De la ciguë pour les vêpres

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Avant qu'elle ne devienne une héroïne de romans, la rousse et intrépide sœur Fidelma a su donner la preuve de ses talents d'enquêtrice dans des nouvelles ici réunies. Chacune de ces histoires révèlent des aspects inconnus du passé et de la personnalité de la plus éclairée des avocates irlandaises du VIIe siècle. Ni la peste jaune, ni la protection d'un haut roi ou encore les tensions entre l'Eglise romaine et celtique ne peuvent empêcher Fidelma de lutter contre la noirceur de l'âme humaine et de rétablir la justice dès qu'elle le peut.





Publié le : jeudi 7 juillet 2011
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EAN13 : 9782264055040
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PETER TREMAYNE

DE LA CIGUË
 POUR LES VÊPRES

Traduit de l’anglais
 par Hélène PROUTEAU

images

Pour John Carson,
fan et collectionneur extraordinaire,
pour fêter vingt et un ans d’amitié.
Longue vie !

Introduction

Les énigmes de sœur Fidelma se déroulent au cours du VIIe siècle, essentiellement dans son pays d’origine, l’Irlande.

Sœur Fidelma n’est pas une simple religieuse, appartenant à ce que nous appelons aujourd’hui l’Église celtique, dont les conflits avec Rome sur des questions de théologie et d’organisation sociale sont bien connus. Les divergences portaient également sur les rituels, la date de Pâques, la tonsure, et le célibat encore peu répandu : de nombreuses maisons religieuses étaient mixtes et des couples y élevaient leurs enfants au service de Dieu. Fidelma était également un dálaigh ou avocate des cours de justice d’Irlande, qui fonctionnaient selon l’ancien système de la loi des brehons. À cette époque, les femmes étaient les égales des hommes dans de nombreuses professions, elles occupaient les charges de juriste et de juge. On a même découvert dans les annales une femme juge, Brig, qui contredisait en appel un jugement de première instance rendu par un homme, Sencha. Ce jugement concernait les droits des femmes.

Ceux qui ont suivi les aventures de sœur Fidelma dans mes romans ignorent sûrement qu’elle a vu le jour dans des nouvelles. Quatre histoires différentes où figure sœur Fidelma ont paru dans des publications séparées en octobre 1993, et c’est la réponse très positive qu’elles ont rencontrée auprès du public qui m’a poussé à poursuivre avec des romans et d’autres nouvelles.

Ce volume rassemble les quinze nouvelles déjà publiées au moment où j’écris cette introduction.

Pour tout vous avouer, Fidelma aurait très bien pu ne jamais voir le jour. J’avais décidé, en tant que spécialiste du monde celtique, de créer un personnage de juriste irlandaise qui résolvait des crimes selon la loi des brehons d’Irlande, afin de montrer à un large public en quoi consistait cet extraordinaire système juridique, et le rôle prééminent des femmes au cours de cette période. J’avais imaginé la première histoire en 1993 et appelé mon héroïne sœur Buan. Il s’agit d’un vieux nom irlandais signifiant « endurante ». Dans la mythologie, Buan est le mentor du héros Cúchulainn. Quand je soumis ma nouvelle à mon cher ami Peter Haining, écrivain et anthologiste, il apprécia le récit mais leva les bras au ciel d’un air consterné quand on aborda la question du nom. Il estimait que celui de Buan présentait peu de charmes et se retenait mal.

Tandis que je réfléchissais, Fidelma surgit dans mon esprit, comme si elle attendait le moment propice pour attirer mon attention. Ce nom, également très ancien, signifie « à la belle chevelure ». À peine Fidelma m’était-elle apparue que tout se mit en place et qu’elle se retrouva aussitôt dotée d’une famille située dans un cadre bien précis ! Les formes féminine et masculine de ce nom étaient courantes dans la dynastie royale des Eóghanacht, qui régnait sur le royaume de Munster depuis sa capitale de Cashel (comté de Tipperary). Je connaissais bien cette région, d’ailleurs, d’après les registres que j’ai consultés, la famille de mon père était établie depuis sept siècles à soixante kilomètres de Cashel. Pour moi, Cashel a toujours été un endroit magique, imprégné de mystère.

Fidelma s’est tout de suite présentée comme la fille du roi Failbe Fland de Cashel, qui mourut entre 637 et 639, quelques mois après la naissance de sa fille. Avant qu’elle ne devienne religieuse et juriste, Fidelma a donc été élevée comme une princesse Eóghanacht.

Les lecteurs attentifs auront sûrement compris que mes romans suivent une chronologie précise. Jusqu’à présent, ils se sont déroulés entre le printemps 664 et l’automne 666. En réalité, 666 a été une année particulièrement mouvementée pour Fidelma puisque entre janvier et octobre elle a vécu quatre aventures différentes.

La chronologie s’applique aussi aux nouvelles. Quand Fidelma prend corps, elle a vingt-sept ans, elle a été formée dans un centre ecclésiastique irlandais, puis au collège séculier du brehon Morann de Tara ; incidemment, ce juge Morann a vraiment existé et ses préceptes ont survécu dans l’ancienne littérature irlandaise. La qualification d’anruth de Fidelma la situe un degré au-dessous de la plus haute distinction en droit des collèges ecclésiastiques et séculiers. Alors qu’elle est étudiante, elle vit une liaison malheureuse avec un guerrier qui lui est inférieur sur le plan intellectuel. Elle rejoint alors la communauté de Kildare, fondée par sainte Brigitte. Là, elle commence à acquérir une certaine réputation dans la résolution des énigmes, et ses talents de juriste lui valent d’être de plus en plus demandée.

Certains lecteurs seront peut-être surpris que, dans ces nouvelles, frère Eadulf ne joue aucun rôle. Dans le premier roman, Absolution par le meurtre1 (1994), Fidelma, déjà connue pour ses plaidoiries incisives et ses connaissances étendues en tant qu’expert, est envoyée au synode de Whitby, en 664, pour conseiller la délégation irlandaise. C’est durant ce concile historique que s’affronteront au cours d’un débat célèbre les représentants des Églises celtique et romaine. Et c’est là que Fidelma rencontrera le jeune moine saxon du nom d’Eadulf. Il a été formé en Irlande mais porte maintenant la tonsure de Rome. Il sera le « Dr Watson » de Fidelma, et figure dans chaque roman à l’exception des Cinq Royaumes2 (1995).

Dans les histoires suivantes, Fidelma n’est pas assistée par son fidèle Eadulf, un homme plein de bonne volonté mais qui ne se départ jamais de son esprit critique à l’égard de la jeune femme. Certaines nouvelles, comme « Meurtre au repos » et « Un meurtre miraculeux », se situent avant la rencontre d’Eadulf et Fidelma. D’autres, encore plus anciennes, comptent « Halo terni », « Une sinistre abbaye » et « Notre-Dame de la Mort ».

Dans les premiers récits, Fidelma est désignée par le titre de « Fidelma de Kildare ». Un lecteur m’a écrit pour me demander pourquoi elle avait décidé de quitter sa communauté, car, après les événements des Cinq Royaumes, elle se présente comme « Fidelma de Cashel ». Cela est expliqué dans « De la ciguë pour les vêpres ». Fidelma va prendre conseil auprès de son mentor, le bon abbé Laisran, de la très réputée abbaye de Durrow où étudiaient, au VIIe siècle, des jeunes gens, hommes et femmes, de pas moins de dix-huit nations. « Un cantique pour Wulfstan » se déroule à Durrow. Pendant que Fidelma y séjourne, elle reçoit un appel au secours d’une amie d’enfance qui est accusée d’avoir assassiné son mari et son fils. La suite est contée dans « Sous la tente d’Holopherne ». Alors qu’elle se rend à la cour du haut roi à Tara, Fidelma découvre que la peste jaune, qui a ravagé toute l’Europe, a causé la mort des deux hauts rois, Diarmuid et Blathmac. Et le nouveau haut roi, Sechnasach, ne peut prouver son droit au trône en produisant les symboles sacrés. Cette énigme est contée dans « l’épée du haut roi ».

De là, Fidelma se rend à Whitby pour y assister au concile. De Whitby, elle gagne Rome avec un groupe auquel appartient frère Eadulf. À l’automne de cette même année, on découvre dans le palais papal le corps sans vie du nouvel archevêque de Cantorbéry – un événement historique. Fidelma et frère Eadulf joignent leurs forces pour résoudre ce mystère dans Le Suaire de l’archevêque3 (1995). La nouvelle « Le calice empoisonné » se situe également à Rome au cours de la même période, mais, là encore, en l’absence d’Eadulf. Le couple se sépare à Rome, Fidelma rentre en Irlande pendant qu’Eadulf se charge de l’instruction du nouvel archevêque de Cantorbéry, Théodore de Tarse, avant de l’accompagner en Angleterre où il devra assumer ses nouvelles fonctions. Sur le chemin de l’Irlande, Fidelma passe par l’abbaye de Nivelles, une fondation irlandaise dans la forêt de Seneffe, située dans la Belgique actuelle, où se déroule « Le sang sacré ».

De retour en Irlande en 665, elle gagne Tara, cadre d’« Un cri est monté du sépulcre ». Puis elle rejoint Kildare où elle résout un mystère concernant une course de chevaux dans « Un cheval mort de honte ». Elle se sent mal à l’aise à Kildare et, quand son frère Colgú lui fait parvenir un message lui demandant de le rejoindre pour une affaire urgente, elle part sans regrets.

Nous sommes toujours en 665. Le roi de Cashel Cathal cú Cen Máthair, cousin de Fidelma, est mourant. Ses dernières volontés valent à Fidelma une aventure harassante dans le monastère irlandais des Cinq Royaumes. À la fin de l’histoire, Cathal est mort et Colgú, héritier présomptif et frère de Fidelma, monte sur le trône de Munster. Colgú a réellement été un grand roi de Munster qui a régné de 665 à 678/701.

Dans le roman suivant, La Ruse du serpent4 (1996), Fidelma retrouve Eadulf lors de circonstances sortant de l’ordinaire, dans une abbaye isolée du sud-ouest de l’Irlande. L’énigme se dénoue en janvier 666. À partir de là, Fidelma et Eadulf ne se quittent plus et la capitale de Munster, Cashel, leur sert de base. Ils poursuivent leur collaboration dans Le Secret de Móen5 (1997), La Mort aux trois visages6, Le Sang du moine7. De temps à autre, Fidelma continue à opérer seule, comme dans les nouvelles « Invitation à un empoisonnement » et « Aux trépassés ».

Bienvenue, donc, dans une époque désignée à tort comme « l’âge des ténèbres ». C’était « l’âge des lumières » pour l’Irlande, où la loi, l’ordre, la culture largement répandue et les écrits donnaient le jour à l’une des civilisations européennes les plus fascinantes. Ce fut une époque où les missionnaires irlandais, seuls ou en groupes, entreprirent de diffuser leurs connaissances jusqu’à Kiev, en Ukraine, jusqu’en Islande, en Espagne, aux îles Féroé et à Tarente, en Italie, où un moine irlandais du nom de Cathal devint saint Cataldus, patron de la ville. C’était un temps de grandes réalisations artistiques, avec des Évangiles enluminés, un travail du métal stupéfiant, des reliquaires fabuleux, des châsses, des calices et des croix magnifiques, une littérature qui ne le cède à aucune autre, et bien sûr un système juridique remarquable et un ordre social qui sous bien des rapports était aussi avancé que le nôtre dans sa philosophie et ses applications.

Mais, il y a toujours un mais, c’était un âge où fleurissaient les vices et les vertus propres à toutes les civilisations humaines. Les causes qui motivent les crimes sont demeurées inchangées au cours des siècles et, dans l’Irlande du VIIe siècle, un œil exercé, un esprit analytique et une interprétation avisée des lois étaient toujours les bienvenus car, comme l’a très bien exprimé Fidelma, « la loi n’est pas toujours la justice ». Donc nous sommes maintenant en mesure de suivre notre bonne religieuse dans un monde où le cadre peut nous sembler étrange à première vue, mais où nous reconnaissons les peurs, les envies, les amours et les haines qui ont existé de tout temps et dans toutes les sociétés.

1- 10/18, n° 3630.

2- 10/18, n° 3717.

3- 10/18, n° 3631.

4- 10/18, n° 3788.

5- 10/18, n° 3857.

6- 10/18, n° 3913.

7- 10/18, n° 3962.

De la ciguë pour les vêpres

Sœur Fidelma était en retard. La cloche des vêpres qui sonnait la septième heure canoniale s’était tue depuis longtemps quand elle atteignit les portes de l’abbaye de pierre grise, plongée dans l’obscurité du crépuscule. Les prières étaient terminées et les membres de la communauté avaient déjà gagné le réfectoire pour le repas du soir. Fidelma épousseta ses vêtements du plat de la main, remit à la hâte de l’ordre dans sa tenue et pénétra dans la grande salle, la tête baissée et les mains glissées dans les manches de sa robe.

En dépit de son attitude discrète et soumise de religieuse, un œil exercé aurait vite remarqué que la jeune femme respirait l’énergie et la joie de vivre sous son vêtement ample, qui dissimulait une silhouette élancée et bien proportionnée. Des mèches rebelles d’un roux flamboyant dépassaient de sa coiffe, ses yeux verts et perçants dans un visage au teint lumineux trahissaient une vitalité débordante et un sens de l’humour affirmé.

Le réfectoire était illuminé par les lampes à huile crachotantes, dont l’odeur âcre se mêlait à celle du feu de tourbe qui rougeoyait dans la grande cheminée au fond de la salle. Ces quelques flammes ne suffisaient pas à réchauffer l’atmosphère de cette soirée glaciale de début de printemps.

L’abbesse avait déjà commencé à dire les grâces quand Fidelma, ignorant les regards scandalisés ou amusés des sœurs sur son passage, rejoignit sa place et fit une génuflexion rapide tout en reprenant son souffle.

— Benedic nobis, Domine Deus, et omnibus donis Tuis quae ex logia liberalitate Tua sumnus per1

Un hurlement de douleur retentit, auquel succéda un silence stupéfait. Puis le cri sauvage résonna de nouveau, suivi par le bruit sourd d’une chute et d’un objet se brisant. Sœur Fidelma releva la tête tandis que la grande salle bruissait de murmures angoissés.

Tous les regards convergèrent vers la table habituellement occupée par les visiteurs de la maison de la bienheureuse Brigitte de Kildare. Là, tout le monde s’agitait dans un brouhaha assourdissant. Fidelma vit sœur Poitigéir, l’apothicaire, rejoindre l’abbesse et les autres membres importants de la communauté, dont la table était placée sur une estrade. L’apothicaire se pencha vers l’abbesse et lui murmura quelque chose à l’oreille. Cette dernière, sans se départir de son calme, se contenta de hocher la tête et de renvoyer son informatrice d’un geste discret.

Les chuchotements de la centaine de personnes présentes commençaient à prendre de l’ampleur.

L’abbesse, saisissant son gobelet de terre cuite, frappa sur la table afin de ramener le silence, puis elle termina les grâces.

— … sumnus per Jesum Christum dominum nostrum.

Deux sœurs traversaient maintenant la salle, portant avec peine un homme inanimé. Follaman, un robuste gaillard au visage rougeaud en charge des invités mâles de l’hôtellerie de la communauté, pénétra à cet instant dans le réfectoire et s’empressa d’aller aider les deux femmes à sortir le corps.

Amen !

La bénédiction résonna dans un silence pesant, puis les religieuses s’assirent et l’abbesse arrêta les sœurs qui s’apprêtaient à distribuer le pain.

Tout le monde se figea. Elle s’éclaircit la voix.

— Mes enfants, notre invité a été pris d’un violent malaise et nous devons remettre notre repas à plus tard. Il nous faut attendre le rapport de notre sœur apothicaire, car elle craint que notre hôte ait mangé quelque chose qui ne lui aurait pas convenu.

Les murmures reprirent.

— Pendant que nous attendons, reprit l’abbesse d’une voix plus forte, sœur Mugain conduira les prières.

Sans plus d’explications, l’abbesse descendit de l’estrade avec majesté tandis que sœur Mugain entonnait d’une voix aiguë dans un étrange mélange de latin et de celte d’Éireann :

 

Regem regum rogamus

In nostris sermonibus

Anacht Nóe a luchtlach

Diluui temporibus

 

Roi des rois

Nous vous adressons notre prière

Qui a protégé Noé

Aux jours du Déluge

 

Fidelma se pencha vers sa voisine, une jeune fille assez gauche du nom de Luan.

— Qui est cette personne qui a eu un malaise ? demanda-t-elle à voix basse.

Elle venait de rejoindre la communauté après un voyage de deux semaines à Tara, capitale royale des cinq royaumes d’Irlande où siégeait le haut roi.

Luan attendit que Mugain ait terminé ses psalmodies :

 

Regis regum rectissimi

Prope est dies Domini2

 

— C’est un invité qui loge à la tech-óired. Il s’appelle Sillán de Kilmantan.

Chaque monastère du pays abritait une tech-óired, une hôtellerie où logeaient les voyageurs et où étaient reçus les invités de marque.

— Qui est ce Sillán ? demanda Fidelma.

Une main impérieuse lui enserra l’épaule. Elle sursauta et releva la tête, s’attendant à se faire réprimander pour avoir parlé pendant les dévotions.

Le regard sévère de sœur Ethne, qui pinçait ses lèvres minces d’un air désapprobateur, la fixait sans aménité. La vieille religieuse, le teint blafard et très, très maigre, faisait irrésistiblement penser à un faucon et impressionnait les plus jeunes membres de la communauté. Ses yeux d’un bleu délavé semblaient transpercer son interlocuteur. On racontait qu’elle était si vieille qu’elle avait servi la bienheureuse Brigitte, arrivée en ces lieux un siècle auparavant. La sainte patronne du monastère avait établi la première fondation pour femmes sous le grand chêne, kildare en celte d’Éireann, qui avait donné son nom à sa maison. Ethne en était la bean-tigh, l’intendante, chargée d’administrer les affaires internes de la fondation.

— L’abbesse vous demande de la rejoindre sur-le-champ dans ses appartements, dit sœur Ethne en reniflant.

C’était chez elle une habitude de ponctuer la moindre de ses remarques de reniflements méprisants.

Étonnée, Fidelma se leva et suivit la vieille religieuse tandis que ses compagnes lui jetaient des regards en dessous tout en poursuivant leurs litanies.

L’abbesse Ita de Kildare était assise devant une longue table en chêne dans la pièce qui lui servait de bureau. À cinquante ans, Ita était une femme autoritaire et encore belle dont les yeux couleur d’ambre brillaient habituellement d’une tranquille jovialité. Maintenant, il était difficile de distinguer leur expression à la lumière des deux bougies de cire qui éclairaient la pièce remplie d’ombres. Un doux parfum d’hyacinthes et de narcisses sauvages flottait dans l’air.

— Entrez, sœur Fidelma. Votre voyage à Tara a-t-il été couronné de succès ?

— Oui, mère abbesse, dit Fidelma tandis qu’Ethne refermait la porte derrière elles et se tenait en retrait, les mains glissées dans les manches de sa robe.

Fidelma attendit tandis que l’abbesse, plongée dans ses pensées, se concentrait sur une pile de six petites pierres posée devant elle. Elle se leva, les rassembla et les enferma dans une boîte. Puis elle se tourna vers Fidelma avec un sourire contrit.

— Je les collectionne pour créer un jardin d’agrément. Les pierres s’harmonisent bien avec les plantes.

Puis l’abbesse Ita hésita et se mordit la lèvre.

— Vous étiez au réfectoire ?

— Oui, je viens d’arriver à Kildare.

— Nous sommes confrontés à un problème très embarrassant. Notre invité, Sillán de Kilmantan, a perdu la vie et notre sœur apothicaire affirme qu’il a été empoisonné.

Fidelma dissimula sa surprise.

— Empoisonné… par accident ?

— Nous l’ignorons. La sœur apothicaire est en ce moment occupée à étudier de plus près la nourriture apportée au réfectoire. Voilà pourquoi j’ai interdit à la communauté d’entamer le repas.

Fidelma fronça les sourcils.

— Dois-je en déduire que ce Sillán a commencé à manger avant que vous ayez terminé de dire les grâces ? Vous n’aviez pas fini de parler quand il a hurlé et s’est effondré.

L’abbesse ouvrit de grands yeux.

— Vous avez raison, et votre sens de l’observation explique votre habileté à résoudre les énigmes, Fidelma. J’apprécie qu’une personne comme vous, pour qui la loi des brehons n’a pas de secrets, serve dans notre communauté. Voilà pourquoi je vous ai mandée. Malgré les fatigues que vous venez d’endurer, j’apprécierais que vous enquêtiez au plus vite sur le décès de Sillán. C’est pour nous une situation très pénible.

— Pourquoi tant de hâte, mère abbesse ?

— Il s’agit d’un homme important qui s’était présenté ici en se recommandant des Uí Failgi de Ráith Imgain.

Kildare était située sur le territoire du petit royaume des Uí Failgi. La résidence des rois, la forteresse de Ráith Imgain, s’élevait au nord-ouest de Kildare, à la frontière d’un marais connu sous le nom de Bog d’Aillín. Plusieurs questions vinrent à l’esprit de Fidelma mais elle décida de les remettre à plus tard. À l’évidence, l’abbesse craignait de s’attirer l’inimitié de Congall, le « petit roi » de ce territoire : en accord avec la loi des brehons, Congall et son clan prêtaient à la fondation de Kildare les terres qu’elle occupait et ils pouvaient l’en chasser si bon leur semblait. Toutes les terres ecclésiastiques étaient allouées sur décision des assemblées des clans, car il n’existait pas de propriété privée dans le royaume d’Irlande.

— Qui était cet homme, mère abbesse ? Un représentant des Uí Failgi ?

Sœur Ethne renifla.

— Un uchadan qui travaillait dans les mines de Kilmantan. Je le tiens de Follaman, le responsable de notre hôtellerie.

— Mais que faisait chez nous cet homme ?

Fidelma surprit un regard d’Ethne en direction de l’abbesse, mais le temps qu’elle se retourne celle-ci affichait un air indifférent. Fidelma poussa un soupir.

— Très bien, il en sera comme vous le souhaitez, mère abbesse. Puis-je me réclamer de votre autorité pour interroger ceux dont le témoignage m’intéresserait ?

— Mon enfant, en tant que dálaigh élevé au rang d’anruth, vous n’avez pas besoin de mon autorisation pour procéder comme il vous plaira. Vous détenez votre autorité de l’assemblée des brehons.

— En tant que membre de votre congrégation, j’aimerais cependant que vous m’accordiez votre bénédiction.

— Je vous la donne volontiers. Et je mets la tech-screpta à votre disposition afin que vous puissiez y travailler tranquillement. Prévenez-moi quand vous aurez découvert quelque chose. Que Dieu soit avec vous, Benedictus sit Deus in Donis Suis.

Sœur Fidelma fit une génuflexion.

— Et sanctus in omnis operibus Suis.

 

Sœur Ethne plaça sur la grande table deux lampes rudimentaires, des pots de terre cuite remplis de suif avec une mèche sortant par un bec, qui éclairaient la voûte sombre de la tech-screpta. La grande bibliothèque contenait tous les livres de la maison de sainte Brigitte. Sœur Fidelma s’assit dans le fauteuil habituellement réservé à la leabhar-coimdaech, la bibliothécaire. Tous les précieux ouvrages étaient conservés dans des sacoches en cuir ouvragé, accrochées en rangs serrés tout autour de la salle. La tech-screpta de Kildare était également célèbre pour sa magnifique collection de « branches des fili », les baguettes de coudrier et de tremble gravées de textes en ogham, l’écriture qu’utilisaient les scribes d’Irlande en des temps très anciens avant de lui préférer l’alphabet latin.

Un feu brûlait en permanence dans la cheminée afin de préserver les manuscrits de la moisissure, et il faisait moins froid et humide ici que dans les autres bâtiments de l’abbaye.

Sœur Ethne, qui s’était portée volontaire pour aider Fidelma dans son enquête, renifla de plus belle tout en s’efforçant avec plus ou moins de succès de régler la flamme des lampes dont la fumée empestait.

— Nous allons commencer par confirmer les causes de la mort de Sillán, annonça Fidelma.

Elle marqua une pause.

— Pourriez-vous demander à la sœur apothicaire de me rejoindre ici ?

Fidelma avait toujours pensé que sœur Poitigéir, une femme nerveuse aux mouvements saccadés, ressemblait à un héron. Elle se dandinait d’un air méfiant, puis avançait son long cou d’un geste brusque qui faisait sursauter une personne non avertie. Fidelma la connaissait depuis son arrivée à Kildare et savait que cette bizarrerie, signe d’une anxiété permanente, ne prêtait pas à conséquence. Quand on en venait à la botanique, Poitigéir possédait un esprit aiguisé, qui maniait avec dextérité l’analyse et la synthèse.

— Qu’est-ce qui a tué Sillán de Kilmantan ?

Sœur Poitigéir pinça les lèvres, allongea le cou et le rétracta.

— Conium maculatum, dit-elle très vite.

— De la ciguë, vous êtes sûre ?

— Le type de convulsions et la paralysie qui a suivi ne laissent aucun doute. Il était mort avant même d’être transporté hors du réfectoire. Je dois ajouter…

— Quoi donc ? l’encouragea Fidelma.

Sœur Poitigéir se mordit la lèvre.

— En début d’après-midi, j’avais remarqué qu’un bocal contenant des feuilles pilées de cette plante m’avait été dérobé. Il était dans mon officine ce matin, mais il avait disparu deux heures avant les vêpres. J’allais d’ailleurs le signaler à la mère abbesse après le service.

— Pourquoi gardez-vous un tel poison dans vos armoires ?

— Correctement administrée, la ciguë sert de sédatif, de baume dans les onguents, et elle calme les affections spasmodiques. Nous la faisons pousser dans notre jardin de simples que je cultive avec Follaman. Croyez-moi, la ciguë soigne de nombreux maux.

— Et elle peut tuer. Dans la Grèce ancienne, elle servait à exécuter les criminels et, chez les Juifs, on l’administrait pour abréger les douleurs de ceux qui étaient lapidés. On prétend même que Notre-Seigneur, quand il fut crucifié, a reçu du vinaigre, de la myrrhe et de la ciguë pour soulager ses souffrances.

Sœur Poitigéir acquiesça en clignant des paupières.

Fidelma réfléchit un instant.

— Le poison a-t-il été mêlé à la nourriture servie dans le réfectoire ?

— Non.

— Vous semblez bien catégorique.

— L’effet du poison n’est pas instantané. De plus, j’ai vérifié les plats qui allaient être servis. Ils ne contenaient pas de ciguë.

— Vous voulez dire que le poison a été administré avant que Sillán ne pénètre dans le réfectoire ?

— Exactement.

— L’aurait-il avalé de sa propre volonté ?

— Je l’ignore… mais cela me paraît peu probable, car la ciguë provoque une mort terrible accompagnée de convulsions. À quoi cela rimerait-il d’en ingérer puis d’aller tranquillement manger quand on sait ce qui vous attend ?

Fidelma reconnut que le raisonnement de l’apothicaire ne manquait pas de logique.

— Avez-vous fouillé la chambre de Sillán et l’hôtellerie des invités pour y rechercher la ciguë ?

Sœur Poitigéir secoua la tête avec violence.

— Alors je suggère que vous entrepreniez une investigation immédiatement. Et tenez-moi informée des résultats.

Fidelma demanda ensuite à voir Follaman. C’était un grand gaillard de forte constitution, non pas un religieux mais un homme à tout faire qui s’occupait de l’hôtellerie. Chaque communauté louait les services d’un timthirig, ou serviteur, pour cette tâche. Follaman était chargé de veiller au bien-être des invités mâles et d’aider les sœurs dans les travaux les plus pénibles. Il travaillait aussi dans les jardins du monastère.

C’était un rouquin aux yeux d’un bleu délavé et toujours larmoyants, avec un visage constellé de taches de rousseur qui lui donnaient l’air d’avoir été éclaboussé de boue. Cet homme qui avait dépassé la quarantaine était un peu retardé, et toujours dans l’étonnement innocent de la prime jeunesse.

— Vous a-t-on raconté ce qui s’est passé ici, Follaman ?

Le serviteur resta la bouche ouverte, découvrant des dents cariées, et Fidelma constata avec un certain dégoût qu’il était d’une saleté repoussante.

Puis il hocha la tête en silence.

— Dites-moi ce que vous savez sur Sillán.

Follaman se gratta la poitrine.

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