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DE LA RÉSISTANCE AUX GUERRES COLONIALES

De
328 pages
Cet ouvrage présente les témoignages d'officiers issus de la résistance , en majorité communistes, qui ont été impliqués dans les guerres d'Algérie et d'Indochine entre 1946 et 1962. Dans un environnement hostile, leur action quotidienne, tenace, courageuse contre les exactions, pour le respect de la légalité républicaine, a contribué à sauver l'honneur de nos armes et l'amitié avec les peuples alors colonisés.
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DE LA RESISTANCE AUX GUERRES COLONIALES

Collection Mémoires du XXe siècle

Dernières parutions

Willy BERLER,Itinéraire dans les ténèbres. Monowitz, Auschwitz, GrossRosen, Buchenwald, récit présenté par Ruth Fivaz-Silbermann, préface de Maxime Steinberg, 1999. Jean-Varoujean GURÉGHIAN,Le Golgotha de l'Arménie mineure. Le destin de mon père. Témoignage sur le premier génocide du XX siècle, préface de Yves Temon, 1999. Saül OREN-HoRNFELD, Comme un feu brûlant. Expérimentations médicales au camp de Sachsenhausen, témoignage, préface de Thierry Feral, 1999. Daniel KLUGER(avec la collaboration de Victor SULLAPER), Vigtor le Rebelle. La résistance d'un Juif en France, récit biographique, préface de Henry Bulawko, 1999. Claire JACQUELIN, la rue d'Ulm au Chemin des Dames. Histoire d'un De fils, trajectoire d'un homme. (Correspondance, 1902-1918). Hélène CouPÉ, OLGA BARBESOLLE, Sans-Amour ou le journal de Les captivité d'une jeune Ukrainienne en Allemagne nazie Docteur Serge LAPIDUS, toi/es jaunes dans la France des années noires, E onze récits parallèles dejeunes rescapés, 2000. René HERMITTE, André Hermitte (1925-1945). Un résistant au sourire de source, 2000. Olga TARCALI, Retour à Erfurt. 1935-1945: récit d'une jeunesse éclatée,2001. André BESSIERE, Destination Auschwitz avec Robert Desnos, 2001. Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la vie d'une Rochambelle, 2001. Guy SERBA T, Le P.C.F. et la lutte armée, 1943-1944, 2001. Lionel LEMARCHAND, Lettres censurées des tranchées, 2001. Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir, 2001.

@L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-0548-0

Marc CHER VEL en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié, Michel Herr, Léon Horard, René Paquet

DE LA RESISTANCE AUX GUERRES COLONIALES
Des officiers républicains témoignent

L'Harmattan
5-7
t

rue de ItÉcole-Polytechnique
75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques (Qc) CANADA Montréal H2Y tK9

France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 ] 02 ] 4 Torino ITALŒ

Du même auteur

Évaluation et programmation Éditions Publisud, 1998.

en économie, l'analyse de projet,

Avec P. Fabre, R. Kane, G. Saldarriaga, Manuel d'évaluation des projets industriels par la méthode des effets, Orbiter, Rome 1997. L'évaluation économique des projets, calculs économiques publics et planification, Éditions Publisud 1987, 1995. Avec Michel Le Gall, Manuel d'évaluation économique des projets, la Méthode des Effets, La Documentation française, 1976, 1980, 1984, 1989. Traduction en anglais 1978 et en espagnol 1991. Avec Charles Prou, Établissement des programmes en Économie sous-développée, l'étude des grappes de projets, Dunod, 1970.

PREFACE
Les guerres Nord-Sud siècle de la deuxième moitié du XXème
Dans la deuxième moitié du XXème siècle, des pays développés, qu'on appellera suivant une tenninologie courante "pays du Nord", ont mené un certain nombre de guerres contre des pays en voie de développement, qu'on appellera "pays du Sud". Principalement quatre longues guerres: la guerre française d'Indochine, la guerre française d'Algérie, la guerre américaine du Viêt-nam, la guerre soviétique d'Afghanistan. Ces quatre guerres ont un certain nombre de points en commun: elles ont mis aux prises des armées conventionnelles de ces riches pays du Nord et des bandes de rebelles de ces pauvres pays du Sud, souvent beaucoup moins peuplés: il s'est agi de guerres de guérilla. Elles se sont succédé dans le temps et ont eu, à peu de choses près, des durées équivalentes, entre 8 et 10ans: la guerre d'Indochine de 1946 à 1954, la guerre d'Algérie de 1954 à 1962, la guerre du Viêtnam de 1966 à 1975, la guerre d'Afghanistan de 1979 à 1988. À l'exception cependant de la guerre française d'Indochine, elles ont été menées, du côté des pays du Nord, par des armées de conscription. Elles ont causé, en proportion des populations des pays, relativement peu de pertes en vies humaines du côté des pays du Nord, mais, si on prend en compte les pertes des populations civiles, beaucoup plus du côté des pays du Sud (plusieurs centaines de milliers, voire plusieurs millions de morts). En résumé, on peut dire que dans ces guerres, les pays 100 fois plus riches du Nord ont fait 40 fois plus de morts dans les pays pauvres du Sud (tableau statistique en fin de la préface). Autres points communs, ces guerres sont devenues progressivement largement impopulaires dans les pays du Nord et on peut considérer que, d'une façon ou d'une autre, militairement ou diplomatiquement, elles ont toutes été perdues. En se plaçant du côté des pays du Nord, ces guerres diffèrent cependant quant à leur importance relative, compte tenu des

populations de ces différents pays et des corps expéditionnaires engagés. Ainsi, pour les guerres menées avec le contingent, si l'on rapporte les effectifs du corps expéditionnaire ou encore le nombre de tués à la population totale, la guerre d'Algérie apparaît comme 3 fois plus importante pour la France que la guerre du Viêt-nam pour les Américains et 15 fois plus importante que la guerre d'Afghanis tan pour les Soviétiques. La guerre française d'Indochine qui, elle, avait été menée avec l'armée de métier, a été nettement la plus meurtrière de toutes ces guerres: en proportion des effectifs envoyés, environ 6 fois plus meurtrière que la guerre d'Algérie et 3 fois plus que la guerre américaine du Viêt-nam. L'importance des guerres d'Indochine et d'Algérie pour la Francet, notamment en comparaison de la guerre américaine du Viêtnam, n'apparaît pas à l'évidence si l'on prend comme référence l'écho qui en est donné dans les médias (cinéma, télévision)2. Cette difficulté, typiquement française, à rendre compte de sa propre histoire n'est d'ailleurs pas spécifique à ces guerres: elle est de tout temps et les exemples sont très nombreux. Il a fallu un siècle pour trouver des films sur l'affaire Dreyfus, qui divisa si profondément la France; trente ans pour qu'un historien (américain!) propose une vision moins schématique de la France de Pétain3 ; dix ans pour qu'un téléf11m sur cette période, commandé par la télévision française, puisse enfin être programmé4. Il est encore risqué, quarante ans après, de projeter dans une salle de cinéma un des rares f11ms critiques centrés sur la guerre d'Algérie (La bataille d'Alger, f11m italien de G. Pontecorvo, ou Le vent des Aurès de René Vautier). Le nombre de films, de téléfilms ou de séries télévisées américains sur la guerre du Viêt-nam tend alors à créer un effet d'optique, une distorsion: les guerres coloniales dans lesquelles la France a été entraînée entre 1946 et 1962 ont été, en proportion, autrement traumatisantes.
t Les Français placent par ordre d'importance des événements nationaux depuis

1945 la guerre d'Algérie au premier rang en 1990 (520/0 des réponses), au second rang en 2000 (39% des réponses) (sondages BV A). 2 Certes B. Stora recense de nombreux films sur la guerre d'Algérie... mais il constate que la majorité d'entte eux n'y font qu'allusion et n'en donnent pas une représentation. Imt1#naires deguerre,La Découverte 1997. En réalité, on peut compter sur les doigts les films qui, en 40 ans, ont été véritablement consacrés à cette guerre. 3 Robert O. Paxton, La France de Vichy, Points Histoire, Seuil, 1973. 4 Marcel Ophuls, Le chagrinet la pitié, 1971.

8

Certes de très nombreux livres et articles ont été écrits sur la guerre d'Algérie, beaucoup moins sur la guerre d'Indochine. Mais, là encore, l'histoire est racontée d'une manière qui tend à devenir confonne, gommant un certain nombre d'aspects significatifs. Les témoignages rassemblés dans cet ouvrage portent pour l'essentiel sur cette période de 16 ans où les gouvernements français successifs ont impliqué l'année dans des guerres coloniales "imbéciles et sans issue", pour reprendre les termes utilisés par Guy Mollet lors de la campagne électorale de fm 1955. Ces témoignages apportent, sur tout un ensemble de points, un éclairage différent.

Les témoignages

présentés

En 1944, après les débarquements de Nonnandie et de Provence, les troupes des Forces Françaises de l'Intérieur (FFI) rejoignent la première armée française commandée par le général De Lattre de Tassigny, au fur et à mesure de son avance. Les Francs Tireurs et Partisans Français (FfP), groupes annés à dominante communiste, constituent la part la plus importante et la plus active de ces troupes. Une des principales préoccupations du général De Lattre va alors être de réussir "l'amalgame", c'est-à-dire la fusion entre l'attnée "régulière" venant d'Afrique du Nord, après les campagnes d'Italie et de France, et ces troupes FFI: il va y consacrer "le meilleur de son temps" . (( Ce succès(de l'amalgame),je /e tJoulaisde toute mon âmeparce queJe /e
savais nécessaire.Nécessaire, il l'était matériellement parce que notre armée avait

besoin d'accroître ses effectifs... Nécessaire, il l'était encoreparce que le
dynamisme et la générosité admirables de cette jeunesse révélée par la Résistance

n'étaient dus qua la France et qu'il eût été impardonnable qu'ils fussent inemployés, gâchés, ou pire encore, utilisés pour des aventures. Enfin ily allait de
l'avenir de notre armée et de son unité
entre l'Armée et la Nation5)).

-

mieux encore, de l'avenir des rapports

Ainsi 137 000 FFI viennent renforcer, pour la durée de la guerre, les 250 000 soldats "ventlsde l'Empire".

5 Maréchal

De Lattre

de Tassigny,

Histoire de la première armée française, Presses

de la

Cité, t 971, p. 192.

9

La guette tenninée, intégrés dans l'année6.

seuls quelques milliers d'entre eux seront

Les témoignages présentés dans cet ouvrage proviennent d'officiers de carrière issus de la Résistance, où ils ont combattu dans ces groupes armés des FfP. Dans les interviews qui ont été menées, ces officiers reviennent sur cette période où, dans les combats contre l'occupant, leur vocation militaire s'est affirmée: Michel Herr dans la région de l'Yonne, où il accueillera un très jeune étudiant espagnol Jorge Semprun, René Paquet dans la Creuse, Georges Alziari dans les Basses-Alpes, Léon Horard dans l'Ain, Jean Brugié dans le Languedoc. Ayant choisi de rester dans l'armée, contrairement à nombre d'entre leurs camarades, ils seront intégrés: avec le grade de capitaine, pour les plus anciens, officiers de réserve au début de la guerre, ou avec le grade de sous-lieutenant pour les plus jeunes, après être passés par une école d'officier. Mais ils devront faire la campagne d'Indochine. Et après être restés des années "en instance d'affectation" au Dépôt Central des Isolés de Versailles7, ces officiers jugés communistes ou sympathisants, seront, pour la majeure partie d'entre eux affectés en Algérie: René Paquet - c'est là que l'auteur l'a rencontré - Léon Horard, Georges Alziari8, Jean Brngié. Les témoignages de ces officiers n'ont pas été remaniés avec complaisance pour cette publication. Certains sont d'époque; ils ont été écrits et publiés avant la fin de ces guerres: ainsi du Journal de marche en Indochine de Michel Herr, publié en mars 19549, et du Journal de marche en Kabylie de Georges Alziari, publié en juin 19591°. Les autres ont été reconstruits à partir de documents officiels ou personnels, les sources étant croisées entre elles. Ainsi l'interview de Michel Herr sur la période de la Résistance est systématiquement
6

3586 début 1946, ils ne seront plus que 2770 en 1947, dont quelques centaines

restés proches des communistes. Yves Roucaute, Le PCP et l'a11J1ée, Puf 1983, p. 105. Beaucoup ayant quitté l'armée pour ne pas aller combattre en Indochine, ils ne setont plus que quelques dizaines autour du colonel RoI-Tanguy à la fin des années 50. 7 Un commentaire d'époque de l'hebdomadaire "La Presse" figure en annexe 1. 8 Pour des raisons médicales, Georges Alziari n'avait pas "fait" l'Indochine. 9 La Nouvelle Critique n053 10La Nouvelle Critique n0109

to

confrontée à ce qu'en écrit dans ses différents ouvrages Jorge Semprun, qui a partagé les mêmes aventures et en a été fortement marqué. De même René Paquet et l'auteur, qui ont vécu ensemble de longs mois au Faidja dans le sud-oranais, rendent compte chacun de leur côté de cette expérience commune, chacun de ces témoignages étant fondé sur les documents qu'ils ont gardés: lettres et notes officielles adressées à leurs supérieurs, documents administratifs qu'ils ont pu se procurer et, pour l'auteur, plus de 50 lettres envoyées à ses parents et à Armelle, son amie de cœur, lettres qui ont été conservées. Jean Brogié a repris des rédactions antérieures, en s'appuyant sur d'autres témoignages, sur des publications, des documents officiels et en revenant sur les échos donnés par la presse de l'époque. Pour Léon Horard, malheureusement disparu en 1992, on ne dispose que d'une note dans laquelle il explique les circonstances qui l'ont amené à écrire au Président de la République en mai 1958 et des articles de presse que cette lettre a suscités. De tous ces témoignages, il ressort des points de vue différents sur certains aspects de ces guerres coloniales. Dans cette préface, on relèvera trois points qui se rapportent à la responsabilité des gouvernements de l'époque de la guerre d'Algérie - responsabilité souvent occultée ou amoindrie et reportée sur l'armée dans son ensemble, à laquelle on fait jouer un rôle de bouc émissaire. Ces trois points concernent: - les exécutions capitales et les exactions: tortures et exécutions sommaires, - le rôle de l'année lors du putsch du 13 mai 1958 - la poursuite de la guerre après le 13 mai et l'établissement de la paix.

Les responsabilités gouvernementales dans la guerre d'Algérie: les exécutions capitales et la torture
Premier point décisif, sur lequel on insiste insuffisamment, certains historiens le passant même complètement sous silence: les exécutions capitales dans les prisons d'Algérie et de France. Quelles étaient les raisons données par le FLN pour les attentats

Il

aveugles d'Alger en 1956-1957, pour ces bombes des "terroristes" qui firent une trentaine de morts et des centaines de blessés dans la population européenne d'Alger et qui furent à l'origine de la bataille ci'Alger et de l'institutionnalisation de la torture? L'état de guerre n'ayant pas été institué11,ce sont les qualifications pénales de droit commun qui sont appliquées aux infractions. Un "algérien" (mais ce terme n'est jamais utilisé, on dit un "musulman" ou un "arabe") arrêté après une action contre une unité militaire, une gendarmerie, un commissariat de police, un musulman ou un européen est un "terroriste". Certes, la loi sur l'État d'urgence du 3 avril 1955 pennet de déférer aux Tribunaux militaires, plus expéditifs, les individus qui ont commis des crimes ou des délits; mais, lorsqu'ils sont condamnés à mort, ils doivent être guillotinés: ce sont des criminels de droit commun. Jusqu'en juin 1956, les condamnés à mort ne sont pas exécutés. Le 19 juin, Robert Lacoste, ministre résidant12 du gouvernement Guy Mollet, cède à la pression des ultras d'Alger et refuse la grâce de 4 condamnés puis, 2 jours après, de 5 autres: ils sont guillotinés. À partir de là, les exécutions vont se suivre à Alger, Oran et Constantine, souvent opportunément pour tenter de faire baisser la tension attisée par les ultras d'Alger. Entre 1956 et mai 1958, il Y eut plus de 150 "Algériens" guillotinés dans les prisons d'Algérie: environ 60 sous la présidence du Conseil de Guy Mollet (1/2/1956-13/6/1957), environ 20 sous la présidence de Bourgès-Maunoury (13/66/11/1957) et environ 70 sous la présidence de Félix Gaillard (6/11/1957-14/5/1958), les ministres de la justice étant successivement François Mitterrand, Edward Comiglion-Molinier et Robert Lecourt. Les grâces de notre "bon" président Coty sont rares, au
Il a même fallu attendre 45 ans

tt

- 1999 - pour

que le terme de "Guerre d'Algérie"
menée de Paris et non

soit officiellement adopté. 12Pour montrer que la politique algérienne était dorénavant

d'Alger sous la pression de la rue, le socialiste Guy Mollet, président du Conseil, avait en 1956 remplacé le gouverneur général Oacques Soustelle) par un ministre du gouvernement qui devait résider en Algérie. Et pour bien marquer la différence avec le passé colonial, ce ministre était appelé "résidant" (avec un a) et non pas "résident" (avec un e, comme précédemment, par exemple, le représentant du gouvernement au Maroc). Ce changement d'orthographe était tenu pour significatif de cette volonté politique. Le Monde 5-6 février 1956. Deux jours après, le 6 février, Guy Mollet cédait à la manifestation des Européens d'Alger hostiles au général Catroux, qui était démissionné, et le remplaçait par le socialiste Robert Lacoste.

12

point que les avocats protestent: «Le recours en grâce a-t-il encore une signification ?13». La situation est la suivante. D'un côté le FLN n'accepte pas que ceux qu'il considère comme ses combattants reçoivent cette mort infamante; et d'un autre côté, les ultras d'Algérie exercent une pression constante pour que les condamnés à mort (il y en a près de 300 début 1958) soient guillotinés14. Dans un premier temps, après fm 1956, à la suite des exécutions capitales, le FLN réagit en déposant des bombes dans des lieux publics. En pleine bataille d'Alger, Germaine Tillion tente de négocier avec Yacef Saadi l'arrêt simultané des poses de bombes et des exécutions capitales; sans succès car les exécutions reprennent durant ces négociations mêmes, puis les poses de bombes. En 1958, le FLN change de tactique. Reprenons, à partir du journal Le Monde, une chronologie des faits, chronologie sans doute partielle en ce qui concerne les exécutions15 : - Janvier 1958 : Quatre soldats français sont faits prisonniers par le FLN dans la zone de Sakhiet Sidi Youssef. Ils viennent s'ajouter aux quelques dizaines de militaires français déjà pris par l'ALN. - 22 janvier 1958 : Le délégué de la Croix rouge est en pourparlers favorables avec le FLN pour la libération de ces prisonniers.

- 1et février 1958 : Le délégué a pris contact avec les quatre
prisonniers. - 2 février 1958 : Une exécution capitale à Alger. - 5 février 1958 : Une exécution capitale à Oran. - 6 février 1958 : Les 4 prisonniers ont écrit à leurs familles (en définitive, ces 4 soldats seront libérés le 20 octobre 1958). - 7 février 1958 : Communiqué de la Délégation du FLN à Tunis: (( Sort desprisonniersalgériens:Au moment où il (le FLN) montre la plus
grande compréhension sur leproblème desprisonniers de guerre, /es tribunaux français condamnent à mort desprisonniers deguerre algériens )).

- 9 février
- 20

1958 : Une exécution capitale à Alger. février 1958 : Une exécution capitale à Oran. - 23 février 1958 : Quatre exécutions capitales à Constantine.

13 Le Monde, 2 août 1957. 14Par exemple: Programme du général Aumeran : réaliser les 5 points suivants: 1 quitter l'ONU, 2 guillotiner tous les condamnés à mort... Paix en Algérie, Éditions Aumeran, p. 317. 15Les statistiques correspondantes du ministère de la Justice ne seront communicables qu'après un délai fixé à 100 ans (lettre du ministère de la Justice à l'auteur).

13

- 4 mars 1958 : Une exécution capitale à Alger. - 5 mars 1958 : Communiqué de la Délégation du FLN à Tunis: Le FLN menace d'user de représailles sur les soldats français prisonniers si ses militants continuent d'être guillotinés. Article de (( ù couperet de la guillotine doil s'arrêter. Que l'opinion EI-Moujahid: .françdise soit alertée: chaque patriote algérien qui monte à J'échafaud signifie un prisonnier passé par Jesarmes )).
1958 : Une exécution capitale à Constantine. - 24 avril 1958 : Deux exécutions capitales à Alger. - 25 avril 1958 : Trois exécutions capitales à Alger. - 29 et 30 avril19 58 : Six exécutions capitales. C'est à la suite de ces nouvelles exécutions à la guillotine que trois soldats français prisonniers sont fusillés par le FLN en Tunisie le 30 avril après une parodie de procès, on l'apprend le 9 mai 1958 par un communiqué du FLN. Et c'est à la suite de l'exécution de ces trois soldats que, le 13 mai, est organisée à Alger la manifestation que l'on sait.16. Autre point décisif: la torture et les exécutions sommaires. L'opinion courante retient qu'elles ont été le fait des troupes du général Massu pendant la bataille d'Alger (première partie de l'année 1957) ; à la suite de quoi, ces pratiques ont été généralisées par l'année sur l'ensemble de l'Algérie. Cette assertion est due au fait que le général Massu est le seul responsable, militaire ou civil, à avoir assumé publiquement la réalité de ces pratiques; mais cette assertion, si elle est commode car elle dédouane les autres responsables, est très inexacte: la responsabilité du général Massu est très largement partagée, tant par la hiérarchie subalterne que, et c'est là l'essentiel, par la hiérarchie supérieure. À l'origine, la torture est utilisée couranunent par certaines "unités d'élite" en Indochine, notamment par les parachutistes, et à Alger par la police. Le général Massu n'a fait qu'un séjour en Indochine au tout
16René Rémond, Le retourdeDe Gaulle,Éditions complexe, 1987, p. 63. Le général De Gaulle ne s'y trompera pas : dès son arrivée au pouvoir, il cessera les discours et les pratiques humiliants. TI reconnaîtra le "courage" des combattants algériens (4 juin 1958), les qualifiera de "braves " (septembre 1958). TI leur reconnaîtra la dignité de combattant, ce que n'aura fait aucun des gouvernements précédents; en particulier, les condamnés à mort ne seront plus guillotinés mais fusillés. Élu à la présidence de la République en janvier 19S9, il commuera l'ensemble des peines capitales alors prononcées. TIprendra de nouvelles mesures partielles de grâce en avril 1959, puis en août 1960.

- 13 mars

14

début de la guerre comme cavalier avec le général Leclerc dans la 2èmc DB (1945-1947). Étant entré dans les troupes parachutistes, il prend connaissance de l'utilisation de la torture en Algérie en 1955 lorsque, commandant les troupes aéroportées d'Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), il inspecte le régiment du lieutenant-colonel Bigeard à Tébessa: là, il apprend les pratiques utilisées en Indochine pour obtenir des renseignements et en particulier l'utilisation systématique de la "gégène" 17. Chargé début 1957 par le gouvernement de Guy Mollet de faire cesser les dépôts de bombes, consécutifs aux exécutions à la guillotine des condamnés, et de rétablir la paix à Alger, le général Massu assume la responsabilité des ordres donnés aux régiments de la 10ème DP d'utiliser ces moyens pour démanteler l'organisation FLN d'Alger. Massu n'est pas "le commandement". Il n'est qu'un échelon de la hiérarchie18 : général de brigade (2 étoiles), il dépend du général Allard commandant le corps d'année d'Alger (3 étoiles) et du général Salan (5 étoiles) commandant la 10èmeRégion militaire qui lui apportent un soutien et un appui constant. Ces généraux travaillent en liaison étroite, quotidienne, avec le ministre résidant Robert Lacoste. « Les plus hautes autorités civiles venues en inspection, M.M. Bourgès Maunoury19, Max Lejeune20 visitèrent les centres d'interrogatoire et encouragèrent hautement cette formule »)21. Le secrétaire général de la préfecture Paul Teitgen enregistrera plus de 3 000 "disparitions" officielles en 8 mois dans la seule ville d'Alger22 et demandera à être relevé de ses fonctions. Général Massu : « Mon action a été suivie de bout en bout par les
autorités. Si J.'ai accepté l'emploi par mes subordonnés de moyens d'interrogatoire

17 Le fonctionnement des téléphones de campagne nécessite Putilisation de générateurs d'électricité (gégènes) à haute tension, entraînés par des manivelles. Ces matériels sont donc largement répandus dans toutes les unités militaires en campagne. 18Roger Barberot, Malaventure en Algérie avec le général Pâris de Bollardière, Plon 1957, p. t 98. 19 Radical-socialiste, ministre de la Défense du gouvernement Guy Mollet, de janvier 1956 à juin 1957 ; puis président du Conseil de juin à novembre 1957. 20 Socialiste, secrétaire d'État aux Forces armées (terre) du gouvernement Guy Mollet de janvier 1956 à juin 1957 ; puis ministre du Sahara des gouvernements Bourgès Maunoury et Gaillard de juin 1957 à mai 1958; puis ministre d'État, etc. 21Jacques Massu, La vraie bataille d'Alger, Plon, 1971, p. 153. 22 Soit autant qu'en 17 ans de dictature du général Pinochet pour l'ensemble du Chili.

15

musclés, ça n'était pas ignoré. Bien plus, ça n'était pas ignoré par les autorités parisiennes... qui, aN contraire, ont poussé à la roue )).23 Guy Mollet: (( S'il était vrai qu'il y ait des hmtalités o'l,onisées par un individu ou deux,... Que pour faire parler un coupable il soit torturé, ce serait intolérable. Ce n'est pas concevable, même si ça ne se produit qu'une jOis... La France, c'est dans le monde lepays des droits de l'homme ).>24.

Où est la responsabilité principale? Entre le président Guy Mollet qui, "avec une monstrueuse hypocrisie" (pierre Vidal Naquet), nie toute utilisation de la torture et le général Massu qui assume ses ordres? Entre le colonel Bigeard qui fait disparaître les corps des suppliciés en les balançant d'hélicoptère25 dans la mer, entre les colonels qui arrêtent, torturent et exécutent sommairement Larbi Ben ~hidi26 ou Maurice Audin et d'autre part Robert Lacoste, ministre résidant en Algérie qui déclare que "Ben M'hidi s'est suicidé dans sa cellule en se pendant à l'aide des lambeaux de sa che11Ùse"27et que Maurice Audin s'est échappé pendant un transfert ? Le général parachutiste de Bollardière prendra ses distances avec les directives données par son camarade le général Massu ; il sera sanctionné de 60 jours de forteresse par le gouvernement présidé par Guy Mollet, muté en métropole, et sa carrière militaire sera brisée. Où est la responsabilité principale? Dès avant la bataille d'Alger, sur instruction ministérielle28, le Centre de Coordination lnterannées organise un Dispositif Opérationnel de Protection. Sont mis en place au niveau de chaque secteur (correspondant à une préfecture et à une division commandée par un général de division), en s'appuyant sur l'expérience de la 10ème DP à Alger, des Détachements Opérationnels de Protection (DOP) chargés d'obtenir et d'exploiter les renseignements: ainsi, sur la base
23Interview: La Guem d'Algérie. France culture 1987 ; également Le Monde, 22 juin 2000. 24Interview, La Gllem d'Algérie. France culture 1987. 25 Parfois les corps sont rejetés par la mer, on parle alors des "crevettes Bigeard". Ce procédé pour se débarrasser des corps, voire pour achever les prisonniers, sera largement utilisé par les généraux argentins lors de la guerre civile en 1976-83, à)a suite, a-t-on dit, de missions d'assistance technique d'anciens parachutistes français. 26 Sur ordre explicite de Paris. Colonel Bigeard, POlirlineparcelle degloire, Plon, 1975,

p. 284.
27Henri Alleg, L.a GUetTed'Algérie, Temps Actuels, 1981, Tome II, p. 445. 28Le Monde, 2 décembre 2000.

16

de directives officielles prises au plus haut niveau, mais secrètes, sont institutionnalisés ces DOP dans toute l'Algérie, où officieront pendant toute la durée de la guerre des "professionnels" de la torture et des exécutions sommaires29. Tous les témoignages rassemblés ici font état de l'action de ces' DOP. Est-ce à dire que toute l'armée est impliquée? L'affaissement moral dans lequel est conduite cette guerre non déclarée et non contrôlée pennet à chaque uruté militaire, de gendarmerie ou de police d'utiliser impunément ces moyens d'interrogatoire et d'exécutions sommaires. Et comme la carrière du militaire, du gendanne ou du policier est liée à l'efficacité de son action, on peut dire que, suivant une pente "naturelle", ces moyens ont pu être largement utilisés en dehors même des DOP. TI n'en reste pas moins qu'il était possible, et les témoignages présentés le montrent, de s'opposer quotidiennement à ces dérives; et que le refus de ces dérives faisait tache d'huile. Mais là encore, la hiérarchie militaire a sanctionné lourdement les officiers qui protestaient contre ces exactions et le pouvoir civil, tant en Indochine qu'en Algérie, n'a pas soutenu ces officiers - c'est le moins qu'on puisse dire.

Les responsabilités gouvernementales d'Algérie: le 13 mai t958

dans la guerre

Revenons sur les faits30. Le 13 mai dans l'après-midi, une manifestation est organisée au monument aux morts d' ~er, en mémoire des trois soldats fusillés par le FLN en Tunisie. À la frn de la cérémonie, le gros de la foule s'étant dissipé, quelques centaines de manifestants emmenés par Pierre Lagaillarde, remontent les escaliers et viennent, sur l'esplanade du haut Qe Forum) s'opposer au cordon de CRS qui garde le Gouvernement Général (le GG). Quelques grenades lacrymogènes sont lancées, qui exaspèrent les manifestants. Les CRS sont retirés, sur ordre du préfet Baret, et remplacés par un cordon de parachutis-

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Le sous-officier qui se confie à J.P. Vittori estime que 10 à 15 000 militaires ont

servi dans les DOP. Confessions dun professionnel de la tor/lire, Ramsay, 1980, p. 230. 30 En particulier, Merry et Serge Bromberger, Les 13 complots du 13 mai, A. Fayard, 1959.

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tes du 3èmeRPC31. Ceux-ci n'opposent qu'une faible résistance aux émeutiers, qui à 19 heures envahissent le GG et saccagent les bureaux. Le général Massu, qui était retourné à son PC d'Hydra, apprend les événements. Il revient au GG et, furieux, tente de ramener le calme. Il est seul. Quelques jours auparavant Robert Lacoste, sentant la tension monter, est rentré à Paris, non sans avoir agité le chiffon rouge de "l'abandon de l'Algérie" : avant son départ, le 8 mai 1957, il a mis en garde ses interlocuteurs contre le "Diên Biên Phu diplomatique" qui se prépare à Paris avec l'appel fait par le président Coty à Pierre Pflimlin pour former le gouvernement. Le général Salan est trop impopulaire pour pouvoir intervenir efficacement sur l'émeute. Un Comité de Salut Public est constitué par les manifestants: sans trop peser les conséquences de son acte, pour tenter de canaliser la manifestation, le général Massu qui, lui, est très populaire, en accepte la présidence et y fait entrer ses colonels. A Robert Lacoste qui le lui reprochera, il répondra: "Écoutez, si vous étiez resté, ce ne se serait probablement pas passé. On aurait vu comment vous vous seriez débrouillé vous l". Certes le général Massu déclare que "l'armée s'opposera à un gouvernement d'abandon" ; mais en même temps, il reste très préoccupé de rester dans la hiérarchie, dans la légalité. Avec le préfet Baret, il convainc le général en chef, le général Salan, de prendre en main provisoirement le mouvement. Celui-ci "très soucieux de ne pas s'enfoncer dans l'illégalité"32 est en contact pennanent avec le gouvernement. À Paris, le gouvernement démissionnaire, puis le nouveau gouvernement, lui délèguent les pouvoirs civils dans la nuit, car en effet, dans la nuit du 13 au 14, le gouvernement pflimlin est investi à une très large majorité. C'est un gouvernement républicain, qui comprend des hommes à poigne: au ministère de l'Intérieur, le socialiste Jules Moch qui a créé les CRS, qui a maté les grèves insurrectionnelles de 1947 ; à la Défense nationale, Chevigné, qui a réprimé l'insurrection malgache en 1948 ; au ministère de l'Algérie, Mutter, héros de la Résistance lors de la deuxième guerre mondiale. Le 14 mai au matin, le président de la République René Coty, Chef des Années, s'adresse solennellement aux forces armées

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Le 3ème Régiment de Parachutistes Coloniaux est l'ancien régiment du colonel 'puis peu par le colonel Trinquier. 70.

Bigeard; il est commandé' 32René Rémond, op. cité,

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en Algérie en leur "donnant l'ordre de rester dans le devoir, sous l'autorité du gouvernement de la République française". Un peu plus tard, le même jour, le 14 mai, le général Massu convoque une conférence de presse et fait savoir que, puisque le gouvernement est investi, dès que le ministre de l'Algérie viendra, le comité de salut public sera dissous33. Maintenant, il est souvent entendu que l'ensemble de l'armée s'était rallié au coup d'État34, que la IVèmeRépublique était aux abois, qu'une pichenette devait sufftte à la renverser, que le pouvoir n'était plus à Paris, etc. Rien n'est moins sûr, et les témoignages rassemblés ici. sont loin de montrer une telle unanimité dans l'année en faveur du pùtsch. C'est aussi ce que souligne l'historien René Rémond dans l'ouvrage cité: "11n'était pas inscrit dans /es astres que Jegénéral De Gaulle devait revenir
au pouvoir en mai 1958 : il semble bien que lui-même en ail douté jusqu'au dernier momen!... La [Verne République n'était pas inéluctablement condamnée: elle avait vu d'autres crises dont elle était venue à bout. La situation... à l'automne 1947... était autrement dramatiqup5". Etc.

Où en est le rapport de forces à la mi-mai à Mger ? TI Y a du côté des manifestants une partie importante sans doute des Français d'Alger, les unités territoriales (01) et en particulier l'Unité territoriale blindée (OTB) commandée par le colonel Thomazo et quelques régiments parachutistes prêts à basculer. Mais, à l'exception du préfet d'Alger, l'administration préfectorale reste loyaliste; mais l'année française dans son ensemble n'est pas du tout putschiste: elle est dans l'expectative et attend de voir ce qu'il va se passer. Cette attente est prudente, car il faut dire que, jusque là, le pouvoir politique a toujours cédé devant les initiatives des ultras d'Algérie ou devant les initiatives de l'État-Major: en février 1956 lors de la manifestation pour obtenir la démission du général Catroux; en octobre 1956 lors de l'arraisonnement de l'avion de Ben Bella, qui met un terme au processus de discussion largement entamé
33 La Gu",., d'Algérie. France culture 1987, op. cit..

34 Par exemple: Bernard Droz, Évelyne Lever, Histoire de la gnem d'Algérie, Seuil, Point Histoire, t 982, p. t 74. 3S. ené Rérnond, op. cit., p.13. R

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avec le FlN ; en février 1957 lors du bombardement de Sakiet Sidi Youssef. Toujours, le gouvernement a cédé et toujours il a couvert ces initiatives. L'année attend donc de voir ce qu'il va se passer - les témoignages publiés dans cet ouvrage le montrent bien. Et il ne se passera rien. Après les rodomontades du début, le gouvernement Pflimlin ne donnera aucune directive, aucun ordre, mais composera et se lancera dans le compromis et l'intrigue. Le spectre des parachutistes sur Paris sera agité Q'opération "Résurrection") auquel la classe politique fera semblant de croire. Peu à peu le mouvement parti d'Alger le 13 prendra de la consistance. Faute d'alternative, les attentistes le rejoindront progressivement. Guy Mollet se ralliera au général De Gaulle, qui sera investi le 1et juin, après avoir ironiquement, le 19 mai, refusé de désavouer les putschistes: « Certains traitent degénérauxfactieux des cheft qui n'ont été /'oo/et d'aucune sanction de la part des Pouvoirspublics, lesquels, même, leur ont déléguétoute l'autorité. A/ors moi, qui ne suis pas actuellement
les Pouvoirs publics, pourquoi voule~vous queje les traite defactieux? ».

Rien de tout cela n'était écrit. À deux autres reprises, les gouvernements issus de cette crise auront à connaître semblables mouvements. Ces mouvements seront alors beaucoup plus puissants que celui du 13 mai, pour deux raisons au moins. Tout d'abord parce que, la situation ayant évolué dans un sens diamétralement opposé à celui qui était escompté (reconnaissance de la spécificité algérienne, autodétennination en place de l'Algérie française) les Européens d'Algérie et une partie de l'année vont s'estimer trahis par le général De Gaulle qu'ils ont porté au pouvoir et vont devenir véritablement furieux. Et aussi parce que l'expérience du 13 mai, pour la première fois depuis un siècle, aura montré qu'un putsch militaire pouvait réussir en France. En ces deux occasions, les affaires seront beaucoup plus sérieuses qu'en mai 1958, mais ces mouvements de janvier 1960 Qes barricades) et d'avril 1961 (putsch des généraux) seront très vite maîtrisés. Plus précisément, que s'est-il passé? En janvier 1960, le général Massu, qui commande alors le corps d'année d'Alger, fait des déclarations intempestives à un journaliste allemand qui a réussi à le circonvenir; il est rappelé en métropole. Les manifestations tournent à l'émeute. Les émeutiers, organisés et

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armés (Plus de 1 000 armes, dont plusieurs FM.), veulent prendre le GG, se retranchent dans les facultés, bloquent le centre d'Alger avec des barricades. Les gendannes qui tentent d'intervenir sont "tirés comme des lapins": 14 gendannes tués et 123 blessés (contre 8 manifestants tués et 24 blessés). Les régiments de parachutistes d'Alger n'obéissent plus aux ordres de Paul Delouvrier, délégué général du gouvernement, et du général Challe, commandant en chef, et ceux-ci doivent quitter Alger pour La Reghaia afin de retrouver leur liberté de commandement. Après quelques péripéties plus ou moins grotesques (discours de Delouvrier: ''Je vous laisse...(ma)ftmme et (mes)enfants. Veillez sur Mathieu, mon dernierfils...", reddition "avec les honneurs militaires" du réduit des facultés, commando "Alcazar"... ), tout rentre dans l'ordre en douceur, en une semaine. En avril 1961, quatre généraux d'année et un régiment étranger de parachutistes prennent le contrôle d'Alger: un bon discours, énergique ('Un quarteron de généraux en retraite...J'ordonne... J'interdis... ''J et quatre jours plus tard, tout rentre dans l'ordre. Que s'est-il donc passé le 13 mai 1958 ? Rien de bien différent; au début rien de plus grave en tout cas36. l,e pasteur André Trocmé, qui était à Alger à cette époque déclarera: (( Ce n'était qu'une simple émellte qui eût été facilement ramenée à la dimension d'un inddent si le gouvernementde Paris avait procédé à quelques amstation dès le 14 mai... Il serait étrangeque legouvernementtrembleet se
laisse renverserpar un mot/vement at/ssi superficieP7
)).

L'année dans son ensemble n'était pas plus derrière les généraux Salan et Massu en 1958 qu'elle n'était derrière les quelques colonels des barricades en 1960 ou derrière les quatre généraux du putsch de
1961

-

les témoignages

le montrent.

Ce n'est pas tant l'armée

qui a

pris le pouvoir le 13 mai 1958, c'est le gouvernement qui, à Paris, l'a abandonné - et qui, par-là même, a abandonné les officiers républicains qui avaient répondu à l'appel du président de la République René Coty de "rester dans le devoir". Ces officiers seront sanctionnés dans les semaines qui suivent le 13 mai: ainsi un certain nombre d'officiers supérieurs, dont 6 généraux, qui n'avaient pas manifesté un enthousiasme suffisant ou même, comme le général Katz, qui

36Lors du 13 mai 1958, il n'y a pas eu un mort. 37Le Monde, 24 mai 1958.

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avaient proclamé leur fidélité à la République, seront relevés de leur commandement et resteront un certain temps sans affectation38 De même, les officiers qui témoignent ici seront alors une nouvelle fois sévèrement sanctionnés: ils seront relevés de leur commandement; aucun d'entre eux ne recevra au cours de sa carrière la moindre promotion, aucun d'entre eux ne dépassera le grade de capitaine. Les conséquences de cet abandon du pouvoir aux factieux d'Alger seront désastreuses pour l'Algérie et pour tous les acteurs impliqués dans le conflit. Les responsabilités République des gouvernements de la Vème

Avec la VèfneRépublique, on entre dans une longue période de malentendus, savamment entretenus par le général De Gaulle: discours creux, politiques contradictoires, phrases à double sens, proclamations obscures; tout devient affaire d'interprétation. Dans un premier temps, le général De Gaulle va donner des gages aux Européens d'Algérie et aux militaires: il charge ces derniers de gagner la guerre. Celle-ci est intensifiée: c'est l'époque des grandes opérations du général Challe, si meurtrières pour les fellagha. Mais l'intensification de la guerre conduit aussi, du côté français, à une augmentation des pertes: il y a deux fois plus de morts dans la période 1958-1962 que dans la période 1954-1958. L'impopularité de cette guerre en France conduit le gouvernement à chercher à réduire à 24 mois la période de maintien du contingent sous les drapeaux, c'est d'ailleurs ce qu'avaient promis de faire les gouvernements précédents. Comme on aborde la conscription des classes creuses dues à la guerre 1939-45, il est nécessaire de faire appel plus largement que par le passé aux troupes supplétives; cellesci vont être désonnais engagées de façon plus active: harkis des "commandos de chasse", moghaznis des SAS entraînés dans des opérations de "maintien de l'ordre" et de renseignement. Ces musulmans, ainsi que ceux qui assurent des fonctions civiles (président et membres des délégations spéciales, personnels des SAS...), se retrouvent ainsi, d'une façon ou d'une autre, plus

38 Henri.

Alleg, op. cit., Torne

3, p. 73.

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"mouillés" que précédemment du côté de la France et les officiers au contact se sentent naturellement engagés vis-à-vis d'eux, voire sont amenés à s'engager explicitement vis-à-vis d'eux. La résistance intérieure est écrasée. L'ALN se reconstitue au Maroc et en Tunisie, mais l'efficacité des barrages l'empêche d'opérer en Algérie: la résistance populaire de l'intérieur cède le pas à l'année des frontières, plus hiérarchisée, conventionnelle, bureaucratique. Parallèlement à l'intensification de la guerre, un effort très important est consenti pour le développement du pays (plan de Constantine) : travaux d'infrastructure (routes, écoles, habitations...), scolarisation, assistance médicale. Les officiers, parfois en charge de ces deux missions de reconquête à la fois militaire et économique, se sentent investis d'une espèce de mission globale dans le cadre de l'Algérie française. Enfin, les Européens d'Algérie qui ont conscience d'avoir porté au pouvoir le général De Gaulle pour faire cette politique de présence française, veulent voir dans son renforcement un pas vers la réalisation de l'Algérie française. L'évolution politique mondiale, la résistance algérienne, la montée de la prise de conscience en France vont conduire, après encore 4 ans de pertes inutiles, à la solution inéluctable de l'indépendance. Celle-ci sera réalisée dans les conditions les plus désastreuses qu'on puisse 1ffiagmer. Les Européens d'Algérie, qui n'y ont pas été préparés, écœurés par la "trahison" du pouvoir qu'ils ont mis en place, sont comme rendus fous par la propagande des ultras; certains vont commettre avec l'OAS l'irréparable vis-à-vis des musulmans. ils devront quitter leur pays dans les pires conditions; ils seront mal accueillis par leurs compatriotes de métropole qui les rendent responsables de ce conflit interminable et impopulaire. L'armée algérienne des frontières, en proie à des luttes intestines, prendra difficilement le contrôle du pays: militairement, parce qu'il n'y a plus guère sur place que des résistants de la 25èmeheure, les résistants du mois de mars, que les Algériens appelleront les "marsiens" ; économiquement, parce que l'essentiel des cadres et techniciens européens sont partis, parfois après avoir saboté l'appareil de production.

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Les Algériens musulmans qui "ont fait confiance à la Prance" vont chercher à quitter le pays. Certains y parviendront, malgré des directives secrètes particulièrement honteuses: ils serÇ>ntparqués en métropole dans des camps provisoires d'où ils ne sortiront pas. D'autres n'y parviendront pas, et pour une large part, seront massacrés de façon horrible dans l'anarchie du début de l'indépendance. L'armée enfin sera déchirée. Une partie des officiers, qui s'était engagée naïvement à fond dans cette impasse de l'Algérie française39, se perdra dans les combats de l'OAS. Une autre partie, traumatisée à vie, quittera l'année.

Certes, quarante ans après l'itidépendance beaucoup de problèmes se sont tant bien que mal estompés. Mais il n'est pas interdit de voir dans ceux qui agitent actuellement en profondeur nos pays les conséquences de la rupture brutale des liens qui existaient depuis si longtemps entre la France et l'Algérie. Quels problèmes? Du côté de l'Algérie: développement bureaucratique du FLN et de l'ALN ; népotisme et corruption; recours à des cadres intennédiaires de pays islamiques, notamment dans l'enseignement; et au total dérive vers l'intégrisme et la guerre civile. Du côté de la France: problème des harkis honteusement traités; problèmes d'intégration des populations maghrébines, exacerbés par le développement du chômage et la ségrégation des banlieues; montée du racisme et de l'extrême droite. Ainsi, les conséquences de l'abandon de leurs responsabilités par le gouvernement Mollet et par le gouvernement Pflimlin et les conséquences de la duplicité des premiers gouvernements de la Vème République restent toujours inscrites dramatiquement dans la réalité de chacun de nos pays, la France et l'Algérie, et dans leurs relations à la fois si nécessaires et si difficiles.

39 Trente ans après, Pierre Messmer, ministre des Armées en février 1960, met au défi de trouver une citation de lui promettant quoi que ce soit aux harkis et aux moghaznis (Lettre au Nouvel Observateur, janvier 1992). Mais le général De Gaulle n'avait-il pas déclaré cette même année: "Moi vivant, jamais le drapeau du «FLN ne flottera sur Alger? » Le jeu des citations est facile, la situation de ces officiers sur le terrain ne l'était certainement pas.

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TABLEAU STATISTIQUE DES DONNEES DE L'ÉPOQUE (estimations)
Guerre française Indochine Dates P~8 du Nord Population (Million) PNB par tête($) PNB (Milliards de $) Pays du Sud Population (Million) PNB par tête($) PNB (Milliards de $) Guerre Corps expéd. maximum (millier) Corps expototal (millier, estim.) Nature du corps expéditionnaire Morts du Nord (millier) Morts du Sud (millier, estimat.) RATIOS Population Nord/Population Sud Ratio des PNB/tête (Nord/Sud) Ratio des PNB Corps Morts Morts Morts expéd. pour 1000 h. du N. Nord pour 1000 h. du N. Nord en % du Corpsexpo Sud pour 1000 h. du Sud 43 2000 86 45 2500 112 220 10 000 2200 266 3000 800 1946-54 Guerre française Algérie 1954-62 Guerre américaine Viêt Nam 1966-75 Guerre soviétique AfRhanistan 1979-88

28 60 1,7

9 250 2,3

40 100 4

15 200 3

70 300 métier 22 1000

450 2300 contingent 25 600

580 3000 contingent 60 3000

150 700 contingent 14 1200

2* 30 50 7 0,5 70/0 40

5 10 50 51 0,6 1,1% 60

5 100 550 14 0,3 20/0 75

18 15 270 3 0,05 2% 80

* En fait, dans cette guerre, les populations du nord de l'Indochine étaient principalement concernées et le ratio des populations est plus élevé.

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-1-

Michel Herr, Normalien, officier, communiste1

Michel Herr est le troisième et dernier enfant de Lucien Herr (1864-1926), le célèbre bibliothécaire de l'École Nonnale Supérieure, et de Jeanne Cuénod, sa fenune de quelques vingt ans sa cadette. Il est né le 21 août 1919 à Villard-sur-Chamby (Suisse), village d'origine de sa mère où son grand-père était médecin, six ans après son frère aîné Jacques, trois ans après sa sœur Madeleine. Études Ses études se sont déroulées à Montaigne puis à Louis-le-Grand à Paris, d'abord dans ce qu'on appelait alors "le petit lycée", pour les classes primaires, puis au lycée proprement dit. Ayant "sauté" quelques classes, la neuvième puis la quatrième, il est reçu successivement à son premier baccalauréat Qetttes) en juillet 1934, puis à son deuxième bac Philosophie en juillet 1935 avec la mention "très bien" ; il a donc un peu moins de 16 ans. Après un essai du côté de la médecine et des sciences naturelles (pCB et SPCN, stage de biologie à Roscoff), il revient à Louis-le Grand en hypokhâgne et en khâgne et intègre à l'École Nonnale Supérieure en juillet t 938 (2Sème sur 28). Sa sœur Madeleine, retardée dans ses études par la tuberculose, est seulement admissible cette année-là; elle intégrera l'année suivante et fera partie des dernières filles reçues à la rue d'Ulm, le concours étant à partir de l'été 1939 exclusivement réservé aux garçons2. Michel Herr, qui a passé en hypokhâgne son Certificat d'Études Supérieures d'Études Grecques Guin 1937) puis après la khâgne celui
t Une première version de ce texte a été publiée dans: Jean Jaurès, Cahiers trimestriels, n° 140, Avril-juin 1996. 2 Le concours devait être fermé aux filles dès l'année 1938, et c'est sur l'intervention de Léon Blum que cette possibilité fut maintenue encore un an pour les admissibles du concours 1938 - ce qui permit à Madeleine Herr d'être reçue rue d'Ulm. Stéphane Israel, L'École NOl'11lale upérieflreet la secondeO'em mondiale, Mémoire de S DEA d'Histoire contemporaine, Université de Lille III, 1992-1993, p. 66.

de Littérature Française (novembre 1938), complète sa licence en juin-juill~t 1939 en passant le certificat de Grammaire et Philolo~e et celui d'Etudes Latines. Au cours de l'été 1939, il rejoint l'Ecole Française d'Archéologie d'Athènes, qui est dirigée par le père de son camarade Claude Roussel (ENS 1938) ; il participe aux travaux de fouilles à Délos et de retour à Paris soutient un Diplôme d'Études Supérieures d'Archéologie. Plus tard, en juin 1943, il soutiendra un deuxième Diplôme d'Études Supérieures, en Philosophie. Formation militaire et Chantiers de la Jeunesse

À l'École Normale, Michel Herr suit la Préparation Militaire Supérieure (pMS, ou dans l'argot de l'école "bonvoust") ; ce qui lui pennet de rejoindre, le 15 avril 1940, l'École de Saint-Maixent (école des officiers de réserve) en tant qu'Officier-élève - et non en tant qu'Élève-officier 3. C'est là qu'il apprend la débâcle. Après une tentative avortée d'embarquement pour l'Angleterre avec Claude Roussel, il rejoint Bordeaux; à Illats (Entre-deux-Mers), il est affecté à la DCA. Puis c'est l'Annistice. Toujours sous les drapeaux à la fin de l'été 40, il est tenté par les Chantiers de la Jeunesse. Cette organisation, qui dépend du Secrétariat Général à la Jeunesse (G. Lamirand), vient d'être créée par le général de la Porte du Theil pour accueillir les milliers de jeunes recrues des contingents 1939/3 et 1940/1 qui, n'ayant pu rejoindre leurs dépôts, errent dans la zone non occupée4. Michel Herr va à Riom demander son opinion à Léon Blum qui lui dit: «Allez-y, il faut être partout». fi rejoint donc les Chantiers de la Jeunesse: pour lui, après toutes ces années d'études~ c'est comme une "écolebuissonnière". Là, dans les travaux de plein air, il encadre, comme Chef de Groupe, 150 jeunes; il apprend dans le village du Châtelard en Bauges (Savoie) à construire des baraques, à fabriquer du charbon de bois; il apprend aussi le commandement5. En fai~ ce séjour au Châtelard en Bauges dure peu: le général de la Porte du Theil, apprenant qu'un normalien est aux Chantiers, le fait venir au Commissariat Général à Châtelguyon et le fait participer à son équipe de direction (4 ou 5 personnes) où il est chargé plus précisément de
3 Stéphane Israel, op. cit., p. 44 et suivantes. 4 Organisations, MOJ/vements et Unités de tÉtat franfais,

Vic~

1940/1944,

P. P. Lambert

et G. Le Marec,Jacques Grancher Ed, Nov. 1992.
5 Stéphane Israel, op. cit., p. 191.

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la presse et de la propagande: c'est ainsi que Michel Herr fait un f1lm sur les Chantiers avec Claude Roy et Roger Leenhardt, f1lm qui n'est jamais sorti, et assure les émissions de radio.
MH - Je ne sais s'il y avait beaucoup de communistes à l'École à ce moment là. Je suis sûr qu'il Y avait ma saur, Madeleine, je suis sûr qu'il Y avait Cu!?}n (ENS 19361; pour le reste,je n'en sais trop nen. Et ils me tournaient le dos, les vrais communistes de Normale me tournaient le dos: J.'étais à Vic~, moi, je parlais à la radio.

:Michel Herr est alors Commissaire Adjoint (commandant) et fait partie des proches du général de la Porte du Theil. Il se déplace facilement, accompagne fréquemment le commissaire général à Vichy et va même à Alger assister à une réception organisée par le commissaire régional (colonel) Van Hecke7. À Châtelguyon, il entre en contact avec l'École des cadres d'Uriage. Le général de la Porte du Theil lui donne son accord pour que, une fois par mois, il aille se ressourcer 48 heures à l'École des cadres; il avait entièrement confiance en Dunoyer de Segonzac qui était le chef de l'École et dans son adjoint Hubert Beuve-Méry8. TI y rencontre aussi Emmanuel Mounier de la Revue Esprit, pour qui il rédige l'article :Le chefdegroupe dans leschantiersde lajeunesse (Esprit, mai 1941). Il entre en contact également avec Georges Lamarque, son ancien de l'ENS (promotion 1935), qui a rejoint le mouvement des "Compagnons de France", dirigé par le commandant de Toumemire, qui a pour mission d'accueillir et de former les jeunes volontaires de 15 à 19 ans "errant à la dérive, venus du Nord, de l'Alsace-Lorraine ou d'ailleurs, qui ont perdu leur famille au cours des bombardements ou au cours de l'exode"9.

6 Cuzin est fusillé par les Allemands en 1944. 7 Le colonel VanHecke fera partie du "groupe des cinq" qui préparera le débarquement américain de novembre 1942 en Algérie. 8 Hubert Beuve-Méry lui propose, après la libération, la chronique militaire du journal Le Monde. Michel fIerr n'ayant pu accepter (cf. infra), c'est Jean Planchais

qui en est chargé.

-:

9 Hommage à Geor~~, Lamarque,

plaquette éditée à l'occasion de l'inauguration

de

la stèl~ Georges Latftatq~ à Crépieux-Ia-Pape (Ain), le 23 septembre 1983. G. Lamarque est, avec G. de Tournemire, à l'origine du réseau "Druides", créé en liaison avec le réseau "Alliance" de Marie-Madeleine Fourcade. Arrêté par les Allemands, il est fusillé le 8 septembre 1944. Il est fait Compagnon de la Libération I~ 30 nuvf:mbr~ 19+1 (Orpnisatiuna,... up. ,it.).

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Michel Herr, qui a des droits de visite, voit régulièrement

Léon

Blum, prisonnier à Riom.
MH Pour voir Blum en plus des droits de visite que J.'avai!, on me dit: le mieux c'est de te déguiser en marmiton. Alors, bon: chapeau blanc sur la tête, vélo avec une remorque, norvégienne dans la remorque, je vais porter à bouffer à Blum et Gamelin. Gamelin soulève le couverclede la norvégienne et dit: "Merde, encore desfayots". UnJ.our Blum me dit: «(C'est pas tout fa, mais ily a mon procès, il Y a un sténogramme, et il faut absolument que je lefasse passer à Paris,. est-ce que vous pouvez (parce qu'il me voussoyait, Blum,. il venait tous les mercredis à la maison après la mort de mon père10, mais enfin il me voussoyait) ,. donc, est-ce que vous pouvez m'emmener fa à Paris ». Peu de temps avant, de la Porte du Theil m'avait dit d'aller chercherà Paris deux normaliens, Barrat et Boussinesq,. ce que j'avais fait. Je lui ai alors demandé d'aller faire un tour à Paris. Pas deproblème. Je prends le train,j'avais ce dossier qui m'emmerdait car à Moulins (c'était la ligne de démarcation entre la zone occupéeet la zone non-occupée) on fouille les wagons. Alors je vais dans les W:-C, je plie le dossier etje le coince contre le siphon du lavabo. On passe la ligne, moins d'Allemands, ou plutôt plus d'Allemands qu'avant, mais ils étaient moins curieux, Je retourne aux U'l:-C : plus de dossier, quelqu'un me l'avait fauché. Et sur mon dossier il y avait marqué ''Michel Hen-, 39 boulevard de Port-Roya4 Paris 13ème". C'était malin! De la gare,je téléphone à Made/eine : "Ce n'est pas la peine de m'attendre,je ne remets pas les pieds à la maison,jc t'invite au restaurant'~ Au Petit Ma'l,uery dans le 5ème,jc me rappelle. C'était {anniversaire de ma sœur, le 8 avril 1942.

-

La clandestinité, première époque
À partir de là, Michel Herr est déserteur des Chantiers de la Jeunesse, il bascule dans la clandestinité. il part pour Toulouse, demander à Pierre-Georges Castex (ENS 1935)11 de lui donner le revolver qu'il avait récupéré à Saint-Maixent, puis va à Marseille voir Benveniste (ENS 1935)12. MH - De là j'ai téléphoné à Jean-Marie Soutou13 qui était l'homme relativementleplus à gauche queje connaissaisà Vichy: il dirigeait alors avec
10 "Léon BlulII (ENS 1890) considérait mon père (ENS 1883) comme Jon meilleur ami, matS il est doutellX qlle mon Père r oit j(/flloÎs considéré COH/flle meilleur (/fil;". son

Il Georges Castex, membre de l'Institut, est Président des Amitiés balzaciennes. 12Benveniste est mort peu de temps après (1944) de la fièvre typhoïde. 13Jean-Marie Soutou est devenu ultérieurement ambassadeur de France. 30

Pierre Schaeffer une autre o'l,anisation

de Jeunesse de Lamirand quelque

qui s'appelait moi, que

"Jeune France"14. Je lui ai dit qu'il fallait faire

chose pour

j'étais en panne. Il me dit: ((Je ne vais pas te laisser avec un revolver et chez un

JUif, c'est trop risqué ;J"eviens te chercher )).
Il m'a emmené chez lui, à Fou17Jières,à côté de Lyon où il avait une grande maison. Il me présente à des tas de gens intéressants, au père de Lnbac15 et à 'abbé Glasberg. C'est fabbé Glasberg qui sauvait les gens des brigades internationales, et c'est lui qui m'a sauvé. C'était un type fantastique,. il avait (( Michel si tu savais ce qH'on peut line ,grandç JOlltane ,. il m'a dit Nn jour:

/wi",

,'tIfll" /qlllllll' (fNi/tllI' ~. Alg" NI,ij';fII9Il(lif liN' fill, 4 pgj' Itn, ft!(lfRi", " ,IIIi, JI Il' 1111II11 , 4I1'/'../;/I ~J di". J/'lIlif; ;'11111 Il'IIIIPI'''
des

J1mp/e11lefltde! paPIers, t1 Jel)(Jjt aIJoÎr line sacoche sous sa soutane avec

papi,rs. Après quelques mois, i/ m'a emmené dans une ferme au Ustie, près de V ~nes dans /es Hautes-Alpes, où des paysans patriotes hébergeaientdes antifascistes, des anciens des brigades internationales. Comme je parlais allemand, on m'a mis avec un groupe d'une quinzaine de copainsallemands et
autrichiens,. le secrétaire de ce//ule était T uri S chnierer. C'est là que je suis devenu communiste. j'ai pris le virage quand j'ai brûlé mes vaisseaux, mais c'est là que Je suis vraiment devenu communiste. J'adhère au PC autrichien et à la MOI. Pour finir, tout fa me conduira à Manouchian,. pas directement, je n'ai pas connu Manouchian, mais enfinje suis entré dans le réseau MOI de Manouchian.

D'un autre côté, à Paris, sa sœur Madeleine et Claude Roussel font des démarches pour tenter de régulariser sa situation auprès du général de la Porte du Theil. Celui-ci, qui était sans doute au courant des pérégrinations de Michel Herr, accepte de bon gré, en précisant cependant qu'il ne pouvait évidemment pas le reprendre au Commissariat Général des Chantiers à Vichy après tout le bruit qu'avait fait sa disparition. TIl'affecte dans un chantier dans la Grande Chartreuse et le démobilise huit jours après, son temps sous les drapeaux étant largement accompli16.
14 Vic~ et les Franfais, J. P. Azéma et F. Bédarida» (Article de B. Comte), Fayard, 1992. 15 "11 n'atlait pas le "nihil obstat" tlIJant Va/iean II - il ne pouvait rien publier. C'est Jean XXIII qui /' a titi d't!/faireet il afini cardinaf'. 16 "C'était un adorablevieux bonhomme.Quand en 1945 il m'a dit : '1'ai des ennuis,}e vous ai protégé, HefT, venez à ilion secollrs",}e n'ai rien dit :j'étais membre du Parti eommuniste,}'étais o.fJicier. on, j'ai éti lâche,je n'ai rien dit, j'ai lnissé tomber. Il n'a pas été condamné tris B
sévèrement, il n'avait tué personne: ptul-e1re deux ans d'indignité nationale ou un Ime comme fa".

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Le 25 octobre 1942, Michel Herr revient à Paris. La femme de Jean-Marie Soutou, Maribel, qu'il a vue au passage, lui demande de prendre contact avec son frère, Jorge Semprun, qui est en hypokhâgne à Paris. Maribel et Jorge sont les enfants d'un ministre du dernier ministère de la République espagnole, un noble: Semprun y Maura. Jorge Semprun vient voir Michel Herr au 39 boulevard de Port-Royal. MH - Ma mère était inmJyablepour ça. Sa maison, elle avait un joli pavillon, était tOUjoursleine de toutes espècesde résistants. Elle s'enfoutait: p communistes,très bien,. anarchistes,très bien,. catholiques,très bien. Sa maison
était pleine, lesgens couchaient deux-trois par lit. C'était incroyable.

Toute l'œuvre de Jorge Semprun OS) est marquée par cette histoire. Dans Netchaiev est de retour, il fait dire à un de ses personnages devant un pavillon du boulevard de Port-Royal17 : JS -(C'est la maison de) Lucien Herr. Jy venais paifois sous l'Occupation...
Sa famille vivait encore. Sa veuve, deux jils, une ji/le! J'étais copain du plus Jeune, un archicube... Mme Luden He" a fait entrer une fois son plus J.eunejils, mon {;opain, dans la bibliothèque de l'école, me d'Ulm. C'était encore un môme, dix ans peut-être. (( Ton père avait lu Elle lui a montré les rayons chargés de milliers de volumes: tous ces livres, lui a-t-elle dit. Tu feras comme lui ». De quoi traumatiser le gamin, non? MH - C'est pas vrai cette histoire ,. mais c'est joli, tu peux le laisser. JS - La dernière fois que je suis venu ici, c'était en 1943... (Nous étions) cinq: ilyavait... lejeune Herr. Tous morts, pensa-t-iL Sauf moi-même bien sûr. Et Herr, peut-être. Plus aucune nouvelle du jils de Lucien Herr.

Michel Herr, de retour à Normale Sup. prépare un deuxième Diplôme d'Études Supérieures, en philosophie cette fois ("le rôle de la finalité dans la philosophie critique kantienne"), qu'il soutient début juin 1943 devant Gouhier et Merleau-Ponty (Mention Bien

14/20).
MH - Ça a été fait très vite, parce

.

que Je voulais

aller dans

la &isistance.

17Livre de poche n° 6576, p. 158.

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La résistance:

le réseau Buclanaster Jean-Marie à Joigny

En mai 1943, à Paris, Michel Herr est contacté par Toni Lehr18 de la MOI, qu'il avait rencontrée au Lastic. À la demande de Manouchian, il doit remplacer Bernard Maupoil du Musée de l'Homme qui vient d'être déportét9 : il doit entrer dans le réseau "Buckmaster Jean-Marie" et faire passer des annes aux ¥IP. De quoi s'agissait-il? Churchill avait confié au SOE, qui constitue la branche "Opérations" des Services secrets britanniques, la mission de "mettre le feu à l'Europe". Le SOE est donc chargé d'organiser le renseignement et les sabotages en zones occupées. Le colonel britannique Maurice Buckmaster (1892-1982) est le chef de la section française (SF) du SOE et couvre un ensemble de réseaux. C'est à ces réseaux, qui agissent au début parallèlement à ceux de la France Libre Qe BCRA de Soustelle), que les plus importants parachutages sont effectués en France20. On présente alors Michel Herr à l'architecte Henri Frager, dit "Paul" Frager, qui est le chef du réseau "Jean-Marie" : c'est un des plus importants réseaux de résistance, sinon le plus important21. JS - Il (Frager) avait mis sur pied et dirigeait l'un des réseaux Buckmaster
les plus actifs en France22.

La boîte aux lettres du réseau est chez le grand violoniste Hewitt23,45 ter rue des Acacias, Paris 17ème. Dès son diplôme obtenu, Michel Herr quitte l'École Nonnale. Voici ce qu'en dit Jérôme Carcopino (JC), alors directeur de l'École,
dans ses S ollvenirs de sept ans24 : JC - Cerlesje m'étais interdit de pousser (dans les mouvements de Résistance) qui que cefut... Mais Je n'ignorais rien de l'ejfervescence dont l'école était agitée 18Tony Lehr deviendra secrétaire de Koplenig, Secrétaire général du PC autrichien. 19Bernard Maupoil est mort en déportation. 20 La Risistana dans leJDvinienet le groupe Bqyard, Jean Yves Boursier, Éd. du G. J. B., juin 1993.
21 Effectif estimé à 3601 membres.« La Résistance», Tome 1994. 5 (p. 405), Alain Guérin, Livre Club Diderot, t 976. 22 L'écritllf't 011la vie (p. 66), Jorge Semprun, Gallimard, 23 "us RelVitt se sDntjolltlls de moi à Ia.fin de la gllem :

- On
- Ah

sail très bien pollrquoi

tJ(J1IS/tes entris dans

notre réseau.

bon ! VOIIS saveZ!
polir nOlls pil/II" des tmlJes.

- C'était

Ce qllÎ était absolllment vrai.". 24 Flammarion, 1953, p. 644.

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pour son honneur, et toutes lesJois qu'un élève est venu me confier ses prOjets,je me suis empressé, en les approuvant, de lui enjàciliter la réalisation... D'autres ont préféré me placer en Jace du jàit accompli, comme le ,fit notamment Michel Herr ;Jc lui ai aussitôt exprimé mes vœux dans le langage du vieux Fabius: felix ire, felix redire! En même temps, comme il était père de jàmille, Je J'ai adjuré de toujours proportionner ses risques à J'importance de ses missions.
MH

- Ce n'est pas vrai! Il ne m'a jamais écrit! En tout cas,J'e n'aiJamais

reçu sa lettre.

Michel Herr rejoint le réseau Buckmaster Jean-Marie dans l'Yonne; il contacte le vétérinaire d'Aillant-sur- Tholon, Pierre Argout25, chez qui habitait Alain de la S., et Irène Chiot à Joigny. C'étaient les principaux animateurs de la Résistance dans l'Yonne et il logeait parfois chez eux. MH - Je ne disais pas que j'étais de.1a MOI. Même au chef de réseau Frager, qui était très genti4J.e ne le disais pas :je disais quej'étais FTP de cœur, mais Je ne disais pas que j'étais MOI, ça J'aurait un peu effrayé. La MOI, c'étaient des étrangers, c'étaient des marginaux. C'étaient des Autrichiens, des Allemands et compagnie. Irène Chiot est le pivot de tout ce qui se fait à Joigny. C'est avec elle que Michel Herr effectue une série d'acrions26 : destruction d'une écluse, incendie d'un parc à fourrage, sabotages de batteuses, déraillements... MH - Il Y avait un énorme parc à Jou1Tage,qui était aux Allemands. On y est allé à trois: Irène, un gars qui avait un coupe-boulons et moi. j'ai mis lefeu avecun crayonallumeur: tout le ciel dej oigny était illuminé, on était contents. Ça a été, d'une certainejàçon, un point de départ de la résistance à Joigny. On a reçu des ordres des FIP disant: il ne jàut pas que les Allemands puissent emporter du blé en Allemagne, donc il faut détmire les batteuses,. et les paysans ont accepté cela,. ce n'étaient pas leurs batteuses, mais des batteuses qu'ils louaient pour une saison,. ils acceptaient. Pour cela il nous Jallait une voiture à essence, car nos camions à gazogène tombaient tOUjoursen panne. On a fini par en trouver une, mais on ne connaissait pas le gars: catholique? Socialiste? Communiste? Pas du tout: c'était un marchand de machines
25Pierre Argout est mort en déportation. 26Après la libération, Michel Herr est décoré de la Médaille de la Résistance et de la . Croix de Guerre avec palme. 34