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De la Beauce à l'Amazonie

De
241 pages
Après avoir connu le Service du travail obligatoire en Allemagne, Roger Chauveau s'engage dans la gendarmerie nationale. Ces missions le mèneront en Indochine, en Guyane, à Tahiti, au Gabon, au Cameroun. Son récit méticuleux de ses missions en Guyane révèle les particularités du service de l'arme dans ce mystérieux territoire d'outre-mer. Son observation des Indiens oyampi et sa narration de l'expédition menée pour rechercher l'explorateur Maufrais sont particulièrement émouvantes.
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REMERCIEMENTS Je remercie de tout cœur tous ceux qui m’ont conseillé ou aidé au cours de ma vie et qui m’ont permis d’avancer et de réussir quelques fois dans des moments difficiles Je remercie également le capitaine Benoît Haberbusch du département Gendarmerie Service historique de la Défense pour l’aide apportée dans la publication de cet ouvrage.

A Félicie, mon épouse regrettée, née en Guyane, qui, pendant un demi-siècle, a partagé ma vie, m’a donné deux enfants et m’a rendu heureux. A mes enfants Christian et Jean-Claude nés en Polynésie et à mes petits enfants A mes amis qui m’ont fait confiance et soutenu. Pour qu’ils sachent.

Cher Ami Roger Après avoir lu ton manuscrit, on est en admiration devant le parcours et la rareté de tes récits successifs, dans la première partie, en Allemagne, puis en Indochine et pour finir, en Guyane. La précision des événements est quelque chose de magnifique et les qualités de description font toucher du doigt cette vie trépidante mais risquée dans toute cette épopée. Tu fais vibrer les souvenirs avec tellement de détails précis, d’anecdotes vécues avec toute ton émotion qu’il est presque osé de vivre avec toi une émotion permanente, réelle et d’une intensité absolument vive et ressentie dans une vérité criante de sensibilité et de force exacerbée au point de ressentir une gène devant un si grand « sacrifice » et le don de soi dans une aventure dure et sans merci devant toutes les épreuves. Je t’admire et te tire mon chapeau avec humilité.

Roger D….Y classe 1942

Je n'ai rien d'un écrivain ou d'un quelconque intellectuel. Je suis simplement un ancien paysan de Beauce, mon pays natal, qui a quitté l'école à treize ans avec un simple certificat d'études, élevé à la campagne au contact de la terre par des parents modestes dont la droiture était la règle. Dès ma première jeunesse, au moment de mon adolescence, ma vie a été perturbée par la guerre, l'occupation de notre pays par les Allemands et le travail forcé en Allemagne à l’est de Berlin pendant deux ans. Mais ensuite, elle a été façonnée par la gendarmerie dans laquelle je suis entré en 1946 et que j'ai quittée après trente années de services dont seulement quatre en France et vingt-six effectuées dans nos ex-colonies : Indochine, Gabon, Cameroun et dans les territoires et départements d'outre-mer : Polynésie, Calédonie et Guyane. Vingt-six années entrecoupées, bien sûr, de congés passés en France à l'issue de chaque séjour outre-mer. La gendarmerie, vieille institution au service du droit, plusieurs fois centenaire pour laquelle j'ai toujours eu beaucoup de respect et à laquelle j'ai été fier d'appartenir a été pour moi une école de formation permanente où j'ai assuré des fonctions et exécuté des missions aussi nombreuses que variées qui, souvent outre-mer, n'avaient rien à voir avec le service habituel de la gendarmerie en France métropolitaine. J'y ai vécu au contact de populations indigènes toutes aussi différentes les unes que les autres et ce, sans problèmes particuliers, ayant peut-être une certaine capacité d'adaptation et dû aussi, peut-être, à mes sentiments de respect de l’« autre », que ces populations aient été asiatiques, polynésiennes, mélanésiennes, africaines, créoles ou amérindiennes de Guyane. En dehors de missions qui m'ont été confiées personnellement et pour lesquelles j'ai rédigé des rapports destinés à mes chefs hiérarchiques, j'ai aussi conservé de nombreux documents divers, films et photos d’autres missions auxquelles j'ai participé. C'est avec plaisir que je les consulte et ils me permettent de revivre, souvent avec passion et beaucoup d'émotion, certains moments de mon existence vécus intensément et inoubliables. A la réflexion, il me semble que je dois raconter certains de ces faits que j'ai quelquefois vécus avec difficulté, en particulier en Allemagne et en Indochine, mais aussi avec intérêt par exemple dans le Pacifique, en Afrique et surtout en Guyane dans une nature encore sauvage, dure, mais combien belle et qui ne ment jamais. Je voudrais écrire ces lignes surtout en pensant aux miens, d'abord à mes parents disparus qui m'ont appris la droiture et l'honneur et à qui mes

absences ont dû faire de la peine et puis à celle que j'ai rencontrée dans les années 1950 et qui, en 1958 est devenue mon épouse et m'a suivi partout où elle a partagé ma vie, m'aidant souvent, en particulier dans des postes isolés que j'ai occupés, me servant d’intermédiaire, parfois d'interprète, tenant porte ouverte pendant mes absences. Et puis aussi à nos deux garçons C. et J-C. nés en Polynésie dont je suis satisfait de la réussite et d'avoir pu les amener à un niveau supérieur au mien. Sans oublier non plus cette jeune fille d'à peine vingt ans, originaire d’Europe de l'est, où nos chemins se sont croisés près de Berlin en avril 1945 et qui, seule dans la tourmente, sans nouvelles et loin des siens, a été une victime innocente des troupes soviétiques à l'assaut de l’Allemagne nazie. Elle a subi les pires violences, souillures et humiliations. Et je n'ai jamais oublié cet instant où voulant l'aider pour éviter le pire, alors qu'un soldat russe pointait son arme dans mon dos, elle s'est écriée : « Ils vont te tuer aussi, te fais pas tuer pour moi ». Nos vies n'ont tenu qu'à un fil. Et comme le destin nous avait fait nous rencontrer en avril 1945, il nous a séparés début juin 1945 et ce n'est qu’une cinquantaine d’années plus tard que, grâce à quelques indices restés en mémoire, par téléphone, nous avons pu nous retrouver et finalement nous rencontrer avec beaucoup d'émotion. Le courage qu'il lui a fallu pour surmonter les souffrances physiques qu’elle avait subies et sa détresse morale m'avaient tellement impressionné qu'elle était restée dans mon subconscient une image vivante, un modèle vers qui je me réfugiais dans les moments difficiles qu'il m'est arrivé de vivre dans les rizières indochinoises ou au fond de la forêt guyanaise. N’ayant que peu de précisions sur ce qu'elle était devenue après son retour dans sa famille en Silésie car les courriers que nous avions tenté d’échanger étaient censurés par un gouvernement d’obédience communiste et mettaient des semaines, voire des mois, à nous parvenir et certains ne sont jamais arrivés. Et c'est vers elle que mes pensées allaient et que je puisais les forces dont j'avais besoin. Il est des cicatrices intérieures invisibles mais indélébiles, comme gravées dans le roc. Et mon réconfort est de l'avoir retrouvée chez elle en Allemagne où elle m’avait invité avec mon épouse en septembre 94 et de savoir qu'elle vivait maintenant en paix et en sécurité au sein d'une famille admirable qu'elle avait su créer. J'en ai été très heureux. Je n'oublie pas non plus ces Vietnamiens, Annamites et Cambodgiens au milieu et au côté desquels j'ai participé à un combat contre la terreur et la violence imposées à ces populations par une révolution aveugle, sanglante et destructrice. Si je conserve un mauvais souvenir de la vie dure que j'ai menée à leurs côtés pendant plus de deux longues années, par contre, je 12

conserve un excellent souvenir de leur pays et de ses populations courageuses et attachantes et je me demande : « Pourquoi cette guerre inutile imposée à ces pauvres gens et à nous-mêmes qui voulions les aider ». Et finalement pour quels résultats ? En pensant aussi à vous, gendarmes, mes compagnons qui, dans la boue des rizières indochinoises ou dans l’étouffante forêt amazonienne, à cette époque, souvent loin de tout, même de nos chefs, privés de l'essentiel, par notre présence et notre action assurions le respect de la Loi, le maintien de la paix publique et la protection des populations. Et aussi à tous ces gens avec lesquels nos fonctions nous mettaient en contact : agriculteurs, pêcheurs, orpailleurs, piroguiers, mineurs, forestiers, commerçants, etc…que nous côtoyions. Je dis merci à ceux qui, dans cette Guyane qui m'a beaucoup marqué, m'ont donné la chance de participer à ce que je crois être une grande aventure et qui m'ont fait confiance, comme le préfet Vignon et le capitaine Robert, commandant la gendarmerie de Guyane. A cette époque la convivialité était grande dans les unités de gendarmerie et les rapports avec les gens du pays faits de respect mutuel. Mises à part quelques exceptions, l'esprit qui régnait autrefois outre-mer a bien changé. Certains avantages, pourtant nécessaires, y sont peut-être pour quelque chose. Pour en faire bénéficier le maximum des personnels, le commandement a limité le nombre des séjours, ce qui nuit à la qualité du service. Certains de ces nouveaux candidats attirés par les avantages actuels sont quelquefois déçus lorsqu’ils sont affectés avec leur famille dans des postes isolés où la vie est difficile sans les facilités commerciales ou autres que l’on trouve dans les zones urbaines. L'argent c'est beau, c'est peut-être nécessaire mais quelquefois ça gâte. Actuellement, on ne va pas toujours outre-mer pour y servir avec passion mais quelquefois avec l'idée de faire du « fric »ou de passer des vacances. Mais il y a souvent des déceptions. Et de plus en plus rares sont actuellement les passionnés. Gens pauvres, gens riches, petites gens, grands personnages, voyous, gens honnêtes, de toutes origines, de toutes confessions, de toutes pensées politiques, de toutes conditions, que j'ai côtoyés, parmi vous je n'ai jamais manqué d'être à l'aise. Tous m'avez appris quelque chose et je vous dis merci. Et vous l’anonyme, illettré ou étranger, qui ne savait ou ne pouvait lire ou écrire notre langue, ne m'avez-vous pas toujours trouvé disponible pour vous aider ? Merci aussi de votre confiance. -oo0oo13

« Le respect de l’autre » Quand on veut être respecté il faut d’abord respecter l’« autre ».

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La Beauce, mon pays natal, est une plaine à vocation agricole qui est, avec la Brie, le grenier à blé de notre pays. A l’époque où, encore gamin, je fréquente l'école communale, dans les années 1930 la vie est dure pour les paysans, le travail de la terre ingrat. Quand on regarde autour de soi dans cette campagne plate on voit les villages disséminés à plusieurs kilomètres alentour comme des bateaux en mer avec ici ou là, le clocher d'une église, d'où l'on entend dans le calme du matin, la cloche de l'horloge égrainer les heures. On entend aussi le chant des coqs et les charretiers guidant leurs chevaux à la voix, les « à hue et à dia » entrecoupés de jurons. Parfois c'est le crissement lancinant de roues de charrue mal graissées ou le hennissement des chevaux. Puis au fur et à mesure que la matinée passe et que la campagne s'anime, tous ces bruits qui se multiplient se diluent dans une cacophonie indescriptible et monotone que l'on ne perçoit même plus. Les villages aussi sont bruyants et vivants, à la belle saison quand les vachers et les bergers emmènent leurs troupeaux paître dans les prairies encadrés par des chiens obéissant à la parole. Dans la cour de chaque ferme, il y a le tas de fumier devant l'étable, l'écurie ou la bergerie sur lequel grattent toute la journée les volailles. Ce fumier, réduit par la fermentation, est conduit périodiquement dans les champs et épandu avant d'être enterré par les labours. Il sert d'engrais naturel. En ce qui concerne le blé, à l'époque la production variait de 30 à 40 quintaux à l'hectare. Au moment où j'écris ces lignes et que les cours de ferme sont devenues aussi propres que des courts de tennis puisqu'il n'y a plus de bétail, avec les engrais chimiques la production atteint 90 et même plus de 100 quintaux à l'hectare. Une production jamais égalée. Mais les nappes phréatiques, à 20 m de profondeur et même plus, sont polluées par les engrais contenant phosphates et nitrates. Dans ma commune le nouveau puits qui vient d'être foré pour alimenter le château d'eau atteint la troisième nappe à 100 m de profondeur. Il faut dire aussi que l'arrosage à la saison sèche est maintenant systématique et que partout des jets d'eau, comme des geysers, abreuvent jour et nuit jusqu'à saturation du sol les céréales, si bien que parfois certaines petites rivières asséchées n'existent plus. Chaque ferme a son propre système d'arrosage. Jusqu'où ira-t-on ?

Quand j’ai eu mes 5 ans pour aller à l’école au bourg de la commune, avec les autres écoliers du village nous avions, à pied, 3 km à faire matin et soir en emportant notre repas du midi. D’autres camarades d’un autre village, eux, avaient 5 km et cela par tous les temps. Les routes de campagne ne sont pas goudronnées. Il y a beaucoup d'ornières que des cantonniers rebouchent à la main avec, comme matériel, une brouette, une pelle et une pioche. Il n'y a que peu d'automobiles qui circulent et les routes ne sont fréquentées que par des voitures à cheval, comme le laitier qui collecte tous les matins le lait dans les fermes, des commerçants qui passent vendre leurs produits à domicile, le boulanger, l'épicier, le marchand de vin ou d'autres qui viennent acheter les produits de la ferme : veaux de lait, porcelets, volailles, œufs, lapins, beurre, fromages, etc., bien que certains de ces commerçants, qui quelquefois viennent d'assez loin, ont un véhicule automobile. Le facteur, chaque jour, par tous les temps, ramasse et distribue le courrier et les journaux, circule à vélo, tout comme les ouvriers qui vont ou reviennent du travail matin et soir. Quelques rares fermiers qui ont acheté une voiture automobile avec un peu d'hésitation, car on est économe à la campagne, s'aperçoivent à l'usage que c'est pratique et même bien utile. L'agriculture n'est pas encore mécanisée. Il faudra attendre les années 1938 et 1939 pour voir apparaître les premiers tracteurs. Tous les travaux de la terre se font avec des chevaux, les labours, la préparation des terres à ensemencer, les semailles, la fenaison, la moisson, le transport de toutes les récoltes, et la livraison à la coopérative agricole des grains après les battages. Les grandes exploitations emploient de nombreux ouvriers pour s'occuper des vaches, des moutons, de l'élevage des porcs et puis pour les travaux de la terre, surtout du mois de mars au mois de novembre, ce dernier mois marquant la fin des récoltes de l'année. Il y a des personnels permanents mariés, souvent des habitants du village ou des hameaux voisins qui viennent le matin et rentrent le soir dans leur famille. Ayant souvent quelques lopins de terre personnels, ils continuent de travailler à leur retour chez eux le soir. Ils vont dans leurs champs avec leur voiture à cheval pour chercher la nourriture de leurs vaches ou autres corvées de sarclage qui les occupent jusqu'à la nuit tombante. Et puis il y a aussi des jeunes de la région, célibataires, qui vivent à la ferme. Le soir pour passer leur temps ils se rassemblent entre jeunes du village ou des villages voisins, quelquefois au café pour jouer aux cartes ou bien au ballon sur la place du village ou un terrain vague, ou même aussi, surtout pendant les longues soirées d'hiver suivent les cours du soir, gratuits, que donne l'instituteur. Ils ne rentrent dans leur famille que le 16

dimanche où ils passent la journée souvent en travaillant chez leurs parents. Ils laissent leur linge sale de la semaine et repartent avec du linge propre préparé par leur mère. Deux fois par an, à la Saint-Jean (24 juin) et à la Toussaint (1er novembre), selon la coutume, il y a la « louée » au chef-lieu de canton où tous les ouvriers agricoles qui veulent changer d’employeur pour des raisons diverses de salaire ou autre, vont et s'engagent chez un autre fermier de la région. Ces périodes s'appellent les « quatre mois » et les « huit mois ». Pour les ouvriers célibataires ou qui n'ont pas de famille dans la région, les contrats sont conclus pour un salaire global pour ladite période et comprennent non seulement la nourriture, mais aussi l'hébergement. Les salaires sont pratiquement du même montant pour chaque période, celle des « quatre mois » étant celle des gros travaux, en particulier, de la moisson et des journées les plus longues car les paysans travaillent avec la nature et les saisons. Et la période des « huit mois » étant celle qui englobe la saison d'hiver avec des journées plus courtes et des travaux relativement moins astreignants. Les ouvriers mangent à la table commune souvent avec les patrons quand ce n'est que des exploitations moyennes, beaucoup plus familiales. Les patrons des grosses exploitations marquent souvent leur différence en mangeant à part. A la table des employés une certaine hiérarchie est pratiquée. Dans chaque ferme il y a une domestique qu'on appelle la « bonne », chargée de la préparation de la cuisine, des travaux ménagers, entretien de la salle à manger, vaisselle, lingerie et souvent s'occupant du poulailler et du clapier, participant aussi à la traite des vaches à lait et à la fabrication du beurre et du fromage. Selon l'importance des fermes, il y a jusqu'à trois charretiers dont le « maître charretier », presque toujours un ancien au fait de tous les problèmes de l'exploitation et considéré comme étant le chef après le patron, puis le second et le troisième, ce dernier n'étant souvent qu'un jeune apprenti. Et puis il y a un vacher, un berger, un jardinier, souvent des personnes d'un certain âge. Et aussi, pour les gros travaux de l'été, des saisonniers qui viennent d'autres régions moins agricoles, de Bretagne par exemple. Pour les repas c'est le « maître charretier » qui donne le coup de cloche pour rassembler le personnel, se laver les mains, passer à table et en fin de repas donne le signal de la sortie dès qu'il a fermé son couteau de poche en faisant ostensiblement cliquer la lame. Tout cela est ancré dans les mœurs et personne n'y voit aucun mal. Après le repas de midi, il y a une pause d'une petite heure avant la reprise du travail. A la belle saison certains s'assoupissent un moment allongés sur une botte de paille près de l'écurie pour se reposer un peu. 17

La nourriture est en général, de la bonne tambouille de la campagne très variée à base de produits de la ferme. Il y a du potage, du pâté, de la viande de porc froide, ou en potée avec des légumes divers, du rata de pommes de terre au lard, de la salade, du fromage, des fruits ou confitures, avec du bon gros pain de campagne, le tout arrosé de vin pour le matin et le midi et de cidre pour le repas du soir. La nature des repas varie selon que c'est le matin, le midi ou le soir et selon les jours de la semaine, comme le vendredi par exemple où il y a toujours du poisson. En ce qui concerne l'hébergement ou le couchage des ouvriers sédentaires, il y a un dortoir, chauffé l'hiver, mais les charretiers qui travaillent avec les chevaux couchent dans un coin aménagé de l'écurie où il y a quelques lits superposés protégés par un rideau pour éviter les éventuelles projections de crottin quand les chevaux se donnent des coups de pieds. Dans les écuries l'hiver, il fait bon. Il y a eu une période pendant l'hiver 1939 ou 1940 avec des températures extérieures de moins 18 degrés centigrades avec de la neige. Les portes des écuries étaient fermées avec, en plus, quelques bottes de paille appuyées dessus et on peut dire que dès que le lit était réchauffé, les draps recouverts d’un couvre-pieds et d’un édredon en duvet d'oie, il faisait bon. Les charretiers dormaient donc dans les écuries avec leurs chevaux. Et à tour de rôle, pendant une semaine, l'un d'eux était chargé de donner le picotin d'avoine et la paille ou le fourrage très tôt le matin, deux heures avant le départ au travail. En ce qui concerne le fait de dormir près des chevaux, il faut bien dire que les vêtements de travail avaient une légère odeur d'écurie. Mais pour les sorties du soir chacun avait ses vêtements de sortie propres, rangés dans un placard. Cela me rappelle qu'un jour pendant les vacances, des parisiens étaient venus dans leur famille au village et il y avait eu une petite soirée dansante chez des voisins. Un charretier qui invite une jeune parisienne pour faire une danse s'entend répondre : « Vous sentez le cheval Monsieur ! ». Et la réponse n'a pas traîné : « Et vous, il me semble que vous sentez la vache! ». La répartie a été immédiate, suivie d'une rigolade. Chaque charretier disposait de deux ou trois chevaux de trait, toujours les mêmes, de race percheronne ou boulonnaise. Ces chevaux, bien qu'il y avait les rênes pour les guider, obéissaient souvent à la parole, pour partir, s'arrêter, tourner à droite ou à gauche qu'ils soient attelés à une voiture, à une charrue ou autres engins aratoires. Ces chevaux étaient capables de suivre un sillon ou la trace du passage d'une roue de semoir dans un guéret fraîchement préparé.

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Je ne voudrais pas oublier la période des battages des récoltes qui aussitôt après avoir été engrangées ou mises en meules rondes et pointues comme de grosses toupies, autour des villages, étaient battues par des entreprises spécialisées dans ce genre de travail. J'en parle parce que c'était la spécialité de mon père qui était chef d'équipe. Celles ci composées d'une dizaine d'ouvriers se déplaçaient de ferme en ferme et de village en village, de l'automne au printemps. Comme matériel ils avaient une locomobile à vapeur, une batteuse et une presse. Ces matériels étaient déplacés par des chevaux. Plus tard la locomobile a été remplacée par un tracteur qui faisait fonctionner l'ensemble et qui a remplacé les chevaux pour les déplacements. Donc beaucoup plus simple et pratique. C'était un travail dur et sale en raison de la poussière qui était dégagée. Les gerbes passaient dans la batteuse qui séparait le grain des balles et de la paille qui était liée en bottes par une presse et entassées en meules. Les grains étaient stockés dans les greniers pour être passés au tarare puis au trieur pour séparer le bon du mauvais grain. Une partie était vendue et l'autre était conservée comme semence pour l'année suivante. Il y avait deux hommes pour faire ce travail qui était certainement pénible. Un sac de blé pesait 80 kg. A tour de rôle chacun portait son sac. L'un, le prenait par la gueule, l'autre par le fond et après l'avoir soulevé dans un geste d'ensemble acquis par l'habitude et dans un quart de tour le sac se trouvait sur l'épaule du porteur. Ce n'était pas facile car certains greniers n'avaient pas d'escalier mais une simple échelle pour y accéder et c'est avec le sac sur l'épaule qu'il montait à l'échelle et quand la porte du grenier était assez haute cela allait mais souvent dans les vieilles bâtisses les portes étaient basses et le porteur devait se baisser légèrement pour pouvoir passer avec son sac. Je pense que le métier de « monteux d’sacs » comme on disait était l'un des plus durs métiers agricoles. A l'époque la distribution de l'eau communale n'existait pas encore ou n'en était qu'à ses débuts. L'eau, chez les particuliers était puisée au puits qui existait dans toutes les propriétés, soit par une pompe à main ou au seau descendu jusqu'à la nappe qui, dans la région, n'était pas à moins d'une vingtaine de mètres de profondeur. Ce seau était attaché à un câble ou un cordage enroulé sur un treuil à manivelle tournée à la main. Toute l'eau destinée à la boisson du bétail et aux besoins de la maison, y compris l'arrosage du jardin en saison sèche était puisée de cette façon. Il faut bien dire que c'était une sacrée corvée. Il n'y avait pas de réfrigérateur et l'été pour maintenir les boissons fraîches, il fallait les déposer à la cave ou les mettre dans un seau qu'on descendait dans le puits jusqu'au niveau de la nappe d'eau qui était très 19

fraîche à cette profondeur. Elles étaient remontées au moment du repas pour la consommation. Dans les fermes il y avait un système de pompage actionné par un manège à cheval qui tournait pendant des heures pour remplir tous les bassins dans lesquels était stockée l'eau pour les besoins journaliers. Quel soulagement quand l'eau du château d'eau communal a été distribuée au robinet. Ceci a été réalisé quelques années après la distribution de l'énergie électrique dans l'ensemble des villages, vers les années 1930 dans ma région. C'est à cette époque que j'ai commencé à travailler comme salarié, le premier mai 1935. Ma première carte d’assurances sociales, toujours en ma possession, m'a été délivrée par la préfecture de Chartres le 24 juin 1936. Et le téléphone, bien sûr, n'en était qu'à ses débuts. L'appel se faisait à la manivelle et c'était un employé au central qui mettait le demandeur en communication avec la personne demandée. C'est à partir de cette période que l'on a commencé à voir « fleurir » le long des routes les poteaux en bois des lignes électriques et téléphoniques. C'était bien l'hiver quand la campagne plate était recouverte de neige. Ces poteaux servaient de jalons qui permettaient de suivre la route au lieu de s'en écarter sans s'en rendre compte pour se retrouver au milieu des champs quand il faisait encore nuit, comme cela arrivait en particulier au laitier qui passait tôt le matin avant le lever du jour. Il y avait beaucoup de monde à cette époque dans les villages : des commerçants, épiciers, boulangers, marchands de tissus et des artisans : cordonniers, bourreliers, couturières, coiffeurs, cafetiers, etc. Des charrons qui fabriquaient entièrement les voitures, chariots et tombereaux y compris les roues qui étaient cerclées au feu. Des menuisiers qui fabriquaient les meubles. Des forgerons, maréchaux-ferrants qui entretenaient les ferrures des chevaux. Des maçons et des couvreurs pour l'entretien des bâtiments. Et tous ces artisans employaient aussi des ouvriers. Les cafés étaient des lieux privilégiés de rencontre pour les jeunes et les moins jeunes pour jouer aux cartes en prenant un verre, ou pour les soirées dansantes le samedi soir à l'occasion de certaines fêtes auxquelles assistaient aussi les filles du village. La vie dans nos campagnes à cette époque était active et conviviale. Nous n'étions pas riches mais nous prenions le temps de vivre. Né en 1922, c'est dans cette ambiance campagnarde que j'ai vécu mes jeunes années et mon adolescence.

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Il n'y avait pas longtemps que je venais d'avoir 17 ans en septembre 1939 quand la France et l'Angleterre sont entrées en guerre contre l'Allemagne en raison de son agression contre la Pologne, pays qui n'a pas tenu longtemps malgré une résistance acharnée et courageuse. Mais que pouvait faire la cavalerie polonaise contre les blindés allemands ? Préalablement à cette période les Allemands avaient annexé l'Autriche et une partie de la Tchécoslovaquie. Et puis, pendant qu’ils occupaient l’ouest de la Pologne, leurs alliés de l’époque, les Soviétiques occupaient l'est pour se partager le pays. L'armée polonaise a été complètement anéantie et presque en totalité prisonnière. Les Allemands ont déporté leurs prisonniers en Allemagne et les Russes les leurs en Union soviétique. Il a été découvert plus tard dans la forêt de Katin, près de Smolensk en Ukraine un charnier où plusieurs milliers d'officiers polonais avaient été sommairement exécutés. Il a également été découvert d’autres charniers totalisant environ 15.000 exécutions. Les indices découverts ont prouvé que c'était l’œuvre des Soviétiques qui, depuis le changement de régime l'ont reconnu. Dès septembre 1939 des troupes franco-anglaises avaient pris position dans le nord de la France et entre les lignes Maginot et Siegfried, mais les Allemands n'ayant pas lancé d'offensive, il n'y a jamais eu de gros engagements en dehors d'activités de patrouilles quelquefois assez intenses. Cette situation relativement calme et probablement voulue par eux a permis aux Allemands alliés des Russes par le pacte de non-agression (pacte Ribbentrop) de transférer des troupes en toute tranquillité de l'est vers l'ouest et préparer l'agression du Danemark, de la Norvège, un peu plus tard, de la Hollande, de la Belgique et de la France début mai 1940 et la suite que l'on a connue, la défaite, l'armistice signé par Pétain, l'occupation d'une partie de notre sol national et la constitution d'un nouvel Etat français, à Vichy, avec un gouvernement dont certains membres n'ont pas hésité à collaborer avec l'occupant. Par la suite, en zone occupée, il y a eu des actes isolés de résistance à l'occupant. Beaucoup de Français avaient entendu parler de l'appel du 18 juin 1940 du général de Gaulle réfugié à Londres. Nombreux sont ceux qui

ont réussi à le rejoindre pour former l'armée de la France libre qui a continué la lutte aux côtés des armées alliées. Mais il a fallu attendre fin 1943 pour que la résistance intérieure soit organisée pour devenir efficace et plus tard aider les troupes alliées à libérer la France. Après avoir organisé l'occupation des pays nouvellement conquis par eux, les Allemands ont tenté de conquérir la Grande Bretagne, mais la ténacité, le courage des Britanniques et aussi la traversée du Pas-de-Calais les ont fait échouer et renoncer. Mais Londres, la capitale et d'autres grandes villes ont beaucoup souffert des bombardements. Puis, après avoir collaboré avec les Soviétiques pour l'occupation de la Pologne, le 22 juin 1941, rompant le pacte de non-agression qu'ils avaient conclu avec eux, les Allemands, sans déclaration de guerre, exécutant leur plan secret « Barbarossa » se lancent à l'assaut de l'Union Soviétique, occupant la totalité de la Pologne et avançant à travers la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie dont certains pays plus ou moins consentants sur un front s'étendant rapidement de la mer Baltique à la mer Noire. A noter que quelques mois auparavant ils avaient occupé la Yougoslavie et la Grèce. Mais leur avance trop rapide, l'éloignement de leurs bases et le fameux hiver russe ont tôt fait de les stopper devant des points de résistance dont Léningrad, Moscou et Stalingrad sur lesquels ils se sont « cassés les dents ». Leur résistance acharnée et une réorganisation judicieuse, encouragées par l'entrée en guerre de l'Amérique qui a apporté son aide a permis aux Russes, après quelques mois, de reprendre l'initiative et de progresser sans cesse après de dures batailles pour arriver finalement en avril 1945 devant Berlin, faisant la jonction avec les troupes alliées, et mettre un terme à la guerre après la capitulation sans condition de l'Allemagne nazie le 8 mai 1945. Avant d'atteindre la dernière ligne de défense allemande devant Berlin, sur l'Oder, les armées russes étaient arrivées en septembre 1944 devant Varsovie, capitale de la Pologne et avaient marqué un temps. Les habitants du ghetto de Varsovie qui avaient tant souffert, pensant leur libération arrivée se sont soulevés en bloc contre l'armée d'occupation allemande. Malheureusement le soutien des armées russes sur lequel ils étaient en droit de compter leur a fait défaut. Les Soviétiques ont laissé les Nazis les massacrer en restant l'arme au pied devant Varsovie sans réagir. Ils n'ont repris l'offensive que plus tard et pris la ville qu'à la mi-janvier 1945. Seule l'aviation britannique, de nuit a tenté de les aider, mais si loin de ses bases, les Soviétiques ayant refusé de les laisser atterrir dans les zones qu'ils occupaient. 22

Au début de la guerre un Gouvernement provisoire polonais s'était réfugié à Londres mais les Soviétiques l'ont ignoré pour favoriser l'installation en Pologne d'un autre Gouvernement, dit de Lublin, à leur dévotion. Nous avons vu la suite. -oo0ooJ'allais avoir 18 ans, quand le 12 mai 1940, travaillant dans une ferme à Baigneaux, jouxtant la base aérienne militaire de Châteaudun, nous avons subi l'un des premiers bombardements aériens de la guerre. Une vingtaine de bombardiers allemands, à très haute altitude, au cours de l’après-midi, accueillis par un feu nourri de notre défense antiaérienne, ont lâché leurs bombes, en plein sur les abords de la ferme où je travaillais et sur la base aérienne. Nous avions été mis en alerte quelques minutes avant l'apparition des avions ce qui nous avait permis de rejoindre, de justesse, l'abri souterrain que nous avions construit avec notre employeur Charles Vassort. Ce bombardement a fait l'effet d'un tremblement de terre. Quand nous sommes sortis de l'abri, il y avait plusieurs cratères de bombes à moins de 100 m. A une vingtaine de mètres de notre abri, le hangar de la ferme, rempli de paille était en feu. On voyait également de la fumée s'élever de la base aérienne à moins de 500 m où un hangar en béton et plusieurs avions avaient été touchés. Dans la soirée, nous apprenions par la radio que la base aérienne d'Avord, dans le Cher, avait également subi un bombardement. Et c’est au cours de ce raid allemand qu’un groupe de trois avions de chasse de la base aérienne de Châteaudun a tenté de les intercepter et dont l’un d’eux piloté par le lieutenant Beau a été abattu près d’Ouzouer-le-Marché. Nous apprenions également que les troupes allemandes venaient de lancer une offensive générale de grande envergure sur le Danemark, la Norvège, la Hollande, la Belgique et sur la France en lançant ses colonnes blindées dans la région des Ardennes. Au bout de quelques jours, malgré une résistance acharnée des armées des différents pays attaqués, les Allemands progressaient. C'est ce moment que l'Italie de Mussoloni a choisi pour déclarer la guerre à la France et attaquer notre armée à la frontière des Alpes. Et même bombarder et mitrailler des colonnes de réfugiés français et belges sur les routes du nord de la France. On apprenait vite la capitulation du Danemark, puis de la Hollande et de la Belgique. Sans répit, ce fût la ruée sur la France où les colonnes blindées ennemies ne tardèrent pas à arriver sur la Seine et devant Paris contournant la ligne Maginot pour la prendre à revers. 23

A ce moment mes parents et de nombreux habitants du village et de la région ont décidé de fuir devant l'avance allemande en pensant qu'elle pourrait être stoppée sur la Loire. Nous sommes donc partis en voiture à cheval avec des voisins emportant avec nous ce que nous pouvions, abandonnant nos vaches que nous avions mises en liberté dans les champs, ainsi que les volailles et les lapins dans le jardin. Fuite bien inutile, car les Allemands allaient plus vite que nous et nous ont rattrapés à peine 50 km plus loin, en Sologne, après avoir franchi la Loire. Il nous a bien fallu revenir et rentrer à la maison pillée par des Allemands ou des réfugiés de passage, venant du nord de la France et même de Belgique. Quelle déception. Nous avons donc dû reprendre notre vie et récupérer nos bêtes quand cela a été possible. Nous avons appris qu'un armistice avait été signé par le maréchal Pétain et qu'un nouvel Etat avait été créé avec un nouveau gouvernement dont il s'est avéré plus tard, comme je l'ai dit plus haut, que certains membres collaboraient avec l'occupant. La France avait été divisée en deux. Une partie occupée dont nous faisions partie et une zone dite libre où siégeait à Vichy le nouveau gouvernement de l'Etat français, avec une ligne de démarcation aussi étanche qu'une frontière. Je pensais souvent à l’appel du 18 juin du général de Gaulle et un jour, j’ai eu envie de passer en zone libre pour m’engager dans l’armée d’armistice et de là, en désertant, passer par l’Espagne et le Maroc pour rejoindre l’Angleterre. Quand j’ai fait part de mon intention à mes parents, mon père n’a pas réagi mais ma mère m’a demandé si je n’étais pas devenu fou. Elle m’a dit : « Si tu pars, ce ne sera plus la peine de revenir ». Compréhensible de la part d’une mère. J’ai donc hésité et finalement je ne suis pas parti. L'occupant, dans nos campagnes n'était pas trop visible, sauf à Châteaudun où une garnison assez importante avec des avions occupait la base aérienne. Personnellement, depuis le bombardement du 12 mai, je n'étais pas retourné à Baigneaux. J'avais repris du travail dans un village voisin, Moirville, chez une fermière qui avait deux jeunes enfants et qui était sans nouvelles de son mari probablement prisonnier. Ce qui s'est avéré exact par la suite. La moisson était proche et il y avait du travail. Pendant les semaines qui ont suivi, la vie s'est quelque peu normalisée. Des hommes qui avaient été mobilisés et qui avaient réussi à ne pas être prisonniers revenaient chez eux. Quelques temps après la débâcle, un dimanche alors que je me trouvais chez mes parents, j'étais allé avec mon frère Bernard faire une promenade dans un chemin au bord duquel il y avait un bosquet et ai découvert dans les 24