulèvement de 1936, devint la fête nationale, à côté du 1er avril, promu fête de la victoire, sans détrôner pour autant la fête de l'Indépendance du 2 mai. * C'est cinq mois exactement après la victoire de l'Èbre que les Allemands envahirent la Pologne. Quoique entachée d'une certaine ambiguïté à cause de la participation soviétique, cette entrée en guerre victorieuse fut accueillie avec ferveur par le nouveau régime espagnol et commentée avec enthousiasme par une presse placée sous le contrôle de la Phalange; voire directement éditée par l'ambassade d'Allemagne, dans le cas du journal Informaciones. Néanmoins, tout en multipliant les démonstrations d'amitié envers les puissances de l'Axe, Franco expliqua que l'Espagne avait déjà payé son tribut à la cause de l'ordre nouveau, et il se hâta de signer un décret de neutralité en se réservant d'interpréter ce terme selon la tournure prise par les événements. Sa crainte principale, en effet, en cas d'entrée en guerre aux côtés de l'Allemagne, était de voir la France répliquer par un soutien militaire aux réfugiés républicains espagnols pour le mythique "second tour" de la guerre civile. Mais ses inquiétudes se dissipèrent avec l'invasion de la France en mai 1940, surtout lorsque les troupes allemandes atteignirent la Bidassoa en juin. Quelques semaines auparavant, le 18 mai, un vieillard de quatre-vingt-quatre ans avait précipitamment quitté le poste d'ambassadeur de France à Madrid pour être appelé à de plus hautes destinées: c'était le maréchal Philippe Pétain. On aurait pu penser que son arrivée au pouvoir aurait inversé la francophobie de la Phalange et de la presse, mais elle se traduisit simplement par un sentiment de mépris envers la France vaincue, par contraste avec une immense admiration envers l'Allemagne victorieuse; en atten-

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dant l'avènement d'une immense sympathie, quelques années plus tard, envers l'Allemagne perçue comme glorieusement vaincue. Toujours est-il que la "neutralité" espagnole devint "non-belligérance", selon la formule déjà adoptée par l'Italie, et celle-ci semblait devoir rapidement évoluer vers la belligérance dans la mesure où Franco parvenait à la monnayer. Car il la subordonnait à une aide matérielle importante et à des exigences territoriales diverses, à prélever sur la peau de l'ours français - notamment le Maroc français et l'Oranais - et surtout sur le plus mythique morceau de la peau de l'ours britannique, à savoir Gibraltar. Le rocher de Gibraltar - Djebel Tariq - avait fait partie des territoires reconquis sur les Maures par les Rois Catholiques espagnols à la fin du quinzième siècle. Mais en 1704, les Britanniques l'avaient conquis à leur tour avec l'aide des Hollandais, puis ils se l'étaient gardé pour eux tout seuls, ce qu'avait entériné le traité d'Utrecht. Depuis lors, toutes les tentatives espagnoles pour le récupérer avaient été vaines. Alors en 1940, lorsque ce désir séculaire parut soudain accessible, il se traduisit par des manifestations monstres devant l'ambassade de Grande Bretagne à Madrid. "Voulez-vous que je vous envoie plus de policiers pour protéger votre ambassade ?", demanda par téléphone le ministre des affaires étrangères espagnol - par ailleurs chef de la Phalange et germanophile convaincu - à l'ambassadeur britannique. "Envoyez-moi seulement moins de phalangistes f", lui répondit l'ambassadeur. Pendant ce temps, l'armée britannique consolidait les défenses du "Rocher" en y menant de gros travaux de renforcement des fortifications... réalisés par des ouvriers espagnols, ravis de l'aubaine. * L'Italie, elle aussi, avait des revendications territoriales, notamment la Corse et la Tunisie. Mais les Espagnols n'avaient pas du tout pour elle les mêmes yeux admiratifs que pour l'Allemagne, et ils supportaient malles rodomontades de Mussolini. C'est pourquoi la défaite subie par ses troupes devant les "rouges" à Guadalajara, pendant la guerre civile espagnole, avait été accueillie d'une façon secrètement ravie jusque dans le camp "blanc". Cela n'avait pourtant pas calmé Mussolini qui, moins prudent que Franco, passa à la belligérance effective en septembre 1940 : 21

ses deux cent mille hommes basés en Libye se lancèrent à l'attaque des cinquante mille hommes de l'armée britannique basée en Égypte... et essuyèrent une nouvelle déroute qui les ramena jusqu'à leur point de départ. En Espagne fleurit alors un chiste - c'est-à-dire une blague colportée de bouche à oreille - qui mettait en scène Hitler, Mussolini et Franco, supposés réunis après leur victoire finale pour se répartir les rôles dans l'Ordre Nouveau, notamment dans la direction des grandes manifestations théâtrales:

- "Songez

qu'à Bayreuth,

nous avons joué Siegfried avec deux

mille figurants sur scène f", expliquait le premier avec emphase. - "Bagatelle f", répondait le deuxième: "Moi, j'ai dirigé La fuite en Égypte "in situ" avec deux cent mille acteurs f" Mais à vrai dire, le but ultime de ce chiste était dans l'intervention de Franco: "Tout cela n'est rien f", disait-il aux deux autres: "Nous, en Espagne, nous donnons tous les jours Les Misérables avec vingt-trois millions defigurants..." Il existait ainsi d'innombrables chistes (à prononcer I1tchistès") qui circulaient avec une rapidité surprenante parmi les vingt-trois millions d'habitants que comptait effectivement l'Espagne à cette époque. Même lorsqu'ils avaient des sympathies "blanches", en effet, les Espagnols éprouvaient un petit plaisir à se défouler ainsi de la dictature. La hardiesse suprême était de s'en prendre au Caudillo lui-même: "Tu as de la chance", expliquait celui-ci à son portrait, pendu au mur de son bureau. "Le jour du "second tour", toi, on te dépendra, mais moi, on me pendra..." Colporter ces chistes constituait certainement un délit. Mais comme ils n'étaient pas bien méchants et qu'ils offfaient un exutoire à la population, leur circulation était finalement bien vue du pouvoir en place. On affirmait même que le Caudillo se les faisait raconter et qu'il s'en s'amusait beaucoup; sauf lorsqu'ils portaient sur sa petite taille bedonnante et son accent galicien, sujets sur lesquels il était assez susceptible. * Hitler était petit, lui aussi, et il avait un accent autrichien. Mais ces similitudes n'engendraient chez lui aucune sympathie particulière envers Franco, dont il était très peu disposé a priori à accepter les exigences matérielles et territoriales; du moins au début de la 22

guerre, où il escomptait une victoire rapide sans avoir besoin d'un tel allié. Mais à la fin de 1940, en même temps que Mussolini jouait Lafuite en Égypte, ses propres forces échouèrent à conquérir l'Angleterre, et il se trouva soudain plus enclin à réclamer l'entrée en guerre de l'Espagne. Seulement, pour cette même raison, quelques doutes s'installèrent dans l'esprit de Franco, en le confirmant dans l'idée qu'il était urgent d'attendre avant de voler au secours d'une victoire non entièrement assurée. De ce fait, lors de sa rencontre avec Hitler à Hendaye en octobre 1940, il resta dans une expectative prudente, se bornant à permettre discrètement le ravitaillement de sous-marins allemands au large de certains ports espagnols - notamment dans sa Galice natale - et à envoyer sur le front de l'Est une division Azul ("bleue") en remerciement pour la Légion Condor. L'année 1941 s'écoula ainsi dans le statu-quo, et cela se poursuivit aussi longtemps que durèrent les succès militaires des Allemands. Mais l'année 1942 vit leurs premiers revers, et le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre, ruina les visées territoriales espagnoles sur le Maroc et l'Oranais. Inversement, comme il conduisit les Allemands à occuper totalement la France et à verrouiller sur toute sa longueur la frontière des Pyrénées, la police espagnole se prêta avec zèle à cette tâche en interceptant les évadés français qui tentaient de rejoindre les Forces françaises libres, plus un certain nombre d'aviateurs alliés que la Résistance française acheminait également vers la frontière. La plupart d'entre eux se retrouvèrent ainsi enfermés dans le camp d'internement de Miranda de Ebro, non loin de Burgos. Le gouvernement de Vichy fermait les yeux. Seulement, par effet induit, le débarquement en Afrique du Nord provoqua la constitution à Madrid d'une "Mission de liaison" française qui se plaça sous les ordres du Conseil national de la Résistance, lors de son installation à Alger en 1943, afin de constituer l'amorce d'une alternative à l'ambassade de France officielle. Cette Mission s'installa provisoirement dans les locaux de l'ambassade des États-Unis avant de trouver un local autonome, et quelques gaullistes de la première heure s'y rallièrent aussitôt, bientôt imités par une grande partie du personnel de l'ambassade officielle, qui sentait le vent tourner. 23

Le pouvoir espagnol, de son côté, voyant que la situation militaire allemande continuait à se détériorer, jugea utile d'avoir deux fers au feu et commença donc à considérer la Mission française comme un interlocuteur attitré. Celle-ci put ainsi joindre ses efforts à ceux des autorités alliées qui tentaient de récupérer leurs aviateurs internés à Miranda, et début 1943, via la Croix Rouge française, elle obtint non seulement la libération des Français, mais même leur évacuation en bateau vers l'Afrique du Nord en tant que "réfugiés civils". Là, c'en était trop pour les Allemands. En effet, cette qualification de "civils" était de toute évidence fallacieuse, vu que la plupart d'entre eux avaient la ferme intention de rejoindre les Forces françaises libres. Les Espagnols préféraient l'ignorer officiellement, mais les Allemands se chargèrent de leur éclaircir les idées en menaçant de torpiller le bateau de "civils" à son départ de Cadix. Alors l'Espagne botta prudemment en touche et expédia ces réfugiés en train au Portugal, laissant à ce pays le soin de les évacuer lui-même vers le Maroc. Mais à partir de l'été 1943, l'Allemagne ne fut plus en état de mettre ses menaces à exécution, et l'embarquement des réfugiés put se faire directement depuis Malaga sous la protection de contre-torpilleurs français, tandis que la division Azul rentrait discrètement à la maison: pour l'Espagne, c'était la fin de l'aventure. * Quelque temps plus tôt, au large de Gibraltar, des pêcheurs espagnols avaient repêché le corps d'un officier britannique, visiblement noyé en mer après que son avion eût été abattu, et qui portait avec lui, fixé à son poignet par une chaîne, un porte-documents scellé. Vu le statut de neutralité de l'Espagne, sa police aurait dû aussitôt remettre ce corps aux autorités britanniques; en fait, elle se hâta de le remettre au consul allemand local, et l'ambassadeur britannique à Madrid dut émettre une vive protestation pour le récupérer. Mais entre temps, les services allemands avaient inventorié et photocopié les documents, et ceux-ci s'avérèrent d'une extrême importance: il s'agissait en effet d'instructions manuscrites adressées par le commandant en chef britannique Montgomery à ses grands subordonnés pour la préparation d'un débarquement en

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Italie via la Sardaigne, alors que tout le monde s'attendait à un débarquement via la Sicile. Alors le commandement allemand, après une période de perplexité, décida de déplacer une partie de ses troupes et de ses matériels de la Sicile vers la Sardaigne. En fait, les documents en question étaient de la pure désinformation, et le débarquement eut lieu comme prévu en Sicile, le 10juillet 1943. Le porteur des documents, lui, était un jeune homme noyé accidentellement en Angleterre peu de temps avant et conservé depuis lors dans un congélateur, à qui les services secrets britanniques avaient fabriqué de toutes pièces un passé - à défaut d'un avenir - et qu'ils avaient fait larguer en surface par un sous-marin, en un point de la Méditerranée d'où les courants portaient vers Gibraltar. L'épisode resta dans l'histoire sous le nom de L'homme qui n'a jamais existé. A partir de là, l'histoire s'accéléra jusqu'au débarquement en Normandie, en juin 1944. Puis, après la libération de Paris le 25 août, le gouvernement provisoire d'Alger s'installa à Paris en tant que gouvernement légal de la France. La Mission française à Madrid devint alors l'ambassade de France officielle, même si l'Espagne continua à reconnaître à titre honorifique l'ancienne ambassade de Vichy, devenue la représentation du gouvernement exilé à Sigmaringen : c'est seulement avec la capitulation allemande, le 8 mai 1945, que prit fin cette étrange dualité. Entre temps, le précédent ambassadeur - le maréchal Pétain s'était rendu. Il fut condamné à mort le 14 août, en même temps que son Premier ministre Pierre Laval. Ce dernier fut exécuté quelques mois plus tard, malgré une tentative de suicide; Pétain, lui, fut gracié par le général de Gaulle et mourut en captivité en 1951, à l'âge de quatre-vingt-treize ans. * Face au pragmatisme du pouvoir espagnol, la presse, elle, avait toujours imperturbablement poursuivi une propagande effrénée en faveur de l'Allemagne: non seulement le journal allemand Informaciones, mais aussi tous les autres journaux et la radio débordaient en permanence d'enthousiasme pour les glorieuses victoires allemandes, même si celles-ci tendaient au fil des mois à devenir 25

"défensives". Le jour du débarquement en Normandie, lnformaciones célébra l'écrasement qu'allaient subir les Alliés, en concluant que "aujourd'hui, les Berlinois respirent sérénité et enthousiasme". Et comme l'écrasement annoncé ne se produisit pas, c'est le bombardement de Londres par les Vi, puis par les V2, qui permit de renouer momentanément avec la célébration de victoires "offensives". Même la mort de Hitler ne réussit pas à doucher cet enthousiasme, et lnformaciones publia un ultime communiqué de victoire selon lequel "L'arme secrète de l'Allemagne, la bombe colossale qui devait donner la victoire à ses idées, était contenue dans le cœur d'Adolf Hitler. Elle vient d'exploser. La guerre contre le bolchevisme entre dans la phase de la victoire." Dans la population espagnole, en revanche, le lynchage de Mussolini, le 28 avri11945, suivi du suicide de Hitler, le 1ermai, suscita de grandes frayeurs ou de grands enthousiasmes, selon le camp considéré: dans l'esprit de tous, en effet, Franco s'était tellement engagé dans son soutien à l'un et à l'autre qu'il ne pouvait que les suivre dans leur chute. De fait, la communauté des vainqueurs, réunie peu après à San Francisco dans le cadre de la toute nouvelle Organisation des Nations Unies, décida d'exclure l'Espagne de tous les organismes internationaux tant que durerait le régime en place. L'Onu prépara même une résolution prévoyant la rupture de toute relation diplomatique entre ses membres et l'Espagne de Franco. Par un curieux paradoxe, c'est l'Union soviétique qui tira l'Espagne de ce mauvais pas en refusant de voter cette résolution parce qu'elle la trouvait trop tiède. C'est là que Franco se révéla un remarquable politicien en subodorant l'importance qu'allait bientôt prendre la menace soviétique pour les autres vainqueurs: aussitôt après la capitulation allemande, il se présenta comme le meilleur allié potentiel des Américains face au communisme, et le slogan du régime devint "Franco oui 1 Communisme non 1" Puis il fit le dos rond en attendant la suite, sachant que, même dans le camp "rouge", la perspective du "second tour" tant annoncé de la guerre civile n'enthousiasmait pas tout le monde. Accessoirement, comme les Espagnols de tous bords étaient d'un nationalisme épidermique, ils ressentirent les condamnations de 26

l'Onu comme des affronts. Alors le régime, soucieux de ménager systématiquement les États-Unis, en attribua la responsabilité à la France, présentée comme quasi-bolchevique. C'était en effet l'époque où Maurice Thorez, secrétaire général du parti communiste français, revenait triomphalement en France pour prendre le poste de vice-président du Conseil dans le gouvernement du général de Gaulle, alors qu'il en était parti comme déserteur en octobre 1939 pour se réfugier en Union soviétique, ators alliée de l'Allemagne. Et comme il avait passé toutes ces années à Moscou dans le cadre d'un long traitement médical, une affiche goguenarde avait fleuri sur les murs de Paris pour saluer son retour: "Je reviens guéri par la médecine soviétique. Je suis plus résistant qu'en 1939", y annonçait-il à ses Camarades. * Le plus lointain souvenir que je conserve de toute cette période remonte à l'été 1944. J'avais alors six ans, et mes parents avaient loué une maison avec un petit jardin dans la sierra -la montagne pour échapper aux rigueurs de l'été, comme le faisait par ailleurs la bourgeoisie madrilène aisée. Mais cet été là, tes nouvelles étaient mauvaises pour la bourgeoisie madrilène aisée, car le débarquement en Normandie avait réussi malgré tes prédictions de la presse. Heureusement, les premières bombes volantes VI avaient commencé à tomber sur Londres dès le 12 juin, et l'avance alliée en France se trouvait momentanément bloquée de temps à autre, ce qui suscitait chaque fois l'enthousiasme du présentateur des nouvelles radiophoniques. Soucieux de nous tenir au courant, les locataires de la maison voisine plaçaient alors leur poste de radio dans leur jardin à l'heure des informations, et en montaient le volume à pleine puissance. Quoique "littéraire", mon père avait une solide culture scientifique. Il avait donc bricolé un appareil constitué d'une grille métallique et d'un pinceau à poils métalliques: en branchant la grille à un plot de la prise de courant et le pinceau à l'autre, moyennant une résistance adéquate entre les deux pour ne pas faire sauter tes plombs, on créait des gerbes d'étincelles en frottant les poils du pinceau sur la grille. Cela se traduisait par un intense brouillage dans la radio du voisin, lequel accourait et secouait son poste en

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tous sens en croyant à un mauvais contact, puis finissait par l'éteindre en poussant des jurons. Alors, après avoir dûment isolé tous les composants de ce montage, mon père m'en confia l'usage. Tous les jours, j'attendais donc avec impatience l'heure des informations pour pouvoir produire mes gerbes d'étincelles et écouter avec délices les intenses craquements de l'autre côté du mur mitoyen. Ce fut là ma modeste participation à la Résistance française. * En ce qui concerne les périodes antérieures, en revanche, mes souvenirs sont plus vagues et désordonnés. Je me rappelle la peur que m'inspiraient les phalangistes qui venaient provoquer les "grands" à la sortie du lycée français. Pourtant, dans le même temps, leur uniforme et leur salut fasciste me fascinaient lorsqu'ils faisaient irruption dans les lieux publics pour distribuer des insignes en carton à mettre à la boutonnière, en échange d'une "contribution volontaire" qui était à la tête du client. Ces insignes représentaient souvent les blasons des provinces espagnoles, et bien des années plus tard, j'en retrouvai un que mon père avait gardé: il représentait l'Oranais, province à coup sûr espagnole puisque, comme indiqué au verso, sa population l'était à soixante-dix pour cent. Je me rappelle aussi les colis de nourriture que je confectionnais avec ma mère pour les envoyer à des prisonniers à Miranda, un nom qui excitait mon imagination. Je me rappelle surtout tous ces inconnus faméliques qui passaient quelques jours dans notre petit appartement, en parlant d'aller faire la guerre en Afrique du Nord ou en Italie, et qu'on ne revoyait plus ensuite. Plutôt que de me recommander le secret, mes parents avaient réussi cette prouesse d'en faire une chose tellement banale que je ne songeais même pas à en parler. Tout cela restait cependant vague dans mon esprit. Jusqu'au jour où, plusieurs années plus tard, mon regard tomba sur un livre insolite dans la bibliothèque familiale: il s'intitulait "L'Espagne de Franco", et il était écrit par un certain François Mirandet dont je n'avais jamais entendu parler. Tout y était expliqué et commenté, et chaque page apportait un éclairage aux épisodes que j'avais vague28